Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1607 (édition anonyme), Première partie.
Bibliothèque Nationale de France, Ms. Rothschild-V, 2, 18 (1527), Site Richelieu
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p. 271 dans l'édition de Vaganay

Signet[ 222 recto ] 1621 moderne  [322 recto sic 222 recto]

LE
HUITIESME

livre d'Astrée.

  Soudain que le jour parut, Diane, Astrée et Phillis se trouverent ensemble, afin d'estre au lever de Leonide, qui ne pouvant assez estimer leur honnesteté, et courtoisie, s'estoit habillée dés que la premiere clairté avoit donné dans sa chambre, pour ne perdre un seul moment du temps qu'elle pourroit demeurer avec elles, sans joüir de leur douce compagnie, de sorte que ces Bergeres furent estonnées de la voir preste à sortir, lors qu'elles ouvrirent la porte, et toutes ensemble se prenant par la main sortirent du hameau, pour commencer le mesme exercice du jour precedent. A peine avoient elles bien passé les dernieres maisons, qu'elles apperceurent Sylvandre, qui sous la fainte recherche de Diane, commençoit à bon escient à ressentir une Amour naissante et veritable, car piqué de ce nouveau soucy, de toute la nuit il n'avoit pû clorre l'œil, tant son penser luy

Signet[ 222 verso ] 1621 moderne

estoit allé representant tous les [322 verso sic 222 verso] discours, et toutes les actions qu'il avoit veuës en Diane le jour auparavant, si bien que ne pouvant attendre la venuë de l'aurore dans le lit, il l'avoit devancée, et avoit desja attendu long temps pres de ce hameau, que sa nouvelle maistresse sortist, et aussi tost qu'il l'avoit apperceuë s'en estoit venu à elle chantant ces vers.


Stances,
DE SYLVANDRE SUR SES
desirs trop eslevez.

Espoirs hautains espoirs, Ixions en audace,
Vous flattez mes desirs, où le ciel les menace,
C'est erreur que d'oser en un sujet si haut :
Icares vous croyez trop au vol de vostre ayle,
Mais bien quand je devrois tomber d'un plus grand saut,
Si n'abandonneray-je entreprise si belle.

Promethée en paisssant η de renaissante proye,
L'aigle qui ne vivoit que pour paistre en son foye,
Au milieu des tourments disoit, au moins je l'eus
Ce feu dont j'animay pour la fin mon image,
Or ce mal renaissant me sera tesmoignage,
Que ce que nul n'osa, je l'osay, je le peux.

Ainsi dira mon cœur, quoy que son inhumaine,
D'un tourment devoreur eternise sa peine,
Je l'eus, et de ce feu mon Amour j'animay ;

[323 recto sic 223 recto]

Or ceux qui me verront à jamais sur ma roche,
Sçauront qu'à ma douleur, si nulle autre n'approche,
Plus que tout autre aussi, je voulus, et j'aymay.

J'ayme sans estre aymé : mais de ses roches creuses,
Quand Echo respondoit aux plaintes amoureuses,
De son aymé Narcisse, elle disoit en soy,
Et bien je vas l'aymant, sans toutefois qu'il m'ayme,
Si suis-je consolée, ayant sceu par luy-mesme,
Que de luy, nul que luy, n'est plus aymé que moy η.

Signet[ 223 recto ] 1621 moderne

  Phillis qui estoit d'une humeur fort gaye, et qui se vouloit bien acquiter de l'essay a quoy elle avoit esté condannée, se tournant à Diane : - Ma maistresse, luy dit-elle, fiez vous à l'advenir aux paroles de ce Berger. Hier il ne vous aymoit point, et à ceste heure il meurt d'Amour, pour le moins, puis qu'il en vouloit tant dire, il devoit commencer de meilleure heure, ou attendre encore quelque temps. Silvandre estoit si pres qu'il pût ouyr Phillis, qui le fit escrier de loing : - ô ma maistresse bouchez vos aureilles aux contagieuses paroles de mon ennemy, et puis estant arrivé : - Ah mauvaise Phillis, luy dit-il, est-ce ainsi que de la ruine de mon contentement, vous taschez de bastir le vostre ? - Il est bon là, respondit Phillis, de parler de vostre contentement, n'avez vous point avec les autres encor ceste perfection de la pluspart des Bergers, qui par vanité se dient infiniment contens de leur maistresse, quoy qu'au contraire ils en soient mal traittez ? Vous

Signet[ 223 verso ] 1621 moderne  [323 verso sic 223 verso]

parlez de contentement ? Vous Sylvandre, vous avez la hardiesse d'user de ces paroles, à la presence mesme de Diane ? et que direz vous ailleurs, puis que vous avez l'outrecuidance de parler ainsi devant elle ? Elle eust continué n'eust esté que le Berger, apres avoir salué la Nymphe, et les Bergeres, l'interrompit ainsi : - Vous voulez que ma maistresse trouve mauvais que j'aye parlé du contentement que j'ay en la servant, et pourquoy ne voulez vous pas que je le die, s'il est vray ? - Il est vray ? respondit Phillis, Voyez quelle vanité ! direz vous pas encore qu'elle vous ayme, et qu'elle ne peut vivre sans vous ? - Je ne diray pas, repliqua le Berger, que cela soit, mais je vous respondray bien, que je voudrois bien qu'il fust, mais vous monstrez de trouver si estrange que je die avoir du contentement au service que je rends à ma maistresse, que je suis contraint de vous demander, si vous n'y en avez point. - Pour le moins, dit-elle, si j'y en ay, je ne m'en vante pas. - C'est
" ingratitude, reprit le Berger, de recevoir du
" bien de quelqu'un sans l'en remercier, et comment
est-il possible d'aimer la mesme personne envers qui on est ingrat ? - Par là, interrompit Leonide, je jugerois que Phillis n'ayme point Diane. - Il y a peu de personne qui ne fist ce mesme jugement, respondit Sylvandre, et je croy qu'elle mesme le pense ainsi. - Vous auriez, repliqua Phillis, beaucoup de bonnes raisons si vous le me persuadiez. - S'il ne deffaut que les raisons pour le prouver, je n'en ay

Signet[ 224 recto ] 1621 moderne

des-ja plus [324 recto sic 224 recto] affaire : car quoy que je preuve ou nie une chose, cela ne la fait pas estre autre que ce qu'elle est, si bien que puis qu'il ne me manque que les raisons pour prouver vostre peu d'amitié, qu'ay je affaire de vous en convaincre ? Tant y a que pour faire que vous n'aymiez point Diane, il ne tient qu'à vous le prouver. Phillis demeura un peu empeschée à respondre, et Astrée lui dit : - Il semble ma sœur, que vous approuviez ce que dit ce Berger ? - Je ne l'approuve pas, respondit-elle, mais je suis bien empeschée à le reprouver. - Si cela est, adjousta Diane, vous ne m'aimez point, car puis que Sylvandre a trouvé les raisons que vous demandiez, et ausquelles vous ne pouvez resister, il faut advoüer que ce qu'il dit est vray. A ce mot le Berger s'approcha de Diane, et luy dit : - Belle, et juste maistresse, est-il possible que ceste ennemie Bergere ayt encore la hardiesse de ne vouloir me permettre que je die que le service que je vous rends me rapporte du contentement, quand ce ne seroit que pour la response que vous venez de faire, tant à mon advantage ? - En disant, respondit Astrée, que Phillis ne l'aime point, elle ne dit pas pour cela que vous l'aimiez, ou qu'elle vous ayme. - Si j'oyois, respondit-il, ces paroles, je vous ayme ou vous m'aimez, sortir de la bouche de ma maistresse, ce ne seroit pas un contentement, mais un transport qui me raviroit de moy, de trop de satisfaction : et
" toutefois si celuy qui se taist, monstre de consentir
à

Signet[ 224 verso ] 1621 moderne  [324 verso sic 224 verso]

ce qu'il oyt, pourquoy ne puis-je dire que ma belle maistresse advouë que je l'aime, puis que sans y contredire elle oyt que je le dis ? - Si l'Amour repliqua Phillis, consiste en paroles, vous en avez plus que le reste des hommes ensemble, car je ne croy pas que pour mauvaise cause que vous ayez, elles vous deffaillent jamais. Leonide prenoit un plaisir extresme aux discours de ces Bergeres, et n'eust esté la peine en quoy le mal de Celadon la tenoit, elle eust demeuré plusieurs jours avec elles, mais quoy qu'elle sceust qu'il estoit hors de fievre, si ne laissoit-elle de craindre qu'il ne retombast : cela fut cause qu'elle les pria de prendre le chemin avec elle, de Laignieu, jusques à la riviere, parce qu'elle jouyroit plus long temps de leur compagnie. elles le lui accorderent librement, car outre que la courtoisie le leur commandoit, encores se plaisoient-elles fort avec elle. Ainsi donc prenant Diane d'un costé, et Astrée de l'autre, elles prirent le chemin de la Bouteresse, non toutefois sans beaucoup de jalousie de Sylvandre, qui de fortune s'estoit trouvé plus esloigné de Diane que Phillis, de sorte qu'elle avoit pris la place qu'il desiroit ; de quoy Phillis toute glorieuse s'alloit mocquant du Berger, disant que sa maistresse pouvoit aysément juger qui estoit plus soigneux de la servir. - Elle doit donner cela, respondit-il, à vostre importunité, et non pas à vostre affection, car si vous l'aymiez, vous me lairriez la place que vous avez. - Ce seroit

Signet[ 225 recto ] 1621 moderne

signe, [325 recto sic 225 recto]
" dit Philis, du contraire si j'en laissois approcher
" quelque autre plus que moy, car si la
" personne qui ayme desire presque se transformer η
" en la chose aymée, plus on s'en peut approcher,
" et plus on est pres de la perfection
" de ses desirs. - L'Amant, respondit Sylvandre,
" qui a plus d'esgard à son contentement particulier
qu'à celuy de la personne aymée, ne merite pas ce tiltre. De sorte que vous qui regardez davantage au plaisir que vous avez d'estre si pres de vostre maistresse, que non point à sa commodité, ne devez pas dire que vous l'aymiez, mais vous mesmes seulement, car si j'estois au lieu où vous estes, je l'ayderois à marcher, et vous ne faittes que l'empescher. - Si ma maistresse, repliqua Phillis, me rudoyoit autant que vous, je ne sçay si je l'aimerois. - Si fay bien moy, adjousta le Berger, je sçay assurément, que si j'estois au lieu de vostre maistresse, je ne vous aymerois point. Comment ? Avoir la hardiesse de la menacer de ceste sorte ?
" Ah Phillis, une des principalles loix η d'Amour,
" c'est que celuy qui peut s'imaginer de pouvoir
" ne point aymer, n'est desja plus Amant.
Ma maistresse, je vous demande justice, et vous requiers de la part d'Amour, que vous punissiez ce crime de leze Majesté, et que l'ostant de ce lieu trop honorable pour elle qui n'aime point, vous m'y mettiez, moy qui suis tout Amour. - Ma maistresse, interrompit Phillis, je voy bien que cet envieux de mon bien, ne me lairra point en repos, que je

Signet[ 225 verso ] 1621 moderne

ne luy quitte [325 verso sic 225 verso] ceste place, et je crains qu'avec son babil il ne vous y fasse consentir, c'est pourquoy je desire si vous le trouvez bon de le prevenir, et la luy laisser avec condition qu'il vous declarera une chose que je luy proposeray. Sylvandre alors sans attendre la response de Diane, dit à Phillis : - Ostez vous seulement Bergere, car je ne refuseray jamais ceste condition, puis que sans cela je ne luy tairay aussi bien chose qu'elle veuille sçavoir de moy. A ce mot il se mit en sa place, et lors Phillis luy dit : - Envieux Berger, quoy que le lieu où vous estes ne se puisse achepter, si est-ce que vous avez promis davantage que vous ne pensez pas, car vous estes obligé de nous dire qui vous estes, et quelle occasion vous a conduit en ceste contree, puis qu'il y a des-ja si long temps que vous estes icy, et nous n'avons pû en sçavoir encore que fort peu. Leonide qui avoit ceste mesme volonté, prenant la parole : - Sans mentir, dit-elle, Phillis vous n'avez point encor monstré plus de prudence qu'en ceste proposition, car en mesme temps vous avez sorty Diane, et moy d'une grande peine. Diane pour l'incommodité que vous luy donniez, empeschant que Sylvandre ne l'aydast à marcher, et moy pour le desir que j'avois de le cognoistre plus particulierement. - Je voudrois bien, respondit le Berger en souspirant, vous pouvoir bien satisfaire en ceste curiosité : mais ma fortune me le refuse tellement, que je puis dire, que j'en suis et plus desireux, et presque autant ignorant [326 recto sic 226 recto] que vous, car il luy plaist de

Signet[ 226 recto ] 1621 moderne

m'avoir fait naistre, et me faire sçavoir que je vis, en me cachant toute autre cognoissance de moy-mesme : et afin que vous ne croyez pas, que je ne veuille satisfaire à ma promesse, je vous jure par nostre Dieu Pan, et par les beautez de Diane, dit-il se tournant à Phillis, que je vous diray veritablement tout ce que j'en sçay.


Histoire de

SYLVANDRE.

  Lors qu'Ætius fut fait lieutenant general en Gaule de l'Empereur Valentinian, il trouva fort dangereux pour les Romains, que Gondioch premier Roy des Bourguignons, en possedast la plus grande partie, et se resolut de l'en chasser, et le renvoyer delà le Rhin, d'où il estoit venu peu auparavant, lors que Stilico, pour le bon service qu'il avoit fait aux Romains, contre le Goth Radagayse, luy donna les anciennes provinces des Authunois, des Sequanois, et des Allobroges, que dés lors de leur nom, ils nommerent Bourgongne, et sans le commandement de Valentinian, il est aysé à croire qu'il leust fait pour avoir toutes les forces de l'Empire entre ses mains, mais l'Empereur se voyant un grand nombre d'ennemis sur les bras, comme Goths, Huns, Vuandales,

Signet[ 226 verso ] 1621 moderne

et Françons, qui tous l'attaquoient en [326 verso sic 226 verso] divers lieux, commanda à Ætius de les laisser en paix ; ce qui ne fut pas si tost, que des-ja les Bourguignons n'eussent receu de grandes routtes, et telles que toutes leurs provinces et celles qui leur estoient voisines, s'en ressentirent, ayant leurs ennemis fait le degast avec tant de cruauté, que tout ce qu'ils trouvoient, ils l'emmenoient. Or moy pour lors, qui pouvois avoir cinq ou six ans, fus comme plusieurs autres emmené en la derniere ville des Allobroges, par quelques Bourguignons, qui pour se venger, estans entrez dans les païs confederez à leurs ennemis, y firent les mesmes desordres qu'ils recevoient : de pouvoir dire quelle estoit l'intention de ceux qui me prindrent, je ne le sçaurois, si ce n'estoit pour en avoir quelque somme d'argent, tant y a que la fortune me fut si bonne apres m'avoir esté tant ennemie, que je tombay entre les mains d'un Helvetien, qui avoit un pere fort vieux, et tres-homme de bien, et qui prenant quelque bonne opinion de moy, tant pour ma phisionomie, que pour quelque agreable response qu'en cet âge je luy avois renduë, me retira pres de luy, en intention de me faire estudier, et de fait, quoy que son fils y contrariast en tout ce qu'il luy estoit possible, si ne laissa-il de suivre son premier dessein, et ainsi n'espargna rien pour me faire instruire en toute sorte de doctrine, m'envoyant aux Universitez des Marsilliens en la province des Romains.

Signet[ 227 recto ] 1621 moderne

Si bien que je pouvois dire avec beaucoup de [327 recto sic 227 recto] raison, que j'estois perdu, si je n'eusse esté perdu. Toutefois quoy que selon mon genie, il n'y eut rien qui me fust plus agreable que les lettres, si est-ce que ce m'estoit un continuel supplice, de penser que je ne sçavois qui j'estois ; me semblant η que jamais ce mal-heur n'estoit advenu à nul autre. Et comme j'estois en ce soucy, un de mes amis me conseilla d'enquerir quelque oracle pour en sçavoir la verité, car quant à moy pour estre trop jeune je n'avois aucune memoire non plus que je n'en ay encore, du lieu où j'avais esté pris, ny de ma naissance. Et qu'il n'y avoit pas apparence, que le ciel ayant eu tant de soing de moy, que j'en avois recognu depuis ma perte, qu'il ne me voulust favoriser de quelque chose davantage : bref cet amy me sceut si bien persuader, que tous deux ensemble nous y allasmes, et la response que nous eusmes fut telle.


Oracle.

  Tu nasquis dans la terre où fut jadis Neptune :
Jamais tu ne sçauras celuy dont tu es né,
Que Sylvandre ne meure, et à telle fortune
Tu fus par les destins η au berceau destiné.

Signet[ 227 verso ] 1621 moderne

  Jugez, belle Diane, qu'elle η satisfaction nous eusmes de ceste response, quant à moy sans [327 verso sic 227 verso] m'y arrester davantage, je me resolus de ne m'en jamais enquerir ; puis qu'il estoit impossible que je le sceusse sans mourir, et vesquis par apres avec beaucoup plus de repos d'esprit, m'en remettant à la conduitte du ciel, et m'employant seulement à mes estudes, ausquelles je fis un tel progrez, que le vieillard Abariel (car tel estoit son nom) eut envie de me revoir avant que de mourir, presageant presque sa fin prochaine : car estant arrivé pres de luy, et en ayant receu tout le plus doux traittement que j'eusse sceu desirer ; un jour que j'estois seul dans sa chambre, il me parla de ceste sorte. - Mon fils (car comme tel je vous ay tousjours aymé depuis que la rigueur de la guerre vous remit en mes mains) je ne vous croy point si mescognoissant de ce que j'ay fait pour vous, que vous puissiez doutter de ma bonne volonté : Toutefois si le soing que j'ay eu de faire instruire vostre jeunesse, ne vous en a donné assez de cognoissance, je veux que vous l'ayez par ce que je desire de faire pour vous : Vous sçavez que mon fils Azahyde, qui fut celuy qui vous prit, et amena chez moy, a une fille que j'ayme autant que moy-mesme, et parce que je fais estat de passer le peu de jours qui me reste en repos, et en tranquilité, je fay dessein de vous marier avec elle, et vous donner si bonne part de mon bien, que je

Signet[ 228 recto ] 1621 moderne

puisse vivre avec vous autant qu'il plaira aux Dieux. Et ne croyez point [328 recto sic 228 recto] que j'aye fait ce dessein à la volée, car il y a long temps que j'y prepare toute chose. En premier lieu, j'ay voulu recognoistre quelle estoit vostre humeur, cependant que vous estiez enfant, pour juger si vous pourriez
" compatir avec moy, dautant qu'en un âge
" tel on n'a point encor d'artifice, et ainsi on
" void à nud toutes les affections d'une ame,
et vous trouvant tel que j'eusse voulu qu'Azahyde eust esté, je fondis le repos de mes derniers jours sur vous, et pour cet effet, je vous envoiay aux estudes, sçachant bien
" qu'il n'y a rien qui rende une ame plus capable
" de la raison, que la cognoissance des choses,
" et cependant que vous avez esté loing
de ma presence, j'ay tellement disposé la fille à vous espouser, que pour me complaire, elle le desire presque autant que moy. Il est bien vray qu'elle desiroit de sçavoir qui et d'où vous estes, et pour luy satisfaire je me suis enquis d'Azahyde plusieurs fois en quel lieu il vous prit, mais il m'a tousjours dit qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon que c'estoit de là le fleuve du Rosne, hors la province Viennoise : Et que vous luy fustes donné par celuy qui vous avoit enlevé à plus de deux journées en çà, en eschange de quelques armes. Mais que peut-estre vous en pourrez vous mieux ressouvenir, car vous pouviez avoir cinq ou six ans, et luy ayant

Signet[ 228 verso ] 1621 moderne

demandé si les habits que vous aviez lors, ne pouvoyent point donner quelque cognoissance [328 verso sic 228 verso] de quels parents vous estiez né, il ma respondu que non, dautant qu'en la contrée où vous fustes pris, presque tous vont vestus en Bergers, et que toutefois vous estiez si jeune encore, que mal-aysément pouvoit-on juger de quelle condition vous estiez. De sorte, mon fils, que si vostre memoire ne nous sert en cela, il n'y a personne qui nous puisse sortir de ceste peine. Ainsi se teut le bon vieillard Abariel, et me prenant par la main, me pria encore de luy en dire tout ce que j'en sçavois, auquel apres tous les remerciements que je sceus luy faire, tant de la bonne opinion qu'il avoit de moy, que de la nourriture qu'il m'avoit donnée, et du mariage qu'il recherchoit pour moy, je luy respondis, qu'en verité j'estois si jeune que je n'avois aucune souvenance ny de mes parents ny de ma condition. - Cela, reprit le bon vieillard, est bien fascheux, toutefois nous ne lairrons pas de passer outre, pourveu que vous l'ayez agreable, n'ayant attendu d'en parler à Azahyde, que pour sçavoir vostre volonté, et luy η ayant respondu que je η serois trop ingrat, si je n'obeissois entierement à ce qu'il me commanderoit. Dés l'heure mesme, me faisant retirer, il envoya querir son fils, et luy declara son dessein, que depuis mon retour il avoit sceu de sa fille ; et que la crainte de perdre le bien que Abariel nous donneroit, luy faisoit de sorte desappreuver, que quand son pere luy en parla,

Signet[ 229 recto ] 1621 moderne  [329 recto sic 229 recto]

il le rejetta si loing, et avec tant de raisons, qu'en fin le bon-homme ne pouvant l'y faire consentir, luy dit franchement : - Azahyde si tu ne veux donner ta fille à qui je voudray, je donray mon bien à qui tu ne voudras pas, et pour ce resouds toy de la donner à Silvandre, ou je luy en choisiray une qui sera mon heritiere. Azahyde qui estoit infiniment avare, et qui craignoit de perdre ce bien, voyant son pere en tels termes, revint un peu à soy, et le supplia de luy donner quelques jours de terme pour s'y resoudre, ce que le pere qui estoit bon, luy accorda aisément, desirant de faire toute chose avec la douceur, et puis m'en advertit, mais il n'estoit pas de besoing, car je le cognoissois assez aux yeux et aux discours du fils, qui commença de me rudoyer et traitter si mal, qu'à peine le pouvois-je souffrir. Or durant le temps qu'il avoit pris, il commanda à sa fille, qui avoit l'ame meilleure que luy, sur peine qu'il la feroit mourir (car c'estoit un homme tout de sang et de meurtre) de faire semblant au bon vieillard, qu'elle fust marrie que son pere ne voulust faire sa volonté, et qu'elle ne pouvoit pas-maits de sa desobeïssance ; que tant s'en faut elle estoit preste à l'espouser secrettement, et quand il seroit fait le temps y feroit consentir son pere, et cela estoit en dessein de me faire mourir. La pauvre fille fut bien empeschee, car d'un costé les menaces ordinaires de son pere, de qui elle sçavoit le meschant naturel, la poussoient à joüer

Signet[ 229 verso ] 1621 moderne

ce [329 verso sic 229 verso] personnage, d'autre costé l'amitié que dés l'enfance elle me portoit l'en empeschoit, si est-ce qu'en fin son âge tendre, car elle n'avoit point encores passé les quinze ans, ne luy laissa pas assez de resolution pour s'en deffendre, et ainsi toute tremblante, elle vint faire la harangue au bon-homme, qui la receut avec tant de confiance, qu'apres l'avoir baisée au front deux ou trois fois, en fin il se resolut d'en user, comme elle luy avoit dit, et me le commanda si absolument, que quel η doute que j'eusse de cet affaire, si n'osay-je l'y contredire.
  Or la resolution fut prise de ceste sorte que je monterois par une fenestre dans sa chambre, où je l'espouserois secrettement. Ceste ville est assise sur l'extrémité des Allobroges du costé des Helveces, et est sur le bord du grand Lac de Leman, de telle sorte que ses ondes frappent contre les maisons, et puis se desgorge avec le Rosne, qui luy passe au milieu. Le dessein d'Azahyde estoit, parce que leur logis estoit de ce costé là, de me faire tirer avec une corde η jusques à la moytié de la muraille, et puis me laisser aller dans le Lac, où me noyant on n'auroit jamais nouvelle de moy : parce que le Rosne avec son impetuosité m'eust emporté bien loing de là, où entre les rochers estroits, je me fusse tellement brisé, que personne ne m'eust pû recognoistre : Et sans doute son dessein eust reüssi, car j'estois resolu d'obeïr au bon Abariel, n'eust esté que

Signet[ 230 recto ] 1621 moderne  [330 recto sic 230 recto]

le jour avant que cela deust estre, la pauvre fille, à qui on avoit commandé de faire bonne chere, afin de me mieux abuser, esmeuë de compassion et d'horreur d'estre cause de ma mort, ne peut s'empescher toute tremblante de me le descouvrir, me disant puis apres : - Voyez vous Silvandre, en vous sauvant la vie je me donne la mort, car je sçay bien qu'Azahyde ne me le pardonnera jamais, mais j'ayme mieux mourir innocente, que si j'estois coulpable de vostre mort. Apres l'avoir remerciée, je luy dis, qu'elle ne craignist point la fureur d'Azahyde, et que j'y pourvoyrois en sorte qu'elle n'en auroit jamais desplaisir, que de son costé elle fist seulement ce que son pere luy avoit dit, et que je remedierois bien à son salut et au mien, mais que sur tout elle fust secrette. Et dés le soir je retiray tout l'argent que je pouvois avoir à moy, et donnay si bon ordre à tout ce qu'il me falloit faire, sans qu'Abariel s'en prist garde, que l'heure estant venuë qu'il falloit aller au lieu destiné, apres avoir pris congé du bon vieillard, qui vint avec moy jusques sur le bord, je montay dans la petite barque, que luy mesme avoit apprestée. Et puis allant doucement sous la fenestre, je fis semblant de m'y attacher, mais ce ne furent que mes habits remplis de sable, soudain me retirant un peu à costé, pour voir ce qu'il en adviendroit, je les ouys tout à coup retomber dans le Lac, où avec la rame, je batis doucement l'eau, afin qu'ils creussent oyant ce

Signet[ 230 verso ] 1621 moderne  [330verso sic 230 verso]

bruit, que ce fust moy qui me debattois : mais je fus bien tost contraint de m'oster de là parce qu'ils y jetterent tant de pierres, qu'à peine me pûs-je sauver, et peu apres je vis mettre une lumiere à la fenestre, de laquelle ayant peur d'estre descouvert, je me cachis dans le batteau m'y couchant de mon long : cela fut cause que la nuit estant fort obscure, et moy un peu esloigné, et la chandelle leur ostant encore davantage la veuë, ils ne me virent point, et creurent que le batteau s'estoit ainsi reculé de luy mesme. Or quand chacun se fut retiré de la fenestre, j'ouys un grand tumulte au bord où j'avois laissé Abariel, et comme je pûs juger, il me sembla d'ouyr ses exclamations, que je pensay estre à cause du bruit qu'il avoit ouy dans l'eau, craignant que je ne fusse noyé, tant y a que je me resolus de ne retourner plus chez luy, non pas que je n'eusse beaucoup de regret de ne le pouvoir servir sur ses vieux jours, pour les extrémes obligations que je luy avois, mais pour l'assurance que j'avois de de la mauvaise volonté d'Azahyde, je sçavois bien que si ce n'estoit à ce coup, ce seroit à un autre, qu'il paracheveroit son pernicieux dessein, ainsi donc estant venu aux chaisnes qui ferment le port, je fus contraint de laisser mon batteau pour passer à nage de l'autre costé, où estant parvenu avec quelque danger, à cause de l'obscurité de la nuit, je m'en allay sur le bord, où j'avois caché d'autres habits et tout ce que j'avois de meilleur, prenant

Signet[ 231 recto ] 1621 moderne

le [331 recto sic 231 recto] chemin d'Agaune, je parvins sur la pointe du jour à Evians, et vous assure que j'estois si las d'avoir marché assez hastivement, que je fus contraint de me reposer tout ce jour-là, où de fortune n'estant point cognu, je voulus aller prendre conseil, ainsi que plusieurs faisoient en leurs affaires plus urgentes, de la sage Bellinde, qui est maistresse des Vestales qui sont le long de ce Lac, et que depuis j'ay sçeu estre mere de ma belle maistresse : tant y a que luy ayant fait entendre tous mes desastres, elle consulta l'Oracle, et le lendemain elle me dit, que le Dieu me commandoit de ne me point estonner de tant d'adversitez, et qu'il estoit necessaire si je voulois en sortir, de me voir dans la fonteine de la verité d'Amour η, parce qu'en son eau estoit mon seul remede, et que aussi tost que je m'y serois veu je recognoistrois et pere et païs. Et luy ayant demandé en quel païs estoit ceste fonteine, elle me fit entendre qu'elle estoit en ceste contrée de Forestz, et puis m'en declara la proprieté et l'enchantement avec tant de courtoisie, que je luy en demeuray infiniment obligé. Dés l'heure mesme je me resolus d'y venir, et prenant mon chemin par la ville de Plancus, je m'en vins icy il y a quelques années, où le premier que je rencontray fut Celadon, qui pour lors revenoit d'un voyage η assez loingtain, duquel j'appris en quel lieu estoit ceste admirable fonteine, mais lors que je voulus y aller je tombay tellement malade, que je demeuray

Signet[ 231 verso ] 1621 moderne  [331 verso sic 231 verso]

six mois sans sortir du logis, et quelque temps apres que je me sentois assez fort, ainsi que je me mettois en chemin, je sceus par ceux d'alentour qu'un magicien à cause de Clidaman l'avoit mise sous la garde de deux Lyons, et de deux Lycornes, qu'il y avoit enchantées, et que le sortilege ne pouvoit se rompre qu'avec le sang et la mort du plus fidele Amant, et de la plus fidele Amante, qui fut oncques en ceste contrée η. Dieu sçait si ceste nouvelle me rapporta de l'ennuy me voyant presque hors d'esperance de ce que je desirois : Toutefois considerant que c'estoit ce païs que le Ciel avoit destiné pour me faire recognoistre mes parents, je pensay qu'il estoit à propos d'y demeurer, et que peut-estre ces fideles en Amour se pourroient trouver quelque jour, mais certes c'est une marchandise si rare, que je ne l'ose presque plus esperer. Avec ce dessein je me resolus de m'habiller en Berger, afin de pouvoir vivre plus librement parmy tant de bonnes compagnies, qui sont le long de ces rives de Lignon, et pour n'y estre point inutilement je mis tout le reste de l'argent que j'avois en bestail, et en une petite cabane, où je me suis depuis retiré.
  Voila, belle Leonide, ce que vous avez desiré de sçavoir de moy, et voila le payement de Phillis, pour la place qu'elle m'a venduë : que d'or'en avant doncques, ô ma belle maistresse, elle n'ait plus la hardiesse de la prendre, puis qu'elle l'a donnée à si bon prix. - Je suis tres-

Signet[ 232 recto ] 1621 moderne  [332 recto sic 232 recto]

aise, respondit Leonide, de vous avoir ouy raconter ceste fortune, et vous diray que vous devez bien esperer de vous, puis que les Dieux η par leurs Oracles, vous font paroistre d'en avoir soing, quant à moy, je les en prie de tout mon cœur. - Ne fay donc pas moy, reprit Phillis, en gaussant, car s'il estoit cognu, peut-estre que le merite de son pere luy feroit avoir nostre
" maistresse, estant tout certain que les biens, et
" l'alliance peuvent plus aux mariages, que le
merite propre ny l'Amour. - Or regardez comme vous l'entendez, reprit Silvandre, tant s'en faut que vous me veuilliez tant de mal, que j'espere par vostre moyen de parvenir à ceste cognoissance que je desire. - Par mon moyen, respondit-elle toute estonnée, et comment cela ? - Par vostre moyen, continua le Berger, car puis qu'il faut que les Lyons meurent par le sang d'un Amant et d'une Amante fidele, pourquoy ne dois-je croire que je sois cet Amant, et vous l'Amante ? - Fidele suis-je bien, respondit Phillis, mais vaillante ne suis-je pas, de sorte que pour bien aimer ma maistresse, je ne le cederay à personne, mais pour mon sang et ma vie n'en parlons pas, car quel service luy pourrois-je faire estant morte. - Je vous assure, respondit Diane, que je veux vostre vie de tous deux, et non pas vostre mort, et que j'aimerois mieux estre au danger moy-mesme, que de vous y voir à mon occasion. Cependant qu'ils discouroient de ceste sorte, et qu'ils alloient approchant du pont de la Bouteresse,

Signet[ 232 verso ] 1621 moderne

ils virent [332 verso sic 232 verso] venir d'assez loing un homme qui venoit assez viste, et qui estant plus proche, fut recognu bien tost par Leonide : car c'estoit Paris fils du grand Druide Adamas, qui estant revenu de Feurs, et ayant sceu que sa niepce l'estoit venu chercher, et voyant qu'elle ne revenoit point, il luy envoyoit son fils pour l'advertir qu'il estoit de retour, et pour sçavoir quelle occasion la conduisoit ainsi seule, dautant que ce n'estoit pas leur η coustume d'aller sans compagnie. D'aussi loing que la Nymphe le recognut, elle le nomma à ces belles Bergeres, et elles pour ne faillir au devoir de la civilité, quand il fut pres d'elles, le saluerent avec tant de courtoisie, que la beauté et l'agreable façon de Diane luy pleurent de sorte, qu'il en demeura presque ravy, et n'eust esté que les caresses de Leonide le divertirent un peu, il eust esté d'abord bien empesché à cacher ceste surprise, toutefois apres les premieres salutations, et apres luy avoir dit ce qui le conduisoit vers elle : - Mais ma sœur, luy dit-il, (car Adamas vouloit qu'ils se nommassent frere et sœur) où avez-vous trouvé ceste belle compagnie ? - Mon frere, luy respondit-elle, il y a deux jours que nous sommes ensemble, et si je vous assure que nous ne nous sommes point ennuyées : Celle-cy, luy monstrant Astrée, est la belle Bergere dont vous avez tant ouy parler pour sa beauté, car c'est Astrée : Et celle-cy, luy monstrant Diane, c'est la fille de Bellinde et de Celion, et l'autre c'est Phillis, et ce Berger c'est

Signet[ 233 recto ] 1621 moderne  [333 recto sic 233 recto]

l'incognu Silvandre de qui toutefois les merites sont si cognus, qu'il n'y a celuy en ceste contrée qui ne les aime. - Sans mentir, dit Paris, mon pere avoit tort d'avoir peur que vous fussiez mal accompagnee, et s'il eust sçeu que vous l'eussiez esté si bien, il n'en eust pas tant esté en inquiétude. - Gentil Paris, dit Silvandre, une personne qui a tant de vertus qu'a ceste belle Nymphe, ne peut jamais estre mal accompagnée. - Et moins encores, respondit-il, quand elle est entre tant de sages et belles Bergeres. Et en disant ce mot, il tourna les yeux sur Diane, qui presque se sentant semondre respondit : - Il est impossible, courtois Paris, que l'on puisse adjouster quelque chose en ce qui est accomply. - Si est-ce, repliqua Paris, que selon mon jugement, j'aymerois mieux estre avec elle tant que vous y seriez, que quand elle sera seule. - C'est vostre courtoisie, respondit-elle, qui vous fait user de ces termes à l'avantage des estrangeres. - Vous ne sçauriez, respondit Paris, vous nommer estrangeres envers moy, que vous ne me disiez estranger envers vous, qui m'est un reproche dont j'ay beaucoup de honte, parce que je ne puis qu'estre blasmé, d'estre si voisin de tant de beautez, et de tant de merites, et que toutefois je leur sois presque incognu, mais pour amander ceste erreur, je me resous de faire mieux à l'advenir, et de vous pratiquer autant que j'en ay esté sans raison η trop esloigné par le passé : et en disant ces dernieres paroles, il se tourna

Signet[ 233 verso ] 1621 moderne  [333 verso sic 233 verso]

à la Nymphe : - Et vous ma sœur, encor que je sois venu pour vous chercher, toutefois vous ne lairrez, dit-il, de vous en aller seule, aussi bien n'y a-t-il guiere loing d'icy chez Adamas, car quant à moy je veux demeurer jusques à la nuit avec ceste belle compagnie. - Je voudrois bien, dit-elle, en pouvoir faire de mesme, mais pour ceste heure je suis contrainte de parachever mon voyage, bien suis-je resoluë de donner tellement ordre à mes affaires, que je pourray aussi bien que vous vivre parmy elles, car je ne croy point qu'il y ait vie plus heureuse que la leur. Apres quelques autres semblables propos, elle prit congé de ces belles Bergeres, et apres les avoir embrassées fort estroittement, leur promit encores de nouveau de les venir revoir bien tost, et puis partit si contente, et satisfaite, qu'elle resolut de changer les vanitez de la court à la simplicité de ceste vie, mais ce qui l'y portoit davantage, estoit qu'elle avoit dessein de faire sortir Celadon hors des mains de Galathee, et elle croyoit qu'il reviendroit incontinant en cet hameau, où elle faisoit deliberation de le pratiquer sous l'ombre de ces Bergeres.
  Voila quel fut le voyage de Leonide, qui vit naistre deux Amours tres grandes, celle de Silvandre, sous la fainte de la gageure, ainsi que nous avons dit, et celle de Paris, ainsi que nous dirons envers Diane, car depuis ce jour il en devint tellement amoureux, que pour estre familierement aupres d'elle, il quitta

Signet[ 234 recto ] 1621 moderne  [334 recto sic 234 recto]

la vie qu'il avoit accoustumeé, et s'habilla en Berger, et voulut estre nommé tel entre-elles, afin de se rendre plus aimable à sa maistresse, qui de son costé l'honoroit comme son merite et sa bonne volonté l'y obligeoient, mais par ce qu'en la suitte de nostre discours nous en parlerons bien souvent, nous n'en dirons pas pour ce coup davantage. S'en retournant donc tous ensemble en leurs hameaux, ainsi qu'ils approchoient du grand pré, où la pluspart des trouppeaux paissoient d'ordinaire, ils virent venir de loing Tyrcis, Hylas, et Lycidas, dont les deux premiers sembloient se disputer à bon escient, car l'action des bras et du reste du corps de Hylas le faisoit paroistre. Quant à Lycidas il estoit tout en soy-mesme, le chappeau enfoncé, et les mains contre le dos, alloit regardant le bout de ses pieds, monstrant bien qu'il avoit quelque chose en l'ame qui l'affligeoit beaucoup, et lors qu'ils furent assez pres pour se recognoistre, et qu'entre ces Bergers Hylas apperceut Phillis, dautant que depuis le jour auparavant il commençoit de l'aimer. Laissant Tyrcis, il s'en vint à elle, et sans salüer le reste de la compagnie la prit sous les bras, et avec son humeur accoustumée, sans autre desguisement de paroles, luy dit la volonté qu'il avoit de la servir. Phillis qui commençoit de le recognoistre, et qui estoit bien aise de passer son temps, luy dit : - Je ne sçay, Hylas, d'où vous peut naistre ceste volonté, car il n'y a rien en moy qui vous y puisse convier. - Si

Signet[ 234 verso ] 1621 moderne  [334 verso sic 234 verso]

vous croyez, dit-il, ce que vous dittes, vous m'en aurez tant plus d'obligation, et si vous ne le croyez pas, vous me jugerez homme d'esprit, de sçavoir recognoistre ce qui merite d'estre servy, et ainsi vous m'en estimerez tant plus. - Ne doutez point, respondit-elle, que comme que ce soit je ne vous estime, et que je ne reçoive vostre amitié comme elle merite : et quand ce ne seroit pour autre consideration, pource au moins que vous estes le premier qui m'ait aimée. De fortune au mesme temps qu'ils parloient ainsi, Lycidas survint, de qui la jalousie estoit tellement accreuë, que elle surpassoit desja son affection, et pour son malheur il arriva si mal à propos, qu'il peut ouyr la response que Hylas fit à Phillis, qui fut telle : - Je ne sçay pas, belle Bergere, si vous continuerez comme vous avez commencé avec moy ; mais si cela est, vous serez peu veritable, car je sçay bien pour le moins que Silvandre m'aidera à vous desmentir, et s'il ne le veut faire pour ne vous desplaire, je m'assure que tous ceux qui vous virent hier ensemble, tesmoigneront que Silvandre estoit vostre serviteur. Je ne sçay pas s'il a laissé son amitié dessous le chevet, tant y a que si cela n'est, vous estes sa maistresse. Silvandre qui ne pensoit point aux Amours de Lycidas, croyant qu'il luy seroit fort honteux de desadvoüer Hylas, et qu'outre cela il offenseroit Phillis, de dire autrement devant elle, respondit : - Il ne faut point Berger, que vous cherchiez autre tesmoin que [335 recto sic 235 recto] moy pour ce

Signet[ 235 recto ] 1621 moderne

sujet, et ne devez point croire que les Bergers de Lygnon se puissent vestir η et devestir si promptement de leurs affections : car ils sont grossiers, et pour cela tardifs et lents en tout ce qu'ils font : mais tout ainsi que plus un clou est gros, et plus il supporte de pesanteur, et est plus difficile à arracher, aussi plus nous sommes difficiles, et grossiers en nos affections, plus aussi durent-elles en nos ames. De sorte que si vous m'avez veu serviteur de ceste belle Bergere, vous me voyez encor tel, car nous ne changeons pas à toutes les fois que nous passons le sommeil : que si cela vous advient à vous qui avez le cerveau chaud, ainsi que vostre teste chauve, et vostre poil ardant le monstrent, il ne faut pas que vous fassiez mesme jugement de nous. Hylas oyant parler ce Berger si franchement, et si au vray de son humeur, pensa ou que Tircis luy en eust dist quelque chose, ou qu'il le devoit avoir cognu ailleurs, et pour ce tout estonné, il demanda : - Berger m'avez-vous veu autrefois que vous parlez si bien de moy ? - Non dit Silvandre, mais vostre phisionomie et vos
" discours me font juger ce que je dits : Car malaisément
" peut-on soupçonner en autruy un deffaut
" dont l'on soit entierement exempt. - Il faut
donc, respondit Hylas, que vous ne soyez point du tout exempt de ceste inconstance que vous
" soupçonnez en moy. - Le soupçon, repliqua Silvandre,
" naist ou de peu d'apparence, ou d'une
" apparance qui n'est point du tout, sinon en nostre

Signet[ 235 verso ] 1621 moderne  [335 verso sic 235 verso]

imagination, et c'est celuy-là qu'on ne peut avoir d'autruy sans en estre taché, mais ce que j'ay dit de vous ce n'est pas un soupçon, c'est une assurance. Appellez-vous soupçon de vous avoir ouy dire que vous aviez aimé Laonice : et puis quittant celle-là pour ceste seconde η, dit il, qui estoit hier avec elle, vous les avez en fin changées toutes deux pour Phillis, que vous lairrez sans doute pour la premiere venuë, de qui les yeux vous daigneront regarder. Tircis qui les oyoit ainsi discourir, voyant que Hylas demeuroit vaincu, prit la parole de ceste sorte : - Hylas il ne faut plus se cacher, vous estes descouvert, ce Berger a les yeux trop clairs pour ne voir les taches de vostre inconstance, il faut advoüer la verité, car si vous combattez contre-elle, outre qu'en fin vous serez recognu pour menteur encore ne luy pouvant
" resister, dautant que rien n'est si fort que la verité η,
" vous ne ferez que rendre preuve de vostre
foiblesse. Confessez donc librement ce qui en est, et afin de vous donner courage, je veux commencer. Sçachez donc, gentil Berger, qu'il est vray que Hylas est le plus inconstant, le plus desloyal, et le plus traître envers les Bergeres à qui il promet amitié, qui ait jamais esté. - De sorte, adjousta Phillis, qu'il oblige fort celles qu'il n'aime point. - Et quoy ma maistresse, respondit Hylas, vous aussi estes contre moy ? Vous croyez les impostures de ces malicieux ? ne voyez vous pas que Tircis se sentant obligé à Silvandre de la sentence qu'il a donnée en sa faveur, pense [336 recto sic 236 recto] le payer en quelque sorte de

Signet[ 236 recto ] 1621 moderne

me mettre en mauvaise opinion envers vous ? - Et qu'importe cela ? dit Phillis, à Silvandre. - Qu'il importe ? respondit l'inconstant : ne sçavez-vous pas qu'il
" est plus difficile de prendre une place occupée
" que non point celle qui n'est détenuë de personne ?
- Il veut dire, adjousta Silvandre, que tant que vous l'aimerez, je ne sçaurois estre aimé de vous : mais Hylas mon amy, combien estes vous deceu, tant s'en faut, quand je verray qu'elle daignera tourner les yeux sur vous, je seray tout assuré de son amitié, car je la cognois de si bon jugement, qu'elle sçaura tousjours bien eslire ce qui sera de meilleur. Hylas alors respondit : - Vous croyez peut estre glorieux Berger, d'avoir quelque avantage sur moy : Ma maistresse ne le croyez pas, car il n'en est rien : et de fait quel homme peut-il estre, puis qu'il n'a jamais eu la hardiesse d'aimer, ny de servir qu'une seule Bergere, et encore si froidement que vous diriez qu'il se mocque ; ou moy j'en ay aimé autant que j'en ay veuës de belles, et de toutes j'ay esté bien receu η tant qu'il m'a pleu. Quel service pouvez vous esperer de luy, y estant si nouveau qu'il ne sçait par où commencer ? mais moy qui en ay servi de toutes sortes, de tout âge, de toute condition, et de toutes humeurs, je sçay de quelle façon il le faut, et ce qui doit, ou ne doit pas vous plaire, et pour preuve de mon dire, interrogez-le si vous voulez cognoistre son ignorance : et lors se tournant à luy, il continua : - Qu'est-ce, Silvandre,

Signet[ 236 verso ] 1621 moderne  [336 verso sic 236 verso]

qui peut obliger davantage une belle
" Bergere à nous aimer ? - C'est, dit Silvandre, n'aimer
" qu'elle seule. - Et qu'est-ce, continua Hylas,
" qui luy peut plaire davantage ? - C'est, respondit
Silvandre, l'aimer extrémement. - Or voyez, reprit alors l'inconstant, quel ignorant amoureux est cestuy-cy ! tant s'en faut que ce qu'il dit soit vray, qu'il engendre le mespris
" et la haine, car n'aimer qu'elle seule, luy donne
" occasion de croire que c'est faute de courage,
" si l'on ne l'ose entreprendre, et pensant
" estre aimée à faute de quelqu'autre, elle mesprise
" un tel Amant, au lieu que si vous aimez,
" par tout, pour peu que la chose le merite,
elle ne croit pas quand vous venez à elle, que ce soit pour ne sçavoir où aller ailleurs, et cela l'oblige à vous aimer, mesme si vous la particularisez, et luy faites paroistre de vous fier davantage en elle, et que pour mieux le luy persuader, vous luy racontiez tout ce que vous sçavez des autres, et une fois la sepmaine vous luy rapportiez tout ce que vous leur avez dit, et qu'elles vous auront respondu, agençant encor le conte, comme l'occasion le requerra, afin de le rendre plus agreable, et la convier à cherir vostre compagnie. C'est ainsi, novice amoureux ; c'est ainsi que vous l'obligerez à
" quelque Amour : Mais pour luy plaire, il faut
" tant s'en faut, fuir comme poison l'extremité
" de l'Amour, puis qu'il n'y a rien entre deux
" Amants de plus ennuyeux que ceste si grande
et extréme affection, car vous qui aimez

Signet[ 237 recto ] 1621 moderne

de [337 recto sic 237 recto] ceste sorte, pour vous plaire, taschez de luy estre tousjours aupres, luy parler tousjours, elle ne sçauroit tousser, que vous ne luy demandiez ce que elle veut, elle ne peut tourner le pas que vous n'en fassiez de mesme. Bref elle est presque contrainte de vous porter, tant vous la pressez et importunez, mais le pis c'est, que si elle se trouve quelquefois mal, et qu'elle ne vous rie, qu'elle ne vous parle, et ne vous reçoive comme de
" coustume, vous voila aux plaintes, et aux pleurs,
" dont vous luy remplissez tellement les oreilles, que
pour se rachetter de ces importunitez, elle est forcée de se contraindre, et quelquefois qu'elle voudra estre seule, et se resserrer pour quelque
" temps en ses pensées, elle sera contrainte de vous
" voir vous entretenir, et vous faire mille contes,
" pour vous contenter. Vous semble-il que cela
soit un bon moyen pour se faire aimer, tant s'en faut ?
" en Amour comme en toute autre chose, la
" mediocrité est seulement loüable, de sorte
" qu'il faut aymer mediocrement, pour éviter
" toutes ces fascheuses importunitez : mais encor
" n'est-ce pas assez, car pour plaire, il ne suffit
" pas que l'on ne desplaise point, il faut avoir
" encor quelques attraits qui soient aymables,
et cela c'est estre joyeux, plaisant, avoir tousjours à faire quelque bon conte, et sur tout n'estre jamais muet devant elle. C'est ainsi, Sylvandre, qu'il se faut obliger une Bergere à nous aymer, et que nous pouvons acquerir ses bonnes graces. Or voyez ma maistresse, si je n'y suis maistre passé, et quel estat vous devez

Signet[ 237 verso ] 1621 moderne  [337 verso sic 237 verso]

faire de mon affection. Elle vouloit respondre, mais Sylvandre l'interrompit, la suppliant de le luy permettre, et lors il interrogea Hylas de ceste sorte : - Qu'est-ce Berger que vous desirez le plus quand vous aymez ? - Destre η aymé, respondit Hylas. - Mais, repliqua Sylvandre, quand vous estes aymé, que souhaittez-vous de ceste amitié ? - Que la personne que j'ayme, dit Hylas, fasse plus d'estat de moy que de toute autre, qu'elle se fie en moy, et qu'elle tasche de me plaire. - Est-il possible, reprit alors Sylvandre, que pour conserver la vie, vous usiez du poison ? Comment voulez vous qu'elle se fie en vous, si vous ne luy estes pas fidele ? - Mais, dit le Berger, elle ne le sçaura pas. - Et ne voyez-vous, respondit Sylvandre, que vous voulez faire avec trahison, ce que je dis, qu'il faut faire avec sincerité ? car si elle ne sçait pas que vous en aimiez d'autre, elle vous croira fidele, et ainsi ceste fainte vous profitera, mais jugez si la fainte peut, ce que fera le vray : Vous parlez de mespris, et de despit, et y a-il rien qui apporte plus l'un et l'autre en un esprit genereux, que de penser, celuy que je vois icy à genoux devant moy, s'est lassé d'y estre devant une vingtaine qui ne me valent pas : ceste bouche dont il baise ma main est flestrie des baisers qu'elle donne à la premiere main qu'elle rencontre, et ces yeux dont il semble qu'il idolatre mon visage, estincellent encores de l'Amour de toutes celles qui ont le nom de femme, et qu'ay-je affaire d'une chose si commune ?

Signet[ 238 recto ] 1621 moderne  [338 recto sic 238 recto]

et pourquoy en ferois-je estat, puis qu'il ne fait rien davantage pour moy, que pour la premiere qui le daigne regarder ? Quand il me parle, il pense que ce soit telle, ou telle, et ces paroles dont il use envers moy, il les vient d'apprendre à l'escole d'une telle, ou bien il vient les estudier icy, pour les aller dire là. Dieu sçait quel mespris, et quel despit luy peut faire concevoir ceste pensée : et de mesme pour le second point ; que pour se faire aimer, il ne faut guiere aymer, et estre joyeux et galland : car l'estre joyeux et rieux, est fort bon pour un plaisant, et pour une personne de telle estoffe, mais pour un Amant, c'est à dire, pour un autre nous mesme, ô Hylas, qu'il faut bien d'autres conditions ! Vous dictes qu'en toutes chose la mediocrité seule est bonne, il y en a, Berger, qui n'ont point d'extremité, de milieu, ny de deffaut, comme la fidelité :
" car celuy qui n'est qu'un peu fidele ne
" l'est point du tout, et qui l'est, l'est en extremité,
" c'est à dire qu'il n'y peut point avoir de
fidelité plus grande l'une que l'autre : de mesme est-il de la vaillance, et de mesme
" aussi de l'Amour, car celuy qui peut la mesurer,
" ou qui peut imaginer quelqu'autre
" plus grande que la sienne, il n'aime pas, par
ainsi vous voyez (Hylas) comme en commandant que l'on n'ayme que mediocrement, vous ordonnez une chose impossible ; et quand vous aymez ainsi, vous faittes comme ces fols melancoliques, qui croyent estre sçavants en toute science, et toutefois ne sçavent rien,

Signet[ 238 verso ] 1621 moderne  [338 verso sic 238 verso]

puis que vous avez opinion d'aimer, et en effet vous n'aimez pas : Mais soit ainsi, que l'on puisse aimer un peu ; et ne sçavez vous pas
" que l'amitié n'a point d'autre moysson que l'amitié,
" et que tout ce qu'elle seme, c'est seulement
" pour en recueillir ce fruit ? et comment
voulez-vous que celle que vous aymerez un peu, vous vueille aimer beaucoup ? puis que tant s'en faut qu'elle y gaignast, qu'elle perdroit une partie de ce qu'elle semeroit en terre tant ingratte. - Elle ne sçauroit pas dit, Hylas, que je l'aimasse ainsi. - Voicy, dit Sylvandre, la mesme trahison que je vous ay des-ja reprochée : et croyez vous, puis que vous dittes que les effets d'une extréme Amour sont les importunitez, que vous avez racontées ; que si vous ne les luy rendiez pas, elle ne cognust bien la foiblesse de vostre affection ? ô Hylas, que vous sçavez peu en Amour ! ces effets qu'une extremité d'Amour produit, et que vous nommez importunitez, sont bien tels peut-estre envers ceux, qui comme vous ne sçavent aimer, et qui n'ont jamais approché de ce Dieu, qu'à perte de veuë ; mais ceux qui sont vrayement touchez, ceux qui à bon escient aiment : et qui sçavent quels sont les devoirs, et quels les sacrifices qui se font aux autels d'Amour, tant s'en faut qu'à semblables effets ils donnent le nom d'importunitez, qu'ils
" les appellent felicitez : sçavez-vous bien que
" c'est qu'aimer ? c'est mourir en soy, pour revivre
" en autruy, c'est ne point aimer, que

Signet[ 236 recto sic 239 recto ] 1621 moderne

d'autant [339 recto sic 239 recto] que l'on est agreable à la chose aimée : et bref c'est une volonté de se transformer η, s'il se peut, entierement en elle : Et pouvez vous imaginer qu'une personne qui aime de ceste sorte, puisse se desplaire quelquefois de la presence de ce qu'il ayme, et que la cognoissance qu'il reçoit d'estre vrayement aymé, ne luy soit pas une chose si agreable que toutes les autres au prix de celle-là, ne peuvent seulement estre goustees ? Et puis si vous aviez quelquefois esprouvé que c'est qu'aimer, comme je dis, vous ne penseriez pas qu'une personne qui ayme de telle sorte, puisse rien faire qui desplaise : quand ce ne seroit que pour cela seulement, que tout ce qui est marqué de ce beau caractere de l'Amour, ne peut estre desagreable à la personne aimée, encor avoüeriez vous qu'il est tellement desireux de plaire, que s'il y fait quelque faute, telle erreur mesme plaist, voyant à qu'elle η intention elle est faitte, outre que le desir d'estre aymable donne tant de force à un vray Amant, que s'il ne se rend η tel à tout le monde, il n'y manque guiere envers celle qu'il aime : De là vient que plusieurs qui ne sont pas jugez plus aimables en general que d'autres, seront plus aymez, et estimez d'une personne particuliere. Or voyez Hylas, si vous n'estes pas bien ignorant en Amour, puis que jusques icy vous avez creu d'aimer, et toutefois vous n'avez fait qu'abuser du nom d'Amour, et trahir celles que vous avez pensé d'aimer ? - Comment,

Signet[ 236 verso sic 239 verso ] 1621 moderne  [339 verso sic 239 verso]

dit Hylas, que je n'ay point aimé jusques icy ? Et qu'ay-je donc fait avec Carlis, Marie, Amaranthe, Laonice, et tant d'autres ? - Ne sçavez-vous pas, dit Sylvandre, qu'en toutes sortes d'arts il y a des personnes qui les font bien et d'autres mal ? L'Amour est de mesme, car on peut bien aymer comme moy, et mal aymer comme vous, et ainsi on me pourra nommer maistre, et vous broüillon d'Amour. A ces derniers mots, il n'y eut celuy qui pûst s'empescher de rire, sinon Lycidas, qui oyant ce discours, ne pouvoit que se fortifier davantage en sa jalousie, de laquelle Phillis ne se prenoit garde, luy semblant de luy avoir rendu de si grandes preuves de son amitié, que par raison il n'en devoit plus douter ; ignorante,
" qui ne sçavoit pas que la jalousie en Amour,
" est un rejetton qui attire la nourriture pour
" soy, qui doit aller aux bonnes branches, et aux
" bons fruits, et qui plus elle est grande, plus
" aussi monstre-elle la fertilité du lieu, et la force
" de la plante. Paris qui admiroit le bel esprit
de Sylvandre, ne sçavoit que juger de luy, et luy sembloit que s'il eust esté nourry entre les personnes civilisées, il eust esté sans pareil, puis que vivant entre ces Bergers, il estoit tel, qu'il ne cognoissoit rien de plus gentil : cela fut cause qu'il resolut de faire amitié avec luy, afin de jouïr plus librement de sa compagnie, et pour les faire disputer encore, il s'addressa à Hylas, et luy dit, qu'il falloit avoüer qu'il avoit pris un mauvais party, puis qu'il en estoit demeuré

Signet[ 240 recto ] 1621 moderne  [340 recto sic 240 recto]

muet. - Il ne se faut point estonner de cela, dit
" Diane, puis qu'il n'y a rien de si violent que la
conscience : Hylas sçait bien qu'il dispute contre la verité, et que c'est seulement pour flatter sa faute. Et quoy que Diane continuast quelque temps ce discours, si est-ce que Hylas ne respondit mot, estant attentif à regarder Phillis, qui depuis qu'elle avoit pû accoster Lycidas, l'avoit tousjours entretenu assez bas, et parce qu'Astrée ne vouloit qu'il ouïst ce qu'elle luy disoit, elle l'interrompit plusieurs fois, jusques à ce qu'elle le contraignit de luy dire : - Si Phillis estoit autant importune, je ne l'aimerois point. - Vrayement, Berger, lui dit-elle expres pour l'empescher de les escouter, si vous estes aussi mal gratieux envers elle, que peu civil envers nous, elle ne fera pas grand conte de vous. Et parce que Phillis, sans prendre garde à ceste dispute, continuoit son discours, Diane luy dit : - Et quoy, Phillis, est-ce ainsi que vous me rendez le devoir que vous me devez, que de me laisser, pour aller entretenir un Berger ? A quoy Phillis toute surprise respondit : - Je ne voudrois pas, ma maistresse, que ceste erreur vous eust despleu, car j'avois opinion que les beaux discours du gentil Hylas vous empeschoient de prendre garde à moy, qui cependant taschois de donner ordre à une affaire, dont ce Berger me parloit. Et certes elle ne mentoit point, car elle estoit bien empeschée, pour la froideur qu'elle

Signet[ 240 verso ] 1621 moderne  [340 verso sic 240 verso]

recognoissoit en luy. - Il est bonPhillis, respondit Diane avec des paroles de vraye maistresse : vous pensez payer tousjours toutes vos fautes par vos excuses, mais ressouvenez-vous que toutes ces nonchalances ne sont pas de petites preuves de vostre peu d'amitié, et qu'en temps et lieu j'auray memoire de la façon dequoy vous me servez. Hylas avoit repris Phillis sous les bras, et ne sçachant pas la gajeure de Sylvandre et d'elle, fut estonné d'ouïr parler Diane de ceste sorte, c'est pourquoy la voyant preste à recommencer ses excuses, il l'interrompit, luy disant : - Que veut dire, ma belle maistresse, que ceste glorieuse Bergere vous traitte ainsi mal ? luy voudriez vous bien ceder en quelque chose ? ne faittes pas ceste faute, je vous supplie ; car encor qu'elle soit belle, si avez vous bien assez de beauté η pour faire vostre party à part, et qui peut estre ne cedera guiere au sien. - Ah Hylas, dit Phillis, si vous sçaviez contre qui vous parlez, vous esliriez plutost d'estre muet le reste de vostre vie, que de vous estre servy de la parole pour desplaire à ceste belle Bergere, qui vous peut d'un clin d'œil, si vous m'aimez, rendre le plus mal-heureux qui aime. - Sur moy, dit le Berger, elle peut hausser, ouvrir ou fermer les yeux, mais mon mal-heur, non plus que mon bon-heur, ne dépendra jamais, ny de ses yeux, ny de tout son visage, et si toutefois je vous ayme et veux vous aimer. - Si vous m'aimez, adjousta Phillis, et que je puisse quelque chose

Signet[ 241 recto ] 1621 moderne

contre [341 recto sic 241 recto] vous, elle y a beaucoup plus de puissance, car je puis estre esmeuë, ou par vostre amitié, ou par vos services à ne vous pas mal traitter : mais ceste Bergere n'estant, ny aimée, ny servie de vous, n'en aura aucune pitié. - Et qu'ay-je à faire, dit Hylas, de sa pitié, peut-estre que je suis à sa mercy ? - Ouy certes, repliqua Phillis, vous estes à sa mercy, car je ne veux que ce qu'elle veut, et ne puis faire que ce qu'elle me commande, car voila la maistresse que j'aime, que je sers, et que j'adore : mais cela en telle extremite que pour elle seule je veux aimer, je veux servir, et pour elle seule je veux adorer : De sorte qu'elle est toute mon amitié, tout mon service, et toute ma devotion. Or voyez Hylas qui vous avez offensé, et quel pardon vous luy devez demander. Alors le Berger se jettant aux pieds de Diane, tout estonné, apres l'avoir un peu considerée luy dit : - Belle maistresse de la mienne, si celuy qui ayme pouvoit avoir des yeux pour voir quelqu'autre chose que le sujet aimé, j'eusse bien veu en quelque sorte que chacun doit honorer, et reverer vos merites, mais puis que je les ay clos à toute autre chose qu'à ma Phillis, vous auriez trop de cruauté, si vous ne me pardonniez la faute que je vous advoüe, et dont je vous crie mercy. Phillis, qui avoit envie de se despestrer de cet homme, pour parler à Lycidas, ainsi qu'il l'en avoit priée, se hasta de respondre avant que Diane, pour luy dire que Diane ne luy [341 verso sic 241 verso] pardonneroit point, qu'avec condition qu'il

Signet[ 241 verso ] 1621 moderne

leur raconteroit les recherches, et les rencontres qu'il avoit euës depuis qu'il commençoit d'aimer, car il estoit impossible que le discours n'en fust bien fort agreable, puis qu'il en avoit servy de tant de sortes, que les accidents en devoient estre de mesme. - Vrayement Phillis dit Diane, vous estes une grande devineuse, car j'avois des-ja fait dessein de ne luy pardonner jamais qu'avec ceste condition, et pource Hylas resolvez vous y. - Comment dit le Berger, vous me voulez contraindre à dire ma vie devant ma maistresse ? et quelle opinion aura-elle de moy, quand elle oyra dire que j'en ay aimé plus de vingt, qu'aux unes j'ay donné congé avant que de les laisser, et que j'ay laissé les autres avant que de leur en rien dire ? quand elle sçaura qu'en mesme temps j'ay esté partagé à plusieurs, que pensera-elle de moy ? - Rien de pis, que ce qu'elle pense, dit Sylvandre, car elle ne vous jugera qu'inconstant, aussi bien alors qu'elle fait des-ja. - Il est vray dit Phillis, mais afin que vous n'entriez point en ce doute, j'ay affaire ailleurs, où Astree viendra avec moy, s'il luy plaist, et cependant vous obeyrez aux commandemens de Diane. A ce mot elle prit Astrée sous les bras, et se retira du costé du bois, où des-jà Lycidas estoit allé, et parce que Sylvandre avoit des-ja remarqué ce qu'elle luy avoit respondu, il la suivit de loing, pour voir quel estoit son dessein, à quoy le soir luy servit de [342 recto sic 242 recto] beaucoup pour n'estre veu, car il commençoit de se faire tard, outre qu'il alloit gaignant les buissons, et se cachant de telle sorte, qu'il les suivit aisément

Signet[ 242 recto ] 1621 moderne

sans estre veu, et arriva si à propos, qu'il ouyt qu'Astrée luy disoit : - Quel humeur est celle de Lycidas de vouloir vous parler à ceste heure, puis qu'il a tant d'autres commoditez, que je ne sçay comme il a choisi ce temps incommode. - Je ne sçay certes, respondit Phillis, je l'ay trouvé tout triste ce soir, et ne sçay qui luy peut estre survenu, mais il m'a tant conjurée de luy parler que je n'ay pû dilayer : je vous supplie de vous promener cependant que nous serons ensemble, car sur tout il m'a requis que je fusse seule. - Je feray respondit Astrée, tout ce qu'il vous plaira, mais prenez garde qu'il ne soit trouvé mauvais de luy parler à ces heures induës, et mesme estant seule en ce lieu escarté. - C'est pour ceste consideration, respondit Phillis, que je vous ay donné la peine de venir jusqu'icy, et c'est pour cela aussi, que je vous supplie de vous promener si pres de nous, que si quelqu'un survient, il pense que nous soyons tous trois ensemble.
  Cependant que ces Bergers parloient ensemble, Diane et Paris pressoient Hylas de leur raconter sa vie, pour satisfaire au commandement de sa maistresse, et quoy qu'il en fist beaucoup de difficulté, si est-ce qu'en fin il commença de ceste sorte.

Signet[ 242 verso ] 1621 moderne  [342 verso sic 242 verso]


Histoire de Hylas.

  Vous voulez donc belle maistresse de la mienne, et vous gentil Paris, que je vous die les fortunes qui me sont advenues, depuis que j'ay commencé d'aimer, ne croyez pas que le refus que j'en ay fait procede de ne sçavoir que dire, car j'ay trop aimé pour avoir faute de sujet, mais plutost que je vois trop peu de jour pour avoir le loisir, non pas de les vous dire toutes (cela seroit trop long) mais d'en bien commencer une seulement. Toutefois puis que pour obeïr, il faut que je satisfasse à vos volontez, je vous prie en m'escoutant, de vous ressouvenir, que toute chose est sujette à quelque puissance superieure, qui la force presque aux actions qu'il luy plaist, et celle à quoy la mienne m'incline ainsi violemment, c'est l'Amour ; car autrement vous vous estonneriez peut-estre de m'y voir tellement porté, qu'il n'y a point de chaisne assez forte, soit du devoir, soit de l'obligation qui m'en puisse retirer. Et j'advoüe librement, que s'il faut que chacun ait quelque inclination de la nature, que la mienne est l'inconstance, de laquelle je ne dois point estre blasmé, puis que le ciel me l'ordonne ainsi. Ayez ceste consideration devant les yeux, cependant que vous escouterez le discours que je vas vous faire.

Signet[ 243 recto ] 1621 moderne

  Entre les principales contrées que le Rosne [343 recto sic 243 recto] en son cours impetueux va visitant, apres avoir receu l'Arar, l'Isere, la Durance, et plusieurs autres rivieres, il vient frapper contre les anciens murs de la ville d'Arles chef de son païs, et des plus peuplées et riches de la province des Romains. Aupres de ceste belle ville, se vint camper, il y a fort long temps, à ce que j'ay ouy dire à nos Druides η, un grand capitaine nommé Gaius Marius, apres η la remarquable victoire qu'il obtint contre les Cimbres, Cimmeriens, et Celtoscites, aux pieds des Alpes, qui estans partis du profond de l'Ocean Scithique, avec leurs femmes et enfans, en intention de saccager Rome, furent tellement deffaits par ce grand Capitaine, qu'il n'en resta un seul en vie, et si les armes Romaines en avoient espargné quelqu'un, la barbare fureur qui estoit dans leur courage leur fit tourner leurs propres mains contre eux-mesmes, et de rage se tuer, pour ne pouvoir vivre, ayant esté vaincus. Or l'armée Romaine pour rassurer les alliez, et amis de leur republique, venant camper toute triomphante, comme je vous disois prés de ceste ville, et selon la coustume de leur nation ceignant tout leur camp de profondes tranchées, il advint qu'estans fort pres du Rosne, ce fleuve qui est tres-impetueux, et qui mine et ronge incessamment ses bords peu à peu vint avec le temps à rencontrer ces larges, et profondes fosses, et entrant avec impetuosité dans ce canal, qu'il trouva tout fait, courut d'une si grande furie, qu'il continua les tranchées jusques dans la mer, où il se

Signet[ 243 verso ] 1621 moderne  [343 verso sic 243 verso]

va desgorgeant, par ce moyen, par deux voyes, car l'ancien cours a tousjours suivy son chemin ordinaire, et ce nouveau s'est tellement agrandi qu'il esgale les plus grandes rivieres, faisant entre deux une Isle tres-delectable, et tres-fertile, et à cause que ce sont les tranchées de Caius Marius, le peuple par un mot corrompu l'appelle de son nom l'Isle de Camargue. Je ne vous eusse pas dit tant au long l'origine de ce lieu, n'eust esté que c'est la contrée où j'ay pris naissance, et où ceux dont je suis venu, se sont de long temps logez, car à cause de la fertilité du lieu, et qu'il est comme détaché du reste de la terre, il y a quantité η de Bergers qui s'y sont venus retirer, lesquels à cause de l'abondance des pasturages on appelle Pastres, et mes peres y ont tousjours esté tenus en quelque consideration parmy les principaux, soit pour avoir esté estimez gens de bien et vertueux, soit pour avoir eu honnestement et selon leur condition, des biens de fortune, aussi me laisserent-ils assez accommodé lors qu'ils moururent, qui fut sans doute trop tost pour moy, car mon pere mourut le jour mesme que je nasquis, et ma mere qui m'esleva avec toute sorte de mignardise, en enfant unique, ou plutost enfant gasté, ne me dura que jusques à ma douziesme année. Jugez quel maistre de maison je devois estre, entre autres imperfections de ce jeune âge, je ne pûs

Signet[ 244 recto ] 1621 moderne

éviter celle de la presomption, me semblant qu'il n'y avoit Pastre en toute Camargue, qui ne me deust respecter. Mais quand je fus un peu plus [344 recto sic 244 recto] advancé, et que l'Amour commença de se mesler avec ceste presomption dans ma cervelle, il me sembloit que toutes η les Bergeres estoient amoureuses de moy, et qu'il n'y en avoit une seule qui ne receust mon amitié avec obligation. Et ce qui me fortifia en ceste opinion, fut qu'une belle et sage Bergere ma voisine nommée Carlis, me faisoit toutes les honnestes caresses, à quoy le voisinage la pouvoit convier. J'estois si jeune encores, que nulles des incommoditez qu'Amour a de coustume de rapporter aux Amants par ses transports violents, ne me pouvoient atteindre, de sorte que je n'en ressentois que la douceur, et sur ce sujet je me ressouviens que quelquefois j'allois chantant ces vers.


Sonnet

Sur la douceur d'une amitié.

Quand ma bergere parle, ou bien quand elle chante
Ou que d'un doux clin d'œil elle éblouit nos yeux,
Amour parle avec elle, et d'accents gratieux,
Nous ravit par l'oreille, et des yeux nous enchante.
  On ne le voit point tel, quand cruel il tourmente,
Les cœurs passionnez de desirs furieux ;
Mais bien lors qu'enfantin, il s'encourt tout joyeux
Dans le sein de sa mere η, et mille Amours
enfante.
  Ny jamais se joüant aux vergers de Paphos,
Ny prenant au giron des graces son repos,

Signet[ 244 verso ] 1621 moderne

Nul ne l'a veu si beau qu'aupres de ma Bergere :
  Mais quand il blesse aussi, le doit-on dire Amour ?

[344 verso sic 244 verso]

Il l'est quand il se jouë, et qu'il fait son sejour
Dans le sein de Carlis, comme au sein de sa mere.

  Encor que l'âge où j'estois ne me permist pas de sçavoir ce que c'estoit que l'Amour, si ne laissois-je de me plaire en la compagnie de ceste Bergere, et d'user des recherches dont j'oyois que se servoyent ceux qu'on appelloit amoureux, de sorte que la longue continuation de ceste recherche, fit croire à plusieurs que j'en sçavois davantage que ne vouloit pas mon âge ; et cela fut cause, que quand je fus parvenu aux dix huit ou dix neuf ans, je me trouvay engagé à la servir. Mais dautant que mon humeur n'estoit pas de me soucier beaucoup de ceste vaine gloire, que la pluspart de ceux qui se meslent d'aimer se veulent attribuer, qui est d'estre estimez constans, la bonne chere de Carlis m'obligeoit beaucoup davantage, que non pas ce devoir imaginé. De là vint qu'un de mes plus grands amis, prit occasion de me divertir d'elle ; Il s'appelloit Hermante, et sans que j'y eusse pris garde, estoit tellement devenu amoureux de Carlis, qu'il n'avoit contentement que d'estre aupres d'elle. Moy qui estois jeune, ne m'apperceuz jamais de ceste nouvelle affection, aussi avois-je trop peu de finesse pour la recognoistre, puis que les plus rusez en ce mestier ne l'eussent pû faire que mal-aisément. Il avoit plus d'âge que moy, et par consequent plus de prudence, de sorte qu'il sçavoit si bien dissimuler, que je ne croy

Signet[ 245 recto ] 1621 moderne

pas que personne pour lors s'en doutast, mais [345 recto sic 245 recto] ce qui luy donnoit beaucoup d'incommodité, c'estoit que les parents de ceste Bergere desiroient que le mariage d'elle et de moy se fist, à cause qu'ils avoient opinion que ce luy fust advantage. De quoy Hermante estant adverty, mesmes cognoissant aux discours de la Bergere, que veritablement elle m'aimoit, il creut qu'elle se retireroit de moy, si je commençois de me retirer d'elle. Il avoit bien recognu, comme je vous ay dit, que je changerois aussi tost que l'occasion s'en presenteroit : Et apres avoir consideré en soy-mesme par où il commenceroit ce dessein, il luy sembla que me donnant opinion de meriter davantage, il me feroit desdaigner pour l'incertain ce qui m'estoit assuré. Il y parvint fort aisément, car outre que je le croyois comme mon amy, ce bien ne me pouvoit estre cher qui m'estoit venu sans peine, et me faisoit croire que j'obtiendrois bien quelque chose de meilleur si je voulois m'y estudier : Luy d'autre part me le sçavoit si bien persuader, que je tenois pour certain n'y avoir Bergere en toute Camargue, qui ne me receust plus librement que je ne voudrois la choisir. Assuré sur ceste creance, j'oste entierement Carlis de mon ame, apres faits élection d'une autre que je jugeay le meriter, et sans doute je ne me faillis point, car elle avoit de la beauté pour donner de l'Amour, et de la prudence pour le sçavoir conduire. Elle s'appelloit Stilliane, estimée entre les plus belles et plus sages

Signet[ 245 verso ] 1621 moderne  [345 verso sic 245 verso]

de toute l'Isle, au reste altiere, et telle qu'il me la falloit pour me destromper. Et voyez quelle estoit ma presomption, parce qu'elle avoit esté servie de plusieurs, et que tous y avoient perdu leur temps, je me mis à la rechercher plus volontiers, afin que chacun cognust mieux mon merite. Carlis qui veritablement m'aimoit, fut bien estonnée de ce changement, ne sçachant quelle occasion j'en pouvois avoir, mais si fallut-il le souffrir, elle eut beau me rappeller, et pour le commencement user de toutes les sortes d'attraits, dont elle se pût ressouvenir, que η je n'avois garde de retourner, j'estois en trop haute mer, il n'y avoit pas ordre de reprendre terre si promptement ; mais si elle eut du desplaisir de ceste separation, elle en fut bien tost vengée par celle-là mesme qui estoit cause du mal : Car me figurant qu'aussi tost que j'assurerois Stilliane de l'aimer, qu η'elle se donroit encor plus librement à moy, à la premiere fois que je la rencontray à propos à une assemblée qui se faisoit, je luy dis en dansant avec elle : - Belle Bergere, je ne sçay quel pouvoir est le vostre, ny de quelle sorte d'armes se servent vos yeux, tant y a que Hylas se trouve tant vostre serviteur, que personne ne le sçauroit estre davantage : Elle creut que je me mocquois, sçachant bien l'Amour que j'avois portée à Carlis, qui luy fit respondre en sousriant : - Ces discours, Hylas, sont-ce pas de ceux que vous avez apris en l'escole de la belle Carlis ?

Signet[ 246 recto ] 1621 moderne

Je voulois respondre [346 recto sic 246 recto] quand selon l'ordre du bal on nous vint separer, et ne pûs la raprocher, quelle η peine que j'y misse : De sorte que je fus contraint d'attendre que l'assemblée se separast, et la voyant sortir des premieres pour se retirer, je m'advançay et la pris sous les bras, elle au commencement se sousrit, et puis me dit : - Est-ce par resolution Hylas, ou par commandement que ce soir vous m'avez entreprise ? - Pourquoy, luy respondis-je, me faites vous ceste demande ? - Parce, me dit-elle, que je vois si peu d'apparance de raison à ce que vous faites, que je n'en puis soupçonner que ces deux occasions. - C'est, luy dis-je, pour tous les deux, car je suis resolu de n'aimer jamais que la belle Stilliane, et vostre beauté me commande de n'en servir jamais d'autre. - Je croy, me respondit elle, que vous ne pensez pas parler à moy, où que vous ne me cognoissez point, et afin que vous ne vous y trompiez plus longuement, sçachez que je ne suis pas Carlis, et que je me nomme Stilliane. - Il faudroit, luy respondis-je, estre bien aveugle pour vous prendre au lieu de Carlis, elle est trop imparfaite pour estre prise pour vous, ou vous pour elle : Et je sçay trop pour ma liberté, que vous estes Stilliane, et seroit bon pour mon repos que j'en sceusse moins. Nous parvinmes ainsi à son logis, sans que je pusse recognoistre, si elle l'avoit eu agreable ou non. Le lendemain il ne fut pas plutost jour que j'allay trouver Hermante, pour luy raconter ce qui m'estoit advenu le

Signet[ 246 verso ] 1621 moderne  [346 verso sic 246 verso]

soir. Je le trouvay encor au lit, et parce qu'il me vid bien agité : - Et bien, me dit-il, qui a-il de nouveau ? La victoire est elle obtenuë avant le combat ? - Ah ! mon amy, luy respondis-je, j'ay bien trouvay à qui parler, elle me desdaigne, elle se mocque de moy, elle me renvoye à chasque mot à Carlis : Bref croyez qu'elle me traitte bien en maistresse. Il ne se pût tenir de rire, oyant apres tout au long nos discours, car il n'en avoit pas attendu moins, mais cognoissant bien mon humeur assez changeante, il eut peur que je ne revinsse à Carlis, et qu'elle ne me receust, qui fut cause qu'il me respondit : - Avez-vous esperé moins que cela d'elle ? L'estimeriez vous digne de vostre amitié, si ne sçachant encore au vray que vous l'aimez, elle se donnoit à vous ? Comment peut-elle adjouster foy au peu de paroles que vous luy en avez dittes ; en ayant tant ouy autrefois, où vous juriez le contraire à Carlis ? Elle seroit sans mentir fort aisée à gagner, si elle se donnoit vaincuë pour si peu de combat. - Mais, luy dis-je, avant que je sois aimé d'elle, s'il faut que je luy en die autant que j'ay des-ja fait à Carlis, quand est-ce à vostre advis que cela sera ? - Vrayement, me respondit Hermante, vous sçavez bien peu que c'est qu'Amour. Il faut que vous sçachiez Hylas, que quand on dit à une Bergere, je vous aime, voire mesme quand on luy en fait quelque demonstration, elle ne le croit pas si promptement, dautant que c'est la coustume des pastres bien nourris, d'avoir de la

Signet[ 247 recto ] 1621 moderne  [347 recto sic 247 recto]

courtoisie, et il semble que leur sexe pour sa foiblesse oblige les hommes à les servir et honorer : Et au contraire la moindre apparance de haine que l'on leur rend, elles croyent fort aisément d'estre hayes, par ce que les amitiez sont naturelles, et les inimitiez au contraire, et ceux qui vont contre le naturel, il faut que ce soit par un dessein resolu, au lieu que ceux qui le suivent, il semble plutost que ce soit par coustume. Par là, Hylas, je veux dire que vous ferez bien plus aisément croire à Carlis que vous la hayssez, à la moindre mauvaise volonté que vous luy monstrerez, que vous ne persuaderez pas à Stilliane que vous l'aimez. Et parce que vous voyez bien qu'elle a sur le cœur ceste affection de Carlis, croyez moy que ce que vous avez à faire de plus pressé, est de luy donner cognoissance que vous ne l'aimez plus, et cela vous le devez faire par quelque action cognuë non seulement de Carlis, mais de Stiliane, et de plusieurs autres. Bref, belle Bergere, il me sceut tourner de tant de costez, qu'en fin j'escrivis à la pauvre Carlis, une telle lettre.


Lettre de Hylas

A CARLIS.

  Je ne vous escris pas à ce coup Carlis, pour vous dire que je vous ay aimée, car vous ne l'avez que trop creu ; mais bien pour vous

Signet[ 247 verso ] 1621 moderne [347 verso sic 247 verso]

assurer que je ne vous aime plus : Je sçay assurément que vous serez estonnée de ceste declaration, puis que vous m'avez tousjours plus aimé presque que je n'ay sceu desirer : mais ce qui me retire de vous, il faut par force advoüer que c'est vostre malheur, qui ne vous veut continuer plus long temps le plaisir de nostre amitié, ou bien ma bonne fortune, qui ne me veut davantage arrester à si peu de chose. Et afin que vous ne vous plaigniez de moy je vous dis à-Dieu et vous donne congé de prendre party où bon vous semblera, car en moy vous n'y devez plus avoir d'esperance.

  De fortune quand elle receut ceste lettre, elle estoit en fort bonne compagnie, et mesme Stilliane y estoit, qui desappreuva de sorte ceste action, qu'il n'y en eut point en toute la trouppe qui me blasmast davantage : Ce que Carlis recognoissant : - Je vous supplie, leur dit-elle, obligez moy toutes de luy faire la response. - Quant à moy, dit Stilliane, j'en seray bien le secretaire, et lors prenant du papier et de l'ancre, toutes les autres ensemble me rescrivirent ainsi, au nom de Carlis.

Signet[ 248 recto ] 1621 moderne  [348 recto sic 248 recto]


Response de Carlis

A HYLAS.

  Hylas, l'outrecuidance a esté celle qui vous a persuadé d'estre aimé de moy, et la cognoissance que j'ay eu de vostre humeur, et ma volonté qui l'a tousjours trouvée fort desagreable, ont esté celles qui m'ont empesché de vous aimer, si bien que toute l'amitié que je vous ay portée, a esté seulement en vostre opinion, et de mesme mon malheur, et vostre bonne fortune, et en cela il n'y a rien eu de certain, sinon que veritablement quand vous avez creu d'estre aimé de moy, vous avez esté trompé. Je vous en jure Hylas, par tous les merites que vous pensez estre, et qui ne sont pas en vous, qui sont en beaucoup plus grand nombre que ceux qui me deffaillent pour estre digne de vous. L'avantage que je pretends en tout cecy, c'est d'estre exempte à l'advenir de vos importunitez, et pour n'estre point entierement ingratte du plaisir que vous me faites en cela, je ne sçay que vous souhaitter de plus avantageux, et pour moy aussi, sinon que le Ciel vous fasse à jamais continuer ceste resolution,

Signet[ 248 verso ] 1621 moderne  [348 verso sic 248 verso]

pour mon contentement, comme il vous donna la volonté de me rechercher, pour m'importuner. Ce pendant vivez content, et si vous l'estes autant que moy, estant delivrée d'un si cruel fardeau, croyez Hylas que ce ne sera peu.

  Il ne faut point en mentir, la lecture de ceste lettre me toucha un peu, car je recognus bien en ma conscience que j'avois tort de ceste Bergere, mais la nouvelle affection que Stilliane avoit conceuë en moy, ne me permit pas de m'y arrester davantage, et, comment que ce fust j'en jettois à la fin la faute sur elle : Car, disois je en moy-mesme, si elle n'est pas si belle, ny si agreable que Stilliane, est-ce moy qui en suis coulpable ? qu'elle s'en plaigne à ceux qui l'ont faite avec moins de perfection. Et pour moy qu'y puis-je contribuer, que de regretter et plaindre avec elle sa pauvreté ? mais cela ne me doit pas empescher, d'adorer et desirer la richesse d'autruy. Avec semblables raisons j'essayois de chasser la compassion que Carlis me faisoit : Et ne croyant plus avoir rien à faire, que de recevoir Stilliane, qui me sembloit estre des-ja toute à moy, je priay Hermante, de luy porter une lettre de ma part, et ensemble luy faire voir la copie de celle que j'avois escrite à Carlis, afin qu'elle ne fust plus en doute d'elle. Luy qui estoit veritablement mon amy en tout ce qui ne touchoit point à

Signet[ 249 recto ] 1621 moderne  [349 recto sic 249 recto]

Carlis, n'en fit point de difficulté, et prenant le temps à propos qu'elle estoit seule en son logis, en luy presentant mes lettres, il luy dit en sousriant : - Belle Stilliane, si le feu brusle l'imprudent qui s'en approche trop, si le Soleil esbloüit celuy qui l'ose regarder à plain, et si le fer donne la mort à celuy qui le reçoit dans le cœur, vous ne devez vous estonner si le miserable Hylas, s'approchant trop de vous s'est bruslé, si vous osant regarder il s'est esbloüy, et si recevant le trait fatal de vos yeux, il en ressent la blessure mortelle dans le cœur. Il vouloit continuer, mais elle toute impatiente, l'interrompit : - Cessez Hermante, vous travaillez en vain, ny Hylas n'a point assez de merite, ny vous assez de persuasion, pour me donner la volonté de changer mon contentement au sien : Ny je ne me veux point tant de mal, ny à Hylas tant de bien, que je consente à mon malheur, pour croire à vos paroles. Il me suffit, Hermante, que l'humeur de Hylas m'est cognuë aux despends d'autruy, sans que aux miens je l'espreuve : Et ce vous doit estre assez, que Carlis ait esté si laschement trompée, et non pas servir d'instrument pour la ruine de quelqu'autre. Si vous aimez Hylas, j'aime davantage encore Stilliane : et si vous luy voulez donner un conseil d'amy, conseillez-le comme je la conseille, c'est qu'elle n'aime jamais Hylas ; dittes luy aussi qu'il n'aime jamais Stilliane ; Et s'il ne vous croit, soyez certain qu'à sa confusion il employera son temps vainement,

Signet[ 249 verso ] 1621 moderne  [349 verso sic 249 verso]

et quant à la lettre que vous me presentez, je ne feray point de difficulté de la prendre, ayant de si bonnes deffenses contre ses armes, que je n'en redoute point les coups. A ce mot despliant ma lettre, elle la leut tout haut, ce n'estoit en fin qu'une assurance de mon affection, par le congé que j'avois donné à Carlis à sa consideration, et une tres-humble supplication de me vouloir aimer : Elle sousrit apres l'avoir leuë, et s'adressant à Hermante luy demanda s'il vouloit qu'elle me fist response, et luy ayant respondu qu'il le desiroit passionnément, elle luy dit qu'il eust un peu patience, et qu'elle l'alloit escrire, elle estoit telle.


response de Stilliane

A HYLAS.

  Hylas voyez combien sont mal fondez vos desseins, vous voulez que pour la consideration de Carlis je vous aime, et il n'y a rien qui me fasse tant vous haïr que la memoire que j'ay de Carlis : vous dittes que vous m'aimez, si quelqu'autre plus veritable que vous me le disoit je le pourrois bien croire, car je cognois bien que je le merite, mais moy qui ne ments jamais, vous assure que je ne vous aime point, et pour ce n'en doutez nullement ; [350 recto sic 250 recto] aussi seroit ce avoir bien peu de jugement

Signet[ 250 recto ] 1621 moderne

d'aimer une humeur si mesprisable. Si vous trouvez ces paroles un peu trop rudes, ressouvenez vous, Hylas, que j'y suis contrainte, afin que vous ne vous persuadiez pas d'estre aimé de moy. Carlis m'est tesmoin de la condition de Hylas, et Hylas le sera de la mienne, si pour le moins il veut quelquefois dire vray. Si ceste response vous plaist, remerciez-en la priere de Hermante, si elle vous desplaist, ressouvenez vous de n'en accuser que vous-mesme.

  Hermante n'avoit point veu ceste lettre, quand il me la donna, et encor qu'il eust bien opinion qu'il y auroit de la froideur, si ne pensoit-il pas qu'elle deust estre si estrange : Il n'en fut pas toutefois tant estonné que moy, car je demeuray comme une personne ravie, laissant choir la lettre en terre, et apres estre revenu à moy, j'enfonse mon chappeau dans la teste, jette les yeux en terre, m'entrelasse les bras sur l'estomac, et à grands pas et sans parler me mets à promener le long de la chambre. Hermante estoit immobile au milieu, sans seulement tourner les yeux sur moy. Nous demeurasmes quelque temps de ceste sorte sans parler, en fin tout à coup, frappant d'une main contre l'autre, et faisant un saut au milieu de la chambre η : - A son dam, dis-je tout haut ; qu'elle cherche qui l'aimera, à sçavoir s'il en manque en Camargue des Bergeres plus belles qu'elle,

Signet[ 250 verso ] 1621 moderne

et qui seront [350 verso sic 250 verso] bien aise que Hylas les serve : et puis m'adressant à luy : - O que Stilliane est sotte, luy dis-je, si elle croit que je la veuille aimer par force, et que j'aurois peu de courage si je me souciois jamais d'elle ; et que pense-elle estre plus qu'une autre ? Voire, elle merite bien qu'on s'en mette en peine : Je m'assure, Hermante, qu'elle a bien fait la resoluë, quand vous luy avez parlé, ce n'a pas esté pour le moins sans faire les petits yeux, sans se mordre la levre, et sans se frotter les mains l'une à l'autre pour les paslir. Que je me mocque de ses affetteries et d'elle aussi, si elle croit que je me soucie non plus d'elle, que de la plus estrangere des Gaules. Elle ne me sçait reprocher que ma Carlis, ouy je l'ay aimée, et en despit d'elle je la veux aimer encores, et m'assure qu'elle recognoistra bien tost son imprudence, mais jamais il ne faut qu'elle espere que Hylas la puisse aimer. Je dits quelques autres semblables paroles, ausquelles je vis bien changer de couleur à Hermante, mais pour lors je ne sçavois pas son affection envers Carlis, depuis j'ay jugé que c'estoit de peur qu'il avoit que je ne revinsse en la bonne grace de sa maistresse, si n'en fit-il autre semblant, sinon qu'il se mit à rire, et me dit qu'il y en auroit bien d'estonnees, quand elles verroient ce changement. Mais si je pris promptement ceste resolution, aussi promptement la voulois-je executer : Et en ce dessein m'en allay trouver Carlis, à qui je demanday mille pardons de la lettre que je luy avois escrite, l'assurant

Signet[ 251 recto ] 1621 moderne

que ce [351 recto sic 251 recto] n'avoit jamais esté faute, mais transport d'affection. Elle qui estoit offensée contre moy, comme chacun peut penser, apres m'avoir escouté paisiblement, en fin me respondit ainsi : - Hylas, si les assurances que tu η me faits de ta bonne volonté sont veritables, je suis satisfaite ; si elles sont mensongeres, ne croy pas de pouvoir renoüer l'amitié qu'à jamais tu as rompuë, car ton humeur est trop dangereuse : Elle vouloit continuer quand Stilliane, pour luy monstrer la lettre que je luy avois escritte, la venant visiter, nous interrompit. Quand elle me vid pres de Carlis : - Veille-je, ou si je songé, dit-elle toute estonnée ? Est-ce bien là Hylas que je vois, ou si c'est un fantosme ? Carlis tres-aise de ce rencontre : - C'est bien Hylas, dit-elle, ma compagne, vous ne vous trompez point, et s'il vous plaist de vous approcher, vous oyrez les douces paroles dont il me crie merci, et comme il se desdit de tout ce qu'il m'a escrit, se sousmettant à telle punition qu'il me plaira. - Son chastiment, respondit Stilliane, ne doit point estre autre que de luy faire continuer l'affection qu'il me porte. - A vous ? luy dit Carlis, tant s'en faut, il me juroit quand vous estes entrée, qu'il n'aimoit que moy. - Et depuis quand ? adjousta Stilliane : je sçay bien pour le moins que j'en ay un bon escrit qu'Hermante depuis une heure m'a donné de sa part, et afin que vous ne doutiez point de ce que je dis, lisez ce papier, et vous verrez si je ments. Dieux ! que devins-je à ce rencontre ? Je vous jure, belle Bergere, que je ne

Signet[ 251 verso ] 1621 moderne  [351 verso sic 251 verso]

pûs jamais ouvrir la bouche pour ma deffense. Et ce qui me ruina du tout, fut que par mal-heur plusieurs autres Bergeres y arriverent à mesme temps, ausquelles elles firent ce conte si desavantageusement pour moy, qu'il ne me fut pas possible de m'y arrester davantage ; mais sans leur dire une seule parole, vins raconter à Hermante ma mesavanture, qui faillit d'en mourir de rire, comme à la verité le sujet le meritoit. Toutefois Ce bruit s'espancha de sorte par toute Camargue, que je n'osois parler à une seule Bergere, qui ne me le reprochast, dont je pris bien tant de honte, que je resolus de sortir de l'Isle pour quelque temps. Voyez si j'estois jeune, de me soucier d'estre appellé inconstant, il faudroit bien à ceste heure de semblables reproches pour me faire changer un pied. - Voila que c'est, dit Paris, il faut estre apprentif avant que maistre. - Il est vray, respondit Hylas, et le pis, qu'il en faut bien souvent payer l'apprentissage. Mais pour revenir à nostre discours, ne pouvant alors supporter la guerre ordinaire que chacun m'en faisoit, le plus secrettement qu'il me fut possible je donnay ordre à mon mesnage, et en remis le soing entier à Hermante, et puis me mis sur un grand batteau qui remontoit, ensemble avec plusieurs autres : Je n'avois alors autre dessein que de voyager et passer mon temps, ne me souciant non plus de Carlis, ny de Stilliane, que si je ne les avois jamais veuës, car j'en avois tellement perdu la memoire en les perdant de veuë, que

Signet[ 252 recto ] 1621 moderne  [352 recto sic 252 recto]

je n'en avois un seul regret. Mais, voyez combien il est difficile de contrarier à son inclination naturelle, je n'eus pas si tost mis le pied dans le batteau, que je vis un nouveau sujet d'Amour : Il y avoit entre quantité d'autres voyageurs une vieille femme qui alloit à Lyon rendre des vœux au Temple de Venus, qu'elle avoit faits pour son fils, et conduisoit avec elle sa belle-fille, pour le mesme sujet, et qui avec raison portoit le nom de belle, car elle ne l'estoit moins que Stilliane, et beaucoup plus que Carlis : elle s'appelloit Aymee, et ne pouvoit encor avoir attaint l'âge de dixhuit ou vingt ans, et quoy qu'elle fust de Camargue, si n'avoit-elle point de cognoissance de moy, parce que son mary jaloux (comme sont ordinairement les vieux qui ont de jeunes et belles femmes) et sa belle-mere soupçonneuse, la tenoient de si court, qu'elle ne se trouvoit jamais en assemblée. Or soudain que je la vis, elle me pleut, et quel η dessein que j'eusse fait au contraire, il la fallut aimer. Mais je prevy bien au mesme temps que j'y aurois de la peine, ayant à tromper la belle-mere et à vaincre la belle-fille. Toutefois pour ne ceder à la difficulté, je me resolus d'y mettre toute ma prudence, et jugeant qu'il falloit par la mere donner commencement à mon entreprise, car elle m'empeschoit de m'approcher de mon ennemie, je pensay qu'il n'y auroit rien de plus à propos, que de me faire cognoistre à elle, et qu'il ne pourroit estre, puis que nous estions d'un mesme lieu, que quelque

Signet[ 252 verso ] 1621 moderne  [352 verso sic 252 verso]

ancienne amitié de nos familles, ou quelque vieille alliance ne me facilitast le moyen de me familiariser avec elle, et que l'occasion apres m'instruiroit de ce que j'aurois à faire. Je ne fus point deceu en ceste opinion, car aussi tost que je luy eus dit qui j'estois, et que j'eus faint quelque assez mauvaise raison de ce que j'alloy dissimulé, qu'elle receut pour bonne, et que je luy eus assuré que ce qui me faisoit descouvrir à elle, n'estoit que pour la supplier de se servir plus librement de moy. - Mon fils, me respondit elle, je ne m'estonne pas que vous ayez ceste volonté envers moy, car vostre pere m'a tant aimée que vous desgenereriez trop, si vous n'aviez quelque estincelle de ceste affection. Ah ! mon enfant, que vous estes fils d'un homme de bien, et le plus aimable qui fust en toute Camargue : et me disant ces paroles, elle me prenoit par la teste, et me joignoit contre son estomac, et quelquefois me baisoit au front, et ses baisers me faisoient ressouvenir de ces foüyers, qui retiennent encor quelque lente chaleur, apres que le feu en est osté : Car mon pere l'avoit failly d'espouser, et peut-estre l'avoit trop servie pour sa reputation, comme je sceus depuis, mais moy qui ne me souciois pas beaucoup de ses caresses, sinon en tant qu'elles estoient utiles à mon dessein, faignant de les recevoir avec beaucoup d'obligation, la remerciay de l'amitié qu'elle avoit portée à mon pere, la suppliay de changer toute ceste bonne volonté au fils, et que puis que le Ciel m'avoit

Signet[ 253 recto ] 1621 moderne  [353 recto sic 253 recto]

fait heritier du reste de ses biens, elle ne me desheritast de celuy que j'estimois le plus, qui estoit l'honneur de ses bonnes graces, et que de mon costé, au service que mon pere luy avoit voüé je voulois succeder, comme à la meilleure fortune de toutes les siennes. Bref, belle Bergere, je sceus de sorte flater ma vieille, qu'elle n'aimoit rien tant que moy, et contre sa coustume, pour me gratifier, commanda à sa belle-fille de m'aimer. O qu'elle eust esté bien advisée si elle eust suivy son conseil, mais je ne trouvay jamais rien de si froid en toutes ses actions, de sorte qu'encore que je fusse tout le jour aupres d'elle, si n'eus-je jamais la hardiesse de luy faire paroistre mon dessein par mes paroles, que nous ne fussions bien pres d'Avignon : car Stilliane m'avoit beaucoup fait perdre de la bonne opinion que j'avois euë de moy-mesme. Mais outre cela, elle estoit tousjours aux pieds de la vieille, qui ordinairement m'entretenoit du temps passé. Il advint que ce grand convoy, avec lequel nous montions, ainsi que je vous ay dit, et que plusieurs marchans assemblez faisoient faire, alla branler dans une Isle aupres d'Avignon, et dautant que nous, qui n'estions pas accoustumez aux voyages, nous trouvions tous engourdis de demeurer si long temps assis, cependant que les batteliers faisoient ce qui leur estoit necessaire, nous mismes pied à terre, pour nous promener, et entre autres la belle-mere d'Aimée fut de la trouppe. Aussi tost que ma

Signet[ 253 verso ] 1621 moderne  [353 verso sic 253 verso]

Bergere fut dans l'Isle, elle se mit à courre le long de la riviere, et à se joüer avec d'autres filles qui estoient sorties du batteau de compagnie, et moy je me meslay parmy elles, pour avoir le moyen de prendre le temps à propos, ce-pendant que la vieille se promenoit avec quelques autres femmes de son âge. Et de Fortune Aymée s'estant un peu separée de ses compagnes, cueillant des fleurs qui venoient le long de l'eau, je m'advançay, et la pris sous les bras. Et apres avoir marché quelque temps sans parler, en fin comme venant d'un profond sommeil je luy dis : - J'aurois honte, belle Bergere, d'estre si longuement muet pres de vous, ayant tant de sujet de vous parler, si je n'en avois encor plus de me taire, et si d'où les paroles me devroient naistre, mon silence ne procedoit. - Je ne sçay Hylas, me dit-elle, quelle occasion vous avez de vous taire, ny quelle vous pouvez avoir de parler, ny moins quelles paroles ou silence vous voulez entendre. - Ah ! belle Bergere, luy dis-je, l'affection qui me consume d'un feu secret, me donne tant d'occasion de declarer mon mal, qu'à peine le puis je taire, et d'autre costé ceste affection me fait craindre de sorte, d'offenser celle que j'ayme, en le luy declarant, que je n'ose parler : si bien que ceste affection, qui me devroit mettre les paroles en la bouche, est celle qui me les desnie quand je suis aupres de vous. - De moy ? reprit-elle incontinent : pensez-vous bien Hylas à ce que vous dittes ? - Ouy, de vous, luy repliquay-

Signet[ 254 recto ] 1621 moderne  [354 recto sic 254 recto]

je, et ne croyez point que je n'aye bien pensé à ce que je dits, avant que de l'avoir osé proferer. - Si je croyois, me respondit-elle, que ces paroles fussent vrayes, je vous en parlerois bien d'autre sorte. - Si vous doutez, luy dis-je de ceste verité, jettez les yeux sur vos perfections, et vous en serez entierement assurée. Et lors avec mille serments, je luy dits tout ce que j'en avois sur le cœur. Elle sans s'esmouvoir, me respondit froidement : - Hylas, n'accusez point ce qui est en moy, de vos folies, car je sçauray bien y remedier de sorte, que vous n'en aurez point de sujet ; au reste, puis que l'amitié que ma mere vous porte, ny la condition en quoy je suis, ne vous a pû destourner de vostre mauvaise intention, croyez que ce que le devoir n'a pû faire en vous, qu'il le fera en moy, et que je vous osteray tellement toute sorte d'occasion de continuer, que vous recognoistrez que je suis telle que je dois estre. Vous voyez comme je vous parle froidement, ce n'est pas que je ne ressente bien fort vostre indiscretion, mais c'est pour vous faire entendre, que la passion ne me transporte point, mais que la raison seulement me fait parler de ceste sorte : que si je vois que ce moyen ne vaille rien pour divertir vostre dessein, je recourray apres aux extrémes. Ces paroles proferêes avec tant de froideur me toucherent plus vivement, que je ne sçaurois vous dire, toutefois ce ne fut pas ce qui m'en fit distraire, car je sçavois bien que les premieres attaques sont

Signet[ 254 verso ] 1621 moderne  [354 verso sic 254 verso]

ordinairement soustenuës de ceste sorte, mais par hazard, lors qu'Aimée me voyant sans parole, et tant estonné, s'en retourna sans m'en dire davantage : Parmy ses compagnes, il y en eut une, qui me voyant ainsi resver s'en vint à moy, et me faisant la mouche, me passa deux ou trois fois la main devant les yeux, et puis se mit à courre comme presque me conviant à luy aller apres. Pour le commencement j'estois encore si estourdy du coup, que je n'en fis point de semblant, mais quand elle y revint la seconde fois, je me mis à la suivre, et elle apres avoir tourné quelque temps autour de ses compagnes, s'escarta de la trouppe, et apres estre un peu esloignée, faignant d'estre hors d'haleine se coucha aupres d'un buisson assez touffu, moy qui la courois au commencement sans dessein, la voyant en terre, et en lieu où elle ne pouvoit estre veuë, monstrant de me vouloir venger de la peine qu'elle m'avoit donnée, je me mis à la foitter, en quoy elle faisoit bien un peu de resistance, mais de sorte qu'elle monstroit que ceste privauté ne luy estoit point des-agreable, mesme qu'en faisant semblant de se deffendre, elle se descouvroit comme je crois à dessein, pour faire voir sa charnure blanche, plus qu'on n'eust pas jugé à son visage. Enfin s'estant relevée, elle me dit : - Je n'eusse pas pensé Hylas, que vous eussiez esté si rude joüeur, autrement je ne me fusse pas attaquée à vous. - Si cela vous a despleu, luy respondis-je, je vous en demande pardon, mais

Signet[ 255 recto ] 1621 moderne  [355 recto sic 255 recto]

si cela n'est pas, je ne fus de ma vie mieux payé de mon indiscretion, que ceste fois. - Comment l'entendez-vous, me dit-elle ? - Je l'entends luy dis-je, belle Floriante, que je ne vis jamais rien de si beau, que ce que je viens de voir. - Voyez me dit-elle, comme vous estes menteur, et à ce mot me donnant doucement sur la joüe, s'en recourut entre ses compagnes. Ceste Floriante estoit fille d'un tres-honneste chevalier, qui pour lors estoit malade, et se tenoit pres des rives de l'Arar ; et elle ayant sceu la maladie de son pere, s'en alloit le trouver, ayant demeuré quelque temps avec une de ses sœurs, qui estoit mariée en Arles. Pour le visage, elle n'estoit point trop belle, car elle estoit un peu brune, mais elle avoit tant d'affetteries, et estoit d'une humeur si gaillarde, qu'il faut advoüer que ce rencontre me fit perdre la volonté que j'avois à Aymée, mais si promptement, qu'à peine ressentis-je le desplaisir de la quitter, que le contentement d'avoir trouvé celle-cy m'en osta toute sorte de regret. Je laisse donc Aymée ce me semble, et me donne du tout à Floriante, je dis ce me semble, car il n'estoit pas vray entierement, puis que souvent, quand je la voyois, je prenois bien plaisir de luy parler, encor que l'affection que je portois à l'autre, me tirast avec un peu plus de violence ; mais en effet, quand j'eus quelque temps consideré ce que je dis, je trouvay qu'au lieu que je n'en soulois aimer qu'une, j'en avois deux à servir. Il est vray que ce

Signet[ 255 verso ] 1621 moderne  [355 verso sic 255 verso]

n'estoit point avec beaucoup de peine, car quand j'estois pres de Floriante, je ne me ressouvenois en sorte du monde d'Aimée, et quand j'estois pres d'Aimée, Floriante n'avoit point de lieu en ma memoire. Et n'y avoit rien qui me tourmentast, que quand j'estois loing de toutes les deux, car je les regrettois toutes ensemble. Or, gentil Paris, cet entretien me dura jusques à Vienne, mais estant par hazard au logis (car presque tous les soirs nous mettions pied à terre, et mesme quand nous passions pres de ces bonnes villes) ne voila pas qu'une Bergere vint prier le Patron du batteau où j'estois, de luy donner place jusques à Lion, parce que son mary ayant esté blessé par quelques ennemis, luy mandoit de l'aller trouver. Le Patron qui estoit courtois, la receut fort librement, et ainsi, le lendemain, elle se mit dans le batteau avec nous. Elle estoit belle, mais si modeste et discrette, qu'elle n'estoit pas moins recommandable pour sa vertu, que pour sa beauté, mais au reste si triste, et pleine de melancolie, qu'elle faisoit pitié à toute la trouppe, et parce que j'ay tousjours eu beaucoup de compassion des affligez, j'en avois infiniment de celle-cy, et taschois de la desennuyer le plus qu'il m'estoit possible, dont Floriante n'estoit fort ayse quelle η mine qu'elle en fist, ny Aymée aussi. Car ressouvenez
" vous, gentil Paris, que quoy que faigne
" une femme, elle ne peut s'empescher de ressentir
" la perte d'un Amant, dautant qu'il

Signet[ 256 recto ] 1621 moderne  [356 recto sic 256 recto]

semble
" que ce soit un outrage à sa beauté, et la
" beauté estant ce que ce sexe a de plus cher,
est la partie la plus sensible qui soit en elles. Moy toutefois, qui parmi la compassion commençois à mesler un peu d'Amour, sans faire semblant de voir ces deux filles, continuois de parler à celle-cy, et entre autre chose, afin que les discours ne nous deffaillissent, et aussi pour avoir quelque cognoissance plus grande d'elle, je la suppliay de me vouloir dire l'occasion de son ennuy. Elle alors toute pleine de courtoisie, prit la parole de ceste sorte.
  - La compassion que vous avez de ma peine m'oblige, bien courtois Berger, à vous rendre plus de satisfaction encores, que ce que vous me demandez, et penserois de faire une grande faute, si je vous refusois si peu de chose, mais je vous veux supplier, de considerer aussi l'estat en quoy je suis, et d'excuser mon discours, si je l'abrege le plus qu'il me sera possible. Sçachez donc Berger, que je suis née sur les rives de Loire, où j'ay esté eslevée aussi cherement jusques en l'âge de quinze ans, qu'autre sçauroit estre de ma condition. Mon nom η fut Cloris, et mon pere s'appella Leonce, frere de Gerestan, entre les mains de qui je fus remise apres la mort de mon pere, et de ma mere, qui fut en l'âge que je vous ay dit, et deslors je commençay à ressentir les coups de la fortune, car mon oncle ayant plus de soing de ses enfans que de moy, se sentoit bien fort importuné de ma charge. Toute la consolation

Signet[ 256 verso ] 1621 moderne  [356 verso sic 256 verso]

que j'avois, s'estoit de sa femme qui se nommoit Callirée, car celle-là m'aimoit, et m'accommodoit de tout ce qui luy estoit possible, sans que son mary le sceust. Mais le ciel vouloit m'affliger du tout, car lors que Filandre frere de Callirée fut tué, elle en eut tant de regret, qu'il n'y eut jamais consolation de personne qui la pûst faire resoudre à le survivre, de sorte que peu de jours apres elle mourut η, et moy je demeuray avec deux de ses filles, qui estoient encor si jeunes que je n'en pouvois guiere avoir de contentement. Il advint qu'un Berger de la province Viennoise, nommé Rosidor, vint visiter le Temple d'Hercule, qui est pres des rives de Furan, sur le haut d'un rocher qui s'esleve au milieu des autres montagnes par dessus toutes celles qui luy sont autour. Le jour qu'il y fut, nous nous y trouvasmes une forte bonne trouppe de jeunes Bergeres, car c'estoit un jour fort solennel pour ce lieu-là. Ce ne seroit qu'user de paroles inutiles, que de raconter les propos que nous eusmes ensemble, et la façon dont il me declara son amitié : tant y a, que depuis ce jour, il se donna de sorte à moy, que jamais il n'a fait paroistre de s'en vouloir desdire. Il estoit jeune, beau, quant à son bien, il en avoit plus beaucoup que je ne devois esperer, au reste l'esprit si ressemblant à ce qui se voyoit du corps, que s'estoit un tres-parfait assemblage. Sa recherche dura quatre ans, sans que je puisse dire qu'en ce temps-là, il ayt jamais fait, ny pensé

Signet[ 257 recto ] 1621 moderne  [357 recto sic 257 recto]

chose dont il ne m'ait rendu conte, et demandé advis de ce qu'il avoit à faire. Ceste extresme sousmission, et si longuement, continuée, me fit tres-certaine qu'il m'aimoit, et ses merites, qui jusques alors ne m'avoient pû obliger à l'aimer, depuis ce temps m'y convierent de sorte, que je puis dire avec verité n'y avoir rien au monde de plus aymé que Residor l'estoit de Cloris, dont il se sentit de sorte mon redevable, qu'il augmenta son affection, si toutefois elle pouvoit estre augmentée. Nous vesquimes de ceste sorte plus d'un an, avec tout le plaisir qu'une parfaitte amitié peut rapporter à deux Amants. En fin le ciel fit paroistre de vouloir nous rendre entierement contens, et permit que quelques difficultez qui empeschoient nostre mariage fussent ostées, nous voila heureux, si des mortels le peuvent estre : Car nous sommes conduits dans le temple, les voix d'Hymen Hymenée esclatoient de tous costez, bref nous voila de retour au logis, on n'oyoit qu'instrumens de resjouissance, on ne voyait que bals et chansons, lors que le mal-heur η voulut que nous fusmes separez par une des plus fascheuses occasions qui m'eust pû advenir. Nous estions alors à Vienne, où est la plus part des possessions de Rosidor, il advint que quelques jeunes desbauchez des hameaux qui sont hors de Lion, du costé où nos Druides vont reposer le Guy, quand ils l'ont couppé dans la grande forests de Mars, ditte d'Ayieu. Ces [357 verso sic 257 verso] jeunes gens voulurent faire quelques desordres, que mon mary ne pouvant

Signet[ 257 verso ] 1621 moderne

supporter, apres le leur avoir doucement remonstré, leur empescha d'executer, dont ils furent de telle sorte courroucez, que (pensant que ce seroit la plus grande offense qu'ils pourroient faire à Rosidor, que de s'attaquer à moy) il y en eut un d'eux qui me voulut casser une fiole d'ancre sur le visage, mais voyant venir le coup, je tournay la teste, si bien que je ne fus attainte que sur le col, comme, dit-elle en se baissant, vous en pouvez voir les marques encor assez fraisches. Mon mary qui me vid tout l'estomach plein d'ancre, et de sang meslé, creut que j'estois fort blessée, outre que l'outrage lui sembla si grand, que mettant l'espée η à la main il la passe au travers du corps à celuy qui avoit fait le coup, et puis se meslant parmy les autres avec l'ayde de ses amis, il les chassa hors de sa maison. Jugez Berger, si je fus troublée, car je pensois estre beaucoup plus blessée que je n'estois, et voyois mon mary tout sanglant, tant de celuy qu'il avoit tué, que d'une blessure qu'il avoit eu sur une espaule. Mais quand ceste premiere frayeur fut en partie passée, et que la playe qu'il avoit fut soudée, à peine avoit-on finy l'appareil, que la justice se vint saisir de luy, et l'emmenerent avec tant de violence qu'ils ne me vouloient permettre de luy dire A-Dieu, mais mon affection plus forte que leur deffense, me fit en fin venir jusques à luy, et me jettant à son col, m'y attacher [358 recto sic 258 recto] de sorte, que ce fut tout ce qu'ils purent faire, que de m'en oster. Luy d'autre costé qui

Signet[ 258 recto ] 1621 moderne

me voyoit en cet estat, aymant mieux mourir que d'estre separé de moy, fit tous les efforts que son courage et son amour estoient capables, qui furent tels, que tout blessé qu'il estoit, il se despestra de leurs mains, et sortit hors de la ville. Ceste deffense l'empescha bien d'estre prisonnier, mais elle fut cause aussi de rendre sa raison mauvaise envers la justice, qui cependant jette contre luy toutes ses menaces, et proclamations, durant lesquelles son plus grand desplaisir estoit, de ne pouvoir estre aupres de moy, et parce que ce desir le pressoit fort, il se desguisoit, et me venoit trouver sur le soir, et passoit toute la nuit avec moy. Dieu sçait quel contentement estoit le mien, mais combien aussi estoit ma crainte, car je sçavois bien que ceux qui le poursuivoient, sçachant l'Amour qui estoit entre nous, feroient tout ce qui leur seroit possible, pour l'y surprendre, et il advint comme je l'avois tousjours craint, car en fin il y fut trouvé, et emmené dans Lion, où soudain je le suivis, et fort à propos pour luy, car les juges, qu'à toutes heures j'allois solliciter eurent tant de pitié de moy, qu'ils luy firent grace, et ainsi nonobstant toute la poursuitte de nos parties, il fut delivré. Si j'avois eu beaucoup d'ennuy de l'accident, et de la peine où je l'avois veu, croyez courtois Berger, que je n'eus pas peu de satisfaction de le voir hors de [358 verso sic 258 verso] danger, et absous de tout ce qui s'estoit passé.

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Mais parce que le desplaisir qu'il avoit receu dans la prison l'avoit rendu malade, il fut contraint de sejourner quelques jours à Lion et moy tousjours pres de luy, essayois de luy donner tout le soulagement qu'il m'estoit possible, en fin estant hors de danger, il me pria de venir donner ordre à sa maison, afin que nous y puissions recevoir nos amis en la resjouissance qu'il desiroit de faire avec eux, pour le bon succés de ses affaires, et ne voyla pas que ces desbauchez qui ont esté cause de toute nostre peine, voyant qu'ils n'en pouvoient avoir autre raison, se sont resolus de le tuer dans son lit, et estant entrez dans son logis, luy ont donné deux ou trois coups de poignard, et le laissant pour mort, s'en sont fuis. Helas courtois Berger, jugez quelle je dois estre, et en quel repos doit estre mon ame, qui à la verité est attainte du plus sensible accident qui m'eust sceu advenir.
  Ainsi finit Cloris, ayant le visage tout couvert de larmes, qui sembloient autant de perles qui rouloient sur son beau sein. Or gentil Berger, ce que je vous vay raconter, est bien une nouvelle source d'Amour. L'affliction que je vis en ceste Bergere, me toucha de tant de compassion, qu'encore que son visage ne fust peut-estre pas capable de me donner de l'amour, toutefois la pitié m'attaint si au vif, qu'il faut que je confesse, que Carlis, Stiliane, Aimée, ny Floriante, ne me lierent jamais d'une plus [359 recto sic 259 recto] forte chaîne, que ceste desolée Cloris.

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Ce n'est pas que je n'aimasse les autres, mais j'avois encor outre la leur, ceste place vuide dans mon ame. Me voila donc resolu à celle-cy, comme aux autres, il est vray que je cognus bien qu'il n'estoit pas à propos de luy en parler, que Rosidor ne fust où mort, où guery, car la peine où elle estoit, l'occupoit entierement. Nous arrivasmes de ceste sorte à Lion, où soudain chacun se separa, il est vray que la nouvelle affection que je portois à Cloris me fit l'accompagner jusques en son logis, où mesme je visitay Rosidor, afin de faire cognoissance avec luy, jugeant bien qu'il falloit commencer par là à parvenir aux bonnes graces de Cloris. Elle qui le croyoit beaucoup plus blessé qu'elle ne le trouva, (car on fait tousjours le mal plus grand qu'il n'est pas, et l'apprehension augmente de beaucoup l'accident que l'on redoute) changea toute de visage, et de façon, quand elle le trouva levé, et qu'il se promenoit par la chambre. Mais oyez ce qui m'arriva, la tristesse que Cloris avoit dans le batteau, fut cause, comme je vous ay dit de mon affection, et quand aupres de Rosidor, je la vis joyeuse et contente, tout ainsi que la compassion avoit fait naistre mon Amour, sa joye aussi, et son contentement le firent mourir, esprouvant bien alors, qu'un mal se doit tousjours guerir par son contraire, j'entris donc serf et captif dans ce logis, j'en sortis libre, et maistre de moy-mesme : Mais considerant cet accident, je m'allay ressouvenir d'Aimée, et de

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Floriante, incontinent me voila en queste de leur logis, et tournay tant d'un costé et d'autre, qu'en fin je les rencontray qu'elles s'estoient de fortune mises ensemble. Par bon rencontre, le lendemain estoit la grande feste de Venus, et parce que suivant la coutusme, le jour avant la solemnité, les filles chantent dans le temple les hymnes qui sont faits à l'honneur de la Deesse, et qu'elles y font la veillée jusques à minuit, j'oüis prendre resolution à la belle mere d'Aimée d'y passer la nuit, comme les autres, afin de mieux rendre son veu : Stilliane η à la secrette requeste d'Aimée, promit d'en faire de mesme, et dautant que l'on y demeuroit en fort grande liberté, je fis dessein sans en parler d'y entrer aussi, faignant d'estre fille, lors qu'il seroit bien obscur : mais sçachant que les Druides estoient eux mêmes aux portes, depuis qu'il commençoit à se faire tard, je me resolus de m'y cacher lon temps auparavant. Et de fait mettant η mis en un recoin, le moins frequenté, et le plus obscur, j'y demeuray qu'il estoit plus de neuf ou dix heures du soir : Des-ja le temple estoit serré, et n'y avoit d'hommes que moy, si ce n'est qu'il y en eust quelqu'autre aussi curieux que j'estois, et des-ja les hymnes avoient long temps continué, lors que je sortis de ma cachette. Et parce que le temple estoit fort grand, et qu'il n'y avoit clairté, que celle que quelque flambeaux allumez sur l'Autel pouvoient donner à l'entour, je me mis aysément η entre les filles sans

Signet[ 260 recto ] 1621 moderne

qu'elles me recognussent, et lors que j'allois [360 recto sic 260 recto] cherchant de l'œil, l'endroit où estoit Carlis, je vis porter une petite bougie à une jeune fille, qui se levant, s'approcha de l'Autel, et apres avoir fait quelques ceremonies, elle se mit à chanter quelques couplets, ausquels sur la fin toute la trouppe respondit. Je ne sçay si ce fut ceste clairté blafarde (car quelquefois elle ayde fort à l'imperfection du teint) ou bien si veritablement elle estoit belle, tant y a qu'aussi tost que je la vis, je l'aimay. Or qu'à ceste heure ceux-la me viennent parler qui dient que l'Amour vient des yeux de la personne aymée, cela ne pouvoit estre, car elle ne m'eust sceu voir, outre qu'elle ne tourna pas, mesme les yeux sur moy et qu'à peine l'avois-je assez bien veuë, pour la pouvoir recognoistre une autre fois, et cela fut cause, que poussé de la curiosité, je me coulay doucement entre ces Bergeres, qui luy estoient plus pres. Mais ne voila pas que par mal-heur, estant avec beaucoup de danger parvenu jusqu'au pres d'elle, qu'elle finit son hymne, et renvoya la bougie au mesme lieu où elle souloit estre, si bien que le lieu demeura si obscur, qu'à peine en la touchant l'eussai-je pû voir. Toutefois l'esperance qu'elle, ou quelqu'autre pres d'elle recommenceroit bien tost à chanter, m'arresta là quelque temps. Mais je vis qu'au contraire la clairté fut portée à l'autre chœur, et incontinent apres une de celles qui y estoient commença de chanter, comme avoit fait ma nouvelle et incogneuë maistresse. La difference que je remarquay fust de la voix, fust du visage, estoit

Signet[ 260 verso ] 1621 moderne  [360 verso sic 260 verso]

grande, car elle n'avoit rien qui approchast de celle que je commençois d'aimer, qui fut cause que ne pouvant plus long temps commander à ma curiosité, je m'adressay à une Bergere, qui estoit la plus escartée, et me contrefaisant le mieux qu'il m'estoit possible, je luy demanday qui estoit celle qui avoit chanté avant la derniere. - Il faut bien, me dit-elle η, que vous soyez estrangere, puisque vous ne la cognoissez pas. - Peut-estre luy respondis-je, la reconnoistrois-je, si j'oyois son nom ? - Qui ne la recognoistra dit-elle, à son visage, demandera son nom en vain. Toutefois pour ne vous laisser en peine, sçachez qu'elle s'appelle Cyrcéne, l'une des plus belles filles qui demeure le long des rives de l'Arar, et tellement cognuë en toute ceste contrée, qu'il faut, si vous ne la cognoissez, que vous soyez d'un autre monde. Jusques là j'avois si bien contrefait ma voix, que comme la nuit luy trompoit les yeux, aussi decevois-je son oreille par mes paroles, mais à ce coup ne m'en ressouvenant plus, apres plusieurs autres remerciements, je luy dits, que si en eschange de la peine qu'elle avoit prise, je luy pouvois rendre quelque service, je ne croirois point qu'il y eust homme plus heureux que moy. - Comment ! me dit-elle alors, et qui estes vous qui me parlez de ceste sorte ? et me touchant soudain, et regardant de plus pres, elle recognut à mon habit, ce que j'estois, dont toute estonnée : - Avez-vous bien eu la hardiesse, me dit-elle, d'enfraindre nos loix de ceste sorte. Sçavez vous bien

Signet[ 261 recto ] 1621 moderne  [361 recto sic 261 recto]

que vous ne pouvez payer ceste faute sans la perte de vostre vie ? Il faut dire la verité, quoy que je sceusse qu'il y avoit quelque chastiment ordonné, si ne pensois-je pas qu'il fust tel, dont je ne fus pas peu estonné, toutefois luy representant que j'estois estranger, et que je ne sçavois point leurs statuts, elle prit pitié de moy, et me dit, que dés le commencement, elle l'avoit bien recognu, et qu'il falloit que je sceusse qu'il estoit impossible d'obtenir pardon de ceste faute, parce que la loy y estoit ainsi rigoureuse, pour oster de ces veilles, tous les abus qui s'y souloient commettre : Toutefois que voyant que je n'y estois point allé de mauvaise intention, elle feroit tout ce qui luy seroit possible pour me sauver : Et que pour cet effet il ne falloit pas attendre que la minuit sonnast, car alors les Druides venoient à la porte avec des flambeaux, et les regardoient toutes au visage ? Qu'à ceste heure la porte du Temple estoit bien fermée, mais qu'elle essayeroit de la faire ouvrir : et lors me mettant un voile sur la teste qui me couvroit jusques aupres des hanches, elle m'accommoda mon manteau par dessous, qu'il estoit malaisé de recognoistre la nuit si c'estoit une robbe : m'ayant ainsi équipée η, elle dit à quelques-unes de ses voisines, qui estoient venuës avec elle, qu'elles se trouvoient mal, et toutes ensemble s'en allerent demander la clef à la plus vieille de la trouppe, et nous en allant ensemble à la porte avec une petite bougie seulement,

Signet[ 261 verso ] 1621 moderne

qu'elle mesme [361 verso sic 261 verso] portoit, et qu'elle couvroit presque toute avec la main, faignant de la conserver du vent : nous sortismes en foule, et eschappay ainsi heureusement de ce danger par sa courtoisie ; et pour mieux me desguiser, et aussi que j'avois envie de sçavoir à qui j'avois ceste obligation, je m'en allay parmy les autres jusques en son logis.
  Mais, belle Bergere, dit-il, s'addressant à Diane, ce discours n'est pas encore à moytié, et il me semble que le Soleil est couché il y a long temps, ne seroit-il pas plus à propos d'en remettre la fin à une autre fois que nous aurons plus de loisir. - Vous avez raison, dit-elle gentil Berger, il ne faut pas despendre tout son bien à la fois, ce qui reste à nous faire sçavoir nous pourra encores faire couler une agreable journée : outre que Paris qui doit encor passer la riviere, ne sçauroit arrester ici davantage sans s'incommoder. - Il n'y a rien, dit-il, belle Bergere, qui me puisse incommoder quand je suis pres de vous. - Je voudrois bien, respondit-elle, qu'il y eust quelque chose en moy qui vous fust agreable, car vostre merite et vostre courtoisie oblige chacun à vous rendre toute sorte de service. Paris vouloit respondre, mais Hylas l'interrompit en luy disant : - Plûst à Dieu, gentil Paris, que je fusse vous, et que Diane fut Phillis, et qu'elle me tint semblable langage. - Quand cela seroit, dit Paris, vous ne leur en resteriez qu'avec plus d'obligation tout ainsi que je fais. - Il est vray, dit Hylas, mais je [362 recto sic 262 recto] ne craindray jamais

Signet[ 262 recto ] 1621 moderne

de m'obliger en partie à celle à qui je suis des-ja entierement. - Vos obligations, dit Diane, ne sont pas de celles qui sont pour tousjours, vous les revocquez quant il vous plaist. - Si les unes, respondit-il, y perdent les autres y ont de l'avantage, et demandez à Phillis si elle n'est pas bien aise que je sois de ceste humeur, car si j'estois autrement, elle pourroit bien se passer de mon service. Avec semblables discours, Diane, Paris, et plusieurs autres Bergers, parvindrent jusques au grand pré où ils avoient accoustumé de s'assembler avant que de se retirer, et Paris donnant le bon-soir à Diane, et au reste de la trouppe, prit son chemin du costé de Laigneu.
  Mais cependant Lycidas parloit avec Phillis, car la jalousie de Silvandre le tourmentoit de sorte, qu'il n'avoit pû attendre au lendemain à luy en dire ce qu'il en avoit sur le cœur. Il estoit tellement hors de soy-mesme, qu'il ne prit pas garde que l'on η l'escoutoit, mais pensant estre seul avec elle, apres deux ou trois grands souspirs, il luy dit : - Est-il possible, Phillis, que le Ciel m'ait conservé la vie si longuement pour me faire ressentir vostre infidélité. La Bergere qui attendoit toute autre sorte de discours, fut si surprise qu'elle ne luy pût respondre. Et le Berger voyant qu'elle demeuroit muette, croyant que ce fust pour ne sçavoir quelle excuse prendre, continua : - Vous avez raison, belle Bergere, de ne point respondre, car vos yeux parlent assez, voire trop clairement

Signet[ 262 verso ] 1621 moderne  [362 verso sic 262 verso]

pour mon repos : Et ce silence ne me dit et assure que trop ce que je vous demande et que je ne voudrois pas sçavoir. La Bergere qui se sentit offensée de ces paroles, luy respondit toute despite : - Puis que mes yeux parlent assez pour moy, pourquoy voudriez-vous que je vous respondisse d'autre façon ? Et si mon silence vous donne plus de cognoissance de mon peu d'amitié, que mes actions passées n'ont pû faire de ma bonne volonté, pensez-vous que j'espere de vous en pouvoir rendre plus de tesmoignage par mes paroles ? Mais je voy bien que c'est Lycidas, vous voulez faire une honneste retraitte, vous avez dessein ailleurs, et pour ne l'oser sans couvrir vostre legereté de quelque couverture raisonnable, vous vous faignez des chimeres, et bastissez des occasions de desplaisir, où vous sçavez bien qu'il n'y a point de sujet, afin de me rendre blasmée de vostre peché : Mais Lycidas serrons de pres toutes vos raisons, voyons quelles elles sont, ou si vous ne le voulez faire, retirez vous Berger, sans m'accuser de l'erreur que vous avez commise, et dont je sçay bien que je feray une longue penitence : mais contentez vous de m'en laisser le mortel desplaisir, et non pas le blasme, que vous m'allez procurant par vos plaintes tant ordinaires, que vous en importunez et le Ciel et la terre. - Le doute en quoy j'ay esté, repliqua le Berger, m'a fait plaindre, mais l'assurance que vous m'en donnez par vos aigres paroles me fera mourir. - Et

Signet[ 263 recto ] 1621 moderne  [363 recto sic 263 recto]

quelle est vostre crainte ? respondit la Bergere. - Jugez, repliqua-il, qu'elle ne doit pas estre petite, puis que la plainte qui en procede importune et le Ciel et la terre, comme vous me reprochez. Que si vous la voulez sçavoir, je la vous diray en peu de mots. Je crains que Phillis n'aime point Lycidas. - Ouy Berger, reprit Phillis, vous pouvez croire que je ne vous aime point, et avoir en vostre memoire ce que j'ay fait pour vous, et pour Olympe ? Est-il possible que les actions de ma vie passée, vous reviennent devant les yeux, lors que vous concevez ces doutes ? - Je sçay bien, respondit le Berger, que vous m'avez aimé, et si j'en eusse esté en doute, ma peine ne seroit pas telle que je la ressens, mais je crains que comme une blessure pour grande qu'elle soit, si elle ne fait mourir, se peut guerir avec le temps : que de mesme celle qu'Amour vous avoit faite alors pour moy, ne soit à ceste heure de sorte consolidée, qu'à peine la cicatrice en apparoisse seulement. Phillis à ces paroles tournant la teste à costé, et les yeux avec un certain geste de mescontentement. - Puis Berger, luy dit-elle, que jusques icy par les bons offices, et par tant de tesmoignages d'affection, que je vous ay rendus, je cognoy de n'avoir rien avancé ; assurez-vous que ce que j'en plains le plus, c'est la peine et le temps que j'y ay employez. Lycidas cognut bien d'avoir fort offensé sa Bergere, toutefois il estoit luy-mesme si fort attaint de sa jalousie, qu'il ne pût s'empescher

Signet[ 263 verso ] 1621 moderne  [363 verso sic 263 verso]

de luy respondre : - Ce courroux, Bergere, ne me donne-il pas de nouvelles cognoissances
" de ce que je crains ? car de se fascher des propos
" qu'une trop grande affection fait quelquefois
proferer, n'est-ce pas signe de n'en estre point attaint ? Phillis oyant ce reproche, revint un peu en soy, et tournant le visage à luy, respondit : - Voyez vous Lycidas, toutes faintes en toutes personnes me desplaisent, mais je n'en puis supporter en celles avec qui je veux vivre. Comment ? Lycidas a la hardiesse de me dire qu'il doute de l'amitié de sa Phillis, et je ne croiray pas qu'il dissimule ? et quel tesmoignage s'en peut-il rendre que je ne vous aye rendu ? Berger, Berger, croyez moy, ces paroles me font mal penser des assurances qu'autrefois vous m'avez faites de vostre affection : Car il peut bien estre que vous me trompiez en ce qui est de vous, comme il semble que vous vous deceviez en ce qui est de moy. Ou que comme vous pensez η n'estre point aimé, l'estant plus que tout le reste du monde, que de mesme vous pensiez de m'aimer en ne m'aimant pas. - Bergere, respondit Lycidas, si mon affection estoit de ces communes, qui ont plus d'apparance que d'effet, je me condannerois moy-mesme, lors que sa violance me transporte hors de la raison, ou bien quand je vous demande de grandes preuves d'une grande amitié ; mais puis qu'elle n'est pas telle, et que vous sçavez bien qu'elle embrasse tout ce qui est de plus grand, ne sçavez-vous pas que l'extréme [364 recto sic 264 recto] Amour

Signet[ 264 recto ] 1621 moderne

ne marche jamais sans la crainte, encores qu'elle n'en ait point de sujet, et que pour peu qu'elle en ait, ceste crainte se change en jalousie, et la jalousie en la peine, ou plustost en la forcenerie où je me trouve.
  Cependant que Lycidas, et Phillis parloient ainsi, pensant que ces paroles ne fussent ouyes que d'eux mesmes, et n'avoir autre tesmoins que ces arbres. Silvandre, comme je vous ay dit, estoit aux escoutes, et n'en perdoit une seule parole : Laonice d'autre costé qui s'estoit endormie en ce lieu, s'esveilla au commencement de leur discours, et les recognoissant tous deux, fut infiniment aise de s'y estre trouvée si à propos, s'assurant bien qu'ils ne se separeroient point, qu'ils ne luy apprissent beaucoup de leurs secrets, desquels elle esperoit se servir à leur ruine : Et il advint ainsi qu'elle l'avoit esperé, car Phillis oyant dire à Lycidas qu'il estoit jaloux, luy repliqua fort haut : - Et de qui et pourquoy ? - Ah ! Bergere, respondit l'affolé Lycidas, me faites vous ceste demande ? Dittes moy, je vous supplie, d'où procederoit ceste grande froideur envers moy depuis quelque temps, et d'où ceste familiarité que vous avez si estroitte avec Silvandre, si l'amitié que vous me souliez porter n'est point changée en luy ? Ah ! Bergere, vous deviez bien croire que mon cœur n'est pas insensible à vos coups, puis qu'il a si vivement ressenty ceux de vos yeux. Combien y a-il que vous estes retirée de moy ? que vous ne vous plaisez

Signet[ 264 verso ] 1621 moderne  [364 verso sic 264 verso]

plus à me parler, et qu'il semble que vous allez mandiant toutes les autres compagnies pour fuir la mienne ? où est allé le soing que vous aviez autrefois de vous enquerir de mes nouvelles, et l'ennuy que vous rapportoit mon retardement hors de vostre presence ? Vous pouvez vous ressouvenir combien le nom de Lycidas vous estoit doux, et combien de fois il vous eschappoit pour l'abondance du cœur en pensant nommer quelqu'autre. Vous en pouvez-vous ressouvenir, dy-je, et n'avoir à ceste heure dans ce mesme cœur, et dans ceste mesme bouche que le nom et l'affection de Silvandre, avec lequel vous vivez de sorte, qu'il n'est pas jusques aux plus estrangers qui sont en ceste contrée, qui ne recognoissent que vous l'aimez ? et vous trouvez estrange que moy qui suis ce mesme Lycidas, que j'ay tousjours esté, et qui ne suis nay que pour une seule Phillis, sois entré en doute de vous ? L'extréme desplaisir de Lycidas luy faisoit naistre une si grande abondance de paroles en la bouche, que Phillis pour l'interrompre ne pouvoit trouver le temps de luy respondre, car si elle ouvroit la bouche pour commencer, il continuoit encore avec plus de vehemence, sans considerer que sa plainte estoit celle qui rengregeoit son mal, et que s'il y avoit quelque chose qui le pûst alleger, c'estoit la seule response qu'il ne vouloit escouter : et au contraire ne cognoissant pas que ce torrent de paroles ostoit le loisir à la Bergere de luy

Signet[ 265 recto ] 1621 moderne  [365 recto sic 265 recto]

parler, il jugeoit que son silence procedoit de se sentir coulpable, si bien qu'il alloit augmentant sa jalousie à tous les mouvements et à toutes les actions qu'il luy voyoit faire ; dequoy elle se sentit si surprise et offensée, que interditte elle ne sçavoit de quelles paroles elle devoit commencer, ou pour se plaindre de luy, ou pour le sortir de l'opinion où il estoit : mais la passion du Berger qui estoit extréme, ne luy laissa pas beaucoup de loisir à y songer, car encor qu'il fust presque nuit, si la vid-il rougir, ou pour le moins il luy sembla de le voir, qui fut bien la conclusion de son impatience, tenant alors pour certain, ce dequoy il n'avoit encore que douté. Et ainsi sans attendre davantage, apres avoir reclamé deux ou trois fois les Dieux, justes punisseurs des infidelles, il s'en alla courant dans le bois, sans vouloir escouter, ny attendre Phillis, qui se mit η apres luy, pour luy descouvrir son erreur, mais ce fut en vain, car il alloit si viste, qu'elle le perdit incontinant dans l'espoisseur des arbres. Et ce pendant Laonice bien aise d'avoir descouvert ceste affection, et de voir un si bon commencement à son dessein, se retira comme de coustume avec la Bergere sa compagne η, et Silvandre d'autre costé se resolut, puis que Lycidas prenoit à si bon marché tant de jalousie, de la luy vendre à l'advenir un peu plus cherement, faignant de vrayement aimer Phillis, lors qu'il le verroit aupres d'elle.