Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1607 (édition anonyme), Première partie.
Bibliothèque Nationale de France, Ms. Rothschild-V, 2, 18 (1527), Site Richelieu
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p. 369 dans l'édition de Vaganay

Signet[ 306 recto ] 1621 moderne  [407 recto sic 307 recto]

LE
DIXIESME

LIVRE D'ASTRÉE.

  Avec ces discours, le Druide, et la Nymphe tromperent une partie du chemin, ayant esté et l'un et l'autre si attentif, que presque sans y penser, ils se trouverent aupres du Palais d'Isoure. Mais Adamas qui vouloit en toute façon remedier à ceste vie, ne pouvant luy en dire tout ce qu'il en avoit sur le cœur, faignit de desirer beaucoup de pouvoir servir Galathée. -Et si elle s'enquiert de vous, luy dit-il, comment j'ay receu le discours que vous m'en avez fait, gardez vous bien de dire, que j'aye rien trouvé mauvais, car il y faut pourvoir d'une autre façon, comme vous verrez que je feray, quand j'auray bien recognu toutes choses. Mais vous cependant. ma niece, pour la fin ressouvenezvous de vostre devoir,

Signet[ 306 verso ] 1621 moderne

et que ces amourachements sont honteux, et pour ceux qui en sont atteints, et pour ceux [407 verso sic 307 verso] qui les favorisent. Apres ils entrerent dans le Palais, à l'entrée duquel ils trouverent Sylvie qui les conduit où estoit Galathée : pour lors, elle se promenoit dans le plus proche jardin, cependant que Celadon reposoit : soudain qu'elle les apperceut, elle s'en vint à eux, et le Druide d'un genoüil en terre, la salüa en luy baisant la robbe, et de mesme Leonide, mais les relevant elle les embrassa tous deux, remerciant Adamas de la peine qu'il avoit prise de venir, et luy offrant de s'en revencher en toutes les occasions qu'il luy plairoit : - Madame, dit-il, tous mes services ne sçauroient meriter la moindre de ces belles paroles, je ne regrette seulement que ce qui se presente ne soit une preuve plus grande de mon affection, afin qu'en quelque sorte vous puissiez cognoistre, que si je suis vieilly sans vous avoir fait service, ce n'a pas esté faute de volonté, mais de n'avoir pas eu l'heur d'estre employé. - Adamas, respondit la Nymphe, les services que vous avez rendu à Amasis, je les tiens pour miens, et ceux que j'ay receuz de vostre niece, je les reçois comme de vous, par ainsi vous ne pouvez pas dire qu'en la personne de ma mere vous ne m'ayez beaucoup servie, et qu'en celle de vostre niece, vous n'ayez bien souvent esté employé. Quelquefois si je puis, je recognoistray ces services tous ensemble, mais en ce qui se presente à ceste heure, ressouvenez vous, que puis qu'il n'y a rien de plus douloureux

Signet[ 307 recto ] 1621 moderne

que les blessures qui sont aux parties plus sensibles, [408 recto sic 308 recto] que ayant η l'esprit blessé vous ne sçauriez jamais trouver occasion de me servir qui me fust plus agreable que celle-cy. Nous en parlerons à loisir, cependant allez vous reposer, et Sylvie vous conduira en vostre chambre, et Leonide me racontera quel a esté son voyage. Ainsi s'en alla le Druide : Et Galathée caressant Leonide plus que de coustume, luy demanda des nouvelles de son voyage, à quoy elle satisfit : - Mais, continua-elle, Madame, je loüe Dieu, que je vous retrouve plus joyeuse que je ne vous ay pas laissée. - Ma mie, luy dit la Nymphe, la guerison toute evidente de Celadon m'a rapporté ce bien, car il faut que vous sçachiez que vous ne fustes pas à une lieuë d'icy qu'il se resveilla sans fievre, et depuis est allé amandant de sorte, que luy mesme espere de se pouvoir lever dans deux ou trois jours. - Voila, respondit Leonide, les meilleures nouvelles qu'à mon retour j'eusse pû desirer, que si je les eusse sceuës à bonne heure, je n'eusse pas conduit ceans Adamas. - Mais à propos, dit Galathée, que dit-il de cet accident, car je m'assure que vous luy avez tout declaré. - Vous me pardorrez, Madame, dit Leonide, je ne luy ay dit, que ce que j'ay pensé ne luy pouvoir estre caché, lors qu'il seroit icy, il ne sçait que l'amitié que vous portez à Celadon, que je luy ay dit estre procedée de pitié, il cognoist fort bien ce Berger, et tous ceux de sa famille, et s'assure de luy pouvoir persuader tout ce qu'il luy plaira, et je croy, quant [408 verso sic 308 verso] à moy, si vous l'y employez qu'il vous servira,

Signet[ 307 verso ] 1621 moderne

mais il faudroit luy parler ouvertement. - Mon Dieu, dit la Nymphe, est-il possible ? je suis certaine que s'il l'entreprend, cet affaire ne peut reüssir qu'à mon contentement, car sa prudence est si grande, et son jugement aussi, qu'il ne peut que venir à bout de tout ce qu'il commencera. - Madame, dit Leonide, je ne vous parle point sans fondement, vous verrez si vous vous servez de luy ce qui en sera. Voyla la Nymphe la plus contente du monde, se figurant des ja au comble de ses desirs. Mais cependant qu'elles discouroient ainsi, Silvie et Adamas s'entretenoient de ce mesme affaire, car la Nymphe qui avoit beaucoup de familiarité avec le Druide, luy en parla dés l'abort tout ouvertement : luy qui estoit fort advisé, pour sçavoir si sa niece luy avoit dit la verité, la pria de luy raconter tout ce qu'elle en sçavoit. Sylvie qui vouloit en toute sorte rompre ceste pratique, le fit sans dissimulation, et le plus briefvement qu'il luy fut possible, de ceste sorte.

Signet[ 308 recto ] 1621 moderne  [409 recto sic 309 recto]


Histoire de

LEONIDE.

  Scachez que pour mieux vous faire entendre tout ce que vous me demandez, je suis contrainte de toucher des particularitez d'autre que de Galathée, et je le feray d'autant plus volontiers, qu'il est mesme à propos que pour y pourvoir à l'advenir, elles ne vous soient point cachées : C'est de Leonide dont je parle, de qui le destin semble l'avoir en ses desseins embroüillée d'ordinaire en ceux de Galathée : Ce que je vous en dis, n'est pas pour la blasmer, ou pour le publier : car le vous disant, je ne le croy moins secret η, que si vous ne l'aviez pas sceu : Il faut donc que vous sçachiez, qu'il y a fort long temps que la beauté et les merites de Leonide luy acquirent, avec une longue pratique, l'affection de Polemas, et parce que les merites de ce Chevalier ne sont point si petits, qu'ils ne puissent se faire recevoir en une ame bien née ; elle ne se contenta pas d'estre, mais voulut aussi aimer, toutefois elle s'y conduit avec tant de discretion, que Polemas mesme fut longuement sans en rien sçavoir : Je sçay que vous avez aimé, et que vous sçavez mieux que moy, combien malaisément se peut cacher Amour : Tant y a qu'en fin le [409 verso sic 309 verso] voile estant hors du visage de ceste prattique, et l'un et l'autre se cognut, et

Signet[ 308 verso ] 1621 moderne

Amant, et aimé, toutefois ceste amitié estoit si honneste, qu'elle ne leur avoit permis de se l'oser declarer. Il advint qu'au retour du sacrifice, où Amasis nous commanda toutes d'assister, parce que c'estoit un jour qu'elle avoit fort en honneur, pour estre celuy de son mariage avec Pymander, que revenant l'apares-disné dans les jardins de Montbrison, pour passer plus joyeusement ceste heureuse journée, elle et moy, pour nous garantir du Soleil, nous assismes sous quelques arbres, qui faisoient un agreable ombrage. A peine y estions nous bien assises, que Polemas se vint mettre parmy nous, faignant que ç'avoit esté par hazard qu'il nous eust rencontrées, quoy que j'eusse bien pris garde qu'il y avoit long temps qu'il nous accompagnoit de l'œil. Et parce que nous demeurions sans dire mot, et qu'il avoit la voix fort bonne, je luy dis, qu'il nous obligeroit fort s'il vouloit chanter. - Je le feray, dit-il, si ceste belle, monstrant Leonide, le me commande. - Un tel commandement, dit-elle, seroit une indiscretion, mais j'y employeray bien ma priere, et mesmes si vous avez quelque chose de nouveau. - Je le veux, respondit Polemas, et de plus vous assureray, que ce que vous orrez, n'a esté fait que durant le sacrifice, cependant que vous estiez en oraison. - Et quoy, luy dis-je, ma compagne est donc le sujet de ceste chanson ? - Ouy certes, me respondit-il, et j'en suis tesmoing, [410 recto sic 310 recto] et lors il commença de ceste sorte.

Signet[ 309 recto ] 1621 moderne


Stances

D'UNE DAME EN
DEVOTION. η

  Dans le Temple sacré, les grands Dieux adoroit
Celle que tous les cœurs adorent d'ordinaire :
Elle sans qui la grace au monde ne peut plaire,
Des yeux, et de la voix, des graces requeroit.

Et bien qu'elle voulust ses beaux yeux desarmer,
Et laisser de sa voix les apas et les charmes,
Ses beaux yeux et sa voix avoient de telles armes,
Qu'on ne pouvoit la voir, ny l'ouyr sans l'aimer.

Si quelquefois ses yeux d'un sainct zelle enflambez,
Vont mignardant le Ciel, toute ame elle mignarde,
Et si demy fermez en bas elle regarde,
O que leurs mouvements ont de traits desrobez !

Que si quelque souspir va du cœur s'esgarant,
Quand les douceurs du Ciel en esprit elle espreuve ;
O que cet air fuitif incontinant retreuve
D'autres souspirs esmeus d'un esprit differant !

O grand Dieu, disoit-elle, ayez pitié de moy !
Et mon desir alors s'efforçoit de luy dire :

[410 verso sic 310 verso]

Aye pitié de moy : qui la pitié desire,
Les effets de pitié doit ressentir en soy.

Signet[ 309 verso ] 1621 moderne

Sois pere, disoit-elle, et non juge en courroux :
Puis que tu veux, ô Dieu, que pere l'on t'appelle,
Sois ma Dame, disois-je, et non pas ma cruelle,
Puis que tant de beauté te rend Dame de tous.

Regarde ta bonté plutost que ta rigueur,
Quand tu veux chastier, disoit-elle, une offense.
Et moy je luy disois : - Et toy de mesme pense,
Qu'à tes yeux tant humains doit ressembler ton cueur.

  Souviens toy, disoit-elle ! ô grand Dieu, que je suis,
A toy dés ma naissance, et que toy seul j'adore :
- Et moy je suis à toy, luy disois-je, et encore,
Que toy seul en mes vœux adorer je ne puis.

  Mesure, disoit-elle, à l'Amour ta pitié :
Et lors elle tranchoit pour un temps son murmure.
Et moy je luy disois : - Et toy, belle, mesure
Ta pitié non à moy, mais à mon amitié.

Ses vœux furent receuz, et les miens repoussez :
Et toutefois les miens avoient bien plus de zelle :
Car de la seule foy les siens naissoyent en elle,
Moy je voyois la Saincte où les miens sont dressez.

Elle l'obtint en fin (mais qui peut refuser
Chose qu'elle demande) et j'en portay la peine :
Car depuis s'esloignant de toute chose humaine,
Elle ne me vid plus que pour me mespriser.

[411 recto sic 311 recto]

Est-ce ainsi, dis-je alors que l'on crie mercy,

Signet[ 310 recto ] 1621 moderne

Amoncelant sans fin l'outrage sur l'outrage ?
Si je faux, mes erreurs naissent de ton visage :
Car tes yeux trop aimez me l'ordonnent ainsi.

  Nous estions toutes demeurées fort attentifves, et peut-estre eussions sceu quelque chose davantage, n'eust esté que Leonide, craignant que Polemas ne declarast ce qu'elle nous vouloit cacher, soudain qu'il eut parachevé prit la parole. - Je gage, dit-elle, que je devineray pour qui elle a esté faite, et lors s'approchant à l'aureille, fit semblant de la luy nommer, mais en effet elle luy dit qu'il prist garde à ce qu'il diroit devant moy. Luy comme discret, se retirant, luy respondit : - Vous n'avez pas deviné, je vous jure que ce n'est pas pour celle que vous m'avez ditte. Je m'apperçeus alors, qu'elle se cachoit de moy, qui fut cause que faignant de cueillir quelques fleurs, je m'ostay d'aupres d'eux, et m'en allay d'un autre costé : non toutefois sans avoir l'œil à leurs actions. Or depuis Polemas mesme m'a raconté le tout, mais ç'a esté apres que son affection a esté passée, car tant qu'elle a continué, il n'a pas esté en mon pouvoir de le luy faire advoüer. Eux doncques estant demeurez seuls, reprindrent les brisées qu'ils avoient laissées, et elle fut la premiere qui luy parla : - Et quoy Polemas, dit-elle, vous vous joüez ainsi de vos amies ? Advoüez la verité, pour qui sont ces vers ? - Belle Nymphe, dit-il, en vostre ame [411 verso sic 311 verso] vous sçavez aussi bien pour qui ils sont que

Signet[ 310 verso ] 1621 moderne

moy. - Et comment ? dit-elle, me croyez-vous quelque devineuse ? - Ouy certes, respondit Polemas, et de celles qui n'obeïssent pas au Dieu qui parle par leur bouche, mais qui se font obeïr à luy. - Comment entendez-vous cet enigme ? dit la Nymphe. - J'entends, repliqua-il, qu'Amour parle par vostre bouche, autrement vos paroles ne seroient pas si pleines de feux et d'Amours, qu'elles pussent allumer en tous ceux qui les oyent des brasiers si ardants, et toutefois vous ne luy obeïssez point : encor qu'il commande que qui aime
" soit aimé, car toute desobeïssante, ceux qui
" meurent d'Amour pour vous, vous peuvent
bien ressentir belle, mais non jamais Amante, ny seulement pitoyable. J'en parle pour mon particulier, qui puis avec verité jurer n'y avoir au monde de beauté plus aimée que la vostre par moy. En disant ces paroles dernieres il rougit, et elle sousrit en luy respondant : - Polemas, Polemas, les vieux soldats par leurs playes montrent le tesmoignage de leur valeur, et ne s'en plaignent point, vous qui vous plaignez des vostres, seriez bien empesché de les monstrer, si Amour comme vostre general, pour vous donner digne salaire, demandoit de les voir. - Cruelle Nymphe, dit le Chevalier, vous vous trompez, car je luy dirois seulement : ô Amour ! Oste ce bandeau, et regarde les yeux de mon ennemie : Car, belle meurtriere, il n'auroit pas si tost ouverts les yeux, qu'il ressentiroit [412 recto sic 312 recto] les mesmes

Signet[ 311 recto ] 1621 moderne

playes que je porte au cœur, non point comme vous dittes en me plaignant, mais tant s'en faut en faisant ma gloire d'avoir un si digne blesseur : Par ainsi jugez que si Amour vouloit entrer en raison avec moy, je luy aurois plutost satisfait qu'à vous, car il en ressentiroit les mesmes blessures, et vous ne pouvez, dautant qu'un feu ne se peut brusler soy mesme. Si ne devez-vous pas encor qu'insensible à vos coups, l'estre à nos larmes, et où les larmes du merite ne peuvent resister, que celles de la pitié, pour le moins, ne rebouchent le tranchant de vos rigueurs, afin que comme l'on vous adore belle, on vous puisse loüer humaine. Leonide aimoit ce Chevalier, et toutefois ne vouloit pas qu'il le sceust encores ; de luy en oster tout espoir, elle craignoit de se l'oster à soy-mesme : Si bien qu'apres avoir pensé quelque temps, elle luy respondit : - Si vostre amitié est telle que vous la dittes, le temps m'en donnera plus de cognoissance que ces paroles trop bien dittes pour proceder d'affection, car à ce que j'ay ouy dire :
" l'affection ne peut estre sans passion, et la passion
" ne peut permettre à l'esprit un si libre discours :
" mais quand le temps m'en aura autant dit que
vous, vous devez croire, que je ne suis ny de pierre ny si mescognoissante, que vos merites ne me soient cognus, et que vostre amitié ne m'esmeuve : Jusques alors n'esperez de moy, que cela mesme que vous pouvez de mes compagnes en general. Le Chevalier luy

Signet[ 311 verso ] 1621 moderne

voulut [412 verso sic 312 verso] baiser la main de ceste grace, mais elle toute surprise, parce que Galathée la regardoit : - Chevalier, luy dit-elle, soyez discret, chacun a l'œil sur nous, si vous traittez de ceste sorte vous me perdrez. Et à ce mot elle se leva, et vint entre nous qui allions cueillant des fleurs. Voila la premiere ouverture qu'ils se firent de leurs volontez, qui donna occasion à Galathée de s'en mesler : Car elle s'estoit apperceuë de ce qui c'estoit passé au jardin, et elle qui dés longtemps avoit fait dessein d'acquerir Polemas, voulut le soir sçavoir ce qui s'estoit passé entre Leonide et luy, parce qu'elle s'est tousjours renduë fort familiere à vostre niepce, et qu'elle a tousjours monstré de la particulariser en ses secrets, la Nymphe n'osa luy nier entierement la verité de ceste recherche, il est vray qu'elle luy teut ce qui estoit de sa volonté propre, et sur ce discours Galathée voulut sçavoir les paroles particulieres qu'ils s'estoient tenuës, en quoy vostre niepce en partie satisfit, et en partie dissimula. Si est-ce que elle en dit assez pour accroistre de telle sorte le dessein de Galathée, que depuis ce jour elle resolut d'en estre aimée, et entreprit ceste œuvre avec tels artifices, qu'il estoit impossible qu'il advint autrement. Pour le commencement, elle deffendit à Leonide de continuer plus outre ceste affection, et qu'elle en tranchast toutes les racines, parce qu'elle sçavoit bien que Polemas avoit autre dessein, et que cela ne luy serviroit qu'à se faire mocquer.

Signet[ 312 recto ] 1621 moderne  [413 recto sic 313 recto]

Outre que si Amasis venoit à le sçavoir elle en seroit offensée. Leonide, qui n'a pas plus de malice qu'un enfant, receut les paroles de la Nymphe, comme de sa maistresse, sans penetrer au dessein qui les luy faisoit dire, et ainsi demeura quelques jours si retirée de Polemas, qu'il ne sçavoit à quoy il en estoit, et cela le
" rendoit plus ardant en ses services : Car c'est
" l'ordinaire de ces jeunes esprits, de rechercher
" et desirer avec plus de violence, ce qui leur
est le plus difficile : Et les continua de sorte, que Leonide avoit assez de peine à dissimuler le bien qu'elle luy vouloit : Aussi apres avoir quelque temps esté maistresse de ceste passion, il fallut en fin qu'à son tour la passion dominast de sorte, qu'alors Polemas cognut qu'il estoit aimé : mais voyez ce que l'Amour ordonne ! ce jeune Amant apres avoir trois ou quatre mois continué ceste recherche d'autant plus violemment, qu'il avoit peu d'assurance de la bonne volonté qu'il desiroit, aussi tost presque qu'il en est certain, ne voila pas
" qu'il ralentit ceste ardeur, et parce que la fortune
" et l'Amour quand ils commencent à
" descendre tombent tout à fait ; la Nymphe
ne se prit garde qu'elle demeura là seule en ceste affection : Il est vray que Galathée en fut en partie cause : car ayant dessein sur Polemas, elle usa de tel artifice, et se servit si bien, et de son authorité, et du temps, que l'on peut dire qu'elle le luy desroba insensiblement, parce que du temps qu'elle η le rudoyoit, Galathée le [413 verso sic 313 verso] favorisoit, et quand l'autre fuyoit sa compagnie,

Signet[ 312 verso ] 1621 moderne

celle-cy l'attiroit à la sienne, et cela continua si longuement et si ouvertement, que Polemas commença de tourner les yeux à elle, et peu apres le cœur les suivit, car se voyant favoriser d'une plus grande que celle qui le mesprisoit, il se blasmoit de le souffrir sans ressentiment, et de n'embrasser la fortune, qui toute riante le venoit rencontrer. Mais, ô sage Adamas, voyez quelle gratieuse rencontre a esté celle cy, et comme il a pleu à l'Amour de ce joüer de ces cœurs : Il y avoit quelque temps, que par l'ordonnance de Clidaman, Agis se rencontra serviteur de vostre niece, et cela comme vous sçavez, par l'élection de la fortune. Or quoy que ce jeune Chevalier ne se fust point donné à Leonide de sa deliberation, si consentit-il au don, et l'appreuva par les services que depuis il luy rendit, et qu'elle ne desagrea point à ce qu'elle monstroit en ses actions. Mais quand Polemas entreprit de la servir, Agis qui comme avaricieux avoit toujours les yeux sur son tresor, prit garde à l'Amour naissante de ce nouvel Amant, et quelquefois s'en plaignit à elle, mais la froideur de ses responses au lieu d'estaindre ses jalousies seulement, amortissoit peu à peu ses Amours, car considerant combien il y avoit peu d'assurance en son ame, il tascha de prendre une meilleure resolution, qu'il n'avoit pas fait par le passé, et ainsi pour ne voir un autre triompher de luy, il esleut plutost de s'esloigner. [414 recto sic 314 recto] Recepte, à ce que j'ay ouy dire, la meilleure

Signet[ 313 recto ] 1621 moderne

qu'une ame attainte de ce mal puisse faire pour
" s'en delivrer : Car tout ainsi que le commencement
" de l'Amour est produit par les yeux,
" il semble que celuy de son contraire le doive
" estre par le deffaut de la veuë, qui ne peut estre
" en rien tant qu'en l'absence, où l'oubly mesme
" ensevelit en ses tenebres les trop vives representations
de la chose aimée. Et certes qu'Agis parvint heureusement à son dessein, car à peine estoit-il entierement party, que l'Amour ausssi partit de son ame, y logeant en sa place le mespris de ceste ame volage. Et ainsi Leonide en ce nouveau dessein d'acquerir Polemas, perdit celuy qui des-ja estoit entierement à elle. Mais là ne s'arrestant pas les broüilleries d'Amour (car il voulut que Polemas ressentist aussi de son costé, ce qu'il faisoit endurer à la Nymphe) en ce mesme temps alloit naissant l'affection de Lindamor envers Galathée, qui eut si bonne fortune, que tout ainsi que Leonide avoit desdaigné Agis pour Polemas, et Polemas Leonide pour Galathée : de mesme Galathée desdaigna Polemas pour Lindamor. De dire les folies que l'un et l'autre ont faites, il seroit trop malaisé : Tant y a que Polemas se voyant en fin payé de la mesme monnoye dont il paya vostre niece, n'a pû pour cela perdre, ny l'esperance, ny l'Amour : au contraire a recherché toute sorte d'artifice pour rentrer en grace : mais jusques à ceste heure en vain, il est vray que s'il n'a pû obtenir rien de [414 verso sic 314 verso] plus avantageux, il a pour le moins fait en sorte, que celuy qui a esté

Signet[ 313 verso ] 1621 moderne

cause de son mal, n'a pas esté le possesseur de son bien, car soit par ses artifices, ou par la volonté des Dieux, qu'un certain devot Druide luy a declarée depuis quelque temps en ça, Lindamor n'est plus aimé, et semble qu'Amour ait pris dessein de ne laisser jamais en repos l'estomac de Galathée : la memoire de l'un n'estant si tost effacée en son ame, qu'une autre n'y prenne place, et nous voicy à ceste heure reduit à l'Amour d'un Berger, qui comme Berger peut en sa qualité meriter beaucoup, mais non point en celle de serviteur de Galathée, et toutefois elle en est si passionnée, que si son η mal eust continué, je ne sçay quelle elle fust devenuë : pouvant dire n'avoir jamais veu une telle curiosité, ny un si grand soing que celuy qu'elle a eu en son η mal. Mais ce n'est pas tout, il faut qu'en ce que je vay vous dire, ô sage Adamas, vostre prudence fasse paroistre un de ses traits. Vostre niece est tant esprise de Celadon, que je ne sçay si Galathée l'est davantage : là dessus la jalousie s'est meslée entre-elles, et quoy que j'aye tasché d'excuser, et de rabattre ces coups le plus qu'il m'a esté possible, si est-ce que je le desespere à l'advenir : C'est pourquoy je loüe Dieu de vostre venuë, car sans mentir je ne sçavois plus comme m'y conduire sans vous : vous m'excuserez bien si je vous parle ainsi franchement de ce qui vous touche, l'amitié que je vous porte à tous deux m'y contraint.

Signet[ 314 recto ] 1621 moderne  [415 recto sic 315 recto]

  Ainsi paracheva Silvie son discours avec tant de demonstration de trouver ceste vie mauvaise, qu'Adamas l'en estima beaucoup : et pour donner commencement, non point à la guerison du Berger, mais à celle des Nymphes, car c'estoit le mal le plus grand, Adamas luy dit ce qui luy sembloit plus à propos. - Quant à moy, dit-elle, je voudrois commencer à leur oster la cause de leur mal, qui est ce Berger, mais il le faut faire avec artifice : puis que Galathée ne veut point qu'il s'en aille. - Vous avez raison, respondit le Druide, mais en attendant que nous le puissions faire, il faut bien garder qu'il ne devienne amoureux d'
" elles : Car la jeunesse et la beauté ont une simpathie
" qui n'est pas petite, et ce seroit travailler
" en vain s'il venoit à les aimer. - O Adamas,
dit Silvie, si vous cognoissiez Celadon comme moy, vous n'auriez point ceste crainte, il est tant amoureux d'Astrée, que toute la beauté du monde hors la sienne ne luy peut plaire, et puis il est encor assez mal pour ne songer qu'à sa guerison. - Belle Silvie, respondit le Druide, vous parlez bien en personne qui ne sçait guiere d'Amour, et comme celle
" qui n'a encor senty ses forces. Ce petit Dieu η,
" dautant qu'il commande à toute chose, se
" mocque aussi de toute chose, si bien que
" quand il y a moins d'apparance qu'il doive
" faire un effet, c'est lors qu'il se plaist de faire
" cognoistre sa puissance ; ne vivez point vous
mesme si assurée, puis qu'il n'y a encor eu

Signet[ 314 verso ] 1621 moderne  [415 verso sic 315 verso]

nulle sorte de vertu qui se soit pû exempter de l'Amour : La chasteté η mesme ne l'a sceu faire, tesmoin Endimion. - Voy, dit incontinant Silvie, pourquoy, ô sage Adamas, m'allez-vous presageant un si grand desastre ? - C'est afin, dit-il, que vous vous armiez contre les forces de ce Dieu, de peur que vous laisant endormir de l'opinion de cet impossible, vous ne soyez surprise avant que de le sçavoir, car j'ay ouy dire que Celadon est si beau, si discret et si accomply, qu'il ne luy deffaut nulle des perfections qui font aimer, si cela est,
" il y a du danger : dautant que les trahisons
" d'Amour sont si difficiles à descouvrir, qu'il
" n'y en a eu encor un seul qui l'ait pû faire.
- Laissez m'en la peine, dit-elle, et voyez seulement ce que vous voulez que je fasse en cet affaire dont nous avons discouru. - Il me semble, dit le Druide, qu'il faut que ceste guerre se fasse à l'œil, et quand j'auray veu comme va le monde, nous disposerons des affaires au moins mal qu'il nous sera possible, et cependant tenons nostre dessein secret. Là dessus Silvie le laissa reposer, et vint retrouver Galathée, qui avec Leonide estoit pres du lit de Celadon, car ayant sceu qu'il estoit esveillé, elles n'avoient pû ny l'une ny l'autre retarder davantage de le voir. Les caresses qu'il fit à Leonide ne furent pas petites, car pour la courtoisie dont elle l'obligeoit, il l'aimoit et estimoit beaucoup, quoy que l'humeur de Silvie luy pleust davantage. Peu apres ils entrerent [416 recto sic 316 recto] en discours d'Adamas,

Signet[ 315 recto ] 1621 moderne

loüant sa sagesse, sa prudence et sa bonté : surquoy Celadon s'enquit si ce n'estoit pas cestuy-cy qui estoit fils du grand Pelion, duquel il avoit ouy dire tant de merveilles. - C'est luy-mesme, respondit Galathée, qui est venu expres pour vostre mal. - O Madame, respondit le Berger, qu'il seroit bon medecin s'il le pouvoit guerir, mais j'ay opinion que quand il le cognoistra, il desespera plutost de mon salut, qu'il n'osera pas en entreprendre la cure. Galathée croyoit qu'il parlast du mal du corps. - Mais, dit-elle, est-il possible que vous croyez d'estre encor malade ? Je m'assure que si vous voulez vous y ayder, qu'en deux jours vous sortirez du lict. - Peut-estre, Madame, respondit
" Leonide, ne sera-il pas guery pour cela : car
" quelquefois nous portons le mal si caché, que
" nous mesmes n'en sçavons rien, qu'il ne soit
en son extréme. Leur discours eust duré davantage, n'eust esté que le Druide les vint trouver, afin de voir ce qui seroit necessaire pour son dessein : il le trouva assez bien disposé pour le corps, car le mal avoit passé sa furie, et venoit sur le declin : mais quand il luy eut parlé, il jugea son esprit beaucoup plus malade, toutefois sçachant bien qu'où
" il y a plusieurs maux, il faut tousjours donner
" remede à celuy qui est le plus prest à faire plus
" de mal : il resolut de commencer sa guerison
par celle de Galathée, qui ne se pouvait qu'avec l'esloignement du Berger. En ce dessein,

Signet[ 315 verso ] 1621 moderne  [416 verso sic 316 verso]

le soir que toutes les Nymphes estoient retirées, il prit garde quand Meril n'y estoit point, et ayant fermé les portes, il luy parla de ceste sorte. - Je croy Celadon, que vostre estonnement n'a pas esté petit, de vous voir tout à coup eslevé à une si bonne fortune que celle que vous possedez, car je m'assure qu'elle est du tout outre vostre esperance, puis qu'estant nay ce que vous estes, c'est à dire Berger, et nourry entre les vilages, vous vous voyez maintenant chery des Nymphes, caressé et servy, je ne diray pas des Dames, qui ont accoustumé d'estre commandées η : mais de celle qui commande absolument sur toute ceste contrée. Fortune à la verité que les plus grands ont desirée, mais que personne encore n'a pû attaindre que vous. Dont vous devez loüer les Dieux, et leur en rendre grace, afin qu'ils la vous continuent. Adamas luy parloit ainsi, pour le convier à luy dire la verité de son affection, luy semblant que par ce moyen η, monstrant de l'approuver, il le feroit beaucoup mieux descouvrir. A quoy le Berger respondit avec un grand souspir : - Mon pere, si celle-cy est une bonne fortune, il faut donc que j'aye le goust dépravé, car je ne ressentis de ma vie de plus fascheux abcsinthes que ceste Fortune que vous nommez bonne, m'a fait gouster depuis que je suis en l'estat où vous me voyez. - Et comment, adjousta le Druide, pour mieux couvrir sa finesse, est-il possible que vous ayez si peu de cognoissance de vostre

Signet[ 316 recto ] 1621 moderne  [417 recto sic 317 recto]

bien, que vous ne voyez à quelle grandeur ce rencontre vous esleve ? - Helas ! respondit Celadon, c'est ce qui me menace d'une plus haute cheutte. - Quoy, vous craignez, luy dit Adamas, que ce bon heur ne vous dure pas ? - Je crains dit le Berger, qu'il dure plus que je ne le desire : mais pourquoy est-ce que nos brebis s'estonnent, et meurent quand elles sont longuement dans une grande eau, et que les poissons s'y plaisent, et nourrissent ? - Parce, respondit le Druide, que c'est contre leur naturel. - Et croyez vous, mon pere, luy repliqua-il, qu'il le soit moins contre celuy d'un Berger, de vivre parmy tant de Dames ? je suis nay Berger, et dans les vilages, et rien qui ne soit de ma condition ne me peut plaire. - Mais est-il possible, adjousta le Druide, que l'ambition qui semble estre née avec l'homme, ne vous puisse point sortir de vos bois, ou que la beauté dont les attraits sont si forts pour un jeune cœur, ne puisse vous divertir de vostre premier dessein ? - L'ambition que chacun doit avoir, respondit le Berger, est de bien faire ce qu'il doit faire, et en cela estre le premier entre ceux de sa condition, et la beauté que nous devons regarder, et qui nous doit attirer, c'est celle-là que nous pouvons aimer, mais non pas celle que nous devons reverer, et ne voir qu'avec les yeux du respect. - Pourquoy, dit le Druide, vous figurez vous qu'il y ait quelque grandeur entre les hommes, où le merite, et la vertu ne puissent arriver ? - Parce, respondit-il,

Signet[ 316 verso ] 1621 moderne  [417 verso sic 317 verso]

que je sçay que toutes choses doivent se contenir dans les termes où la nature les a mises, et que comme il n'y a pas apparance qu'un rubis pour beau, et parfait qu'il soit, puisse devenir un Diamant, que celuy aussi qui espere de s'eslever plus haut, ou pour mieux dire de changer de nature, et se rendre autre chose que ce qu'il estoit, pert en vain, et le temps et la peine. Alors le Druide, estonné des considerations de ce Berger, et bien aise de le voir tant esloigné des desseins de Galathée, reprit la parole de ceste sorte. - Or mon enfant, je loüe les Dieux de trouver en vous tant de sagesse, et vous assure que tant que vous vous conduirez ainsi, vous dorrez occasion au ciel de vous continuer toute sorte de felicité. Plusieurs emportez de leur vanité sont sortis d'eux mesmes sur des esperances encores plus vaines que celles que je vous ay proposées : Mais que leur en est-il advenu ? Rien, sinon apres une longue et incroyable peine, avoïr un tres-grand repentir de s'y estre si long temps abusez. Vous devez remercier le ciel, qui vous a donné ceste cognoissance avant que vous ayez occasion d'avoir leur repentir, et faut que vous le requeriez qu'il la vous conserve, afin que vous puissiez continuer en la tranquilité, et en la douce vie où vous avez vescu jusques icy. Mais puis que vous n'avez point dessein à ces grandeurs ny à ces beautez, qu'est-ce donc, ô Celadon, qui vous peut arrester parmy elles ? - Helas, respondit le Berger, c'est la seule volonté

Signet[ 317 recto ] 1621 moderne

de Galathée, qui me retient presque [418 recto sic 318 recto] comme prisonnier. Il est bien vray que si mon mal me l'eust permis, j'eusse essaié en toute façon de m'eschapper, quoy que j'en recognoisse l'entreprise bien difficile, si je ne suis aydé de quelqu'un. Car Galathée me tient de si court, et les Nymphes quand elle n'y est pas, et le petit Meril quand les Nymphes n'y peuvent demeurer, que je ne sçaurois tourner le pied, que je ne les aye à mes costez. Et lors que j'en ay voulu parler à Galathée, elle s'est mise aux reproches contre moy, avec tant de colere, qu'il faut advoüer que je n'ay osé luy en parler depuis : mais ce sejour m'a de sorte esté ennuyeux que je l'accuse principalement de ma maladie. Que si vous avez jamais eu compassion d'une personne affligée, mon pere, je vous adjure par les grands Dieux que vous servez si dignement, par vostre bonté naturelle, et par la memoire honorable de ce grand Pelion vostre pere, de prendre pitié de ma vie, et joindre vostre prudence à mon desir, afin de me sortir de ceste fascheuse prison : car telle puis-je dire la demeure que je faits en ce lieu. Adamas tres-aise d'ouïr l'affection dont il le supplioit, l'embrassa, et le baisa au front, et puis luy dit : - Ouy mon enfant, soyez assuré que je feray ce que vous me demandez, et qu'aussi tost que vostre mal le vous permettra, je vous redorray vostre liberté, continuez

Signet[ 317 verso ] 1621 moderne

seulement en ce dessein, et vous guerissez. Et apres plusieurs autres discours, il le laissa, mais avec tant de contentement, que [418 verso sic 318 verso] si Adamas le luy eust permis, il se fust levé à l'heure mesme.
  Cependant Leonide, qui ne vouloit laisser Galathée plus long temps en l'erreur où Climanthe l'avoit mise, le soir qu'elle vid Sylvie et le petit Meril retirez, et elle seule dans la chambre, elle se mit à genoux devant son lit, et apres luy avoir rendu conte bien au long de tout son voyage, elle continua : - ô Madame, que j'ay appris de nouvelles en ce voyage ! et des nouvelles qui vous touchent, et ne voudrois pas, pour quoy que ce fust, ne les avoir sceuës, pour vous destromper. - Et qu'est-ce, respondit la Nymphe : - C'est, adjousta Leonide, qu'il vous a esté fait la plus fine meschanceté que jamais Amour inventast, et me semble que vous ne devez point regretter mon voyage, quand je n'y eusse rien fait qu'apprendre ce que je vas vous dire. Ce Druide, qui est cause que vous estes icy, est le plus meschant homme, et le plus ruzé qui se meslast jamais de tromper quelqu'un, et lors elle desduit d'un bout à l'autre ce qu'elle avoit ouy de la bouche mesme de Climanthe, et de Polemas, et que tout cet artifice n'avoit esté inventé que pour deposseder Lindamor, et remettre Polemas en sa place. Au commencement la Nymphe demeura un peu interditte : en fin l'Amour du Berger qui la flattoit, luy persuada qu'elle parloit avec dessein de la divertir de l'amitié du Berger, afin de le mieux posseder. De sorte qu'elle ne creut rien de

Signet[ 318 recto ] 1621 moderne

ce qu'elle luy [419 recto sic 319 recto] disoit, tant s'en faut le mit en risée, et seulement luy dit : - Leonide, allez vous coucher, peut-estre vous leverez vous demain plus fine, et alors vous sçaurez mieux desguiser vos artifices, et à ce mot se tourna de l'autre costé en sousriant : ce qui offensa de sorte Leonide, qu'elle resolut à quel η prix que ce fust, de mettre Celadon en liberté. Et en ce dessein, le soir mesme vint trouver son oncle, auquel elle tint tel langage. - Puis que vous voyez, mon pere, que Celadon se porte si bien, que voulez vous qu'il fasse icy plus longuement, je ne vous ay point caché ce qui est de la volonté de Galathée. Jugez quel mal il en peut advenir. J'ay voulu destromper la Nymphe de ce que cet imposteur de Climanthe luy a persuadé, mais elle est tant acquise à Celadon, que tout ce qui l'en veut retirer luy est ennemy declaré, de sorte que pour le plus seur il me semble qu'il seroit à propos de faire sortir ce Berger de ceans, ce qui ne se peut sans vous, car la Nymphe à l'œil sur moy de telle sorte, que je ne puis tourner un pied qu'elle n'y prenne garde, et qu'elle ne me soupçonne. Adamas demeura un peu estonné d'oüir sa niece parler ainsi, et eut opinion qu'elle eust peur qu'il se fust apperceu de la bonne volonté qu'elle portoit au Berger, et qu'elle voulust le prevenir. Toutefois jugeant que pour couper les racines de ces Amours, le meilleur moyen estoit d'en esloigner Celadon, il dit à sa niece, pour mieux descouvrir son artifice,

Signet[ 318 verso ] 1621 moderne  [419 verso sic 319 verso]

qu'il desiroit ce qu'elle disoit sur toute chose, mais qu'il n'en sçavoit trouver le moyen. - Le moyen, dit-elle, est le plus aisé du monde : ayez seulement un habit de Nymphe, et l'en faittes vestir, il est jeune et n'a encor point de barbe, par ceste ruze, il pourra sortir sans estre cognu, et sans qu'on sçache qui luy a aidé, et ainsi Galathée ne sçaura à qui s'en prendre. Adamas trouva ceste invention bonne, et pour l'executer plutost, resolut à l'heure mesme, que le matin il iroit querir un habit, sous pretexte de chercher des remedes pour guerir du tout le Berger, faisant entendre à Galathée, qu'encore que le Berger fust hors de fievre, qu'il n'estoit pas hors du danger de la recheute, et qu'il y falloit pourvoir avec prudence, et communiqua ce dessein à Sylvie qui l'approuva fort, pourveu qu'il ne tardast pas beaucoup à revenir. A peine Celadon estoit bien esveillé, que Galathée, et Leonide entrerent dans la chambre sous pretexte de sçavoir comme il se portoit, et en mesme temps Adamas, qui cognut bien voyant une si grande vigilance en ces Nymphes, que tout retardement estoit dangereux, et apres avoir demandé à Celadon de son mal quelques choses ordinaires, il s'approcha de luy, et se tournant à la Nymphe luy dit qu'elle luy permist de s'enquerir de quelques particularitez qu'il n'oseroit luy demander devant elle. Galathée qui croyoit que ce fust de sa maladie, se recula, et donna lieu à Adamas de

Signet[ 319 recto ] 1621 moderne  [420 recto sic 320 recto]

faire entendre au Berger son dessein, luy promettant de revenir dans deux ou trois jours au plus tard. Le Berger l'en conjura par toutes les plus fortes prieres qu'il pût, cognoissant bien que sans luy ceste prison dureroit encores longuement. Apres l'en avoir assuré, il tira à part Galathée, et luy dit que le Berger pour ceste heure se portoit bien, mais comme il luy avoit des-ja dit, il estoit à craindre qu'il ne retombast, et qu'il estoit necessaire de prevenir le mal, qu'à ceste cause il vouloit aller querir ce qui luy estoit necessaire, et qu'il reviendroit aussi tost qu'il l'auroit recouvré. La Nymphe fut tres-aise de cecy, car d'un costé elle desiroit la guerison entiere du Berger, et de l'autre la presence du Druide commençoit de l'importuner, prevoyant qu'elle ne pourroit vivre si librement avec son aimé Celadon qu'auparavant, il cognut bien quel estoit son dessein, toutefois il n'en fit point de semblant, et incontinent apres le disner se mit en chemin, laissant les trois Nymphes bien en peine, car chacune avoit un dessein different, et toutes trois voulant en venir à bout, il estoit necessaire qu'elles se trompassent bien finement. Cela estoit cause que le plus souvent elles estoient toutes trois autour de son lit, mais Sylvie plus que toutes les autres, afin d'empescher qu'elles ne luy pussent parler en particulier. Si ne pût-elle faire si bon guet, que Leonide ne prist le temps de luy dire la resolution qu'elle avoit prise avec son oncle,

Signet[ 319 verso ] 1621 moderne  [420 verso sic 320 verso]

et puis elle continua. - Mais dittes la verité Celadon, vous estes encor si mescognoissant, que quand vous aurez reçeu ce bon office de moy, vous ne vous en ressouviendrez non plus, que vous voyez à ceste heure l'amitié que je vous porte. Pour le moins ayez memoire des outrages que Galathée me fait à vostre occasion, et si l'Amour qui en tout autre merite un
" autre Amour, ne peut naissant en moy produire
" le vostre, que j'aye ce contentement d'oüIr
une fois de vostre bouche, que l'affection d'une Nymphe telle que je suis, ne vous est point des-agreable. Celadon qui avoit des-ja bien recognu ceste naissante amitié, eust desiré de la faire mourir au berceau, mais craignant que le dépit qu'elle en concevroit, ne luy fist produire des effets contraires à la resolution qu'elle avoit prise avec son oncle, il fit dessein de luy donner quelques paroles pour ne la perdre entierement, et ainsi il luy respondit. - Belle Leonide, quelle opinion auriez vous de moy, si oubliant Astrée, que j'ay si longuement servie, je commençois une nouvelle amitié ? Je vous parle librement, car je sçay bien que vous n'ignorez pas quel je suis. - O Celadon, respondit Leonide, ne vous cachez point de moy, je sçay autant de vos affaires, que vous mesmes. - Donc, belle Nymphe, repliqua le Berger, si vous les sçavez, comment voulez vous que je puisse forcer cet Amour, qui a tant de force en mon ame, que ma vie, et ma volonté en dependent, Mais puis que

Signet[ 320 recto ] 1621 moderne  [421 recto sic 321 recto]

vous sçavez qui je suis, lisez en mes actions passées, et voyez que c'est qui me reste pour vous satisfaire, et dittes moy ce que vous voulez que je fasse. Leonide, à ce discours ne pût cacher ses larmes, toutefois comme sage qu'elle estoit, apres avoir consideré combien elle s'offensoit à vivre de ceste sorte, et combien elle travailloit vainement, elle resolut d'estre maistresse de ses volontez : Mais dautant que c'estoit une œuvre si difficile, qu'elle n'y pouvoit parvenir tout à coup, il fallut que le temps luy servist de preparer ses humeurs, pour estre plus capables à recevoir les conseils de sa prudence. Ainsi donc rompant le silence, enquoy ceste pensée l'avoit quelque temps retenue, elle luy dit : - Berger, je ne puis à cet heure prendre la resolution qui m'est necessaire, il faut que pour avoir assez de force, j'aye du loisir à ramasser les puissances de mon ame, qui se sont en divers desseins esgarées, mais qu'il vous resouvienne de l'offre que vous m'avez faicte, car je pretends de m'en prevalloir. Leur discours eust continué davantage si Sylvie ne l'eust interrompu, qui s'adressant à Leonide : - Vous ne sçavez pas, dit-elle, ma sœur, que Fleurial vient d'arriver, et a si surpris la garde de la porte, qu'il a plutost esté pres de Galathée, que nous ne l'ayons sceu, il luy a donné des lettres, et ne sçay d'où elles viennent, sinon qu'il faut que ce soit de bon lieu, car elle a changé de couleur deux ou trois fois. Leonide incontinent se douta que ce [421 verso sic 321 verso] fust de Lindamor, qui fut cause qu'elle laissa le Berger avec Sylvie,

Signet[ 320 verso ] 1621 moderne

et alla vers Galathée le sçavoir assurément.
  Sylvie alors se voyant seule avec luy, commença de l'entretenir avec tant de courtoisie, que s'il y eust eu en ce lieu-là quelque chose propre à luy donner de l'Amour, ç'eust
" esté elle sans doute. Et voyez comme Amour
" se plaist à contrarier nos desseins ! Les autres
" deux Nymphes par tous artifices recherchent
de luy en donner, et ne peuvent, et celle-cy qui ne s'en soucie point, attaint plus pres du
" but que les autres, par là on peut cognoistre
" combien l'Amour est libre, puis que mesme
" il ne veut estre obligé de sa naissance à autre
qu'à ce qui luy plaist. Cependant que Celadon estoit sur ceste mesme pensée. Sylvie qui n'alloit recherchant que les occasions de le mettre en discours, parce qu'elle se plaisoit bien fort en sa conversation, et à l'ouïr parler, luy dit : - Vous ne sçauriez croire, Berger, combien ce rencontre de vous avoir cognu, me rapporte de plaisir, et vous jure, que dor en là, si Galathée m'en croit, tant que son frere sera hors de ses païs, nous aurons plus souvent vostre pratique : car à ce que je vois, par l'experience de la vostre, il y doit avoir beaucoup de contentement entre vous, puis que vous estes exempts des ambitions, et par consequent des envies, et que vous vivez sans artifice, et sans mesdisance, qui sont les quatre pestes de la vie que nous faisons. - Belle Sylvie, [422 recto sic 322 recto] respondit le Berger, tout ce que vous

Signet[ 321 recto ] 1621 moderne

dittes est plus que veritable, si nous estions hors du pouvoir de l'Amour, mais il faut que vous sçachiez, que les mesmes effets que l'ambition produit aux courts, l'Amour le fait naistre en nos vilages, car les envies d'un rival ne sont point moindres que celles d'un courtisan, et les artifices des Amants, et des Bergers ne cedent en rien aux autres, et cela est cause que les mesdisans se retiennent entre nous la mesme authorité d'expliquer comme bon leur semble nos actions, aussi bien qu'entre vous. Il est vray que nous avons un advantage, qu'au lieu de deux ennemis que vous avez, qui est l'Amour, et l'ambition, nous n'en avons qu'un, et de là vient qu'il y en a quelques particuliers entre nous, qui se peuvent dire heureux, et point comme je crois entre les courtisans, car ceux qui n'aiment point, n'esvitent pas les alleichements de l'ambition, et qui n'est point ambitieux n'aura pas pour cela l'ame gelée, pour resister aux flames de tant de beaux yeux ; où n'ayant qu'un ennemy, nous pouvons plus aisément luy resister, comme Sylvandre a fait jusques icy : Berger à la verité remply de beaucoup de perfections, mais plus heureux encores le peut on dire sans l'offenser, que parfait ; car quoy que cela puisse en quelque sorte proceder de sa sagesse, si est-ce que je tiens, que c'est un grand heur de n'avoir jusques icy rencontré beauté qui luy ait pleu, et n'ayant point trouvé ceste beauté [422 verso sic 322 verso] qui attire, il n'a jamais eu familiarité avec

Signet[ 321 verso ] 1621 moderne

aucune Bergere, qui est cause de le conserver en sa liberté, parce que je croy quant à moy,
" si l'on n'aime point ailleurs, qu'il soit
" impossible de pratiquer longuement une beauté
" bien aimable sans l'aimer. Sylvie luy respondit : - Je suis si peu sçavante en ceste science, qu'il faut que je m'en remette à ce que vous en dittes, si crois-je toutefois, qu'il faut que ce soit autre chose que la beauté qui fasse aymer, autrement une ame qui le seroit de l'un, le devroit estre de tous. - Il y a respondit le Berger plusieurs responses à ceste opposition. Car
" toutes beautez ne sont pas veuës d'un mesme œil,
" dautant que tout ainsi qu'aux couleurs vous voyez
une Bergere qui en cherira une, qu'une autre abhorrera : de mesme des beautez, tous les yeux ne les jugent η pas semblables, outre qu'aussi
ces belles ne voyent pas chacun d'un mesme œil, et tel leur plaira, à qui elles tascheront de plaire, et tel au rebours, à qui elles essayeront de se rendre des-agreables. Mais outre toutes ces raisons il me semble que celle de Sylvandre encores est tres bonne : Quand on luy demande, pourquoy il n'est point amoureux, il respond qu'il n'a pas encor trouvé son aymant η : et que quand il le trouvera, il sçait bien qu'infailliblement il faudra qu'il ayme comme les autres. - Et, respondit Sylvie, qu'entend-il par cet aimant ? - Je ne sçay, repliqua le Berger, si je sçauray bien le vous desduire, car il a fort estudié, et entre nous, nous le tenons pour homme

Signet[ 322 recto ] 1621 moderne  [423 recto sic 323 recto]

tres-entendu. Il dit que quand le grand Dieu forma toutes nos ames, il les toucha chacune avec une piece d'aimant, lesquelles il mit dans un lieu à part, et que de mesmes celles des femmes apres les avoir touchées, il les serra en un autre magazin separé : Que depuis quand il envoye les ames dans les corps, celles des femmes il les meine où sont les pierres d'Aymant qui ont touché celles des hommes, et celles des hommes à celles des femmes, et leur en fait prendre à chacune une. S'il y a des larronnesses, elles en prennent plusieurs pieces qu'elles cachent, que depuis aussi tost que l'ame est dans le corps, et qu'elle rencontre celle qui a son aymant, il luy est impossible qu'elle ne l'aime, que d'icy viennent tous les effets de l'Amour, car celles qui sont aymées de plusieurs, c'est qu'elles ont esté larronnesses, et en ont pris plusieurs pieces, celles qui ayment une personne qui ne les ayme point, c'est que celuy-là a son aymant, et non pas luy le sien. On luy fit plusieurs oppositions, quand il disoit ces choses, mais il respondoit fort bien à toutes, entre autres je luy dis : - Mais que veut dire que quelquefois un Berger aymera plusieurs Bergeres. - C'est, dit-il, que la piece d'aymant qui le toucha, estant entre les autres, lors que Dieu les mesla, se cassa, et estant en diverses pieces, tous ceux qui en ont, attirent ceste ame. Mais aussi prenez garde que ces personnes qui sont

Signet[ 322 verso ] 1621 moderne

esprises de diverses Amours, n'aiment pas [423 verso sic 323 verso] beaucoup. C'est d'autant que ces petites pieces n'ont pas tant de force qu'estant unies. De plus il disoit que d'icy venoit, que nous voyons bien souvent des personnes en aymer d'autres qui à nos yeux n'ont rien d'aimable, que d'icy procedoient aussi ces estranges Amours qui quelquefois faisoient, qu'un Gaulois nourry entre toutes les plus belles Dames, viendra à aymer une barbare estrangere. Il y eut Diane qui luy demanda qu'il diroit de ce Tymon Athenien, qui n'aima jamais personne, et que jamais personne n'aima. - L'Aymant, dit-il, de celuy-là, ou estoit encor dans le magazin du grand Dieu, quand il vint au monde, ou bien celuy qui l'avoit pris mourut au berceau, ou avant que ce Tymon fust nay, ou en âge de cognoissance. De sorte que depuis, quand nous voyons quelque Berger ou Bergere sans estre aymez, nous disons que son aymant avoit esté oublié. - Et que disoit-il, dit Sylvie, sur ce que personne n'avoit aimé Tymon ? - Que quelquefois, respondit Celadon, le grand Dieu contoit les pierres qui luy restoient, et trouvant le nombre failly, à cause de celles que quelques ames avoient prise de plus, comme je vous ay dit, afin de remettre les pieces en leur nombre esgal, les ames qui alors se rencontroient pour entrer au corps, n'en emportoient point, que de là venoit que nous voyons quelquefois des Bergeres assez

Signet[ 323 recto ] 1621 moderne

accomplies, qui sont si défavorisées, que personne ne les ayme. [424 recto sic 324 recto] Mais le gratieux Corilas luy fit une gratieuse demande, et selon ce qui le touchoit pour lors. - Que veut dire qu'ayant aimé longuement une personne, on vient à la quitter, et à en aimer une autre ? A cela respondit Sylvandre que la piece d'aymant de celuy qui venoit à se changer, avoit esté rompuë, et que celle qu'il avoit aymée la premiere en devoit avoir une piece plus grande que l'autre, pour laquelle il la laissoit, et que tout ainsi que nous voyons un fer entre deux calamites, se laisser tirer à celle qui a plus de force ; que de mesme l'ame se laisse emporter à sa plus forte partie. - Vrayement, dit Sylvie, ce Berger doit estre gentil d'avoir de si belles conceptions, mais dittes moy je vous supplie, qui est-il ? - Il seroit bien mal aysé que je le vous disse, respondit Celadon : car luy mesme ne le sçait pas ; toutefois nous le tenons pour estre de bon lieu, et cela selon le jugement que nous faisons de ses bonnes qualitez, car il faut que vous sçachiez qu'il y a quelques annees qu'il vint habiter en nostre village avec fort peu de moyens, et sans cognoissance, sinon qu'il disoit venir du Lac de Leman, où il avoit esté nourry petit enfant. Si est ce que depuis qu'il a esté cognu, chacun luy a aydé, outre qu'ayant la cognoissance des herbes, et du naturel des animaux, le bestail augmente de sorte entre ses mains, qu'il n'y a celuy qui ne desire de luy en remettre, desquels il rend à chacun

Signet[ 323 verso ] 1621 moderne

si bon conte, [424 verso sic 324 verso] qu'outre le profit qu'il y fait, il n'y a celuy qui ne l'ait tousjours gratifié de quelque chose, de façon qu'à cet heure il est à son aise, et se peut dire riche, car, ô belle Nymphe, il ne nous faut pas beaucoup pour nous rendre tels, dautant que la nature estant contente de peu de chose, nous qui ne recherchons que de vivre selon elle, sommes aussi tost riches que contents, et nostre contentement estant facile à obtenir, nostre richesse incontinent est acquise. - Vous estes, dit Sylvie, plus heureux que nous, mais vous m'avez parlé de Diane, je ne la cognois que de veuë η, dittes moy je vous supplie qui est sa mere. - C'est Bellinde, respondit-il, femme du sage Celion, qui mourut assez jeune. - Et Diane, dit Sylvie, qui est elle, et quelle est son humeur. - C'est luy respondit Celadon, une des plus belles Bergeres de Lignon, et si je n'estois partial pour Astrée, je dirois que c'est la plus belle, car en verité outre ce qui se voit à l'œil, elle a tant de beautez en l'esprit, qu'il n'y a rien à redire ny à desirer. Plusieurs fois nous avons esté trois ou quatre Bergers ensemble à la considerer, et ne sçavoir quelle perfection luy souhaitter qu'elle n'eust. Car encor qu'elle n'aime rien d'Amour, si ayme-elle toute vertu d'une si sincere volonté qu'elle oblige plus de ceste sorte, que les autres par leurs violentes affections. - Et comment, dit Sylvie, n'est-elle point servie de plusieurs. - La tromperie, respondit Celadon, que le pere de Filidas luy a faitte,

Signet[ 324 recto ] 1621 moderne  [425 recto sic 325 recto]

a empesché que cela n'a point esté encore, et à la verité ce fut bien la plus insigne dont j'aye jamais ouy parler. - Si ce ne vous estoit de la peine, adjousta Silvie, je serois bien aise de l'entendre de vous, et aussi de sçavoir qui estoit ce Celion, et ceste Bellinde. - Je crains, respondit le Berger, que le discours n'en soit si long qu'il vous ennuye. - Au contraire, dit la Nimphe, nous ne sçaurions mieux employer le temps, cependant que Galatheé lira les lettres qu'elle vient de recevoir. - Pour satisfaire donc à vostre commandement, adjousta-il, je le feray le plus briefvement qu'il me sera possible, et lors il continua de ceste sorte.


Histoire de Celion

ET BELLINDE.

  " Il est tout certain, belle Nymphe, que
" la vertu despoüillée de tout autre agencement
" ne laisse pas d'estre de soy-mesme
" agreable, ayant des aymants tant attirans,
" qu'aussi tost qu'une ame en est touchée, il
" faut qu'elle l'aime et la suive, mais quand
" ceste vertu se rencontre en un corps qui est
" beau, elle n'est pas seulement agreable, mais
" admirable : dautant que les yeux et l'esprit
" demeurent ravis en la contemplation, et
" en la vision du beau. Ce qui se cognoistra clairement
par le discours que je pretends vous faire de Bellinde. Sçachez donc, qu'assez pres

Signet[ 324 verso ] 1621 moderne  [425 verso sic 325 verso]

d'icy, le long de la riviere de Lignon, il y eut un tres-honneste Pasteur nommé Philemon, qui apres avoir demeuré long temps marié, eut une fille, qu'il nomma Bellinde, et qui venant à croistre fit autant paroistre de beauté en l'esprit, que l'on luy en voyoit au corps. Assez pres de sa maison logeoit un autre Berger nommé Leon, avec qui le voisinage l'avoit lié d'un tres estroit lien d'amitié, et la fortune ne voulant pas en cela avantager, luy donna aussi en mesme temps une fille, de qui la jeunesse promettoit beaucoup de sa future beauté, elle fut nommée Amaranthe : L'amitie des peres fit naistre par la pratique celle des filles : car elles furent dés le berceau nourries ensemble, et depuis quand l'âge le leur permit, elles conduirent de mesme leurs trouppeaux, et le soir les ramenoient de compagnie en leur loges. Mais parce que comme le corps alloit augmentant, leur beauté aussi croissoit presque à veuë d'œil, il y eust plusieurs Bergers qui rechercherent leur amitié, desquels les services et l'affection ne purent obtenir d'elles rien de plus avantageux que d'estre receus avec courtoisie. Il advint que Celion, jeune Berger de ces quartiers, ayant esgaré une brebis, la vint retrouver dans le troupeau de Bellinde, où elle s'estoit retirée. Elle la luy rendit avec tant de courtoisie, que le recouvrement de sa brebis fut le commencement de sa propre perte : dés lors il commença de sentir de quelle force

Signet[ 325 recto ] 1621 moderne

deux beaux yeux sçavent [426 recto sic 326 recto] offenser, car auparavant il en estoit si ignorant, que la pensée seulement ne luy en estoit point encor entrée en l'ame. Mais quelle η ignorance qui fust en luy, si se conduit il de sorte, qu'il fit par ses recherches, recognoistre quel estoit son mal, au seul medecin dont il pouvoit attendre sa guerison. De sorte que Bellinde par ses actions le sceut presque aussi tost que luy-mesme, car luy pour le commencement n'eust sceu dire quel estoit son dessein, mais son affection croissant avec l'âge, elle vint à une telle grandeur, qu'il en ressentit l'incommodité à bon escient, et dés lors la recognoissant, il fut contraint de changer ses passe-temps d'enfance en une fort curieuse recherche : Et Bellinde d'autre costé, encores qu'elle fust servie de plusieurs, recevoit son affection mieux que de tout autre : mais toutefois ce n'estoit qu'une sincere amitié, et telle qu'elle luy eust portée, s'il eust esté son frere, ce qu'elle luy fit bien paroistre un jour qu'il croyoit avoir trouvé la commodité de luy declarer la sienne. Elle gardoit son trouppeau le long de la riviere de Lignon ; où elle contemploit dans l'onde sa beauté : Sur quoy le Berger prenant occasion, luy dit, en luy mettant d'une façon toute amoureuse, la main devant les yeux : - Prenez garde à vous, belle Bergere, retirez les yeux de ceste onde, ne craignez vous point le danger que d'autres ont couru en une semblable action ? - Et pourquoy me dittes vous cela ? respondit Bellinde,

Signet[ 325 verso ] 1621 moderne  [426 verso sic 326 verso]

qui ne l'entendoit point encore. - Ah ! dit alors le Berger : Belle et dissimulée Bergere, vous representez dans ceste riviere bien heureuse plus de beauté, que Narcisse dans sa fonteine. A ces mots Bellinde rougit, et ce ne fut que augmenter sa beauté davantage : toutefois elle respondit : - Et depuis quand Celion, est-ce que vous m'en voulez ? Sans mentir, il est bon de vous. - Pour vous vouloir du bien, dit le Berger, il y a long temps que je vous en veux, et devez croire que ceste volonté ne sera limitée à autre terme qu'à celuy de ma vie. Alors la Bergere baissant la teste de son costé, luy dit : - Je ne fay point de doute de vostre amitié, la recevant de la mesme volonté que je vous offre la mienne. A quoy Celion incontinant respondit : - Que je baise ceste belle main pour remerciement d'un si grand bien, et pour arres de la fidele servitude que Celion vous veut rendre le reste de sa vie. Bellinde recognut, tant à l'ardeur dont il proferoit ces paroles, qu'aux baisers qu'il imprimoit sur sa main, qu'il se figuroit son amitié d'autre qualité qu'elle ne l'entendoit pas, et parce qu'elle ne vouloit qu'il vesquist en ceste erreur : - Celion, luy dit-elle, vous estes fort esloigné de ce que vous pensez, vous ne pouvez mieux me bannir de vostre pratique, que par ce moyen, si vous desirez que je continuë l'amitié que je vous ay promise, continuez aussi la vostre avec la mesme honnesteté que vostre vertu me promet : Autrement dés icy je romps toute

Signet[ 326 recto ] 1621 moderne  [427 recto sic 327 recto]

familiarité avec vous, et vous proteste de ne vous aimer jamais : Je pourrois, comme c'est la coustume de celles qui sont aimées, vous rabroüer, mais je n'en use point ainsi, parce que franchement je veux que vous sçachiez, que si vous vivez autrement que vous devez, que vous ne devez jamais avoir esperance en mon amitié. Elle adjousta encor quelques autres paroles, qui estonnerent de sorte Celion, qu'il ne sceut que luy respondre, seulement il se jetta à genoux, et sans autre discours avec ceste sousmission, luy demanda pardon, et puis luy protesta que son amitié estoit née d'elle, et qu'elle la pouvoit regler comme son enfant. - Si vous en usez ainsi, reprit alors Bellinde, vous m'obligerez à vous aimer, autrement, vous me contraindrez au contraire. - Belle Bergere, luy repliqua-il, mon affection est née, et telle qu'elle est, il faut qu'elle vive, car elle ne peut mourir qu'avec moy, si bien qu'en cela je n'y puis remedier qu'avec le temps, mais de vous promettre que je m'estudieray à la rendre telle que vous la me commanderez, je le vous jure, et cependant je veux bien n'estre jamais honoré de vos bonnes graces, si en toute ma vie vous cognoissez action, qui pour la qualité de mon affection vous puisse desplaire. En fin la Bergere consentit à estre aimée comme il pourrait, à condition qu'elle ne recognust rien en luy qui pûst offenser son honnesteté. Ainsi ces Amants commencerent une amitié qui continua fort longuement, avec tant de [427 verso sic 327 verso] satisfaction pour l'un, et pour l'autre, qu'ils

Signet[ 326 verso ] 1621 moderne

avoient de quoy se loüer en cela de leur fortune. Quelquefois si le jeune Berger estoit empesché, il envoyoit son frere Diamis vers elle, qui sous couverture de quelques fruits qu'il luy presentoit, luy donnoit des lettres de son frere : Elle bien souvent luy faisoit response, avec tant de bonne volonté qu'il avoit dequoy se contenter, et ceste affection fut conduitte avec tant de prudence, que peu de personnes s'en apperceurent. Amaranthe mesme, quoy qu'elle fust d'ordinaire avec eux, l'eust tousjours ignoré, n'eust esté que par hazard elle trouva une lettre que sa compagne avoit perduë, et voyez je vous supplie quel fut son
" effet, et combien dangereux sont ces feux, d'estre
appochez d'une jeune ame. Jusques en ce temps ceste Bergere n'avoit jamais eu non seulement point de ressentiment d'Amour, mais non pas mesme aucune pensée de vouloir estre aimée, et aussi tost qu'elle vid ceste lettre, ou fust envie de voir sa compagne recherchée, qu'elle n'estimoit pas plus belle, ou fust qu'elle estoit en l'âge, qui est si propre à brusler, qu'on ne sçauroit si tost en approcher le feu qu'il ne s'esprenne, ou bien que ceste lettre avoit des ardeurs si vives, qu'il n'y avoit glace qui luy pûst resister : Tant y a qu'elle prit un certain desir non pas d'aimer, car Amour ne la vouloit peut estre attaquer à l'abort à toute outrance, mais bien d'estre aimée et servie de quelque Berger qui eust du merite, et en [428 recto sic 328 recto] ce point elle releut la lettre plusieurs fois, elle estoit telle.

Signet[ 327 recto ] 1621 moderne


Lettre de Celion

A BELLINDE.

  Belle Bergere, si vos yeux estoient aussi pleins de verité, qu'ils le sont de causes d'Amour, la douceur que d'abort ils promettent, me feroit les adorer avec autant de contentement, qu'elle a produit en moy de vaine esperance. Mais tant s'en faut qu'ils soient prests de satisfaire à leurs trompeuses promesses, que mesmes ils ne veulent pas les advoüer, et sont si esloignez de guerir ma blessure, qu'ils ne s'en veulent pas seulement dire des blesseurs. Si est ce que malaisément la pourront-ils nier, s'ils considerent quelle elle est, n'y ayant pas apparance, qu'autre beauté que la leur, en puisse causer de si grandes. Et toutefois comme si vous aviez fait dessein d'égaler vostre cruauté à vostre beauté, vous ordonnez que l'affection que vous avez fait naistre, meure cruellement en moy.

[ 327 verso ]

 Dieux ! fut-il jamais une plus impitoyable mere ! Mais moy qui ay plus cher ce qui vient de vous, que ma propre vie, ne

[428 verso sic 328 verso]

pouvant souffrir une si grande injustice, suis resolu de porter ceste affection avec moy dans le cercueil, esperant que le Ciel esmeu en fin de ma patience, vous fera m'estre quelquefois aussi pitoyable, que vous m'estes chere maintenant, et cruelle.

  Amaranthe releut plusieurs fois ceste lettre, et sans y prendre garde, alloit beuvant la douce poison d'Amour, non autrement qu'une personne lasse se laisse peu à peu emporter au sommeil, si son penser luy remet devant les yeux le visage du Berger, ô quelle η le trouve plein de beauté : si sa façon, qu'elle luy semble agreable : si son esprit qu'elle le juge admirable, et bref elle le voit si parfait, qu'elle croit sa compagne trop heureuse d'estre aimée de luy. Apres reprenant la lettre elle la relisoit, mais non pas sans s'arrester beaucoup sur les sujets qui luy touchoient le plus au cœur, et quand elle venoit sur la fin, et qu'elle voyoit ce reproche de cruelle, elle en flattoit ses desirs, qui naissants appelloient quelques foibles esperances comme leurs nourrices, avec opinion que Bellinde ne l'aimoit pas encores, et que ainsi elle le pourroit plus aisément gagner,

Signet[ 328 recto ] 1621 moderne

mais la pauvrette ne prenoit pas garde, que celle-cy estoit la premiere lettre qu'il luy avoit escrite, et que depuis beaucoup de choses se pouvoient estre changées. L'amitié qu'elle portoit à Bellinde, quelquefois l'en retiroit, [429 recto sic 329 recto] mais incontinant l'Amour surmontoit l'amitié, en fin la conclusion fut, qu'elle escrivit une telle lettre à Celion.


Lettre d'Amaranthe

A CELION.

  Voz perfections doivent excuser mon erreur, et vostre courtoisie recevoir l'amitié que je vous offre : je me voudrois mal, si j'aimois quelque chose moindre que vous, mais pour vostre merite, je faits ma gloire, d'où ma honte pour un autre procederoit. Si vous refusez ce que je vous presente, ce sera faute d'esprit ou de courage, lequel que ce soit des deux, vous est aussi peu honorable, qu'à moy d'estre refusée.

  Elle donna sa lettre elle mesme à Celion, qui ne pouvant imaginer ce qu'elle vouloit, aussi tost qu'il fut en lieu separé, la leut, mais non point avec plus d'estonnement que de mespris, et n'eust esté qu'il la sçavoit infiniment amie de sa maistresse, il n'eust pas mesme daigné luy faire response, toutefois craignant qu'elle ne luy pûst nuire, il luy renvoya ceste response par son frere.

Signet[ 328 verso ] 1621 moderne  [429 verso sic 329 verso]


Response de Celion

A AMARANTHE.

  Je ne sçay qu'il y a en moy, qui vous puisse esmouvoir à m'aimer, toutefois je m'estime autant heureux qu'une telle Bergere me daigne regarder, que je suis infortuné de ne pouvoir recevoir une telle fortune : Que pleust à ma destinée, que je me pusse aussi bien donner à vous, comme je n'en ay la puissance. Belle Amaranthe, je me croirois le plus heureux qui vive, de vivre en vostre service, mais n'estant plus en ma disposition, vous n'accuserez s'il vous plaist, mon esprit ny mon courage de ce à quoy la necessité me contraint. Ce me sera tousjours beaucoup de contentement d'estre en vos bonnes graces, mais à vous encor plus de regret de remarquer à tous moments l'impuissance de mon affection. Si bien que je suis forcé de vous supplier par vostre vertu mesme, de diminuer ceste trop ardante passion en une amitié moderée, que je recevray de tout mon cœur, car telle chose ne m'est impossible, et ce qui ne l'est pas ne me peut estre trop difficile pour vostre service.

Signet[ 329 recto ] 1621 moderne  [430 recto sic 330 recto]

  Ceste response l'eust bien pû divertir, si
" l'Amour n'estoit du naturel de la poudre, qui
" fait plus d'effort lors qu'elle est la plus serrée :
car contre ces difficultez premieres, elle opposoit quelque sorte de raison, que Celion ne devoit si tost laisser Bellinde, que ce seroit estre trop volage, si à la premiere semonce il s'en départoit, mais le temps luy apprit à ses despends qu'elle se trompoit, car depuis ce jour le Berger la desdaigna de sorte, qu'il la fuyoit, et bien souvent aimoit mieux s'esloigner de Bellinde, que d'estre contraint de la voir. Ce fut lors qu'elle se repentit de s'estre si facilement embarquée sur une mer si dangereuse, et tant remarquée par les ordinaires naufrages de ceux qui la hazardent, et ne pouvant supporter ce desplaisir, vint en une telle melancolie, qu'elle fuyoit ses compagnes, et les lieux où elle se souloit plaire, et en fin tomba malade à bon escient. Sa chere Bellinde l'alla voir incontinant, et sans y penser, pria le Berger de l'y accompagner : mais dautant que la veuë d'un bien qu'on ne peut avoir, ne fait qu'en augmenter le desir, ceste visite ne fit que rengreger le mal d'Amaranthe. Le soir estant venu, toutes les Bergeres se retirerent, et ne resta que Bellinde avec elle, si ennuyee du mal de sa compagne (car elle ne sçavoit quel il estoit) qu'elle n'avoit point de repos, et lors qu'elle le luy demandoit, pour toute response, elle n'avoit que des souspirs : Dont Bellinde au commencement

Signet[ 329 verso ] 1621 moderne  [430 verso sic 330 verso]

estonnée, en fin offensée contre-elle, luy dit : - Je n'eusse jamais pensé qu'Amaranthe eust si peu aimé Bellinde, qu'elle luy eust pû celer quelque chose, mais à ce que je vois, j'ay bien esté deceuë, et au lieu qu'autrefois je disois que j'avois une amie, je puis dire à ceste heure, que j'ay aimé une dissimulée. Amaranthe à qui la honte sans plus avoit clos la bouche jusques là, se voyant seule avec elle, et pressée avec tant d'affection, se resolut d'espreuver les derniers remedes qu'elle pensoit estre propres à son mal. Chassant donc la honte le plus loing qu'elle pût, elle ouvrit deux ou trois fois la bouche pour luy declarer toutes choses : mais la parole luy mouroit de sorte entre les levres, que ce fut tout ce qu'elle pût faire que proferer ces mots interrompus, se mettant encore la main sur les yeux, pour n'oser voir celle à qui elle parloit : - Ma chere compagne, luy dit-elle, car elles se nommoient ainsi, nostre amitié ne permet que je vous celle quelque chose, sçachant bien que quoy qui η vous soit declaré, qui m'importe, sera tousjours aussi soigneusement tenu secret par vous que par moy-mesme. Excusez donc je vous supplie l'extréme erreur, dont pour satisfaire à vostre amitié, je suis contrainte de vous faire ouverture. Vous me demandez quelle est ma douleur, et d'où elle procede, sçachez que c'est Amour qui naist des perfections d'un Berger. Mais helas, à ce mot vaincuë de honte et de desplaisir, tournant

Signet[ 330 recto ] 1621 moderne  [431 recto sic 331 recto]

la teste de l'autre costé, elle se teut avec un torrent de larmes. L'estonnement de Bellinde ne se peut representer, toutefois pour luy donner courage de parachever, elle luy dit : - Je n'eusse jamais creu, qu'une passion si
" commune à chacun, vous eust tant donné
" d'ennuy, que l'on aime c'est chose ordinaire,
" mais que ce soit les perfections d'un Berger,
cela n'advient qu'aux personnes de jugement : Dittes moy donc qui est ce bien heureux. Alors Amaranthe reprenant la parole, avec un souspir luy partant du profond du cœur, luy dit : - Mais helas ! ce Berger aime ailleurs. - Et qui est-il ? dit Bellinde. - C'est, respondit-elle, puis que vous le voulez sçavoir, vostre Celion, je dis vostre, ma compagne, parce que je sçay qu'il vous aime, et que ceste seule amitié luy fait desdaigner la mienne. Excusez ma folie, et sans faire semblant de la cognoistre, laissez moy seule plaindre et souffrir mon mal. La sage Bellinde eut tant de honte oyant ce discours, de l'erreur de sa compagne, que combien qu'elle aimast Celion autant que quelque chose peut estre aimée, elle resolut toutefois de rendre à ceste occasion une preuve non commune de ce qu'elle estoit, et pour ce se tournant à elle, luy dit : - A la vérité Amaranthe, je souffre une peine qui ne se peut dire, de vous voir si transportée en ceste affection, car il semble que nostre sexe ne permette pas une si entiere authorité à l'Amour, toutefois puis que vous en estes en ces

Signet[ 330 verso ] 1621 moderne  [431 verso sic 331 verso]

termes, je loüe Dieu que vous vous soyez adressée en lieu où je puisse vous rendre tesmoignage de ce que je vous suis. J'aime Celion, je ne le veux nier, autant que s'il estoit mon frere, mais je vous aime aussi comme ma sœur, et veux, car je sçay qu'il m'obeyra, qu'il vous aime plus que moy, reposez-vous-en sur moy, et resjouyssez-vous seulement, que vous cognoistrez, lors que vous serez guerie, qu'elle η est Bellinde envers vous.
  Apres quelques autres semblables discours la nuit contraint Bellinde de se retirer, laissant Amaranthe avec tant de contentement, que oubliant sa tristesse en peu de jours, elle recouvra sa premiere beauté : Cependant Bellinde n'estoit pas sans peine, qui recherchant le moyen de faire sçavoir à Celion son dessein, trouva en fin la commodité telle qu'elle desiroit. De fortune elle rencontra Celion dans ce grand pré, où la pluspart des Bergers d'ordinaire paissent leurs trouppeaux, qui se jouyoit avec son belier. Cet animal estoit le conducteur du trouppeau, et si bien dressé, qu'il sembloit qu'il entendist son maistre à la voix quand il luy parloit : A quoy la Bergere prit tant de plaisir, qu'elle s'y arresta longuement. En fin elle voulut essayer s'il la recognoistroit comme luy, mais il estoit encore plus prompt à tout ce qu'elle vouloit, surquoy s'esloignant un peu de la trouppe, elle dit à Celion : - Que vous semble, mon frere, de l'accointance de vostre

Signet[ 331 recto ] 1621 moderne

belier et de moy ? Il est [432 recto sic 332 recto] des plus plaisants que je vy jamais. - Tel qu'il est, belle Bergere, dit-il, si vous voulez me faire cet honneur de le recevoir, il est à vous, mais il ne faut pas s'estonner qu'il vous rende toute obeïssance, car il sçait bien qu'autrement je le desadvoüerois pour mien, ayant appris par tant de chansons qu'il a ouy de moy en paissant, que j'estois plus à vous qu'à moy. - C'est tresbien expliquer, dit la Bergere, l'obeyssance de vostre belier, que je ne veux recevoir, pour vous estre mieux employé qu'à moy, mais puis que vous me donnez une si entiere puissance sur vous : Je la veux essayer, joignant encor au commandement une tres-affectionnee priere. - Il n'y a rien, respondit le Berger, que vous ne me puissiez commander. Alors Bellinde croyant avoir trouvé la commodité qu'elle recherchoit, poursuivit ainsi son discours : - Dés le jour que vous m'assurastes de vostre amitié, je jugeay ceste mesme volonté en vous, aussi m'obligea-elle à vous aimer, et honorer plus que personne qui vive. Or quoy que je vous die, je ne veux pas que vous croyez que j'aye diminué ceste bonne volonté, car elle m'accompagnera au tombeau, et toutefois peut-estre le feriez-vous, si je ne vous en avois adverty, mais obligez moy de croire que ma vie, et non mon amitié peut diminuer. Ces paroles mirent Celion en beaucoup de peine, ne sçachant à quoy elles tendoient, qui luy fit respondre qu'il attendoit sa volonté, avec beaucoup de joye

Signet[ 331 verso ] 1621 moderne  [432 verso sic 332 verso]

et de crainte ; de joye pour ne pouvoir penser rien de plus avantageux pour luy, que l'honneur de ses commandements, et de crainte pour ne sçavoir de quoy elle le menassoit, que toutefois la mort mesme ne luy sçauroit estre desagreable, si elle luy venoit par son commandement. Bellinde alors continua : - Puis que de ceste assurance que vous me faites, outre ce que vous m'en dittes à ceste heure, vous m'en avez tousjours rendu tant de tesmoignage, que je n'en puis avec raison douter aucunement, je ne feray point d'autre difficulté, non pas de prier, mais de conjurer Celion, par toute l'amitié dont il favorise sa Bellinde, de luy obeyr ceste fois, je ne veux pas luy commander chose impossible, ny moins le distraire de l'affection qu'il me porte ; au contraire je veux, s'il se peut, qu'il l'augmente tousjours davantage. Mais avant que passer plus outre, que je sçache je vous supplie, si jamais vostre amitié a point esté d'autre qualité qu'elle est à ceste heure. Alors Celion peignant un visage moins faché, que celuy que le doute auparavant le contraignoit d'avoir, respondit, qu'il commençoit de bien esperer, ayant receu telles assurances, que pour satisfaire à sa demande il advoüoyt qu'autrefois il l'avoit aimée avec les mesmes affections et passions, et avec les mesmes desseins, que la jeunesse a de coustume de produire dans les cœurs les plus transportez d'Amour, et qu'en cela il n'en exceptoit une seule :

Signet[ 332 recto ] 1621 moderne  [433 recto sic 333 recto]

que depuis son commandement avoit tant eu de puissance sur lui, qu'il avoit obtenu cela sur sa passion, de la retenir dans les limites qu'il luy avoit pleu de luy ordonner, de sorte que son Amour estoit telle, qu'il ne croiroit point offenser une sœur, de l'aimer avec ce dessein. - Sur ma foy mon frere, repliqua la Bergere, car pour tel vous veux-je tenir le reste de ma vie, vous m'obligez tant de vivre ainsi avec moy, que jamais nulle de vos actions n'a acquis davantage envers moy que celle-cy. Mais je ne puis vous voir en peine plus longuement, sçachez donc que ce que je veux de vous, est seulement que concernant η inviolable ceste belle amitié que vous me portez à ceste heure, vous mettiez l' autre en une des belles Bergeres de nostre Lignon ; vous direz que cet office est estrange pour Bellinde, toutefois si vous considerez qu'elle η vous veut pour mary, et que c'est apres vous, la personne que j'aime le plus, car c'est Amaranthe, je m'assure que vous ne vous en estonnerez pas : Elle m'en a prié, et moy je le vous commande par tout le pouvoir que j'ay sur vous : Elle se hasta de luy faire ce commandement, craignant que si elle retardoit davantage, elle n'eust pas assez de pouvoir pour resister aux supplications qu'elle prevoyoit. Quel croyez vous, belle Nymphe, que devint le pauvre Celion ? il demeura pasle comme un mort, et tellement hors de soy, qu'il ne pût de quelque temps proferer une seule parole. En fin, quand il pût

Signet[ 332 verso ] 1621 moderne  [433 verso sic 333 verso]

parler, avec une voix tendant plutost à la mort qu'à nulle apparence de vie, il s'escria : - Ah cruelle Bellinde ! aviez vous conservé ma vie jusques icy pour la me ravir avec tant d'inhumanité ? ce commandement est trop cruel pour me laisser vivre, et mon affection trop grande pour me laisser mourir sans desespoir. Helas ! permettez que je meure, mais que je meure fidele. Que s'il n'y a autre moyen de guerir Amaranthe que par ma mort, je me sacrifieray fort librement à sa santé, l'eschange de ce commandement ne me sera moindre tesmoignage d'estre aimé de vous, que quoy que vous puissiez jamais faire pour moy. Bellinde fut esmeuë, mais non pas changée. - Celion, luy dit-elle, laissons toutes ces vaines paroles, vous me donrez peu d'occasion de croire de vous ce que vous m'en dittes, si vous ne satisfaittes à la premiere priere que je vous ay faitte. - Cruelle, luy dit incontinent l'affligé Celion, si vous voulez que je change ceste amitié, quel pouvoir avez vous plus de me commander ? que si vous ne voulez pas que je la change, comme est-il possible d'aimer la vertu, et le vice ? et s'il n'est pas possible, pourquoy voulez vous pour preuve de mon affection une chose qui ne peut estre : La pitié la cuida vaincre, et combien qu'elle receust beaucoup de peine de l'ennuy du Berger, si luy estoit-ce un contentement qui ne se pouvoit égaller de se cognoistre si parfaittement aimée de celuy qu'elle aimoit le plus. Et peut-estre [434 recto sic 334 recto] que cela eust pû obtenir quelque chose sur sa resolution,

Signet[ 333 recto ] 1621 moderne

n'eust esté qu'elle vouloit oster toute opinion à Amaranthe qu'elle fut attainte de son mal, encore qu'elle aimast, et fust beaucoup aymée de ce Berger, si bien qu'elle contraint sa pitié qui des-ja avoit avec elle amené quelques larmes jusques à la paupiere, de s'en retourner en son cœur, sans donner cognoissance d'y estre venuë, et afin de ne retomber en ceste peine, elle s'en alla, et en partant, luy dit : - Vous me tiendrez à ceste occasion pour telle qu'il vous plaira, si suis-je resoluë de ne vous voir jamais, que vous n'ayez effectué ma priere, et vostre promesse ; et croyez que ceste resolution survivra vostre opiniastreté. Si Celion se trouva hors de soy, se voyant seul esloigné de toute consolation, et resolution, celuy le pourra juger qui aura aimé. Tant y a qu'il demeura deux ou trois jours comme un homme perdu, qui couroit les bois, et fuyoit tous ceux qu'il avoit autrefois pratiqué. En fin un vieil Pasteur infiniment amy de son pere, homme à la verité fort sage, et qui avoit tousjours fort aimé Celion, le voyant en cet estat, et se doutant qu'il n'y avoit point de passion assez forte pour causer de semblables effets que l'Amour, le tourna de tant de costez qu'il luy fit descouvrir sa peine, à laquelle il donna quelque soulagement par son bon conseil, car en son jeune âge il avoit passé bien souvent par semblables destroits, et en fin le voyant un peu remis, se moqua, qu'il eust [434 verso sic 334 verso] eu tant de peine pour si peu de chose : Qu'à cela le remede estoit si aisé, qu'il auroit honte qu'on sceust que Celion, estimé de chacun pour

Signet[ 333 verso ] 1621 moderne

sage, et pour personne de courage, eust eu si peu d'entendement que de ne sçavoir prendre resolution en un accident si peu difficile, qu'au pis aller, il ne falloit que faindre : et puis il continuoit : - Toutefois il a esté tres à propos, qu'au commencement vous ayez fait ces difficultez, car elle croira que vostre affection est extreme, et cela l'obligera à vous aimer davantage, mais puis que vous en avez fait tant de demonstration, il suffit que pour la contenter, vous faigniez ce qu'elle vous a commandé. Ce conseil fut en fin receu de Celion, et executé comme il avoit esté proposé, il est vray qu'avant il escrivit ceste lettre à Bellinde.


Lettre de Celion a

BELLINDE.

  Si j'avois merité un traittement si rude que celuy que je reçois de vous, j'eslirois plutost la mort, que de le souffrir ; mais puis que c'est pour vostre contentement, je le reçois avec un peu plus de plaisir, que si en eschange vous m'ordonniez la mort, toutefois puis que je me suis tout donné à vous, il est raisonnable que

[435 recto sic 335 recto]

vous puissiez absolument en disposer. J'essayeray donc de vous obeïr,

Signet[ 334 recto ] 1621 moderne

mais ressouvenez vous, qu'aussi long temps que durera ceste contrainte, autant faudra-il rayer des jours de ma vie : car je ne nommeray jamais cela vivre, qui rapporte plus de douleur que la mort, abregez-le donc rigoureuse Bergere, s'il y a encore en vous une seule estincelle, non pas d'amitié, mais de pitié seulement.

  Il fut impossible à Bellinde de ne ressentir ces paroles, qu'elle cognoissoit proceder d'une entiere affection, aussi ne fut-il pas possible à ces paroles de la divertir de son dessein. Elle advertit Amaranthe que le Berger l'aimeroit, et que sa santé seule luy en retardoit la cognoissance : cet advertissement precipita sa guerison de sorte, qu'elle rendit bien preuve que pour les maladies du corps, la guerison de l'ame n'est pas inutile. Quelle fut l'extreme contrainte de Celion, et quelle la peine qu'il en supportoit ! elle estoit telle qu'il en devint maigre, et tellement changé qu'il n'estoit pas recognoissable. Mais voyez quelle estoit la severité de ceste Bergere ! Il ne luy suffit pas d'avoir traitté de ceste sorte, car jugeant qu'Amaranthe avoit encor quelque soupçon de leur amitié, elle resolut de pousser ces affaires si avant, que l'un ny l'autre ne s'en pûst desdire : Chacun voyoit l'apparente recherche

Signet[ 334 verso ] 1621 moderne  [435 verso sic 335 verso]

que Celion faisoit d'Amaranthe : car il s'estoit ouvertement declaré, et mesme le pere du Berger, qui cognoissant les loüables vertus de Leon, et combien sa famille avoit tousjours esté honorable, ne des-approuvoit point ceste recherche. Un jour Bellinde le η voulant sonder la luy proposa comme sa compagne, luy qui le jugea à propos y entendit fort librement, et ce mariage estoit des-ja bien fort advancé que Celion n'en sçavoit rien, mais quand il s'en apperceut, il ne pût s'empescher trouvant le moyen de parler à Bellinde, de luy faire tant de reproches, qu'elle en eut presque honte, et le Berger voyant bien qu'il y falloit remedier d'autre sorte que de parole, courut soudain au meilleur remede, qui fut à son pere, auquel il fit telle response : - Je seray tres-mary de vous des-obeïr jamais, et moins pour cet effet, que pour tout autre. Je voy que vous trouvez bonne l'alliance d'Amaranthe, vous sçavez bien qu'il n'y a Bergere que j'affectionne davantage, toutefois je l'aime fort pour maistresse : mais non pas pour femme, et vous supplie de ne me point commander d'en dire la cause. Le pere à ces propos soupçonna qu'il eust recognu quelque mauvaise condition en la Bergere, et loüa en son ame la prudence de son fils, qui eut ce commandement sur ses affections : ainsi ce coup fut rompu, et dautant que la chose estoit passée si avant que plusieurs l'avoient sceu. Plusieurs aussi demandoient d'où ce refroidissement [436 recto sic 336 recto] procedoit, le pere ne pût s'empescher

Signet[ 335 recto ] 1621 moderne

d'en dire quelque chose à ses plus familiers, et eux à d'autres, si bien qu'Amaranthe en eut le vent, qui au commencement s'affligea fort, mais depuis repensant en elle mesme, quelle folie estoit la sienne, de se vouloir faire aimer par force, peu à peu s'en retira, et la premiere occasion qu'elle vid de se marier, elle la receut. Ainsi ces honnestes ηamants furent allegez d'un faix qui n'estoit pas peu mal-aisé à supporter, mais ce ne fut que pour estre surchargez d'un autre beaucoup plus pesant.
  Bellinde estoit des-ja en âge d'estre mariée, et Philemon infiniment desireux de la loger, pour avoir sur ses vieux jours le contentement de se voir renaistre en ce qui viendroit d'elle : il eust bien receu Celion, mais Bellinde qui fuyoit autant le mariage que la mort, avoit deffendu à ce Berger d'en parler, bien luy avoit-elle promis, que si elle se voyoit contrainte de se marier, elle l'en advertiroit, afin qu'il la fist demander, qui fut cause que Philemon voyant la froideur de Celion, ne la luy vouloit pas offrir, et cependant Ergaste Berger des principaux de ceste contrée : et qui estoit estimé de chacun pour ses loüables vertus, la fit demander, et parce qu'il ne vouloit pas que cela fust esvanté qu'il n'en fust assuré, celuy qui traitta cet affaire le tint si secret, que la promesse du mariage fut aussi tost sceuë que la demande. Car Philemon s'assurant de l'obeïssance de sa fille, s'y obligea de parole, [436 verso sic 336 verso] et puis l'en advertit. Au commencement elle

Signet[ 335 verso ] 1621 moderne

le trouva fort dur, parce que c'estoit un homme qu'elle n'avoit jamais veu η : Toutefois ce bel esprit qui jamais ne flechissoit sous le faits du malheur, revint incontinent en soy, et surmontant ce desplaisir, ne permit seulement à son œil de donner signe de son ennuy, pour sa consideration, mais elle ne pût jamais obtenir cela sur elle, pour celle de Celion, et fallut que ses larmes payassent l'erreur de sa trop opiniastre haine, contre le mariage. Si est-ce que pour satisfaire en quelque sorte à sa promesse, elle advertit le pauvre Berger que son pere la vouloit marier. Soudain qu'il eut ceste permission tant desirée, il sollicita de sorte son pere, que le mesme jour il en parla à Philemon, mais il n'estoit plus temps, dequoy le pere de Bellinde eut beaucoup de regret, car il l'eust bien mieux aymé qu'Ergaste. O Dieux que de regrets ! quand il sceut l'arrest de son mal-heur, il sort de sa maison, et ne cessa, qu'il n'eust trouvé la Bergere : A l'abort il ne pût parler, mais son visage luy raconta assez quelle response avoit esté celle de Philemon, et combien qu'elle fust aussi necessiteuse de bon conseil que luy, et de force pour supporter ce coup, si voulut-elle se monstrer aussi bien invaincuë à ce desplaisir, qu'elle avoit tousjours fait gloire de l'estre à tous les autres, mais aussi ne voulut-elle pas paroistre si insensible, que le Berger n'eust quelque cognoissance, qu'elle ressentoit son mal, et

Signet[ 336 recto ] 1621 moderne  [437 recto sic 337 recto]

qu'il luy deplaisoit, surquoy elle luy demanda à quoy reüssiroit la demande qu'il avoit faitte à son pere. Le Berger luy respondit avec la mesme response que Philemon avoit faitte, y adjoustant tant de plaintes, et tant de desesperez regrets, qu'elle eust esté un rocher, si elle ne se fust esmeuë, toutefois elle l'interrompit, combattant contre soy-mesme, avec plus de vertu qu'il n'est pas croyable, luy remonstrant
" que les plaintes sont propres aux esprits foibles,
et non pas aux personnes de courage, qu'il se faisoit beaucoup de tort, et à elle aussi de tenir tels langages. - Et, disoit-elle, en fin Celion qu'est devenuë la belle resolution que vous disiez avoir contre tous accidents, sinon au changement de mon amitié, et pouvez vous avoir opinion que quelque chose la puisse esbranler ? ne voyez vous pas que ces paroles ne peuvent advancer rien davantage, que de faire concevoir à ceux qui les oyront quelque mauvaise opinion de nous ? Pour Dieu ne me mettez sur le front une tache que j'ay avec tant de peine évitée jusques icy, et puis qu'il n'y a autre remede, patientez comme je faits, et peut estre que le ciel fera reüssir toute chose plus à nostre contentement, qu'il ne nous est permis à cet heure de le desirer, de mon costé je rompray le mal-heur tant qu'il me sera possible, mais s'il n'y a point de remede, si ne faut-il pas estre sans resolution, plutost esloignons nous. Ces derniers mots cuiderent le desesperer du tout, luy semblant que ce

Signet[ 336 verso ] 1621 moderne  [437 verso sic 337 verso]

grand courage procedoit de peu d'amitié. - S'il m'estoit aussi aysé, respondit le Berger, de me resoudre à cet accident, qu'à vous, je me jugerois indigne de vous aimer, ny d'estre aimé de vous, car une si foible amitié ne meriteroit tant d'heur. Et bien, pour fin, et pour loyer de mes services, vous me donnez une resolution en la perte assurée que je vois de vous, et secrettement me dittes que je ne dois me desesperer de vous voir à un autre. Ah ! Bellinde, avec quel œil verrez vous ce nouvel amy, avec quel cœur l'aimerez vous, et avec quelles faveurs le caresserez-vous, puis que vostre œil par mille promesses, m'a mille fois promis de n'en voir d'Amour jamais d'autre que moy, puis que ce cœur m'a juré ne pouvoir aymer que moy, et puis qu'Amour n'avoit destiné vos caresses à une moindre affection que la mienne ? Et bien, vous me commandez que je vous laisse pour vous obeïr, je le feray, car je ne veux sur la fin de ma vie commencer à ne faire vos commandemens, mais ce qui me le fait entreprendre, c'est pour sçavoir assurément, que la fin de ma vie n'esloignera guiere la fin de vostre amitié, et quoy que je me die le plus mal-heureux qui vive, si cheris-je beaucoup ma fortune, en ce qu'elle m'a presenté tant d'occasions de vous faire paroistre mon Amour, que vous n'en pouvez doutter, et encor ne serois-je pas satisfait de moy mesme, si ce dernier moment qui m'en reste, n'estoit employé à vous en assurer. Je prie le ciel, et voyez quelle est mon amitié, [438 recto sic 338 recto] qu'en

Signet[ 337 recto ] 1621 moderne

ceste nouvelle eslection, il vous comble d'autant de bon-heur, que vous me causez de desespoirs, vivez heureuse avec Ergaste, et en recevez autant de contentement que javois de volonté de vous rendre du service, si mes jours me l'eussent davantage permis. Que ceste nouvelle affection pleine des plaisirs que vous vous promettez, vous accompagnent jusques au cercueil, comme je vous assure que plein de douleur, ma fidele amitié me clorra les yeux à vostre occasion. Si Bellinde laissa si longuement parler Celion, ce fut pour crainte que parlant ses larmes ne fissent l'office des paroles, et que cela ne rengregeast le desplaisir du Berger, ou qu'il ne rendist preuve d'avoir peu de puissance sur soy-mesme : orgueilleuse beauté, qui aymoit mieux estre jugée avec peu d'Amour, qu'avec peu de resolution, mais en fin se cognoissant assez rafermie pour pouvoir respondre, elle luy dit : - Celion vous croyez me rendre preuve de vostre amitié, et vous faittes le contraire, car comment m'avez vous aymée, ayant si mauvaise opinion de moy ? Si depuis ce
" dernier accident vous l'avez conceuë, croyez que
" l'affection n'estoit pas grande, qui a pû permettre
" que si promptement vous l'ayez changée.
Que si vous n'avez point mauvaise opinion de moy, comme est-il possible que vous puissiez croire, que je vous aye aymé, et qu'à ceste heure je ne vous ayme plus ? Pour Dieu ayez pitié de ma fortune, et ne vous conjurez

Signet[ 337 verso ] 1621 moderne  [438 verso sic 338 verso]

plus avec elle pour augmenter mes ennuis ; considerez qu'il y a fort peu d'apparance, que Celion, que j'ayme plus que le reste du monde, duquel l'humeur m'agrée autant que la mienne mesme, eust esté changé pour un Ergaste qui m'est incognu, et au lieu de qui j'eslirois plutost d'espouser le tombeau. Que si j'y suis forcée, ce sont les commandemens de mon pere, ausquels mon honneur ne permet que je contrarie. Mais est-il possible que vous ne vous ressouveniez des protestations que si souvent je vous ay faittes, de ne vouloir me marier, et toutefois vous ne laissiez de m'aimer. Depuis qui a il de changé ? car si sans m'espouser vous m'avez bien aymée, pourquoy ne m'aimerez vous pas sans m'espouser ? ayant un mary qui me deffendra d'avoir un frere que j'aimeray tousjours avec l'amitié que je dois. La volonté m'arreste pres de vous, plus qu'il ne m'est permis. A Dieu mon Celion, vivez, et m'aimez, qui vous aymeray jusques à ma fin, quoy qu'il puisse advenir de moy. A ce mot elle le baisa, qui fut la plus grande faveur qu'elle luy eust fait encores. Et le laissa tellement hors de soy, qu'il ne sceust former une parole pour luy respondre. Quand il fut revenu, et qu'il considera qu'Amour flechissoit au devoir, et qu'il n'y avoit plus une seule estincelle d'esperance, qui pûst esclairer entre ses desplaisirs, comme une personne sans resolution, il se mit dans les bois, et dans les lieux plus cachez, où il ne faisoit que plaindre, [439 recto sic 339 recto] son cruel desastre, quelle η remonstrance que ses amis

Signet[ 338 recto ] 1621 moderne

luy pussent faire : il vesquit de ceste sorte quelques jours, durant lesquels il faisoit mesme pitié aux rochers, et afin que celle qui estoit cause de son mal, en ressentist quelque chose, il luy renvoya ces vers.


Stances,

DE CELION SUR LE MARIAGE
de Bellinde, et d'Ergaste.

Doncques le ciel consent, qu'apres tant d'amitié,
Qu'apres tant de services,
D'un autre vous soyez les douceurs, les delices,
Et la chere moitié ?
Et que n'aye-je en fin, de mon Amour fidelle,
Que le ressouvenir qu'un regret renouvelle ?

Vous m'avez bien aymé, mais qu'est-ce que me vaut
Ceste amitié passée,
Si dans les bras d'autruy je vous voy caressée ?
Et encores s'il faut,
Que vous sçachant à luy, je couvre du silence
Le cruel desplaisir qui rompt ma patience ?

S'il avoit plus que moy de merite, ou d'Amour,
Je ne sçaurois que dire,
Mais helas n'est-ce point un trop cruel martyre,
Qu'il obtienne en un jour,
Et sans le meriter, ce que le ciel desnie
Aux desirs infinis d'une Amour infinie ?

Signet[ 338 verso ] 1621 moderne  [439 verso sic 339 verso]

Mais ô foible raison, le devoir, dittes vous,
Par ses loix m'a contrainte :
Et quel devoir plus fort, et quelle loy plus saincte
Sçauroit estre pour nous,
Que la foy si souvent dedans nos mains jurée,
Quand nous nous promettions une amour assurée ?

Puisse, me disiez vous, incontinent seicher,
Ma main, comme parjure,
Si je manque jamais à ce que je t'assure,
Et si j'ay rien plus cher,
Ny que dedans mon cœur davantage je prise,
Que ceste affection que ta foy m' a promise.

Cruels ressouvenirs de mon bon-heur passé,
Sortez de ma memoire,
Helas ! puis que le bien d'une si grande gloire,
Est ores effacé :
Effacez vous de mesme, il n'est pas raisonnable,
Que vous soyez en moy qui suis si miserable.

  Encores qu'il ne fist paroistre en une seule de ses actions, qu'il luy fust resté de l'esperance, si est-ce qu'il en avoit tousjours quelque peu, parce que le contrat de mariage n'estoit point passé, et qu'il sçavoit bien que le plus souvent les conventions font rompre ceux que l'on croit les plus certains, mais quand il sceut que les articles estoient signez d'un costé et d'autre ; Belle Nymphe comment vous pourrois-je dire le moindre de ses desespoirs ! Il se destordoit les mains, il s'arrachoit le poil, il se plomboit

Signet[ 349 recto sic 339 recto ] 1621 moderne

l'estomac de coups, bref, c'estoit [440 recto sic 340 recto] une personne transportée, et tellement hors de raison, qu'il partit plusieurs fois en dessein de tuer Ergaste. Mais quand il en estoit prest, quelque estincelle encore de consideration, qui parmy tant de fureur luy estoit restée, luy faisoit craindre d'offenser Bellinde, à laquelle toutefois son extresme transport luy faisoit escrire bien souvent des lettres si pleines d'Amour, et de reproches, que mal-aisément les pouvoit-elle lire sans larmes, entre autre il luy en envoya une telle.


Lettre de Celion

A BELLINDE, EN SON
transport.

  Faut il donc, inconstante Bergere, que ma peine survive mon affection ? Faut-il que sans vous aymer, j'aye tant de peine pour vous sçavoir entre les mains d'un autre ? N'est-ce point que les Dieux me veuillent punir, pour vous avoir plus aymée que je ne devois ? ou plutost n'est ce point que je me figure de ne vous aymer plus, et que toutefois j'aye plus d'Amour pour vous, que je n'euz jamais ? Toutefois, pourquoy vous aymerois-je, puis que vous estes, et ne pouvez

Signet[ 349 verso sic 339 verso ] 1621 moderne  [440 verso sic 340 verso]

estre à autre qu'à une personne que je n'ayme point ? Mais au contraire, pourquoy ne vous aymerois-je point, puis que je vous ay tant aymée ? Il est vray, mais je ne vous dois point aymer, car vous estes ingrate, une ame toute d'oubly, et qui n'a nul ressentiment d'Amour. Toutefois quelle que vous soyez, si estes vous Bellinde, et Bellinde peut elle estre sans que Celion l'ayme ? Vous aime-je donc, ou si je ne vous ayme point ? Jugez en vous mesme, Bergere, car quant à moy j'ay l'esprit si troublé, que je n'en puis discerner autrechose, sinon que je suis la personne du monde la plus affligée.

Et au bas de la lettre, il y avoit ces vers.

Stance.

Je ne puis excuser ceste extreme inconstance,
Qui vous a fait si mal changer d'affection :
Changer de bien en mieux, je l'appelle prudence ;
Mais de changer en pis, peu de discretion.

  Lors que Bellinde receut ceste lettre, et ces vers, elle estoit en peine de luy faire tenir une des siennes, parce qu'oyant dire l'estrange vie qu'il faisoit, et les paroles qu'il [441 recto sic 341 recto] proferoit contre elle : Elle ne pouvoit les souffrir qu'avec beaucoup de desplaisir, considerant combien cela donnoit d'occasion de parler à ceux qui n'ont des aureilles que pour apprendre les nouvelles d'autruy, et de langue, que pour les redire : sa lettre estoit telle.

Signet[ 350 recto sic 340 recto ] 1621 moderne

Lettre de Bellinde

A CELION.

  Il m'est impossible de supporter davantage le tort que vostre estrange façon de vivre nous fait à tous deux. Je ne nie pas que vous n'ayez occasion de plaindre nostre fortune : Mais je dis bien qu'une personne sage n'en sçauroit avoir qui luy permette sans blasme de devenir fol. Quel transport est celuy qui vous empesche de voir, que donnant cognoissance à tout le reste du monde, que vous mourez d'Amour pour moy, vous me contraignez toutefois de croire que veritablement vous ne m'aimez point. Car si vous m'aimiez, voudriez vous me desplaire ? et ne sçavez vous pas que la mort ne me sçauroit estre plus ennuyeuse que l'opinion que vous donnez à chacun de nostre amitié ? Cessez donc, mon frere, je vous supplie, et par ce nom qui vous oblige [441 verso sic 341 verso] d'avoir soing de ce qui me touche. Je vous conjure, que si present vous ne pouvez supporter ce desastre sans donner cognoissance de vostre ennuy, vous preniez pour le moins resolution de vous esloigner

Signet[ 350 verso sic 340 verso ] 1621 moderne

en sorte, que ceux qui vous oyront plaindre, ne cognoissant point mon nom, ne fassent que regretter avec vous vos ennuis, sans pouvoir rien soupçonner à mon desavantage. Si vous me contentez en ceste resolution, vous me ferez croire que c'est surabondance, et non point deffaut d'affection, qui vous a fait errer contre moy : Et ceste consideration obligera Bellinde, outre l'amitié qu'elle vous porte, de conserver tousjours chere la memoire de ce frere qui l'aime parmy tous ses cruels et insupportables desplaisirs.

  Quoy que Celion fust tellement transporté que son esprit estoit presque incapable des raisons que ses amis luy pouvoient representer ; si est-ce que son affection luy ouvrit les yeux à ce coup, et luy fit voir que Bellinde le conseilloit à propos, si bien que resolu à son depart, il donne secrettement ordre à son voyage, et le jour avant qu'il voulust partir, il escrivit à sa Bergere, que faisant dessein de luy obeyr, il la supplioyt de luy donner commodité de pouvoir prendre congé d'elle, afin qu'il pûst partir avec quelque sorte de consolation. [442 recto sic 342 recto] La Bergere qui

Signet[ 351 recto sic 341 recto ] 1621 moderne

veritablement l'aimoit, quoy qu'elle previst que cet à-dieu ne feroit que rengreger son desplaisir, si ne voulut-elle luy refuser ceste requeste, et luy donna assignation le lendemain au matin à la fonteine des Sicomores.
  Le jour ne commençoit que de poindre quand le desolé Berger sortant de sa cabane avec son trouppeau, le chassa droit à la fonteine, où s'estendant de son long et les yeux sur le cours de l'onde, il commença, en attendant sa Bergere, de s'entretenir sur son prochain malheur, et apres avoir esté quelque temps muet, il souspira ces vers.


COMPARAISON D'UNE

FONTEINE A SON
desplaisir.

Cette source eternelle,
Qui ne finit jamais,
Mais qui se renouvelle
Par des flots plus espais,
Ressemble à ces ennuis dont le regret m'oppresse :
Car comme elle sans cesse
D'une source feconde au mal-heur que je sens,
Ils s'en vont renaissans.

Puis d'immortelle course,
Tout ainsi que ces flots
Vont esloignant leur source,

Signet[ 351 verso sic 341 verso ] 1621 moderne  [442 verso sic 342 verso]

Sans prendre nul repos,
Moy par divers travaux par mainte et mainte peine,
Comme parmy l'areine
Se froissant à grands coups, l'onde s'en va courant,
Mon mal je va pleurant.

Et comme vagabonde
Murmurant elle court,
Quand d'onde dessur onde
A long flots elle sourd ;
De mesme en me plaignant de ma triste advanture,
Contre Amour je murmure :
Mais que me vaut cela, puis qu'il faut qu'à la fin
Je suive mon destin ?

  Cependant que ce Berger parloit de ceste sorte en soy-mesme, et qu'il en proferoit assez haut plusieurs paroles sans y penser, tant il estoit troublé de ce desastre, Bellinde qui n'avoit pas perdu le souvenir de l'assignation qu'elle luy avoit donnée, aussi tost qu'elle se pût deffaire de ceux qui estoient autour d'elle, s'en alla le trouver, tellement travaillée du regret de le perdre, qu'elle ne le pouvoit si bien cacher, qu'il n'en apparust beaucoup à son visage. Ergaste, qui ce matin s'estoit levé de bonne heure pour la venir voir, de fortune l'apperceut de loing : et voyant comme elle s'en alloit seule, et qu'il sembloit qu'elle cherchoit les sentiers plus couverts, eut volonté de sçavoir où elle alloit : Cela fut cause que la suivant

Signet[ 352 recto sic 342 recto ] 1621 moderne

de loing, il vid qu'elle prenoit le chemin [443 recto sic 343 recto] de la fonteine des Sicomores, et jettant la veuë un peu plus avant, encor qu'il fust fort matin, il prit garde qu'il y avoit des-ja un trouppeau qui paissoit. Luy qui estoit tres-advisé, et qui n'estoit point tant ignorant des affaires de ceste Bergere, qu'il n'eust ouy dire l'amitié que Celion luy portoit, entra soudain en quelque opinion que c'estoit là son trouppeau, et que Bellinde l'y alloit trouver : encor qu'il n'eust point de doute de la pudicité de sa maistresse, si est-ce qu'il creut facilement qu'elle ne le hayssoit point, luy semblant qu'une si longue recherche n'eust pas esté si fort continuée, si elle eust esté desagreable. Et pour satisfaire à sa curiosité, aussi tost qu'il la vid sous les arbres, et qu'elle ne le pouvoit plus voir, prenant le tour un peu plus long, il se cacha entre quelques buissons, d'où il apperceut la Bergere assise sur des gazons qui estoient relevez autour de la fonteine en façon de sieges, et Celion à genoux aupres d'elle. Dieu quel tressault fut celuy qu'il receut de ceste veuë ! toutefois parce qu'il ne pouvoit ouyr ce qu'ils disoient, il se traîna si doucement, qu'il vint si pres d'eux qu'il n'y avoit qu'une haye (qui faisoit tout le tour de la fonteine, comme une palissade) qui le couvroit. De ce lieu donc passant curieusement la veuë entre les ouvertures des fueilles, et tout attentif à leurs discours, il ouyt que la Bergere luy respondoit : - Et quoy Celion ! est-ce le pouvoir ou la volonté de me plaire qui vous deffaut à ceste

Signet[ 352 verso sic 342 verso ] 1621 moderne  [443 verso sic 343 verso]

occasion ? Cet accident aura-il plus de force sur vous, que le pouvoir que vous m'y avez donné ? Où est vostre courage Celion, ou bien où est vostre amitié ? N'avez-vous point autrefois surmonté pour l'Amour que vous me portiez de plus grands malheurs que ceux-cy ? Et si cela est, où est l'affection, où est la resolution qui le vous a fait faire ? Voulez-vous que je croye que vous en avez moins à ceste heure que vous n'aviez en ce temps-là ? Ah ! Berger consentez plutost à la diminution de ma vie, qu'à celle de la bonne volonté que vous m'avez promise : Et comme jusques icy, j'ay pû sur vous tout ce que j'ay voulu, que de mesme à l'advenir il n'y ait rien qui m'en puisse amoindrir le pouvoir. Ergaste ouyt que Celion luy respondit : - Est-il possible, Bellinde, que vous puissiez entrer en doute de mon affection, et du pouvoir que vous avez sur moy ? Pouvez vous avoir une si grande mescognoissance, et le Ciel peut-il estre tant injuste, que vous ayez pû oublier les tesmoignages que je vous en ay donnez, et qu'il ait permis que je survive à la bonne opinion que vous devez avoir de moy ? Vous Bellinde, vous pouvez mettre en doute ce que jamais une seule de mes actions, ny de vos commandements n'a laissé douteux ? Au moins avant que prendre une si desavantageuse opinion contre moy, demandez à Amaranthe ce qu'elle en croit : Demandez au respect qui m'a fait taire, demandez à Bellinde mesme, si elle a jamais imaginé rien de si

Signet[ 353 recto sic 343 recto ] 1621 moderne [444 recto sic 334 recto]

difficile, que mon affection n'ait surmonté : Mais à ceste heure que je vous voy toute à un autre, et que pour la fin de mon Amour desastrée, il faut que vous laissant entre les bras d'un plus heureux que moy, je m'esloigne et me bannisse à jamais de vous η. Helas ! pouvez-vous dire que ce soit deffaut d'affection ou de volonté de vous obeïr, si je ressens une peine plus cruelle que celle de la mort ? Quoy Bergere, vous croirez que je vous aime, si sans mourir je vous sçay toute à un autre ? Vous direz que ce sera l'Amour, et le courage, qui me rendront insensible à ce desastre, et toutefois en verité ne sera-ce pas plutost n'avoir ny Amour ny courage, que de le souffrir sans desespoir ? O Bergere, que nous sommes bien loin de conte vous et moy, car si ceste impuissance qui m'empesche de pouvoir vivre et supporter ce malheur, vous fait douter de mon affection, au contraire ceste grande constance, et ceste extréme resolution que je vois en vous, m'est une trop certaine assurance de vostre peu d'amitié. Mais aussi à quoy faut-il que j'en espere plus de vous, puis qu'un autre, ô cruauté de mon destin ! vous doit posseder. A ce mot ce pauvre Berger s'aboucha sur les genoux de Bellinde, sans force, et sans sentiment. Si la Bergere fut vivement touchée, tant des paroles que de l'évanoüyssement de Celion, vous le pouvez juger, belle Nymphe, puis qu'elle l'aimoit autant qu'il estoit possible d'aimer, et qu'il falloit qu'elle faignist de ne point [444 verso sic 344 verso] ressentir

Signet[ 353 verso sic 343 verso ] 1621 moderne

ceste douloureuse separation. Lors qu'elle le vid esvanoüy, et qu'elle creut n'estre escoutée que des Sicomores et de l'onde de la fonteine, ne leur voulant cacher le desplaisir qu'elle avoit tenu si secret à ses compagnes, et à tous ceux qui la voyoient ordinairement : - Helas ! dit-elle en joignant les mains, Helas ! ô souveraine bonté, ou sors moy de ceste misere, ou de ceste vie : romps par pitié, ou mon cruel desastre, ou que mon cruel desastre me rompe. Et puis baissant les yeux sur Celion : - Et toy, dit-elle, trop fidele Berger, qui n'es miserable que dautant que tu aimes ceste miserable, vueille le Ciel te donner ou les contentemens que ton affection merite, ou m'enlever de ce monde, puis que je suis la seule cause que tu souffres les desplaisirs que tu ne merites pas : et lors s'estant teuë quelque temps, elle reprit : - O qu'il est difficile de bien aimer, et d'estre sage tout ensemble ! Car je voy bien que mon pere a raison de me donner au sage Berger Ergaste, soit pour ses merites, soit pour ses commoditez : Mais helas ! que me vaut ceste cognoissance, si Amour deffant η à mon affection de l'avoir agreable ? Je sçay que Ergaste merite mieux, et que je ne puis esperer rien de plus avantageux que d'estre sienne : Mais comment me pourray-je donner à luy, si Amour m'a des-ja donnée à un autre ? La raison est du costé de mon pere, mais Amour est pour moy, et non point un Amour nouvellement nay, ou qui n'a point de puissance,

Signet[ 354 recto sic 344 recto ] 1621 moderne  [445 recto sic 345 recto]

mais un Amour que j'ay conceu, ou plutost que le Ciel a fait naistre avec moy, qui s'est eslevé dans mon berceau, et qui par un si long trait de temps s'est tellement insinué dans mon ame, qu'il est plus mon ame, que mon ame mesme. O Dieux ! et faut-il esperer que je m'en puisse despoüiller sans la vie ? et si je ne m'en deffaits, dy moy Bellinde, que sera-ce que de toy ? En proferant ces paroles les grosses larmes luy tomboient des yeux, et coulant le long de son visage, moüilloient et les mains et la jouë du Berger, qui peu à peu revenant, fut cause que la Bergere interrompit ses plaintes, et s'essuyant les yeux de peur qu'il ne s'en prist garde, changeant et de visage et de voix, luy parla de ceste sorte : - Berger je vous veux advoüer que j'ay du ressentiment de vostre peine, autant peut-estre que vous-mesme, et que je ne sçaurois douter de vostre bonne volonté, si je n'estois la plus mescognoissante personne du monde. Mais à quoy ceste recognoissance et à quoy ce ressentiment ? Puis que le Ciel m'a sousmise à celuy qui m'a donné l'estre, voulez vous tant que cet estre me demeurera que je luy puisse desobeir ? Mais soit ainsi que l'affection plus forte l'emporte sur le devoir, pour cela Celion serons nous en repos ? Est-il possible si vous m'aimez, que vous puissiez avoir du contentement, me voyant le reste de ma vie pleine de desplaisirs et de regrets ? et pouvez vous croire que le blasme que j'encourray, soit par la desobeïssance de mon pere, soit

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par l'opinion que chacun aura de nostre vie passée à mon desavantage, me puisse laisser un moment de repos ? Cela seroit peut-estre croyable d'une autre que de moy qui ay tousjours tant desapprouvé celles qui se sont conduites de ceste sorte, que la honte de me voir tombee en leur mesme faute, me sera tousjours plus insuportable, que la plus cruelle fin que le Ciel me puisse destiner. Armez vous donc de ceste resolution, ô Berger, que tout ainsi que par le passé nostre affection ne nous a jamais fait commettre chose qui fust contre nostre devoir, quoy que nostre Amour ait esté extréme, que de mesme pour l'advenir il ne faut point souffrir qu'elle nous y puisse forcer. Outre que des choses où il n'y a point de remede la plainte semble estre bien inutile. Or il est tout certain que mon pere m'a donnée à Ergaste, et que ceste donation ne se peut plus revoquer que par Ergaste mesme. Jugez quelle esperance nous devons avoir qu'elle le soit jamais. Il est vray qu'ayant disposé de mon affection avant que mon pere de moy, je vous promets et vous jure devant tous les Dieux, et particulierement devant les Deïtez qui habitent en ce lieu, que d'affection je seray vostre jusques dans le tombeau, et qu'il n'y a ny pere, ny mary, ny tyrannie du devoir, qui me fasse jamais contrevenir au serment que je vous en faits. Le Ciel m'a donné à un pere, ce pere a donné mon corps à un mary, comme je n'ay pû contredire au Ciel, de mesme mon

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devoir me deffend de refuser l'ordonnance de mon pere : mais ny le Ciel, ny mon pere, ny mon mary, ne m'empescheront jamais d'avoir un frere, que j'aimeray comme je luy ay promis, quelle que je puisse devenir. A ces dernieres paroles prevoyant bien que Celion se remettroit aux plaintes et aux larmes, afin de les éviter, elle se leva, et le prenant par la teste le baisa au front, et luy disant à-Dieu, et s'en allant : - Dieu vous veuille, dit-elle, Berger, donner autant de contentement en vostre voyage, que vous m'en laissez peu en l'estat où je demeure. Celion neut, ny la force de luy respondre, ny le courage de la suivre, mais s'estant levé, et tenant les bras croisez, l'alla accompagnant des yeux tant qu'il la pût voir, et lors que les arbres luy en eurent osté la veuë, levant les yeux au Ciel tous chargez de larmes, apres plusieurs grands souspirs, il s'en alla courant d'un autre costé, sans soucy ny de son trouppeau, ny de chose qu'il laissast en sa cabane. Ergaste qui caché du buisson, avoit ouy leurs discours, demeura plus satisfait de la vertu de Bellinde, qu'il ne se peut dire, admirant et la force de son courage, et la grandeur de son honnesteté. Et apres avoir demeuré long temps ravy en ceste pensée, considerant l'extréme affection qui estoit entre ces deux Amants, il creut que ce seroit un acte indigne de luy, que d'estre cause de leur separation : Et que le Ciel ne l'avoit point fait rencontrer si à propos à cet à-dieu, que pour [446 verso sic 346 verso] luy faire voir la grande erreur qu'il alloit commettre sans y penser. Estant donc resolu de

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rapporter à leur contentement tout ce qui luy seroit possible, il se met à suivre Celion, mais il estoit des-ja tant esloigné, qu'il ne le sceut attaindre, et pensant de le trouver en sa cabane, il prit un petit sentier qui y alloit le plus droit : Mais Celion avoit passé d'un autre costé, car sans parler à personne de ses parents ny de ses amis, il s'en alla vagabond sans autre dessein plusieurs jours, sinon qu'il fuyoit les hommes, et ne se nourrissoit que des fruits sauvages, que l'extréme faim luy faisoit prendre par les bois. Ergaste qui vid que son dessein estoit rompu de ce costé, apres l'avoir cherché un jour ou deux, vint trouver Bellinde, esperant de sçavoir d'elle le chemin qu'il avoit pris, et de fortune il la trouva au mesme lieu où elle avoit dit à-dieu à Celion, estant toute seule sur le bord de la fonteine, pensant à l'heure mesme au dernier accident qui luy estoit advenu en ceste place, le souvenir duquel luy arrachoit des larmes du profond du cœur. Ergaste qui l'avoit veuë de loing, estoit venu expres pour la surprendre le plus couvertement qui luy avoit esté possible, et voyant ses pleurs comme deux sources couler dans la fonteine, il en eut tant de pitié, qu'il jura ne se reposer de bon sommeil qu'il n'eust remedié à son desplaisir. Et pour ne perdre point davantage de temps, s'avançant tout à coup à elle, il la salüa. Elle qui se vid surprise avec les larmes [447 recto sic 347 recto] aux yeux, afin de les dissimuler, faignit de se laver, et mettant promptement les mains dans l'eau se les porta toutes moüillées au visage, de sorte que si Ergaste

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n'eust auparavant veu ses larmes, malaisément eust-il alors recognu qu'elle pleurast. Ce qui encores luy fit davantage admirer sa vertu, car à mesme temps elle peignit en son visage une façon toute riante : Et se tournant au Berger, luy dit, avec une façon pleine de courtoisie : - Je pensois estre seule, gentil Berger, mais à ce que je vois, vous y estes venu pour la mesme occasion, comme je pense, qui m'y a amenée, je veux dire pour vous y rafraîchir, et sans mentir voicy bien la meilleure source, et la plus fraîche qui soit en la pleine. - Sage et belle Bergere, respondit Ergaste en sousriant, vous avez raison de dire que le sujet qui vous a fait venir icy, m'y a de mesme conduit, car il est tout vray, mais quand vous dittes que vous et moy y sommes pour nous rafraîchir, il faut que je vous contredie, puis que ny l'un ny l'autre de nous n'y est pour ce dessein. - Quant à moy, dit la Bergere, j'advoüeray bien que je me puis estre faillie pour ce qui est de vous, mais pour mon particulier, vous me permettrez de dire qu'il n'y a personne qui en puisse sçavoir davantage que moy. - Je vous accorde, dit Ergaste, que vous en sçavez plus que tout autre : mais pour cela vous ne me ferez pas confesser, que le sujet qui vous a conduit icy soit celuy que vous dittes. - Et quel penseriez [447 verso sic 347 verso] vous donc, dit-elle, que ce fust ? Et à ce mot elle mit la main au visage, pour couvrir en quelque sorte la rougeur qui luy estoit montée, et cela faisant semblant de se frotter les sourcils. A quoy Ergaste prenant garde, et voulant la sortir

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de la peine où il la voyoit, respondit de ceste sorte : - Belle et discrette Bergere, il ne faut plus que vous usiez de dissimulation envers moy, qui sçay aussi bien que vous ce que vous croyez avoir de plus secret en l'ame : et pour vous monstrer que je ne ments point, je vous dis qu'à ceste heure vous estiez sur le bord de ceste eau, songeant avec beaucoup de desplaisir au dernier à-dieu que vous avez dit à Celion, au mesme lieu où vous estes. - Moy ? dit-elle incontinant toute surprise. - Ouy vous-mesme, respondit Ergaste, mais ne soyez pas marrie que je le sçache, car j'estime tant vostre vertu et vostre merite, que tant s'en faut que cela vous puisse jamais nuire, que je veux que ce soit la cause de vostre contentement. Je sçay le long service que ce Berger vous a rendu, je sçay avec combien d'honneur il vous à recherchée, je sçay avec combien d'affection il a continué depuis tant d'années, et de plus de quelle sincere et vertueuse amitié vous l'affectionnez : La cognoissance de toutes ces choses me fait desirer la mort plutost, que d'estre cause de vostre separation. Ne pensez pas que ce soit jalousie, qui me fait vous parler de ceste sorte, jamais je n'entreray en doute de vostre vertu, et puis [448 recto sic 348 recto] j'ay ouy de mes aureilles les sages discours que vous luy avez tenus. Ne pensez non plus que je ne croye que vous perdant, je ne perde aussi la meilleure fortune que je sçaurois jamais avoir, mais le seul sujet qui me pousse à vous redonner à celuy que vous devez

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estre, c'est, ô sage Bellinde, que je ne veux pas acheter mon contentement avec vostre éternel desplaisir, et que veritablement je croirois estre coulpable, et envers Dieu, et envers les hommes, si à mon occasion une si belle et vertueuse amitié se rompoit entre vous. Je viens donc icy pour vous dire, que je veux bien me priver de la meilleure alliance, que je sçaurois jamais avoir, pour vous remettre en vostre liberté, et vous redonner le contentement que le mien vous osteroit. Et outre que je penseray avoir fait ce que je croy que le devoir me commande, encores ne me sera-ce point peu de satisfaction de penser que si Bellinde est contente, Ergaste est un des instruments de son contentement. Seulement je vous requiers, si en cecy je vous oblige, qu'estant cause de la reünion de vostre amitié, vous me receviez pour tiers entre vous deux, et que vous me fassiez la mesme part de vostre bonne volonté, que vous l'avez promise à Celion quand vous avez creu d'espouser Ergaste, je veux dire que de tous deux je sois aimé et receu comme frere. Pourrois-je, belle Nymphe, vous redire le contentement inesperé de ceste Bergere ? Je croy qu'il seroit impossible, [448 verso sic 348 verso] car elle mesme fut tellement surprise, qu'elle ne sceut de quelles paroles le remercier, mais le prenant par la main, s'alla rassoir sur les gazons de la fonteine, où apres s'estre un peu remise, et voyant la bonne volonté dont Ergaste l'obligeoit, elle luy

Signet[ 357 verso sic 347 verso ] 1621 moderne

declara tout au long, tout ce qui c'estoit passé entre Celion et elle, et apres mille sorte de remerciements, que j'obmets pour ne vous ennuyer, elle le supplia de l'aller chercher luy-mesme, dautant que le transport de Celion estoit tel, qu'il ne reviendroit pour personne du monde qui l'allast querir, parce qu'il ne croiroit jamais ceste bonne volonté de luy, à qui il n'en avoit point donné d'occasion, si elle luy estoit assurée par quelqu'autre : au contraire se figureroit que ce seroit un artifice pour le faire revenir. Ergaste qui vouloit en toute sorte parachever la bonne œuvre qu'il avoit commencée, resolut de partir dés le lendemain avec Diamis frere de Celion, luy promettant de ne point revenir sans le luy ramener.
  Estant donc partis en ce dessein, apres avoir sacrifié à Mercure pour le prier qu'il adressast leurs pas du costé où ils devoient trouver Celion, ils prindrent le chemin qui le premier se presenta à eux, mais ils eussent cherché longuement en vain avant que d'en avoir des nouvelles, si luy mesme transporté de fureur, ne se fust resolu de revenir en Forests, afin de tuer Ergaste, et puis du mesme glaive se percer le cœur devant Bellinde, ne pouvant vivre et [449 recto sic 349 recto] sçavoir quelqu'autre jouïr de son bien. En ceste rage il se remit en chemin, et parce qu'il ne se nourrissoit que d'herbes, et des fruits qu'il trouvoit le long des chemins, il estoit tant affoybly, qu'à peine pouvoit-il marcher, et n'eust esté la rage qui le portoit, il ne l'eust pû faire ; encore falloit-il que

Signet[ 358 recto sic 348 recto ] 1621 moderne

plusieurs fois du jour il se reposast, et mesme lors que le sommeil le pressoit. Il advint que de ceste sorte lassé, il se mit sous quelques arbres, qui faisoient un agreable ombrage à une fonteine, et là apres avoir quelque temps repensé à ses desplaisirs, il s'endormit. La fortune qui se contentoit des ennuis qu'elle luy avoit donnez, adressa, pour le rendre entierement heureux, les pas d'Ergaste et de Diamis en ce mesme lieu, et par hazard Diamis marchoit le premier, soudain qu'il le vid, il le recognut, et tournant doucement en arriere, en vint advertir Ergaste, qui tout joyeux voulut l'aller embrasser : mais Diamis le retint en luy disant : - Je vous supplie Ergaste ne faisons rien en cecy de mal à propos. Mon frere, si tout à coup nous luy disons ces bonnes nouvelles, mourra de plaisir, et si vous cognoissiez l'extreme affliction que cet accident luy a causé, vous seriez de mesme opinion. C'est pourquoy il me semble qu'il vaut mieux que je le luy die peu à peu, et parce qu'il ne me croira pas, vous viendrez apres le luy reconfirmer. Ergaste trouvant cet advis bon, s'esloigna entre quelques arbres, dont il pouvoit les voir, et Diamis [449 verso sic 349 verso] s'advança. Et faut bien dire qu'il fust inspiré de quelque bon demon, car si d'abort Celion eust veu Ergaste, peut-estre suivant sa resolution, luy eust-il fait du desplaisir. Or à l'heure mesme que Diamis s'en approcha son frere s'esveilla, et recommençant son ordinaire entretien, se mit à plaindre de ceste sorte.

Signet[ 358 verso sic 348 verso ] 1621 moderne


Plainte. η

Outré par la douleur de mortelles attaintes,
Sans autre reconfort
Que celuy de mes plaintes,
Je souspire à la mort.
  Ma deffense est sans plus, l'impossible esperance,
Mais le glaive inhumain,
Dont le mal-heur m'offence,
C'est un mal tres-certain.
  J'espere quelquefois en ma longue misere,
De voir finir mon deuil :
Mais quoy ! je ne l'espere
Sinon dans le cercueil.
  Celuy ne doit-il point s'estimer miserable,
Et les Dieux ennemis
Dont l'espoir favorable
En la mort est remis ?
  Mais où sont les desseins de ce courage extreme,
En mon mal resolus ?
Mais où suis-je moy-mesme ?
Je ne me cognois plus.

[450 recto sic 350 recto]

 Mon ame en sa douleur est tellement confuse,
Que ce qu'ore elle veut
Soudain elle refuse
Alors qu'elle le peut.
  Reduitte en cet estat, elle ne peut cognoistre,
Qu'elle a, ny quelle elle est :
O pourquoy faut-il estre,
Lorsque tout nous desplaist !

Signet[ 359 recto sic 349 recto ] 1621 moderne

  Diamis qui ne vouloit le surprendre, apres avoir quelque temps escouté fit du bruit expres, afin qu'il tournast la teste vers luy, et voiant que tout estonné il le regardoit, il s'advança doucement à luy, et apres l'avoir salué, il luy dit : - Je loüe Dieu, mon frere, de ce que je vous aye trouvé si à propos pour vous faire le message que Bellinde vous mande. - Bellinde ? dit-il incontinent, est-il possible qu'elle ayt quelque memoire de moy, entre les bras d'Ergaste ? - Ergaste, dit Diamis, n'a point eu Bellinde entre les bras, et j'espere si vous avez quelque resolution qu'elle ne sera jamais à luy. - Et doutez vous, respondit Celion, que la resolution me puisse manquer en un semblable affaire ? - Je voulois dire, repliqua Diamis, de la prudence. - Je pense, respondit Celion, qu'il n'y a point de prudence qui puisse contrevenir à l'ordre que le destin à resolu. - Le destin, dit Diamis, ne vous est pas si contraire que vous pensez, et vos affaires ne sont pas en si mauvais termes que vous croyez. Ergaste refuse Bellinde. - Ergaste, dit Celion, la refuse ? - Il est [450 verso sic 350 verso] tout certain, continua Diamis, et afin que vous en soyez plus assuré, Ergaste mesme vous cherche pour le vous dire. Celion oyant ces nouvelles, demeura sans respondre pres que hors de soy, et puis reprenant la parole : - Vous moquez vous point, dit-il, mon frere, ou si vous le dittes pour m'abuser ? - Je vous jure, respond Diamis, par le grand Dieu Pan, je vous jure Palles, et par tout ce que nous avons de plus sacré, que je vous dy verité, et que bien tost vous le sçaurez par le Berger

Signet[ 359 verso sic 349 verso ] 1621 moderne

Ergaste. Alors Celion levant et les mains, et les yeux au Ciel : - ô Dieux ! dit il, à quelle fin plus heureuse me reservez-vous ? Son frere, pour l'interrompre : - Il ne faut plus, luy dit-il, parler ny de mal-heur, ny de mort, mais seulement de joye, et de contentement, et sur tout vous preparer à remercier Ergaste du bien qu'il vous fait, car je le vois qui vient à nous. A ce mot Celion se leva, et le voyant si pres, le courut embrasser avec autant de bonne volonté, que peu auparavant il luy en portoit beaucoup de mauvaise, mais quand il sceut la verité de toute ceste affaire, il se mit à genoux devant Ergaste, et luy vouloit à force baiser les pieds. J'abregeray, belle Nymphe, tous leurs discours, et vous diray seulement qu'estant de retour, Ergaste luy donna Bellinde, et qu'avec le consentement de son pere, il la luy fit espouser, et voulut seulement, comme il en avoit des-ja prié Bellinde, que Celion le receust pour tiers en leur honneste, et sincere affection, et luy mesme se [451 recto sic 351 recto] donnant entierement à eux ne voulut jamais se marier.
  Voilà, belle et sage Nymphe, ce qu'il vous a pleu de sçavoir de leur fortune, qui fut douce à tous trois, tant que les Dieux leur permirent de vivre ensemble, car peu de temps apres leur naquit un fils, qu'ils firent nommer
" Ergaste, à cause de l'amitié qu'ils portoient au
gentil Ergaste, et pour en conserver plus longuement la memoire. Mais il advint qu'en ce cruel pillage que quelques estrangers η firent aux Provinces des Sequanois, Viennois, et Segusiens, ce

Signet[ 360 recto sic 350 recto ] 1621 moderne

petit enfant fut perdu, et mourut sans doute de necessité : car depuis on n'en a point eu de nouvelle. Et quelques années apres ils eurent une fille qui fut nommée Diane, mais Celion ny Ergaste η n'eurent pas longuement le plaisir de cet enfant, parce qu'ils moururent incontinent apres, et tous deux en mesme jour, et c'est ceste Diane dont vous m'avez demandé des nouvelles, et qui est tenuë en mon hameau, pour l'une des plus belles, et des plus sages bergeres de Forests.

Fin du dixiesme livre d'Astrée