Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1621, Troisième partie.
Watkinson Library, Trinity College (Hartford, CT, USA), PQ 1707.U7
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21_bandeau_170

LE CINQUIESME
LIVRE DE LA
ΞTROISIEME
PARTIE DE l'ASTREE
de Messire Honoré d'Urfé.

Éd. Vaganay, III, p. 221.
Éd. de 1619, 165 recto sic 163 recto.

Signet[ 170 verso ] 1619 moderne

21_a_170AAINSI se termina la dispute de Daphnide et d'Alcidon par la prudence du sage Adamas. Encores qu'il jugeast bien que selon l'Oracle η ils devoient sortir entierement de l'opinion que la jalousie leur avoit fait concevoir l'un de l'autre par la veuë de la fontaine η de la Verité d'Amour : toutesfois comme personne tres-advisee, jugeant par leurs discours qu'il ne leur pouvoit rendre un meilleur office, ny plus à leur gré, que de les remettre bien ensemble, il pensa estre à propos de leur expliquer l'Oracle η de ceste sorte :

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et en mesme temps les conseiller, comme il fit, de sejourner quelque temps en ceste contree, Ξà fin que s'il leur restoit encores quelque soupçon des choses passees, et qu'il pleust au Ciel de rompre l'enchantement de la fontaine η, ils peussent en s'y regardant se guerir entierement de ceste maladie.
  Cependant qu'en la presence d'Adamas ces choses se passoient de ceste sorte, les bergers et bergeres qui estoient dans la salle avec Leonide et Alexis, incontinent que la collation fut achevee, reprirent les divers discours qu'ils avoient laissez : Mais Alexis et Astree, pour n'estre point interrompuës, se prenant soubs les bras, se mirent à promener d'un bout à l'autre de la salle, qui ne fut pas une petite commodité pour Alexis : car en Ξces divers tours elle pouvoit plus Ξaysément cacher les changemens de son visage, et excuser mieux les discours interrompus qu'elle luy tenoit. Astree qui n'estoit pas moins transportee de voir devant elle un visage si ressemblant à celuy de Celadon, ne pouvant dissimuler son contentement, fut bien ayse que ceste commodité de parler à Alexis luy fut donnee en se promenant, tant pour n'estre point ouye de personne qui la peust interrompre, que pour pouvoir avec plus de liberté luy representer l'affection qu'elle luy portoit. Apres avoir donc fait deux ou trois tours sans sçavoir ny l'une ny l'autre par où commencer, Ξenfin Astree fut la premiere à parler ainsi :
  - De quelle sorte, Madame, dois-je marquer ce jour pour m'en ressouvenir à jamais, et pour

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tesmoignage de l'extreme faveur que j'y ay receuë, puis qu'il m'a esté si heureux que de me faire cognoistre à vous, et de vous pouvoir asseurer de la volonté que j'ay de vous faire service : ΞMal-aysément le pourray-je faire aussi dignement que j'y suis obligée, si je n'y employe la marque que le grand Tautates a voulu donner à nostre petit hameau, qui est le Guy sacré, que ceste annee il y a voulu faire croistre, presque pour augure du bon-heur que nous devions recevoir de
  " vostre venuë en ce lieu : monstrant bien par là,
  " que jamais sa main liberale ne s'employe à
  " nous faire une grace η seule, mais qu'il l'accompagne
  " tousjours de plusieurs autres. - La grace et
  " le bon-heur, dit Alexis, est η tout de mon costé, qui me suis treuvee icy en la saison que ce Guy salutaire doit estre cueilly : car cela a esté cause que j'ay eu le bien de vous voir et de vous cognoistre, qui estoit l'un de mes plus grands desirs. - Comment, Madame ? repliqua Astree, nous feriez-vous bien ce tort à toutes, et à moy particulierement, de croire que nous ne soyons venües icy que pour ce Guy salutaire, duquel vous parlez ? - Je veux croire, respondit Alexis, tout ce qu'il vous plaira, mais vous me permettrez de dire, que ce Ξsuject m'a fait avoir à ce coup le contentement de vous voir : et qu'encores que je n'eusse point esté icy, vous n'eussiez pas laissé d'y venir, pour convier Adamas au sacrifice du remerciment. - Je vous proteste, Madame, reprit incontinent la bergere, que vous seule estes celle qui m'avez fait venir, et qu'il y a long temps que je n'ay eu un plus grand desir que d'avoir le

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bien de vous voir, vous suppliant de croire, que ny mon Ξ*courage, ny mon humeur, ne me permettent pas de me mesler des choses publiques, les laissant à nos sages Pasteurs qui les conduisent, et selon leur coustume, et selon ce qu'ils jugent estre avantageux à ceste contree. - Je serois trop glorieuse, adjousta Alexis, si je pouvois me le persuader Ξainsi, car ce seroit une asseurance de ce que je souhaitte le plus, et que je cherirois autant que chose qui me peust arriver le reste de ma vie : Mais, Ξdites moy, belle Bergere, ce Guy duquel nous parlons, en quel lieu a-t'il esté trouvé ? - Si le Soleil, respondit Astree, vous permettoit de vous mettre à la fenestre, je le vous ferois voir d'icy. - Je pense, dit Alexis, que la montagne le couvre desja de ce costé-la : mais encores que cela ne soit pas, il me semble qu'il est si tard, que la grande chaleur peut bien estre passee, et que par ainsi nous n'en recevrons pas tant d'incommodité que de plaisir de la belle veuë de ceste plaine : Et à ce mot ouvrant la fenestre, et s'accoudant toutes deux dessus, apres avoir jetté les yeux d'un costé et d'autre, Astree commença de ceste sorte :
  - Voyez vous, Madame, le cours de ceste riviere, qui passant contre les murailles de la ville de Boën, semble coupper ceste plaine presque par le milieu, s'allant rendre au dessous de Feurs dans le Ξsein de Loire, c'est le Ξmalheureux et diffame Lignon, le long duquel vous pouvez voir nostre hameau, vis à vis de Mont-Verdun, qui est ceste petite montagne qui s'esleve en pointe de diamant au milieu de la plaine, et qui semble

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un escueil dans la mer η car telle pouvons nous dire que ressemble la plaine qui est tout à l'entour : Si vous retirez maintenant vostre veuë un peu à main gauche, vous verrez le Temple de la bonne Deesse, qui est ce Temple rond, au pied duquel passe un bras de ce detestable η Lignon, un peu plus en là, et suivant ceste fascheuse riviere, vous y remarquerez un petit bois, et c'est là où est le chesne bien-heureux, qui porte le Guy sacré ceste annee, et veritablement c'est une chose remarquable, qu'il y a Ξune forme de Temple fait de petits arbres pliez les uns sur les autres fort artificieusement : et Ξque personne ne sçait ny celuy qui Ξla faict, ny en quel temps on y a travaillé : Et Ξtoutefois il est si bien disposé et si bien entendu, que tous ceux qui le considerent Ξadvoüent que celuy qui en a esté l'artisan doit avoir esté un tres-bon maistre : et cela est cause que suivant la coustume η, Ξaussi nous pensons presque tous que ce doit estre quelque Pan ou Egipan, ou quelque autre demy Dieu champestre
  " qui en a esté l'inventeur : car c'est l'ordinaire
  " d'attribuer a quelque Dieu les choses qui
  " nous semblent belles, et desquelles l'autheur nous est incogneu. Alexis feignant de ne sçavoir ce que ce pouvoit estre, faisoit l'estonnee de tout ce que la bergere luy disoit, et pour mieux dissimuler, faisoit semblant de ne pouvoir pas bien remarquer le lieu qu'elle luy vouloit monstrer, et que toutesfois elle sçavoit mieux Ξque la Bergere mesme qui le luy vouloit enseigner : Et au contraire, la belle Astree la tirant un peu vers elle, et advançant la main pour luy faire porter la veuë droicte au lieu où estoit ce Temple :

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- Voyez vous, Madame, luy disoit-elle, ce bois qui touche presque le bord de la riviere, portez vostre veüe un peu plus à main gauche, vous verrez un petit pré qui semble plus Ξverd que les autres qui sont plus en là : c'est parce que l'herbe n'y est point foulee, et que le bestail n'y est jamais conduit, d'autant que dés long-temps il est dédié à quelque Divinité aussi bien que ceste touffe d'arbres qui le touche : Or ce petit pré sacré semble avoir esté conservé de ceste sorte comme l'entree de ce Temple artificieux qui est dans ces arbres que vous voyez. - Il me semble, respondit froidement Alexis, que je commence de remarquer ce que vous Ξdictes, et mesme que je voy un arbre beaucoup plus eslevé que tous les autres. - Il est vray, dit incontinent Astree, Ξ c'est celuy sur lequel est appuyé le Temple, et qui pour estre le plus signalé a eu le bon-heur de porter ceste annee le Guy sacré pour lequel l'on doit faire le sacrifice du remerciment. Si j'avois l'esprit de vous pouvoir redire les choses rares qui y sont, et l'artifice avec lequel il est Ξfaict, je m'asseure que vous vous en estonneriez : Entre les autres η, j'y ay remarqué une image de la Deesse Astree (car ce Temple luy est dedié) toute differente de celles η que l'on a accoustumé de nous representer. Elle est vestuë en bergere, la houlette en la main, et des troupeaux aupres d'elle, et ce que je Ξtrouve plus estrange, c'est que ceux qui l'ont veuë aussi bien que moy, asseurent qu'elle me ressemble. Alexis à ce discours ne peut s'empescher de rougir, et il fut fort à propos que personne ne la peust voir : car il eust

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esté trop aysé de remarquer ce changement, duquel elle mesme se prenant garde, et ayant peur que si de fortune Astrée eust tourné les yeux vers elle, elle ne s'en Ξfust apperceuë, feignant de s'appuyer du coude sur la fenestre, elle se mit la main sur le visage. Et pour ne luy donner le temps de la regarder : - Je crois belle bergere, luy dit-elle, que celuy qui a peint ceste Deesse de ceste sorte l'a fait avec beaucoup de raison : car Astrée qui est la Deesse de la Justice ne peut estre mieux representée qu'en bergere, avec la Ξhoullette et les Ξtrouppeaux, soit pour monstrer que mesme dans les lieux plus retirez et plus champestres, les innocens et les plus foibles sont par elle maintenus en asseurance, soit pour faire entendre que par le moyen de la justice l'on Ξvoit la paix et l'abondance parmy les hommes, qui toutes deux ne se peuvent mieux representer que par les bergeres et par les troupeaux. Mais je l'estime encores plus judicieux d'avoir donné vostre visage à ceste Deesse : Car comment pouvoit-il mieux choisir, puis qu'il avoit à Ξpresenter une divinité, que le patron η le plus Ξparfait que la nature nous ait fait voir ; η vostre beauté estant telle, que je veux croire que ceste Astree, si elle prend la peine de baisser les yeux sur cét Autel, se glorifiera plus des traicts de ce beau visage, que du sien mesme, et qu'elle aymera mieux estre veuë telle que vous paroissez en terre, que telle qu'on la void dans le ciel η. - Ces loüanges, dit Astrée en rougissant, sont trop grandes pour une personne si remplie de malheur que je suis : Et mesme venant de vous, Madame,

Signet[ 174 recto ] 1619 moderne

à qui elles sont bien mieux deuës, il est vray que telle que je puis estre, je suis bien tellement vostre, que vous en pouvez et parler et disposer comme il vous plaira, n'ayant pour ceste heure nulle autre plus grande ambition que de pouvoir meriter le tiltre d'estre à vous. Alexis alors tournant les yeux vers elle : - Voulez vous, luy dit-elle, belle bergere, que je croye ce que vous me dites ? - Je vous supplie, Madame, dit incontinent Astrée, et vous en conjure par ce que vous avez jamais le plus aymé. - Ceste conjuration, dit-elle, que vous me faites, outre ce qui est de vostre merite est trop forte, pour permettre que vostre requeste ne vous soit accordée ; c'est pourquoy pour ne manquer à celle par qui vous m'avez conjurée, je vous promets d'oresnavant de croire tout ce que vous me dites de vostre bonne volonté : mais avec condition que jamais vous ne vous en Ξrepentiez. Et en eschange je vous donne ma foy, de ne vous refuser jamais chose que vous Ξvueilliez de moy, quand vous me la demanderez au nom de celle que j'ayme le mieux. - Madame, reprit incontinent Astrée, je veux que les faisseaux de verveine et de Ξfougere que nous presentons à ΞThautates, quand pour nostre salut et pour nostre conservation l'on fait le sacrifice du pain et du vin, soient rejettez des Vacies lors que je les offriray : et que le feu ny la fumee n'en soient jamais agreables à Hesus, Tharamis et Bellenus, si jamais je commets ceste faute envers vous, à qui de nouveau je me redonne, et me consacre pour toute ma vie. - Et moy, dit Alexis, je vous reçois,

Signet[ 174 verso ] 1619 moderne

belle bergere, du meilleur de mon cœur, et vous donne ceste main pour gage de la foy, avec laquelle je me lie à vous d'une perpetuelle amitié.
  Qui pourroit dire η le contentement d'Astree, et qui representer celuy d'Alexis ? l'une pour se voir aux bonnes graces de celle aupres de laquelle elle faisoit dessein de vivre le reste de ses jours, et l'autre pour ouyr ces paroles si pleines d'affection de celle qu'elle aymoit plus que soy-mesme : Et il faut croire que sans la crainte qu'Astree avoit de ne pouvoir pas faire consentir ses parens au dessein qu'elle avoit de suivre Ξcette chere Druyde en quelque lieu qu'elle allast, et sans l'opinion qu'Alexis avoit qu'estant recogneuë, elle perdroit toutes ces faveurs, il leur eust esté impossible de ne donner cognoissance à tous de l'excez de leur contentement.
  D'autre costé, Paris qui estoit aupres de Diane, et qui ne pouvoit assez luy representer son extreme affection, ennuyé de se voir tant de personnes à l'entour qui escoutoient ce qu'il disoit, afin de les entretenir à quelque autre chose, pria Hylas, luy faisant presenter une Harpe, de vouloir chanter quelque chose dessus pour empescher que Ξcette bonne compagnie ne s'ennuyast en sa maison. Hylas qui quelquesfois estoit assez complaisant, prenant ce qu'on luy presentoit, accorda librement de faire ce que Paris desiroit, pourveu qu'il Ξfust ordonné aux autres d'en faire de mesme, et particulierement à Silvandre. Ce berger qui avoit toujours les yeux sur Diane, cognoissant qu'elle avoit agreable

Signet[ 175 recto ] 1619 moderne

de l'Ξouyr chanter sans en attendre le commandement, prit la Harpe des mains d'Hylas, et chanta tels vers :


SignetSONNET,

Qu'encores que son amour soit extreme,
il croid de n'aymer
point assez.

21_q_175QUand de tous les mortels les cœurs seroient unis
Pour aymer un Ξsujet qui fust le plus aymable :
Leur passion encor ne seroit point capable
D' esgaller mon amour, ny mes feux infinis.

N'adorer rien que vous, et nous estre bannis
De tout autre penser qui puisse estre agreable,
Languir, et souhaitter ce mal Ξest incurable :
Ou d'une prompte mort estre soudain punis.

N'estimer de mon feu sinon la violence,
Brusler de cent desirs, mais tous sans esperance,
De mon extreme amour sont les moindres excez.

Et Ξtoutefois, ô Dieux ! quand je vous vois Madame η
Je vois tant de Ξsujet, et d'amour et de flame,
Que je m'accuse encor de n'aymer point assez.

Signet[ 175 verso ] 1619 moderne

  Sylvandre laissant toute la compagnie fort satisfaite de ce qu'il avoit chanté, baisant η la harpe, la presenta à Corilas, qui la recevant de bon cœur, et tournant les yeux du costé de Stelle, apres avoir accordé sa voix avec l'instrument, chanta d'une voix fort agreable de ceste sorte :


SignetSONNET.
Que son amour estainte, ne se peut
plus r'allumer.

21_t_175TAnt de sermens jurez d'amour et de constance,
Que perfide on vous oit profaner si souvent,
Ne sont pour nous tromper que des propos de vent η,
Qui se perdent en l'air, si tost qu'ils ont naissance.

  " Vous sçavez qu'un brasier prend plus de violence,
  " Que sans cesse l'on va de souffles esmouvant,
  " Et qu'un feu, qui couvert languist auparavant,
  " Par le vent agité reprend sa violence.

Vous le sçavez trompeuse, et pensez en nos cœurs
De r'allumer les feux esteints par vos rigueurs
De ces propos de vent η, dont vous faites coustume.

Mais ne le pensez plus, en vain sont vos efforts
  " Le vent peut r'allumer des brasiers demy morts :
  " Mais ceux qui sont esteints jamais il ne r'allume.

Signet[ 176 recto ] 1619 moderne

  Stelle oyant les reproches que Corilas luy faisoit, le voyant finir tendoit desja la main pour recevoir la harpe, et luy rendre ce qu'il luy avoit presté : mais le berger qui s'en douta bien, ne la luy voulust donner, disant qu'il n'estoit pas raisonnable que Hylas à qui l'on l'avoit premierement donnée, en fust si long temps privé : Et la luy presentant : - Ne vous offencez bergere, dit-il à Stelle, si je la remets à Hylas, puis que si vostre dessein estoit de dire quelque chose selon vostre humeur, je m'asseure qu'il vous satisfera, s'il chante selon son cœur. Hylas feignant de s'offencer : - Vous estes bien Ξgracieux, luy dit-il Corylas, de vouloir payer vos debtes avec l'argent d'autruy, pour le moins nous avons Stelle et moy cet advantage, qu'estans tous Ξ d'une mesme opinion, nous avons rencontré quelqu'un qui appreuve nostre humeur : mais la vostre est si mauvaise, que vous estes le seul de vostre secte η. Et lors prenant la harpe, sans attendre la response de Corylas, il chanta tels vers :


SignetSTANCES.
De l'Inconstance.

I.
21_a_176AVant qu'une amitié Ξdéplaise à sa compagne,  "
Il faut Ξcercher ailleurs de nouvelles amours ;  "
Que s'il ne nous Ξavient de mieux trouver tousjours,  "
Celuy n'est pas marchand qui ne perd et ne gagne.  "

Signet[ 176 verso ] 1619 moderne

II.
Que si ce que l'on cherche à l'abord ne se monstre,
Il ne faut pour cela s'en aller despitant :
" Le fondeur ne rompt pas le moulle au mesme instant,
" Que son essay premier, a mauvaise rencontre.
III.
Mais quand nous aurons fait quelque fascheuse prise,
Changeon η-la de bonne heure, et nous en deffaison η,
" Voyez vous ces marchands qui vivent par raison,
" Comme ils offrent devant la pire marchandise.
IIII.
" Ce qui nous rend prudens, n'est-ce l'experience,
" L'experience n'est que d'avoir espreuvé
" Cent diverses humeurs, et s'estre conservé :
" Ce qui nous rend prudens, c'est donques l'inconstance.
V.
Que j'estime l'ΞAmour que tout plaisir emporte
Sur le premier object qui luy tente les yeux :
" La riviere qui court, et passe en divers lieux,
" Contente beaucoup plus, que non pas une eau morte.
VI.
Ceux qui d'estre constans, se donnent la loüange,
S'ils ayment longuement, sont eux-mesme inconstans,
" En laideur, la beauté se change par le temps :
Et qui l'ayme changee, il faut aussi qu'il change.
VII.
Car sçavez vous que c'est, qu'une beauté passee ?
" C'est un foyer qui chaud a d'autres fois esté,

Signet[ 177 recto ] 1619 moderne

Un grand Hyver qui suit apres un grand Esté :  "
Bref, une eau qui boüillante η est à la fin glacee.

  Philis, qui ne pouvoit souffrir que Hylas s'en allast sans Ξresponce : - Il me semble, dit-elle, ΞSilvandre, que vous et moy avons grande raison de respondre à cét inconstant berger, puis que c'est en la presence de nostre Maistresse qu'il ose parler de ceste sorte, outre qu'en quelque lieu qu'un vray Amant entende parler tant au desavantage de la fidelité, je croy qu'il est obligé de la deffendre. - Vous avez raison, mon ennemie, respondit Sylvandre, et je l'aurois desja fait, si je n'eusse eu crainte d'estre blasmé d'indiscretion en l'interrompant : Mais si Hylas veut redire les mesmes vers que nous avons ouys, j'essayeray de luy respondre couplet par couplet. - Il me seroit Ξmal-aysé, adjousta Hylas, et peut estre peu agreable à ceste compagnie, de rechanter les vers que je viens de dire : mais afin que tu n'ayes point d'excuse Sylvandre, en voicy d'autres qui ne sont point plus desagreables, et lors retastant la harpe, il voulut commencer, quand Sylvandre luy fit signe qu'il attendist un peu, et tirant de son costé sa musette, en accommode les hanches et le pipeau, et apres l'avoir enflee et Ξadjustee à sa voix, - Me voicy prest, dit-il, Hylas de combatre, si tu n'as perdu le courage, ne laissons point escouler le temps inutilement : car quant à moy qui ay la raison de mon costé, je suis grandement hardy : - Et moy, dit Hylas, comme le genereux Lyon η desdaigne les autres animaux, qui sont

Signet[ 177 verso ] 1619 moderne

trop inferieurs à sa force, de mesme c'est à contre-cœur que je me prens à toy, puisque tu m'és tant inferieur, soit en esprit, soit en la bonne cause que je soustiens, que je prevois bien la victoire ne m'en pouvoir estre guere honorable. Et à ce mot, joignant la voix au son de la harpe, il commença de ceste sorte : Silvandre luy respondant η couplet par couplet au son de sa musette.


SignetDIALOGUE.
HYLAS ET SYLVANDRE.

I. HYLAS.
21_m_177MOn amour est un feu, son ardeur luy demeure
Autant qu'il trouve object propre à l'entretenir.
L'object c'est mon plaisir, qui ne voudra η qu'il meure,
Que mon plaisir jamais il ne laisse finir.
SYLVANDRE.
Mon Amour est un feu, son ardeur luy demeure
Autant qu'il trouve object propre à l'entretenir :
L'object c'est la vertu η que la vertu ne meure,
Et jamais mon amour on ne verra finir.
II. HYLAS.
Quand j'ayme, en mon amour je suis du tout extreme,

Signet[ 178 recto ] 1619 moderne

η Et voila cet amour ne dure longuement :  "
Mais la raison le veut, tout excez vehement  "
Ne peut durer long temps sans se changer soy-mesme.
SYLVANDRE.
Quand j'ayme, en mon amour je suis du tout extreme,
Et voila cet amour dure eternellement :
Car la perfection ne craint le changement, "
Plus l'Amant est parfaict, plus ardamment il Ξaime "

III. HYLAS.
Fy de ces amitiez si longuement gardees,
Est-il rien de plus doux qu'une jeune beauté ?
Mais qu'Ξa l'Amant vieilly dedans sa loyauté,
Que des rances amours, que des beautez ridées ?
SYLVANDRE.
Fy de ces amitiez mortes plustost que nees,
Est-il rien de plus doux qu'une constante amour ?
Si l'amour est un bien, qui n'en jouyst qu'un jour,
Le doit bien Ξregretter par des siecles d'annees η.

IIII. HYLAS.
Mais voyez ces ΞAmans que l'on nomme fideles,
Ne sont-ce point plustost des esprits hebetez η ?
Esprits sans point d'esprit, qui ne sont arrestez
Que pour n'oser voler, ou pour n'avoir des aisles.
SYLVANDRE.
Mais voyez ces Amans que l'on nomme infideles,
Esprits qui faits de plume au vent η sont emportez :
Pourquoy les diroit-on, volant de tous costez,
Estre plustost Amans, que non pas irondelles.

Signet[ 178 verso ] 1619 moderne

V. HYLAS.
Quelle beauté voit-on en ces roses fanees ?
En ces œillets flestris par la longueur du temps ?
Quels plaisirs donneront ? quels tristes passe-temps ?
N'estans plus de saison ces beautez surannees ?
SYLVANDRE.
Et comment les douceurs seront-elles goustees,
De ces fruicts qui Ξtrop verds n'ont goust ny sentiment ?
Et quels plaisirs aussi donneront à l'Amant
Ces trop vertes beautez qui semblent avortees ?
VI. HYLAS.
"  Le temps consomme tout, rend la beauté moins belle
" Et n'est-ce estre imprudent d'amoindrir ces plaisirs ?
Il faut doncques changer à tous coups nos desirs,
Pour jouyr à tous coups d'une beauté nouvelle.
SYLVANDRE.
"  Le temps rend à la fin toute chose mieux faite.
"  Qu'est-ce qui n'a naissant quelque imperfection ?
Il faut donc demeurer en mesme affection,
Si nous voulons avoir une amitié Ξparfaicte.
VII. HYLAS.
Quoy que ce soit, en moy ne fais point ta retraite,
O sotte loyauté ! qui nous Ξva decevant :
Si j'ayme, mon amour ressemblera le vent η,
Qui vit tant qu'il se Ξmeust et meurt quand il s'arreste.
SYLVANDRE.
Au contraire en mon cœur, viens selon ta coustume :
O foy, l'heur et l'honneur d'un veritable Amant,

Signet[ 179 recto ] 1619 moderne

J'estime en fin l'Amour comme le diamant,
D'autant plus qu'il ne craint les marteaux ny l'enclume.

  Cependant que ces bergers chantoient de ceste sorte, et que le reste de la compagnie estoit attentive à les escouter, Paris qui ne vouloit perdre ceste commodité, s'approchant encores d'avantage de Diane. - ΞFust-il jamais, luy dit-il assez bas, une plus agreable humeur que celle d'Hylas ? - Je croy, respondit la bergere, qu'il n'y a point de difference entre luy et la Ξpluspart des autres, sinon qu'il dit plus librement son intention. - Comment, repliqua incontinent Paris, auriez vous bien ceste mauvaise opinion des hommes, et les estimeriez-vous bien aussi inconstans que luy, sans y mettre autre difference, que le taire, ou le dire ? - Je n'ay point, respondit Diane en sousriant, de mauvaise opinion des hommes : car je ne crois pas que ce soit
erreur à eux de faire comme Hylas, Ξestant  "
une chose assez naturelle d'aymer ce qui nous est agreable :  "
Et puis que la pluspart des bergers, n'Ξaiment que pour se plaire, n'ay-je pas occasion de croire que par tout où le plaisir les emporte, ils ne font point de difficulté d'aymer, suivant en cela l'exemple de nos brebis η, qui ne mangent pas tousjours d'une mesme herbe, ny ne paissent tousjours en mesme pasturage, mais vont diversifiant tantost dans les prez, et tantost sur les collines ou sous les ombrages ? La bergere parlant de ceste sorte, sousrioit, pour monstrer

Signet [ 179 verso ] 1619 moderne

qu'elle parloit contre sa creance, et Paris, qui s'en Ξprit garde : - Le party d'Hylas, dit-il, belle bergere, seroit bien fortifié s'il avoit ouy ce que vous venez de dire : mais je pense que si vous estiez Ξcondamnée à suivre ceste opinion, il seroit bien difficile à vous y faire consentir : - J'avouë, respondit-elle, que vous dites vray : mais il ne le faut pas treuver estrange, puisque les bergeres ne sont pas subjectes aux mesmes loix que les bergers, et que non seulement elles fuyent l'inconstance, mais la constance aussi. - Vos propos, repliqua Paris, sont des Enigmes pour moy, s'il ne vous plaist belle bergere de les dire plus clairement : - J'entends, respondit-elle, que les filles de ceste contrée, non seulement fuyent l'inconstance, parce qu'elles ne sont point changeantes, mais la constance aussi, parce qu'elles ne s'attachent à nulle amitié qui les y puisse obliger, aymant et estimant tout ce qui le merite, non point avec amour et passion, mais par le devoir η et par la raison. - Je le crois, adjousta froidement Paris, tout ainsi que vous, et voudrois bien pour l'interest que j'y puis avoir, que quelqu'une pour le moins entr'elles fust d'une autre humeur. - Il faut, gentil Paris, reprit Diane, que vous pardonniez à leur esprit grossier : car estans nourries dans ces lieux champestres, et à moitié sauvages, pouvez-vous penser qu'elles soient beaucoup differentes aux choses qu'elles voyent, et qu'elles pratiquent ? Voyez vous combien la nourriture a de force par dessus la raison ? Je m'asseure que de toute ceste Ξtrouppe il s'en trouvera fort peu qui ne choisissent

Signet[ 180 recto ] 1619 moderne

plustost pour leur contentement, de vivre avec leurs trouppeaux le long des rivages, et sous le chaume de leurs petites cabanes, que dans ces grands Palais, et parmy la civilité des villes. - Et vous belle bergere, dit Paris, de quelle opinion estes vous, et que vous semble-t'il de ceste maison, et comment vous est-elle agreable ? - Je serois, respondit Diane de mauvais jugement, si je ne la trouvois tres-belle : - Elle le seroit encores Ξd'avantage, adjousta Paris, si ce qui y est maintenant y demeuroit tousjours. - Vous avez raison, repliqua Diane, car veritablement tant de belles bergeres, et tant de gentils et discrets bergers, en rendent non seulement la compagnie grande, mais la demeure fort Ξaggreable. - Ce n'est pas, reprit Paris, la quantité, *mais la qualité des personnes qui me Ξla fait estimer. - Je le crois, dit-elle, comme vous, puis que bien souvent les plus grandes compagnies sont les plus ennuyeuses : mais celle-cy est telle, qu'il faudroit estre de mauvaise humeur pour s'y fascher ; - Je vois bien, repliqua Paris, qu'encore vous n'entendez pas, ou plustost vous ne voulez pas entendre ce que je veux dire : ce n'est pas de toute la trouppe de qui j'Ξentens parler : Mais, belle bergere, d'une seule, sans laquelle toute la compagnie me seroit ennuyeuse. Diane feignant de ne le Ξpouvoir entendre : - Celle-là, dit-elle froidement, vous est bien fort obligée, encore que ce soit aux despens de toutes les autres. - Personne de la compagnie, respondit Paris, ne m'en doit sçavoir mauvais gré ; puis que sans celle que je dis, la vie mesme me

Signet [ 180 verso ] 1619 moderne

seroit desagreable. Et à ce mot, s'estant teu pour quelque temps, et voyant que Diane ne disoit rien. - Je ne vis jamais, continua-t'il en sousriant, une bergere moins curieuse que Diane : pourquoy ne me demandez-vous qui est celle de qui je veux parler ? - Ce seroit, dit-elle, une trop grande indiscretion : car je suis bien asseuree que si vous voulez la nommer, vous me la direz : et si vous la voulez taire, je serois trop indiscrette à vous en importuner. - Celle, adjousta Paris, à qui j'ay donné le cœur ne doit faire difficulté d'en sçavoir les secrets, ny moy
  " de les luy Ξdescouvrir. - Les hommes, respondit
  " Diane, en faisant de semblables dons, donnent bien souvent, et retiennent : - Si vous dites cela pour moy, repliqua incontinent Paris, pardonnez-moy, belle Diane, si je dis que vous avez tort, puis que dés le jour que je me donnay à vous, ou plustost que le Ciel m'y donna, ce fut d'une si entiere volonté, que je n'auray jamais contentement, que vous n'en ayez pris toute sorte de possession : Et c'est de vous de qui je parle, et de qui je souhaitte la demeure en ceste maison, si j'y dois recevoir jamais quelque contentement : - J'aurois peu d'esprit, respondit la bergere en rougissant, si l'honneur que vous me faites n'estoit receu de moy avec respect, ainsi que je le dois à vostre civilité. - Ne parlez point de respect, interrompit incontinent Paris, mais au lieu de ce mot, mettez-y celuy d'Amour : - Ceste parole, respondit-elle, sied trop mal en la bouche d'une fille : - S'il ne vous plaist, repliqua-t'il, l'avoir en la bouche, ayez-la dans le cœur. - Je n'ay garde, reprit Diane, car j'ay

Signet[ 181 recto ] 1619 moderne

trop cher l'honneur que vous me faites de m'aymer, et ceste faute η m'en rendroit indigne.
  Il y avoit quelque temps, que Sylvandre et Hylas ne chantoient plus, et que le reste de la compagnie demeuroit sans dire mot, et comme attendant s'ils vouloient recommencer, qui fut cause que plusieurs s'apperceurent non seulement de l'affection avec laquelle Paris entretenoit Diane, mais aussi de la passion avec laquelle Sylvandre supportoit leurs longs discours : Ce que considerant Hylas, et luy semblant d'avoir quelque avantage par dessus luy, - C'est assez chanter, luy dit-il, Sylvandre, entrons un peu en raison, et me dis par ta foy, si tu es encores de la mesme opinion que tu soulois estre ? - Je n'ay pas accoustumé, dit Sylvandre, de beaucoup changer : mais de quelle opinion veux-tu parler ? - Es tu encor, reprit Hylas, dans le cœur de Diane ? Et elle est-elle encores dans le tien ? - Pourquoy, respondit Silvandre, me fais-tu ceste demande ? - Parce, dit-il, que je veux tout à ceste heure te faire avoüer le contraire. - Il me semble, Hylas, respondit le berger, que tu as longuement dormy pour te resveiller tant hors de propos. Chacun se mit à rire et de la demande et de la response, qui fut cause que Phillis prit occasion d'interrompre les discours de Paris et de Diane, appellant sa Ξcompagne pour oüyr ceste gracieuse dispute : Et en ce mesme temps, Hylas respondit, - Berger, Berger, je ne m'esveille pas tant hors de propos que tu penserois bien,
puis que de mettre hors d'erreur une personne, "

Signet[ 181 verso ] 1619 moderne

  "Ξc'est une œuvre qui n'est jamais hors de saison :
  " Et Ξresponds moy seulement, si tu es encore ainsi que je t'ay oüy dire d'autrefois η, dans le cœur de Diane, et si Diane est encores dans le tien. Diane oyant ceste demande : - Escoutons, dit-elle à Paris, ce que veut dire Hylas, je m'asseure que ce sera quelque gracieux discours. Alors ils oüyrent que Sylvandre respondit, - Penses-tu Hylas, que si tu changes continuellement, les autres en fassent de mesme ? nous sommes et Diane et moy au mesme lieu que nous soulions estre. - De sorte, reprit Hylas, que tu es encore dans son cœur, et elle dans le tien. - Il est ainsi que tu le dis, adjousta le berger. - Or Ξrespons moy Sylvandre, continua Hylas, et me dis, je te supplie, puis que tu es dans le cœur de Diane, si les discours que Paris luy tenoit à Ξcette heure, luy sont agreables ou non ? Et vous Diane, puis que vous estes dans le cœur de Sylvandre, dites-nous si Sylvandre voudroit que ces discours vous fussent Ξagreables ?
  Il n'y eut personne en toute la compagnie, Ξhorsmis Sylvandre, qui ne se mist à rire, et de telle façon qu'Astree et Alexis tournerent la teste pour sçavoir ce que c'estoit. Ce que Hylas ayant veu, sans attendre la Ξresponce de Sylvandre, parce que le long entretien d'Astree ne luy estoit pas moins ennuyeux qu'à Sylvandre celuy de Paris, il s'en courut vers elle : - Ma Maistresse, dit-il à Alexis, ces bergeres de Lignon sont si flateuses, que si l'on ne s'en prend garde, il est presque impossible de resister à leurs charmes. - Je crois, mon serviteur, respondit Alexis,

Signet[ 182 recto ] 1619 moderne

que vous en parlez comme sçavant : - Il est vray, dit-il, que je n'ay pas attendu jusques icy à faire mon apprentissage η : mais si est-ce qu'elles ne se doivent pas attribuer la gloire de me l'avoir fait faire. Car avant que d'aymer Philis, j'avois trouvé belle Laonice, et auparavant Madonthe, et avant que toutes ces deux Chryseide : Et voila ces trois belles estrangeres, dit-il monstrant Florice, Palinice et Circene, qui tesmoigneront que je n'estois pas mesme apprentif, quand le long de l'Arar, je devins leur serviteur. Je ne dis pas, que si Carlis, qui est dans la gallerie avec Daphnide, estoit icy, elle ne peust bien se donner la loüange d'avoir esté la premiere qui a commencé de m'en faire la leçon. - Mais, dit Alexis en l'interrompant, pour glorieuse qu'elle puisse estre, je ne croy pas qu'elle se puisse vanter, si elle a esté la premiere, qu'elle soit aussi maintenant la derniere, puis qu'à ce que je vous oy dire, vous n'en avez aymé, mon serviteur, qu'autant que vous en avez rencontré : - Vous deviez, dit-il, ma Maistresse, y adjouster ce mot de belles, car j'avouë que par tout où j'ay peu remarquer la beauté, je l'ay aymee et servie : mais il me semble que vous devez estimer ceste humeur qui m'a fait estre à vous, et sans laquelle ceste mal-faite η de Carlis m'eust possédé toute seule : - J'estimerois grandement, respondit Alexis, ceste humeur de laquelle vous parlez, si je ne craignois, que comme elle est cause que maintenant vous estes à moy, elle me donnera bien tost aussi le regret de vous perdre. - Ah ! ma Maistresse, ne tenez jamais je vous supplie ce

Signet[ 182 verso ] 1619 moderne

langage, car outre que vous offencez mon amour, encore est-il impossible que jamais cela puisse estre, puis que l'on ne me void aymer que la beauté, et hors de vous, il est impossible d'en trouver. - Je seray tres-Ξayse, respondit la Druyde, que vous ayez longuement ceste opinion de moy, afin que je ne vous perde pas si tost que les autres : mais j'aymerois encore mieux que vous eussiez tant de persuasion, que vous peussiez faire croire à tous, ce que vous dites de moy. - Il ne faut point, repliqua-t'il de
  " persuasion où la veuë en rend de si bons η tesmoignages : η - Si tous, respondit Alexis, me voyoient avec vos yeux, leurs tesmoignages me seroient peut-estre favorables : - Je m'asseure, reprit Hylas, qu'il n'y a personne icy qui démente ce que les miens me disent : - Les vostres, respondit Alexis, voyent bien ce qui est, mais vostre bouche dit ce que vous voulez, et ces paroles avec lesquelles vous me loüez plus que je ne vaux, tesmoignent assez que vous avez estudié en plus que d'une escole η - Je l'avoüe, reprit Hylas, mais si puis-je dire sans vanité, qu'en moy l'escolier a surpassé le maistre. - Vous ne dites pas, interrompit Florice, qu'au temps que vous estiez mon escolier vous preniez vostre leçon et de Circene, et de Palinice aussi, et que si toutes trois nous unissions nostre sçavoir ensemble, nous vous pourrions bien tenir encore quelque temps à l'escole : - Et comment, reprit Ξincontinant Alexis, est-il possible, mon serviteur, que vous ayez entrepris de les servir toutes trois en mesme temps ? - Jugez par là, ma Maistresse, dit-il froidement, et la grandeur de

Signet[ 183 recto ] 1619 moderne

mon courage, et si je ne vous serviray pas bien, puis qu'à ceste heure je vous entreprens toute seule ?
  Cependant qu'il discouroit de ceste sorte, Adamas, Daphnide et Alcidon sortirent de la galerie, parce que l'heure de soupper η s'Ξapprochoit, et apres avoir quelque temps parlé ensemble de divers discours, les tables furent dressees, et si bien servies, que Daphnide mesme s'estonna qu'en un lieu champestre, on Ξpeust avoir les curiositez que la prevoyance du sage Druide leur Ξfist voir. Et parce que le repas estant finy, chacun se Ξremist sur des discours divers qui durerent assez longuement, et qu'Adamas remarqua que les yeux de la plus grande partie de ceste troupe commençoient de s'appesantir, il convia Daphnide et Alcidon de s'aller reposer, et les conduisit en leurs chambres, laissant à Leonide et à Paris, de mener les bergeres et les bergers dans les leurs η. Mais encore que la nuict fut desja fort advancee, si est-ce qu'Alexis ayant conduit dans leur chambre Astree, Diane, et Phillis, ne Ξse pouvoit separer d'elles, Ξ apres leur avoir donné cent fois le bon soir, elle avoit tousjours à qui dire quelque chose. ΞEnfin Leonide qui apres avoir logé toutes les autres, *l'estoit venue retrouver en ceste chambre, oyant l'horologe qui frappoit la mi-nuict, la contraignit de se retirer. Les trois bergeres se voyans seules, encores qu'il y eust divers licts dans la chambre, voulurent toutesfois coucher toutes trois dans le plus grand, ne se pouvant qu'à grande peine separer.
  Cependant qu'elles se deshabilloient, Astree

Signet[ 183 verso ] 1619 moderne

ne pouvant guere parler d'autre chose que d'Alexis. - Mais, ma sœur, dit-elle, s'Ξaddressant à Philis, vistes vous jamais deux visages si ressemblans que celuy de la belle Alexis et du pauvre Celadon ? Philis respondit, - Quant à moy, j'avouë n'avoir jamais veu portraict ressembler plus à celuy pour qui il a esté fait. - Mais dites encore d'avantage, adjousta Diane, que ne vistes jamais miroir representer plus naïfvement le visage qui luy est devant. - Et que diriez vous, ma sœur, reprit Astree, si vous aviez parlé particulierement à elle, puis que la voix, le langage, la façon, les actions, les Ξsousris, bref les moindres petites choses qu'elle fait, sont si semblables à celles que je soulois remarquer en Celadon, que n'y pouvant trouver aucune difference, plus je la considere, et plus j'en demeure ravie ? η - Mon Dieu, reprit alors Philis, si nous pouvions faire que le sage Adamas la voulust laisser quelque temps parmy nous, je crois, ma sœur, que ce vous seroit bien du contentement : - N'en Ξdoubtez point, respondit Astree, car je puis dire icy entre nous, n'avoir jamais eu plaisir que celuy de voir Alexis, depuis la miserable perte de Celadon : mais il ne faut pas esperer qu'Adamas vueille qu'elle y vienne, l'ayant si chere, qu'à peine la peut-il perdre de veuë, ny qu'elle mesme l'ait agreable, estant accoustumee à une autre sorte de vie : Et quand il n'y auroit point d'autre empeschement, je suis si peu aymee de la Fortune, que je serois trop outrecuidee de penser qu'elle me voulust faire ceste grace. - Ma sœur, reprit Diane, si nous voulons que cette Ξfille

Signet[ 184 recto ] 1619 moderne

vienne dans nostre hameau, il faut que nous y  "
usions d'un peu d'artifice ; quelquesfois l'on obtient  "
par finesse ce qui seroit refusé, si ouvertement  "
on le demandoit : et une telle finesse n'est  "
point blasmable, lors qu'elle ne fait mal à personne. Si nous demandons ceste faveur au ΞDruide, peut-estre que sa courtoisie est assez grande pour ne nous la refuser, et peut-estre aussi y fera t'il de telles considerations, que nous ne l'obtiendrons pas : mais venons-y par un autre moyen, supplions-le, et faisons que toute nostre trouppe en fasse de mesme, de ne vouloir plus retarder le sacrifice du remerciment du Guy sacré, il l'a desja promis aux bergeres η qui l'en vindrent prier il y a quelques jours : Si nous obtenons ce poinct sur luy d'y venir à ceste heure Ξ*mesme, je m'asseure qu'apres il ne fera point de difficulté d'y conduire Alexis, tant parce que Leonide mesme y viendra, que pour accompagner Daphnide, qu'il faut supplier d'y assister : outre qu'estant un sacrifice assez solemnel, et sa fille estant ΞDruide, il n'y a pas apparence qu'il la laisse seule au logis en une telle occasion. Et Ξtoutesfois afin d'estre preparees à toute chose, s'il advient qu'il en fasse quelque difficulté, il en faut prier et elle et Leonide : car à ce que j'ay peu recognoistre, elle ne se desplaist pas en nostre compagnie : Et Ξtoutesfois, parce qu'elle a esté nourrie si différemment, il pourroit bien estre que par civilité elle se contraint de vivre de Ξceste sorte avec nous, estant en la maison de son pere : mais je suis d'Ξavis que si nous la pouvons tenir en nostre hameau, nous nous estudions toutes trois

Signet[ 184 verso ] 1619 moderne

à luy donner tous les plaisirs que nous pourrons, et en ce que nous verrons qu'elle en prendra, c'est en quoy il faudra que nous nous essayons
  " de luy en donner d'avantage : car bien  
  " souvent l'opinion Ξfait de grands effects, et
  " il peut bien estre que l'on luy aura figuré nostre sorte de vie telle, que quand elle la verra de plus pres, elle ne la trouvera pas tant desagreable. - Vrayment, dit Phillis, en branlant la teste, elle seroit bien de fascheuse humeur si elle se desplaisoit avec nous, et mesme si je veux entreprendre de luy plaire, qu'elle vienne seulement, je veux mettre la vie qu'elle pleurera η quand elle sera contrainte de nous laisser. Astree sousrit de l'oüir parler si asseurément, et apres luy dit : - Ma sœur, je vous jure que si voulez avoir quelque plaisir en ma compagnie, il faut que nous l'emmenions, autrement je suis une fille perduë : - Mais, dit Phillis, sçavez vous bien ce que je prevois, je ne crains pas que nous ne l'emmenions par le moyen que Diane a proposé, ny qu'Alexis ne se plaise avec nous, quand je Ξvoudray en prendre la peine : Mais je voy desja, continua-t'elle se tournant vers Diane, que Ξceste Astree nous quittera pour Ξceste nouvelle venuë, et qu'elle ne fera non plus d'estat de nous que si nous estions estrangers : Mais ma sœur, sçavez-vous ce qu'il faut que nous fassions, si cela advient, Ξceste Alexis ne pourra pas toujours demeurer icy, et un jour elle s'en retournera à Dreux, ou vers les Carnutes : alors il faudra que nous ne fassions non plus de conte d'elle, qu'elle en aura Ξfait de nous : - Ah ! ma sœur, reprit Astree en luy mettant

Signet[ 185 recto ] 1619 moderne

une main sur l'espaule, et de l'autre se frottant les yeux, vous estes mauvaise de m'aller remettre en memoire Ξceste separation, pour Dieu ne prevenons
point par la pensee le mal qui ne viendra  "
que trop promptement. - Non, non, repliqua  "
Diane, laissons toutes ces considerations à part,  "
et faisons ce que nostre amitié nous commande : Puis qu'Astree depuis si long-temps n'a eu contentement que celui-cy, faisons tout ce que nous pourrons pour le luy continuer, et encores qu'elle fit ce que vous dites, si nous l'aymons, en devons-nous
estre marries ? puis que toutes choses  "
sont communes entre les personnes qui s'Ξentre-ayment :  "
Et pourquoy l'Ξaymant comme nous faisons,  "
ne participerons nous à tout le contentement qu'elle en recevra ?
  Avec de semblables discours, ces bergeres se mirent au lict, et apres s'estre donné le bon soir, s'endormirent avec la resolution qu'elles avoient prise : mais d'autre costé, Alexis s'estant retiree dans sa chambre, et Leonide avec elle, le Druyde y entra incontinent apres, qui ayant conduit Alcidon et les vieux Pasteurs en leurs chambres, laissant le soing des autres à Paris η, s'en vint trouver Celadon, pour sçavoir ce qui s'estoit passé entre luy et Astree ; soudain qu'il le vit, apres avoir fermé la porte sur eux, pour n'estre ouy de personne ; - Et bien Alexis, luy dit-il en sousriant, comme se porte Celadon ? - De Celadon, respondit Alexis, je n'en ay encores point de nouvelles : mais pour Alexis, elle m'a juré n'avoir jamais eu plus de contentement depuis qu'elle est vostre fille. - Cela me suffit, dict

Signet[ 185 verso ] 1619 moderne

Adamas, pourveu qu'il continuë : Mais dites moy en verité, Celadon, vous repentez vous à Ξceste heure de m'avoir creu ? - Il est impossible, respondit le berger, que personne se puisse repentir de suivre vostre conseil : car vous n'en donnez jamais que de fort bons : mais je vous diray, mon pere, que celuy que j'ay receu de vous en Ξceste occasion, est bien plus dangereux pour moy, que fortune que je puisse jamais courre : car si Astree venoit à me recognoistre, je jure et je proteste qu'il n'y a rien qui me peust jamais retenir en vie, parce qu'outre la juste occasion qu'elle auroit de se douloir de moy, pour avoir contrevenu au commandement η qu'elle m'a fait, encores aurois-je un si extréme desplaisir d'avoir manqué au respect que je luy dois, que s'il n'estoit suffisant de m'oster la vie, il n'y auroit invention que je ne recherchasse pour me donner une prompte et cruelle mort. - Et bien, bien, repliqua Adamas, je voy bien que vostre mal n'est pas encores en estat de recevoir les remedes que je luy voulois donner, il faut attendre que le temps l'ait meury η Ξd'avantage, et cependant resolvez-vous de ne me point Ξdesobeïr en ce que je vous ordonneray, autrement j'aurois un grand Ξsuject de vous accuser d'ingratitude. - Mon pere, respondit Celadon, je ne manqueray jamais d'obeyssance envers vous, pourveu que vos commandemens ne contreviennent à ceux que j'ay desja receus, et lesquels il m'est impossible de ne point observer. - Jamais, adjousta le Druyde, ce que je vous conseilleray ne contrariera à ce que vous dites : mais il ne

Signet[ 186 recto ] 1619 moderne

faut pas aussi que le malade pense de sçavoir  "
mieux les remedes qu'il faut donner a son Ξmal,  "
que le Medecin qui en a pris la cure : demain η je  "
m'en veux aller en la compagnie de ces bergers et bergeres, pour faire le sacrifice de remerciment du Guy salutaire qui a esté trouvé en leur hameau, et de fortune sur le mesme chesne où vous avez fait le Temple d'Astrée, qui ne me donne pas un petit augure η de bon-heur pour vous : Et parce que je suis contraint d'y mener comme de coustume Paris et Leonide, il faut aussi que vous y veniez avec nous. - Ah ! mon pere, s'escria le berger, qu'est-ce que vous voulez faire de moy ? Et en quel danger me voulez vous mettre, et vous aussi ? puis qu'il a pleu au bon Taramis que j'aye eu ce contentement de voir ceste bergere, de parler a elle, et de n'en η avoir point esté cogneu de personne de la Ξtrouppe, ne vous mettez point ny moy aussi en un plus grand hazard, vous dis-je, de qui la bonne reputation seroit grandement offencee si l'on venoit a le sçavoir, et moy, de qui la mort est tres-asseurée aussi tost que je seray recogneu. Remercions ce grand Dieu de la grace qu'il m'a faicte, et me laissez plustost retirer en quelque desert pour y achever mes miserables jours. - Vous voicy revenu, reprit Adamas, a vostre premiere leçon η le Dieu que vous nommez m'a commandé η de prendre soing de vous, en luy obeyssant je ne crains point de faillir : car mon enfant, il faut que vous sçachiez qu'il ne commande jamais que ce qui est juste et loüable : et quoy que l'ignorance humaine fasse quelques-fois

Signet[ 186 verso ] 1619 moderne

juger le contraire, nous voyons tousjours qu'a la fin celuy qui ne se despart point de ce qu'il luy ordonne, surmonte toutes difficultez, et esclaircit toutes ces petites Ξdoubtes qui pouvoient obscurcir la gloire de ses actions ; de sorte que pour ce qui me touche, il faut que vous ne vous en mettiez point en peine, non plus que pour ce qui est de vous, parce que
  " jamais Taramis n'entreprend une chose qu'il ne conduise
  " à une parfaicte fin η c'est luy qui fait par moy ce que vous voyez que je fais pour vostre salut, me l'ayant commandé par son Oracle η : Ne Ξdoubtez donc point que vous et moy n'en devions recevoir du contentement. Celadon vouloit repliquer, mais Leonide l'interrompit, luy
  " disant : - Voyez vous berger, il faut faire bien souvent
  " des choses pour autruy, que l'on ne feroit pas
  " pour soy-mesme : si Adamas vous laisse icy, que pensera-t'on de vous, puis qu'il est contraint de nous y mener Paris et moy ? Quelle opinion aura-t'on de vous qui portez le nom de Druyde, ne venant point à un si solemnel sacrifice ? puis que vous y estes si avant, il faut passer plus outre, et quand ceste consideration n'auroit point de lieu, puis que Thautates vous a remis une fois entre les mains d'Adamas, et que vous y avez consenty, il n'y a pas apparence que vous puissiez vous en retirer sans offencer le Dieu et Adamas aussi. Et le conseil en cela que vous devez prendre, c'est de fermer les yeux Ξd'oresnavant à toute sorte de considerations, et les remettre toutes à sa prudence et à sa conduite.

Signet[ 187 recto ] 1619 moderne

  Celadon à ce mot plyant les espaules : - Puis, dit-il, mon pere, que les Dieux vous l'ont commandé, et que vous en voulez prendre la peine, je vous remets et ma vie et tout mon contentement. A ce mot le Druyde l'embrassa et baisa au front, et prenant Leonide par la main luy donna le bon soir, et le laissa reposer : mais ses pensees n'en firent pas de mesme, qui toute la nuict ne firent que luy representer les agreables discours qu'Astree et luy avoient eus, sans oublier la moindre Ξparole qu'elle eust dite, ny la moindre action qu'elle eust Ξfaite, et qui luy pouvoit rendre quelque tesmoignage qu'elle aymast encores la memoire de Celadon : et lors que ce penser l'avoit longuement entretenu, il se reprenoit et le vouloit chasser de son ame, comme le jugeant contraire au dessein η qu'autrefois il avoit fait.
  - Et comment, miserable berger, disoit-il, te laisses-tu si tost flatter au moindre bon visage que la fortune te fait, ayant si souvent espreuvé qu'elle ne t'a jamais caressé que pour te tromper, ny jamais eslevé que pour te faire tomber η de plus haut ? souviens toy du bon-heur où tu t'es veu, et si jamais il y a eu berger qui ait eu plus de Ξsuject de se dire bien-heureux que toy, et incontinent tourne les yeux sur l'estat où ceste fortune t'a reduit, et considere si tu pouvois tomber en un precipice plus profond η Ξ et à ceste heure soubs pretexte que l'on te croit autre que tu n'es pas, et que sous ce nom emprunté l'on te fait bonne chere, tu prends ces faveurs pour tiennes, et tu ne consideres pas que tu desrobes

Signet[ 187 verso ] 1619 moderne

sous le nom d'autruy ce que non seulement on refuseroit au tien : mais que tu ne serois pas mesme si effronté que de recevoir ny d'oser pretendre.
  Ceste consideration aigrissoit de sorte la douceur de ses premieres pensées, qu'il retomboit presque aux mesmes desespoirs où il vivoit autrefois dans sa caverne, et peu s'en falut qu'il ne retournast à ses premiers desseins de vivre esloigné de tout le monde : puis qu'il ne pouvoit esperer quelque changement en ses miseres : Et faut croire que ceste resolution eust bien esté assez forte pour luy faire executer ce dessein, n'eust esté que quelque bon Demon luy remit devant les yeux ce que le sage Adamas venoit de luy dire, luy semblant que si le Dieu eust cogneu que son Ξmalheur n'eust point deu changer, il ne l'auroit pas mis entre les mains d'un si grand personnage, et qui estoit en si bonne estime parmy tous ceux qui le cognoissoient. Avec ceste consolation, apres s'estre longuement travaillé dans le lict, et avoir passé la plus grande partie de la nuict, enfin sur la Ξpointe du jour, il s'endormit, et ne s'esveilla qu'il ne fust fort tard : Astree, Diane, et ΞPhillis n'en firent pas de mesme, parce qu'Astree desirant passionnément de conduire Alexis en son hameau, s'esveilla de bonne heure, et Diane craignant que Paris ne la vint trouver au lict, quoy qu'elle le vist avec beaucoup de discretion, toutefois ne se voulant mettre en ce danger, apres qu'elle eut cogneu qu'Astrée estoit esveillée, elle se jetta à bas du lict η, et contraignit Phillis d'en faire de mesme,

Signet[ 188 recto ] 1619 moderne

en luy reprochant : - Et quoy, mon serviteur, n'avez vous point de honte d'estre si Ξendormy aupres de vostre Maistresse ? - Je croy, dit ΞPhillis, faschée qu'elle luy eust rompu son sommeil, que pour esveillée que vous soyez, vous le seriez encores plus, si Sylvandre estoit en ma place : - O mon serviteur, dit Diane, laissons Sylvandre où il est : Il ne pense pas en nous, et nous ne pensons non plus en luy. - Quelque Amour que j'aye pour vous, reprit ΞPhillis, si ne voudrois je pas estre obligée d'y penser si souvent qu'il Ξfait : - Ce sont, repliqua Diane, les mauvaises opinions que vous avez de luy : mais vous verrez que quand j'auray donné le jugement qu'il attend, Ξqu'incontinant il retournera à sa premiere façon de vivre. - Par vostre foy, interrompit Astrée, le croyez vous ma sœur, comme vous le dites ? - Quand vous demandez un serment de moy, dit-elle, il faut bien que j'y songe un peu d'avantage avant que je vous responde pour luy : mais si vous voulez sçavoir de moy ce que j'en voudrois, je vous diray avec verité que je l'ayme tant, et moy aussi, que pour le repos de tous deux, je souhaitterois ce que j'ay dit : - Et par ma foy, dit Philis en sousriant, je jure que vous estes menteuse, et pardonnez
moy, ma Maistresse, si cela vous offence : car il n'y "
eut jamais fille qui se faschast d'estre aymée et  "
servie d'une personne de merite, et j'en ay bien veu plusieurs, qui au contraire estoient bien marries lors que ceux qui avoient fait semblant de les aymer, changeoient de volonté, encores qu'elles n'y eussent point de dessein : Et si je diray bien plus, que je n'en ay jamais veu qui en leur ame

Signet[ 188 verso ] 1619 moderne

n'ayent eu quelque desplaisir de voir ces changemens : et moy-mesme, qui n'aymoit point Hylas, je suis contrainte d'avoüer que lors qu'il me quitta, j'eneus du desplaisir, quelque mine que
  " j'en fisse : Et cela est d'autant que tout ainsi que
  " les recherches de ceux qui nous ayment, sont des
  " tesmoignages de nostre beauté et de nostre
  " merite, de mesme leurs esloignemens sont des preuves du contraire. - Vous aurez, dit Diane, telle opinion de moy qu'il vous plaira, mais si vous jureray-je que si c'estoit à mon choix, je ne sçay lequel j'eslirois plustost, ou la continuation, ou la fin de sa recherche, prevoyant qu'elles me rapporteront autant de desplaisir l'une que l'autre : car s'il continuë, à quel dessein le souffriray-je ? puis qu'il n'y a pas grande apparence que mes parens permettent que j'espouse une personne incogneuë, et moy-mesme j'aurois honte que Diane commist ceste faute : Et si nous nous separons d'amitié, je vous asseure que je le regreteray longuement, me semblant que ses merites le rendent digne d'estre aymé. - Or celle-cy, dit ΞPhillis, est l'une des plus grandes folies du monde, les parens nous veulent choisir des Ξmaris, et nous sommes si sottes que nous les laissons faire : cela seroit bon, si c'estoit eux qui les deussent espouser : Et ne voila pas la mesme consideration qui a rendu Astrée en l'estat où elle est, si ses parens η luy eussent laissé la libre disposition de soy-mesme, elle eust espousé Celadon, il seroit plein de vie, et elle contente à jamais, au lieu que par leurs contrarietez, ils en ont fait mourir l'un, et l'autre n'est en guere meilleur estat. Et maintenant

Signet[ 189 recto ] 1619 moderne

pour achever de la ruiner du tout, ce vieux réveur de Phocion luy veut donner Calydon, et s'est tellement persuadé que cela devoit estre ainsi, qu'il ne luy laisse point de repos : Ah ! que s'il avoit à faire à moy, je l'aurois bien tost resolu : - Et que feriez vous, reprit Astree, si vous estiez en ma place ? - Je luy dirois en fort peu de mots, dit-elle, Je n'en feray rien : η - Et quelle opinion auroit-on d'une fille qui parlast ainsi ? interrompit Diane. - Et qu'est-ce que l'on en diroit, Ma Maistresse Ξmamie ? respondit ΞPhillis, les paroles ne sont que des paroles, et le vent les emporte, et les opinions ne sont que des opinions, qui s'effacent aussi aysément qu'elles s'impriment, mais espouser un mary fascheux, c'est un effect qui dure le reste de la vie ; et c'est pourquoy j'estime que vous estes peu Ξadvisee, toute Diane que vous estes, quand vous dites, que vous ne voudriez pas avoir espousé Sylvandre, que vous avoüez d'avoir beaucoup de merites, et de l'avoir agreable, et seulement parce que vous ne sçavez d'où il est. ΞEh ma Maistresse, mon cœur, ne voudriez vous point manger d'une belle pomme, si vous ne sçaviez quel est
l'arbre qui l'a portee ? Folie, et folie la plus grande  "
qui soit entre les hommes, qui se tuent de  "
peine à poursuivre les apparences, et ne se soucient  "
point des choses qui sont reelles, et veritablement bonnes. Dieu m'a fait une grande grace de m'avoir donné des parens qui ne me Ξtraittent point ainsi, car je vous asseure que s'ils estoient d'une autre humeur, je leur donnerois bien de l'exercice. Diane alors en sousriant :

Signet[ 189 verso ] 1619 moderne

- Je vois bien, mon serviteur, dit-elle, que vostre conseil est bon, mais il n'en faut Ξguere user. Dites moy je vous supplie ceste opinion que vous mesprisez si fort, et Ξces apparences que
  " vous blasmez, que sont ce autres choses que la
  " reputation pour laquelle nous sommes obligees,
  " non seulement de mettre ce qui nous peut apporter
  " du plaisir et du contentement, mais la propre vie ? Car y a t'il rien de si mesprisable qu'une fille sans ceste reputation ? Et y a-t'il condition au monde si miserable que celle de la personne qui l'a perduë ? Je vous avouëray, que qui la veut bien considerer, trouvera que c'est une folie :
  " Mais y a-t'il quelque chose parmy nous qui ne soit
  " folie, si l'on la veut bien rechercher ?
  " Tout (mon serviteur) n'est qu'une vaine ombre η
  " du bien que nous nous figurons, et toutesfois encores que nous en recognoissions et vous et moy la verité ; parce que par le commun consentement de tous, il est jugé autrement, ny vous ny moy ne voulons point estre la premiere à rompre ceste glace : Et cela me Ξfaict ressouvenir du conseil des Rats η, qui resolurent que pour leur seureté, il falloit attacher au col d'un Chat qui les devoroit une sonnette, afin de l'ouyr quand il marcheroit : mais il ne s'en trouva point d'assez hardy en toute la trouppe qui l'osast entreprendre.
  Discourant de Ξceste sorte, ces belles bergeres s'habillerent, et Astree, sans sçavoir pour quel dessein, se coiffa et s'habilla avec plus de soing qu'elle n'avoit fait depuis la perte de Celadon : à quoy ΞPhillis prenant garde, elle ne

Signet[ 190 recto ] 1619 moderne

peut s'empescher de sousrire, et la monstrant à Diane : - Ma maistresse, luy dit-elle, je ne sçay si les bergeres de Lignon sont de Ξceste humeur : - Et de laquelle, dit Diane, voulez vous parler ? - Je voy, continua Phillis, qu'Astree se donne plus de peine à s'agencer que de coustume : Quant à moy je n'en puis trouver autre raison, sinon la nouvelle amour de Ξceste belle Druyde, et qui n'a eu naissance que depuis hier. Dites moy, je vous supplie, si c'est l'humeur des bergeres de Lignon, de s'affectionner si promptement, et plustost des bergeres η que des Bergers ? Astree respondit : - Il est vray que j'ay plus de curiosité de me rendre aymable que je n'eus jamais, aussi est-il bien raisonnable : car lors que j'ay esté recherchee par des bergers, j'ay creu d'avoir assez de merites pour en estre aymee, sans que j'y misse plus de peine que de me laisser Ξ*voir : mais à cette heure si je veux acquerir les bonnes graces de Ξceste belle Druyde, il faut que j'y rapporte les mesmes soings que le serviteur a accoustumé de faire pour obtenir les bonnes graces de sa Maistresse. - Ma sœur, reprit Diane, ou nous sommes Philis et moy de mauvais jugement, ou vous devez estre asseuree qu'il y aura plustost deffaut de cognoissance en celles qui vous verront, si elles ne vous aiment, qu'en vous faute de merite à vous faire aimer. En parlant de Ξceste sorte, elles finirent de s'habiller, et en mesme temps qu'elles vouloient sortir de la chambre, elles virent dans la sale voisine, Paris qui se promenoit avec Leonide, et qui à ce qu'il sembloit, l'entretenoit d'une grande affection, parce que ces

Signet[ 190 verso ] 1619 moderne

belles bergeres furent aupres d'eux avant qu'ils les apperceussent : dequoy Paris se trouva honteux quand il s'en prit garde, et apres les avoir salüees, en demanda pardon à Diane, qui luy respondit, n'y avoir point d'offence en ce qui la touchoit : car estant la moindre des trois, les autres avoient plus d'occasion de s'en plaindre ; si toutesfois il y avoit Ξsuject de plainte, et sans attendre sa Ξresponce s'adressa a Leonide, et luy demanda, comment elle avoit passé la nuict ? - Mais vous, dit-elle, qui vous estes levee si matin, n'avez-vous point trouvé quelque incommodité ou en la chambre ou au lict qui en soit cause ? - J'en ay trouvé sans doute, respondit Diane, et en la chambre et au lict : mais c'est à cause de Ξceste belle bergere, dit-elle monstrant Astree, qui nous a esveillees plustost que nous n'eussions voulu, pour le desir qu'elle a de profiter le temps le mieux qu'il luy sera possible, cependant qu'elle demeurera en ce lieu, je veux dire d'estre le plus qu'elle pourra aupres de la belle Alexis, estant demeuree de sorte sa servante dés qu'elle l'a veuë, que je ne sçay comme nous l'en pourrons separer quand il faudra partir. - Allons voir, dit Leonide, si elle est éveillee, et je vous diray un secret que η j'ay pensé pour faire en sorte que Ξceste belle bergere ne s'en separe pas si tost, et lors s'acheminant vers la chambre d'Alexis, - Il faut, continua-t'elle, que vous requeriez Adamas, que sans plus dilayer il aille aujourd'huy faire le sacrifice du remerciment du Guy salutaire, et qu'il nous y meine toutes. Je sçay qu'il ne vous en dédira point : car

Signet[ 191 recto ] 1619 moderne

aussi bien faut-il qu'il s'aquitte de ce devoir une fois, et il n'a garde d'aller pour ce soir en autre logis qu'en celuy d'Astree, a cause de Phocion qu'il Ξayme et estime fort, et par ainsi nous serons Ξencores ensemble demain presque tout le jour : mais, belle bergere, ne me Ξdecelez point : car peut-estre si Adamas sçavoit que je vous eusse donné cét advis, il m'en scauroit mauvais gré, et cela pourroit estre cause qu'il en feroit quelque difficulté. Il n'est pas aussi necessaire qu'Alexis le sçache, parce qu'elle est d'humeur si retiree, qu'elle n'a jamais plus de contentement que quand elle est seule : Je ne me soucie Ξguere que Paris l'entende, sçachant assez qu'il se plaist si fort en vostre compagnie, que ce ne sera jamais luy qui y contrariera. - Je ne dementiray jamais, respondit Paris, l'opinion que vous avez de moy : Alors Astree apres avoir un peu sousrit contre Diane et ΞPhillis : - Pensez-vous, Madame dit elle, Ξqu'Adamas ne nous refuse point, ou bien qu'il y laisse venir Alexis : η car il est tres-certain que si tout le reste du monde y venoit, et qu'Alexis seule y Ξdeffait, je serois de trop mauvaise humeur, et faudroit que je m'allasse cacher pour ne point ennuyer la compagnie : - Vous voyez, interrompit ΞPhillis, comme les bergeres du Lygnon ne sont point dissimulees : Je vous jure, Madame, qu'elle ne ment nullement : - Elle et toutes les autres, reprit Leonide, en sont plus estimables : mais d'où vient ceste grande amitié ? - Dieu voulut, adjousta Astree, que ce Ξfut de sympathie, parce que Ξmalaysément pourroit-elle estre de mon costé qu'elle ne Ξfust

Signet[ 191 verso ] 1619 moderne

aussi du sien, et si cela estoit, je m'estimerois la plus heureuse qui Ξfust jamais : - S'il ne faut que cela, dit la ΞNymphe, pour vous rendre contente, vous la η devez estre sur ma parole : car je ne fus de ma vie si estonnée que d'oüyr hyer au soir Alexis tenir presque les mesmes discours de vous que vous tenez à ceste heure d'elle, estant chose si Ξinacoustumee à son humeur particuliere, qu'il faut bien Ξ ce changement venir de quelque plus forte puissance que n'est pas son naturel : - Vous la rendrez si glorieuse, dit ΞPhillis, que nous ne pourrons plus vivre aupres d'elle : Et a ce mot elles arriverent dans la chambre d'Alexis, où elles la trouverent encores dans le lict, d'autant qu'il estoit assez matin, et que toute la nuict elle n'avoit peu trouver repos parmy ses pensees, qui sans cesse l'avoient entretenuë tantost de ses desplaisirs, et tantost de l'heureuse journee qu'elle avoit eue, et de la felicité qu'elle esperoit encore la suivante : de sorte que sur le matin elle s'estoit endormie, et s'estoit à peine esveillee lors que Ξceste belle troupe estoit entree dans sa chambre.
  Elle fut a la verité grandement surprise de Ξceste visite inesperee, non pas tant Ξtoutefois qu'elle ne se ressouvint de cacher la bague qu'elle avoit prise à Astree lors qu'elle se jetta η dans Lignon, et que depuis elle avoit tousjours portee au bras avec le mesme η ruban duquel elle estoit attachee, et aussi de serrer bien sa chemise sur son estomach, tant Ξà fin qu'on n'Ξapperceut point le deffaut de son sein, que pour ne laisser voir à la belle Astree le petit portrait qu'elle

Signet[ 192 recto ] 1619 moderne

avoit accoustumé de porter η au col, et que la bergere ne cognoissoit que trop bien. Elle mit donc la main à moitié sur son visage, et de l'autre elle prit le linceul et s'en couvrit presque toute, comme si elle eust eu honte de se laisser voir en cét estat. Leonide pour mieux jouër son personnage : - Que vous semble ma sœur, dit-elle, des belles filles que je vous ameine pour vous ayder à lever ? - Ma sœur, dit Alexis se relevant un peu sur le lict, vous m'avez fait une grande honte, en me faisant une si grande faveur : car que diront-elles de moy Ξme trouvant encores au lict ? - Et que peuvent-elles dire, reprit la ΞNymphe, sinon que vous estes paresseuse, et que les filles Druydes des Carnutes ne sont pas si diligentes que les bergeres de Forests ? A ce mot toutes ces belles bergeres luy donnerent le Ξbon-jour, et elle apres leur avoir rendu leur salut avec la mesme courtoisie, se tournant du costé d'Astree : - Et vous belle bergere, comment avez vous passé Ξceste nuict ? - Voulez-vous ma sœur, interrompit Leonide, que je le vous die pour elle ? Je vous proteste, continua-t'elle, qu'elle a couché icy aupres de vous : - Aupres de moy ? reprit incontinent Alexis. - Aupres de vous ? η continua Leonide, et si ce n'a esté du corps, ç'a esté pour le moins de la pensee. - De Ξceste sorte, respondit Alexis, cela pourroit bien estre : et je le veux croire ; d'autant plus que je vous puis asseurer belle bergere, dit-elle, prenant Astree par la main, que j'ay bien Ξfaict pour le moins la moitié du chemin : car je ne sçay comment j'ay esté toute la nuict embroüillée parmy les discours

Signet[ 192 verso ] 1619 moderne

que nous eusmes au soir, de telle sorte que je ne me suis peu η endormir que quand le jour a paru.
  Leonide pour donner commodité à cette chere sœur d'entretenir plus particulierement Astree, prenant Diane et Philis par la main, les retira vers la fenestre qui avoit la veuë du costé de leur hameau, et l'ouvrant s'y appuyerent toutes trois, cependant qu'Alexis faisant ΞasseoirAstree sur son lict, et la tenant tousjours par la main, fut presque transportee de l'extreme affection de la luy baiser : Enfin craignant de luy donner cognoissance de ce qu'elle vouloit cacher, elle se retint, et se contenta de la luy serrer et presser doucement entre les siennes deux. Et apres avoir demeuré quelque temps muette : - Je vous jure, luy dit-elle, belle bergere, que toute la nuict j'ay pensé en vous, et aux discours que vous me Ξtintes. Mais, dites moy, je vous supplie, est-il bien possible que Phocion (ainsi que Leonide m'asseuroit au soir) vueille vous contraindre de vous marier contre vostre gré ? - Madame, respondit Astree, il est vray qu'il a cette humeur : mais il est vray aussi qu'il n'y parviendra Ξ*jamais : Non pas que j'aye la hardiesse de luy contredire tout ouvertement, mais je traitteray bien de sorte ΞCalydon, que je luy en feray perdre la Ξfantasie. Ce n'est pas que je ne recognoisse que ce berger a beaucoup plus de merites que je ne vaux, mais c'est que mon Genie ne Ξsçauroit se bien accommoder avec le sien. Jugez, Madame, quelle apparence il y a que je croye Calydon estre Amoureux de moy, que η je

Signet[ 193 recto ] 1619 moderne

sçay avoir aymé Celidee plus que sa propre vie, et en avoir Ξfait les excez de desobeyssance que chacun sçait, et contre un oncle qui luy tient lieu de pere, soit pour le soing qu'il a eu de luy depuis le berceau, soit pour les biens qu'il en peut esperer : - Mais, dit Alexis, j'ay ouy dire que depuis qu'elle s'est blessée de la sorte que nous la voyons, il a perdu ceste humeur, et qu'il ne l'ayme plus. - Je crois, respondit Astrée, qu'il est vray : mais s'il est ainsi, que puis je esperer de son amitié, qui n'est née que d'autant qu'il pense me devoir aymer, par le commandement de Thamire, puis que celle qu'il a portée a Celidée, que chacun a recogneuë si ardente, s'est esteinte lors qu'elle est devenuë moins belle ? Doncques aussi tost que mon visage changera, son affection en fera de mesme. Qu'est-ce que je deviendrois, si je recognoissois, non pas ce changement, mais la moindre diminution de la bonne volonté qu'il m'auroit fait paroistre ? Mais, madame, continua-t'elle, avec un grand souspir, Ξcelle-là n'est pas la principale difficulté : car peut-estre pourrois-je bien esperer de retenir cet esprit en l'amitié qu'il me devroit, n'ayant pas si mauvaise opinion de moy-mesme, que pour peu que je m'y voulusse estudier, je ne me peusse asseurer de luy. Il y a bien une chose qui m'en retire d'avantage : Mais, Madame, vous l'oserois-je bien dire, ou si je la vous dis, quelle opinion aurez-vous de voir que je vous parle si familierement de mes petites affaires ? Alexis alors en lui resserrant la main : - Si vous sçaviez, dit-elle, quelle est l'amitié que je vous porte, vous n'useriez

Signet[ 193 verso ] 1619 moderne

point de ces paroles avec moy, qui ne desire de sçavoir vos affaires et vos intentions, que pour essayer de vous servir, soit par mon propre moyen, soit par celuy d'Adamas, si vous le trouvez a propos. - L'honneur que vous me faites de m'aymer, reprit Astrée, est veritablement, Madame, le bon-heur que j'ay recogneu pour moy, depuis quatre ou cinq η Lunes ; aussi le tiens-je si cher, que j'aymerois mieux perdre la vie que d'en estre privée : mais pour l'offre que vous me faites d'Adamas, je vous supplie de ne luy en point parler, parce que je ne le veux employer en chose de si peu d'importance, et de laquelle je viendray bien à bout, m'asseurant de faire que Calydon mesme s'en deportera : - Dieu le vueille, dit Alexis, mais je le croy difficilement, voyant la beauté de vostre visage, et ayant ouy dire η combien il a souffert de mespris
  " de Celidée sans changer. La beauté, belle Astrée,
  " est une glu, de laquelle il est bien mal-Ξaysé de se
  " despestrer, quand une fois l'on a donné de l'aisle dedans. - Madame, repliqua la bergere, ceste beauté n'est pas en moy, mais quand elle y seroit, j'espere que ma resolution sera encores plus forte que toutes les violences, ny les opiniastretez de l'Amour. Et c'est ce que je voulois vous dire, car sçachez que plustost je me donneray mille fois la mort, si autant de fois je pouvois revivre, que de me marier jamais, puis que le Ciel ou plustost ma mauvaise fortune l'a voulu. A ce mot elle s'arresta pour prendre son mouchoir pour s'essuyer les yeux, parce qu'elle ne peut retenir ses larmes : Et voulant reprendre

Signet[ 194 recto ] 1619 moderne

son discours, la survenuë d'Adamas l'en empescha, qui de fortune entrant dans la chambre, et y trouvant ceste bonne compagnie, fut bien marry de l'avoir interrompuë, n'y ayant rien qu'il desirast plus que de voir Alexis et Astree ensemble, pour l'esperance qu'il avoit que ceste pratique remettroit Alexis en son premier estat, et que par ainsi, suivant la parole de l'Oracle η, il verroit sa vieillesse contente et bien-heureuse : Toutesfois feignant de l'avoir Ξfaict expres, il dit à Alexis apres avoir salüé toutes ces bergeres : - Et quoy, ma fille, vous voila encore au lict, et que diront ces belles filles de vous voir si paresseuse ? - Mon pere, respondit Alexis, la faute en est à ma sœur qui les a amenees icy sans m'en advertir : - La faute, repliqua Adamas, en est vostre, qui estes encores dans la plume : mais si elles me vouloient croire, elles vous foüeteroient η de sorte qu'une autrefois vous vous leveriez plus matin : Alors Astree qui s'estoit levee de dessus le lict pour salüer Adamas : - Mon pere, dit-elle, il est raisonnable que nous nous levions matin pour avoir le soing des trouppeaux que nous avons en garde, et il l'est encores plus, que la belle Alexis conserve son beau visage, sans se donner tant de peine : - Vous en direz, respondit Adamas, ce qu'il vous plaira : mais je suis bien d'advis si elle veut estre belle, qu'elle fasse comme vous : car vostre beauté luy apprend que vostre recepte doit estre fort bonne. Astree rougit un peu, et vouloit luy respondre lors qu'on le vint advertir que Daphnide et Alcidon estoient dans la sale qui l'attendoient : cela fut cause que prenant

Signet[ 194 verso ] 1619 moderne

ces bergeres par la main, il laissa Alexis seule pour luy donner loisir de s'habiller, cependant qu'il alloit monstrant à toute ceste belle trouppe, les raretez de sa maison, qui se pouvoit dire tres-belle et tres curieusement enjolivee.
  Apres que toute la compagnie fut assemblée, et que pour le contentement d'Hylas, Alexis fut arrivee : Adamas creut que pour attendre l'heure du disner, il estoit à propos de leur faire voir les promenoirs, et cela d'autant plus que ce jour-là le Soleil estoit un peu couvert des nuës. Chacun s'accompagna de celle qu'il luy Ξpleust, horsmis Sylvandre, Hylas, et Calydon : Car Diane fut prise de Paris, auquel Sylvandre par respect estoit contraint de la quitter, et Astree estoit tousjours avec Alexis, qui empeschoit que la nouvelle affection d'Hylas, et de Calydon, ne pouvoit recevoir le contentement de parler à ceste feinte Druyde, et à la belle bergere. Quant à Calydon et à Sylvandre, ils n'en osoient point faire de semblant : mais Hylas qui n'avoit pas accoustumé de se contraindre : - Ma Maistresse, dit-il aussi tost qu'ils furent hors du logis, permettez que Calydon entretienne Astree : - Et qui sera celuy, dit Astrée en sousriant, qui tiendra compagnie à Alexis ? - Ne vous en mettez point en peine bergere, dict froidement Hylas, celuy qui pourvoit η l'Hyver de grains aux oyseaux ne la laissera pas sans secours, et attendant qu'il luy en envoye un meilleur, je m'y offre : Et en mesme temps sans attendre d'avantage, prit Alexis de l'autre bras : - Vrayement, dit Astrée à Ξmoitié en

Signet[ 195 recto ] 1619 moderne

colere de se voir oster la commodité d'estre seule aupres d'Alexis : - Il est aysé à cognoistre, Hylas, que vous n'estes pas des bergers de Lignon, car ils n'ont guere accoustumé d'estre si hardis : - Je le croy, dit Hylas, mais il y a bien apparence aussi que des bergers soient si courageux que moy : - Il me semble, repliqua Astree, que puis que vous en portez l'habit vous en Ξdevez avoir le courage. - Non, non,
respondit-il, bergere, DESSOUS η UN FER ROUILLÉ N'EST  "
MOINS PREUX UN ACHILLE : au contraire  "
si l'exemple de la vertu avoit quelque force  "
en ces bergers, Calydon que je vois là sans party, et vous regarder avec un œil qui vous demande l'aumosne, en feroit autant que moy. Astree baissa les yeux en terre, craignant que pour peu que ce discours continuast, ce jeune berger pourroit bien imiter Hylas, et qu'ainsi d'une faute elle en auroit fait deux : Mais Hylas qui Ξprint garde à ceste mine, et qui eut opinion que si quelque chose Ξdivertissoit Astrée, il pourroit plus Ξaisément entretenir Alexis : Il fit η signe à ΞCalidon, qui rendu plus hardy que de coustume, apres avoir fait une grande reverence à la bergere la prit de l'autre costé sous les bras, feignant que c'estoit pour luy ayder à marcher : La bergere qui vit bien qu'il n'y avoit plus de moyen de s'en desdire, se tournant vers Alexis ;  "
- Je confesse que les mauvais exemples, dit-elle,  "
s'imitent plustost que les bons, et qu'il faut que je me desdise de l'avantage que j'ay donné aux bergers de Lignon : - Que voulez-vous y faire ? dit
Alexis en pliant les espaules, si nostre vie n'estoit  "

Signet[ 195 verso ] 1619 moderne

  " meslée de ces amertumes, Ξ*ne serions-nous
  " point trop heureuses ?
Elle respondit cela si bas, que ny Hylas, ny Calydon n'en entendirent rien, et Ξtoutefois la froideur de laquelle la bergere receut Calydon, luy donna bien quelque opinion, qu'elle eust eu plus agreable d'estre seule avec ceste Druyde : Ξmais feignant de ne le point recognoistre, il ne laissa de continuer son dessein, de sorte qu'il n'y avoit plus personne sans party que Sylvandre. Mais Laonice qui avoit tousjours nourry un esprit de vengeance contre luy, et qui ne cherchoit que l'occasion de luy pouvoir rendre un signalé desplaisir, depuis le jour que par son jugement η elle perdit Tircis : le voyant seul, pensa que peut estre elle pourroit en trouver quelque moyen : Elle sçavoit desja l'affection qu'il portoit à Diane, et celle de Diane envers luy, ne luy estoit pas du tout incogneuë, parce qu'ayant tant aymé, il estoit impossible qu'elle ne se prit garde de leurs actions, et mesme en ayant appris ce qu'en diverses fois elle en avoit ouy de leur bouche mesme, c'est pourquoy le voyant seul et pensif η, elle s'approcha de Ξlui, et feignant un visage tout autre qu'elle n'avoit le cœur. - Que veut dire, berger, ceste tristesse, dit-elle, qui est Ξpeinte en vostre visage, estes vous peut-estre amoureux ? - Bergere, respondit ΞSilvandre, j'ay tant d'occasion d'estre triste, qu'il ne faut point me demander si l'amour en est la cause : - Je croy, adjousta-t'elle, que ce ne sont pas Ξde nouvelles occasions, et toutefois ces jours passez vous viviez plus content : mais voulez vous que je vous die ce

Signet[ 196 recto ] 1619 moderne

que j'en pense ? Le Ξsubject de vostre melancolie vient ou du mal present, ou du bien η absent : - Si vous ne m'expliquez d'autre sorte cet Enigme, dit le berger, je ne scay que vous respondre : - Je veux dire, reprit Laonice, puis que vous voulez que je vous parle plus clairement, que le mal present vous tourmente, voyant qu'un autre a vostre place auprés de vostre Maistresse, ou le bien absent, car je sçay que vous aymez Madonthe : - Vous estes, dit Sylvandre, sage bergere, une grande devineuse, car l'une des deux choses que vous me dites veritablement me tourmente : mais toutefois, dit-il en sousriant, non pas peut estre tant que vous penseriez bien. - Quelquefois, respondit Laonice, en semblable mal  "
l'on ne pense pas estre si malade que l'on est :  "
mais à bon escient Sylvandre, lequel de ces "
deux maux vous presse le plus ? - Lequel, dit le berger, pensez vous que ce soit ? - Je ne sçay, dit Laonice, si je vous en dois dire mon opinion, car peut estre ne l'avouërez-vous pas : - Si c'estoit une faute que d'aimer Ξ : Je confesse que difficilement j'en avoüerois la debte : mais puis que pour ne faire tort à tous les hommes (car je croy  "
qu'il n'y en a point qui n'ait aymé quelquefois η)  "
il faut plustost dire, que c'est une vertu, ou pour le  "
moins une action qui de soy mesme peut estre ny bonne ny mauvaise : Pourquoy pensez vous que je fasse difficulté de dire la verité, puis qu'en la Ξnyant je commettrois une plus grande erreur ? - Vous avez raison, berger, respondit Laonice :
car toute personne qui veut estre estimé  "
homme de bien, doit sur tout estre Ξsoigneuse η de  "

Signet[ 196 verso ] 1619 moderne

  " ne blesser jamais la verité. Mais dites moy en vostre foy ΞSylvandre, le bien absent ne vous tourmente-t'il pas Ξd'avantage que le mal present ? Le berger qui ne vouloit point donner cognoissance de son affection à ceste estrangere η, ny à personne, s'il luy estoit possible : voyant que d'elle-mesme elle bastissoit la tromperie qu'il eust esté en peine de controuver, pensa estre à propos de la continuer, et ainsi faisant un petit sous-ris, luy respondit : - C'est une chose estrange que la vivacité de vostre veuë η. Je vous jure, discrette Laonice, que je ne croyois pas y avoir personne qui s'en Ξfust pris garde : mais comment l'avez-vous peu recognoistre ? - Silvandre, luy dit-elle, contentez vous que toutes ces feintes que vous faites pour Diane peuvent bien amuser Thersandre, mais non pas ceux qui avec mes yeux remarquent vos actions : presque tous ceux qui sont le long de la douce riviere de Lignon ont tellement le cœur occupé en leurs propres affections, qu'ils ne prennent Ξ garde à Ξcelles d'autruy, n'ayans des yeux que pour voir Ξce qu'ils ayment : mais moy qui n'ay rien à faire qu'a considerer vos actions de tous, j'ay fort bien apperçeu que Madonthe vous plaist Ξd'avantage que Diane : mais ne soyez marry que je l'aye recogneu, puis que peut-estre ne vous seray-je point inutile. Madonthe m'Ξayme, et je pense qu'elle croira Ξaysément ce que je luy persuaderay : Je sçay η que c'est que d'Ξaymer, et quels ressorts il faut toucher pour en avoir le contentement η que l'on en desire, je vous promets de vous y Ξayder et servir en tout ce que je pourray. Silvandre

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ne se pouvoit presque empescher de rire de l'ouyr parler de ceste sorte, et pour luy en asseurer encores plus l'opinion qu'elle en avoit conceuë, la supplia de n'en vouloir point faire de semblant, de peur que quelque autre ne s'en Ξprist garde et sur tout n'en rien dire à Madonthe, parce qu'elle s'en sentiroit offencee, et cela pourroit estre cause de ruiner tout son dessein, qu'il la remercioit grandement des offres qu'elle luy faisoit, lesquelles il ne refusoit point : mais qu'il ne vouloit accepter encores pour plusieurs raisons que bien-tost il luy feroit sçavoir. ΞSilvandre pensoit ainsi faire le fin, mais Laonice qui feignoit de le croire commençoit d'ourdir par là la meschanceté qu'elle luy vouloit faire, et que depuis η elle luy vendit si cherement. Cependant Paris, et Diane estoient entrez bien avant en propos : car ce jeune homme brusloit d'une si violente amour pour ceste bergere, qu'il ne pouvoit vivre avec aucun repos que Ξl'ors qu'il estoit aupres d'elle. Et il est certain que si ceste bergere eust eu dessein d'Ξaymer quelque chose, elle eust peu s'en embroüiller : mais depuis la mort η de ΞFilandre, elle ne vouloit que l'Amour prist place parmy ses affections, luy semblant que rien n'estoit digne d'estre mis au lieu où un berger si Ξparfaict que ΞFilandre avoit esté si long-temps. Que si elle Ξayma depuis ΞSylvandre, ce ne fut pas par dessein, mais par une surprise que luy firent les merites et les recherches de ce berger : De sorte que jamais la bonne volonté qu'elle eust pour Paris n'outrepassa celle qu'une sœur η pourroit avoir pour

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un frere, luy semblant d'estre obligée à celle-là par l'amitié qu'elle luy portoit, et empeschee par Ξun vertu incogneuë de l'Ξaymer d'avantage que comme son frere η, *et qu'en son cœur elle attribuoit à l'amour qu'elle avoit portee au gentil Filandre ; luy Ξtoutefois de qui l'affection n'avoit point de limites, apres luy avoir rendu tous les tesmoignages de son amour qui luy avoient esté Ξpossibles, il se resolut de tenter Ξenfin quelle seroit sa fortune, et trouvant ceste occasion bonne, il pensa qu'il ne la Ξfaloit point perdre. La tenant Ξdoncq sous les bras, il la separa un peu d'aupres des autres Ξ : *et cependant que chacun s'amusoit à diverses occupations, il luy parla de ceste sorte : - Est-il possible, belle Diane, que quelque service que j'aye essayé de vous rendre, Ξn'ait peu vous donner cognoissance de l'affection que je vous porte, ou si vous l'avez recogneuë, est-il possible que ceste Amour soit demeuree jusques icy sterile, et sans avoir peu donner naissance à un peu de bonne volonté en vostre ame ? Si l'offence fait naistre la haine, pourquoy mes services encores que bien petits, ne produisent-ils en vous, non pas de l'Amour, car ce seroit trop de bon-heur, mais quelque peu de bien-vueillance, qui vous les rende pour le moins agreables ? J'espreuve, et en cela je n'accuse que mon peu de merite, et mon malheur trop grand : J'espreuve, dis-je, que tout ce qui est profitable à tous les autres qui Ξayment, m'est entierement inutile. Mon extréme affection vous outrage, mes services vous desplaisent, ma patience se rend mesprisable,

Signet[ 198 recto ] 1619 moderne

ma constance ennuyeuse, et l'aage que je passe en vous Ξaymant, servant et adorant, tellement infructueuse, que peut-estre encores n'avez vous pas pris garde que je sois à vous : ΞDieux ! ceste cruauté ou plustost ceste mescognoissance pour ne dire ingratitude, accompagnera-t'elle tousjours ceste belle ame, et jamais ne permettrez vous que ce cœur de diamant s'amolisse à mon sang, que je verse par les yeux en forme de larmes ?
  A ce mot, Paris se teut, tant parce qu'il eut peur que ses yeux ne fussent assez forts pour retenir dans la paupiere les pleurs que ces paroles luy arrachoient du cœur, s'il continuoit son discours, que pour donner loisir à Diane de luy dire quelque parole qui le Ξpeust consoler, elle qui l'Ξaymoit, Ξ*comme nous avons dit η, ne pensant pas qu'il fust reduit aux termes que ces propos faisoient paroistre, et ne voulant Ξ, s'il luy estoit possible, qu'il partist mal satisfait, apres avoir tourné les yeux doucement vers luy : - Je ne pensois, luy dit-elle, gentil Paris, que vous me tinssiez jamais un tel langage, qui est autant esloigné de mon intention, que le Ciel l'est de la terre : vous me blasmez d'estre insensible, et de ne recognoistre l'affection que vous me portez : et quelle me pensez-vous estre, Ξ si ne vous aymant point je vis Ξtoutesfois de Ξceste sorte avec vous ? Comment voulez vous que je vous rende plus de preuve de ma bonne volonté, qu'en vous Ξrendant toutes les fois que vous venez vers moy, Ξ tout le bon visage que je suis capable de faire, si je reçois tout ce que vous me

Signet[ 198 verso ] 1619 moderne

dites tout ainsi qu'il vous plaist, si je vous responds avec toute la courtoisie, et toute la civilité que je puis penser m'estre permise, et vous estre agreable ? Qu'est-ce que vous desirez d'avantage de moy, ou que pensez vous que je puisse de plus ? voyez vous que je caresse quelqu'un plus que vous ? voyez vous que je vous laisse pour aller entretenir quelqu'autre, ou plustost ne voyez vous point qu'il n'y a personne que je ne laisse pour avoir le bien de parler à vous ? - Ah ! belle bergere, dit Paris en souspirant, j'avoüe ce que vous me dites, et que vous Ξfaites plus pour moy que pour tout autre : mais que me vaut cela, si enfin vous ne faites rien pour personne ? Si mon affection n'estoit point telle Ξqn'elle est, je veux dire, si elle n'estoit point extreme, je ne demanderois pas peut-estre avec tant d'importunité des tesmoignages de vostre bonne volonté. Mais de tout ce que vous me dites que vous faites pour moy, qu'est-ce que vous ne feriez pas pour le fils d'Adamas, la premiere fois que vous le verriez, encore qu'il ne vous eust jamais tesmoigné aucune affection ? Toutes vos actions envers moy sont veritablement pleines de civilité, et de courtoisie : mais à cela, n'y estes vous pas obligée envers tous ceux qui vous voyent, et qui sont de ma qualité η ? Et pensez-vous que ces devoirs que vous rendez à mon nom et à ma condition, puissent satisfaire pour ceux que mon extreme affection pense que vous luy devez ? Nullement, belle Diane, souvenez vous qu'au fils d'Adamas, il faut ces courtoisies et ces civilitez : mais à l'amour de Paris,

Signet[ 199 recto ] 1619 moderne

il faut quelque correspondance de bonne volonté, si vous ne voulez que je continuë à me plaindre, et de vous comme insensible, et de moy comme le plus malheureux qui Ξayma jamais tant de beauté. Diane alors, apres estre demeuree muette quelque temps, luy respondit froidement : - Jusques icy j'ay tousjours creu qu'il n'y avoit rien en mes actions qui ne vous deust contenter, me semblant que je les avois disposees selon les regles que les filles doivent observer, mesme lors qu'elles veulent honnestement plaire, et s'obliger quelqu'un : mais à ce que je vois, je n'y suis pas parvenuë, et puis que je me suis faillie de cette sorte, pour vous monstrer combien je vis franchement avec vous, je vous veux dire ouvertement ma pensee : je vous honore Paris, autant qu'homme du monde, et je vous Ξayme comme si vous estiez mon frere η ; si cela ne vous contente, je ne sçay que vous pouvez desirer de moy. - Belle Diane, dit Paris, il est vray que cette declaration m'est extremement agreable, et que je demeure plus que satisfait en qualité η de fils d'Adamas, mais nullement en celle de Paris, parce que mon affection vous demande quelque chose d'avantage : c'est à dire, non pas amitié η, mais Amour pour Amour. - Or en cecy, reprit incontinent la bergere, si vous n'estes content et satisfait, prenez vous en à vous mesme, qui laissez aller vos desirs plus outre que vous ne devez, et j'aurois sujet de justement me douloir de vous, si je le voulois prendre η, de pretendre de moy plus que je ne dois : - Il est vray, repliqua Paris, que vous auriez le sujet

Signet[ 199 verso ] 1619 moderne

que vous dites, si je recherchois de vous, belle bergere, quelque chose qui fust outre vostre devoir : mais tous mes desseins estans fondez sur l'honneur et sur la vertu, il me semble, qu'avec raison vous ne pouvez vous plaindre de mes desirs ; Et afin que je parle à cœur ouvert à celle à qui est ce mesme cœur, sçachez belle bergere, que je me suis tellement donné à vous, que je ne puis avoir ny repos ny contentement, que de mesme η vous ne soyez mienne : mais avec la condition que je le dois et puis desirer, qui est en vous espousant. - Vous me Ξfaites de l'honneur, respondit alors Diane froidement, d'avoir cette volonté : J'ay des parens η qui peuvent disposer de moy, c'est à eux à qui je remets semblable affaire, et toutefois si vous voulez sçavoir ce que j'en ay dans l'ame, je vous jure Paris, que ny vous ny personne vivante ne me donne, ny donnera jamais à ce que je crois cette volonté : Je vous Ξaime bien comme mon frere η, mais non pas pour Ξmary : et ne trouvez cela estrange, puis que je suis toute telle envers le reste des hommes. - O Dieux ! dit alors Paris, est-il possible que je ne reçoive jamais un parfait contentement ? Ξdonques vous me voulez Ξaimer pour vostre frere : mais vous ordonnez que le reste de ma vie, cette Amour demeure infructueuse : η - Que voulez-vous Paris, dit-elle, que je vous die ? avez vous envie que je vous trompe, ou qu'avec des discours dissimulez je vous donne des esperances qui n'auront jamais effect ? Il me semble qu'en cela je vous oblige en vous descouvrant franchement ma resolution. - O bergere ! la desobligeante η

Signet[ 200 recto ] 1619 moderne

obligation qu'est celle-cy, dit Paris en souspirant, et que de larmes et de Ξpeine pour m'en acquitter faudra-t'il que je paye à vostre cruauté ?
  Ils vouloient continuer lors que se rencontrant à la croisee de plusieurs allees, ils en furent empeschez par le reste de la trouppe qui s'en retournoit à la maison. Adamas les ayant advertis qu'il estoit heure de disner, et mesme Alexis, qui ennuyee et des discours d'Hylas, et d'estre si long-temps separee d'Astree, alloit recherchant l'occasion de se remettre pres d'elle, de laquelle η Calidon l'avoit separee aussi-tost qu'elle vid Diane. - Je vous supplie, luy dit-elle, belle bergere, aidez moy à respondre aux beaux discours d'Hylas : car je vous asseure que je ne sçay plus m'en
Ξdefendre. - Ma maistresse, dit Hylas,  "
quand on ne se peut plus Ξdefendre, il se faut  "
rendre, afin d'espreuver autant la courtoisie  "
que l'on a ressenty la force et la valeur de son ennemy : - J'ayme mieux mourir, dit Alexis en sousriant, que me mettre à la mercy d'un tel vainqueur : - Et moy, respondit-il, j'ayme mieux non seulement vous ceder la victoire, mais me donner pour vaincu, que si pour me trop opiniastrer à ce combat vous y mouriez : - Veritablement, repliqua Alexis, vous estes courtois : mais voyez vous, Hylas, je suis si glorieuse, et desire si peu de m'obliger, que je ne sçay si je dois recevoir l'offre que vous me faites. - Et pourquoy en feriez-vous difficulté ? dit Hylas, est-ce peut-estre pour la mespriser ? - Nullement, respondit Alexis : mais c'est que j'ay peur que

Signet[ 200 verso ] 1619 moderne

d'estre victorieuse de ceste façon, ne soit estre
  " vaincuë. - O Dieux ! s'escria alors Hylas, que j'ay
  " tousjours bien dit, qu'il estoit dangereux η d'aymer
  " une femme Clergesse, et qui eust esté nourrie parmy ces Druydes des
Carnutes : Je vous jure par la foy η et par l'amour que je vous porte, n'y avoir rien eu qui m'ait tant donné d'apprehension quand je commençay de vous aymer, que ceste consideration que vous n'estiez pas beste. - Et quoy, interrompit Diane, qui estoit bien Ξaise de s'entremettre en leur discours, pour oster le moyen à Paris de continuer les siens ; Et quoy Hylas voudriez vous aymer une personne qui le fust η ? - Je ne voudrois pas dit-il, qu'elle le fust du tout : mais ouy bien un peu, et pourveu qu'elle eust assez d'esprit pour croire tout ce que je luy dirois, je ne me soucierois point qu'elle peust expliquer les profondes sciences de nos sçavans Druydes : - Mais, reprit Diane, si elle n'avoit d'esprit η que pour vous croire, vous auriez trop de peine au soing qu'il vous faudroit avoir de sa conduitte : - Vous vous trompez, dit-il,
  " bergere, car ce qui se Ξfait pour plaisir, ne donne
  " jamais peine : - Quelques-uns le dient bien ainsi, adjousta Diane,
  " mais je pense qu'ils sont menteurs,
  " car je croy bien que le plaisir les empesche
  " de penser à la peine : mais qu'ils n'en ayent point, c'est Ξun erreur η, puis que si l'exercice est Ξviolent, on les void suer et Ξhalleter comme s'ils estoient Pantois : - Voyez vous pas, dit alors Hylas, et vous aussi Diane, vous estes une de celles que je ne voudrois point aymer, vous avez trop d'esprit, et vous me mettez en peine de vous respondre,

Signet[ 201 recto ] 1619 moderne

et c'est ce que je ne voudrois pas : car au contraire, je serois au comble de mes contentemens, si celle que j'aymerois admiroit tout ce que je ferois
et tout ce que je dirois : car de l'admiration  "
vient la bonne opinion, et de Ξceste bonne "
opinion l'amour que je demande.
  ΞSylvandre qui estoit la aupres, et qui ne cherchoit que l'occasion de s'entremettre aux discours de Diane : - L'admiration, interrompit-il, feroit le contraire effect de ce que tu desires. - Et pourquoy cela ? dit Hylas, puis que si elle m'admiroit, elle croiroit en moy toutes choses grandes et parfaites, et lors que je luy parlerois je luy serois un Oracle, mes prieres luy seroient des loix, et mes volontez des commandemens ? - L'admiration, reprit alors Sylvandre, feroit un effect tout contraire, parce que les plus
sçavans disent, que l'admiration η est la mere de la verité, et cela  "
d'autant qu'admirant quelque chose, l'esprit de l'homme est naturellement poussé à rechercher d'en avoir la cognoissance, et ceste recherche fait trouver la verité : Et ainsi, Hylas, quand tu dis qu'elle t'admireroit, tu dis de mesme, qu'elle essayeroit de te cognoistre, et te cognoissant, elle trouveroit que si elle avoit Ξ*estimé quelque chose en toy, elle s'estoit trompée, et alors en te mesprisant elle admireroit de t'avoir admiré : - Et toy aussi berger, respondit Hylas, tu es un de ces esprits, que si tu estois fille je n'aymerois jamais : Mais quoy que tu sçaches dire, si suis-je encores en la mesme opinion : car celuy qui admire, cependant qu'il est en ceste admiration, n'est-il pas vray qu'il estime infiniment ce qui la luy

Signet[ 201 verso ] 1619 moderne

donne ? - Il est vray, Ξdict ΞSylvandre, mais incontinent apres il change quand il vient à la cognoissance de la verité, - Or, reprit Hylas, cela me suffit : car de dire qu'elle changera incontinent apres ; Mon amy, ΞSylvandre, luy dit-il, en luy donnant d'une main sur l'espaule, qu'elle se haste tant qu'elle pourra, je luy pardonne si elle change plustost que moy, et si de fortune elle me devance, sois asseuré que je l'auray bien tost attrapee : Plusieurs ouyrent ceste response, parce que Hylas parloit fort haut, et cela fut cause que chacun en rit ; de sorte que ce discours les entretint jusques dans la maison où les tables se trouvant couvertes d'abondance de vivres, chacun s'y assit comme le soir auparavant.
  Durant tout le repas l'on ne parla presque que de l'humeur de Hylas, et pour luy donner subject de parler, il y en avoit tousjours quelqu'un qui soustenoit son party. Et Stelle entre les autres, qui encores qu'elle le fit en apparence pour plaire à la compagnie, toutesfois aussi ce n'estoit pas aussi η contre son humeur, ayant toute sa vie suivy les regles de ceste doctrine ; et Corilas qui en avoit Ξautrefois ressenty les effects, l'oyant de telle sorte fortifier le party Ξde Hylas. - Je voudrois bien, dit-il, s'adressant à ΞSylvandre, te faire une demande si tu l'avois agreable ; et puis Ξcontinua : - Dy moy, berger, je te supplie, est-il vray que l'amour naisse de la sympathie ? - Tous ceux, respondit Silvandre, qui en ont parlé, disent qu'ouy. - Or, reprit Corilas, je suis donc le seul qui croit le contraire, et s'ils sont fondez sur Ξquelque raison, je m'en remets, tant y a que j'ay

Signet[ 202 recto ] 1619 moderne

l'experience pour moy : Car y peut-il avoir deux humeurs plus semblables que celles Ξde Hylas et de Stelle ? et toutesfois je ne voy point qu'il y ait de l'amour entr'eux. Il n'y eut celuy en toute la table qui ne se mit à rire oyant la proposition de Corilas : Et lors que Silvandre vouloit respondre, Stelle l'interrompit, en disant ; - Je ne t'en desdis point berger, ny je ne rougiray jamais d'une chose qui m'a redonné tout le repos duquel je jouys : car si je n'eusse point changé lors que je commençay de t'Ξaymer, que chacun considere combien j'eusse eu peu de contentement en Ξceste amour : mais de ce changement, il faut que tu en accuses la raison que Silvandre disoit tantost, qui est que l'admiration est la mere de la verité : car d'abord ne te cognoissant point, je t'admiray, et t'ayant recogneu, je te Ξméprisay, de sorte qu'avec raison l'on te peut donner pour
ta devise ce mot, DE LOING, QU'EST-CE ? DE PRES,  "
RIEN : - Mais, dit elle apres en sousriant, s'il est  "
vray que je sois inconstante pour t'avoir Ξaymé quelque temps, et ne t'Ξaymer plus maintenant : pourquoy ne me dis-tu beaucoup plus constante, puis que n'ayant changé qu'Ξ qu'une fois et qu'un seul moment, maintenant je demeureray ferme et resoluë tout le reste de ma vie à ne t'aymer point. - La demande que j'ay faicte, interrompit Corilas, n'est pas si vous estes volage ou non : mais pourquoy l'estant et Hylas aussi, vous ne vous entre aimez, s'il est vray que la sympathie soit cause de l'amour ? - A cela, dit-elle incontinent, je te le diray sans que tu
en mettes en peine personne, la sympathie peut  "

Signet[ 202 verso ] 1619 moderne

  " faire effect lors qu'il n'y a point une plus grande
  " force qui s'y oppose. Et celle qui peut estre entre Hylas et moy pourroit avoir la force de faire naistre Ξceste Amour, si ce n'estoit que t'ayant cogneu si peu digne d'estre Ξaymé, tu m'as Ξfait concevoir une si mauvaise opinion de tous les autres bergers, que je ne sçay quand je la perdray jamais. - Je pense, dit Corilas froidement, que vous avez raison bergere : car depuis que je vous espreuvay telle que vous scavez, je n'ay peu me figurer que celles qui estoient vestuës comme vous, ne cachassent sous les mesmes habits les mesmes imperfections. - Ah ! s'escrierent tous les bergers, Corilas, c'est trop de blasmer toutes les autres. - Non, dit Corilas, ce n'est pas mon intention de les blasmer, je ne dis pas qu'elles ayent ces imperfections, mais seulement je dis, que je ne me suis peu figurer qu'elles ne les eussent, et en cela je ne fais tort qu'à moy mesme, qui n'ay le jugement de sçavoir recognoistre la verité : mais de tout ce mal j'accuse Ξceste trompeuse, laquelle toutefois ne se peut Ξguere glorifier de Ξceste victoire, puis qu'elle luy a cousté si cher qu'elle advoüe elle-mesme.
  Daphnide et Alcidon escoutoient avec beaucoup de plaisir les petites disputes de ces gentils bergers et belles bergeres, et admiroient que ces esprits nourris et eslevez parmy les bois et les lieux champestres fussent si polis η et si civilisez : Mais parce que Daphnide avoit un esprit curieux, et qui desiroit tousjours d'Ξapprendre quelque chose, s'Ξaddressant

Signet[ 203 recto ] 1619 moderne

au sage Adamas ; - Il me semble, mon pere, luy dit-elle, que pour separer ces deux amis ennemis (elle avoit sçeu qu'on leur donnoit ce nom) et pour m'oster d'une ignorance et satisfaire à une curiosité où j'ay vescu il y a long temps, vous pourriez bien nous dire, que c'est que Ξceste sympathie de laquelle ils ont parlé, et si veritablement il y en a une qui fasse Ξaymer, et par ainsi vous nous donneriez tout à coup deux sortes de viandes : L'une pour le corps, Ξ l'autre pour l'esprit. - Madame, respondit Adamas, vostre curiosité est loüable, et si je n'y satisfaisois, je serois à blasmer, tant pour n'Ξobeyr à ce qu'il vous plaist de me commander, que pour ne vouloir instruire ceux qui le desirent, ainsi que ma charge m'y oblige. Et cela d'autant plus que je le puis faire Ξaysément et en peu de paroles : Sçachez donc, Madame, que Tautates le supréme createur de toutes choses, a estably la haut où est sa principale demeure, Ξ le lieu où il crée toutes les ames : et parce qu'il n'y a pas apparence que rien parte de la main d'un si bon ouvrier, qui ne soit en sa perfection, et celle de l'ame estant l'entendement, il la rend outre que par sa forme elle est raisonnable, par participation intellectuelle. Or Ξceste participation, elle la prend de Ξceste pure intelligence de la Planette η, qui domine alors qu'elle est creée, et Ξceste perfection qu'elle reçoit luy est tellement agreable, qu'elle Ξbrule toute d'Amour, de l'intelligence qui la luy participe η :  "
Et tout ainsi que l'Amant se forme une  "
Idéee en sa fantaisie de la chose Ξaymée, le plus  "

Signet[ 203 verso ] 1619 moderne

  " parfaitement qu'il luy est possible, afin d'y replier
  " les yeux de son ame, et se plaire en Ξceste
  " contemplation, lors qu'il est privé de la veuë du 
  " visage bien Ξaymé. De mesme Ξceste ame amoureuse de la supréme beauté de Ξceste intelligence et de Ξceste Planette η, lors qu'elle entre dans ce corps à qui elle donne la forme η, elle imprime non seulement ses sens, et le corps Etheré, dans lequel les plus sçavans disent qu'elle est enveloppee, pour apres se joindre comme par un milieu à celuy que nous voyons : mais aussi sa fantaisie de ce caractere, de la beauté de laquelle elle a esté ardemment esprise dans le Ciel, et d'autant plus qu'elle en peut rendre la figure, et la ressemblance parfaicte, d'autant plus aussi se plaist-elle à la considerer et à la revoir, et se plaisant en Ξceste contemplation, elle se forme une certaine naturelle disposition d'estimer bon et beau tout ce qui luy ressemble, et à repreuver generalement tout ce qui luy est dissemblable, accoustumant de telle sorte son jugement à y porter la volonté, qu'enfin ce decret se donne non point par discours de raison η, mais tout ainsi que toutes les autres choses qui se font en nous naturellement : voire mesme cette coustume se rend enfin une habitude, à laquelle nous ne pouvons contrevenir sans nous faire un tres-grand effort. De là il avient qu'aussi tost que nous jettons les yeux sur quelqu'un, s'ils rapportent a nostre ame, comme de fideles miroirs η qu'il y ait en ceste personne quelque chose qui ressemble à ceste image, que nous nous sommes Ξfaites de la Planette η, Ξ de l'intelligence

Signet[ 204 recto ] 1619 moderne

tant aymee nous l'Ξaimons tout incontinent, sans faire en nous mesme autre discours, ny autre recherche de l'occasion de ceste bonne volonté, y estant portez par un instinct qui se Ξveut dire aveugle : et au contraire nous le hayssons si nous trouvons qu'il en soit Ξdifferent, et c'est ce que l'on nomme sympathie, qui est ceste conformité que nous rencontrons d'avoir les uns avec les autres, et laquelle est la veritable source de l'Amour, et non pas comme plusieurs ont
creu que ce fust toute beauté η : car si la  "
beauté estoit la source de l'Amour, il s'ensuyvroit  "
que toutes les belles personnes seroient  "
aymées de tous : Et au contraire nous voyons  " 
que non point les plus beaux et les plus dignes,  " 
mais ceux là seulement qui reviennent le plus  "
à nostre humeur, et avec lesquels nous avons le  "
plus de conformité, sont ceux que nous aymons le plus.  "
  A ce mot, le Druyde s'estant teu, Daphnide reprit ainsi : - J'avoüe, mon pere, que tout à un coup vous m'avez esclaircy plusieurs doutes : mais si en ay-je encore un, sur ce que vous venez de dire, qui n'est pas petit, et duquel je voudrois bien avoir la resolution. S'il est vray que l'Amour vienne de Ξceste ressemblance que je rencontre en Ξceluy que j'ayme, d'où vient que de mesme par Ξceste mesme ressemblance il ne m'ayme pas ? car si je l'ayme pour Ξceste sympathie, et si Ξceste sympathie vient comme vous dites, il est impossible que j'en aye pour luy, qu'il n'en ait pour moy : Je veux dire, que si je suis née sous sa Planette η, qu'il ne soit né aussi sous la

Signet[ 204 verso ] 1619 moderne

mienne : Et Ξtoutesfois nous en voyons tant qui n'ayment point ceux qui meurent d'Amour pour elles. - Vostre doute, respondit Adamas, merite d'estre esclaircie, et monstre bien qu'Ξ*elle part d'un esprit tel que celuy de Daphnide.
  Sçachez donc, Madame, que comme je vous ay dit, l'ame se faict une image la plus parfaicte qu'elle peut de Ξceste Planette η, et de Ξceste intelligence qu'elle Ξayme. Mais d'autant que pour representer un visage si beau et si Ξparfait, la matiere est de telle sorte inferieure, qu'elle ne le peut faire que fort imparfaictement : Il s'ensuit que Ξceste representation n'est pas également parfaite en chacun, parce que la matiere du corps est quelquefois mieux disposée aux uns qu'aux autres, et selon que l'ame la rencontre, elle y travaille plus ou moins Ξparfaictement. Et
  " il avient de là que tout ainsi que les couleurs, le
  " pinceau, et la toile estant mal propres, leΞPeintre
  " n'en peut faire quelquefois que des pourtraits
  " aussi fort grossiers, et fort peu ressemblans à ce qu'il veut representer ; de mesme l'ame rencontrant le corps mal disposé à recevoir la figure et les lineamens qu'elle luy veut donner de ceste beauté qu'elle Ξayme, la ressemblance demeure si imparfaite, qu'à peine y en a-t'il quelques traits grossiers et si Ξmal-faits qu'ils ne sont pas presque recognoissables en chose quelconque : Et quand cela Ξce rencontre ainsi, sans doute celuy qui a la representation plus parfaite de l'intelligence et de la Planette η, sera Ξaymé par sympathie de celuy qui l'a aussi, encore que plus mal-faite : car l'ame de celuy-cy, quoy qu'elle

Signet[ 205 recto ] 1619 moderne

n'ait peu representer en son corps bien au naturel ce visage qu'elle Ξayme, ne laisse d'en Ξaymer le Ξportrait qu'elle en void bien fait, en quelque lieu qu'il soit, comme l'Amant celuy qu'un estranger aura de sa maistresse, encores que le sien propre ne soit pas bien bon : Mais au contraire l'ame qui aura rencontré une matiere bien disposée, et qui par consequent aura l'Idée et le patron η bien representé, ne daignera pas seulement tourner les yeux sur l'autre, soit qu'elle le mesprise pour le voir si mal fait, ou soit qu'elle le mescognoisse pour en avoir si peu de ressemblance, et de la procede ceste Amour par sympathie qui n'est pas mutuelle.
  - Mais, interrompit Hylas, me permettez vous, mon pere, de vous faire une demande ? - Vous le pouvez, respondit Adamas, η si η ces amours viennent par sympathie : η d'où vient, dit Hylas, qu'apres avoir Ξaymé quelque chose, l'on cesse quelquefois de l'Ξaymer, et que mesme on la meprise, et que bien souvent on la hayt ? - Ceste demande, respondit le Druyde en sousriant, est propre à Hylas, et vous voyez qu'il est vray que ceste sympathie est un instinct aveugle, puis qu'Hylas Ξaymant, et cessant d'Ξaymer un mesme subject, toutefois il ne sçait pourquoy il le fait ainsi. Or je le vous diray Hylas, afin qu'à l'avenir vous sçachiez la raison des choses que vous Ξpractiquez si bien.
  Figurez vous, Hylas que les impressions que l'ame fait en son corps, par lesquelles elle se represente ceste beauté superieure de son intelligence, et de sa planette η, sont veritablement corporelles :

Signet[ 205 verso ] 1619 moderne

Car en la fantaisie elle met les lineamens, comme un Amant en son imagination ceux de la chose bien Ξaymee, et les represente de telle sorte en ses sens et en sa complexion, qu'elle rendra son humeur ou melancolique, si elle tient η de Saturne, ou joyeuse, si c'est de Jupiter, et ainsi des autres. Et apres comme nous avons desja dit, elle prend une si grande coustume de contempler et d'approuver ces choses, qu'elle en fait une habitude, laquelle encores qu'il soit difficile de changer ou de perdre, toutefois ainsi que toutes les autres, peut estre et changée et perduë : Ce que l'on voit ordinairement avenir en la cire par la force du cachet : car encore qu'on y ait imprimé une figure, toutefois si l'on veut, en y mettant un autre cachet, elle perd la marque du premier ; Ξtant parce que l'ame n'ayant imprimé ce caractere en ses sens, et en son corps, que parce que ceste beauté celeste luy plaisoit : Il est certain que si par nonchalance, elle vient à ne s'y plaire plus, ou bien que quelque nouvel object, auquel sa volonté se laisse aller, marque sa fantaisie d'une autre figure, elle perd la premiere ressemblance, et n'en retient rien du tout : Et alors celuy qui aura esté Ξaymé de luy, ou qui l'aura Ξaymé par Ξsympathie, perdant ceste ressemblance qu'il avoit, Ξperdu aussi l'amour qui en estoit causée : car tout ainsi que les habitudes, la Ξsympahtie aussi se peut perdre et acquerir. Mais, Hylas, si toutes les fois que vous avez changé, vous avez imprimé en vous une nouvelle idée de quelque autre chose, il n'y en doit Ξguere plus avoir en tout le monde,

Signet[ 206 recto ] 1619 moderne

qui n'ait esté quelquefois imprimée en vous, de sorte que ma fille peut esperer que vous serez plus constant pour elle que pour les autres, non pas pour meriter plus que celles qui l'ont devancée, mais pour avoir esté la derniere. Chacun se mit a rire oyant ceste conclusion, et peut estre Hylas eust respondu quelque chose, n'eust esté qu'Astrée prit la parole :
  - Mais, dit-elle, mon pere, s'il est vray que l'Amour vienne de Ξcette Ξsympathie, que veut dire que l'on aura veu fort long temps une personne sans l'Ξaimer, et qu'apres l'on l'aime ? - La response, dit Adamas, que j'ay faite à Hylas, peut servir à Ξcette demande : Ξ au commencement, Ξcette personne n'avoit pas encore le caractere de la beauté de ceste intelligence, et depuis par une nouvelle marque, comme d'un cachet nouveau il le peut avoir imprimé : Mais en voicy encores une raison assez claire.
  Depuis que l'ame est enveloppee de ce corps η que nous avons, tant qu'elle y est enfermee comme dans une prison, elle n'entend Ξni ne comprend chose quelconque que par les sens, par lesquels, comme par des portes luy vient la cognoissance de tout ce qui est en l'Univers. Et non seulement elle n'entend ny ne comprend que par eux, mais encores ne peut ny entendre ny comprendre que par des representations corporelles : quoy
qu'elle contemple les substances incorporelles : Il advient  "
de là qu'elle ne peut avoir sa cognoissance qu'autant  "
parfaite que ses sens la luy peuvent representer, et que  "
s'ils sont faux et trompeurs, ils la deçoivent, et luy font faire un jugement  "

Signet[ 206 verso ] 1619 moderne

faux, comme nous voyons en ceux qui sont malades, qui trouvent les viandes, pour bonnes qu'elles soient, de tres-mauvais goust, parce que le leur est depravé. De mesme, ceux qui ont mal aux yeux η verront quelquefois les choses doubles, ou une couleur pour autre, ou bien encores que l'œil ne soit pas mal disposé, les milieux par lesquels la vision se Ξfait, quelquesfois ne laissent de les tromper, comme à travers un verre bleu tout ce qu'il verra luy semblera de mesme couleur, dedans l'eau un baston bien droit luy semblera tortu, et toutes choses plus grandes ou plus petites, selon la qualité des lunettes par lesquelles il regarde. Or ces faussetez estans representees par les sens pour Ξvrayes, l'ame qui leur adjouste toute creance, en fait incontinent le jugement, qui ne peut estre que faux, parce que les choses presupposees η et desquelles elle tire ses consequences sont telles : Le
  " jugement estant Ξfait, la volonté incontinent s'y
  " porte et y consent, la volonté, dis-je, qui a pour
  " son Ξ*subject le bon, et ce qui est jugé tel, ou qui
  " au contraire fuit de ce qu'elle pense estre mauvais.
Et par là vous pouvez entendre, belle bergere, que la raison qui est cause que nous voyons quelque temps sans aymer une personne, qu'apres nous Ξaimons : c'est ou que nos yeux et nos sens, qui doivent representer ces choses à l'ame, ne font pas soigneusement leur office, ou les milieux par lesquels ils agissent, ont quelque imperfection qui les empesche de Ξles pouvoir fidelement representer, lesquelles estans ostees, ils viennent à descouvrir la verité, et à la redire

Signet[ 207 recto ] 1619 moderne

à nostre ame, qui alors recognoissant Ξcette ressemblance se met à Ξaimer ardemment ce qu'auparavant elle avoit veu sans Ξaimer, et sans s'en soucier.
  Diane qui escoutoit fort attentivement Adamas : - Mon pere, luy dit-elle, et moy aussi, si ce ne vous estoit importunité, je voudrois bien vous faire une demande. - Jamais, respondit Adamas, ce qui procede d'une si Ξgracieuse bergere ne peut avoir ce nom : Mais je crains que je ne pourray peut-estre vous respondre assez bien. - Je ne suis, repliqua-telle en sousriant, plus difficile que ma compagne, et puis la profonde cognoissance que le sage Adamas a de toutes choses, n'a garde de manquer η au doubte d'une ignorante bergere comme je suis : Dites moy donc je vous supplie, mon pere, puis que l'Amour procede de Ξcette Ξsympathie, qui est une image representée en nous de l'intelligence et de la planette η soubs laquelle nous naissons, que veut dire que les personnes belles sont Ξaimees presque ordinairement de chacun ? car il faudroit donc que tous ceux qui les Ξaiment fussent naiz Ξsous mesme planette η, ce que l'on void bien n'estre pas par le temps de leur naissance.
  - Je me suis bien Ξdouté, respondit Adamas, que Ξcette subtile bergere me feroit une demande qui ne seroit pas commune : mais il faut essayer de luy respondre. Toutes les choses qui sont belles, encore qu'elles soient diverses, ne laissent pas d'avoir Ξentr'elles quelque conformité, comme aussi toutes les bonnes : Et c'est pourquoy quelques-uns ont dit, qu'il n'y avoit qu'un bon

Signet[ 207 verso ] 1619 moderne

et un beau, à la similitude duquel toutes les choses bonnes et belles sont jugees estre telles : Or ces planettes η et ces intelligences qui leur president ne sont bonnes ny belles, sinon qu'en tant qu'elles ressemblent le plus à ce supréme Bon et Beau ; Et quoy qu'elles soient entr'elles separees et diverses, si est-ce que comme que ce soit, elles ne sont Ξaimables ny estimables qu'Ξen tant qu'elles sont bonnes et belles, et Ξcette bonté et beauté ayant tousjours de la conformité, encore qu'elles soient en divers Ξsujets, il ne faut trouver estrange si plusieurs Ξaiment les personnes qui sont belles, encores qu'elles ne soient pas nées Ξsous mesme Planette η, puis que chacun remarque en leur beauté quelque chose qui est conforme à celle de la sienne propre.
  - Me Ξvoila, interrompit Hylas, le plus content homme du monde : car je viens d'apprendre une chose qui m'est grandement Ξavantageuse : Et toy ΞSilvandre, dit-il se tournant vers le berger, tu as raison de demeurer muet, car ce discours ne faict rien pour toy. - Je ne sçay, respondit froidement Silvandre, en quoy il t'Ξavantage si fort. - Ignorant berger, reprit Hylas, n'as-tu pas ouy que le sage Adamas a dit, que l'occasion pour laquelle les belles personnes estoient aymees de tant de gens, estoit parce que leur beauté participoit avec quelque conformité à celle de toutes les autres planettes η et intelligences ? - Je l'ay fort bien ouy, respondit Silvandre ? mais en quoy est-ce que cela t'est advantageux ? - En ce que, repliqua Hylas, si j'Ξaime tant de diverses beautez, il faut que j'aye de la conformité avec

Signet[ 208 recto ] 1619 moderne

toutes, et ainsi je me puis dire plus beau que toy qui n'en regardes qu'une seule. - Je pense, reprit ΞSilvandre en sousriant, que si ta raison est bonne, tu n'es pas seulement plus beau que moy, mais plus que tous ceux de ceste contree, quand ils seroient joints tous ensemble : Mais il ne faut pas entendre le discours du sage Adamas de ceste sorte : Au contraire, si tu te souviens η de ce qu'il a respondu à Daphnide, tu cognoistras que c'est signe d'un grand deffaut en toy, qui as ce pourtraict de ton intelligence et de ta Planette η si mal Ξfaict, qu'il n'y a pas une de ces belles qui ne desdaigne de voir en toy une si grande imperfection d'une chose si Ξparfaite.
  Chacun se mit fort à rire, et Hylas eust bien repliqué quelque chose pour sa Ξdeffence, n'eust esté qu'on se leva de table, estant desja assez tard. Et parce qu'Astree avoit fort bonne memoire du conseil η que Leonide luy avoit donné, de prier Adamas de vouloir venir en leur hameau faire le sacrifice qu'il avoit promis pour l'action de grace du Guy salutaire, elle tira à part Diane, Philis, Celidee, Stelle, et les autres Ξbergeres, et leur proposa, qu'il luy sembloit qu'ayant eu ceste grace de Tautates, d'avoir en leur hameau le Guy sacré, il ne falloit pas estre paresseuses de l'en remercier, parce que cela les rendroit indignes de la continuation de ses graces : Et puis que leurs bergers en estoient desja venus prier le Druyde, elles se monstreroient trop nonchalantes, si avant que de partir pour s'en retourner, Ξelle ne joignoient leurs supplications aux prieres qu'ils avoient faites, et que mesme

Signet[ 208 verso ] 1619 moderne

afin de ne point differer d'avantage une si bonne œuvre, il falloit essayer de l'emmener avec elles en s'en retournant : Il n'y en eut une seule qui n'Ξapprouvast ce qu'Astree avoit dit, et apres avoir consideré qui d'entre-elles seroit bonne à faire la priere pour toutes : elles furent d'avis que Diane accompagnee de toutes, luy en porteroit la parole, ce qu'elle accepta, encores qu'elle en fit au commencement quelque difficulté, et sans dilayer d'avantage s'approchant d'Alexis, elles luy firent entendre qu'elles desiroient de parler au sage Adamas, et Ξqu'elles la supplioient que ce fut par son moyen. Alexis qui ne sçavoit ce que c'estoit, s'approchant d'Adamas, luy fit sçavoir le desir de Ξces discrettes bergeres, et en mesme temps Diane luy fit la supplication, de laquelle ses compagnes l'avoient chargee. Et y adjousta, qu'elles s'estimeroient grandement favorisees de luy, si sans plus dilayer elles pouvoient l'emmener à leur retour pour cest effect : Et ensemble le supplioient d'ordonner à la belle Druyde sa fille, et à la ΞNymphe Leonide, de vouloir honorer ce sacrifice de leur presence. Le Druyde luy respondit, - Belles et discrettes bergeres, vostre requeste est si juste, et moy tellement obligé de procurer que le grand Tautates soit honoré et servy en ceste contree, que pourveu que vous m'accordiez une chose que je vous demanderay, je suis tout prest de faire tout ce que vous voulez de moy. - Je ne croy pas, respondit Diane, qu'il y ait entre nous bergere qui ait la hardiesse, ny la volonté de refuser ce qu'il vous plaira de nous

Signet[ 209 recto ] 1619 moderne

ordonner : - Je vous demande donc, reprit Adamas, que vous demeuriez encores aujourd'huy en ceste maison, tant afin que j'aye plus longuement le contentement de vous y voir, que pour avoir le loisir de donner ordre Ξà toutes les choses necessaires au sacrifice Ξ, et je vous promets que demain η je vous reconduiray en vostre hameau, et qu'encores je supplieray ceste belle Dame, dit-il, se tournant vers Daphnide, de vouloir prendre la peine d'assister à ceste action de grace : tant pour rendre cet honneur à nostre grand Tautates, que pour vous obliger toutes, et ne point rompre si tost ceste bonne compagnie : - Nous n'avons garde, dit Diane, de contrevenir à ce que vous voulez de nous, estant de toute sorte si fort à nostre avantage.
  Ainsi fut resolu le voyage d'Adamas, qui en mesme temps pour s'acquiter de sa promesse, supplia Daphnide d'y vouloir assister, laquelle s'y accorda librement, tant pour luy complaire, que pour estre bien Ξayse de voir un peu la façon de vivre de ces bergers et bergeres de Forests, desquelles elle avoit tant ouy parler. Alexis fut un peu estonnée de voir qu'il falloit retourner en son hameau, craignant tousjours infiniment d'estre recogneuë. ΞToutesfois voyant que la chose estoit resoluë, elle dissimula le mieux qu'elle peut ceste crainte : Et parce qu'Astrée apres qu'elles eurent remercié le Druyde de ceste grande faveur, s'en vint resjouyr avec elle, de ce qu'elles possederoient plus long temps le bon-heur de sa presence : - C'est moy, Ξdict Alexis, belle bergere, qui dois

Signet[ 209 verso ] 1619 moderne

faire ceste resjouyssance, et qui puis dire avec verité n'avoir jamais eu rien qui m'ait pleu, depuis que je suis partie du lieu où j'ay esté eslevée, que le contentement de vous voir. - Madame, dit Astrée, Dieu me garde de douter jamais de chose que vous me disiez : Mais j'avouë bien que s'il y en avoit quelqu'une qui me peust mettre en doute, ce seroit celle cy, parce que Ξmalaysément me puis-je persuader, qu'une personne qui vaut si peu : et qui est si Ξmalheureuse, ait quelque chose qui merite, ou qui soit capable de recevoir une si grande faveur : - Belle bergere, respondit Alexis, outre que je ne mens jamais η, croyez que j'eslirois plustost la mort que d'estre menteuse à vous que j'Ξayme si fort : et qu'avant que je vous esloigne, vous cognoistrez la verité de mes paroles : - Vous plaist-il, Madame, que je le croye de ceste sorte ? - Non seulement, dit Alexis, il me plaist, mais je vous en supplie de tout mon cœur : - Promettez-moy donc, dit Astrée, que vous aurez agreable que je demeure le reste de ma vie aupres de vous, et si vous le Ξfaite, vous me rendrez la plus heureuse et contente fille de l'Univers : - Astrée, dit Alexis, en luy mettant une main sur la sienne, J'ay peur que vous ne vous repentiez bien tost de ceste resolution. - Si vous Ξrecognoissiez, dit la bergere, l'humeur d'Astrée, vous ne croiriez pas, Madame, que cela peust arriver, car j'ay ce naturel η de jamais ne changer une resolution quand je l'ay prise. Alexis alors demeura sans parler, et se retirant d'un pas Ξle regardoit avec le mesme œil qu'elle avoit lors qu'elle luy commanda η

Signet[ 210 recto ] 1619 moderne

de ne se faire jamais voir à elle, et ceste pensée luy remit si vivement devant les yeux tout ce qui s'y estoit passé, qu'il luy fut impossible de n'en donner quelque cognoissance par les larmes qui luy vindrent aux yeux, et que toutefois elle eut encores assez de force pour retenir. Astrée qui remarqua en elle un si grand changement, demeura de son costé fort estonnée ne s'en pouvant imaginer le subject, et ne luy semblant pas que ce qu'elle luy avoit dit luy peust desplaire, et en ceste peine ayant demeuré toutes deux quelque temps sans parler ? η enfin la bergere fut la premiere à reprendre ainsi la parole, - Je vous voy, Madame, tout à coup si fort changée, qu'il m'est impossible de n'en estre en peine : car si j'en estois la cause, ou par mes discours ou autrement : Je vous jure la foy que je vous Ξdoibs, comme à la chose du monde que j'aime et que j'honore le plus, que je vous en vengerois η bien tost ; Que si aussi je ne la suis η pas, dites moy je vous supplie si ma vie y peut remedier, et vous verrez que je n'ay rien de si cher que vostre service. Alexis qui recogneut la faute qu'elle avoit Ξfaicte, se reprenant, essaya de la cacher au mieux qu'il luy fut possible, et pource elle Ξlui dit en souspirant. - Il est vray, belle bergere, que le changement que vous avez remarqué en mon visage est procedé de vous, et toutesfois vous n'en avez point de coulpe ; mais seulement mon ame trop sensible au souvenir que vous luy avez donné par vos paroles : Et afin que vous sortiez de peine, il faut que vous sçachiez qu'estant nourrie parmy les vierges

Signet[ 210 verso ] 1619 moderne

Druydes des Carnutes, dans tout le grand nombre qu'il y en a, je fis eslection d'une, qui entre toutes me sembla la plus Ξaymable, et je suis bien asseurée que je ne me trompay point en mon choix, estant estimée telle de toutes nos compagnes, et ayant toutes les conditions qui se peuvent desirer pour se faire Ξaymer, elle estoit belle, Ξet née de l'une des principales maisons de la contrée, elle avoit l'esprit semblable à la perfection du corps, accomplie en toutes ses actions de toute sorte de courtoisie et de civilité : Mais il faut que j'avoüe qu'apres avoir commencé d'aymer ceste fille, ce qui me lia par apres si estroitement avec elle, fut l'opinion que j'eus qu'elle Ξmaimoit, et il est vray que ceste cognoissance vraye ou fausse redoubla de telle façon l'Ξ*amitié η que je luy portois, que je me donnay entierement à elle : Je dis de telle sorte que je ne pouvois vivre sans elle, ny elle à ce qu'elle me disoit sans moy ; Nous vesquismes ainsi plusieurs années avec tant de contentemens et tant de satisfactions l'une de l'autre, que jamais l'on ne peut remarquer dans l'enfance où nous estions que la plus Ξparfaite amitié de l'aage le plus parfait. Mais cependant que plus satisfaicte de ceste fortune que les plus grands Monarques ne sont de posseder toute la terre, j'allois joüyssant de mon bon-heur, ne voila pas que ceste belle et tant aymable fille me quitte, et se separe de telle sorte d'amitié d'avec moy qu'elle ne me veut plus voir, et sans m'en dire le subject me Ξhayt et me chasse d'aupres d'elle ? η Le sursaut que je receus de ce changement

Signet[ 211 recto ] 1619 moderne

fut si grand, et le coup si sensible, que me donnant du tout à la douleur, je tombay en la maladie que vous avez sçeuë, et de laquelle je ne suis pas encore ny n'espere jamais estre bien guerie. Et lors que vous m'avez tenu ce langage de vostre humeur ferme et arrestee, je me suis ressouvenuë η de semblables discours que si souvent Ξcette belle et sage fille m'a tenus, et depuis si mal observez, et ceste pensee a esté cause du changement que vous avez recogneu en mon visage. - Madame, Ξdit Astree, je suis marrie d'avoir esté cause de vostre ennuy : je m'asseure que vous m'en jugerez bien innocente, et que si j'en eusse sçeu quelque chose, je n'eusse pas commis ceste faute :
mais qui eust jamais pensé, vous voyant si belle et si  "
remplie de ces perfections, qui peuvent convier et retenir  "
la bien-vueillance de tout le monde, que vous eussiez  "
rencontré une fille de l'humeur dont vous la dépeignez, et si peu advisée que de laisser volontairement eschaper de ses mains un bon-heur que chacun doit desirer et rechercher si soigneusement ? Mon Dieu ! Madame, combien me semble-t'il que j'eusse esté plus curieuse de la conservation d'un si grand bien, si le Ciel outre mon merite m'eust eslevee à une si grande fortune ? et avec combien de soing la rechercherois-je, si je pensois qu'avec peine et travail je la peusse quelquefois obtenir ? mais le Ciel qui m'a regardé d'un mauvais œil à ma naissance ne me veut pas estre si favorable au cours de ma vie. - Belle bergere, dit alors Alexis, je vous supplie si vous ne voulez me desobliger

Signet[ 211 verso ] 1619 moderne

grandement, n'accusez jamais de Ξdeffaut ceste belle et tres-sage fille pour m'avoir Ξtraitee de ceste sorte : car je ne puis souffrir sans un extreme desplaisir qu'elle reçoive du blasme η de ce qu'il faut seulement accuser mon deffaut, et le mauvais astre η Ξsous lequel je suis nee. Et quant au desir qu'il semble que vous ayez d'entrer en sa place, c'est moy, belle Astree, qui le devrois souhaiter et rechercher avec toute sorte d'artifice, mais une seule chose m'en empesche : Et croyez moy, que si ce n'estoit ceste consideration, mes desirs surpasseroient les vostres : Mais, belle bergere, je crains qu'encores que d'abord vous me fassiez le bien de me juger digne de vostre amitié ; lors que vous m'aurez plus particulierement recogneuë vous n'en fassiez un jugement tout contraire, et qu'il ne vous convie à me traicter de la mesme sorte que ceste belle et sage fille de qui je regrette la perte avec tant de desplaisir : Et si cela m'arrivoit, je ne sçay ce que je deviendrois, pouvant dire avec verité que je suis si foible à semblables coups, que je ne sçay comme la vie m'est demeuree apres les avoir receus. Et puis qu'il a pleu au grand Tautates que je les aye supportez, j'avouë que la crainte de retomber en un semblable inconvenient me faict toute fremir, et me glace le cœur. - Il ne vous plaist pas, Madame, reprit Astree, que je die que ceste belle fille a eu tort de vous traicter ainsi, et moy qui ne veux vous desplaire pour quelque consideration que ce soit, je ne veux pas le dire : mais si feray bien avec vostre vostre permission, que jamais elle n'acquerra chose de si grande valeur

Signet[ 212 recto ] 1619 moderne

que celle qu'elle a perduë ; et que si Bellenus par une particuliere faveur me mettoit en sa place, tout le reste du monde ne me seroit rien au prix de ceste faveur, Ξ laquelle j'essayerois de conserver, non seulement avec le soing et la peine, mais avec le sang et la vie. - Ah ! belle bergere, dit Alexis en souspirant, ce seroit à moy, quand ce bon-heur m'arriveroit à qui ce soing devroit estre reservé : mais croyez moy, ma belle fille, que vous ne sçavez ce que vous demandez quand vous desirez mon amitié : - J'avoüe, Madame, ce que vous dites, respondit Astree, mais cela d'autant que le bien que je recherche est si grand, qu'il ne peut estre compris de la foiblesse de mon entendement : Mais si ce n'est mon peu de merite, qu'est-ce qui vous peut empescher de me faire ceste grace, puis que j'appelle Bellenus pour tesmoing ? η que si je l'obtiens de vous, je la conserveray plus cherement que ma vie ; je dis ceste vie qui ne me peut estre que tres-desagreable, si je suis refusee, et que tres-heureuse si vous m'en jugez digne. Alexis alors toute pleine de contentement, luy prenant la main et la luy serrant un peu : - Belle bergere, luy dit-elle, souvenez vous où nous laissons ce discours, nous le finirons demain en nous en allant en vostre hameau, et cependant soyez asseuree que j'ay plus de volonté de vous Ξaymer et servir que vous ne le sçauriez desirer.
  Ce qui fut cause qu'Alexis remit ce discours à une autrefois, ce fut pour ne le pouvoir continuer plus long-temps sans donner quelque soupçon à ceux qui les regardoient, et qui voyant

Signet[ 212 verso ] 1619 moderne

les changemens de son visage eussent peu s'en estonner, et lesquels elle esperoit pouvoir mieux couvrir par les chemins, où la pluspart attentifs à marcher n'attendent qu'à choisir les plus commodes passages : mais outre cela, elle faisoit dessein de se conseiller avec Adamas et avec Leonide, de ce qu'elle avoit à faire en ceste occasion : Et de fortune, Hylas qui ne pouvoit supporter de si longs entretiens sans qu'il en eust sa part, comme s'il y eust esté envoyé expres, vint interrompre leur propos. - Ma maistresse, luy dit-il, vous entretenez si longuement et si soigneusement ceste bergere, que si vous continuez, vous me ferez croire que vous trouvez les bergeres de ceste contrée plus Ξaymables que les
  " bergers : - De cela, dit Alexis, n'en soyez point en,
  " doute et n'en accusez que la nature η, qui veut que chacun Ξayme son semblable : mais mon serviteur, ne vous en Ξfachez point, car il me restera encor assez d'amour pour vous. - Je croyois, reprit froidement Hylas, que pour avoir esté nourrie parmy les sçavantes filles Druydes, vous sçeussiez mieux les ordonnances de la nature que vous ne Ξfaictes Ξ : mais puis que vous en estes sortie si ignorante, il faut, ma maistresse, que je vous instruise mieux qu'elles n'ont pas fait : - Peut-estre mon serviteur, respondit-elle en sousriant, y perdriez vous et le temps et la peine aussi bien qu'elles Ξ ; c'est pourquoy je ne vous conseille pas de l'entreprendre. - Toutesfois, repliqua Hylas, je ne puis supporter l'outrage que vous me faites, sans m'en plaindre, puis mesme que vous ne voulez pas estre instruite Ξde vos erreurs.

Signet[ 213 recto ] 1619 moderne

- Je serois bien marrie, dit Alexis, si Hylas se pleignoit de moy à bon escient, mais je croy qu'il se jouë : - Et comment ? reprit Hylas, penseriez vous que je ne fusse en colere quand je vous oy dire que vous aurez Ξencor de l'amour de reste pour moy, apres que vous aurez Ξaymé ces bergeres, puis qu'il semble que vous me vueillez donner ce dequoy elles n'auront pas affaire, et seulement le reste des autres ? J'entends, ma maistresse, que ce seront elles qui auront ce reste apres moy, puis que toutes les raisons le veulent ainsi : - S'il Ξny a que cela qui vous fasche, mon serviteur, respondit Alexis en sousriant, nous y mettrons ordre nous separerons mon amitié η en deux, une des parties sera pour Ξaymer ces bergeres, et l'autre les bergers, et parmy les bergers vous serez le premier que j'aymeray. - Mais de ces deux parties, adjousta Hylas, laquelle sera la premiere et la plus grande ? - Il ne faut point douter, respondit Alexis, que ce ne soit celle qui doit estre employée pour les bergeres, et avec raison, parce que des bergers vous estes le seul que vous voulez que j'ayme, et des bergeres, il n'y en a point que je ne vueille Ξaymer et servir : - Vrayement, dit alors Hylas, j'avouë que vous avez raison, et que j'ay eu tort de vous accuser Ξdignorance, puis que vous en sçavez mesme plus que ΞSilvandre.
  Cependant qu'ils parloient ainsi, le reste de la compagnie s'entretenoit diversement dans la sale, et Philis qui avoit continuellement l'œil sur Astrée, voyant que Calydon s'approchoit d'elle, et sçachant assez combien Ξcelui estoit une pesante charge que

Signet[ 213 verso ] 1619 moderne

celle de parler à luy en particulier, elle s'avança pour les interrompre : et laissa ΞSilvandre seul aupres de Diane : car de fortune Paris desirant de se conseiller avec Leonide, s'estoit retiré avec elle dans une chambre, de sorte que ΞSilvandre avoit eu le loisir de s'approcher de ceste bergere ? η auprés de laquelle Philis avoit aussi tousjours demeuré, jusques à ce que Calydon l'en fit partir : Et parce qu'ils se faisoient continuellement la guerre ; - Je ne veux pas, ma Maistresse, dit elle en s'en allant que vous me jugiez si jalouse, que je ne vueille laisser quelquefois ce berger seul aupres de vous : je suis si asseuree de ma bonne fortune, et de son peu de merite, que je ne le craindray jamais : Et pour vous monstrer que je dis vray, je vous laisse tous deux pour assister Astree en ce grand combat que je vois luy estre preparé par cét ennemy qui l'approche : Et sans attendre leur response, s'alla joindre aux costez d'Astree, qui jugeant bien à Ξqu'elle η occasion elle y venoit, la prit par une main, et passant l'autre bras sur le sien la tenoit la plus pres d'elle qu'elle pouvoit, pour donner Ξsubject à ΞCalidon de ne la point accoster : Mais ce jeune berger, qui estoit veritablement touché de la beauté d'Astree, ne se peut empescher de s'y en venir : et parce que la recherche qu'il luy faisoit estoit au sçeu de Phocion, qui l'avoit pour tres-agreable, et par l'avis de Thamire qui la luy avoit conseillee, il luy sembla qu'il n'importoit point de parler à la bergere en la presence de Ξquelqu'autre ; qu'au contraire, peut-estre ΞPhillis luy ayderoit à luy declarer son affection, puis qu'elle devoit

Signet[ 214 recto ] 1619 moderne

croire que c'estoit l'avantage de sa compagne. Phocion en ayant desja fait le mesme jugement, luy qui estoit tenu pour le plus sage Pasteur de son temps, et Oncle de la bergere : et qui depuis la mort de ses pere et mere, en avoit tousjours eu le mesme soing que si elle eust esté sa fille ;
  S'approchant donc avec Ξcette asseurance de Ξcette belle bergere : - Ne seray-je point importun, luy dit-il apres l'avoir salüée, si sans estre appellé, je viens estre le Ξtroisiéme en vostre conseil ? - Jamais ΞCalidon, respondit Astrée, ne sçauroit avoir ce nom η, en quelque lieu qu'il aille, et mesme venant vers des personnes qui l'estiment tant que nous faisons : - Je voudrois, respondit le berger, que Ξcette estime fust changée en amour.
- Quelquefois, Ξajousta la bergere, nous desirons  "
des choses au dommage d'autruy, et qui ne nous  "
sont point avantageuses : - Je croy, Ξajousta Calidon,  " 
ce que vous dites pouvoir avenir en toute  "
autre occasion qu'en celle qui se presente : car que mon desir soit à vostre desavantage ; permettez moy de dire, belle bergere, que vous ne le devez point penser, puis que le sage Phocion le juge d'autre sorte. Phocion qui en prudence et en sagesse est tenu pour l'Oracle de tous les plus sages bergers de Ξcette contrée, et qui m'a fait l'honneur de m'accorder la requeste que je luy en ay fait faire par Thamire. De dire aussi que ce que je souhaitte soit à mon dommage, tant s'en faut qu'il puisse estre ainsi, qu'au contraire, je n'auray jamais bien ny contentement que ce bon-heur ne m'arrive. - Je ne sçay, repliqua Astrée avec un visage un peu plus rude,

Signet[ 214 verso ] 1619 moderne

quelle peut estre la requeste dont vous parlez : mais si fay bien que si c'est chose qui me touche, il n'y a personne qui vous doive ny puisse promettre rien contre ma volonté, puis mesme que mon pere et ma mere, pour mon mal-heur, m'ont esté ostez. Et quant à ce que vous dites de Phocion, vous ne sçauriez me raconter tant de choses de sa prudence, que je n'en croye encores d'avantage : mais cela ne conclud pas, que nous fassions luy et moy un mesme jugement : et quoy que le sien puisse estre le meilleur, il y faudra bien du temps à m'y faire consentir : et pour dire le vray, je croy que si ce sage Pasteur sçavoit les choses que j'ay dans l'ame, il laisseroit bien-tost Ξcette opinion : Et c'est ce qui me Ξfaict vous supplier de vouloir changer la vostre, car si vous la continuez, outre que vous n'y avancerez rien, encore n'en retirerez vous que
  " du mescontentement et pour vous et pour moy. - Les belles,
  " reprit Calidon, sont comme les Dieux, elles veulent estre vaincuës par supplications. - Je ne sçay, dit-elle incontinent, quelles sont les belles, mais si fais bien que vos paroles, ny vos prieres envers moy, ne vous acquerront jamais chose qui vous soit agreable pour ce Ξsujet. - Peut estre, Ξajousta-il, quand vous me verrez mourir devant vos yeux, vous n'aurez pas tant de cruauté, que la pitié ne puisse trouver place parmy tant de beautez. - Si vous continuez, respondit Astree, vous me ferez croire que vous pensez encore parler à la belle Celidee : mais voyez vous Calidon, et vous et moy meritons mieux, car il n'est pas raisonnable que nous ayons le reste de quelque

Signet[ 215 recto ] 1619 moderne

autre, et plustost que cela Ξfust, je vous dis franchement que pour vous en divertir, je prendrois la resolution η de Celidée. Puis que la mort m'a osté ce que je desirois, je ne veux plus Ξquelle puisse avoir cet avantage sur moy, et ne pensez pas que je n'estime et n'honore vostre merite autant que de berger de Ξcette contrée, et que je ne me recognoisse vostre obligée, en la recherche que vous faites de moy, et mesme avec l'intention que je sçay que vous avez : Mais ne vous persuadez pas aussi, que toutes ces considerations me fassent jamais changer de volonté : Et tenez cecy pour un Arrest escrit des Dieux dans l'immuable Destin. PUIS QU'ASTREE A PERDU LA PREMIERE CHOSE QU'ELLE A AYMEE, ELLE N'A PLUS D'AMOUR QUE POUR TAUTATES, AU SERVICE DUQUEL, ELLE PASSERA LE RESTE DE SES JOURS, AINSI QU'ELLE LUY A PROMIS. Et vous souvenez, Calidon, que si vous ne croyez Ξcette prophetie, le temps vous la fera trouver si veritable, que vous vous repentirez d'avoir esté trop incredule.
  Cette response si resoluë qu'Astree fit, estonna de sorte le berger qu'il demeura sans replique, et la bergere le voyant ainsi confus, se levant d'aupres de luy, laissa Philis en sa place, et s'en alla trouver Alexis, qui la voyant Ξaprocher et cognoissant à ses actions qu'elle estoit troublee, laissa Hylas, pour sçavoir d'elle ce qu'il y avoit de nouveau : - Madame, luy dit-elle avec un sousris meslé de desdain, vous Ξdirez que je n'ay pas assez affaire à supporter mon fardeau, si ces ΞAmants sans party ne me venoient encores surcharger

Signet[ 215 verso ] 1619 moderne

de leurs importunitez. Je vous asseure que ΞCalidon a fort bien sceu choisir son temps, c'est bien à Ξceste heure que les discours d'amour me plaisent, je le conseille de continuer, s'il ne veut que perdre sa peine, il pense peut-estre parler à Celidée, ou que je ne sois icy que pour payer le temps qu'il a perdu en la servant : Et sur ce propos raconta à la Druyde tous les discours qu'il luy avoit tenus, et la responce qu'elle luy avoit faicte avec une si grande passion, qu'Alexis cogneut bien que Ξmal-aisément recevroit-elle jamais du mal de ce rival.
  Cependant Silvandre estoit aupres de Diane, elle assise et luy à genoux, mais si Ξplain de contentement de se voir pres d'elle sans y estre empesché de Paris ny de Philis, qu'il ne pouvoit assez remercier Amour d'une si grande faveur. - Ma belle maistresse, luy dit-il, par où commenceray-je à vous remercier de la grace que vous me faictes de vous arrester icy, où la compagnie que vous y avez ne peut que vous estre importune, au lieu que vous pourriez passer beaucoup mieux ces heures avec les doux entretiens de ces gentils bergers et de ces discrettes et belles bergeres ? - Silvandre, luy respondit-elle, encores que je vueille bien que vous me soyez obligé, si est-ce que vous ne devez pas croire qu'en cecy je fasse pour vous tant que vous dites, puis que je m'asseure n'y avoir une seule de la trouppe qui ne voulut avoir changé avec moy, et je vous jure, berger, que je ne les envie point toutes ensemble : - Si je pensois, reprit Silvandre, que vostre

Signet[ 216 recto ] 1619 moderne

cœur consentist à ce que vostre langue profere, je me dirois le plus heureux berger de l'Univers : - S'il ne vous faut que cela, repliqua Diane, pour estre heureux, asseurez vous sur ma parole, que vous avez tout l'heur que vous sçauriez souhaiter. - Et quel tesmoignage en puis-je avoir ? dit Silvandre : - Vous estes personne de tant de jugement, respondit la bergere, que vous recognoistrez assez la verité quand il vous plaira de la rechercher : Outre que si cela n'estoit pas vray, qu'est-ce qui me pourroit obliger de demeurer icy ? puis que je pourrois trouver autant d'excuses que j'en voudrois pour aller ailleurs chercher l'entretien qui me seroit plus agreable que le vostre ? mais j'ay bien plus à craindre que Silvandre ne s'ennuye aupres de moy, n'y ayant rien Ξqu'il luy η puisse arrester que sa seule civilité : - Ma belle maistresse, adjousta incontinent Silvandre, Ξcest excez de courtoisie dont il vous plaist user envers moy à ce coup, m'offence plus que vous ne sçauriez croire, puis que si vous avez Ξcette opinion de moy, ou vous me tenez pour personne de peu de jugement, ou vous Ξfaites un grand tort au vostre et à mon affection : car il faudroit bien que je fusse sans cognoissance, si je ne voyois les Perfections de la belle Diane, puis que chacun les void, les advoüe et les admire : Seroit-il possible que Silvandre fust le seul entre les hommes qui demeurast aveugle pour ne voir point un soleil si esclatant ? ou le voyant, si je ne l'admirois ? Aussi faut-il que je confesse que veritablement je suis tellement esbloüy par une si grande lumiere quand je suis

Signet[ 216 verso ] 1619 moderne

aupres de vous, que je n'ay plus des yeux que pour voir, ny esprit que pour adorer ceste Diane en terre, que je tiens bien plus advantagee que celle qui est dans les Cieux η, puis que celle la y est surmontée par la beauté de son frere η, et celle-cy surpasse tout ce qui est en Ξ*l'Univers. - Silvandre, respondit la bergere en sousriant, je vous Ξpromets de dire tout ce que vous voudrez de moy, qui me recognois assez pour telle que je suis : mais qui ne veux point trouver estrange que la feinte que vous avez entreprise vous fasse tenir ces discours : Mais à propos de vostre gageure η avec Phillis, jusques à quand ordonnez vous berger, que je sois vostre Maistresse ? et quand voulez vous que je change ce nom avec celuy de vostre Juge ? - Les discours que je vous tiens, respondit incont inent le berger, sont si veritables, qu'ils n'ont rien de commun avec Ξceste gageure η et quant à ce nom de maistresse duquel vous parlez, croyez belle Diane, que vous pouvez prendre celuy de Juge quand il vous plaira : mais non pas vous despoüiller jamais de celuy de maistresse, que non pas la gageure η ny la feinte, mais vos perfections et mon affection vous ont si justement acquis sur mon ame. - Je vous ay desja dit, reprit la bergere, que je trouve bon que vous parliez de Ξceste sorte, jusques à ce que Ξceste feinte soit achevee : mais Ξenfin quand voulez vous que nous sortions de Ξceste affaire tous trois ? car il me semble qu'il a tantost assez continué, et que le terme η des trois Lunes est presque Ξdoublé : - Quant à moy, Ξdit Silvandre, je n'avanceray ny ne reculeray

Signet[ 217 recto ] 1619 moderne

le temps qu'il vous plaira, estant tres asseuré, que quoy qui en arrive, je ne changeray point de condition : - Ne parlons jamais, dit Diane, de l'avenir, sinon avec Ξdoute η, puis qu'il n'y a que les Dieux qui le puissent sçavoir, et dites moy Silvandre, voulez vous que nous employons Ξceste apresdisnée à Ξ*terminer ce different Ξ ? Il me semble que la commodité y est bonne, et l'assistance telle que nous la sçaurions desirer. Silvandre qui craignoit, quelque mine qu'il fit, l'humeur de Diane, et qui sçavoit bien qu'il ne falloit plus esperer de vivre avec elle de Ξceste sorte quand Ξceste feinte seroit ostee, demeura un peu surpris, et ne respondit pas si tost à la bergere, qu'elle ne cogneust bien la peine en laquelle il estoit, et cela ne faisoit que l'asseurer d'avantage de la verité de son affection. Et toutefois feignant comme de coustume, - Vous ne respondez point berger, Ξdit-elle, voulez vous que nous prenions Ξceste commodité, ou bien que nous retardions jusques à demain, que nous serons dans nostre hameau ? Voyez comme je suis Juge traictable, je m'en remets à vostre volonté : - Mon Juge, Ξdit alors Silvandre en sousriant, avant que je vous responde, passons quelques articles entre nous, promettez moy que vostre jugement ne me sera point desavantageux, et que la chose du monde qui m'est la plus aggreable, ne me sera point deffenduë, et avant que de partir de ce lieu, je veux bien recevoir vostre jugement : - Mon jugement, Ξdit froidement Diane, sera juste : Et quant à la deffence que vous craignez, si vous me faictes entendre dequoy vous

Signet[ 217 verso ] 1619 moderne

voulez parler, je vous y respondray : Silvandre alors prenant un visage plus posé : - Je ne suis jamais entré en doute, mon Juge, luy dit-il,
  " que vous ne fussiez tres-juste : mais n'avez-vous
  " pas ouy dire que la justice extreme est une extreme injustice ? Et parce que je vous vois desirer une explication sur ma seconde requeste, je suis d'opinion, ma maistresse, continua-t'il en sousriant, que nous remettions ceste affaire à une autre fois, afin que j'aye un peu plus de temps pour mieux instruire mon Juge.
  A ce mot, ils furent interrompus par Adamas, qui convia Daphnide et le reste de la compagnie d'aller au promenoir, puis que la chaleur du jour estant Ξabbatuë, l'on auroit plus de plaisir dehors que dedans la maison : Et parce que la plus grande partie estoit bien Ξayse de prendre un peu d'air, et que la beauté du lieu les y convioit, toute la trouppe s'y achemina, les uns chantant, et les autres discourans de ce qui leur estoit le plus Ξaggreable.

 

Fin du cinquiesme livre.