Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1607 (édition anonyme), Première partie.
Bibliothèque Nationale de France, Ms. Rothschild-V, 2, 18 (1527), Site Richelieu
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p. 153 dans l'édition de Vaganay

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LE CINQUIESME
LIVRE d'Astrée.

  Le bruit que ces Bergeres firent lors qu'Astrée faillit d'évanoüir, fut si grand, que Leonide s'en esveilla, et les oyant parler aupres d'elle, la curiosité luy donna volonté de sçavoir qui elles estoient : et parce qu'apres estre un peu remises, ces trois Bergeres se leverent pour s'en aller, tout ce qu'elle peut faire ce fut d'esveiller Silvie pour les luy montrer : aussi tost qu'elle les apperceut elle recognut Astrée, quoy qu'elle fust fort changee, pour le desplaisir qu'elle avoit en l'ame. - Et les autres deux, dit Leonide, qui sont elles ? - L'une, dit-elle, qui est à main gauche, c'est Phillis sa chere compagne, et l'autre c'est Diane fille de la sage Bellinde, et de Celion, et suis bien marrie que nous ayons si longuement dormy, car je m'assure que nous

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eussions bien appris de leurs nouvelles, y ayant apparance que l'occasion qui les a esloignées des autres, n'a esté que pour parler plus librement. - Vrayement, respondit [122 verso] Leonide, j'advoüe n'avoir jamais rien veu de plus beau qu'Astrée, et faisant comparaison d'elle à toutes les autres, je la trouve du tout avantagée. - Considerez repliqua Silvie, quelle esperance doit avoir Galathée de divertir l'affection du Berger : Cette consideration toucha bien aussi vivement Leonide, pour son sujet propre, que pour celuy de Galathée, toutefois Amour qui ne vit jamais aux despens
" de personne, sans luy donner pour payement
" quelque espece d'esperance, ne voulut
" point traitter ceste Nymphe plus avarement
que les autres, et ainsi, quoy qu'il n'y eust pas grande apparance, ne laissa de luy promettre que peut-estre l'absence d'Astrée, et l'amitié qu'elle luy η feroit paroistre, luy η pourroient faire changer de volonté : et apres quelques autres semblables discours, ces Nymphes se separerent, Leonide prenant le chemin de Feurs, et Silvie celuy d'Isoure : Cependant que les trois belles Bergeres ayant ramassé leurs troupeaux, s'alloient peu à peu retirant dans leurs cabanes.
  A peine avoient-elles mis le pied dans le grand pré, où sur le tard on avoit accoustumé de s'assembler, qu'elles apperceurent Lycidas parlant avec Silvandre : mais aussi tost que le Berger recognut Astrée, il devint pasle, et si changé que pour n'en donner cognoissance à Silvandre, il luy rompit compagnie, avec

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quelque mauvaise excuse : mais voulant éviter leur rencontre, Phillis luy alla couper chemin [123 recto] avec Diane, apres avoir dit à Astrée la mauvaise satisfaction que ce Berger avoit d'elle : et parce qu'elle ne vouloit point le perdre, l'ayant jusques là trop cherement η conservé, quoy qu'il essayast de l'outrepasser promptement, si l'atteignit elle et luy dit en sousriant : - Si vous fuyez de ceste sorte vos amies, que ferez vous de vos ennemies ? Il respondit : - La compagnie que vous cherissez tant, ne vous permet pas de retenir ce nom. - Celle, repliqua la Bergere, de qui vous vous plaignez, souffre plus de peine de
" vous avoir offensé que vous mesme. - Ce n'est
" pas, respondit le Berger, guerir la blessure que
de rompre le glaive qui l'a faite. En mesme temps Astrée arriva, qui s'adressant à Lycidas, luy dit : - Tant s'en faut Berger, que je die la haine que vous me portez estre injuste, que j'advouë que vous ne me sçauriez autant haïr, que vous en avez de juste occasion, toutefois si la memoire de celuy qui est cause de ceste mauvaise satisfaction, vous est encore aussi vive en l'ame qu'elle le sera à jamais en la mienne ; vous vous ressouviendrez que je suis la chose du monde qu'il a la plus aimée, et qu'il vous sieroit mal de me haïr, puis qu'encore il n'y a rien qu'il aime davantage que moy. Lycidas vouloit respondre, et peut-estre selon sa passion trop aigrement, mais Diane luy mettant la main devant la bouche, luy dit : - Lycidas, Lycidas, si vous ne recevez ceste satisfaction autant que jusques icy vous avez eu de

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raison, autant serez-vous blasmé pour estre irraisonnable. [123 verso] Astrée sans s'arrester à ce que Diane disoit, luy osta la main du visage, et luy dit : - Non, non, sage Bergere, ne contraignez point Lycidas, laissez luy user de toutes les rigoureuses paroles qu'il luy plaira : Je sçay que ce sont des effets de sa juste douleur, toutefois je sçay bien aussi qu'en cela il n'a pas fait plus de perte que moy. Lycidas oyant ces paroles, et la façon dont Astrée les proferoit, donna tesmoignage avec ses larmes qu'elle l'avoit attendry, et ne pouvant se commander si promptement, quelle η deffense que Phillis et Diane fissent, il se deffit de leurs mains, et s'en alla d'un autre costé : dequoy Phillis s'appercevant, afin d'en avoir entiere victoire, le suivit, et luy sceut si bien representer le desplaisir d'Astrée, et la meschanceté de Semire, qu'en fin elle le remit bien avec sa compagne.
  Mais cependant Leonide suivoit son chemin à Feurs, et quoy qu'elle se hastast, elle ne peut outrepasser Ponsins, parce qu'elle avoit dormy trop long temps : cela fut cause qu'elle s'esveilla beaucoup avant le jour, desireuse de retourner de bonne heure, afin de pouvoir demeurer quelque temps à son retour, avec les Bergeres qu'elle venoit de laisser : toutefois elle n'osa partir avant que la clarté ne luy montrast le chemin, de peur de se perdre, quoy qu'il lui fust impossible de fermer l'œil le reste de la nuit : cependant qu'elle alloit entretenant ses pensées, et qu'elle y estoit le plus attentive, elle ouït que quelqu'un

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parloit assez pres d'elle, [124 recto] car il n'y avoit qu'un entre-deux d'aiz fort delié, qui separoit une chambre en deux, dautant que le maistre du logis estoit un fort honneste pasteur, qui par courtoisie, et pour les loix de l'hospitalité recevoit librement ceux qui faisoient chemin, sans s'enquerir quels ils estoient ; et parce que son logis estoit assez estroit, il avoit esté contraint de faire des entre-deux d'aiz pour avoir plus de chambres. Or quand la Nymphe y arriva, il y avoit deux estrangers logez, mais parce qu'il estoit fort tard, ils estoient des-ja retirez et endormis, et de fortune la chambre de la Nymphe fut tout aupres de la leur, sans luy en rien dire. Or elle oyant murmurer quelqu'un aupres de son lit, car le chevet estoit tourné de ce costé-là, afin de les mieux entendre, elle presta l'oreille, et par hazard l'un d'eux relevant la voix un peu davantage, elle ouyt qu'il respondoit ainsi à l'autre : - Que voulez-vous que je vous die davantage, sinon qu'Amour vous rend ainsi impatient, et bien elle se sera trouvée lasse, ou malade ou incommodée de quelque survenant qui l'aura fait retarder, et faut-il se desesperer pour cela ? Leonide pensoit bien recognoistre ceste voix : mais elle ne pouvoit s'en bien ressouvenir, si fit bien de l'autre η aussi tost qu'il respondit : - Mais voyez vous, Climanthe, ce n'est pas cela qui me met en peine, car l'attente ne m'ennuyera jamais tant que j'espereray quelque bonne issuë à nostre entreprise,

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ce que je crains, et qui me met sur les espines [124 verso] où vous me voyez, c'est que vous ne luy ayez pas bien fait entendre ce que nous avions deliberé, ou qu'elle n'ait pas adjousté foy à vos paroles. Leonide oyant ce discours, et recognoissant fort bien celuy qui parloit, estonnée, et desireuse d'en sçavoir davantage, s'approcha si pres des aiz, qu'elle n'en perdoit une seule parole, et lors elle ouyt que Climanthe η respondoit : - Dieu me soit en ayde avec cet homme ! Je vous ay desja dit plusieurs fois que cela estoit impossible. - Ouy bien, dit l'autre, à vostre jugement. - Vrayement, respondit Climanthe, pour le vous faire advoüer, et pour vous faire sortir de ceste peine, je vous veux encor une fois redire le tout par le menu.


Histoire de la

TROMPERIE DE
Climanthe.

  Apres que nous nous fusmes separez, et que vous m'eustes fait cognoistre Galathée, Silvie, Leonide, et les autres Nymphes d'Amasis, aussi bien de veuë que je les cognoissois desja par les discours que vous m'en aviez tenus, je creus qu'une des principales choses qui pouvoient servir à nostre dessein, c'estoit de sçavoir comme seroit vestu Lindamor le jour

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de son depart, car vous sçavez, que Clidaman et Guiemants s'en estans allez trouver Meroüé, Amasis commanda à Lindamor de le suivre avec tous les jeunes Chevaliers de ceste contrée, afin qu'il fust recogneu de Meroüé, pour celuy qu'il estoit, et par malheur, il sembloit que Lindamor eust plus de dessein de faire tenir sa livrée secrette, qu'il n'avoit jamais eu. Si est-ce que j'allay si bien espiant l'occasion, qu'un soir qu'il estoit au milieu de la ruë, j'oüis qu'il commanda à un de ses gens d'aller chez le maistre qui luy faisoit ses habits, pour luy apporter le hoqueton qu'il avoit fait faire pour le jour de la monstre ; par ce qu'il le vouloit essayer, et dautant qu'il avoit expressément deffendu de ne le laisser voir à personne, il luy donna une bague pour contresigne : je suivis d'assez loing cet homme, pour recognoistre le logis, et le lendemain à bonne heure, sçachant le nom du maistre, j'entray effrontément en sa maison, et luy dis que je venois de la part de Lindamor, parce qu'Amasis le pressoit de partir, et qu'il craignoit que ses habits ne fussent pas faits à temps, et que je ne m'en fiasse point à ce qu'il m'en diroit, mais que je les visse moy mesme pour luy en rapporter la verité : Et puis continuant, je luy dis : - Il m'eust donné la bague que vous sçavez pour contresigne, mais il m'a dit, qu'il suffisoit que je vous disse, que hier au soir, il avoit envoyé querir le hoqueton : et que celuy qui le vint demander vous l'avoit apportée : ainsi je trompay le maistre,

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et remarquay ses habits le mieux qu'il me fut possible, et lors que je fis semblant de le haster, il me respondit qu'il avoit assez de temps, puis que ce jour là mesme, il avoit veu une lettre d'Amasis, dans l'assemblée de la ville, par laquelle elle leur ordonnoit de se tenir armez dans cinq semaines, parce que le jour qu'elle leur marquoit, elle vouloit faire son assemblée dans leur ville, à cause de la monstre generalle que Lindamor et ses troupes faisoient pour aller trouver Clidaman, et que le lendemain elle vouloit que vous fussiez receu pour general de ceste contree en son absence : par ce moyen, je sceus le jour du depart de Lindamor, et de plus, que vous demeureriez en ce païs, qui fut un accident, qui vint tres à propos pour parachever nostre dessein, quoy que vous en eussiez bien esté desja adverty. Suivant cela, je m'en allay retirer dans ce grand bois de Savignieu, où sur le bord de la petite riviere qui passe au travers, je fis une cabane de feuilles, mais si cachée que plusieurs eussent passé aupres sans la voir, et cela afin que l'on creust que j'y avois demeuré longuement, car comme vous sçavez, personne ne me cognoissoit en ceste contrée, et pour mieux monstrer qu'il y avoit long temps que j'y demeurois, les feuilles dont je couvris ceste loge estoient des-ja toutes seiches, et puis je pris le grand miroir que j'avois fait faire, que je mis sur un autel, que j'entornay de houx, et d'espines, y mettant parmy η quelques herbes,

Signet[ 126 recto ] 1621 moderne  [126 recto]

comme Verveine, Fougere, et autres semblables. Sur un des costez je mis du Guy, que je disois estre de chesne η, de l'autre la Serpe d'or, dont je faignois l'avoir coupé le premier de Mars, et au milieu le linceul, ou je l'avois ceuilly ; et au dessus de tout cela, j'attachay le miroir au lieu le plus obscur, afin que mon artifice fust moins apperceu, et vis à vis par le dessus, j'y accommoday le papier paint, où javois tiré si au naturel η, le lieu que je voulois monstrer à Galathée, qu'il n'y avoit personne qui ne le recognut ; et afin que ceux qui seroient en bas, s'ils tournoient les yeux en haut ne le vissent, du costé où l'on entroit j'entrelassay des branches, et des feuilles de telle sorte ensemble, qu'il estoit impossible η : et parce que si l'on eust approché l'autel se tournant de l'autre costé, on eust sans doute veu mon artifice, je fis à l'entour un assez grand cerne, où je mis les encensoirs de rang, et deffendois à chacun de ne point les outepasser : au devant du miroir, il y avoit une aix, sur laquelle Heccathe estoit painte, ceste aix avoit tout le bas ferré d'un fusil, et comme vous sçavez, elle ne tenoit qu'à quelques poils de cheval, si deliez, qu'avec l'obscurité du lieu, il n'y avoit personne qui les pust appercevoir : aussi tost que l'on les tiroit, l'aix tomboit, et de sa pesanteur frappoit du fusil sur une pierre si à propos, qu'elle ne manquoit presque jamais de faire feu. J'avois mis au mesme lieu une mixtion de souffre, et de salpestre qui s'esprend si promptement

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au feu qui le touche, qu'il s'en esleve une flâme, avec une si grande promptitude, qu'il n'y a celuy qui n'en demeure en quelque sorte estonné, et cela je l'avois inventé pour faire croire que ce fust une espece, ou de divinité, ou d'enchantement, tant y a que je trouvay le tout si bien disposé, qu'il me sembloit qu'il n'y avoit rien à redire. Apres toutes ces choses, je commençay quelquefois à me laisser voir, mais rarement, et soudain que je prenois garde que l'on m'avoit apperceu, je me retirois en ma loge, où je faisois semblant de ne me nourrir que de racines, parce que la nuit j'allois acheter à trois, et quatre lieuës de là, avec d'autres habits, tout ce qui m'estoit necessaire. Dans peu de jours plusieurs se prirent garde de moy, et le bruit de ma vie fut si grand qu'il parvint jusques aux aureilles d'Amasis, qui se venoit bien souvent promener dans ces grands jardins de Mont-brison ; et entre autres, une fois qu'elle y estoit, Silaire, Sylvie, Leonide, et plusieurs autres de leur compagnes vindrent se promener le long de mon petit ruisseau, où pour lors en me promenant je faisois semblant d'amasser quelques herbes, aussi tost que je recogneu qu'elles m'avoient apperceu, je me retiray au grand pas en ma cabane : elles qui estoient curieuses de me voir, et de parler à moy, me suivirent à travers ces grands arbres. Je m'estois des-ja mis à genoux, mais quand je les entendis approcher, je m'en vins sur la porte, où la premiere que je rencontray,

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fut Leonide ; et parce qu'elle estoit preste d'entrer, la repoussant un peu, je luy dis assez rudement : - Leonide, la divinité que je sers, vous commande de ne point profaner ses autels. A ces mots elle se recula, un peu surprise, car mon habit de Druide me faisoit rendre de l'honneur, et le nom η de la divinité donnoit de la crainte : et apres s'estre rassurée, elle me dit : - Les autels de vostre Dieu, quel qu'il soit, ne peuvent estre profanez de recevoir mes vœux ; puis que je ne viens que pour luy rendre l'honneur que le ciel demande de nous. - Le ciel, luy respondis-je, demande à la verité les vœux, et l'honneur, mais non point differents de ce qu'il les ordonne : par ainsi, si le zele de la divinité que je sers, vous ameine icy, il faut que vous observiez ce qu'elle commande. - Et quel est son commandement ? adjousta Sylvie. - Sylvie, luy dis-je, si vous avez la mesme intention que vostre compagne, faites toutes deux, ce que je vous diray, et puis vos vœux luy seront agreables. Avant que la Lune commence à décroistre, lavez vous avant jour la jambe droitte jusques au genoüil, et le bras jusques au coude dans ce ruisseau qui passe devant ceste saincte caverne ; et puis, la jambe, et le bras nud, venez icy avec un chapeau de Verveine, et une ceinture de Fougiere ; apres je vous diray ce que vous aurez à faire pour participer aux sacrez mysteres de ce lieu, que je vous ouvriray, et declareray. Et lors luy prenant la main, je luy dis : - Voulez-vous, pour

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tesmoignage des graces, dont la divinité que je sers me favorise, que je vous die une partie de vostre vie, et de ce qui vous adviendra ? - Non pas moy, dit-elle, car je n'ay point tant de curiosité : mais vous, ma compagne, dit-elle, s'adressant à Leonide, je vous ay veu autre-fois desireuse de le sçavoir, passez-en à ceste heure vostre envie. - Je vous en supplie, me dit Leonide, en me presentant la main. Alors me ressouvenant de ce que vous m'aviez dit de ces Nymphes en particulier, je luy pris la main, et luy demanday, si elle estoit née de jour ou de nuit, et sçachant que c'estoit de nuit, je pris la main gauche, et apres l'avoir quelque temps considerée, je luy dis : - Leonide, ceste ligne η de vie, nette, bien marquée, et longue, vous monstre que vous devez vivre, pour les maladies du corps, assez saine, mais ceste petite croix, qui est sur la mesme ligne, presque au plus haut de l'angle qui a deux petites lignes au dessus, et trois au dessus et trois au dessous ; et ces trois aussi qui sont à la fin de celle de la vie, vers la restrainte, monstrent en vous des maladies, que l'amour vous donnera, qui vous empescheront d'estre aussi saine de l'esprit, que du corps, et ces cinq ou six points, qui comme petits grains, sont semez çà et là, de ceste mesme ligne, me font juger que vous ne hayrez jamais ceux qui vous aimeront, mais plutost que vous vous plairez d'estre aimée, et d'estre servie. Or regardez ceste autre ligne, qui prend de la racine de celle dont nous avons des ja parlé, et

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passant par le milieu de la main, s'esleve vers le mont de la Lune, elle s'appelle moyenne naturelle, ces coupures que vous y voyez qui paroissent peu, signifient que vous vous courroucez facilement, et mesme contre ceux sur qui l'Amour vous donne authorité : et ceste petite estoile, qui tourne contre l'enflure du poulce, monstre que vous estes pleine de bonté, et de douceur, et que facilement vous perdez vos coleres. Mais voyez vous ceste ligne que nous nommons Mensale, qui se joint avec la moyenne naturelle, en sorte que les deux font un angle : cela monstre que vous aurez divers troubles en l'entendement pour l'Amour, qui vous rendront quelquefois la vie des-agreable, et cela je le juge encor davantage, parce que peu apres, la moyenne deffaut, et celle-cy s'assemble avec celle de la vie, si bien qu'elles font l'angle de la Mensale, et de l'autre, car cela m'apprend que tard, ou jamais aurez vous la conclusion de vos desirs. Je voulois continuer, quand elle retira la main, et me dit que ce n'estoit pas ce qu'elle me demandoit, car je parlois trop en general, mais qu'elle vouloit clairement sçavoir ce qui adviendroit du dessein η qu'elle avoit. Alors je luy
" respondis : - Les Numes celestes, sçavent eux
" seuls ce qui est de l'advenir ; sinon en tant que
" par leur bonté, ils en donnent cognoissance à leurs
" serviteurs, et cela quelquefois pour le bien
" public, quelquefois pour satisfaire aux ardantes
" supplications de ceux, qui plusieurs fois en

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" importunent leurs autels, et bien souvent pour
" faire paroistre que rien ne leur est caché, et
" toutesfois c'est apres au prudent interprete
" de ce Dieu de n'en dire qu'autant qu'il cognoist
" estre necessaire ; parce que les secrets
" des Dieux ne veulent point estre divulguez
" sans occasion. Je vous dy cecy afin que vostre
curiosité se contente de ce que je vous en ay discouru un peu moins clairement que vous ne desirez, car il n'est pas necessaire que je le vous die autrement, et afin que vous cognoissiez que le Dieu ne m'est point chiche de ses graces, et qu'il me parle familierement, je vous veux dire des choses qui vous sont advenuës, par lesquelles vous jugerez combien je sçay.
  En premier lieu, belles Nymphes, vous sçavez bien que je ne vous vy jamais, et toutefois à l'abort, je vous ay toutes nommées par vos noms : cela je l'ay fait parce que je veux bien que vous me croyez plus sçavant que le commun, non pas afin que la gloire m'en revienne, ce seroit trop de presomption, mais bien à la divinité, que je sers en ce lieu. Or il faut que vous croyez que tout ce que je vous diray, je l'ay appris du mesme maistre, et certes en cela je ne mentois pas, car c'estoit vous, Polemas, qui me l'aviez dit. - Mais parce continuay-je, que les particularitez rendront peut-estre mon discours plus long, il ne seroit point hors de propos que nous nous assissions sous ces arbres voisins. A ce mot nous y allasmes, et lors je

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recommençay ainsi. - Vrayement l'interrompit [129 recto] Polemas, vous ne pouviez conduire avec plus d'artifice ce commencement. - Vous jugerez, respondit Climanthe, que la continuation ne fut point avec moins de prudence. Je pris donc la parolle de ceste sorte. 
  - Belle Nymphe, il peut y avoir trois ans, que le gentil Agis, en pleine assemblée, vous fut donné pour serviteur, a ce commencement, vous vous fustes indifferents : car jusques alors, la jeunesse l'un de l'autre, estoit cause que vos cœurs n'estoient capables des passions que l'Amour conçoit, mais depuis ce temps, le devoir en luy et la recherche en vous, commencerent d'esveiller peu à peu ces feux, dont la nature nous allume dés l'heure que nous naissons, de sorte que ce qui vous estoit indifferent, devint particulier : voila comme l'Amour bien souvent se joüe, car en fin il se forma et nasquit en son ame, avec toutes les passions qui ont accoustumé de l'accompagner, et en vous une bonne volonté, qui vous faisoit agréer davantage son affection, et ses services que de tout autre. La premiere fois qu'à bon escient il vous en fit ouverture, fut quand Amasis s'allant promener dans ses beaux jardins de Mont-brison ; il vous prit soubs les bras, et apres avoir demeuré quelque temps sans parler, il vous dit tout à coup : - En fin, belle Nymphe, il ne sert de rien que je dispute en moy-mesme, si je dois, ou si je ne dois pas vous declarer ce que j'ay dans l'ame, car le [129 verso] dissimuler est peut-estre recevable

Signet[ 129 verso ] 1621 moderne

en ce qui quelque fois peut estre changé, mais ce qui me contraint de parler à cet heure, m'accompagnera jusques au de-là du tombeau. Icy je m'arrestay, et luy dis : - Voulez vous Leonide, que je redie les mesmes paroles que vous luy respondites. - Sans mentir, luy dit alors Polemas, vous vous mettiez en un grand hazard d'estre descouvert. - Nullement, respondit Climanthe, et pour vous rendre preuve de la perfection de ma memoire, je vous diray les mesmes paroles. - Mais repliqua Polemas, si moy-mesme m'estois oublié à les vous dire ? - O adjousta Climanthe, je ne doute pas que cela ne soit, mais tant y a que le sujet des paroles estoit celuy que vous m'avez dit, et elle mesme ne sçauroit se ressouvenir des mesmes mots, de sorte qu'avec l'opinion que ce soit un Dieu qui me les ait dits, sans doute elle eust creu elle mesme, que c'estoient ceux là mesme ; Que si vous n'eussiez esté si familier avec-elle, comme vostre secrette affection vous avoit rendu, je ne l'eusse pas si aysément entrepris, mais me ressouvenant que vous m'aviez dit, que vous l'aviez servie fort longuement, et que ce service avoit esté tousjours bien receu, jusques à ce que vous aviez changé d'affection, et que vous estiez devenu serviteur de Galathée, et mesmes que cela estoit cause que pour vous faire desplaisir elle tenoit le party de Lindamor contre vous. Je parlois plus hardiment de tout [130 recto] ce qui c'estoit passé en ce temps là, sçachant
" bien que l'Amour ne permet pas que l'on
" puisse celer quelque chose à la

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personne que
l'on ayme ; mais pour revenir à nostre propos, elle me respondit : - Je veux bien que vous m'en disiez ce qu'il vous plairra, mais nous en croirons ce que nous voudrons, et cela elle le disoit comme estant un peu picquée de ce qu'elle le vouloitpeut-estre celer à ses compagnes. Je ne laissay de continuer : - Or bien Leonide, vous en croirez ce que il vous plairra, car je m'assure que je ne vous diray rien qu'en vostre ame vous ne l'avoüez pour vray. Vous luy respondites, comme faignant de n'entendre pas ce qu'il vouloit dire : - Vous avez raison Agis, de ne point taire par dissimulation ce qui vous doit accompagner aussi longuement que vous vivrez, autrement ne pouvant estre qu'il ne se descouvre, vous seriez tenu pour personne double, nom qui n'est honorable à nulle sorte de gens, mais moins a ceux qui font la profession η que vous faites. - Ce conseil donc, respondit-il, et ma passion me contraindront de vous dire, belle Nymphe, que ny l'inegalité de vos merites à moy, ny le peu de bonne volonté, que j'ay recogneu en vous, n'ont peu empescher mon affection ny retarder l'aile de ma temerité, qu'elle ne m'ait eslevé jusques à vous, si toutefois,
" non point la qualité du don, mais de la
" volonté doit estre recevable, je puis dire avec
" assurance, que l'on ne vous sçauroit offrir un [130 verso]
plus grand sacrifice : car ce cœur que je vous donne, je le donne avec toutes les affections, et avec toutes les puissances de mon ame, et tellement tout, que ce qui en moy, apres ceste donation

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ne se trouvera vostre, je le desavouëray, et renonceray comme ne m'appartenant pas : la conclusion fut que vous luy respondites : - Agis, je croiray ces paroles quand le temps, et vos services me les auront dittes, aussi bien que vostre bouche : Voyla la premiere declaration d'amitié que vous eustes de luy, de laquelle il vous rendit par apres assez de preuve, tant par la recherche qu'il fit de vous espouser, que par les querelles qu'il prit contre plusieurs, desquels la jalousie le rendoit offensé : ce fut en ce temps que voulant vous frizer les cheveux, vous vous brulastes la joüe, surquoy il fit tels vers.


Chanson D'Agis.
sur la bruslure de la joüe
de Leonide.

Pendant qu'à vostre poil se joüe,
Amour attentif à son jeu,
Un' étincelle de son feu
Vous est tombée sur la joüe
.
Par là vous jugerez la belle,
[131 recto]
Combien en est le feu cuisant,

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Puis que ceste seule estincelle
Tant de douleur va produisant.

Cependant que vostre œil eslance,
Encores qu'il en fust vaincueur,
Tant de flâmes contre mon cœur,
L'une η la joüe vous offence.
Par là vous jugerez la belle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle,
Tant de douleur va produisant.

Et lors que mon cœur tout en flâme
Vouloit son ardeur vous lancer,
Son feu qui ne pût y passer,
Brusla la joüe au lieu de l'âme.
Par là vous jugerez la belle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule étincelle,
Tant de douleur va produisant.

  Et pour vous faire paroistre que veritablement je sçay ces choses, par une divinité qui ne peut mentir, et de qui la veuë, et l'oüye penetrent jusques dans le profond des cœurs, je vous veux dire une chose sur ce sujet, que personne ne peut sçavoir que vous et Agis. Elle eut peur que je ne descouvrisse quelque [131 verso] secret

Signet[ 131 verso ] 1621 moderne

qui la pûst fascher, aussi estoit-ce mon dessein de luy donner ceste apprehension : cela fut cause qu'elle me dit toute troublée : - Homme de Dieu, encor que je ne craigne pas, que chose que vous ou autre sur ce sujet puissiez dire, me doive importer, toutefois le sujet que vous traittez est si vif, qu'il est bien mal aisé d'y toucher d'une main si douce, que la blessure n'en cuise, Cessons doncques ce discours, je vous supplie : et cela elle le disoit avec un cetain changement de visage, qu'elle monstra une tres-grande alteration. Alors je luy respondis : - Vous ne devez me croire avec si peu de consideration, que je ne sçache celer ce qui pourroit vous offenser, ny que j'ygnore que les moindres blessures sont bien fort sensibles en la partie où je vous vas touchant, car il n'y a rien de plus sensible que le cœur, et c'est à luy à qui toutes ces playes s'adressent, mais puis que vous ne voulez pas en sçavoir davantage ; je m'en tairay, aussi bien il est temps que je r'entre vers la divinité qui me r'appelle : et en cet instant, je me levay, et leur donnay le bon jour, puis apres avoir fait quelques apparences de ceremonies sur la riviere, je dy assez haut : - O souveraine Deité qui presides en ce lieu, voicy que dans ceste eau, je me nettoye, et despouïlle de tout le profane que la pratique des hommes me peut avoir laissé, depuis que je suis sorti hors de ton sainct Temple. A ce mot je donnay trois fois des mains dans l'eau, et [132 recto] puis en puisant au creux de l'une, j'en pris trois fois dans la bouche,

Signet[ 132 recto ] 1621 moderne

et les yeux, et les mains tournées au ciel, j'entray en ma cabane sans leur parler, et parce que je me doutay bien qu'elles auroient assez de curiosité pour venir voir ce que je ferois, je m'allay mettre devant l'autel, où η faisant semblant η de me mettre en terre, je tiray les poils de cheval, qui faisant leur effet, laisserent tomber la petite aiz serrée qui estoit devant le miroir, laquelle donna si à propos sur le caillou, qu'il fit feu, et en mesme temps se prit à la composition, qui estoit au dessous, si bien que la flâme en sortit avec tant de promptitude, que ces Nymphes qui estoient à la porte, voyant au commencement esclairer le miroir, puis tout à coup le feu si prompt, et violent, prirent une telle frayeur, qu'elles s'en retournerent avec beaucoup d'opinion, et de ma saincteté, et du respect envers le Nume que je servois. Ce commencement pouvoit-il estre mieux conduit que cela ? - Non certes respondit Polemas, et je juge bien quant à moy que toute personne qui n'en eust point esté advertie, s'y fust laissé aysément tromper.
  Cependant que Climanthe parloit ainsi, Leonide l'escoutoit si ravie hors d'elle-mesme, qu'elle ne sçavoit si elle dormoit ou veilloit, car elle voyoit bien que tout ce qu'il racontoit estoit tres-veritable, et toutefois elle ne pouvoit bonnement croire que cela fut ainsi. Et, cependant qu'elle disputoit avec sa [132 verso] pensée,

Signet[ 132 verso ] 1621 moderne

elle ouït que Climanthe recommençoit : - Or ces Nymphes s'en allerent, et ne puis sçavoir assurément quel rapport elles firent de moy, si est-ce que par conjecture, il y a apparance qu'elles rapporterent à chacun les choses admirables qu'elles avoient veuës, et comme la renommée augmente tousjours,
" la Court n'estoit pleine que de moy, et certes
" en ce temps-là j'euz de la peine à continuer
mon entreprise, car une infinité de personnes vindrent me voir, les unes par curiosité, les autres pour estre instruites, et plusieurs pour sçavoir si ce qu'on disoit de moy estoit point controuvé, et fallut que j'usasse de grandes ruses, quelquefois par eschapatoires, je disois que ce jour là estoit un jour muet pour la deité que je servois, une autre fois que quelqu'un l'avoit offensée, et qu'elle ne vouloit point respondre, que je ne l'eusse appaisee par jeusnes ; d'autrefois je mettois des conditions aux cerimonies que je leur faisois faire, qu'ils ne pouvoient parachever qu'avec beaucoup de temps, et quelques fois quand le tout estoit finy, j'y trouvois a dire, ou qu'ils n'avoient pas bien observé tout, ou qu'ils en avoient trop, ou trop peu fait, et par ainsi je les faisois recommencer, et allois gaignant le temps. De ceux desquels quelque chose m'estoit cognuë, je les despeschois assez promptement, et cela estoit cause que les autres desireux d'en sçavoir autant que les premiers, se sousmettoient

Signet[ 133 recto ] 1621 moderne  [133 recto]

à tout ce que je voulois. Or durant ce temps Amasis me vint voir, et avec elle Galathée. Apres que j'eus satisfait à Amasis sur ce quelle η me demandoit, qui fut en somme de sçavoir quel seroit le voyage que Clidaman avoit entrepris, et que je luy eus dis qu'il courroit beaucoup de fortune, qu'il seroit blessé, et qu'il se trouveroit en trois batailles, avec le Prince des Francs η, mais qu'en fin il s'en reviendroit avec toute sorte d'honneur et de gloire, elle se retira de moy fort contente, et me pria que je recommandasse son fils à la Deïté que je servois. Mais Galathée plus encores curieuse que sa mere, me tirant à part, me dit : - Mon pere, obligez moy de me dire ce que vous sçavez de ma fortune. Alors je luy dis, qu'elle me monstrast la main, je la regarday quelque temps, puis je la fis cracher trois fois en terre, et j'y mis le pied gauche dessus, et je la tournay du costé du Soleil Levant, et la fis regarder quelque temps en haut. Je luy pris la mesure du visage, et de la main, puis la grosseur du col, et avec ceste mesure je mesuray η depuis la ceinture en haut, et en fin luy regardant encor un coup les deux mains, je luy dis : - Galathee, vous estes heureuse, si vous sçavez prendre vostre heur, et tres mal-heureuse, si vous le laissez eschapper, ou par nonchalance, ou par Amour, ou par faute de courage : Mais à la verité si vous ne vous rendez incapable du bien à quoy le Ciel vous a destinée, vous ne sçauriez par le desir attaindre

Signet[ 133 verso ] 1621 moderne  [133 verso]

à plus de felicité, et tout ce bien, ou tout ce mal, vous est preparé par l'Amour. Advisez donc de prendre une belle et ferme resolution, en vous-mesme de ne vous laisser esbranler à persuasion d'Amour, ny à conseil d'amie, ny à commandements de parents, que si vous ne le faites, je ne croy point qu'il y ait sous le Ciel rien de plus miserable que vous serez. - Mon Dieu, dit alors Galathée, vous m'estonnez ! - Ne vous en estonnez point, luy dis-je, car ce que je vous en dis n'est que pour vostre bien, et afin que vous vous y puissiez conduire avec toute prudence, je vous en veux descouvrir tout ce que la divinité qui me l'a appris me permet, mais ressouvenez-vous de le tenir si secret, que vous ne le fiez à personne. Apres qu'elle me l'eust promis η, je continuay de ceste sorte : - Belle Galathée η, vous estes et serez servie de plusieurs grands Chevaliers, dont les vertus et les merites peuvent diversement vous esmouvoir, mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur Amour, et non point à ce que je vous en diray, vous vous rendrez autant pleine de malheur, qu'une personne hors de la grace des Dieux le sçauroit estre : car moy qui suis l'interprette de leur volonté, en la vous disant, vous oste toute excuse de l'ignorer, si bien que d'or en là vous serez desobeïssante envers eux
" si vous y contrevenez, et

Signet[ 134 recto ] 1621 moderne η

vous sçavez que le
" Ciel demande plus l'obeïssance et la sousmission [234 recto sic 134 recto]
que tout autre sacrifice, par ainsi ressouvenez-vous bien de ce que je vous vay dire. Le jour que les Baccanales vont par les ruës hurlant et tempestant, pleines de l'enthousiasme de leur Dieu η, vous serez en la grande ville de Marcilly, où plusieurs Chevaliers vous verront : mais prenez bien garde à celuy qui sera vestu de toile d'or verte, et de qui toute la suitte portera la mesme couleur, si vous l'aimez, je plains dés icy vostre malheur, et ne puis assez vous dire, que vous serez la butte de tous desastres, et de toutes infortunes, car vous en ressentirez davantage encores, que je ne puis vous en menacer. - Mon pere, me dit-elle un peu estonnée, à cela je sçay un bon remede, qui est de ne rien aimer du tout. - Mon enfant, luy repliquay-je, ce remede est fort dangereux, dautant que non seulement vous pouvez offenser les Dieux, en faisant ce qu'ils ne veulent pas ; mais aussi en ne faisant pas ce qu'ils veulent : par ainsi prenez garde à vous. - Et comment, adjousta-elle, faut-il que je m'y conduise ? - Je vous ay des-ja dit, luy respondis-je, ce que vous ne devez pas faire, à ceste heure je vous diray ce qu'il faut que vous fassiez.
  Il faut en premier lieu, que vous sçachiez que toutes les choses corporelles ou spirituelles ont chacune leurs contraires, et leurs simpathisantes, des plus petites nous pourrions venir à la preuve des plus grandes, mais pour la cognoissance qu'il faut que vous ayez, ce

Signet[ 134 verso ] 1621 moderne  [234 verso sic 134 verso]

discours seroit inutile : aussi ce que je vous en dis n'est que pour faire entendre, que tout ainsi que vous avez ce contraire à vostre bon-heur, aussi avez vous un objet si capable de vous rendre heureuse, que vostre heur ne se peut representer, et en cela les Dieux ont voulu recompenser le fascheux destin auquel ils vous ont sousmise. - Puis qu'il est ainsi, me respondit-elle, je vous conjure, mon pere, par la divinité que vous servez, de me dire quel il est. - C'est, luy dis-je, une autre personne, que si vous l'espousez, vous vivrez avec toute la felicité qu'une mortelle peut avoir. - Et qui est-il ? respondit incontinant Galathee. - Belle Nymphe, luy dis-je, ce que je vous dy ne vient pas de moy, c'est de Hecathe que je sers. De sorte que si je ne vous en dy davantage, ne croyez pas que ce soit faute de volonté, mais c'est qu'elle ne me l'a point encor descouvert, et cela dautant que je n'en ay pas eu la curiosité, mais si vous en avez envie, observez les choses que je vous diray, et vous en sçaurez tout
" ce qui sera necessaire : car encor que liberalement
" les Dieux fassent les biens aux hommes
" qu'il leur plaist, si veulent ils estre recognus
" pour Dieux, et les sacrifices des mortels leur
" agreent, comme cognoissances qu'ils donnent
" de n'estre point ingrats des biens receus.
Apres quelques autres propos, ceste Nymphe fort interditte me dit, qu'elle ne desiroit rien davantage, et qu'elle observeroit tout ce que j'ordonnerois. - Il est temps à ceste heure, luy [235 recto sic 135 recto] dis-je,

Signet[ 135 recto ] 1621 moderne

car la Lune est en son plein, ou peu s'en faut, et si vous la laissez descroistre, vous ne pourrez plus, et puis je luy fis le mesme commandement que j'avois fait à Silvie et à Leonide, de se laver avant jour dans le ruisseau voisin, la jambe et le bras, et venir de ceste sorte avec un chappeau de Verveine, et une ceinture de Fougiere devant ceste caverne, et que j'y tiendrois preparé ce qui seroit necessaire pour le sacrifice, mais qu'il ne falloit pas que ceux qui y assisteroient fussent en autre estat qu'elle. - Et bien, me dit-elle, j'y viendray avec deux de mes Nymphes, et si secrettement que personne n'en sçaura rien : mais advisez à ne me point parler devant elles en sorte qu'elles sçachent assurément cet affaire, car elles tascheroient de m'en divertir. Je fus extrémement aise de cet advertissement, ayant moy-mesme ceste mesme crainte, outre que la voyant avec ceste prevoyance, je jugeay qu'elle faisoit dessein de suivre mon advis, autrement elle ne s'en fust pas souciée : ainsi donc elle s'en alla avec assurance de revenir le troisiesme jour d'apres. Or ce qui m'avoit fait dire qu'il falloit que ce fust avant que la Lune descreust, fut afin que si quelqu'autre me venoit importuner d'une semblable chose, je pusse trouver excuse sur le deffaut de la Lune, et aussi j'avois dit qu'il falloit que ce fust avant jour, afin d'y avoir moins de personnes. Et quant au jour des Baccanales, j'avois conté que c'estoit ce jour-là que Lyndamor devoit

Signet[ 135 verso ] 1621 moderne  [235 verso sic 135 verso]

prendre congé d'Amasis à Marcilly et d'elle par conséquent ; et aussi qu'il seroit habillé de vert. Or toutes ces choses ainsi resoluës et preparées, je donnay ordre à trouver ce qu'il falloit pour le sacrifice que nous avions à faire le troisiesme jour, car encore que je ne sceusse guiere bien ce mettier, si falloit-il que je me monstrasse expert en cela, afin qu'elles, qui y estoient accoustumées, n'y trouvassent rien à redire. Vous sçavez que dés le commencement nous η nous y estions preparez, et que nous avions donné ordre pour recouvrer tout ce qui estoit necessaire.
  Le matin venu, à peine le jour commençoit à poindre, que je la trouvay en l'estat que je luy avois ordonné avec Silvie et Leonide, et sans mentir je desiray alors que vous y fussiez, pour avoir le contentement de voir ceste belle, dont les cheveux au gré du vent s'alloient recrespants en ondes n'estant couvers que d'un chappeau de verveine, vous eussiez veu ce bras nud, et ceste jambe blanche comme albastre, gras et poly, en sorte qu'il n'y avoit point d'apparance des os, la greve longue et droite, et le pïed petit et mignard, qui faisoit honte à ceux de Tetis. Il faut que j'advouë la verité, je voulus un peu passer le temps, et voir davantage de ces beautez, de sorte que je leur dis qu'il falloit qu'elles se parfumassent tout le corps d'ancens masle, et de souffre : Et cela leur, dis-je afin que les visions des Deïtez de Stix ne les pussent offenser : [236 recto sic 136 recto] Et leur monstray

Signet[ 136 recto ] 1621 moderne

à cet effet un lieu un peu plus reculé, où elles ne pouvoient estre veuës que malaisément.
  Sur le panchant du vallon voisin, duquel ce petit ruisseau arrouse le pied, il s'esleve un boccage espaissi branche sur branche de diverses feuilles, dont les cheveux n'ayant jamais esté tondus par le fer, à cause que le bois est dedié à Diane, s'entre-ombrageoient espandus l'un sur l'autre, de sorte que mal-aisément pouvoient-ils estre percez du Soleil, ny à son lever, ny à son coucher, et par ainsi au plus haut du midy mesme, une chiche lumiere d'un jour blafard y pallissoit d'ordinaire ; ce lieu ainsi commode leur donna courage, mais plus encore la curiosité de parachever mon ordonnance. Là donc apres avoir pris les parfums necessaires, elles vont se deshabiller toutes trois, et moy qui sçavois quel estoit le lieu, m'esgarant η à travers les halliers, revins par un autre costé où elles estoient, et eus commodité de les voir nuës : sans mentir, je ne vy de ma vie rien de si beau, mais sur toutes je trouvay Leonide admirable, fust en la proportion de son corps, fust à la blancheur de la peau, fust à l'embonpoinct, elle les surpassoit de beaucoup, si bien qu'alors je vous condamnay pour homme peu expert aux beautez cachées, puis que vous l'aviez quittée pour Galathée, qui à la verité a bien quelque chose de beau au visage, mais le reste si peu accompagnant ce qui se [236 verso sic 136 verso]

Signet[ 136 verso ] 1621 moderne

voit, qu'il se peut avec raison, nommer un abuseur. - Mon Dieu Climanthe, dit alors Polemas, qui ne pouvoit ouyr parler de ceste sorte de ce qu'il aimoit, si vous me voulez plaire laissez ces termes, et continuez vostre discours, car il y a bien de la comparaison du visage de Leonide à celuy de Galathée ? - En cela, respondit Climanthe, vous pourriez avoir quelque raison, mais croyez moy, qui le sçay pour l'avoir veu, le visage de Leonide est ce qui est de moins beau en son corps. - Or je luy conseille donc, dit Polemas tout en colere, qu'elle cache le visage, et qu'elle monstre ce qu'elle a de plus beau : mais voyez vous, vous aviez les yeux troublez, tant pour l'obscurité du lieu, que pour avoir tout l'entendement à vostre entreprise, de sorte qu'en ce temps-là malaisément en pouviez vous faire quelque bon jugement : mais laissons cela à part, et continuez vostre discours je vous supplie. Leonide qui escoutoit tous ces propos, voyant le mespris dont Polemas parloit d'elle, se ressentit de sorte offensée contre luy, que jamais depuis elle ne luy pût pardonner, et au contraire quoy qu'elle voulust mal à la ruse de Climanthe, si l'aimoit-elle en quelque
" sorte s'oyant loüer : car il n'y a rien qui
" chatoüille davantage une fille que la loüange
" de sa beauté, et mesme quand elle est hors
de soupçon de flatterie. Cependant qu'elle estoit en ces pensers, elle ouyt qu'il continuoit ainsi : - Or ces trois belles Nymphes

Signet[ 137 recto ] 1621 moderne  [237 recto sic 137 recto]

s'en revindrent vers moy, et me trouverent au devant de ma caverne ; où je faisois une fosse pour le sacrifice, dautant que soudain qu'elles avoient commencé de se rabiller, je m'en estois revenu, et avois eu le loisir d'en faire une partie : Je la creusay d'une coudée et de quatre pieds en rond, puis j'allumay trois feux à l'entour d'encens, d'ache, et de pavot, et avec un encensoir, je parfumay le lieu trois fois en rond, et autant ma cabane, et puis je leur entournay le corps de verveine, et leur fis à chacune une couronne de pavot, et mis dans leur bouche du sel, que je leur fis mâcher. Apres je pris trois genices noires, et les plus belles que j'eusse sceu choisir, et neuf brebis qui n'avoient point esté cognuës du bellier, dont la laine noire et longue ressembloit à de la soye, tant elle estoit douce et deliée ; je conduy ces animaux sans les frapper sur la fosse, où m'estant tourné du costé de l'Occident, je les poussay sur le bord, de la main gauche, et de l'autre je prins le poil qui estoit entre les cornes, et le jettay dedans le creux, y respanchant η ensemble du lait, et de la farine, du vin, et du miel, et apres avoir appellé trois fois Hecathe, je mis le couteau dans le cœur des animaux, l'un apres l'autre, et en receus le sang dans une tasse, et puis rappellant encore Hecathe, je l'espanchay peu à peu dedans. Lors me semblant qu'il ne restoit plus rien, je me relevay sur le bout des pieds, et faisant comme le transporté, [237 verso sic 137 verso] je dis aux

Signet[ 137 verso ] 1621 moderne

Nymphes : - Voicy le Dieu, il est temps, et prenant Galathée par la main, nous entrasmes tous quatre dedans. Je m'estois rendu farouche, j'avois les yeux ouverts, et roüans dans la teste, la bouche entr'ouverte, l'estomach pantelant, et le corps comme tremoussant par le sainct Enthousiasme. Estant pres de l'autel, je dis : - O saincte Deïté, qui presides en ce lieu, donne moy que je puisse respondre à ceste Nymphe avec verité sur ce qu'elle m'a demandé : le lieu estoit fort obscur, et n'y avoit clarté que celle que deux petits flambeaux donnoient, qui estoient allumez sur l'autel, et le jour qui estoit des-ja assez grand donnoit un peu de clarté à l'endroit où estoit le papier paint, afin qu'il se peust mieux representer dans le miroir. Apres avoir dit ces mots, je me laissay choir en terre, et ayant tenu quelque temps la teste en bas, je me relevay, et m'adressant à Galathée, je luy dis : - Nymphe aimée du Ciel, tes veux et tes sacrifices ont esté receus, le Nume que je sers, veut que par la veuë, et non point par l'oüye η, tu sçaches où tu dois trouver ton bien, approche toy de cet autel, et dy apres moy : O grande Hecathe qui presides aux Palus Stigieux, ainsi jamais le chien Troitestu ne t'aboye quand tu y descendras : ainsi tes autels fument tousjours d'agreables sacrifices, comme je te promets tous les ans de les charger d'un semblable à cestuy-cy : pourveu grande Deesse, que par toy je voye ce que je te requiers. [238 recto sic 138 recto] A ceste

Signet[ 138 recto ] 1621 moderne

derniere parole, je touchay les poils de cheval, qui laisserent tomber la petite aix, elle sans manquer, donnant sur le caillou, fit le feu accoustumé, avec une flame si prompte, que Galathée fut surprinse de frayeur, mais je la retins et luy dis : - Nymphe, n'ayez peur, c'est Hecathe qui vous monstre ce que vous demandez : lors la fumée peu à peu se perdant, le miroir se vid : mais un peu troublé de la fumée de ce feu, qui fut cause que prenant une esponge moüillée, que je tenois expressément au bout d'une cane, je passay deux ou trois fois sur la glace, qui la rendit fort claire, et de fortune le Soleil leva en mesme temps, donnant si à propos sur le papier paint, qu'il paroissoit si bien dans le miroir, que je ne l'eusse sceu desirer mieux. Apres qu'elles y eurent regardé quelque temps, je dis à Galathée : - Ressouviens toy Nymphe, qu'Hecathe te fait sçavoir par moy, qu'en ce lieu que tu vois representé dans ce miroir, tu trouveras un diamant à demy perdu, qu'une belle et trop desdaigneuse a mesprisé, croyant qu'il η fust faux : et toutesfois il est d'inestimable valeur, prends-le et le conserves curieusement. Or ceste riviere, c'est Lignon, ceste Saulaye qui est deça, c'est le costé de Mont-Verdun, au dessous de ceste colline, où il semble qu'autrefois la riviere ait eu son cours, remarque bien le lieu et t'en ressouviens. Puis tirant la Nymphe à part, je luy dis : - Belle Galathée vous avez, comme je vous ay dit, une

Signet[ 138 verso ] 1621 moderne  [238 verso sic 138 verso]

influence infiniment mauvaise, et une autre la plus heureuse qu'on puisse desirer : La mauvaise je la vous ay ditte, gardez vous en si vous aimez vostre contentement : La bonne, c'est celle-cy, que vous voyez dans ce miroir : Remarquez donc bien le lieu que je vous y ay fait voir, et afin de vous en mieux ressouvenir apres que je vous auray parlé, retournez le voir, car en ce lieu-là vous trouverez celuy que vous devez aimer, et cela le jour que la Lune sera au mesme estat qu'elle est aujourd'huy, environ ceste mesme heure, ou deux ou trois plus tard, s'il vous void avant que vous luy, il vous aimera, mais difficilement le pourrez vous aimer : au contraire si vous le voyez la premiere, il aura de la peine à vous aimer, et vous l'aimerez incontinant, si faut-il comme que ce soit que par vostre prudence vous surmontiez cette contrarieté, resolvez-vous donc, et de vous vaincre, et de le vaincre s'il est de besoin, car sans doute avec le temps vous y parviendrez ; que si vous ne le rencontrez la premiere fois, retournez y la Lune d'apres au mesme jour, et environ ceste mesme heure, et continuez ainsi jusques à la troisiesme, si à la seconde vous ne l'y rencontrez,
" Hecathe ne veut pas bien m'assurer du jour. Les
" Dieux se plaisent de mettre de la peine en ce
" qu'ils veulent nous donner, afin que l'obeïssance
" qu'en cela nous leur rendons, soit tesmoignage
" en nous combien nous les estimons.
Lors, prenant une petite houssin, je

Signet[ 139 recto ] 1621 moderne  [239 recto sic 139 recto]

m'approchay du miroir, et luy monstray avec le bout tous les lieux. - Voyez-vous, luy disois-je, voila la Montagne d'Isoure, voila Mont-verdun, voila la riviere de Lignon. Or voyez vous la Cala à ce bord de deça, et un peu plus bas la Pra ; allant à la chasse vous y avez passé souvent, vous pourrez bien le recognoistre. Or Nimphe, Hecathe te mande encor par moy, que si tu n'observes ce qu'elle t'a declaré, et ce que tu luy as promis, elle augmentera le malheur dont le destin te menasse : et puis changeant un peu de voix, je luy dis : - Et suis tres-aise qu'avant mon depart j'aye esté si heureux que de vous avoir advertie de vostre influence : car encor que je ne sois point de ceste contrée, si est ce que vostre vertu et vostre pieté envers les Dieux m'obligent à vous aimer, et à prier Hecathe qu'elle vous conserve et rende heureuse, et par là vous voyez que je suis du tout à ceste Deesse, puis que m'ayant commandé de partir dans demain sans luy contredire, je m'y resous et vous dis a-Dieu. A ce mot je les mis hors de la cabane ; et leur ostant les herbes que je leur avois mises autour, je les bruslay dans le feu qui estoit encor allumé, et puis me retiray.
  Je vous veux dire à ceste heure, pourquoy je luy dis que ce fust à la pleine Lune : car vous vous estes fasché que je luy eusse donné si long terme, je l'ay fait afin que Lindamor fust party avant qu'elle y allast, n'y ayant pas apparence qu'Amasis le luy eust permis auparavant,

Signet[ 139 verso ] 1621 moderne  [239 verso sic 139 verso]

et puis encor falloit-il que vous, qui deviez prendre la charge de toute la province, eussiez un peu de loisir de demeurer pres d'Amasis, apres le depart de tous ces Chevaliers, pour y commencer à donner quelque ordre : puis que d'aller si promptement à la chasse, chacun en eust murmuré ; dautant que
" vous sçavez, combien une personne qui se
" mesle de l'estat, est sujette aux envies et calomnies.
" Je luy donnay les trois Lunes apres,
afin que si vous y failliez un jour, vous y puissiez estre l'autre. Je luy dy, que si elle vous voyoit la premiere, qu'elle vous aimeroit facilement, que si c'estoit vous, ce seroit au contraire, et cela seulement pource que je sçavois fort bien que vous seriez le premier à la voir, si bien qu'elle trouveroit veritable en elle mesme ceste difficulté d'Amour, car comme vous sçavez elle aime Lindamor. Je luy dis que je devois partir le lendemain, afin qu'elle ne trouvast pas estrange mon depart, si de fortune elle revenoit me chercher pour quelque autre curiosité : car ayant fait envers elle ce que nous avions resolu, ma plus grande haste estoit de m'en aller pour n'estre recognu de quelque Druide qui m'eust fait chastier, et vous sçavez bien que ç'a tousjours esté là toute ma crainte : vous semble-il que j'y aye oublié quelque chose ? - Non certes, dit alors Polemas, mais que peut-estre ce qui l'a des-ja retardée si long-temps ? - Quant à moy, dit Climanthe, je ne le puis sçavoir, si ce n'est qu'elle n'ait

Signet[ 140 recto ] 1621 moderne

pas [240 recto sic 140 recto] bien conté les jours de la Lune, mais puis que rien ne vous presse, et que vous pouvez encor vous retrouver icy au temps que je luy ay donné, je suis d'advis que vous le fassiez, et que tous les matins deux jours avant et apres vous ne manquiez point d'aller là à bonne heure : car il est tout vray, que le premier jour nous y fusmes un peu trop tard. - Et que voulez vous, respondit Polemas, que j'y fasse ? ce fut la perte de ce Berger qui se noya qui en fut cause, et vous sçavez bien que le bord de l'eau estoit si plein de personnes, que je n'eusse pû demeurer là seul η sans soupçon : mais si ne retardasmes nous pas beaucoup, et n'y a pas apparance qu'elle y fust ce jour-là, car je m'assure que la mesme occasion qui m'en empescha l'aura aussi fait retarder, pour n'estre point veuë. - Ne vous persuadez point cela, repliqua Climanthe, elle estoit trop desireuse d'observer ce que je luy avois ordonné : Mais il me semble qu'il seroit temps de se lever afin que vous partissiez : et lors ouvrant les fenestres il vid poindre le jour. - Sans doute, luy dit-il, avant que vous soyez au lieu où vous devez estre, l'heure sera passée ; hastez vous, car il
" vaut mieux en toutes choses avoir plusieurs
" heures de reste, qu'un moment de moins. - Et
voulez-vous, luy dit Polemas, que nous y allions encore ? Pensez-vous qu'elle y vienne, y ayant plus de quinze η jours que le temps est passé ? - Peut-estre, respondit-il, aura-elle mal conté, ne laissons pas de nous y trouver.

Signet[ 140 verso ] 1621 moderne  [240 verso sic 140 verso]

  Leonide qui craignoit d'estre veuë ou par Polemas, ou par Climanthe, n'osa se lever qu'ils ne fussent partis, et afin de recognoistre le visage de Climanthe, lors qu'il fut jour, elle le considera de sorte, qu'il luy sembla impossible qu'il se pûst dissimuler à elle, et soudain qu'elle les vid sortir hors de la maison, elle despecha de s'abiller, et apres avoir pris congé de son hoste, continua son voiage, si confuse en elle mesme du malicieux artifice de ces deux personnes, qu'il luy sembloit que toute autre y eust esté deceuë aussi bien qu'elle : si est ce que le mespris que Polemas avoit fait de sa beauté, la piquoit si vivement, qu'elle resolut de remedier par sa prudence à sa malice, et de faire en sorte que Lindamor en son absence ne ressentist les effets de ceste trahison, ce qu'elle jugea ne se pouvoir faire mieux que par le moyen de son oncle Adamas, auquel elle fit dessein de declarer tout ce qu'elle en sçavoit. Et en ceste resolution, elle se hastoit pour aller à Feurs, où elle pensoit le trouver, mais elle y arriva trop tard, car dés le matin il estoit party pour s'en retourner chez luy, ayant le jour auparavant parachevé, ce qui estoit du sacrifice η, et des-ja le Soleil commençoit à eschauffer bien fort, quand il se trouva dans la grande plaine de Mont verdun ; et parce qu'à main gauche il remarqua une touffe d'arbres qui faisoient ce luy sembloit, un assez gratieux ombrage, il y tourna ses pas en volonté de s'y reposer quelque temps. A peine y estoit-il

Signet[ 141 recto ] 1621 moderne

arrivé, qu'il vid [241 recto sic 141 recto] venir d'assez loing un Berger, qui sembloit de chercher ce mesme lieu, pour la mesme occasion qui l'y avoit conduit, et parce qu'il monstroit d'estre fort pensif en soy-mesme lors qu'il arriva, Adamas pour ne le distraire de ses pensées, ne le voulut point saluer, mais sans se faire voir à luy, voulut escouter ce qu'il alloit disant, et peu apres qu'il se fut assis de l'autre costé du buisson, il ouït qu'il reprit la parole ainsi. - Et pourquoy aymerois-je ceste vollage ? En premier lieu sa beauté ne m'y peut contraindre, car elle n'en a pas assez pour avoir le nom de belle, et puis ses merites ne sont point tels, que s'ils ne sont aydez d'autres considerations, ils puissent retenir un honneste homme à son service, et en fin son amitié qui estoit tout ce qui m'obligeoit à elle, est si muable, que si en son cœur il y a quelque impression d'Amour, je croy qu'il est non seulement de cire, mais de cire presque fonduë, tant il reçoit aysément les figures de toutes nouveautez, et si son Amour demeure en son ame, son ame en cela ressemble à ses yeux, qui reçoivent les figures de tout ce qu'on leur presente : mais aussi qui les perdent aussi tost que l'object n'en est plus devant eux, que si je l'ay aymée, il faut que j'advoüe, que c'est parce que je pensois qu'elle m'aimast, mais si cela n'estoit pas, je l'excuse, car je sçay bien qu'elle mesme pensoit de m'aimer. Ce Berger eust continué davantage, n'eust esté qu'une Bergere de fortune y survint, qui sembloit l'estre allé suivant de [241 verso sic 141 verso] loing, et quoy qu'elle eust ouy quelques paroles

Signet[ 141 verso ] 1621 moderne

des siennes, si n'en fit elle semblant, et au contraire s'asseant aupres de luy, elle luy dit : - Et bien Corilas quel nouveau soucy est celuy qui vous retient si pensif ? Le Berger luy respondit le plus desdaigneusement qu'il pût, et sans tourner la teste de son costé : - C'est celuy qui me fait penser avec quelle nouvelle tromperie vous lairrez ceux qu'à ceste heure vous commencez d'aymer. - Et quoy dit la Bergere, pourriez-vous croire que j'affectionne autre que vous ? - Et vous, dit le Berger, pourriez-vous croire, que je pense que vous m'affectionniez ? - Que croyez vous donc de moy ? dit-elle. - Tout le pire, respondit Corilas, que vous pouvez croire d'une personne que vous haïssez. - Vous avez, adjousta-elle, des estranges opinions de moy. - Et vous, dit Corilas, d'estranges effets en vous. - O Dieux, dit la Bergere, quel homme ay-je trouvé en vous ! - C'est moy, respondit le Berger, qui puis dire avec beaucoup plus de raison, en vous rencontrant Stelle, Quelle femme ay-je trouvée ? car y a-il rien qui soit plus incapable d'une amitié que vous ? vous dis je, qui ne vous plaisez qu'à tromper ceux qui se fient en vous, et qui imitez le chasseur η, qui poursuit avec tant de soing la beste dont apres il donne curée à ses chiens. - Vous avez dit-elle, si peu de raison en ce que vous dittes, que celuy en auroit encore moins, qui s'arresteroit à vous respondre. - Plust à Dieu, dit le Berger, que j'en eusse tousjours eu autant en [242 recto sic 142 recto] mon ame, qu'à ceste heure j'en ay en mes paroles, je n'aurois

Signet[ 142 recto ] 1621 moderne

pas le regret qui m'afflige. Et apres s'estre l'un et l'autre teus pour quelque temps, elle releva sa voix, et chantant luy parla de ceste sorte : et luy de mesme, pour ne demeurer sans response, luy alloit repliquant.


Dialogue

de Stelle, et Corilas η.

Stel.
Et quoy voudriez vous bien Berger,
Faute de cœur estre infidele ?

Cor.
Pour suivre vostre esprit leger,
Il faut plustost une bonne ayle,
Que non pas un courage haut,
Mais vous suivre c'est un deffaut.

Stel.
Vous n'avez pas tousjours pensé,
Que m'aimer fust erreur si grande.

Cor.
Ne parlons plus du temps passé,
Celuy mal vit qui ne s'amande :
Jamais le passé ne revient,
Et à grand peine il m'en souvient.

Signet[ 142 verso ] 1621 moderne  [242 verso sic 142 verso]

Stel.
Que c'est de ne sçavoir aymer,
Et se figurer le contraire !
Cor.
Pourquoy me voulez vous blasmer,
De ce que vous ne sçavez faire ?
Vous aymez par opinion,
Et non pas par affection.
Stel.
Je vous ayme et vous aymeray,
Quoy que vostre Amour soit changée.
Cor.
Moy, jamais je ne changeray
Celle où mon ame est engagée :
Ne croyez point qu'à chasque jour,
Je change comme vous d'Amour.
Stel.
Vous estes donques resolu
De suivre une amitié nouvelle ?
Cor.
Si quelquefois vous m'avez pleu,
Je vous jugeois estre plus belle :
J'ay depuis veu la verité,
Vous avez trop peu de beauté.
Stel.
Infidele vous destruisez
Une amitié qui fut si grande ?
[243 recto sic 143 recto]
Cor.
De vostre erreur vous m'accusez,
Le battu paye ainsi l'amende :
Mais dittes ce qu'il vous plaira,
Ce qui fut jamais ne sera.

Signet[ 143 recto ] 1621 moderne

Stel.
Mais quoy, vous m'aimiez en effet,
Qui vous fait estre si volage ?
Cor.
Quand on voit l'erreur qu'on a fait,
Changer d'advis, c'est estre sage :
Il vaut mieux tard se repentir,
Que jamais d'erreur ne sortir.
Stel.
Le change oste donc d'entre nous
Ceste amitié que je desire.
Cor.
Le change m'a fait estre à vous,
De vous le change me retire :
Mais si je plains changeant ainsi,
C'est d'avoir tardé jusqu'icy.
Stelle
Et quoy l'honneur ny le devoir
Ne sçauroient vaincre une humeur telle ?
Corilas
Qu'est-ce qu'en vous je puis plus voir,
Qui ceste amitié renouvelle,
[243 verso sic 143 verso]
Dont vos faintes m'avoient espris,
Puis qu'en son lieu j'ay le mespris ?
Stelle
Je vous verray pour me venger,
Sans estre aymé, servir quelqu'autre.

Signet[ 143 verso ] 1621 moderne

Corilas
De tel accident le changer
Me guerira comme du vostre :
Et si je faits onc autrement,
J'auray perdu l'entendement.
Stelle
Et n'aurez vous point de regret
D'une infidelité si grande ?
Corilas
J'en ay prononcé le decret,
Celuy me doit η, qui me demande :
Mais demandez, et plaignez-vous,
Toute Amour est morte entre nous.

  La Bergere voyant bien qu'il ne demeureroit jamais sans replique à ses demandes, laissant le chanter luy dit : - Et quoy Corilas, il n'y a donc plus d'esperance en vous ? - Non plus, dit-il, qu'en vous de fidelité, et ne croyez point que vos faintes, ny vos belles paroles me puissent faire changer de resolution, je suis trop rafermi en ceste opiniastreté, de sorte que c'est en vain que vous essayez vos armes contre moy : elles sont trop faibles, je n'en [244 recto sic 144 recto] crains plus les coups, je vous conseille de les esprouver contre d'autres, à qui leur cognoissance ne les fasse pas mespriser comme à moy, il ne peut estre que vous n'en trouviez à qui le ciel, pour punir quelque secrette faute, ordonne de vous aymer, et ils vous seront d'autant plus agreables, que la nouveauté sur toutes choses vous plaist. A ce coup la Bergere fut à bon escient piquée, toutefois faignant de tourner ceste offense en risée, elle luy dit en

Signet[ 144 recto ] 1621 moderne

s'en allant : - Que je me moque de vous Corilas, et de vostre colere, nous vous reverrons bien tost en vostre bonne humeur ! Cependant contentez vous que je patiente vostre faute sans que vous la rejettiez sur moy. - Je sçay repliqua le Berger, que c'est vostre coustume de vous moquer de ceux qui vous ayment, mais si l'humeur que j'ay me dure, je vous assure que vous pourrez long temps vous moquer de moy, avant que ce soit d'une personne qui vous ayme. Ainsi se separerent ces deux ennemis, et Adamas qui les avoit escoutez, ayant cognoissance par leurs noms de la famille dont ils estoient, eut envie de sçavoir davantage de leur affaire ; et appellant Corilas par son nom le fit venir à luy, et parce que le Berger se monstroit estonné de ceste surprise η, pour le respect qu'on portoit à l'habit, et à la qualité de Druide, afin de le rassurer il le fit assoir aupres de luy, et puis luy parla ainsi : - Mon enfant, car tel vous puis-je nommer pour l'amitié que j'ay tousjours portée à tous ceux de [244 verso sic 144 verso] vostre famille ; il ne faut que vous soyez marry d'avoir parlé si franchement à Stelle devant moy. Je suis tres-aise d'avoir sceu vostre prudence, mais je desirerois d'en sçavoir davantage, afin de vous conseiller si bien en cet affaire que vous n'y fissiez point d'erreur, et pour moy, je ne croy pas y avoir peu de difficulté, puis que les loix de la civilité, et de la courtoisie obligent η peut estre davantage qu'on ne pense pas. Aussi tost que Corilas avoit veu le Druide il l'avoit bien recognu pour l'avoir veu

Signet[ 144 verso ] 1621 moderne

plusieurs fois en divers sacrifices : mais ne luy ayant jamais parlé, il n'avoit la hardiesse de luy raconter par le menu ce qui s'estoit passé entre Stelle et luy, quoy qu'il desirast fort que chacun sceust la justice de sa cause, et la perfidie de la Bergere : dequoy s'apercevant Adamas, afin de luy en donner courage il luy fit entendre qu'il en sçavoit des-ja une partie, et que plusieurs le racontoient à son des-advantage, ce qu'il oyoit avec desplaisir, pour l'amitié qu'il avoit tousjours portée aux siens. - Je crains respondit Corilas, que ce ne vous soit importunité d'oüir les particularitez de nos villages. - Tant s'en faut, repliqua-il, ce me sera beaucoup de satisfaction, de sçavoir que vous n'avez point de tort, aussi bien veux-je passer icy une partie de la chaleur, et ce sera autant de temps employé.

Signet[ 145 recto ] 1621 moderne


Histoire de Stelle

ET CORILAS.

  Puis que vous le commandez ainsi, dit le Berger, il faut que je prenne ce discours d'un peu plus haut. Il y a fort long temps que Stelle demeura vefve d'un mary, que le ciel luy avoit donné, plutost pour en avoir le nom que l'effet, car outre qu'il estoit maladif, sa vieillesse qui approchoit de soixante et quinze ans, luy diminua tellement les forces, qu'elle le contraint η de laisser ceste jeune vefve avant presque qu'elle fust vrayement mariée : l'amitié qu'elle luy portoit ne luy fit pas beaucoup ressentir ceste perte, ny son humeur aussi, qui n'a jamais esté de prendre fort à cœur les accidens qui luy surviennent. Demeurant donc fort satisfaitte en soy-mesme, de se voir deslivrée tout à coup de deux si pesants fardeaux, que l'importunité d'un fascheux mary, et l'authorité que ses parents avoient accoustumé d'avoir sur elle ; Incontinant elle se mit à bon escient au monde, et quoy que sa beauté, ainsi que vous avez veu, ne soit pas de celles qui peuvent contraindre à se faire aymer, si est-ce que ses affetteries ne desplaisoient point à la pluspart de ceux qui la voioient. Elle pouvoit avoir dixsept ou dixhuit ans, âge tout propre à commettre beaucoup d'imprudence,

Signet[ 145 verso ] 1621 moderne

quand [245 verso sic 145 verso] on en a la liberté. Cela fut cause que Saliam son frere tres-honneste, et tres-advisé Berger, et des plus grands amis que j'eusse, ne pouvant supporter ces libres et coustumieres recherches, afin de luy en oster les commoditez en quelque sorte, se resolut de l'esloigner de son hameau, et la mettre en telle compagnie qu'elle pûst passer son âge plus dangereux sans reproche. Pour cet effet, il pria Cleanthe de trouver bon qu'elle fist compagnie à sa petite fille η Aminthe, parce qu'elles estoient presque d'un âge, encore que Stelle en eust quelque peu davantage : et dautant que Cleanthe le trouva bon, elles commencerent ensemble une vie si privée : et si familiere, que jamais ces deux Bergeres n'estoient l'une sans l'autre : plusieurs s'estonnoient qu'estant si differentes d'humeur, elles peussent se lier si estroittement, mais la douce pratique d'Aminthe, et le souple naturel de Stelle en furent cause, et ainsi jamais Aminthe ne desdisoit les deliberations de sa compagne, et Stelle ne trouvoit jamais rien de mauvais de tout ce que Aminthe vouloit. De ceste sorte elles vesquirent si privement, qu'il n'y avoit rien de caché entre elles. Mais en fin Lysis fils du Berger Genetian, laissant les vallons gellez de Mont-Lune, descendit à nostre plaine, où ayant veu Stelle à une assemblée generalle qui se faisoit au Temple de Venus, vis à vis de Mont-Suc, lors mesme η qu'Astrée eut le prix de beauté : Il en devint de sorte amoureux, que je ne croy pas [246 recto sic 146 recto] qu'il ne le soit encores au tombeau : et elle

Signet[ 146 recto ] 1621 moderne

le trouva tant à son gré qu'apres plusieurs voyages, et plusieurs messages ses affections passerent si avant que Lysis fit parler de mariage, à quoy elle fit toute telle response qu'il eust sceu desirer. En ce temps-là Saliam fut contraint de faire un voyage si lointain qu'il ne sceut rien de tout ce traitté, outre qu'elle s'estoit des-ja prise une si grande authorité sur soy-mesme, qu'elle ne luy communiquoit pas beaucoup de ses affaires : d'autre costé, Aminthe la voyant si tost resoluë à ce mariage, plusieurs fois luy demanda si c'estoit à bon escient, et qu'il luy sembloit qu'en chose de si grande importance, il y failloit bien regarder. - Ne vous en mettez point en peine, luy dit-elle, je sortiray bien de cet affaire aysément. Sur cela Lysis, qui poursuivoit fort vivement, prit jour assigné η pour faire l'assemblée, et se met aux despenses accoustumées en semblable occasion, tenant son mariage pour assuré. Mais l'humeur coustumiere
" de plusieurs femmes η, de ne faire
" personne maistre de leur liberté, l'empescha
de continuer à son premier dessein, qu'elle tascha de rompre par des demandes, tant desraisonnables, qu'elle croyoit que les parents et amis de Lysis n'y consentiroient jamais, mais l'Amour qu'il luy portoit, estant plus fort que toutes ces difficultez, elle fut en fin contrainte de le rompre sans autre couverture que de son peu de bonne volonté. Si Lysis fut offensé, vous le pouvez juger, recevant [246 verso sic 146 verso] un si grand outrage, toutefois il ne pût chasser cet Amour qu'il ne fust encor vainqueur, et me souvient

Signet[ 146 verso ] 1621 moderne

que sur ce discours il fit ces vers, que depuis, lors que nous fusmes amis, il me donna.


SONNET.

Sur un despit d'Amour.

Despit foible guerrier η, parrain audacieux,
Qui me conduits au camp sous de si foibles armes,
Contre un Amour couvert, et d'armes et de charmes,
Amour si coustumier d'estre victorieux.
Helas, c'est fait de nous, nos glaçons desdaigneux,
Au seul vent de son ayle, aux premieres alarmes,
Se dégellent d'abort en des ardantes larmes :
Et que feront les feux qui consument les Dieux ?

Je te crie mercy, vaincu je tends la main,
Fleschissant le genoüil, et descouvrant le sein,
Si tu veux le combat, que pour moy pitié s'arme

Le vaincre, et le mourir je mets en son effort,
Que s'il tombe en ton sein seulement une larme,

Mon sang soit mon triomphe, et victoire ma mort.

  Ce qui fut cause de ce changement en Stelle, fut une nouvelle affection, que la recherche d'un Berger nommé Semire fit naistre dans son ame, dequoy Lysis s'apperceut le dernier, parce qu'elle se cachoit davantage de luy, que de tout autre : Ce Berger est entre tous ceux que je vis jamais,

Signet[ 147 recto ] 1621 moderne

le plus dissimulé, et cauteleux, [247 recto sic 147 recto] du reste tres-honneste homme, et personne qui a beaucoup d'aymables parties, qui donnerent occasion à la Bergere de refuser contre sa promesse l'alliance de Lysis, mettant ce refus en ligne de faveur à son nouvel Amant, qui toutefois ne triompha pas longuement de ceste victoire : car il advint que Lupeandre faisant une assemblée η pour le mariage de sa fille Olimpe, Lysis et Stelle y furent appellez, et parce que nous sommes fort proches parents Olimpe et moy, je ne vouluz faillir de m'y trouver : je ne sçay si ce fut vengeance d'Amour, ou que le naturel inconstant de la Bergere par son bransle incertain, la rapportast d'où elle estoit partie, tant y a qu'elle ne revit pas si tost Lysis, qu'il luy reprit fantasie de le rappeller à soy, et pour cet effet n'oublia nulles de ses affetteries, dont la nature luy a esté imprudemment prodigue : mais le courage offensé du Berger luy donnoit d'assez bonnes armes, non pas pour ne l'aimer, mais pour cacher seulement son affection : En fin sur le soir que chacun estoit attentif, qui à dancer, et qui à entretenir la personne plus à son gré : elle le poursuivit de sorte, que le serrant contre une fenestre, d'où il ne pouvoit honnestement eschapper, il fut contraint de soustenir les efforts de son ennemie : D'autre costé Semire qui avoit tousjours l'œil sur elle, ayant remarqué les poursuittes qu'elle avoit faittes tout le
" soir à ce Berger, suivant le naturel de tout
" Amant, commença à laisser naistre quelque
[247 verso sic 147 verso] jalousie en son ame

Signet[ 147 verso ] 1621 moderne

sçachant bien que la mesche nouvellement estainte se rallume fort
" aysément ; et voyant qu'elle avoit serré Lysis contre
" la fenestre, afin d'oüir ce qu'elle luy disoit,
faignant de parler à quelqu'autre, il se mit si pres d'eux, qu'il ouït qu'elle luy demandoit pourquoy il la fuyoit si fort. - Vrayement, respondit Lysis, c'est me poursuivre à outrance, et avec trop d'effronterie. - Mais encore reprit Stelle, que je sçache d'où procedent ces injures, peut-estre que m'ayant ouïe, et jugeant sans passion, tout le mal ne sera du costé de celuy que vous pensez. - Pour Dieu, respondit Lysis, Bergere laissez moy en paix, et qu'il vous suffise que ces injures procedent de la haine que je vous porte, et l'occasion de ma haine, de vostre legereté, qui est si juste, que plust au ciel que celuy qui en a tout le tort, en ressentist aussi tout le desplaisir, mais mettons toutes ces choses sous les pieds, et en perdez aussi bien la memoire que j'ay perdu toute volonté de vous aimer. - J'entens, respondit Stelle, d'où procede vostre courroux, et certes vous avez bien raison de vous en formaliser de ceste sorte, voyez je vous supplie le grand tort qu'on luy a fait de ne l'avoir reçeu pour mary, aussi tost qu'il s'est presenté ; n'est-ce pas la coustume de ne le faire jamais demander deux fois ? A la verité, si je ne vous ay pris au mot, je vous ay fait une grande offense, mais quelle apparence y a-il aussi de refuser une personne si constante, qui m'a aymée presque trois mois ? Lysis voyant devant luy celle que son outrage ne luy permettoit

Signet[ 148 recto ] 1621 moderne  [248 recto sic 148 recto]

d'aimer, et que son amitié ne souffroit qu'il haïst, ne sçavoit avec quels mots luy respondre, toutefois pour interrompre ce torrent de paroles, il luy dit : - Stelle c'est assez, nous avons esprouvé il y a long temps que vous sçavez mieux dire que faire, et que les paroles vous croissent à la bouche davantage, quand la raison η vous deffaut le plus : mais tenez ce que je vous vas dire pour inviolable, autant que je vous ay autrefois aymée, autant vous hay-je à ceste heure, et ne sera jour de ma vie, que je ne vous publie pour la plus ingrate, et plus trompeuse femme qui soit sous le ciel. A ce mot forçant son affection, et le bras de Stelle qu'elle appuyoit à la muraille pour le clorre contre la fenestre, il la laissa seule et s'en alla entre les autres Bergeres, qui pour l'heure le garentirent de ceste ennemie. Semire qui, comme je vous ay dit, escoutoit tous ces discours, demeura si estonné, et si mal satisfait d'elle, que dés lors il se resolut de ne faire jamais estat d'un esprit si vollage ; et ce qui luy en donna encore plus de volonté, fut que par hazard, ayant longuement recherché l'occasion de luy parler, et voyant que Lysis l'avoit laissée seule, je m'en allay l'accoster, car il faut que j'advoüe que ses attraits, et mignardises avaient plus eu de force sur mon ame, que les outrages qu'elle avoit faits à Lysis ne m'avoient pû donner de cognoissance de l'imperfection de son esprit, et comme chacun va tousjours flattant son desir, je m'allois figurant, que ce que les merites de Lysis n'avoient pû obtenir sur elle, ma

Signet[ 148 verso ] 1621 moderne

bonne [248 verso sic 148 verso] fortune me le pourroit acquerir. Tant que sa recherche dura, je ne voulus point faire paroistre mon affection, car outre le parantage qui estoit entre luy et moy, encore y avoit-il une tres-estroite amitié η, mais lors que je vis qu'il s'en départoit, croyant que la place fust vacante (je n'avois pris garde à la recherche de Semire) je creus qu'il estoit plus à propos η de luy en descouvrir quelque chose, que non pas d'attendre qu'elle eust quelque autre dessein. Ainsi donc m'adressant à elle, et la voyant toute pensive, je luy dis, qu'il failloit bien que ce fust quelque grande occasion qui la rendoit ainsi changée, car ceste tristesse n'estoit pas coustumiere à sa belle humeur. - C'est ce facheux de Lisis, me respondit-elle, qui se ressouvient tousjours du passé, et me va reprochant le refus que j'ay fait de luy. - Et cela luy dis-je, vous ennuie-il ? - Il ne peut estre autrement, me respondit-elle ; car on ne
" se devestit pas d'une affection, comme d'une
" chemise η : et il prit si mal mon retardement
qu'il l'a tousjours nommé un congé. - Vrayement luy dis-je, Lysis ne meritoit pas l'honneur de vos bonnes graces, puis que ne les pouvant acheter par ses merites, il le devoit pour le moins essaïer de faire par ses longs, services accompagnez d'une forte patience, mais son humeur boüillante, et peut-estre son peu d'amitié ne le luy permirent pas. Si ce bon heur ne η fust arrivé comme à luy, avec quelle affection l'eussay-je receu, et avec quelle patience l'eussai-je attendu ? Vous trouverez peut estre estrange, mon pere,

Signet[ 149 recto ] 1621 moderne

de m'oüir [249 recto sic 149 recto] dire le prompt changement de ceste Bergere, et toutefois je vous jure qu'elle receut l'ouverture de mon amitié, aussi tost que je la luy fis, et de telle sorte, qu'avant que nous nous separissions, elle eut agreable l'offre du service que je luy fis, et me permit de me dire son serviteur. Vous pouvez croire que Semire qui estoit aux escoutes, ne demeura guiere plus satisfait de moy, qu'il l'avoit esté de Lysis, et de fait, depuis ce temps il se departit de ceste recherche, si discrettement toutefois, que plusieurs creurent que Stelle par ses refus en avoit esté la cause ; car elle ne monstra pas de s'en soucier beaucoup, parce que la place de son amitié estoit occuppée du nouveau dessein qu'elle avoit en moy, qui estoit cause que je recevois plus de faveur d'elle que je n'eusse pas fait, de quoy
" Lysis s'aperceut bien tost : mais Amour qui veut
" toujours triompher de l'amitié η, m'empeschoit
de lui en parler, craignant de desplaire à la Bergere : et quoy qu'il s'offençast bien fort de ce que je me cachois de luy, si ne luy en eusse-je jamais parlé sans la permission de Stelle, qui mesme me fit paroistre de desirer que cet affaire passast par ses mains : et depuis, comme j'ay remarqué, elle le faisoit en dessein de le rembarquer encor une fois à elle : mais moy qui pour lors ne prenois pas garde à toutes ses ruses, et qui ne cherchois que le moyen de la contenter, une nuit que Lysis et moy estions couchez ensemble, je luy tins un tel langage : - Il faut que je vous advoüe Lysis, qu'en

Signet[ 149 verso ] 1621 moderne

fin Amour s'est mocqué de moy, et de plus qu'il [249 verso sic 149 verso] n'y a point de delay à ma mort, s'il ne vient de vous. - De moy ? respondit Lysis, vous devez estre assuré que je ne faudray jamais à nostre amitié, encor que vostre meffiance vous y fasse faire de si grandes fautes, et ne croyez pas que je n'aye recognu vostre Amour, mais vostre silence qui m'offensoit, m'a fait taire. - Puis repliquay-je, que vous l'avez cognu, et que vous ne m'en avez point parlé, je suis le plus offensé, car j'advoüe bien d'avoir failly en quelque chose contre nostre amitié en me taisant,
" mais il faut considerer qu'un Amant n'est
" pas à soy-mesme, et que de toutes ses erreurs
il en faut accuser son mal : mais vous qui n'aviez point de passion, vous n'avez point d'excuse aussi que le deffaut d'amitié : Lysis se mit à sousrire oyant mes raisons, et me respondit : - Vous estes gratieux Corilas, de me payer en me demandant η, si ne veux-je vous contredire, et puis que vous avez ceste opinion, voyez en quoy je puis amander ceste faute. - En faisant pour moy, respondis-je, ce que vous n'avez peu faire pour vous : C'est qu'il faut en fin le dire, si je ne parviens à l'amitié de Stelle : il n'y a plus d'espoir en moy. - O Dieux ! s'escria alors Lysis, à quel dangereux passage vous a conduit vostre desastre, fuyez Corilas, ce dangereux rivage, où en verité il n'y a que des rochers, et des bancs qui ne sont remarquez que par les naufrages de ceux qui ont pris ceste mesme routte : Je vous en parle comme experimenté, vous le sçavez,

Signet[ 150 recto ] 1621 moderne

je croy bien qu'ailleurs [250 recto sic 150 recto] vos merites vous acquerront meilleure fortune qu'à moy : mais avec ceste perfide, c'est errer que d'esperer que la vertu ny la raison le puissent faire ? Je luy respondis : - Ce ne m'est peu de contentement de vous ouyr tenir ces langages, car jusques icy j'ay esté en doute que vous n'en eussiez encore quelque ressentiment, et cela m'a fait aller plus retenu, mais puis que Dieu mercy cela n'est pas, je
" veux en cet Amour tirer une extréme preuve
" de vostre amitié : Je sçay que la hayne qui succede"
à l'Amour, se mesure à la grandeur de son devancier, et qu'ayant tant aimé ceste belle Bergere, venant à la haïr, la haine en doit estre d'autant plus grande : toutefois ayant sceu par Stelle mesme, que je ne puis parvenir à ce que je desire que par vostre moyen, je vous adjure par nostre amitié de m'y vouloir aider, soit en le luy conseillant, soit en la priant, ou de quelle η sorte que ce puisse estre : et je nomme celle-cy une extréme preuve, car je ne doute point que la haïssant, il ne vous ennuye de luy parler, mais c'est mon amitié qui veut faire paroistre qu'elle est plus forte que la haine. Lysis fut bien surpris attendant de moy toute autre priere que celle-cy, par laquelle, outre le desplaisir qu'il auroit de parler à Stelle, encor se voyoit-il à jamais privé de la personne qu'il aimoit le plus. Toutefois, il respondit : - Je feray tout ce que vous voudrez, vous ne vous sçauriez promettre davantage de moy que j'en ay de volonté : mais ressouvenez-vous

Signet[ 150 verso ] 1621 moderne  [250 verso sic 150 verso]

de ce qui s'est passé entre nous, et que j'ay
" tousjours ouy dire, qu'aux messages d'Amour,
" il se faut servir de personnes qui ne sont point
haïes : il est vray qu'il ne faut point pour Stelle y regarder de si pres, puis que je vous assure, que vous y ferez aussi bien vos affaires de ceste sorte que d'une autre. Ainsi voila le pauvre Lysis au lieu d'Amant devenu messager d'Amour, mestier que son amitié luy commanda de faire pour moy, non point par acquit, mais en intention de m'y servir en amy ? Quoy que peut-estre depuis l'Amour luy fist en quelque sorte changer ce dessein, comme je vous diray : mais en cela il faut accuser la violence d'Amour, et le pouvoir trop absolu qu'il a sur les hommes, et admirer l'amitié qu'il me portoit, qui luy permit de consentir à se priver à jamais de ce qu'il aimoit, pour me le faire posseder. Quelques jours apres recherchant la commodité de luy parler, il la trouva si à propos chez-elle, qu'il n'y avoit personne qui pûst interrompre son discours, pour long qu'il le voulut faire, et lors renouvellant le souvenir de l'injure qu'il en avoit euë : il s'arma tellement contre ses attraits, qu'Amour n'eut guiere d'espoir pour ce coup de le pouvoir vaincre ; ce ne fut pas que la Bergere ne mist autant d'estude pour le surmonter, que luy pour trouver des seuretez pour sa liberté, mais parce que contre Amour il opposa le despit et l'amitié ; le premier armé de l'offense, et l'autre du devoir, il demeura invaincu en

Signet[ 151 recto ] 1621 moderne

ce [251 recto sic 151 recto] combat. Avant qu'il commençast de parler, elle le voyant approcher, luy alla au devant, avec les paroles de la mesme η affetterie : - Quel nouveau bon-heur est celuy qui me rameine ce desiré Lysis ? Quelle faveur inesperee est celle-cy ? Je tourne à bien esperer de moy, puis que vous revenez, car je puis avec verité jurer n'avoir depuis que vous me laissastes jamais eu entier contentement. A quoy le Berger respondit : - Plus belle que fidelle Bergere, je suis plus satisfait de la confession que vous faites, que je n'ay esté offensé par vostre infidelité : Mais laissons ce discours et oublions-le pour jamais, et respondez moy à ce que je veux vous demander ? Estes vous encor resoluë de tromper tous ceux qui vous aimeront ? Pour moy je sçay bien qu'en croire, nulle de vos humeurs à mes despens ne m'estant incognuë : Mais ce qui me fait le vous demander, c'est pour cognoistre à vostre mine, si on en sera quitte à meilleur marché, car si vous dittes avec affection, serment, ou autre sorte d'assurance que nul ne sera deceu de vous, pour certain ils sont de mon rang : La Bergere n'attendoit pas ces reproches, toutefois elle ne laissa de luy respondre : - Si vous n'estes venu que pour m'injurier, je vous remercie de ceste visite, mais aussi vous avez bien occasion de vous plaindre de moy. - Me plaindre, respondit le Berger, je vous prie laissons cela à part, je ne me plains non plus que je vous injurie, et tant s'en faut que j'use de plainte, que

Signet[ 151 verso ] 1621 moderne  [251 verso sic 151 verso]

je me loüe de vostre humeur, car si vous eussiez plus longuement fait paroistre de m'aimer, j'eusse plus long temps vescu en tromperie, et plust à Dieu que la perte de vostre amitié ne m'eust rapporté plus de regret que de dommage, vous n'auriez pas occasion de dire que je me plains, et c'est pourquoy je ne
" me plains, ny vous injurie, puis que l'injure et
" la verité ne peuvent non plus estre ensemble
que vous et la fidelité : mais il est tres-veritable que vous estes la plus trompeuse et la plus ingratte Bergere de Forests. - Il me semble, luy respondit Stelle, peu courtois Berger, que ces discours sieroient mieux en la bouche de quelqu'autre que de vous. Alors Lysis changeant un peu de façon : - Jusques icy, dit-il, j'ay presté ma langue au juste despit de Lysis, à ceste heure je la preste à un qui a bien plus affaire de vous, c'est un peu prudent Berger qui vous aime, et qui n'a rien de cher au prix de vos bonnes graces. Elle croyant qu'il se mocquast, luy respondit : - Laissons ce discours, et qu'il vous suffise Lysis que vous m'avez aimée, sans à ceste heure vouloir renouveller le souvenir de vos erreurs. - A la verité, repliqua soudain le Berger, c'estoient bien erreurs celles qui me faisoient vous aimer, mais vous n'errez pas moins si vous avez opinion que je parle de moy : C'est du pauvre Corilas, qui s'est tellement laissé surprendre à ce qui se void de vous, que pour chose que je luy aye sceu dire de vostre humeur, il m'a esté impossible de l'en [252 recto sic 152 recto] tirer, je luy ay dit ce que j'avois

Signet[ 152 recto ] 1621 moderne

espreuvé de vous, le peu d'amitié, et le peu d'assurance qu'il y a en vostre ame, et en vos paroles : Je luy ay juré que vous le tromperiez, et je sçay que vous m'empescherez d'estre parjure, mais le pauvre miserable est tant aveuglé, qu'il a opinion, que où je n'ay pû attaindre ses merites le feront parvenir, et toutesfois pour le destromper je luy ay bien dit, que le plus grand empeschement d'obtenir quelque chose de vous estoit le merite, et afin que vous en croyez ce que je vous en dis, voicy une lettre qu'il vous escrit : j'ay opinion que s'il a failly, vous luy en ferez bien faire la penitence, et parce que Stelle ne vouloit lire ma lettre, Lysis l'ouvrant la luy leut tout haut.


Lettre de Corilas

A STELLE.

  Il est bien impossible de vous voir sans vous aimer, mais plus encore de vous aimer sans estre extréme en telle affection : que si pour ma deffense il vous plaist de considerer ceste verité, quand ce papier se presentera devant vos yeux, je m'assure que la grandeur de mon mal obtiendra par pitié autant de pardon envers vous, que l'outrecuidance qui m'esleve en lieu si haut, pourroit meriter de juste

Signet[ 152 verso ] 1621 moderne
[252 verso sic 152 verso]

punition, et vous fera recevoir mon service avec autant de douceur, que de flames vos perfections allument en ce cœur, duquel je baise mille et mille fois vos belles mains, sans pouvoir par tel nombre égaler celuy des morts, que le refuz de ceste supplication me donnera, ny des felicitez qui m'accompagneront, si vous me recevez, comme veritablement je suis, pour vostre tres-affectionné et fidele serviteur η.

  Soudain que Lysis eut finy de lire, il continua : - Et bien Stelle de quelle mort mourra-il ? pour combien en sera-il quitte ? pour moy je commence à le plaindre, et vous à penser par quel moyen vous l'entretiendrez en l'opinion où il est, et puis comme vous luy ferez trouver vos refus plus amers. Ces discours touchoient à bon escient ceste Bergere, et eust bien voulu estre hors de là, toutefois pour l'interrompre elle fut contrainte de luy dire : - Il me semble Lysis, que si Corilas est en la volonté que ce papier fait paroistre, il a esté peu advisé de vous y employer, puis que vos paroles sont plus capables d'acquerir de la haine que de l'amitié, et que vous semblez plutost messager de guerre, que de paix. - Stelle, repliqua le Berger, tant s'en faut qu'il ait esté peu advisé en ceste election, que s'il avoit monstré autant de jugement au reste de ses actions, il ne seroit pas tant necessiteux de vostre secours. Il a espreuvé

Signet[ 153 recto ] 1621 moderne  [253 recto sic 153 recto]

vos affetteries, il sçait quels sont vos attraits, et de qui se fust-il pû servir sans soupçon de se faire plutost un competiteur qu'un amy favorable, sinon de moy, qui vous hay plus que la mort ? Et toutefois l'artifice dont je me sers n'est pas mauvais, car vous representant si naïfvement ce que vous estes, vous recognoistrez mieux l'honneur qu'il vous fait de vous aimer : mais laissons ce propos et me dittes à bon escient s'il est en vos bonnes graces, et combien il y demeurera, puis qu'en verité je n'oserois retourner à luy sans luy en apporter quelque bonne response : Je vous en conjure par son amitié, et par la nostre passée ; A ce propos le Berger en adjousta quelques autres, avec tant de prieres, que la Bergere creut qu'il le disoit à bon escient, ce qu'elle mesme se persuada aisément selon son naturel : Car c'est la coustume de celles qui s'affectionnent aisément η, de croire encore plus aisément d'estre aimées, si est-ce que pour ceste fois Lysis ne pût obtenir d'elle, sinon que l'amitié de son cousin, au deffaut de la sienne, ne luy estoit point desagreable : mais que le temps seroit son conseil : Et depuis Lysis par diverses fois la sollicita, de sorte, qu'il en eut toute telle assurance qu'il voulut, et parce qu'il se ressouvint de son humeur volage, il tascha de l'obliger par une promesse escrite de sa main, et la sceut tourner de tant de costez, qu'il en eut ce qu'il voulut, il s'en revint de ceste sorte vers moy, et me raconta tout ce qu'il avoit fait, horsmis

Signet[ 153 verso ] 1621 moderne  [253 verso sic 153 verso]

de ceste promesse : car connoissant l'humeur de Stelle, il se doutoit toujours qu'elle le tromperoit, et que s'il me parloit de ce papier, ce seroit m'y embarquer davantage, et puis plus de peine à me ramener : et tout cecy fut sans le sceu d'Aminthe, de laquelle plus que de nulle autre Stelle s'alloit cachant. Lors que j'eus receu une telle assurance de ce que je desirois le plus, apres en avoir remercié la Bergere, je commençay avec sa permission de donner ordre aux nopces, et ne faisois plus difficulté d'en parler ouvertement, quoy que Lysis me predit tousjours bien qu'en fin je serois trompé : Mais l'apparance du bien que nous desirons flatte de sorte que malaisément prestons nous l'aureille à qui nous dit le contraire : Ce pendant que ce mariage s'alloit divulgant. Semire, qui comme je vous ay dit, avoit quitté ceste recherche à cause de Lysis et de moy : estant piqué des discours qu'elle avoit tenus de luy, resolut pour faire paroistre le contraire, à quel η pris que ce fust de rentrer en ses bonnes graces, en dessein de la quitter par apres si effrontément qu'elle ne pûst plus dire que ceste separation procedast d'elle, il ne fallut pas y apporter beaucoup d'artifice, car son humeur changeante se laissa aisément aller à son naturel, et ainsi tout à coup la voila resoluë de me quitter pour Semire, comme peu auparavant elle avoit quitté Semire pour moy. Si n'estoit-elle pas sans peine, à cause de la promesse qu'elle avoit escritte, ne sçachant

Signet[ 154 recto ] 1621 moderne  [254 recto sic 154 recto]

comme s'en desdire. En fin le jour estant venu des nopces, où j'avois assemblé η la plus part de mes parents et amis, je m'en tenois si asseuré, que j'en recevois la resjouïssance η de tout le monde : mais elle qui pensoit bien ailleurs, lors que je n'estois attentif qu'à faire bonne chere à ceux qui estoient venuz, elle rompit tout à fait ce traitté, avec des excuses encores plus mal-basties que les premieres : dequoy je me sentis tant offensé, que partant de chez elle sans luy dire à-dieu : Je conceuz un si grand mespris de sa legereté que jamais depuis elle n'a peu rapointer avec moy.
  Or jugez mon pere, si j'ay occasion de me douloir d'elle, et si ceux qui le racontent à mon desavantage en ont esté bien informez. - A la verité, respondit Adamas, voila une femme indigne de ce nom, et m'estonne comme il est possible qu'en ayant tant trompez, il y en ait encor quelqu'un qui se fie en elle. - Encore ne vous ay-je pas tout raconté, reprit Corilas, car apres que chacun s'en fut allé horsmis Lysis, elle fit en sorte que Semire l'arresta jusques sur le soir. Cependant (comme je croy) qu'elle alloit cherchant quelque artifice pour ravoir sa promesse, parce qu'elle voyoit bien qu'il estoit du tout offensé contre-elle. En fin tout effrontément elle luy parla de ceste sorte : - Est-il possible Lysis, que vous ayez tellement perdu l'affection, que si souvent vous m'avez jurée, que vous n'ayez plus nulle volonté de me plaire ? - Moy, dit Lysis, le Ciel me

Signet[ 154 verso ] 1621 moderne  [254 verso sic 154 verso]

fasse plustost mourir. A ce mot quel η empeschement qu'elle y sceust mettre, il sortit dehors de la maison pour monter à cheval, mais elle l'atteignit assez pres de là, et luy prenant la main entre les siennes, la luy alloit serrant d'une façon que chacun eust jugé qu'il y avoit bien de l'Amour, et quoy qu'il fust tres-sçavant de son humeur, et de ses tromperies, si ne pût-il s'empescher, quoy qu'il ne creust point à ses flatteries, de s'y plaire, et considerant ses actions, fut contraint de luy dire : - Mon Dieu Stelle que vous abusez des graces dont le Ciel vous a esté sans raison prodigue ! Si ce corps enfermoyt un esprit qui eust quelque simpathie avec sa beauté, qui est-ce qui pourroit vous resister. Elle qui recognut quelle force avoient eu ses caresses, y adjousta tout l'artifice de ses yeux, toutes les menteries de sa parole, et toutes les malices de ses inventions, avec lesquelles elle le tourna de tant de costez, qu'elle le mit presque hors de luy mesme η : et puis elle usa de tels mots : - Gentil Berger s'il est vray que vous soyez ce Lysis, qui autrefois m'a tant affectionnée, je vous conjure par le souvenir de saison si heureuse pour moy, de vouloir m'escouter en particulier, et croyez que si vous avez eu quelque occasion de vous plaindre, je vous ferai paroistre, que ceste seconde faute, ou pour le moins que vous estimez telle, n'a esté commise que pour remedier à la premiere. A ces paroles Lysis fut vaincu : toutefois pour ne se montrer si foible, il luy respondit : [255 recto sic 155 recto] - Voiez vous

Signet[ 155 recto ] 1621 moderne

Stelle, combien vous estes esloignée de vostre opinion, tant s'en faut que je voulusse faire quelque chose qui vous plust, qu'il n'y a rien qui vous desplaise que je ne tasche de faire. - Puis qu'il n'y a point d'autre moyen, respondit la Bergere, revenez donc dans la maison pour me desplaire. - Avec ceste intention, respondit-il, je le veux : Ainsi donc ils rentrerent chez elle, et lors qu'ils furent pres du feu η elle reprit la parole de ceste sorte : - En fin Berger, il est impossible que je vive plus longuement avec vous et que je dissimule, il faut que du tout j'oste le masque à mes actions, et vous cognoistrez que ceste pauvre Stelle, que vous avez tant estimée volage, est plus constante que vous ne pensez pas, et veux seulement, quand vous le cognoistrez ainsi, que pour satisfaction des outrages que vous m'avez faits, vous confessiez librement que vous m'avez outragé. Mais dit-elle soudain, interrompant ce propos, qu'avez-vous fait de la promesse qu'autrefois vous avez euë de moy en faveur de Corilas, car si vous la luy avez donnée, cela seul peut interrompre nos affaires. Qui est ce qui en la place de Lysis n'eust creu qu'elle l'aimoit, et qui ne se fust laissé tromper comme luy, aussi ayant opinion qu'elle vouloit faire pour luy ce qu'elle m'avoit refusé. Il luy rendit sans difficulté ceste promesse qu'il avoit tousjours tenuë et fort chere, et fort secrette : aussi tost qu'elle l'eut, elle la deschira, et s'approchant du feu, luy en [255 verso sic 155 verso] fit un sacrifice : et puis se tournant au Berger,

Signet[ 155 verso ] 1621 moderne

elle luy dit en sousriant : - Il ne tiendra plus qu'à vous, gentil Berger, que vous ne poursuiviez vostre voyage, car il est des-ja tard. - O Dieux ! s'escria Lysis cognoissant sa tromperie : Est-il possible que jusques à trois fois j'aye esté déceu d'une mesme personne ? - Et quelle occasion, luy dit Stelle, avez-vous de dire que vous ayez esté trompé ? - Ah ! perfide et desloyalle, dit-il, ne venez-vous de me dire que vous me feriez paroistre que ceste derniere faute n'a esté faite que pour reparer la premiere, et que pour me monstrer que vous estiez constante, vous me descouvririez au nud vostre cœur et vos actions ? - Lysis, dit-elle, vous venez tousjours aux injures : si je ne vous ay jamais aimé ne suis-je constante à ne vous aimer point encores ? et ne vous fay-je voir quel est mon cœur : et à quoy tendent mes actions, puis qu'ayant eu ce que je voulois de vous, je vous laisse en paix ? Croyez que toutes les paroles que vous m'avez fait perdre depuis une heure en çà, n'estoient que pour recouvrer ce papier, et à ceste heure que je l'ay, je prie Dieu qu'il vous donne le bon soir. Quel estonnement pensez-vous, fut celuy du Berger ? Il fut si grand que sans parler, ny temporiser davantage, demy hors de soy, il s'en alla chez luy. Mais certes il a bien eu depuis occasion d'estre vengé, car Semire, comme je vous ay dit, qui avoit esté la cause de mon mal, ou plutost de mon bien (telle η puis-je nommer [256 recto sic 156 recto] ceste separation d'amitié), se ressentant encor offensé du premier mespris qu'elle avoit fait de luy, voyant ceste extréme legereté, et considerant que peut-

Signet[ 156 recto ] 1621 moderne

estre luy en pourroit elle faire encor de mesme, resolut de la prevenir, et ainsi l'ayant abusée, comme nous l'avions esté Lysis et moy, il rompit le traitté du mariage au milieu de l'assemblée qui en avoit esté
" faite, qui fit dire à plusieurs, que par les mesmes
" armes η dont l'on blesse, on en reçoit bien
souvent le supplice.
  Corilas finit de ceste sorte : Et Adamas se sousriant, luy dit : - Mon enfant, le meilleur conseil que je vous puisse donner en cecy, c'est de fuir la familiarité de ceste trompeuse, et pour vous deffendre de ses artifices, et contenter vos parents, qui desirent avec tant d'impatience de vous voir marié, lors que quelque bon party se presentera pour vous, recevez-le sans vous arrester à ces jeunesses d'Amour : car il n'y a rien qui vous puisse mieux garantir des finesses et surprises de ceste trompeuse, ny qui vous rende plus estimé parmy vos voisins, que de vous marier, non point par Amour, mais par raison. Celle-là estant une des plus importantes actions que vous puissiez jamais faire, et de laquelle tout l'heur et tout le malheur d'un homme peut despendre. A ce mot ils se separent, car il commençoit à se faire tard, et chacun prit le chemin de son logis.