Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1621, Première partie.
Arsenal-magasin, 8°BL - 20631 (1)
doigt_gLiminaires doigt_dLivre 2

Édition de 1607, 1 recto.
Édition de Vaganay, p. 9.

Signet[ 1 recto ] 1607 moderne

LA
PREMIERE
PARTIE DE L'ASTREE
De Messire Honoré d'Urfé.


ΞLIVRE PRMIER.

  Aupres de l'ancienne ville de Lyon, du costé du Soleil couchant, il y a un Ξpays nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules, car estant divisé en plaines et en Ξmontaignes, les unes et les autres sont si fertiles, et scituees en un air si temperé, que la terre y est capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au cœur du pais est le plus beau de la Ξpleine, ceinte, comme d'une forte muraille des monts assez voisins, et arrousée du fleuve de Loyre, qui prenant sa source assez prés de la, passe presque par le milieu, non point encor trop enflé ny orgueilleux, mais doux et paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de

Signet[ 1 verso ] 1607 moderne

leurs claires ondes, mais l'un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par ceste plaine Ξdepuis les hautes montaignes de Cervieres et de ΞChalmasel, jusques à Feurs, ou ΞLoire le recevant, et luy faisant perdre son nom propre, l'emporte pour tribut à l'Ocean.
  Or sur les bords de ces delectables rivieres on a veu de tout temps quantité de Bergers, qui pour la bonté de l'air, la fertilité du rivage, et leur douceur naturelle, vivent avec autant de bonne fortune, qu'ils recognoissent peu la fortune. Et croy qu'ils n'eussent deu envier le contentement du premier siecle, si Amour leur eust aussi bien permis de conserver leur felicité, Ξque le Ciel leur en avoit esté veritablement prodigue. Mais endormis en leur Ξrepas η ils se sousmirent à ce flatteur η, Ξ* qui tost apres changea son authorité en tyrannie. Celadon fut un de ceux qui plus vivement la ressentirent, Ξtellement espris des perfections d'Astrée, que la haine de leurs parents ne peut l'empescher de se perdre entierement en elle. Il est vray que si en la perte de soy mesme on peut faire quelque acquisition, dont on Ξse doive contenter, il se peut dire heureux de s'estre perdu si à propos pour gaigner Ξ*la bonne volonté de la belle Astrée, qui asseurée de son amitié, ne voulut que l'ingratitude en fust le payement, Ξmais plustost une reciproque affection, avec laquelle elle recevoit son amitié et ses services. De sorte que si l'on veit Ξdepuis quelque changement

Signet[ 2 recto ] 1607 moderne

  entr'eux, il faut croire que le Ciel le permit, " 
  seulement Ξ pour faire paroistre que rien n'est constant " 
  que l'inconstance, durable mesme en "
son changement. Car ayant vescu bien-heureux l'espace de trois ans, lors que moins ils craignoient le fascheux accident qui leur arriva, ils se virent poussez par Ξla trahison de Semyre, aux plus profondes infortunes de l'Amour ; d'autant que Celadon desireux de cacher son affection, pour decevoir l'importunité de leurs parents, qui d'une haine Ξentr'eux vieille, interrompoient par toutes sortes d'artifices leurs desseins amoureux, s'efforçoit de monstrer que la recherche qu'il faisoit de ceste Bergere estoit plustost commune que particuliere. Ruze vrayement assez bonne, si Semyre ne l'eust point malicieusement desguisée, fondant sur ceste dissimulation la trahison dont il deçeut Astree, et qu'elle paya dépuis avec tant d'ennuis, de regrets et de larmes.
  De fortune, ce jour l'ΞAmoureux Berger s'estant levé fort matin pour entretenir ses pensées, laissant paistre l'herbe moins foulée à ses troupeaux, s'alla asseoir sur le bord de la tortueuse riviere de Lignon, attendant la venuë de sa belle Bergere, qui ne tarda gueres apres luy, car esveillée d'un soupçon trop cuisant, elle n'avait peu clorre l'œil de toute la nuict. A peine le Soleil commençoit de dorer le Ξ haut des montagnes d'ΞIsoure et de Marcilly, quand le Berger apperçeut de loing un troupeau qu'il recogneut bien tost pour celuy d'Astrée. Car outre que

Signet[ 2 verso ] 1607 moderne

Melampe, chien tant Ξaimé de sa Bergere, aussi tost qu'il Ξ* le vit, le vint follastrement caresser, encore Ξremarqua-t'il la brebis plus cherie de sa maistresse, quoy qu'elle ne portast ce matin les rubans de diverses couleurs qu'elle souloit avoir à la teste en façon de guirlande, parce que la Bergere atteinte de trop de Ξdéplaisir, ne s'estoit donné le loisir de l'agencer comme de coustume. Elle venoit apres assez lentement, et comme on pouvoit juger à ses façons, elle avoit quelque chose en l'ame qui l'affligeoit beaucoup, et la ravissoit tellement en ses pensées, que fust par Ξmégarde ou autrement, passant assez prés du Berger, elle ne tourna pas seulement les yeux vers le lieu où il estoit, et s'alla asseoir assez loing de là sur le bord de la riviere. Celadon sans Ξy prendre garde, croyant qu'elle ne l'eust veu, et qu'elle l'allast chercher où il avoit accoustumé de l'attendre, r'assemblant ses brebis avec sa houlette, les chassa après elle, qui desjà s'estant assise contre un vieux tronc, le coude appuyé sur le genoüil, la jouë sur la main, se soustenoit la teste, et demeuroit tellement pensive, que si Celadon n'eust esté plus qu'aveugle en son Ξmal-heur, il eust bien aisement veu que Ξcette tristesse ne Ξ luy pouvoit proceder que de l'opinion du changement de son amitié, tout autre Ξdéplaisir n'ayant assez de pouvoir pour luy causer de si tristes et profonds pensers η. Mais d'autant qu'un Ξmal-heur inesperé est beaucoup plus mal-aisé à supporter, je croy que la fortune, pour luy oster toute sorte de resistance,

Signet[ 3 recto ] 1607 moderne

le voulut ainsi assaillir inopinément.
  Ignorant Ξdonc son prochain Ξmal-heur, apres avoir choisi pour ses brebis le lieu plus commode pres de celles de sa Bergere, il luy vint donner le bon-jour, plein de contentement de l'avoir rencontrée ; à quoy elle respondit et de visage et de Ξparolle si froidement, que l'hyver ne porte point tant de froideurs Ξet de glaçons. Le Berger qui n'avoit pas accoustumé de la voir telle, se trouva d'Ξabort fort estonné, et quoy qu'il ne se figurast la grandeur de sa disgrace telle qu'il l'esprouva peu apres, si est-ce que Ξ*la η doute d'avoir offencé ce qu'il aimoit, le remplit de si grands ennuis, que le moindre Ξ*estoit capable de luy oster la vie. Si la Bergere eust daigné le regarder, ou que son jaloux soupçon luy eust permis de considerer quel soudain changement la froideur de sa Ξréponce avoit causé en son visage, pour certain la cognoissance de tel effet luy eust fait perdre entierement ses Ξmesfiances. Mais il ne falloit pas que Celadon fust le Phœnix Ξdu bonheur, comme il l'estoit Ξde l'Amour, ny que la Ξ fortune luy fist plus de faveur qu'au reste des hommes, qu'elle ne laisse jamais asseurez en leur
  "  contentement. Ayant Ξdonc ainsi demeuré longuement
  "  pensif, il revint à soy, et tournant la veüe sur sa Bergere, rencontra par hazard qu'elle le regardoit, mais d'un œil si triste, qu'il ne laissa aucune Ξ*sorte de joye en son ame, si Ξ*la η doute où il estoit y en avoit oubliée quelqu'une. Ils estoient si proches de Lignon, que le Berger Ξy pouvoit aisément atteindre du bout

Signet[ 3 verso ] 1607 moderne

de sa houlette, et le dégel avoit si fort grossi son cours, que tout glorieux et chargé des Ξdépoüilles de ses bords, Ξil descendoit impetueusement dans Loire. Le lieu où ils estoient assis, estoit un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de l'onde en vain s'alloit rompant, soustenu par en bas d'un rocher tout nud, couvert au dessus seulement d'un peu de mousse. De ce lieu le Berger frappoit dans Ξla riviere du bout de sa houlette, Ξdont il ne touchoit point tant de gouttes d'eau, que de divers pensers le venoient assaillir, qui flottans Ξcomme l'onde, n'estoient point si tost arrivez, qu'ils en estoient chassez par d'autres plus violents. Il n'y avoit une seule action de sa vie, ny une seule de ses pensées, qu'il ne r'appelast en son ame, pour entrer en conte avec elles, et sçavoir en quoy il avoit Ξoffensé ; mais n'en pouvant condamner une seule, son amitié le Ξcontraignit de luy demander l'occasion de sa colere. Elle qui ne voyoit point Ξses actions, ou qui les voyant, les jugeoit toutes au desavantage du Berger, alloit r'allumant son cœur d'un plus ardant Ξdépit, si bien que quand il voulut ouvrir la bouche, elle ne luy donna pas mesme le loisir de proferer les premieres paroles, Ξsans l'interrompre, en disant : - Ce ne vous est donc pas assez, perfide et Ξdéloyal Berger, d'estre trompeur et meschant envers la personne qui le meritoit le moins, si continuant vos infidelitez, vous ne taschiez d'abuser celle qui vous a obligé à toute sorte de franchise. ΞDonc vous avez bien la hardiesse de soustenir

Signet[ 4 recto ] 1607 moderne

ma veuë apres m'avoir tant Ξoffensée ? ΞDonc vous m'osez presenter, sans rougir, ce visage dissimulé, qui couvre une ame si double, et si parjure ? Ah ! Ξ*va η va tromper Ξun η autre, va perfide, et t'adresse à quelqu'un de qui tes perfidies ne soient point encores recogneuës, et ne pense plus de te pouvoir Ξ*desguiser à moy, qui ne Ξ*recognois que trop, à mes despens, les Ξeffects de tes infidelitez et trahisons. Quel devint alors Ξce fidelle Berger, Ξceluy qui a bien aimé le peut juger, si jamais Ξ tel reproche luy a esté fait injustement. ΞIl tombe à ses genoux pasle et transi, plus que n'est pas une personne morte. - Est-ce, belle Bergere, luy dit-il, pour m'esprouver, ou pour me desesperer ? - Ce n'est, dit-elle, ny pour l'un ny pour l'autre, mais pour la verité, Ξn'estant plus de besoin d'essayer une chose si recogneuë. - Ah ! dit le Berger, pourquoy Ξn'ay-je osté ce jour mal-heureux de ma vie ? - Il eust esté à propos pour tous deux, dit-elle, que non point un jour, mais tous les jours que je t'ay veu, eussent esté ostez de la tienne et de la mienne. Il est vray que tes actions ont fait, que je me treuve Ξdéchargée d'une chose η, qui ayant effet, m'eust Ξdépleu d'avantage que ton infidelité : Que si le ressouvenir de ce qui s'est passé entre nous, (que je desire toutesfois estre effacé) m'a encor laissé quelque pouvoir, va t'en Ξdéloyal, et garde toy bien de te faire jamais voir à moy que je ne te le commande. Celadon voulut repliquer, mais Amour qui oyt si clairement, à ce coup luy boucha pour son malheur les aureilles ; et Ξpar ce η

Signet[ 4 verso ] 1607 moderne

qu'elle s'en vouloit aller, il fut Ξcontrainct de la retenir par sa robbe, luy disant : - Je ne vous retiens pas pour vous demander pardon de l'erreur qui m'est incogneüe, mais seulement pour vous faire voir Ξqu'elle η est la fin que j'eslis pour Ξ* oster du monde celuy que vous faites paroistre d'avoir tant en horreur. Mais elle que la colere transportoit, sans tourner seulement les yeux Ξvers luy, se Ξdebattit de telle furie qu'elle Ξéchappa et ne luy Ξlaissa autre chose qu'un ruban, sur lequel par hazard il avoit mis la main. Elle le souloit porter au devant de sa Ξrobbe pour ageancer son colet, et y attachoit quelquefois des fleurs quand la saison le luy permettoit ; à ce coup elle y avoit une bague, que son pere Ξ* luy avoit donnée. Le triste Berger la voyant partir avec tant de colere, Ξdemeura quelque temps immobile, sans presque sçavoir ce qu'il tenoit en la main, quoy qu'il y eust les yeux dessus. En fin avec un grand soupir, revenant Ξde ceste pensée, et recognoissant ce ruban : - Sois tesmoin, dit-il, ô cher cordon, que plutost que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ay mieux aymé perdre la vie, Ξafin que quand je seray mort, et que Ξceste cruelle te verra, Ξpour estre sur moy, tu l'asseures qu'il n'y a rien au monde qui puisse estre plus Ξaimé que je l'aime, ny Aymant plus mal recogneu que Ξje suis. Et lors se l'attachant au bras, et baisant la bague : - Et toy, dit-il, symbole d'une entiere et parfaite amitié, Ξsois content de ne me point esloigner à ma mort, Ξafin que ce gage pour le moins me demeure, de celle qui m'avoit

Signet[ 5 recto ] 1607 moderne

tant promis d'affection. A peine eust-il finy ces mots, que tournant les yeux du costé d'Astrée, il se jetta les bras croisez η dans Ξ* la riviere.
  En ce lieu, Lignon estoit tres-profond et tres-impetueux, car c'estoit un amas de Ξl'eau, et un regorgement que le rocher luy faisoit faire Ξcontre mont ; si bien que le Berger demeura longuement avant que d'aller à Ξfonds, et plus encore à revenir. Et lors qu'il Ξparut, Ξce fust un genoüil premier, et puis un bras, et soudain enveloppé du tournoyement de l'onde il Ξfut emporté bien loing de là, dessous l'eau.
  Des-ja Astrée estoit accouruë sur le bord, et voyant ce qu'elle avoit tant Ξaimé, et qu'elle ne pouvoit encor' hayr, estre à son occasion si pres de la mort, se Ξtrouva si surprise de frayeur, Ξque au lieu de luy donner secours elle tomba esvanouye, et si pres du bord, qu'au premier mouvement qu'elle fist lors qu'elle revint à Ξsoy, qui Ξfut long temps apres, elle tomba dans l'eau, en si grand danger, que tout ce que peurent faire quelques Bergers qui se Ξtrouverent pres de là, Ξfut de la sauver, Ξet avec l'ayde encores de sa robe, qui la soustenant sur l'eau, leur donna Ξ loisir de la tirer à bord, mais tant hors Ξd'elle-mesme, *que sans qu'elle le sentit ils la porterent en la cabane plus proche, qui se Ξtrouva estre de Philis, où quelques unes de ses compagnes luy changerent ses habits moüillez, sans qu'elle peut parler, tant elle estoit estonnée, et pour le hazard qu'elle avoit couru, et pour la perte de Celadon, qui cependant fut emporté

Signet[ 5 verso ] 1607 moderne

de l'eau avec tant de furie, que de luy mesme il alla donner sur le sec, fort loing de l'autre costé de la riviere, entre quelques petits arbres, mais avec Ξfort peu de signe de vie Ξ*.
  Aussitost que Phillis (qui pour lors n'estoit point chez elle) sçeut l'accident arrivé à sa compagne, elle se mit à courir de toute sa force ; et n'eust esté que Lycidas la rencontra, elle ne se fust arrestée pour Ξquelque autre que c'eust esté. Encor luy dit-elle fort briefvement le danger qu'Astrée avoit couru, sans luy parler de Celadon : Ξaussi n'en sçavoit-elle rien. Ce Berger estoit frere de Celadon, à qui le Ciel l'avoit lié d'un nœud d'amitié beaucoup plus estroit que celuy du parentage ; d'autre costé Astrée, et Phillis, outre qu'elles estoient germaines, s'aymoyent d'une si estroitte amitié, qu'elle meritoit bien d'estre comparee à celle des deux freres. Que si Celadon eust de la sympathie avec Astree, Lycidas Ξn'eut pas moins d'inclination à servir Phillis, ny Phillis à aymer Licidas.
  De fortune, au mesme temps qu'ils arriverent, Astrée ouvrit les yeux, et certes bien changez de ce qu'ils Ξsouloyent estre, quand Amour victorieux s'y monstroit triomphant de tout ce qui les voyoit et qu'ils voyoient. Leurs regards Ξestoient lents et Ξabatus, Ξleurs paupieres pesantes et endormies, et leurs esclairs changez en larmes, larmes toutesfois qui tenant de ce cœur tout enflammé d'où elles venoient, et de ces yeux bruslants par où elles passoient, brusloient et d'amour et de pitié tous ceux qui

Signet[ 6 recto ] 1607 moderne

estoient à l'entour d'elle. Quand elle apperceut sa compagne Phillis, ce fut bien lors qu'elle receut un grand eslancement, et plus encor quand elle vit Lycidas ; et quoy qu'elle ne voulut que ceux qui estoient Ξpres d'elle recogneussent le principal sujet de son mal, si fust-elle contrainte de luy dire, que son frere s'estoit noyé en luy voulant ayder. Ce Berger à ces nouvelles Ξfut si estonné, que sans s'arrester d'avantage il courut sur le lieu *mal-heureux avec tous ces Bergers, laissant Astrée et Phillis seules, qui peu apres se mirent à les suivre, mais si tristement que quoy qu'elles eussent beaucoup à dire, elles ne se pouvoient parler. ΞCependant les Bergers arrivez sur le bord, et Ξjettans l'œil d'un costé et d'autre, ne Ξtreuverent aucune marque de ce qu'ils cherchoient, sinon ceux qui coururent plus bas, qui trouverent fort loing son chappeau, que le courant de l'eau avoit emporté, et qui par hazard s'estoit arresté entre quelques arbres que la riviere avoit desracinez et Ξabatus. Ce furent là toutes les nouvelles qu'ils peurent avoir de ce qu'ils cherchoient ; car pour luy il estoit desja bien esloigné, et en lieu où il leur estoit impossible de le Ξretrouver. Par ce qu'avant qu'Astrée fut revenuë de son esvanouissement, Celadon comme j'ay dit, poussé de l'eau, donna de l'autre costé entre quelques arbres, où difficilement pouvoit il estre veu.
  Et lors qu'il estoit entre la mort et la vie, il arriva sur le mesme lieu trois belles Nymphes, dont les cheveux espars, alloient Ξondoyans sur

Signet[ 6 verso ] 1607 moderne

les espaules, couverts d'une guirlande de diverses perles : *elles avoient le sein découvert, et les manches de la robe retroussées jusques sur le coude, d'où sortoit un linomple deslié, qui froncé venoit finir aupres de la main, où deux gros bracelets de perles sembloient le tenir attaché. ΞChacune avoit au costé Ξ le carquois remply de Ξflesches et Ξportoit en la main un arc d'Ξyvoire ; le bas de Ξleur robe par le devant estoit retroussé sur la hanche, qui laissoit paroistre leurs brodequins dorez jusques à my jambe. Il sembloit Ξqu'elles fussent venuës en ce lieu avec quelque dessein, car l'une disoit ainsi : - C'est bien icy le lieu, voicy bien le reply de la riviere : voyez comme elle va impetueusement là haut, outrageant le bord de l'autre costé, qui se rompt et tourne tout court en çà. Ξ* Considérez ceste touffe d'arbres, c'est sans doute celle qui nous a esté representée dans le miroir. - Il est vray, disoit la premiere, mais il n'y a encor' gueres d'apparence Ξen tout le reste, et me semble que voicy un lieu assez escarté pour trouver ce que nous Ξy venons chercher. La troisiesme qui n'avoit point encore parlé : - Si y a-t'il bien, dit-elle, quelque apparence Ξen ce qu'il vous a dit, puis qu'il vous a si bien representé ce lieu que je ne croy point qu'il y ait icy un arbre que vous n'ayez veu dans le miroir. Avec semblables mots, Ξelle η approcherent si pres de Celadon que quelques fueilles seulement le leur cachoient. Et parce qu'ayant remarqué toute chose particulierement, elles recogneurent que c'estoit-là sans doute le lieu

Signet[ 7 recto ] 1607 moderne

qui leur avoit esté monstré, elles s'y assirent, en deliberation de voir si la fin seroit aussi veritable que le commencement ; mais elles ne se furent si tost baissées, pour s'asseoir, que la principale Ξd'entr'elles apperceut Celadon, et parce qu'elle croyoit que ce fust un Berger endormy, elle estendit les mains de chaque costé sur ses compagnes, puis sans dire mot, mettant le doigt sur la bouche, leur monstra de l'autre main entre ces petits arbres, ce qu'elle voyoit, et se leva le plus doucement qu'elle Ξpeut pour ne l'esveiller ; mais le voyant de plus pres, elle le creut mort, car il avoit encor les jambes en l'eau, le bras Ξdroit mollement estendu par dessus la teste, le gauche à demy tourné par derriere, et Ξcomme engagé sous le corps, le col faisoit un ply en avant pour la pesanteur de la teste, qui se laissoit aller en arriere, la bouche à demy entre-ouverte, et presque Ξpleine de sablon Ξdegoutoit encore de tous costez ; le visage en quelques lieux esgratigné et soüillé, les yeux à moitié clos, et les cheveux qu'il portoit assez longs, si moüillez que l'eau en couloit comme de deux sources le long de ses joües, Ξdont la vive couleur estoit si effacee qu'un mort ne Ξla η point d'autre sorte. Le milieu des reins estoit tellement avancé, qu'il sembloit rompu, et cela faisoit paroistre le ventre plus enflé, quoy que remply de tant d'eau il le fust assez de luy-mesme. Ces Nymphes le voyant en cest estat en eurent pitié, et Leonide qui avoit parlé la premiere, comme plus pitoyable et plus officieuse, fust la premiere

Signet[ 7 verso ] 1607 moderne

qui le Ξprit sous le corps pour le tirer à la rive. A mesme instant l'eau qu'il avoit Ξ*avalée ressortoit en telle abondance, que la Nymphe le trouvant encore chaud, Ξeut opinion qu'on le pourroit sauver. Lors Galathée, qui estoit la principale, se tournant Ξvers la derniere qui Ξle η regardoit Ξsans leur ayder : - Et vous Silvie, luy dit-elle, que veut dire, ma mignonne, que vous estes si faineante. Mettez la main à l'œuvre, si ce n'est pour soulager vostre compagne, pour la pitié au moins de ce pauvre Berger. - Je m'amusois, dit-elle, Madame, à considerer que quoy qu'il soit bien changé, il me semble que je le recognois. Et lors se baissant elle le Ξprit de l'autre costé, et le regardant de plus pres : - Pour certain, dit elle, je ne me trompe pas, c'est celuy que je veux dire, et certes il merite bien que vous le secouriez ; car outre qu'il est d'une des principales familles de ceste contrée, encor a-t'il tant de merites que la peine y sera bien employee. ΞCependant l'eau sortoit en telle abondance que le Berger estant fort allegé, commença à respirer, non toutesfois qu'il ouvrit les yeux, Ξny qu'il revint entierement. Et par ce que Galathée Ξeut opinion que c'estoit cestuy-cy, dont le Druide luy avoit parlé, elle mesme commença d'ayder à ses compagnes, disant qu'il le falloit porter en son Palais d'Isoure, où elles Ξle pourroient mieux faire secourir. Et ainsi, non point sans peine, elles le porterent jusques où le petit Meril gardoit leur chariot, sur lequel montant toutes trois, Leonide fust celle qui les guida, et pour n'estre

Signet[ 8 recto ] 1607 moderne

veuës avec ceste proye par les gardes du Palais elles allerent descendre à une porte secrette.
  Au mesme temps, qu'elles furent parties, Astrée revenant de son esvanoüissement tomba dans l'eau, comme nous avons dit, si bien que Lycidas, ny ceux qui Ξvindrent chercher Celadon, n'en eurent autres nouvelles que celles que j'ay Ξdites. Ξ*Par lesquelles Lycidas n'estant que trop asseuré de la perte de son frere, s'en revenoit pour se plaindre avec Astrée de leur commun desastre. Elle ne faisoit que Ξd'arriver sur le bord de la riviere, *où contrainte du déplaisir elle s'estoit assise autant pleine d'ennuy et d'estonnement, qu'elle l'avoit peu auparavant Ξestre d'inconsideration, et de jalousie. Elle estoit seule, car Phillis voyant revenir Lycidas, estoit allé chercher des nouvelles comme les autres. Ce Berger arrivant, et de lassitude, et de desir de sçavoir comme ce malheur estoit Ξadvenu, s'assit pres d'elle, et la prenant par la main, luy dit : - Mon Dieu, belle Bergere, quel malheur est le nostre ! Je dis le nostre : car si j'ay perdu un frere, vous avez aussi perdu une personne qui n'estoit point tant à Ξsoy-mesme qu'à vous. Ou qu'Astrée fut ententive ailleurs, ou que ce discours luy ennuyast, elle n'y fit point de responce, dont Lycidas estonné, comme par reproche continua : - Est-il possible, Astrée, que la perte de ce miserable fils, car tel le nommoit-elle, ne vous touche Ξl'ame assez vivement, pour vous faire accompagner sa mort au moins de quelques larmes ? S'il ne vous avoit point aymée, ou que ceste amitié vous fut incogneüe,

Signet[ 8 verso ] 1607 moderne

Ξce seroit chose suportable de ne vous voir ressentir davantage son malheur, mais puis que vous ne pouvez ignorer qu'il ne vous ait aymée plus que Ξluy-mesme, Ξc'est chose cruelle, Astree, croyez-moy, de vous voir aussi peu esmeüe que si vous ne le cognoissiez point.
  La Bergere tourna alors le regard tristement Ξvers luy, et apres l'avoir quelque temps consideré, elle luy respondit : - Berger, il me déplaist de la mort de vostre frere, Ξnon pour amitié qu'il m'ait portée, mais d'autant qu'il avoit des conditions d'ailleurs, qui peuvent bien rendre sa perte regrettable ; car Ξquant à l'amitié dont vous parlez, elle a esté si commune aux autres Bergeres mes compagnes, qu'elles en doivent (pour le moins) avoir autant de regret que moy. - Ah ingrate Bergere (s'escria incontinent Lycidas) je tiendray le Ciel pour estre de vos complices, s'il ne punit Ξcette injustice en vous ! Vous avez peu croire celuy inconstant, à qui le courroux d'un pere, les inimitiez des parens, les cruautez de vostre rigueur, n'ont peu diminuer la moindre Ξpartie de l'extréme affection, que vous ne sçauriez Ξfeindre de n'avoir mille et mille fois Ξrecogneüe en luy trop clairement. ΞVrayment celle-cy est bien une Ξmécognoissance, qui surpasse toutes les Ξ* plus grandes ingratitudes, puis que ses actions et ses services n'ont peu vous rendre asseurée d'une chose dont personne Ξque vous, ne doute plus. - Aussi respondit Astrée n'y avoit il personne à qui elle touchast comme à moy. - Elle le devoit

Signet[ 9 recto ] 1607 moderne

certes (repliqua le Berger) puis qu'il estoit tant à vous, que je ne sçay, et si fay, je le sçay, qu'il eust plustost des-obey aux grands Dieux qu'à Ξ*la moindre de vos volontez. Alors la Bergere en colere luy respondit : - Laissons ce discours, Lycidas, et croyez moy qu'il n'est point à l'avantage de vostre Ξfrere ; mais s'il Ξm'a trompee, et laissee avec ce desplaisir de n'avoir plustost Ξsçeu recognoistre ses tromperies, et finesses, il s'en est allé, certes avec une belle despoüille, et de belles marques de sa perfidie. - Vous me rendez (repliqua Lycidas) le plus estonné du monde : Enquoy avez vous recogneu ce que vous luy reprochez ? - Berger, adjousta Astree, l'histoire en seroit trop longue et trop ennuyeuse. Contentez-vous, que si vous ne le sçavez, Ξvous estes seul en ceste ignorance, et qu'en toute ceste riviere de Lignon, il n'y a Berger qui ne vous die que Celadon aymoit en mille lieux. Et sans aller plus loing, hyer j'ouys de mes oreilles mesmes, les discours Ξ*d'amour qu'il tenoit à son Aminthe, car ainsi la nommoit il, ausquels je me fusse Ξarrestee plus long temps, n'eust esté que sa honte me desplaisoit, et que pour dire le vray, j'avois d'autres affaires ailleurs qui me pressoient Ξd'avantage. Lycidas alors comme transporté s'escria : - Je ne demande plus la cause de la mort de mon frere, c'est vostre jalousie, Astree, et jalousie fondee sur beaucoup de Ξ*raisons pour estre cause d'un si grand mal-heur. Helas Celadon, que je voy bien reüssir à ceste heure vrayes les propheties de tes soupçons, quand tu disois que ceste Ξfeinte te donnoit tant de peine, qu'elle te

Signet[ 9 verso ] 1607 moderne

cousteroit la vie ; mais encore ne cognoissois tu pas, de quel costé ce mal heur te devoit advenir. Puis s'Ξaddressant à la Bergere : - Est-il croyable, dit-il, Astree, que ceste maladie ait esté si grande qu'elle vous ait fait oublier les commandemens que vous luy avez faits si souvent ? Si seray-je bien tesmoin de cinq ou six fois pour le moins qu'il se mit à genoux devant vous, pour vous supplier de les revoquer ; vous souvient il point que quand il revint d'Italie, ce fut une de vos premieres Ξordonances, et que dedans ce rocher, où depuis si souvent je vous vis ensemble, il vous requist de luy ordonner de mourir, Ξplustost que de feindre Ξ*d'en aymer une autre ? Mon astre, vous dit-il [ je me ressouviendray toute ma vie des mesmes paroles ] ce n'est point pour refuser, mais pour ne pouvoir observer ce commandement, que je me jette à vos pieds, et vous supplie que pour tirer preuve de ce que vous pouvez sur moy, vous me commandiez Ξde mourir, et non point de servir comme que ce soit autre qu'Astree. Et vous luy respondites : - Mon fils, je veux ceste preuve de vostre amitié, et non point vostre mort, qui ne peut estre sans la mienne ; car outre que je sçay que celle cy vous est la plus difficile, encore nous Ξr'apportera-t'elle une commodité que nous devons principalement rechercher, qui est de clorre et les yeux et la bouche aux plus curieux et aux plus médisans. S'il vous repliqua plusieurs fois, et s'il en fit tous les refus que l'obeissance (à quoy son affection l'obligeoit envers vous) luy pouvoit permettre, je m'en remets à vous-mesme, si

Signet[ 10 recto ] 1607 moderne

vous voulez vous en ressouvenir ; tant y a que je ne croy point Ξqu'il vous ait jamais desobeye, que pour ce seul sujet. Et à la verité ce luy estoit une contrainte si grande, que toutes les fois qu'il revenoit du lieu, où il estoit Ξforcé de feindre, il falloit qu'il se mit sur un lict, comme revenant de faire un tres-grand effort ; et Ξlors, il s'arresta pour quelque temps, et puis il reprit ainsi. - Or sus Astree, mon frere est mort : s'en est fait, quoy que vous en croyez, ou mécroyez, ne luy peut Ξr'apporter bien ny mal, de sorte que vous ne devez plus penser que je vous en parle en sa consideration, mais pour la seule verité. Toutefois ayez-en telle croyance qu'il vous plaira : si vous jureray-je qu'il n'y a point deux jours que je le Ξtrouvay gravant des vers sur l'escorce de ces arbres, qui sont par delà la grande prairie, à main gauche du bié, et m'asseure que si vous y daignez tourner les yeux vous remarquerez que c'est luy qui les y a couppez ; car vous recognoissez trop bien ses caracteres si ce n'est qu'oublieuse de luy, et de ses services passez, vous ayez de mesme perdu la memoire de tout ce qui le touche. Mais je m'asseure que les Dieux ne le permettront pour sa satisfaction, et pour vostre punition. Les vers sont tels. 


MADRIGAL

Je pourray bien dessus moy-mesme,
Quoy que mon amour soit extresme,
Obtenir encor ce poinct : 
De dire que je n'ayme Ξpoint.

Mais feindre d'en aymer un autre,

Signet[ 10 verso ] 1607 moderne

Et d'en adorer l'œil vainqueur,
Comme en effet je fay le vostre,
Je n'en sçaurois avoir le cœur.

Et s'il le faut, ou que je meure,
Faites moy mourir de bonne-heure.

  Il peut y avoir sept ou huict jours, qu'ayant esté contraint de Ξm'en aller pour quelque temps sur les rives de Loire, pour Ξresponse il m'escrivit une lettre que je veux que vous voyez, et si en la lisant vous ne cognoissez son innocence, je veux croire qu'avec vostre bonne volonté vous avez perdu pour luy Ξtoute espece de jugement. Et lors la prenant en sa poche, Ξ*la luy leut. Elle estoit telle.


RESPONCE DE CELADON a LYCIDAS.

  Ne t'enquiers plus de ce que je fais, mais sçache que je continue tousjours en ma peine ordinaire. Aymer et ne l'oser faire paroistre, n'aymer point, et jurer le contraire. Cher frere, c'est tout l'exercice, ou plustost le supplice de ton Celadon. On dit que deux contraires ne peuvent en mesme temps estre en mesme lieu, toutesfois la vraye et la Ξfeinte amitié, sont d'ordinaire en mes actions ; mais ne t'en estonne point, car je suis contraint à l'un par la perfection, et à l'autre par le commandement de

Signet[ 11 recto ] 1607 moderne

mon Astre. Que si ceste vie te semble estrange, ressouviens-toy, que les miracles sont les œuvres ordinaires des Dieux et que veux-tu que ma Deesse Ξ* fasse en moy que des miracles ?

  Il y avoit long temps qu'Astrée n'avoit rien respondu, par-ce que les paroles de Lycidas la mettoient presque hors Ξd'elle mesme. Si est-ce que la jalousie, qui Ξretenoit encore quelque force en son ame, luy fist prendre ce papier, comme estant en doute que Celadon l'eust escrit.
  Et quoy qu'elle recogneust, que vrayement, c'estoit Ξ*luy, si disputoit-elle le contraire en son ame, suivant la coustume de plusieurs personnes, qui veulent tousjours Ξfortifier comme que ce soit leur Ξopinion. Et presque au mesme temps
  plusieurs Bergers arriverent de la queste "
  de Celadon, où ils n'avoient Ξtrouvé autre marque "
de luy que son chappeau, qui ne fut à la triste Astree qu'un grand renouvellement d'ennuy. Et par ce qu'elle se Ξressouvint d'une cachette qu'amour leur avoit fait inventer, et qu'elle n'eust pas voulu estre recogneuë, elle fit signe à Phillis de le prendre. Et lors chacun se Ξmit sur les regrets, et sur les loüanges du pauvre Berger, et n'en y eut un seul qui n'en racontast quelque vertueuse action ; elle sans plus, qui le ressentoit Ξd'avantage, estoit contrainte de
  demeurer muette, et de le monstrer le moins,  "
  sçachant bien que la souveraine prudence en  " 
  amour est de tenir son affection cachee, ou pour "
le moins de n'en Ξfaire jamais rien paroistre inutilement.

Signet[ 11 verso ] 1607 moderne

Et parce que la force qu'elle se faisoit en cela estoit tresgrande, et qu'elle ne pouvoit la supporter plus longuement, elle s'Ξapprocha de Phillis, et la pria de ne la point suivre, afin que les autres en fissent de mesme ; et luy prenant le chappeau qu'elle tenoit en sa main, elle partit seule, et se mit à suivre *le sentier où ses pas sans Ξelection la guidoient. Il n'y avoit guere Berger en la trouppe qui ne sçeut l'affection de Celadon par-ce que Ξ*ses parents par leurs contrarietez, Ξ*l'avoient découvert plus que ses actions ; mais Ξelles s'y estoit conduitte avec tant de discretion, Ξque hormis Semyre, Ξ*Lycidas et Phillis, il n'en y avoit point qui sceust la bonne volonté qu'elle luy portoit, et encore que l'on cogneut bien que ceste perte l'affligeoit, si l'attribuoit on plustost à un bon naturel, qu'à un amour, Ξtant profite la bonne opinion que l'on a d'une personne, ce pendant elle continuoit son chemin, le long duquel mille Ξpensees, ou plustost mille desplaisirs Ξ* la talonnoient Ξpas à pas, de telle sorte que quelquesfois douteuse, d'autres fois asseuree de l'affection de Celadon, elle ne sçavoit si elle le devoit plaindre, ou se plaindre de luy. Si elle se ressouvenoit de ce que Lycidas luy venoit de dire, elle le jugeoit innocent ; que si les paroles qu'elle luy avoit ouy tenir aupres de la Bergere Amynthe, luy revenoient en la memoire, elle le condamnoit comme Ξcoupable. En ce labyrinthe de diverses pensees, elle alla longuement Ξerrant par ce bois, sans nulle election de chemin, et par fortune ou par le vouloir du Ciel qui ne Ξ*pouvoit souffrir que l'innocence de Celadon

Signet[ 12 recto ] 1607 moderne

demeurast plus longuement douteuse en son ame, ses pas la Ξconduisirent, sans Ξ*qu'elle y pensat, le long du petit ruisseau entre les mesmes arbres où Lycidas luy avoit dit Ξque les vers de Celadon estoient gravez. Le desir de sçavoir s'il avoit dit vray, Ξeut bien eu assez de pouvoir en elle pour les luy faire chercher fort curieusement encore qu'ils eussent esté fort cachez : mais la coupure qui estoit encore toute Ξfresche les lui descouvrit assez tost. O Dieu comme elle les recogneut pour estre de Celadon, et comme promptement elle y courut pour les lire, mais combien vivement lui toucherent ils Ξ l'ame ? Elle s'assit en terre, et mettant en son giron le chappeau et la lettre de Celadon, elle demeura quelque temps les mains jointes ensemble, et les doigts serrez l'un dans l'autre, tenant les yeux sur Ξ*ce qui luy Ξrestoit de son Berger. Et voyant que le Ξchappeau grossissoit à l'endroit où il avoit accoustumé de mettre ses lettres, quand il vouloit les luy donner Ξsecretement, elle y porta curieusement la main, et passant les doigts dessous la doubleure, rencontra le feutre apiecé, duquel destachant la gance, elle en tira un papier que ce jour mesme Celadon y avoit mis. ΞCette finesse fut inventée entre-eux, lors que la mal-veillance de leurs peres les empeschoit de se pouvoir parler, car feignant de se jetter par jeu ce chappeau, ils pouvoient aisément recevoir et donner leurs lettres. Toute tremblante elle sortit celle cy hors de sa petite cachette, et toute hors de soy apres l'avoir despliée elle y jetta la veuë pour la lire ; mais elle avoit tellement esgaré les puissances

Signet[ 12 verso ] 1607 moderne

de son ame, qu'elle fut contrainte de se frotter plusieurs fois les yeux avant que de le pouvoir faire ; en fin elle leut tels mots.


Lettre de Celadon a la bergere Astrée.

  Mon Astre, si la dissimulation à quoy vous me contraignez, est pour me faire mourir de peine, vous le pouvez plus aysément d'une seule parole : si c'est pour punir mon outrecuidance, vous estes juge trop doux, de m'ordonner un moindre supplice que la mort. Que si c'est pour esprouver quelle puissance vous avez sur moy, pourquoy n'en recherchez-vous un tesmoignage plus prompt que Ξceluy ci, de qui la longueur vous doit estre ennuyeuse ? car je ne sçaurois penser que ce soit pour celer nostre dessein, comme vous Ξdites, puis que ne pouvant vivre en telle contrainte, ma mort sans doute en Ξdonnera assez prompte, et Ξdéplorable cognoissance. Jugez donc, mon bel Astre, que c'est assez Ξenduré, et qu'il est desormais temps que vous me permettiez de faire le personnage de Celadon, ayant si longuement, et avec tant de peine, representé Ξcelui de la personne du monde, qui luy est la plus contraire.

  O quels cousteaux tranchans furent ces paroles en son ame, lors qu'elles luy remirent en memoire le commandement qu'elle luy

Signet[ 13 recto ] 1607 moderne

avoit fait, et la resolution qu'ils avoient prise de cacher par ceste dissimulation leur amitié. Mais voyez quels sont les enchantemens η d'ΞAmour : elle recevoit un Ξdéplaisir extréme de la mort de Celadon, et toutesfois elle n'estoit point sans quelque contentement au milieu de tant d'ennuis, cognoissant que veritablement il ne luy avait point esté infidelle, et dés qu'elle en fut certaine, et que tant de preuves eurent Ξesclarcy les nuages de sa jalousie, toutes ces considerations se joignirent ensemble, pour avoir plus de force à la tourmenter ; de sorte que ne pouvant recourre à autre remede qu'aux larmes, tant pour plaindre Celadon, que pour pleurer sa perte propre, Ξelle donna commencement à ses regrets, avec un ruisseau de pleurs, et puis de cent pitoyables helas ! interrompant le repos de son Ξestomac, d'infinis sanglots le respirer de sa vie, et d'impitoyables mains outrageant ses belles mains mesmes, elle se ramenteut la fidelle amitié qu'elle avoit auparavant recogneuë en ce Berger, l'extremité de son affection, le desespoir où l'avoit poussé si promptement la rigueur de sa Ξresponse. Et puis se representant le temps heureux qu'il l'avoit servie, les plaisirs et contentemens que Ξ*l'honnesteté de sa recherche luy avoit rapportez, et quel commencement Ξ*d'ennuy elle ressentoit desja par sa perte, encore qu'elle Ξle trouvast tres grand, si ne le jugeoit elle égal à son imprudence, puis que le terme de tant d'annees luy devoit Ξdonner assez d'asseurance de sa fidelité.

Signet[ 13 verso ] 1607 moderne

  D'autre costé Lycidas, qui estoit si mal satisfait d'Astree, qu'il n'en pouvoit presque avec patience souffrir la pensee, se leva d'aupres de Phillis, pour ne dire chose contre sa compagne qui luy Ξdépleust, et partit l'estomach si enflé, les yeux si Ξcouverts de larmes, et le visage si changé, que sa Bergere le voyant en tel estat, et Ξ*donnant a ce coup quelque chose à son amitié, le suivit sans craindre ce qu'on pourroit dire d'elle. Il alloit les bras croisez η sur l'Ξestomac, la teste baissée, le chappeau enfoncé, mais l'ame encore plus plongee Ξdans la tristesse. Et parce que la pitié de son mal obligeoit les Bergers qui l'aymoient à participer à ses ennuis, Ils Ξalloient suivant et plaignant apres lui ; mais ce pitoyable office ne luy estoit qu'un rengregement de douleur. Car Ξl'extréme ennuy a cela, que la
  " solitude doit estre son premier appareil, par ce
  " qu'en compagnie l'ame n'ose librement pousser
  " dehors les venins de son mal, et jusques à ce
  " qu'elle s'en soit déchargee, elle n'est capable
  " des remedes de la consolation. Estant en ceste
  " peine, de fortune ils rencontrerent un jeune
Berger couché de son long sur l'herbe, et deux Bergeres aupres de luy. L'une η luy tenant la teste en son giron, et l'autre joüant d'une harpe, cependant qu'il alloit souspirant tels vers, les yeux tendus contre le Ciel, les mains jointes sur son estomach, et le visage tout couvert de larmes.


Stances
SUR LA MORT DE CLEON.

Ξ*La beauté que la mort en cendre a fait resoudre,
La despoüillant si tost de son humanité,

Signet[ 14 recto ] 1607 moderne

Passa comme un esclair, et brusla comme un foudre,
Tant elle eust peu de vie, et beaucoup de beauté.
2 Ces yeux jadis auteurs des douces entreprises
Des plus cheres Amours sont à jamais fermez.
Beaux yeux qui furent pleins de tant de mignardises,
Qu'on ne les vit jamais sans qu'ils fussent aimez.
3 S'il est vray, la beauté d'entre nous est ravie,
Amour pleure vaincu qui fut toujours vaincueur
Et celle qui donnoit à mille cœurs la vie,
Est morte, si ce n'est qu'elle vive en mon cœur.
4 Et quel bien desormais peut estre desirable,
Puis que le plus parfait est le plustost ravy ?
Et qu'ainsi que du corps l'ombre est inseparable,
Il faut qu'un bien tousjours soit d'un mal-heur suivy.
5 Il semble, ma Cleon, que vostre destinée
Ayt dés son Orient vostre jour achevé,
Et que vostre beauté morte aussi tost que née,
Au lieu de son berceau son cercueil ait trouvé.
6 Non, vous ne mourez pas, mais c'est plustost moy-mesme,
Puisque vivant je fus de vous seule animé,
Et si l'Amant a vie en la chose qu'il ayme,
Vous revivez en moy m'ayant tousjours aymé.
7 Que si je vis, Amour veut donner cognoissance,
Que mesme sur la mort il a commandement,
Ou comme estant un Dieu pour monstrer sa puissance,
Que sans ame et sans cœur il faict vivre un Amant.
8 Mais, Cleon, si du Ciel l'ordonnance fatale
D'un trespas inhumain vous fait sentir l'effort,
Amour à vos destins rend ma fortune égale,
Vous mourez par mon deuil, et moy par vostre mort.
9 Je regrettois ainsi mes douleurs immortelles
Sans que par mes regrets la mort peust s'attendrir,

Signet[ 14 verso ] 1607 moderne

Et mes deux yeux changez en sources eternelles,
Qui pleurerent mon mal ne sceurent l'amoindrir.
10 Quand Amour avec moy d'une si belle morte
Ayant plaint le malheur qui cause mes travaux,
Sechons, dit-il, nos yeux, pleignons d'une autre sorte
Aussi bien tous les pleurs sont moindres que nos maux.

  Lycidas et Phillis eussent bien Ξeu assez de curiosité pour s'enquerir de l'ennuy de ce Berger, si le leur propre le leur eust permis ; mais voyant qu'il avoit autant de besoin de consolation qu'eux, ils ne voulurent Ξadjouster le mal d'autruy au leur, et ainsi laissant les autres Bergers Ξattentifs à l'escouter, ils continuerent leur chemin sans estre suivis de personne, pour le desir Ξque chacun avoit de sçavoir qui estoit ceste trouppe incogneuë. A peine estoit party Lycidas, qu'ils ouyrent d'assez Ξloing une autre voix η, qui sembloit de s'approcher d'eux, et la voulant escouter, ils furent empeschez par la Bergere qui tenoit la teste du Berger dans son giron, avec telles plaintes : - Et bien cruel ? Et bien Berger sans pitié ? Jusques à quand ce courage obstiné s'endurcira t'il à mes prieres ? Jusques à quand as-tu ordonné que je sois Ξdédaignee pour une chose qui n'est plus ? Et que pour une morte je sois privée de ce qui luy est inutile ? Regarde ΞTyrcis, regarde, Idolatre des morts, et ennemy des vivants, quelle est la perfection de mon amitié ? et apprens quelquesfois, apprens à Ξaimer les personnes qui vivent, et non pas celles qui sont mortes, Ξqu'il faut laisser en repos apres le dernier à Dieu, et non Ξpas en

Signet[ 15 recto ] 1607 moderne

troubler les cendres bien-heureuses par des larmes inutiles
, et prens garde si tu continuës, de Ξ*n'attirer sur toy la vengeance de ta cruauté, et de ton injustice ?
  Le Berger alors sans tourner les yeux vers elle, Ξluy respondit froidement : - Pleust à Dieu, belle Bergere, qu'il me Ξfust permis Ξde vous pouvoir satisfaire par ma mort, car pour vous oster, et moy aussi de la peine où nous sommes, je la cherirois plus que ma vie. Mais puisque, comme si souvent vous m'avez dit, ce ne seroit que rengreger vostre mal, je vous supplie, Laonice, rentrez en vous mesme, et considerez combien vous avez peu de raison, de vouloir deux fois faire mourir ma chere Cleon. Il suffit bien (puisque mon malheur l'a ainsi voulu) qu'elle ait une Ξfoys payé le tribut de son humanité ; que si apres sa mort elle est Ξvenue revivre en moy par la force de mon amitié, pourquoy, cruelle, la voulez-vous faire remourir par l'oubly qu'une nouvelle amour causeroit en mon ame ? Non, non Bergere. Vos reproches n'auront jamais tant de force en moy, que de me faire consentir à un si mauvais conseil, d'autant que ce que vous nommez cruautè, je l'appelle fidelité, et ce que vous croyez digne de punition, je l'estime meriter une extréme loüange ? Je vous ay dit, qu'en mon cercueil la memoire de ma Cleon vivra parmy mes os, ce que je vous ay dit. Je l'ay mille fois juré aux Dieux immortels, et à ceste belle ame qui est avecques eux ; et croiriez-vous qu'ils laissassent impuny ΞTyrcis, si, oublieux de ses serments il devenoit infidele ?

Signet[ 15 verso ] 1607 moderne

Ah ! Que je voye plustost le ciel pleuvoir des foudres sur mon chef que jamais Ξj'offence ny mon serment, ny ma chere Cleon. Elle vouloit repliquer, lorsque le Berger qui alloit chantant les interrompit, pour estre desja trop pres d'eux, avec tels vers.


Chanson de l'inconstant
Hylas.

  Si l'on me Ξdédaigne, je laisse
La cruelle avec son Ξdedain.
Ξ*Sans que j'attende au lendemain,
De faire nouvelle maistresse ;
C'est erreur de se consumer
A se faire parforce aymer.

Le plus souvent ces tant discrettes
Qui vont nos amours mesprisant,
Ont au cœur un feu plus cuisant.
Mais les flames en sont secrettes
Que pour d'autres nous allumons,
Cependant que nous les aymons.

Le trop fidele opiniastre
Qui déceu de sa loyauté
ΞAime une cruelle beauté,
Ne semble t'il pointΞl'idolastre,
Qui de quelque idole impuissant
Jamais le secours ne Ξressent ?

Signet[ 16 recto ] 1607 moderne

On dit bien que qui ne se lasse
De longuement importuner,
Parforce en fin se fait donner ;
Mais c'est avoir mauvaise grace,
Quoy qu'on puisse avoir de quelqu'un,
Que d'estre tousjours importun.

Voyez les, ces ΞAmans fidelles,
Ils sont tousjours pleins de douleurs ;
Les souspirs, les regrets, les pleurs
Sont leurs contenances plus belles,
Et semble que pour estre Amant,
Il faille plaindre seulement.

Celuy doit-il s'appeller homme,
Qui l'honneur de l'homme étouffant,
Pleure tout ainsi qu'un enfant,
Pour la perte de quelque pomme,
ΞNe faut-il plustost le nommer
Un fol qui Ξcroist de bien aymer ?

Moy qui veux fuyr ces sottises,
Qui ne donnent que de l'ennuy,
ΞSage par le malheur d'autruy
Ξ*J'use tousjours de mes franchises,
Et ne puis estre Ξmécontant,
Que l'on m'en appelle inconstant.

Signet[ 16 verso ] 1607 moderne

  A ces derniers vers ce Berger se trouva si proche de ΞTyrcis, qu'il Ξpeust voir les larmes Ξ*de Laonice, et parce qu'encores qu'estrangers, ils ne laissoient de se cognoistre, et de s'estre desja pratiquez quelque temps par les chemins, ce Berger Ξsçachant quel estoit l'ennuy de Laonice et de ΞTyrcis, Ξs'adressa d'abord à luy Ξ de ceste sorte : - O Berger desolé (car à cause de sa triste vie, c'estoit le nom que chacun luy donnoit) si j'estois comme vous, que je m'estimerois mal-heureux ? Tyrcis, l'oyant parler, se releva pour luy respondre : - Et moy, luy dit-il, Hylas, si j'estois en vostre place, que je me dirois infortunè ! - S'il me falloit plaindre, adjousta Ξcestuy-cy, autant que vous pour toutes les ΞMaistresses que j'ay perdues, j'aurois à plaindre plus longuement que je ne sçaurois vivre. - Si vous faisiez comme moy, Ξrespondit Tyrcis, vous n'en auriez à plaindre qu'une seule. - Et si vous faisiez comme moy, repliqua Hylas, vous n'en plaindriez point du tout. - C'est en quoy, dit le desolé, Ξ
   " je vous estime miserable ; car si rien ne peut
   " estre le prix d'Amour que l'Amour mesme,
vous ne fustes jamais Ξaymé de personne, puis que vous n'aymastes jamais, et ainsi vous pouvez bien marchander plusieurs amitiez, mais non pas les acheter, n'ayant pas la monnoye dont telle marchandise se paye. - Et a quoy cognoissez vous, respondit Hylas, que je Ξn'aime point ? - Je le cognois, dit ΞTyrcis, à vostre perpetuel changement Ξ*. *Nous sommes, dit-il, d'une bien differente opinion, car j'ay tousjours creu que l'ouvrier se rendoit plus parfait, plus il exerçoit

Signet[ 17 recto ] 1607 moderne

souvent le mestier dont il faisoit profession. - Cela est vray, respondit Tyrcis, quand on suit les regles de l'art, mais quand on fait autrement, il avient comme à ceux qui s'estant fourvoyez plus ils marchent, et plus ils s'esloignent de leur chemin
. Et c'est pourquoy, tout ainsi que la pierre qui roulle continuellement, ne se revestit jamais de mousse, mais plustost d'ordure et de salleté, de mesme vostre legereté se peut bien acquerir de la honte, mais non jamais de l'Amour. Il faut que vous sçachiez, Hylas, que
  les Ξblessures d'Amour sont de telle qualité, "
 que jamais elles ne guerissent. - Dieu me garde, "
Ξdit Hylas, d'un tel blesseur. - Vous avez raison, repliqua Tyrcis, car si à chaque fois que vous Ξ*avez esté blessé d'une nouvelle beauté, vous aviez receu une playe incurable, je ne sçay si en tout vostre corps il y auroit plus une place saine, mais aussi vous estes privé de ces douceurs, et de ces felicitez, qu'Amour donne aux Ξvrays Amants, et cela miraculeusement (comme toutes ses autres actions) par la mesme Ξblessure qu'il leur a faite. Que si la langue pouvoit bien exprimer ce que le cœur ne peut entierement gouster, et qu'il vous fust permis d'oüir les secrets de ce Dieu, je ne croy pas que vous ne Ξvoulussiez renoncer à vostre infidelité. Hylas alors en sousriant : - Sans mentir, dit-il, vous avez raison Tyrcis, de vous mettre du nombre de ceux qu'Amour traitte bien. Quant à moy, s'il traitte tous les autres comme vous je vous en quitte de bon cœur ma part, et pouvez garder tout seul vos felicitez, et vos Ξcontentemens, et ne

Signet[ 17 verso ] 1607 moderne

craignez que je les vous envie. Il y a plus d'un moys, que nous sommes presque d'ordinaire ensemble ; mais marquez-moy le jour, l'heure ou le moment, où j'ay peu voir vos yeux sans l'agreable compagnie de vos larmes et, au contraire Ξdites avec verité, le jour, l'heure, et le moment où vous m'avez seulement ouy souspirer pour mes ΞAmours. Tout homme qui n'aura point le goust perverty comme vous le sens, ne trouvera-t'il les douceurs de ma vie plus agreables et aymables, que les amertumes ordinaires de la vostre ? Et se tournant Ξvers la Bergere qui s'estoit plainte de Tyrcis : - Et vous insensible Bergere, ne Ξprendrez vous jamais assez de courage pour vous delivrer de la tyrannie où ce Ξdenaturé Berger vous fait vivre ? Voulez vous par vostre patience vous rendre complice Ξde sa faute ? Ne cognoissez-vous pas qu'il fait gloire de vos larmes, Ξ que vos supplications l'eslevent à telle arrogance, qu'il luy semble Ξ*que vous luy estes trop obligée, quand il les escoute avec Ξmépris ? La Bergere avec un grand helas ! luy respondit : - Il est fort Ξaysé, Hylas, à celuy qui est sain de conseiller le malade, mais si tu η estois en ma place, tu Ξrecognoistrois que c'est en vain que tu me Ξdonnes ce conseil, et que la douleur me peut bien oster l'ame du corps, mais non pas la raison chasser de mon ame ceste trop forte passion. Ξ Que si Ξcest aimé Berger use envers moy de tyrannie, Ξil peut encores traitter avec beaucoup plus absoluë puissance, quand il luy plaira ne pouvant vouloir davantage sur moy que son authorité ne s'estende beaucoup plus outre.

Signet[ 18 recto ] 1607 moderne

Ξ*Laissons donc là tes conseils, Hylas, et cesse tes reproches, qui ne peuvent que rengreger mon mal sans espoir d'Ξallegeance, car je suis tellement toute à Tyrcis, que je n'ay pas mesme Ξ ma volonté. - Comment, dit le Berger, vostre volonté n'est pas vostre ? Et que sert-il donc de vous aymer, et servir ? - Cela mesme, respondit Laonice, que me sert l'amitié et le service que je rends à ce Berger. - C'est à dire, repliqua Hylas, que je perds mon temps et ma peine, et que vous Ξracontant mon affection, ce n'est qu'esveiller en vous les paroles dont apres vous vous servez en parlant à Tyrcis. - Que veux-tu Hylas, luy dit-elle en souspirant, que je te responde là dessus sinon qu'il y a long temps que je vay pleurant ce mal-heur, mais beaucoup plus Ξen ma consideration qu'Ξen la tienne. - Je n'en doute point, dit Hylas, mais puis que vous estes de ceste humeur, et que je puis plus sur moy, que vous ne pouvez sur vous, touchez-là Bergere, dit-il, luy tendant la main, ou donnez moy congé, ou recevez-le de moy, et croyez qu'aussi bien, si vous ne le Ξfaites, je ne Ξlaisseray pas de me retirer, ayant trop de honte de servir une si pauvre ΞMaistresse. Elle luy respondit assez froidement : - Ny toy, ny moy, n'y ferons pas Ξgrande perte, pour le moins je t'asseure bien que celle là ne me fera jamais oublier le mauvais Ξtraitement que je reçois de ce Berger. - Si vous aviez, luy respondit-il, autant de cognoissance de ce que vous perdez en me perdant que vous monstrez peu de raison en la poursuitte que vous Ξfaittes, vous me plaindriez Ξplus que vous ne souhaittez l'affection de Tyrcis ;

Signet[ 18 verso ] 1607 moderne

mais le regret que vous aurez de moy sera bien petit, s'il n'egale celuy que j'ay pour vous. Et lors il chanta tels vers en s'en allant. 


sonnet.

  Puis qu'il faut arracher la profonde racine,
Qu'Ξamour en vous voyant me planta dans le cœur,
Et que tant de Ξdesir η avec tant de longueur,
Ont si soigneusement Ξnourrie en ma poitrine.
Puis qu'il faut que le temps qui vid son origine,
Triomphe de sa fin et s'en Ξnomme vainqueur,
Faisons un beau dessein, et sans vivre en langueur,
Ostons-en tout d'un coup, et la fleur et l'espine,
Chassons tous ces desirs, Ξestaignons tous ces feux,
Rompons tous ces liens, serrez de tant de nœuds,
Et prenons de nous mesme un congé volontaire.
Nous le vaincrons ainsi, cest Amour indompté,
Et ferons Ξ*changement de nostre volonté,
Ce que le temps en fin nous forceroit de faire.

  Si ce Berger fust venu en ce pays, en une saison moins fascheuse, il y eust trouvé sans doute plus d'amis, mais l'ennuy de Celadon, dont la perte estoit encore si nouvelle, rendoit si tristes tous ceux de ce rivage, qu'ils ne se pouvoient arrester à telles gaillardises ; c'est pourquoy ils le laisserent aller, sans avoir Ξ curiosité de luy demander, ny à ΞTyrcis aussi, quel estoit le sujet qui les conduisoit ; et quelques-uns retournerent en leurs cabanes, et quelques autres continuant de Ξrechercher Celadon, passerent qui de-çà,

Signet[ 19 recto ] 1607 moderne

qui de-là la riviere, sans laisser jusques à Loire, ny Ξarbres, ny buisson, dont Ξils ne descouvrissent les cachettes. Toutesfois ce fut en vain, car ils ne sceurent jamais en trouver d'autres nouvelles ; seulement Silvandre rencontra Polemas tout seul, non point Ξloing du lieu, ou peu auparavant Galathée, et les autres Nymphes avoient pris Celadon. Et parce qu'il commandoit à toute la contrée, sous l'authorité de la Nymphe Amasis, le Berger, qui l'avoit plusieurs fois veu à Marsilly, luy rendit en le saluant tout l'honneur qu'il Ξ*luy fust possible, et Ξd'autant qu'il s'enquit de ce qu'il alloit cherchant le long du rivage, il luy dit la perte de Celadon, dequoy Polemas fut marry, ayant tousjours aymé ceux de sa famille.
  D'autre costé, Lycidas qui se promenoit avec Phillis, apres avoir quelque temps demeuré muet, enfin se tournant Ξvers elle : - Et bien belle Bergere, luy dit il, que vous semble de l'humeur de vostre compagne ? Elle qui ne sçavoit encore la jalousie d'Astrée, luy respondit, que c'estoit le moindre Ξdéplaisir, qu'elle en devoit avoir, et Ξqu'en un si grand ennuy il luy devoit bien estre permis d'esloigner, et fuir toute compagnie ; car Phillis pensoit qu'il se plaignoit, de ce qu'elle s'en estoit allée seule. - Ouy certes, repliqua Lycidas, c'est le moindre η, mais aussy Ξcroisje, qu'en verité c'est le plus grand, et faut dire que c'est bien la plus ingrate du monde, et la plus indigne d'estre aymée Ξ. Voyez pour Dieu quelle humeur est la sienne : mon frere n'a jamais eu dessein, tant s'en faut, n'a

Signet[ 19 verso ] 1607 moderne

jamais eu pouvoir Ξd'aimer qu'elle seule ; elle le sçait, la cruelle qu'elle est, car les preuves qu'il luy en a renduës, ne laissent rien en doute. Le temps a esté vaincu, les difficultez, voire les impossibilitez, desdaignees, les absences surmontees, les courroux paternels mesprisez, ses rigueurs, ses cruautez, Ξ ses desdains mesmes supportez, par une si grande longueur de temps, que je ne sçay autre qui l'eust peu faire que Celadon. Et, avec tout cela : ne Ξvoila pas ceste Ξvolage, qui comme je croy, ayant ingratement changé de volonté, s'ennuyoit de voir plus longuement vivre celuy qu'autrefois elle n'avoit peu faire mourir par ses rigueurs, et qu'à ceste heure, elle sçavoit avoir si indignement offensé ? Ne Ξvoilà pas, dis-je, ceste Ξvolage, qui se feint de nouveaux pretextes de haine et de jalousie, luy Ξcommande un eternel exil, et le Ξdesespere jusques à Ξluy faire rechercher la mort. - Mon Dieu, dit Phillis toute estonnée, que me Ξdites vous Lycidas ? Est-il possible qu'Astree ait fait une telle faute ? - Il est vrayement tres-certain, respondit le Berger, elle m'en a dit une partie, et le reste je l'ay aysément jugé par ses discours. Mais bien qu'elle triomphe de la vie de mon frere, et que sa perfidie, et ingratitude luy Ξdeguise η ceste faute, comme elle Ξaimera le mieux, si vous fay-je serment que jamais Amant n'eut tant d'affection, ny de fidelité, que luy. Non point que je vueille Ξquelle η le sçache, si ce n'est que cela luy rapporte par la Ξ*cognoissance qu'il luy pourroit donner de son erreur, quelque extreme

Signet[ 20 recto ] 1607 moderne

Ξdeplaisir ; car Ξdores en la, je luy suis autant mortel ennemy, que mon frere luy a esté Ξfidelle serviteur, et elle indigne d'en estre aymée. Ainsi alloient discourant Lycidas et Phillis : luy infiniment Ξfasché de la mort de son frere, et infiniment Ξoffencé contre Astree ; et elle marrie de Celadon, faschée de l'ennuy de Lycidas, et estonnee de la jalousie de sa compagne. Toutesfois, voyant que la playe en estoit encor trop sensible, elle ne voulut y joindre les extremes remedes, mais seulement Ξquelque legers preparatifs, pour adoucir, et non point pour resoudre ; car en toute façon elle ne vouloit pas que la perte de Celadon luy coustast Lycidas, et elle consideroit bien que si la Ξhaine continuoit entre luy et Astree, il falloit qu'elle rompit avec l'un des deux, et toutesfois l'Amour ne vouloit point ceder à l'amitié η, ny l'amitié à l'Amour, et si l'un ne vouloit consentir à la mort de l'autre. D'autre costé Astree remplie de tant d'occasions d'ennuis, comme je vous ay dit, lascha si bien la bonde à ses pleurs, et s'Ξassoupit tellement en sa douleur, que pour n'avoir assez de larmes pour laver son erreur, ny assez de paroles pour declarer son regret, ses yeux et sa bouche remirent leur office à son imagination, si longuement, Ξqu'abattuë de trop d'ennuy, elle s'endormit η sur telles pensees.