Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1619, Troisième partie.
Bibliothèque Mazarine, 8° 63931-3
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LE CINQUIESME LIVRE DE
LA TROISIESME PARTIE
de l'Astrée
de Messire Honoré d'Urfé.

Éd. Vaganay, III, p. 221.

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  [165 recto sic 163 recto]AINSI se termina la dispute de Daphnide et d'Alcidon par la prudence du sage Adamas, encores qu'il jugeast bien que selon l'Oracle η ils devoient sortir entierement de l'opinion que la jalousie leur avoit fait concevoir l'un de l'autre par la veuë de la fontaine η de la Verité d'Amour : toutesfois comme personne tres advisee, jugeant par leurs discours qu'il ne leur pouvoit rendre un meilleur office, ny plus à leur gré, que de les remettre bien ensemble, il pensa estre à propos de leur expliquer l'Oracle η de ceste sorte :

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et en mesme temps les conseiller, comme il fit, de sejourner quelque temps en ceste contrée, afin que s'il leur restoit encores quelque soupçon des choses passées, et qu'il pleust au Ciel de rompre l'enchantement de la fontaine η, ils peussent en s'y regardant [165 verso sic 163 verso] se guerir entierement de ceste maladie.
  Cependant qu'en la presence d'Adamas ces choses se passoient de ceste sorte, les bergers et bergeres qui estoient dans la salle avec Leonide et Alexis, incontinent que la collation fut achevée, reprirent les divers discours qu'ils avoient laissez : Mais Alexis et Astrée, pour n'estre point interrompues, se prenant soubs les bras, se mirent à promener d'un bout à l'autre de la salle, qui ne fut pas une petite commodité pour Alexis : car en ses η divers tours elle pouvoit plus aisément cacher les changemens de son visage, et excuser mieux les discours interrompus qu'elle luy tenoit. Astrée qui n'estoit pas moins transportée de voir devant elle un visage si ressemblant à Celadon, ne pouvant dissimuler son contentement, fut bien ayse que ceste commodité de parler à Alexis luy fut donnée en se promenant, tant pour n'estre point oüye de personne qui la peust interrompre, que pour pouvoir avec plus de liberté luy representer l'affection qu'elle luy portoit. Apres avoir donc fait deux ou trois tours sans sçavoir ny l'une ny l'autre par où commencer, en fin Astrée fut la premiere à parler ainsi :
  - De quelle sorte, Madame, dois-je marquer ce jour pour m'en ressouvenir a jamais, et pour

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tesmoignage de l'extreme faveur que j'y ay receuë, puis qu'il m'a esté si heureux que de me faire cognoistre à vous, et de vous pouvoir asseurer de la volonté que j'ay de vous faire service ? Malaisément le pourray-je faire aussi dignement que j'y suis obligée, si je n'y employe la marque que le grand Tautates a voulu donner à nostre petit hameau, [166 recto sic 164 recto] qui est le Guy sacré, que ceste année il y a voulu faire croistre, presque pour augure du bon-heur que nous devions recevoir de vostre venuë en ce lieu : monstrant bien par là, que jamais sa main liberale ne s'employe à nous faire une grace η seule, mais qu'il l'accompagne tousjours de plusieurs autres. - La grace et le bon-heur, dit Alexis, est η tout de mon costé, qui me suis treuvée icy en la saison que ce Guy salutaire doit estre cueilly : car cela a esté cause que j'ay eu le bien de vous voir et de vous cognoistre, qui estoit l'un de mes plus grands desirs. - Comment, Madame, repliqua Astrée, nous feriez vous bien ce tort à toutes, et à moy particulierement, de croire que nous soyons venües icy que pour ce Guy salutaire, duquel vous parlez ? - Je veux croire, respondit Alexis, tout ce qu'il vous plaira, mais vous me permettrez de dire, que ce subjet m'a fait avoir à ce coup le contentement de vous voir : et qu'encores que je n'eusse point esté icy, vous n'eussiez pas laissé d'y venir, pour convier Adamas au sacrifice du remerciment. - Je vous proteste, Madame, reprit incontinent la bergere, que vous seule estes celle qui m'avez fait venir, et qu'il y a long temps que je n'ay eu un plus grand desir que d'avoir le

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bien de vous voir, vous suppliant de croire, que ny mon aage, ny mon humeur ne me permettent pas de me mesler des choses publiques, les laissant à nos sages Pasteurs qui les conduisent, et selon leur coustume, et selon ce qu'ils jugent estre avantageux à ceste contrée. - Je serois trop glorieuse, adjousta Alexis, si je pouvois me le persuader aussi η, car ce seroit une asseurance de ce que je souhaitte [166 verso sic 164 verso] le plus, et que je cherirois autant que chose qui me peust arriver le reste de ma vie : Mais, moy η, belle Bergere, ce Guy duquel nous parlons, en quel lieu a-t'il esté trouvé ? - Si le Soleil, respondit Astrée, vous permettoit de vous mettre à la fenestre, je le vous ferois voir d'icy. - Je pense, dit Alexis, que la montagne le couvre desjà de ce costé-la : mais encores que cela ne soit pas, il me semble qu'il est si tard, que la grande chaleur peut bien estre passée, et que par ainsi nous n'en recevrons pas tant d'incommodité que de plaisir de la belle veuë de ceste plaine : Et a ce mot, ouvrant la fenestre et s'accoudant toutes deux dessus, apres avoir jetté les yeux d'un costé et d'autre, Astrée commença de ceste sorte :
  - Voyez vous, Madame, le cours de ceste riviere, qui passant contre les murailles de la ville de Boen, semble coupper ceste plaine presque par le milieu, s'allant rendre au dessous de Feurs dans le sein de Loire, c'est le mal heureux et diffame Lignon, le long duquel vous pouvez voir nostre hameau, vis à vis de Mont-Verdun, qui est ceste petite montagne qui s'esleve en pointe de diamant au milieu de la plaine, et qui semble

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un escueil dans la mer η car telle pouvons nous dire que ressemble la plaine qui est tout à l'entour : Si vous retirez maintenant vostre veuë un peu à main gauche, vous verrez le Temple de la bonne Deesse, qui est ce temple rond, au pied duquel passe un bras de ce detestable η Lignon, un peu plus en la, et suivant ceste fascheuse riviere, vous y remarquerez un petit bois, et c'est là où est le chesne bien-heureux, qui porte le Guy sacré ceste année, et veritablement [167 recto sic 165 recto] c'est une chose remarquable qu'il y a un petit Temple fait de petits arbres pliez les uns sur les autres fort artificieusement : et qu'il n'y a personne qui sçache, ny celuy qui l'a fait, ny en quel temps on y a travaillé : Et toutesfois il est si bien disposé et si bien entendu, que tous ceux qui le considerent avouënt que celuy qui en a esté l'artisan doit avoir esté un tres-bon maistre : et cela est cause que suivant la coustume, la plus-part de nous pensent que ce doit estre quelque Pan ou Egipan, ou quelque autre demy-Dieu champestre qui en a esté l'inventeur : car c'est l'ordinaire d'attribuer a quelque Dieu les choses qui nous semblent belles, et desquelles l'autheur nous est incogneu. Alexis feignant de ne sçavoir ce que ce pouvoit estre, faisoit l'estonnée de tout ce que la bergere luy disoit, et pour mieux dissimuler, faisoit semblant de ne pouvoir pas bien remarquer le lieu qu'elle luy vouloit monstrer, et que toutesfois elle sçavoit mieux qu'elle mesme : Et au contraire la belle Astrée la tirant un peu vers elle, et advançant la main pour luy faire porter la veuë droicte au lieu où estoit ce Temple :

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- Voyez vous, Madame, luy disoit-elle, ce bois qui touche presque le bord de la riviere, portez vostre veüe un peu plus à main gauche, vous verrez un petit pré qui semble plus vert que les autres qui sont plus en la : c'est parce que l'herbe n'y est point foulée, et que le bestail n'y est jamais conduit, d'autant que dés long temps il est dédié à quelque divinité aussi bien que ceste touffe d'arbres qui le touche. Or ce petit pré sacré semble avoir esté conservé de ceste sorte comme l'entrée de ce Temple [167 verso sic 165 verso] artificieux qui est dans ces arbres que vous voyez. - Il me semble, respondit froidement Alexis, que je commence de remarquer ce que vous dites, et mesme que je voy un arbre beaucoup plus eslevé que tous les autres ? - Il est vray, dit incontinent Astrée : car c'est celuy sur lequel est appuyé le Temple, et qui pour estre le plus signalé a eu le bon-heur de porter ceste année le Guy sacré pour lequel l'on doit faire le sacrifice du remerciment. Si j'avois l'esprit de vous pouvoir redire les choses rares et l'artifice avec lequel il est fait, je m'asseure que vous vous en estonneriez : Entre les autres η, j'y ay remarqué une image de la Deesse Astrée (car ce Temple luy est dedié) toute differente de celles η que l'on a accoustumé de nous representer. Elle est vestuë en bergere, la houlette en la main, et des troupeaux auprés d'elle, et ce que je treuve plus estrange est, que ceux qui l'ont veuë aussi bien que moy, asseurent qu'elle me ressemble. Alexis à ce discours ne peut s'empescher de rougir, et il fut fort à propos que personne ne la peust voir : car il eust

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esté trop aysé de remarquer ce changement, duquel elle mesme se prenant garde, et ayant peur que si de fortune Astrée eust tourné les yeux vers elle, elle ne s'en fut apperceuë, feignant de s'appuyer du coude sur la fenestre, elle se mit la main sur le visage. Et pour ne luy donner le temps de la regarder : - Je crois belle bergere, luy dit-elle, que celuy qui a peint ceste Deesse de ceste sorte l'a fait avec beaucoup de raison, car Astrée qui est la Deesse de la justice ne peut estre mieux representée qu'en bergere avec la houlette et les troupeaux, soit [168 recto sic 166 recto] pour monstrer que mesme dans les lieux plus retirez et plus champestres, les innocens et les plus foibles sont par elle maintenus en asseurance, soit pour faire entendre que par le moyen de la Justice l'on void la paix et l'abondance parmy les hommes, qui toutes deux ne se peuvent mieux representer que par les bergeres et par les troupeaux. Mais je l'estime encores plus judicieux d'avoir donné vostre visage à ceste Deesse : Car comment pouvoit-il mieux choisir, puis qu'il avoit à representer une divinité, que le patron η le plus parfaict que la nature nous ait fait voir ? vostre beauté estant telle, que je veux croire que ceste Astrée, si elle prend la peine de baisser les yeux sur cét Autel, se glorifiera plus des traicts de ce beau visage, que du sien mesme, et qu'elle aymera mieux estre veue telle que vous paroissez en terre, que telle qu'on la void dans le ciel η. - Ces loüanges, dit Astrée en rougissant, sont trop grandes pour une personne si remplie de malheur que je suis : Et mesme venant de vous, Madame,

Signet[ 174 recto ] 1621 moderne

à qui elles sont bien mieux deuës, il est vray que telle que je puis estre, je suis bien tellement vostre, que vous en pouvez et parler et disposer comme il vous plaira, n'ayant pour ceste heure nulle autre plus grande ambition que de pouvoir meriter le tiltre d'estre à vous. Alexis alors tournant les yeux vers elle : - Voulez vous, luy dit-elle, belle bergere, que je croye ce que vous me dites ; - Je vous supplie, Madame, dit incontinent Astrée, et vous en conjure par ce que vous avez jamais le plus aymé : - Ceste conjuration, dit-elle, que vous me faites, outre ce qui est de vostre merite est trop forte, pour permettre que vostre [168 verso sic 166 verso] requeste ne vous soit accordée ; c'est pourquoy pour ne manquer à celle par qui vous m'avez conjurée, je vous promets d'oresnavant de croire tout ce que vous me dites de vostre bonne volonté : mais avec condition que jamais vous ne vous en repentirez. Et en eschange je vous donne ma foy, de ne vous refuser jamais chose que vous vueillez de moy, quand vous me la demanderez au nom de celle que j'ayme le mieux. - Madame, reprit incontinent Astrée, je veux que les faisseaux de verveine et de fougiere que nous presentons à Tautates, quand pour nostre salut et pour nostre conservation l'on fait le sacrifice du pain et du vin, soient rejettez des Vacies lors que je les offriray : et que le feu ny la fumée n'en soient jamais agreables a Hesus, Tharamis et Bellenus, si jamais je commets ceste faute envers vous, à qui de nouveau je me redonne, et me consacre pour toute ma vie. - Et moy, dit Alexis ; je vous reçois,

Signet[ 174 verso ] 1621 moderne

belle bergere, du meilleur de mon cœur, et vous donne ceste main pour gage de la foy et avec laquelle je me lie à vous d'une perpetuelle amitié.
  Qui pourroit dire η le contentement d'Astrée, et qui representer celuy d'Alexis : l'une pour se voir aux bonnes graces de celle auprés de laquelle elle faisoit dessein de vivre le reste de ses jours, et l'autre pour oüyr ces paroles si pleines d'affection de celle qu'elle aymoit plus que soy-mesme : Et il faut croire que sans la crainte qu'Astrée avoit de ne pouvoir pas faire consentir ses parens au dessein qu'elle avoit de suivre ceste chere Druyde en quelque lieu qu'elle allast, et sans l'opinion qu'Alexis avoit qu'estant recogneuë, elle perdroit toutes [169 recto sic 167 recto] ces faveurs, il leur eust esté impossible de ne donner cognoissance à tous de l'excez de leur contentement.
  D'autre costé, Paris qui estoit auprés de Diane, et qui ne pouvoit assez luy representer son extreme affection, ennuyé de se voir tant de personnes à l'entour qui escoutoient ce qu'il disoit, afin de les entretenir à quelque autre chose, pria Hylas, luy faisant presenter une Harpe, de vouloir chanter quelque chose dessus pour empescher que ceste bonne compagnie ne s'ennuyast en sa maison. Hylas qui quelquesfois estoit assez complaisant, prenant ce qu'on luy presentoit, accorda librement de faire ce que Paris desiroit, pourveu qu'il fut ordonné aux autres d'en faire de mesme, et particulierement à Silvandre. Ce berger qui avoit toujours les yeux sur Diane, cognoissant qu'elle avoit agreable

Signet[ 175 recto ] 1621 moderne

de l'ouïr chanter sans en attendre le commandement, prit la Harpe des mains d'Hylas, et chanta tels vers :


SignetSONNET.

Qu'encores que son Amour soit extreme,
il croid de n'aymer
point assez.

QUand de tous les mortels les cœurs seroient unis
Pour aymer un suject qui fust le plus aymable :
Leur passion encor ne seroit point capable
D'esgaller mon Amour, ny mes feux infinis.
[169 verso sic 167 verso]

N'adorer rien que vous, et nous estre bannis
De tout autre penser qui puisse estre agreable,
Languir, et souhaitter ce mal estre incurable :
Ou d'une prompte mort estre soudain punis.

N'estimer de mon feu sinon la violence,
Brusler de cent desirs, mais tous sans esperance,
De mon extreme Amour sont les moindres excez.

Et toutesfois, ô Dieux ! quand je vous vois Madame η,
Je vois tant de suject, et d'amour et de flame,
Que je m'accuse encor de n'aymer point assez.

Signet[ 175 verso ] 1621 moderne

  Sylvandre laissant toute la compagnie fort satisfaite de ce qu'il avoit chanté, baisant η la Harpe, la presenta à Corilas, qui la recevant de bon cœur, et tournant les yeux du costé de Stelle, apres avoir accordé sa voix avec l'instrument, chanta d'une voix fort agreable, de ceste sorte :


SignetSONNET.
Que son amour estainte, ne se peut
plus r'allumer.

TAnt de sermens jurez d'Amour et de constance,
Que perfide on vous oit profaner si souvent,
Ne sont pour nous tromper que des propos de vent η,
Qui se perdent en l'air, si tost qu'ils ont naissance.
[170 recto sic 168 recto]

Vous sçavez qu'un brasier prend plus de violence,
Que sans cesse l'on va de souffles esmouvant,
Et qu'un feu, qui couvert languist auparavant,
Par le vent agité reprend sa violence.

Vous le sçavez, trompeuse, et pensez en nos cœurs
De r'allumer les feux esteints par vos rigueurs
De ces propos de vent η dont vous faites coustume.

Mais ne le pensez plus, en vain sont vos efforts,
Le vent peut r'allumer des brasiers demy morts :
Mais ceux qui sont esteints jamais il ne r'allume.

Signet[ 176 recto ] 1621 moderne

  Stelle oyant les reproches que Corilas luy faisoit le voyant finir, tendoit desja la main pour recevoir la Harpe, et luy rendre ce qu'il luy avoit presté : mais le Berger qui s'en douta bien, ne la luy voulust donner, disant qu'il n'estoit pas raisonnable que Hylas à qui l'on l'avoit premierement donnee, en fust si long-temps privé : Et la luy presentant : - Ne vous offencez bergere, dit-il à Stelle, si je la remets à Hylas, puis que si vostre dessein estoit de dire quelque chose selon vostre humeur, je m'asseure qu'il vous satisfera, s'il chante selon son cœur. Hylas feignant de s'offencer, - Vous estes bien gratieux, luy dit-il, Corylas, de vouloir payer vos debtes avec l'argent d'autruy, pour le moins nous avons Stelle et moy cét advantage, qu'estans tous deux d'une mesme opinion, nous avons rencontré quelqu'un qui appreuve nostre humeur : mais la vostre est si mauvaise, que vous estes le seul de vostre secte η. Et [170 verso sic 168 verso] lors prenant la Harpe, sans attendre la response de Corylas, il chanta tels vers :


SignetSTANCES.
De l'Inconstance.

I.
AVant qu'une amitié desplaise à sa compagne,
Il faut chercher ailleurs de nouvelles amours :
Que s'il ne nous advient de mieux trouver tousjours
Celuy n'est pas marchand qui ne perd et ne gagne.

Signet[ 176 verso ] 1621 moderne

II.
Que si ce que l'on cherche à l'abord ne se monstre,
Il ne faut pour cela s'en aller despitant :
Le fondeur ne rompt pas le moulle au mesme instant,
Que son essay premier, a mauvaise rencontre.
III.
Mais quand nous aurons fait quelque fascheuse prise,
Changeon η-la de bonne heure, et nous en deffaison η,
Voyez vous ces marchands qui vivent par raison,
Comme ils offrent devant la pire marchandise.
IIII.
Ce qui nous rend prudens, n'est-ce l'experience,
L'experience n'est, que d'avoir espreuvé
Cent diverses humeurs, et s'estre conservé :
Ce qui nous rend prudens, c'est donques l'inconstance.
V.
Que j'estime l'Amant que tout plaisir emporte
Sur le premier object qui luy tente les yeux :
[171 recto sic 169 recto]
La riviere qui court, et passe en divers lieux,
Contente beaucoup plus, que non pas une eau morte.
VI.
Ceux qui d'estre constans, se donnent la loüange,
S'ils ayment longuement, sont eux-mesme inconstans,
En laideur la beauté se change par le temps :
Et qui l'ayme changee, il faut aussi qu'il change.
VII.
Car sçavez-vous que c'est, qu'une beauté passee ?
C'est un foyer, qui chaud a d'autrefois esté,

Signet[ 177 recto ] 1621 moderne

Un grand Hyver qui suit, apres un grand Esté :
Bref, une eau qui boüillante η, est à la fin glacée.

  Philis, qui ne pouvoit souffrir que Hylas s'en allast sans response : - Il me semble, dit-elle, Silvandre, que vous et moy avons grande raison de respondre à cét inconstant berger, puis que c'est en la presence de nostre maistresse qu'il ose parler de ceste sorte, outre qu'en quelque lieu qu'un vray Amant entende parler tant au desavantage de la fidelité, je croy qu'il est obligé de la deffendre. - Vous avez raison, mon ennemie, respondit Sylvandre, et je l'aurois desja fait, si je n'eusse eu crainte d'estre blasmé d'indiscretion en l'interrompant : mais si Hylas veut redire les mesmes vers que nous avons ouys, j'essayeray de luy respondre couplet par couplet. - Il me seroit malaisé, adjousta Hylas, et peut estre peu agreable à ceste compagnie, de rechanter les vers que je viens de dire : mais afin que tu n'ayes point d'excuse Sylvandre, en voicy d'autres, qui ne sont point plus desagreables, [171 verso sic 169 verso] et lors retastant la Harpe, il voulut commencer, quand Sylvandre luy fit signe qu'il attendist un peu, et tirant de son costé sa musette, en accommode les hanches et le pipeau, et apres l'avoir enflée et adjoustée η à sa voix, - Me voicy prest, dit-il, Hylas de combatre, si tu n'as perdu le courage, ne laissons point escouler le temps inutilement : car quant à moy, qui ay la raison de mon costé, je suis grandement hardy : - Et moy, dit Hylas, comme le genereux Lyon η desdaigne les autres animaux, qui sont

Signet[ 177 verso ] 1621 moderne

trop inferieurs à sa force, de mesme c'est à contre-cœur que je me prens à toy, puisque tu m'és tant inferieur, soit en esprit, soit en la bonne cause que je soustiens, que je prevois bien la victoire ne m'en pouvoir estre guere honorable. Et à ce mot, joignant la voix au son de la Harpe, il commença de ceste sorte :


SignetDIALOGUE

HYLAS, ET SYLVANDRE.

I. HYLAS.
MOn Amour est un feu, son ardeur luy demeure
Autant qu'il trouve object propre à l'entretenir :
L'object est mon plaisir, qui ne voudra η qu'il meure,
Que mon plaisir jamais il ne laisse finir.
SYLVANDRE.
Mon Amour est un feu, son ardeur luy demeure
Autant qu'il trouve object propre à l'entretenir :
[172 recto sic 170 recto]
L'object, c'est la vertu η, que la vertu ne meure,
Et jamais mon amour on ne verra finir.
II. HYLAS.
Quand j'ayme, en mon Amour je suis du tout extreme,

Signet[ 178 recto ] 1621 moderne

Et voila cét Amour ne dure longuement :
Mais la raison le veut, tout excez vehement
Ne peut durer long-temps sans se changer soy-mesme.
SYLVANDRE.
Quand j'ayme, en mon Amour je suis du tout extreme,
Et voila cét Amour dure eternellement :
Car la perfection ne craint le changement,
Pus l'Amant est parfait, plus ardemment il ayme.
III. HYLAS.
Fy de ces amitiez si longuement gardees,
Est-il rien de plus doux qu'une jeune beauté :
Mais qu'à l'amant vieilly dedans sa loyauté,
Que des rances amours, que des beautez ridees ?
SYLVANDRE.
Fy de ces amitiez mortes plustost que nees,
Est-il rien de plus doux qu'une constante Amour ?
Si l'amour est un bien, qui n'en jouyst qu'un jour
Le doit bien regreter par des siecles d'annees η
IIII. HYLAS.
Mais voyez ces Amants que l'on nomme fideles,
Ne sont-ce point plustost des esprits hebetez η :
Esprits sans point d'esprit, qui ne sont arrestez
Que pour n'oser voler, ou pour n'avoir des aisles ?
[172 recto sic 170 recto]
SYLVANDRE.
Mais voyez ces Amans que l'on nomme infideles,
Esprits qui faits de plume au vent sont emportez :
Pourquoy les diroit-on, volant de tous costez,
Estre plustost Amans, que non pas irondelles ?

Signet[ 178 verso ] 1621 moderne

V. HYLAS.
Quelle beauté voit-on en ces roses fanees ?
En ces œillets flestris par la longueur du temps ?
Quels plaisirs donneront, quels tristes passe-temps,
N'estans plus de saison ces beautez surannees ?
SYLVANDRE.
Et comment les douceurs seront-elles goustees,
De ces fruicts qui tous η verds n'ont goust ny sentiment ?
Et quels plaisirs aussi donneront à l'Amant,
Ces trop vertes beautez, qui semblent avortees ?
VI. HYLAS.
Le temps consomme-tout, rend la beauté moins belle,
Et n'est-ce estre imprudent d'amoindrir ces plaisirs ?
Il faut doncques changer à tous coups nos desirs,
Pour jouyr à tous coups d'une beauté nouvelle.
SYLVANDRE.
Le temps rend à la fin toute chose mieux faite,
Qu'est-ce qui n'a, naissant, quelque imperfection ?
Il faut donc demeurer en mesme affection :
Si nous voulons avoir une amitié parfaite.
[173 recto sic 171 recto]
VII. HYLAS.
Quoy que ce soit : en moy ne fais point ta retraite,
O ! sotte loyauté, qui nous vas decevant :
Si j'ayme, mon amour ressemblera le vent η,
Qui vit tant qu'il se meut, et meurt quand il s'arreste.
SYLVANDRE.
Au contraire en mon cœur, viens selon ta coustume :
O foy, l'heur et l'honneur d'un veritable Amant,

Signet[ 179 recto ] 1621 moderne

J'estime en fin l'Amour comme le diamant,
D'autant plus qu'il ne craint les marteaux, ny l'enclume.

  Cependant que ces bergers chantoient de ceste sorte, et que le reste de la compagnie estoit attentive à les escouter : Paris qui ne vouloit perdre ceste commodité, s'approchant encores d'avantage de Diane. - Fut-il jamais, luy dit-il assez bas, une plus agreable humeur que celle d'Hylas ? - Je croy, respondit la bergere, qu'il n'y a point de difference entre luy et la plus-part des autres, sinon qu'il dit plus librement son intention. - Comment, repliqua incontinent Paris, auriez vous bien ceste mauvaise opinion des hommes, et les estimeriez-vous bien aussi inconstans que luy ? sans y mettre autre difference, que le taire, ou le dire : - Je n'ay point, respondit Diane en sousriant, de mauvaise opinion des hommes : car je ne crois pas que ce soit erreur à eux de faire comme Hylas, puisque c'est une chose assez naturelle d'aymer ce qui nous est agreable : Et puis que la pluspart des [173 verso sic 171 verso] bergers n'ayment que pour se plaire, n'ay-je pas occasion de croire que par tout où le plaisir les emporte, ils ne font point de difficulté d'aymer ? suivant en cela l'exemple de nos brebis η, qui ne mangent pas tousjours d'une mesme herbe, ny ne paissent tousjours en mesme pasturage : mais vont diversifiant tantost dans les prez, et tantost sur les collines ou sous les ombrages. La bergere parlant de ceste sorte, sousrioit, pour monstrer

Signet [ 179 verso ] 1621 moderne

qu'elle parloit contre sa creance ; et Paris qui s'en prist garde : - Le party d'Hylas, dit-il, belle bergere, seroit bien fortifié s'il avoit oüy ce que vous venez de dire : mais je pense que si vous estiez condannee η à suivre ceste opinion, il seroit bien difficile à vous y faire consentir : - J'avouë, respondit-elle, que vous dites vray : mais il ne le faut pas treuver estrange, puis que les bergeres ne sont pas subjectes aux mesmes loix que les bergers, et que non seulement elles fuyent l'inconstance, mais la constance aussi. - Vos propos, repliqua Paris, sont des Enigmes pour moy, s'il ne vous plaist, belle bergere, de les dire plus clairement : - J'entends, respondit-elle, que les filles de ceste contree, non seulement fuyent l'inconstance, parce qu'elles ne sont point changeantes, mais la constance aussi, parce qu'elles ne s'attachent à nulle amitié qui les y puisse obliger, aymant et estimant tout ce qui le merite, non point avec amour et passion, mais par le devoir η et par la raison : - Je le crois, adjousta froidement Paris, tout ainsi que vous, et voudrois bien pour l'interest que j'y puis avoir, que quelqu'une pour le moins entr'elles fust d'une autre humeur. - Il faut, gentil Paris, reprit Diane, que vous pardonniez [174 recto sic 172 recto] à leur esprit grossier : car estans nourries dans ces lieux champestres, et à moitié sauvages, pouvez-vous penser qu'elles soient beaucoup differentes aux choses qu'elles voyent, et qu'elles pratiquent  ? Voyez vous combien la nourriture a de force par dessus la raison ? Je m'asseure que de toute ceste troupe, il s'en trouvera fort peu, qui ne choisissent

Signet [ 180 recto ] 1621 moderne

plustost pour leur contentement, de vivre avec leurs trouppeaux le long des rivages, et sous le chaume de leurs petites cabanes, que dans ces grands Palais, et parmy la civilité des villes. - Et vous belle bergere, dit Paris, de quelle opinion estes vous, et que vous semble-t'il de ceste maison, et comment vous est-elle agreable ? - Je serois, respondit Diane, de mauvais jugement, si je ne la trouvois tres-belle : - Elle le seroit encores davantage, adjousta Paris, si ce qui y est maintenant y demeuroit tousjours. - Vous avez raison, repliqua Diane, car veritablement tant de belles bergeres, et tant de gentils et discrets bergers, en rendent non seulement la compagnie grande, mais la demeure fort agreable. - Ce n'est pas, reprit Paris, la quantité des personnes qui me l'a fait estimer. - Je le crois, dit-elle, comme vous, puis que bien souvent les plus grandes compagnies sont les plus ennuyeuses : mais celle-cy est telle, qu'il faudroit estre de mauvaise humeur pour s'y fascher : - Je vois bien, repliqua Paris, qu'encore vous n'entendez pas, ou plustost vous ne voulez pas entendre ce que je veux dire : ce n'est pas de toute la trouppe de qui j'entends parler : mais belle bergere, d'une seule, sans laquelle toute la compagnie me seroit ennuyeuse. Diane feignant de ne le [174 verso sic 172 verso] point entendre : - Celle-là, dit-elle froidement, vous est bien fort obligee, encore que ce soit aux despens de toutes les autres. - Personne de la compagnie, respondit Paris, ne m'en doit sçavoir mauvais gré ; puis que sans celle que je dis, la vie mesme me

Signet[ 180 verso ] 1621 moderne

seroit desagreable. Et à ce mot, s'estant teu pour quelque temps, et voyant que Diane ne disoit rien. - Je ne vis jamais, continua-t'il en sousriant, une bergere moins curieuse que Diane : pourquoy ne me demandez vous qui est celle de qui je veux parler ? - Ce seroit, dit-elle, une trop grande indiscretion : car je suis bien asseuree que si vous voulez la nommer, vous me la direz : et si vous la voulez taire, je serois trop indiscrette à vous en importuner. - Celle, adjousta Paris, à qui j'ay donné le cœur ne doit faire difficulté d'en sçavoir les secrets, ny moy de les luy découvrir. - Les hommes, respondit Diane, en faisant de semblables dons, donnent bien souvent, et retiennent. - Si vous dites cela pour moy, repliqua incontinent Paris, pardonnez-moy, belle Diane, si je dis que vous avez tort, puis que dés le jour que je me donnay à vous, ou plustost que le ciel m'y donna, ce fut d'une si entiere volonté : que je n'auray jamais contentement, que vous n'en ayez pris toute sorte de possession : Et c'est de vous de qui je parle, et de qui je souhaitte la demeure en ceste maison, si j'y dois recevoir quelque contentement : - J'aurois peu d'esprit, respondit la bergere en rougissant, si l'honneur que vous me faites n'estoit receu de moy avec respect, ainsi que je le dois à vostre civilité. - Ne parlez point de respect, interrompit incontinent Paris, mais au lieu [175 recto sic 173 recto] de ce mot, mettez-y celuy d'Amour : - Ceste parole, respondit-elle, sied trop mal en la bouche d'une fille : - S'il ne vous plaist, repliqua-t'il, l'avoir en la bouche, ayez-la dans le cœur. - Je n'ay garde, reprit Diane, car j'ay

Signet[ 181 recto ] 1621 moderne

trop cher l'honneur que vous me faites de m'aymer, et ceste faute η m'en rendroit indigne.
  Il y avoit quelque temps, que Sylvandre et Hylas ne chantoient plus, et que le reste de la compagnie demeuroit sans dire mot, et comme attendant s'ils vouloient recommencer, qui fut cause que plusieurs s'apperceurent non seulement de l'affection avec laquelle Paris entretenoit Diane, mais aussi de la passion avec laquelle Sylvandre supportoit leurs longs discours : Ce que considerant Hylas, et luy semblant d'avoir quelque avantage par dessus luy. - C'est assez chanter, luy dit-il, Sylvandre, entrons un peu en raison, et me dis par ta foy, si tu es encores de la mesme opinion que tu soulois estre, - Je n'ay pas accoustumé, dit Sylvandre, de beaucoup changer : mais de quelle opinion veux-tu parler ? - Es-tu encor, reprit Hylas, dans le cœur de Diane ? Et elle, est-elle encores dans le tien ? - Pourquoy, respondit Silvandre, me fais-tu ceste demande ? - Parce, dit-il, que je veux tout à ceste heure te faire avoüer le contraire. - Il me semble, Hylas, respondit le berger, que tu as longuement dormy pour te resveiller tant hors de propos. Chacun se mit à rire et de la demande et de la response, qui fut cause que Phillis prit occasion d'interrompre les discours de Paris et de Diane, appellant sa compagnie η pour oüyr ceste gracieuse dispute : Et en ce mesme temps Hylas respondit, [175 verso sic 173 verso] - Berger, Berger, je ne m'esveille pas tant hors de propos que tu penserois bien, puis que de mettre hors d'erreur une personne,

Signet [ 181 verso ] 1621 moderne

l'effect en doit estre estimé fort à temps η : Et respons moy seulement, si tu es encore ainsi que je t'ay oüy dire d'autrefois η, dans le cœur de Diane, et si Diane est encores dans le tien. Diane oyant ceste demande : - Escoutons, dit-elle à Paris, ce que veut dire Hylas, je m'asseure que ce sera quelque gracieux discours. Alors ils ouyrent que Sylvandre respondit, - Penses-tu Hylas, que si tu changes continuellement, les autres en fassent de mesme ? Nous sommes et Diane et moy au mesme lieu que nous soulions estre. - De sorte, reprit Hylas, que tu es encore dans son cœur, et elle dans le tien : - Il est ainsi que tu le dis, adjousta le berger : - Or responds moy Sylvandre, continua Hylas, et me dis, je te supplie, puis que tu es dans le cœur de Diane, si les discours que Paris luy tenoit à ceste heure, luy sont agreables ou non : Et vous Diane, puis que vous estes dans le cœur de Sylvandre, dites nous si Sylvandre voudroit que ces discours vous fussent aggreables ?
  Il n'y eut personne en toute la compagnie, hors-mis Sylvandre, qui ne se mist à rire, et de telle façon qu'Astrée et Alexis tournerent la teste pour sçavoir ce que c'estoit. Ce que Hylas ayant veu, sans attendre la response de Sylvandre, parce que le long entretien d'Astrée ne luy estoit pas moins ennuyeux, qu'à Sylvandre celuy de Paris, il s'en courut vers elle : - Ma Maistresse, dit-il à Alexis, ces bergeres de Lignon sont si flateuses, que si l'on ne s'en prend garde, il est presque impossible de resister à leurs charmes. - Je crois, mon serviteur, respondit [176 recto sic 174 recto] Alexis,

Signet [ 182 recto ] 1621 moderne

que vous en parlez comme sçavant : - Il est vray, dit-il, que je n'ay pas attendu jusques icy à faire mon apprentissage η : Mais si est-ce qu'elles ne se doivent pas attribuer la gloire de me l'avoir fait faire : Car avant que d'aymer Philis, j'avois trouvé belle Laonice, et auparavant Madonthe, et avant que toutes ces deux Chryseide : Et voila ces trois belles Estrangeres, dit-il, monstrant Florice, Palinice et Circene, qui tesmoigneront que je n'estois pas mesme apprentif, quand le long de l'Arar, je devins leur serviteur. Je ne dis pas, que si Carlis qui est dans la gallerie avec Daphnide, estoit icy, elle ne peust bien se donner la loüange d'avoir esté la premiere qui a commencé de m'en faire la leçon. - Mais, dit Alexis en l'interrompant, pour glorieuse qu'elle puisse estre, je ne croy pas, qu'elle se puisse vanter, si elle a esté la premiere, qu'elle soit aussi maintenant la derniere, puis qu'à ce que je vous oy dire, vous n'en avez aymé, mon serviteur, qu'autant que vous en avez rencontré : - Vous deviez, dit-il, ma Maistresse, y adjouster ce mot de belles, car j'avouë que par tout où j'ay peu remarquer la beauté, je l'ay aymée et servie : mais il me semble que vous devez estimer ceste humeur qui m'a fait estre à vous, et sans laquelle ceste mal-faite η de Carlis m'eust possédé toute seule : - J'estimerois grandement, respondit Alexis, ceste humeur de laquelle vous parlez, si je ne craignois, que comme elle est cause que maintenant vous estes à moy, elle me donnera bien tost aussi le regret de vous perdre. - Ah ! ma maistresse, ne tenez jamais je vous supplie

Signet [ 182 verso ] 1621 moderne

ce langage, car outre que vous offencez mon Amour, encore [176 verso sic 174 verso] est-il impossible que jamais cela puisse estre, puis que l'on ne me void aymer que la beauté, et hors de vous, il est impossible d'en trouver ? η- Je seray tres-aise, respondit la Druyde, que vous ayez longuement ceste opinion de moy, afin que je ne vous perde pas si tost que les autres : mais j'aymerois encore mieux que vous eussiez tant de persuasion, que vous peussiez faire croire à tous, ce que vous dites de moy. - Il ne faut point, repliqua-t'il de persuasion où la veuë en rend de si bons tesmoignages ? - Si tous, respondit Alexis, me voyoient avec vos yeux, leurs tesmoignages me seroient peut-estre favorables : - Je m'asseure, reprit Hylas, qu'il n'y a personne icy qui démente ce que les miens me disent : - Les vostres, respondit Alexis, voyent bien ce qui est, mais vostre bouche dit ce que vous voulez, et ces paroles avec lesquelles vous me loüez plus que je ne vaux, tesmoignent assez que vous avez estudié en plus que d'une escole η - Je l'avoüe, reprit Hylas, mais si puis-je dire sans vanité, qu'en moy l'escolier a surpassé le maistre. - Vous ne dites pas, interrompit Florice, qu'au temps que vous estiez mon escolier, vous preniez vostre leçon et de Circene, et de Palinice aussi, et que si toutes trois nous unissions nostre sçavoir ensemble, nous vous pourrions bien tenir encore quelque temps à l'escole : - Et comment, reprit incontinent Alexis, est-il possible, mon serviteur, que vous ayez entrepris de les servir toutes trois en mesme temps ? - Jugez par là, ma Maistresse, dit-il froidement, et la grandeur de

Signet[ 183 recto ] 1621 moderne

mon courage, et si je ne vous serviray pas bien, puis qu'à ceste heure je vous entreprens toute seule ? [177 recto sic 175 recto]  Cependant qu'il discouroit de ceste sorte, Adamas, Daphnide et Alcidon sortirent de la galerie, parce que l'heure de soupper η s'aprochoit, et apres avoir quelque temps parlé ensemble de divers discours, les tables furent dressées, et si bien servies, que Daphnide mesme s'estonna qu'en un lieu champestre, on peut avoir les curiositez que la prevoyance du sage Druide leur fit voir. Et parce que le repas estant finy, chacun se remit sur des discours divers qui durerent assez longuement, et qu'Adamas remarqua que les yeux de la plus grande partie de ceste troupe commençoient de s'appesantir, il convia Daphnide et Alcidon, de s'aller reposer, et les conduisit en leurs chambres, laissant à Leonide et à Paris de mener les bergeres et les bergers dans les leurs η. Mais encore que la nuict fut desja fort advancée, si est-ce qu'Alexis ayant conduit dans leur chambre Astrée, Diane, et Phillis, ne s'en pouvoit separer, et apres leur avoir donné cent fois le bon soir, elle avoit tousjours à qui dire quelque chose. En fin Leonide qui apres avoir logé toutes les autres, oyant l'horologe qui frappoit la mi-nuict, la contraignit de se retirer. Les trois bergeres se voyans seules, encores qu'il y eust divers licts dans la chambre, voulurent toutesfois coucher toutes trois dans le plus grand, ne se pouvant qu'à grande peine separer.
  Cependant qu'elles se deshabilloient, Astrée,

Signet [ 183 verso ] 1621 moderne

ne pouvant guere parler d'autre chose que d'Alexis. - Mais, ma sœur, dit-elle, s'adressant à Philis, vistes vous jamais deux visages si ressemblans, que celuy de la belle Alexis et du pauvre Celadon ? Philis [177 verso sic 175 verso] respondit, - Quant à moy, j'avouë n'avoir jamais veu portraict ressembler plus à celuy pour qui il a esté fait. - Mais dites encore d'avantage, adjousta Diane, que ne vistes jamais miroir representer plus naïfvement le visage qui luy est devant. - Et que diriez vous, ma sœur, reprit Astrée, si vous aviez parlé particulierement à elle, puis que la voix, le langage, la façon, les actions, les sous-ris, bref les moindres petites choses qu'elle fait, sont si semblables à celles que je soulois remarquer en Celadon, que n'y pouvant trouver aucune difference, plus je la considere et plus j'en demeure ravie. - Mon Dieu, reprit alors Philis, si nous pouvions faire que le sage Adamas la voulust laisser quelque temps parmy nous, je crois, ma sœur, que ce vous seroit bien du contentement : - N'en doutez point, respondit Astrée, car je puis dire icy entre nous n'avoir jamais eu plaisir que celuy de voir Alexis, depuis la miserable perte de Celadon : mais il ne faut pas esperer qu'Adamas vueille qu'elle y vienne, l'ayant si chere qu'à peine la peut-il perdre de veuë, ny qu'elle mesme l'ait agreable, estant accoustumée à une autre sorte de vie : Et quand il n'y auroit point d'autre empeschement, je suis si peu aymée de la fortune, que je serois trop outrecuidée de penser qu'elle me voulust faire ceste grace. - Ma sœur, reprit Diane, si nous voulons que cette ville η

Signet[ 184 recto ] 1621 moderne

vienne dans nostre hameau, il faut que nous y usions d'un peu d'artifice, quelquesfois l'on obtient par finesse ce qui seroit refusé, si ouvertement on le demandoit : et une telle finesse n'est point blasmable, lors qu'elle ne fait mal à personne. Si nous demandons ceste [178 recto sic 176 recto] faveur au Druyde, peut-estre que sa courtoisie est assez grande pour ne nous la refuser, et peut estre aussi y fera t'il de telles considerations, que nous ne l'obtiendrons pas : mais venons-y par un autre moyen, supplions-le, et faisons que toute nostre trouppe en fasse de mesme, de ne vouloir plus retarder le sacrifice du remerciment du Guy sacré, il l'a desja promis aux bergeres η qui l'en vindrent prier il y a quelques jours : Si nous obtenons ce poinct sur luy d'y venir à ceste heure avecques nous, je m'asseure qu'apres il ne fera point de difficulté d'y conduire Alexis, tant parce que Leonide mesme y viendra, que pour accompagner Daphnide, qu'il faut supplier d'y assister : outre qu'estant un sacrifice assez solemnel, et sa fille estant Druyde, il n'y a pas apparence qu'il la laisse seule au logis en une telle occasion. Et toutefois, afin d'estre preparees à toute chose, s'il advient qu'il en fasse quelque difficulté, il en faut prier et elle et Leonide : car à ce que j'ay peu recognoistre, elle ne se desplaist pas en nostre compagnie : Et toutefois, parce qu'elle a esté nourrie si differemment, il pourroit bien estre que par civilité elle se contraint η vivre de cette sorte avec nous, estant en la maison de son pere : mais je suis d'advis que si nous la pouvons tenir en nostre hameau, nous nous estudions toutes trois

Signet[ 184 verso ] 1621 moderne

à luy donner tous les plaisirs que nous pourrons, et en ce que nous verrons qu'elle en prendra, c'est en quoy il faudra que nous nous essayons de luy en donner d'avantage : car bien souvent l'opinion faict de grands effects, et il peut bien estre que l'on luy aura figuré nostre sorte de vie telle que quand elle [178 verso sic 176 verso] la verra de plus pres, elle ne la trouvera pas tant desagreable. - Vrayment, dit Phillis, en branlant la teste, elle seroit bien de fascheuse humeur, si elle se desplaisoit avec nous, et mesme si je veux entreprendre de luy plaire, qu'elle vienne seulement, je veux mettre la vie qu'elle pleurera η quand elle sera contrainte de nous laisser. Astree sousrit de l'oüir parler si asseurément, et apres luy dit, - Ma sœur, je vous jure, que si voulez avoir quelque plaisir en ma compagnie, il faut que nous l'emmenions, autrement je suis une fille perduë : - Mais, dit Phillis, sçavez vous bien ce que je prevois, je ne crains pas que nous ne l'emmenions par le moyen que Diane a proposé, ny qu'Alexis ne se plaise avec nous, quand je voudrois en prendre la peine : Mais je voy desja, continua-t'elle se tournant vers Diane, que cette Astree nous quittera pour cette nouvelle venuë, et qu'elle ne fera non plus d'estat de nous, que si nous estions estrangers : Mais ma sœur, sçavez vous ce qu'il faut que nous fassions, si cela advient, cette Alexis ne pourra pas toujours demeurer icy, et un jour elle s'en retournera à Dreux, ou vers les Carnutes : alors il faudra que nous ne fassions non plus de conte d'elle, qu'elle en aura faict de nous : - Ah ! ma sœur, reprit Astree en luy mettant

Signet[ 185 recto ] 1621 moderne

une main sur l'espaule, et de l'autre se frottant les yeux, vous estes mauvaise de m'aller remettre en memoire cette separation, pour Dieu ne prevenons point par la pensee le mal qui ne viendra que trop promptement. - Non, non, repliqua Diane, laissons toutes ces considerations à part, et faisons ce que nostre amitié nous commande : Puis qu'Astrée depuis si [179 recto sic 177 recto] long-temps n'a eu contentement que celui-cy, faisons tout ce que nous pourrons pour le luy continuer, et encores qu'elle fit ce que vous dites, si nous l'aymons, en devons-nous estre marries ? puis que toutes choses sont communes entre les personnes qui s'entr'aiment : Et pourquoy l'aimant comme nous faisons, ne participerons nous à tout le contentement qu'elle en recevra ?
  Avec de semblables discours, ces bergeres se mirent au lict, et apres s'estre donné le bon-soir, s'endormirent avec la resolution qu'elles avoient prise : mais d'autre costé, Alexis s'estant retiree dans sa chambre, et Leonide avec elle, le Druyde y entra incontinent apres, qui ayant conduit Alcidon et les vieux Pasteurs en leurs chambres, laissant le soing des autres à Paris η, s'en vint trouver Celadon pour sçavoir ce qui s'estoit passé entre luy et Astree ; soudain qu'il le vit, apres avoir fermé la porte sur eux, pour n'estre oüy de personne. - Et bien Alexis, luy dit-il en sousriant, comme se porte Celadon ? - De Celadon, respondit Alexis, je n'en ay encores point de nouvelles : mais pour Alexis, elle m'a juré n'avoir jamais eu plus de contentement depuis qu'elle est vostre fille. - Cela me suffit, dict

Signet[ 185 verso ] 1621 moderne

Adamas, pourveu qu'il continuë. Mais dites moy en verité, Celadon, vous repentez-vous à cette heure de m'avoir creu ? - Il est impossible, respondit le berger, que personne se puisse repentir de suivre vostre conseil, car vous n'en donnez jamais que de fort bons : mais je vous diray, mon pere, que celuy que j'ay receu de vous en cette occasion, est bien plus dangereux pour moy, que [179 verso sic 177 verso] fortune que je puisse jamais courre : car si Astree venoit à me recognoistre, je jure et je proteste, qu'il n'y a rien qui me peust jamais retenir en vie, parce qu'outre la juste occasion qu'elle auroit de se douloir de moy pour avoir contrevenu au commandement η qu'elle m'a fait, encores aurois-je un si extreme desplaisir d'avoir manqué au respect que je luy dois, que s'il n'estoit suffisant de m'oster la vie, il n'y auroit invention que je ne recherchasse pour me donner une prompte et cruelle mort. - Et bien bien, repliqua Adamas, je voy bien que vostre mal n'est pas encores en estat de recevoir les remedes que je luy voulois donner, il faut que le temps l'ait meury η davantage, et cependant resolvez-vous de ne point desobeyr en ce que je vous ordonneray, autrement j'aurois un grand subject de vous accuser d'ingratitude. - Mon pere, respondit Celadon, je ne manqueray jamais d'obeyssance envers vous, pourveu que vos commandemens ne contreviennent à ceux que j'ay desja receus, et lesquels il m'est impossible de ne point observer. - Jamais, adjousta le Druyde, ce que je vous conseilleray ne contrariera à ce que vous dites : mais il ne

Signet[ 186 recto ] 1621 moderne

faut pas aussi que le malade pense de sçavoir mieux les remedes qu'il faut donner à son malade η, que le Medecin qui en a pris la cure, demain η je m'en veux aller en la compagnie de ces bergers et bergeres, pour faire le sacrifice de remerciment du Guy salutaire qui a esté trouvé en leur hameau : et de fortune sur le mesme chesne où vous avez fait le Temple d'Astrée, qui ne me donne pas un petit augure η de bon-heur pour vous : Et parce que je suis contraint d'y mener comme de coustume Paris [180 recto sic 178 recto] et Leonide, il faut aussi que vous y veniez avec nous. - Ah ! mon pere, s'escria le berger, qu'est-ce que vous voulez faire de moy ? Et en quel danger me voulez vous mettre, et vous aussi ? puis qu'il a pleu au bon Taramis que j'aye eu ce contentement de voir ceste bergere, de parler à elle, et de n'en η avoir point esté cogneu de personne de la troupe, ne vous mettez point ny moy aussi en un plus grand hazard, vous dis-je, de qui la bonne reputation seroit grandement offencee si l'on venoit à le sçavoir, et moy de qui la mort est tres-asseurée aussi tost que je seray recogneu. Remercions ce grand Dieu de la grace qu'il m'a faicte, et me laissez plustost retirer en quelque desert pour y achever mes miserables jours. - Vous voicy revenu, reprit Adamas, à vostre premiere leçon η, le dieu que vous nommez m'a commandé η de prendre soing de vous, en luy obeyssant, je ne crains point de faillir : car mon enfant, il faut que vous sçachiez qu'il ne commande jamais que ce qui est juste et loüable : et quoy que l'ignorance humaine fasse quelques-fois

Signet[ 186 verso ] 1621 moderne

juger le contraire, nous voyons tousjours qu'à la fin celuy qui ne se despart point de ce qu'il luy ordonne, surmonte toutes difficultez, et esclaircit toutes ces petites doutes qui pouvoient obscurcir la gloire de ses actions ; de sorte que pour ce qui me touche, il faut que vous ne vous en mettiez point en peine, non plus que pour ce qui est de vous, parce que jamais Taramis n'entreprend une chose qu'il ne conduise à une parfaicte fin η c'est luy qui fait par moy ce que vous voyez que je fais pour vostre salut, me l'ayant commandé par son Oracle η : Ne doutez [180 verso sic 178 verso] donc point que vous et moy n'en devions recevoir du contentement. Celadon vouloit repliquer, mais Leonide l'interrompit, luy disant : - Voyez vous berger, il faut faire bien souvent des choses pour autruy, que l'on ne feroit pas pour soy-mesme : si Adamas vous laisse icy, que pensera-t'on de vous, puis qu'il est contraint de nous y mener Paris et moy ? Quelle opinion aura-t'on de vous qui portez le nom de Druyde, ne venant point à un si solemnel sacrifice ? puis que vous y estes si avant, il faut passer plus outre, et quand ceste consideration n'auroit point de lieu, puis que Tautates vous a remis une fois entre les mains d'Adamas, et que vous y avez consenty, il n'y a pas apparence que vous puissiez vous en retirer sans offencer le Dieu et Adamas aussi. Et le conseil en cela que vous devez prendre, c'est de fermer les yeux doresnavant à toute sorte de considerations, et les remettre toutes à sa prudence et à sa conduite.

Signet[ 187 recto ] 1621 moderne

  Celadon à ce mot plyant les espaules : - Puis dit-il, mon pere, que les Dieux vous l'ont commandé, et que vous en voulez prendre la peine, je vous remets et ma vie et tout mon contentement : A ce mot, le Druyde l'embrassa et baisa au front, et prenant Leonide par la main, luy donna le bon soir, et le laissa reposer : mais ses pensées n'en firent pas de mesme, qui toute la nuict ne firent que luy representer les agreables discours qu'Astrée et luy avoient eus, sans oublier la moindre action η qu'elle eust dite, ny la moindre action qu'elle eust faicte, et qui luy pouvoit rendre quelque tesmoignage qu'elle aymast encores la memoire de Celadon ; et lors que ce penser l'avoit [181 recto sic 179 recto] longuement entretenu, il se reprenoit et le vouloit chasser de son ame, comme le jugeant contraire au dessein η qu'autrefois il avoit fait.
  - Et comment, miserable berger, disoit-il, te laisses-tu si tost flatter au moindre bon visage que la fortune te fait, ayant si souvent espreuvé qu'elle ne t'a jamais caressé que pour te tromper, ny jamais eslevé que pour te faire tomber η de plus haut ? souviens toy du bon-heur où tu t'es veu, et si jamais il y a eu berger qui ait eu plus de subject de se dire bien heureux que toy, et incontinent tourne les yeux sur l'estat où ceste fortune t'a reduit, et considere si tu pouvois tomber en un precipice plus profond η que celuy où elle t'a fait precipiter, et à ceste heure soubs pretexte que l'on te croit autre que tu n'es pas, et que sous ce nom emprunté l'on te fait bonne chere, tu prends ces faveurs pour tiennes, et tu ne consideres pas que tu desrobes

Signet[ 187 verso ] 1621 moderne

sous le nom d'autruy ce que non seulement on refuseroit au tien : mais que tu ne serois pas mesme si effronté que de recevoir ny d'oser pretendre.
  Ceste consideration aigrissoit de sorte la douceur de ses premieres pensées, qu'il retomboit presque aux mesmes desespoirs où il vivoit autrefois dans sa caverne, et peu s'en falut qu'il ne retournast à ses premiers desseins de vivre esloigné de tout le monde : puis qu'il ne pouvoit esperer quelque changement en ses miseres : Et faut croire que ceste resolution eust bien esté assez forte pour luy faire executer ce dessein, n'eust esté que quelque bon Demon luy remit devant les yeux ce que le sage Adamas venoit de luy dire, luy semblant que si le Dieu eust cogneu que son mal-heur [181 verso sic 179 verso] n'eust point deu changer, il ne l'auroit pas mis entre les mains d'un si grand personnage, et qui estoit en si bonne estime parmy tous ceux qui le cognoissoient. Avec ceste consolation apres s'estre longuement travaillé dans le lict, et avoir passé la plus grande partie de la nuict, enfin sur la poincte du jour, il s'endormit, et ne s'esveilla qu'il ne fust fort tard. Astree, Diane et Philis n'en firent pas de mesme, parce qu'Astree desirant passionnément de conduire Alexis en son hameau, s'esveilla de bonne heure, et Diane craignant que Paris ne la vint trouver au lict η, quoy qu'elle le vist avec beaucoup de discretion, toutefois ne se voulant mettre en ce danger, apres qu'elle eut cogneu qu'Astree estoit esveillee, elle se jetta à bas du lict, et contraignit Philis d'en faire de mesme,

Signet[ 188 recto ] 1621 moderne

en luy reprochant : - Et quoy mon serviteur, n'avez-vous point de honte d'estre si endormi aupres de vostre Maistresse ? - Je croy, dit Philis, faschee qu'elle luy eust rompu son sommeil, que pour esveillee que vous soyez, vous le seriez encores plus, si Sylvandre estoit en ma place. - O mon serviteur, dit Diane, laissons Sylvandre où il est : Il ne pense pas en nous, et nous ne pensons non plus en luy. - Quelque Amour que j'aye pour vous, reprit Philis, si ne voudrois je pas estre obligee d'y penser si souvent qu'il faict : - Ce sont, repliqua Diane, les mauvaises opinions que vous avez de luy : mais vous verrez que quand j'auray donné le jugement qu'il attend, comme il retournera à sa premiere façon de vivre : - Par vostre foy, interrompit Astree, le croyez vous ma sœur, comme vous le dites ? - Quand vous demandez un serment de moy, dit-elle, il [182 recto sic 180 recto] faut bien que j'y songe un peu d'avantage avant que je vous responde pour luy : mais si vous voulez sçavoir de moy ce que j'en voudrois, je vous diray avec verité que je l'ayme tant, et moy aussi, que pour le repos de tous deux, je souhaitterois ce que j'ay dit. - Et par ma foy, dit Philis en sousriant, je jure que vous estes menteuse, et pardonnez moy, ma Maistresse, si cela vous offence, car il n'y eut jamais fille qui se faschast d'estre aymee et servie d'une personne de merite, et j'en ay bien veu plusieurs, qui au contraire estoient bien marries lors que ceux qui avoient fait semblant de les aymer, changeoient de volonté, encores qu'elles n'y eussent point de dessein : Et si je diray bien plus, que je n'en ay jamais veu qui en leur ame

Signet[ 188 verso ] 1621 moderne

n'ayent eu quelque desplaisir de voir ces changemens : et moy-mesme, qui n'aymoit point Hylas, je suis contrainte d'avoüer que lors qu'il me quitta, j'en eus du desplaisir, quelque mine que j'en fisse : Et cela est d'autant que tout ainsi que les recherches de ceux qui nous ayment, sont des tesmoignages de nostre beauté et de nostre merite, de mesme leurs esloignemens sont des preuves du contraire. - Vous aurez, dit Diane, telle opinion de moy qu'il vous plaira, mais si vous jureray-je que si c'estoit à mon choix, je ne sçay lequel j'eslirois plustost, ou la continuation, ou la fin de sa recherche, prevoyant qu'elles me rapporteront autant de desplaisir l'une que l'autre : car s'il continuë, à quel dessein le souffriray-je ? puis qu'il n'y a pas grande apparence que mes parens permettent que j'espouse une personne incogneuë, et moy-mesme j'aurois honte que [182 verso sic 180 verso] Diane commist ceste faute : Et si nous nous separons d'amitié, je vous asseure que je le regreteray longuement, me semblant que ses merites le rendent digne d'estre aymé. - Or celle-cy, dit Philis, est l'une des plus grandes folies du monde, les parens nous veulent choisir des marys, et nous sommes si sottes que nous les laissons faire : cela seroit bon, si c'estoit eux qui les deussent espouser : Et ne voila pas la mesme consideration qui a rendu Astree en l'estat où elle est ? si ses parens η luy eussent laissé la libre disposition de soy-mesme, elle eust espousé Celadon, il seroit plein de vie, et elle contente à jamais, au lieu que par leurs contrarietez, ils en ont fait mourir l'un, et l'autre n'est en guere meilleur estat. Et maintenant

Signet[ 189 recto ] 1621 moderne

pour achever de la ruiner du tout, ce vieux réveur de Phocion luy veut donner Calydon, et s'est tellement persuadé que cela devoit estre ainsi, qu'il ne luy laisse point de repos : Ah ! que s'il avoit à faire à moy, je l'aurois bien tost resolu : - Et que feriez vous, reprit Astree, si vous estiez en ma place ? - Je luy dirois en fort peu de mots, dit-elle, Je n'en feray rien ? η - Et quelle opinion auroit-on d'une fille qui parlast ainsi ? interrompit Diane. - Et qu'est-ce que l'on en diroit, Ma Maistresse, ma mie ? respondit Philis, les paroles ne sont que des paroles, et le vent les emporte, et les opinions ne sont que des opinions, qui s'effacent aussi aysément qu'elles s'impriment, mais espouser un mary fascheux, c'est un effect qui dure le reste de la vie, et c'est pourquoy j'estime que vous estes peu avisee, toute Diane que vous estes, quand vous dites, que vous ne voudriez pas avoir espousé [183 recto sic 181 recto] Sylvandre, que vous avoüez d'avoir beaucoup de merites, et de l'avoir agreable, et seulement parce que vous ne sçavez d'où il est. Et ma Maistresse, mon cœur : ne voudriez vous point manger d'une belle pomme, si vous ne sçaviez quel est l'arbre qui l'a portee ? Folie et folie la plus grande qui soit entre les hommes, qui se tuent de peine à poursuivre les apparences, et ne se soucient point des choses qui sont reelles, et veritablement bonnes. Dieu m'a fait une grande grace de m'avoir donné des parens qui ne me traitent point ainsi, car je vous asseure que s'ils estoient d'une autre humeur, je leur donnerois bien de l'exercice. Diane alors en sousriant :

Signet[ 189 verso ] 1621 moderne

- Je vois bien, mon serviteur, dit-elle, que vostre conseil est bon, mais il n'en faut guiere user. Dites moy je vous supplie ceste opinion que vous mesprisez si fort, et ses η apparences que vous blasmez, que sont ce autres choses que la reputation pour laquelle nous sommes obligees, non seulement de mettre ce qui nous peut apporter du plaisir et du contentement, mais la propre vie ? Car y a t'il rien de si mesprisable qu'une fille sans ceste reputation ? Et y a-t'il condition au monde si miserable que celle de la personne qui l'a perduë ? Je vous avouëray, que qui la veut bien considerer, trouvera que c'est une folie : Mais y a-t'il quelque chose parmy nous qui ne soit folie, si l'on la veut bien rechercher ? tout (mon serviteur) n'est qu'une vaine ombre η du bien que nous nous figurons, et toutesfois encores que nous en recognoissions et vous et moy la verité ; parce que par le commun consentement de tous il est jugé autrement, ny vous ny moy ne [183 verso sic 181 verso] voulons point estre la premiere à rompre ceste glace : Et cela me fait ressouvenir du conseil des rats η, qui resolurent que pour leur seureté, il falloit attacher au col d'un chat qui les dévoroit, une sonnette, afin de l'ouyr, quand il marcheroit : mais il ne s'en trouva point d'assez hardy en toute la trouppe qui l'osast entreprendre.
  Discourant de cette sorte, ces belles bergeres s'habillerent, et Astree sans sçavoir pour quel dessein, se coiffa et s'habilla avec plus de soing qu'elle n'avoit fait depuis la perte de Celadon ; à quoy Phillis prenant garde, elle ne

Signet[ 190 recto ] 1621 moderne

peut s'empescher de sousrire, et la monstrant à Diane : - Ma maistresse, luy dit-elle, je ne sçay si les bergeres de Lignon sont de cette humeur : - Et de laquelle, dit Diane, voulez vous parler ? - Je voy, continua Phillis, qu'Astree se donne plus de peine à s'agencer que de coustume : Quant à moy je n'en puis trouver autre raison, sinon la nouvelle amour de cette belle Druyde, et qui n'a eu naissance que depuis hier. Dites moy, je vous supplie, si c'est l'humeur des bergeres de Lignon, de s'affectionner si promptement, et plustost des bergeres η ? Astree respondit : - Il est vray que j'ay plus de curiosité de me rendre aymable que je n'eus jamais, aussi est-il bien raisonnable : car lors que j'ay esté recherchee par des bergers, j'ay creu d'avoir assez de merites pour en estre aymee, sans que j'y misse plus de peine que de me laisser aimer : mais à cette heure si je veux acquerir les bonnes graces de cette belle Druyde, il faut que j'y rapporte les mesmes soings que le serviteur a accoustumé de faire pour obtenir les bonnes graces de sa Maistresse. [184 recto sic 182 recto] - Ma sœur, reprit Diane, ou nous sommes Philis et moy de mauvais jugement, ou vous devez estre asseuree, qu'il y aura plustost deffaut de cognoissance en celles qui vous verront, si elles ne vous aiment, qu'en vous faute de merite à vous faire aimer. En parlant de cette sorte, elles finirent de s'habiller, et en mesme temps qu'elles vouloient sortir de la chambre, elles virent dans la sale voisine, Paris qui se promenoit avec Leonide, et qui à ce qu'il sembloit, l'entretenoit d'une grande affection, parce que ces

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belles bergeres furent aupres d'eux avant qu'ils les apperceussent : dequoy Paris se trouva honteux quand il s'en prit garde, et apres les avoir salüees, en demanda pardon à Diane, qui luy respondit, n'y avoir point d'offence en ce qui la touchoit : car estant la moindre des trois, les autres avoient plus d'occasion de s'en plaindre ; si toutesfois il y avoit subjet de plainte, et sans attendre sa response s'adressa a Leonide, et luy demanda comment elle avoit passé la nuict : - Mais vous, dit-elle, qui vous estes levee si matin, n'avez-vous point trouvé quelque incommodité ou en la chambre ou au lict qui en soit cause ? - J'en ay trouvé sans doute, respondit Diane, et en la chambre et au lict : mais c'est à cause de cette belle bergere, dit-elle monstrant Astree, qui nous a esveillees plustost que nous n'eussions voulu, pour le desir qu'elle a de profiter le temps le mieux qu'il luy sera possible cependant qu'elle demeurera en ce lieu : Je veux dire, d'estre le plus qu'elle pourra aupres de la belle Alexis, estant demeuree de sorte sa servante dés qu'elle l'a veuë que je ne sçay comme [184 verso sic 182 verso] nous l'en pourrons separer quand il faudra partir. - Allons voir, dit Leonide, si elle est éveillee, et je vous diray un secret que η j'ay pensé pour faire en sorte que cette belle bergere ne s'en separe pas si tost ; Et lors s'acheminant vers la chambre d'Alexis : - Il faut, continua-t'elle, que vous requeriez Adamas, que sans plus dilayer il aille aujourd'huy faire le sacrifice du remerciment du Guy salutaire, et qu'il nous y meine toutes. Je sçay qu'il ne vous en dédira point : car

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aussi bien faut-il qu'il s'aquitte de ce devoir une fois, et il n'a garde d'aller pour ce soir en autre logis qu'en celuy d'Astree, à cause de Phocion qu'il aime et estime fort, et par ainsi nous serons encore ensemble demain presque tout le jour : mais belle bergere, ne me decelés point : car peut estre, si Adamas sçavoit que je vous eusse donné cét advis, il m'en scauroit mauvais gré, et cela pourroit estre cause qu'il en feroit quelque difficulté. Il n'est pas aussi necessaire qu'Alexis le sçache, parce qu'elle est d'humeur si retirée qu'elle n'a jamais plus de contentement que quand elle est seule : Je ne me soucie guiere que Paris l'entende, sçachant assez qu'il se plaist si fort en vostre compagnie, que ce ne sera jamais luy qui y contrariera. - Je ne dementiray jamais, respondit Paris, l'opinion que vous avez de moy : alors Astrée apres avoir un peu sousrit contre Diane et Phylis : - Pensez-vous, Madame, dit elle, que Adamas ne nous refuse point, ou bien qu'il y laisse venir Alexis ? car il est tres-certain que si tout le reste du monde y venoit, et qu'Alexis seule y deffaillit, je serois de trop mauvaise humeur, et faudroit que je m'allasse cacher pour ne [185 recto sic 183 recto] point ennuyer la compagnie : - Vous voyez, interrompit Philis, comme les bergeres du Lygnon ne sont point dissimulées : Je vous jure, Madame, qu'elle ne ment nullement : - Elle et toutes les autres, reprit Leonide, en sont plus estimables : mais d'où vient ceste grande amitié ? - Dieu voulut, adjousta Astrée, que ce fust de sympathie, parce que mal-aisément pourroit-elle estre de mon costé qu'elle ne fut

Signet[ 191 verso ] 1621 moderne

aussi du sien, et si cela estoit, je m'estimerois la plus heureuse qui fut jamais : - S'il ne faut que cela, dit la Nimphe, pour vous rendre contente, vous la η devez estre sur ma parole : car je ne fus de ma vie si estonnée que d'oüyr hyer au soir Alexis tenir presque les mesmes discours de vous que vous tenez à ceste heure d'elle, estant chose si inaccoustumée à son humeur particuliere, qu'il faut bien croire ce changement venir de quelque plus forte puissance que n'est pas son naturel : - Vous la rendrez si glorieuse, dit Phyllis, que nous ne pourrons plus vivre auprés d'elle : Et à ce mot elles arriverent dans la chambre d'Alexis où elles la trouverent encores dans le lict, d'autant qu'il estoit assez matin, et que toute la nuict elle n'avoit peu trouver repos parmy ses pensées, qui sans cesse l'avoient entretenuë tantost de ses desplaisirs, et tantost de l'heureuse journée qu'elle avoit euë, et de la felicité qu'elle esperoit encore la suivante : de sorte que sur le matin elle s'estoit endormie, et s'estoit à peine esveillee lors que cette belle troupe estoit entree dans sa chambre.
  Elle fut à la verité grandement surprise de cette visite inesperee, non pas tant toutesfois qu'elle ne se ressouvint de cacher la bague qu'elle avoit [185 verso sic 183 verso] prise à Astree lors qu'elle se jetta η dans Lignon, et que depuis elle avoit tousjours portée au bras avec le mesme η ruban duquel elle estoit attachee, et aussi de serrer bien sa chemise sur son estomach, tant afin qu'on n'apperceust point le deffaut de son sein, que pour ne laisser voir à la belle Astree le petit portrait qu'elle

Signet[ 192 recto ] 1621 moderne

avoit accoustumé de porter η au col, et que la bergere ne cognoissoit que trop bien. Elle mit donc la main à moitié sur son visage, et de l'autre elle prit le linceul, et s'en couvrit presque toute, comme si elle eust eu honte de se laisser voir en cét estat. Leonide pour mieux jouër son personnage : - Que vous semble ma sœur, dit-elle, des belles filles que je vous ameine pour vous ayder à lever ? - Ma sœur, dit Alexis, se relevant un peu sur le lict, vous m'avez fait une grande honte, en me faisant une si grande faveur : car que diront-elles de moy de me trouver encores au lict ? - Et que peuvent-elles dire, reprit la Nimphe, sinon que vous estes paresseuse ? et que les filles Druydes des Carnutes ne sont pas si diligentes que les bergeres de Forests : à ce mot, toutes ces belles bergeres luy donnerent le bon jour, et elle apres leur avoir rendu leur salut avec la mesme courtoisie, se tournant du costé d'Astree : - Et vous belle bergere, comment avez vous passé cette nuict ? - Voulez-vous, ma sœur, interrompit Leonide, que je le vous die pour elle ? Je vous proteste, continua-t'elle, qu'elle a couché icy aupres de vous : - Aupres de moy ? reprit incontinent Alexis. - Aupres de vous, continua Leonide, et si ce n'a esté du corps, ç'a esté pour le moins de la pensee. - De cette sorte, respondit Alexis, cela pourroit [186 recto sic 184 recto] bien estre : et je le veux croire : d'autant plus que je vous puis asseurer belle bergere, dit-elle, prenant Astree par la main, que j'ay bien fait pour le moins la moitié du chemin : car je ne sçay comment j'ay esté toute la nuict embroüillée parmy les discours

Signet[ 192 verso ] 1621 moderne

que nous eusmes au soir, de telle sorte que je ne me suis peu η endormir que quand le jour a paru.
  Leonide pour donner commodité à cette chere sœur d'entretenir plus particulierement Astree, prenant Diane et Philis par la main, les retira vers la fenestre qui avoit la veuë du costé de leur hameau, et l'ouvrant s'appuyerent toutes trois, cependant qu'Alexis faisant seoir Astree sur son lict, et la tenant tousjours par la main, fut presque transportee de l'extreme affection de la luy baiser : Enfin craignant de luy donner cognoissance de ce qu'elle vouloit cacher, elle se retint, et se contenta de la luy serrer et presser doucement entre les siennes deux. Et apres avoir demeuré quelque temps muette : - Je vous jure, luy dit-elle, belle bergere, que toute la nuict j'ay pensé en vous, et aux discours que vous me tinstes. Mais, dites moy, je vous supplie, est-il bien possible que Phocion (ainsi que Leonide m'asseuroit au soir) vueille vous contraindre de vous marier contre vostre gré ? - Madame, respondit Astree, il est vray qu'il a cette humeur, mais il est vray aussi qu'il n'y parviendra pas : non pas que j'aye la hardiesse de luy contredire tout ouvertement, mais je traitteray bien de sorte Calidon, que je luy en feray perdre la fantaisie. Ce n'est pas que je ne recognoisse que ce berger a beaucoup plus de merites que je [186 verso sic 184 verso] ne vaux, mais c'est que mon genie ne s'accommode pas bien avec le sien. Jugez, Madame, quelle apparence il y a que je croye Calydon estre Amoureux de moy, que η je

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sçay avoir aymé Celidee plus que sa propre vie, et en avoir faict les excez de desobeyssance, que chacun sçait, et contre un oncle qui luy tient lieu de pere, soit pour le soing qu'il a eu de luy depuis le berceau, soit pour les biens qu'il en peut esperer ? - Mais, dit Alexis, j'ay oüy dire que depuis qu'elle s'est blessée de la sorte que nous la voyons, il a perdu ceste humeur, et qu'il ne l'ayme plus. - Je crois, respondit Astrée, qu'il est vray : mais s'il est ainsi, que puis je esperer de son amitié, qui n'est née que d'autant qu'il pense me devoir aymer par le commandement de Thamire, puis que celle qu'il a portée a Celidée, que chacun a recogneuë si ardente, s'est esteinte lors qu'elle est devenuë moins belle ? Doncques aussi tost que mon visage changera, son affection en fera de mesme. Qu'est-ce que je deviendrois, si je recognoissois, non pas ce changement, mais la moindre diminution de la bonne volonté qu'il m'auroit fait paroistre ? Mais Madame, continua-t'elle, avec un grand souspir, ce n'est pas la principale difficulté : car peut-estre pourrois-je bien esperer de retenir cet esprit en l'amitié qu'il me devroit, n'ayant pas si mauvaise opinion de moy-mesme, que pour peu que je m'y voulusse estudier, je ne me peusse asseurer de luy : Il y a bien une chose qui m'en retire d'avantage : Mais, Madame, vous l'oserois-je bien dire, ou si je la vous dis, quelle opinion aurez-vous de voir que je vous parle si familierement de mes petites affaires ? [187 recto sic 185 recto] Alexis alors en lui resserrant la main : - Si vous sçaviez, dit-elle, quelle est l'amitié que je vous porte, vous n'useriez

Signet[ 193 verso ] 1621 moderne

point de ces paroles avec moy, qui ne desire de sçavoir vos affaires et vos intentions, que pour essayer de vous servir, soit par mon propre moyen, soit par celuy d'Adamas, si vous le trouvez a propos. - L'honneur que vous me faites de m'aymer, reprit Astrée, est veritablement, Madame, le bon-heur que j'ay recogneu pour moy, depuis quatre ou cinq η Lunes ; aussi le tiens-je si cher, que j'aymerois mieux perdre la vie que d'en estre privée : mais pour l'offre que vous me faites d'Adamas, je vous supplie de ne luy en point parler, parce que je ne le veux employer en chose de si peu d'importance, et de laquelle je viendray bien à bout, m'asseurant de faire que Calydon mesme s'en deportera : - Dieu le vueille, dit Alexis, mais je le croy difficilement, voyant la beauté de vostre visage, et ayant ouy dire η combien il a souffert de mespris de Celidée sans changer. La beauté, belle Astrée, est une glu, de laquelle il est bien mal-aisé de se despestrer, quand une fois l'on a donné de l'aisle dedans. - Madame, repliqua la bergere, ceste beauté n'est pas en moy, mais quand elle y seroit, j'espere que ma resolution sera encores plus forte que toutes les violences, ny les opiniastretez de l'amour. Et c'est ce que je voulois vous dire, car sçachez que plustost je me donneray mille fois la mort, si autant de fois je pouvois revivre, que de me marier jamais, puis que le ciel ou plustost ma mauvaise fortune l'a voulu. A ce mot, elle s'arresta pour prendre son mouchoir pour s'essuyer les yeux, [187 verso sic 185 verso] parce qu'elle ne peut retenir ses larmes : Et voulant reprendre

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son discours, la survenuë d'Adamas l'en empescha, qui de fortune entrant dans la chambre, et y trouvant ceste bonne compagnie fut bien marry de l'avoir interrompuë, n'y ayant rien qu'il desirast plus que de voir Alexis et Astrée ensemble, pour l'esperance qu'il avoit que ceste pratique remettroit Alexis en son premier estat, et que par ainsi, suivant la parole de l'Oracle η, il verroit sa vieillesse contente et bien-heureuse : Toutesfois feignant de l'avoir fait expres, il dit à Alexis, apres avoir salüé toutes ces bergeres : - Et quoy, ma fille, vous voila encore au lict, et que diront ces belles filles de vous voir si paresseuse ? - Mon pere, respondit Alexis, la faute en est à ma sœur qui les a amenées icy sans m'en advertir : - La faute, repliqua Adamas, en est vostre, qui estes encores dans la plume : mais si elles me vouloient croire, elles vous foüeteroient η de sorte qu'une autrefois vous vous leveriez plus matin. Alors Astrée qui s'estoit levée de dessus le lict pour salüer Adamas : - Mon pere, dit-elle, il est raisonnable que nous nous levions matin pour avoir le soing des trouppeaux que nous avons en garde, et il l'est encores plus, que la belle Alexis conserve son beau visage, sans se donner tant de peine. - Vous en direz, respondit Adamas, ce qu'il vous plaira : mais je suis bien d'advis si elle veut estre belle, qu'elle fasse comme vous : car vostre beauté luy apprend que vostre recepte doit estre fort bonne. Astrée rougit un peu, et vouloit luy respondre, lors qu'on le vint advertir que Daphnide et Alcidon estoient dans la sale [188 recto sic 186 recto] qui l'attendoient : cela fut cause que prenant

Signet[ 194 verso ] 1621 moderne

ces bergeres par la main, il laissa Alexis seule pour luy donner loisir de s'habiller, cependant qu'il alloit monstrant à toute ceste belle trouppe, les raretez de sa maison, qui se pouvoit dire tres-belle, et tres curieusement enjolivée.
  Apres que toute la compagnie fut assemblée, et que pour le contentement d'Hylas, Alexis fut arrivée : Adamas creut que pour attendre l'heure du disner, il estoit à propos de leur faire voir les promenoirs, et cela d'autant plus que ce jour-là le Soleil estoit un peu couvert des nues. Chacun s'accompagna de celle qu'il luy pleut, horsmis Sylvandre, Hylas, et Calydon : Car Diane fut prise de Paris, auquel Sylvandre par respect estoit contraint de la quitter, et Astrée estoit tousjours avec Alexis, qui empeschoit que la nouvelle affection d'Hylas, et de Calydon ne pouvoit recevoir le contentement de parler à ceste feinte Druyde, et à la belle bergere. Quant à Calydon et à Sylvandre, ils n'en osoient point faire de semblant : mais Hylas qui n'avoit pas accoustumé de se contraindre : - Ma Maistresse, dit-il, aussi tost qu'ils furent hors du logis, permettez que Calydon entretienne Astrée : - Et qui sera celuy, dit Astrée en sousriant, qui tiendra compagnie à Alexis ? - Ne vous en mettez point en peine bergere, dict froidement Hylas, celuy qui pourvoit η l'hyver de grains aux oyseaux, ne la laissera pas sans secours, et attendant qu'il luy en envoye un meilleur, je m'y offre : Et en mesme temps sans attendre d'avantage, prit Alexis de l'autre bras : - Vrayement, dit Astrée a moictié en

Signet[ 195 recto ] 1621 moderne

colere de se voir [188 verso sic 186 verso] oster la commodité d'estre seule aupres d'Alexis : - Il est aysé à cognoistre, Hylas, que vous n'estes pas des bergers de Lignon, car ils n'ont guere accoustumé d'estre si hardis : - Je le croy, dit Hylas, mais il y a bien apparence aussi que des bergers soient si courageux que moy : - Il me semble, repliqua Astrée, que puis que vous en portez l'habit, vous en deviez avoir le courage. - Non, non, respondit-il, bergere, DESSOUS η UN FER ROUILLÉ N'EST MOINS PREUX UN ACHILLE : au contraire si l'exemple de la vertu avoit quelque force en ces bergers, Calydon que je vois là sans party, et vous regarder avec un œil qui vous demande l'aumosne, en feroit autant que moy. Astrée baissa les yeux en terre, craignant que pour peu que ce discours continuast, ce jeune berger pourroit bien imiter Hylas, et qu'ainsi d'une faute, elle en auroit fait deux : Mais Hylas qui prit garde à ceste mine, et qui eut opinion que si quelque chose pouvoit divertir Astrée, il pourroit plus aysément entretenir Alexis : Il fit η signe à Calydon, qui rendu plus hardy que de coustume, apres avoir fait une grande reverence à la bergere, la prit de l'autre costé sous les bras, feignant que c'estoit pour luy ayder à marcher : La bergere qui vit bien qu'il n'y avoit plus de moyen de s'en desdire, se tournant vers Alexis ; - Je confesse que les mauvais exemples, dit-elle, s'imitent plustost que les bons, et qu'il faut que je me desdise de l'avantage que j'ay donné aux bergers de Lignon : - Que voulez-vous y faire ? dit Alexis en pliant les espaules, si nostre vie n'estoit

Signet[ 195 verso ] 1621 moderne

meslée de ces amertumes, les humains seroient trop heureux. [189 recto sic 187 recto] Elle respondit cela si bas, que ny Hylas, ny Calydon n'en entendirent rien, et toutesfois la froideur de laquelle la bergere receut Calydon, luy donna bien quelque opinion qu'elle eust eu plus agreable d'estre seule avec ceste Druyde, toutefois feignant de ne le point recognoistre, il ne laissa de continuer son dessein, de sorte qu'il n'y avoit plus personne sans party que Sylvandre. Mais Laonice qui avoit tousjours nourry un esprit de vengeance contre luy, et qui ne cherchoit que l'occasion de luy pouvoir rendre un signalé desplaisir, depuis le jour que par son jugement η elle perdit Tircis : le voyant seul, pensa que peut-estre elle pourroit en trouver quelque moyen : Elle sçavoit desja l'affection qu'il portoit à Diane, et celle de Diane envers luy ne luy estoit pas du tout incogneuë, parce qu'ayant tant aymé, il estoit impossible qu'elle ne se prit garde de leurs actions, et mesme en ayant appris ce qu'en diverses fois elle en avoit oüy de leur bouche mesme, c'est pourquoy le voyant seul et pensif η, elle s'approcha de luy, et feignant un visage tout autre qu'elle n'avoit le cœur. - Que veut dire, berger, ceste tristesse, dit-elle, qui est painte en vostre visage, estes vous peut-estre Amoureux ? - Bergere, respondit Sylvandre, j'ay tant d'occasion d'estre triste, qu'il ne faut point me demander si l'Amour en est la cause : - Je croy, adjousta-t'elle, que ce ne sont pas des nouvelles occasions, et toutefois ces jours passez vous viviez plus content : mais voulez vous que je vous die ce

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que j'en pense ? Le subjet de vostre melancolie vient ou du mal present, ou du bien η absent : - Si vous ne m'expliquez d'autre sorte [189 verso sic 187 verso] cét enigme, dit le berger, je ne scay que vous respondre : - Je veux dire, reprit Laonice, puis que vous voulez que je vous parle plus clairement, que le mal present vous tourmente, voyant qu'un autre à vostre place auprés de vostre Maistresse, ou le bien absent, car je sçay que vous aymez Madonthe : - Vous estes, dit Sylvandre, sage bergere, une grande devineuse, car l'une des deux choses que vous me dites veritablement me tourmente : mais toutefois, dit-il en sousriant, non pas peut estre tant que vous penseriez bien. - Quelquefois, respondit Laonice, en semblable mal l'on ne pense pas estre si malade que l'on est, mais à bon escient Sylvandre, lequel de ces deux maux vous presse le plus ? - Lequel, dit le berger, pensez vous que ce soit ? - Je ne sçay, dit Laonice, si je vous en dois dire mon opinion, car peut-estre ne l'avoüerez-vous pas : - Si c'estoit une faute que d'aimer icy, je confesse que difficilement j'en avoüerois la debte : mais puis que pour ne faire tort à tous les hommes (car je croy qu'il n'y en a point qui n'ait aymé quelquefois η il faut plustost dire, que c'est une vertu, ou pour le moins une action qui de soy mesme peut estre ny bonne ny mauvaise : Pourquoy pensez vous que je fasse difficulté de dire la verité, puis qu'en la niant je commettrois une plus grande erreur ? - Vous avez raison, berger, respondit Laonice : car toute personne qui veut estre estimé homme de bien, doit sur tout estre soigneux η de

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ne blesser jamais la verité. Mais dites moy en vostre foy Silvandre, le bien absent ne vous tourmente-t'il pas davantage que le mal present ? Le berger qui ne vouloit point donner cognoissance [190 recto sic 188 recto] de son affection à ceste estrangere η, ny à personne, s'il luy estoit possible : voyant que d'elle-mesme elle bastissoit la tromperie qu'il eust esté en peine de controuver, pensa estre à propos de la continuer, et ainsi faisant un petit sous-ris, luy respondit : - C'est une chose estrange que la vivacité de vostre veuë η. Je vous jure, discrette Laonice, que je ne croyois pas y avoir personne qui s'en fut pris garde : mais comment l'avez-vous peu recognoistre ? - Silvandre, luy dit-elle, contentez vous que toutes ces feintes que vous faites pour Diane peuvent bien amuser Thersandre, mais non pas ceux qui avec mes yeux remarquent vos actions : presque tous ceux qui sont le long de la douce riviere de Lignon ont tellement le cœur occupé en leurs propres affections, qu'ils ne prennent point garde à celle d'autruy, n'ayans des yeux que pour voir celuy qu'ils ayment : mais moy qui n'ay rien à faire qu'à considerer vos actions de tous, j'ay fort bien apperceu que Madonthe vous plaist davantage que Diane : mais ne soyez marry que je l'aye recogneu, puis que peut-estre ne vous seray-je point inutile. Madonthe m'aime, et je pense qu'elle croira aisément ce que je luy persuaderay : Je sçay η que c'est que d'aimer, et quels ressorts il faut toucher pour en avoir le contentement η que l'on en desire, je vous promets de vous y aider et servyr en tout ce que je pourray. Silvandre

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ne se pouvoit presque empescher de rire de l'ouyr parler de ceste sorte, et pour luy en asseurer encores plus l'opinion qu'elle en avoit conceuë, la supplia de n'en vouloir point faire de semblant, de peur que quelque autre ne s'en prisse garde et sur tout [190 verso sic 188 verso] n'en rien dire à Madonte, parce qu'elle s'en sentiroit offencée, et cela pourroit estre cause de ruiner tout son dessein, qu'il la remercioit grandement des offres qu'elle luy faisoit, lesquelles il ne refusoit point : mais qu'il ne vouloit accepter encores pour plusieurs raisons que bien tost il luy feroit sçavoir. Sylvandre pensoit ainsi faire le fin, mais Laonice qui feignoit de le croire, commençoit d'ourdir par là la meschanceté qu'elle luy vouloit faire, et que depuis η elle luy vendit si cherement. Cependant Paris et Diane estoient entrez bien avant en propos : car ce jeune homme brusloit d'une si violente amour pour ceste bergere, qu'il ne pouvoit vivre avec aucun repos que lors qu'il estoit auprés d'elle. Et il est certain que si ceste bergere eust eu dessein d'aimer quelque chose, elle eust peu s'en embroüiller mais depuis la mort η de Philandre, elle ne vouloit que l'Amour prist place parmy ses affections, luy semblant que rien n'estoit digne d'estre mis au lieu où un berger si parfait que Philandre avoit esté si long-temps : Que si elle aima depuis Silvandre, ce ne fut pas par dessein, mais par une surprise que luy firent les merites et les recherches de ce berger : De sorte que jamais la bonne volonté qu'elle eust pour Paris n'outrepassa celle qu'une sœur η pourroit avoir pour

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un frere η, luy semblant d'estre obligée à celle là par l'amitié qu'elle luy portoit, et empeschée par une vertu incogneuë de l'aimer d'avantage que comme son frere η ; luy toutesfois de qui l'affection n'avoit point de limites, apres luy avoir rendu tous les tesmoignages de son amour qui luy avoient esté possible : il se resolut de tenter en fin [191 recto sic 189 recto] quelle seroit sa fortune, et trouvant ceste occasion bonne, il pensa qu'il ne la falloit point perdre. La tenant donc sous les bras, il la separa un peu d'auprés des autres occupations, il luy parla de ceste sorte : - Est-il possible, belle Diane, que quelque service que j'aye essayé de vous rendre, je n'aye peu vous donner cognoissance de l'affection que je vous porte, ou si vous l'avez recogneuë, est-il possible que ceste Amour soit demeurée jusques icy sterile, et sans avoir peu donner naissance à un peu de bonne volonté en vostre ame ? Si l'offence fait naistre la haine, pourquoy mes services encores que bien petits, ne produisent-ils en vous, non pas de l'Amour, car ce seroit trop de bon-heur, mais quelque peu de bien-vueillance, qui vous les rende pour le moins agreables ? J'espreuve, et en cela je n'accuse que mon peu de merite, et mon malheur trop grand : J'espreuve, dis-je, que tout ce qui est profitable à tous les autres qui aiment, m'est entierement inutile. Mon extreme affection vous outrage, mes services vous desplaisent, ma patience se rend mesprisable,

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ma constance ennuyeuse, et l'aage que je passe en vous aimant, servant et adorant, tellement infructueuse, que peut-estre encores n'avez vous pas pris garde que je sois à vous : Dieu ! ceste cruauté ou plustost ceste mescognoissance pour ne dire ingratitude accompagnera-t'elle tousjours ceste belle ame, et jamais ne permettrez-vous que ce cœur de diamant s'amolisse à mon sang, que je verse par les yeux en forme de larmes ?
  A ce mot, Paris se teut, tant parce qu'il eut peur que ses yeux ne fussent assez forts pour retenir [191 verso sic 189 verso] dans la paupiere les pleurs que ces paroles luy arrachoient du cœur, s'il continuoit son discours, que pour donner loisir à Diane de luy dire quelque parole qui le peut consoler, elle qui l'aimoit plus que tout autre, horsmis Silvandre, ne pensant pas qu'il fust reduit aux termes que ces propos faisoient paroistre, et ne voulant pas, s'il luy estoit possible, qu'il partist mal satisfait, apres avoir tourné les yeux doucement vers luy : - Je ne pensois, luy dit-elle, gentil Paris, que vous me tinssiez jamais un tel langage, qui est autant esloigné de mon intention, que le Ciel l'est de la terre, vous me blasmez d'estre insensible, et de ne recognoistre l'affection que vous me portez : et quelle me pensez-vous estre, gentil Paris, si ne vous aymant point, je vis toutefois de cette sorte avec vous ? Comment voulez-vous que je vous rende plus de preuve de ma bonne volonté, qu'en vous recevant toutes les fois que vous venez vers moy, avec tout le bon visage que je suis capable de faire, si je reçois tout ce que vous me

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dites tout ainsi qu'il vous plaist ? Si je vous responds avec toute la courtoisie, et toute la civilité que je puis penser m'estre permise, et vous estre agreable, qu'est-ce que vous desirez d'avantage, ou que pensez vous que je puisse de plus ? voyez vous que je caresse quelqu'un plus que vous ? voyez vous que je vous laisse pour aller entretenir quelqu'autre, ou plustost ne voyez vous point qu'il n'y a personne que je ne laisse pour avoir le bien de parler à vous ? - Ah ! belle bergere, dit Paris en souspirant, j'avoüe ce que vous me dites, et que vous faictes plus pour moy que pour tout autre : [192 recto sic 190 recto] mais que me vaut cela, si enfin vous ne faites rien pour personne ? Si mon affection n'estoit point telle qu'elle est, je veux dire, si elle n'estoit point extreme, je ne demanderois pas peut-estre avec tant d'importunité des tesmoignages de vostre bonne volonté. Mais de tout ce que vous me dites, que vous faites pour moy, qu'est-ce que vous ne feriez pas pour le fils d'Adamas, la premiere fois que vous le verriez, encore qu'il ne vous eust jamais tesmoigné aucune affection ? Toutes vos actions envers moy sont veritablement pleines de civilité, et de courtoisie : mais à cela, n'y estes vous pas obligee envers tous ceux qui vous voyent et qui sont de ma qualité η ? Et pensez vous que ces devoirs que vous rendez à mon nom et à ma condition, puissent satisfaire pour ceux que mon extreme affection pense que vous luy devez ? Nullement, belle Diane, souvenez-vous qu'au fils d'Adamas, il faut ces courtoisies et ces civilitez : mais à l'amour de Paris,

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il faut quelque correspondance de bonne volonté, si vous ne voulez que je continuë à me plaindre et de vous, comme insensible, et de moy comme le plus malheureux qui aima jamais tant de beauté. Diane alors, apres estre demeuree muette quelque temps, luy respondit froidement : - Jusques icy j'ay tousjours creu qu'il n'y avoit rien en mes actions qui ne vous deust contenter, me semblant que je les avois disposees selon les regles que les filles doivent observer, mesme lors qu'elles veulent honnestement plaire, et s'obliger quelqu'un : mais à ce que je vois, je n'y suis pas parvenuë, et puis que je me suis faillie de cette sorte, pour vous monstrer combien je vis [192 verso sic 190 verso] franchement avec vous, je vous veux dire ouvertement ma pensee : Je vous honore autant qu'homme du monde, et je vous ayme comme si vous estiez mon frere η, si cela ne vous contente, je ne sçay que vous pouvez desirer de moy. - Belle Diane, dit Paris, il est vray que cette declaration m'est extremement agreable, et que je demeure plus que satisfait en qualité η de fils d'Adamas, mais nullement en celle de Paris, parce que mon affection vous demande quelque chose d'avantage : c'est à dire, non pas amitié η, mais Amour pour Amour. - Or en cecy, reprit incontinent la bergere, si vous n'estes content et satisfait, prenez vous en à vous mesme, qui laissez aller vos desirs plus outre que vous ne devez, et j'aurois sujet de justement me douloir de vous, si je le voulois prendre η, de pretendre de moy plus que je ne dois : - Il est vray, repliqua Paris, que vous auriez le sujet

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que vous dites, si je recherchois de vous, belle bergere, quelque chose qui fust outre vostre devoir : mais tous mes desseins estans fondez sur l'honneur et sur la vertu, il me semble qu'avec raison vous ne pouvez vous plaindre de mes desirs ? Et afin que je parle à cœur ouvert à celle à qui est ce mesme cœur, sçachez, belle bergere, que je me suis tellement donné à vous, que je ne puis avoir ny repos ny contentement, que de mesme η vous ne soyez mienne : mais avec la condition que je le dois, et puis desirer, qui est en vous espousant. - Vous me faictes de l'honneur, respondit alors Diane froidement, d'avoir cette volonté : J'ay des parens η qui peuvent disposer de moy, c'est à eux à qui je remets semblable affaire, et toutefois si vous voulez [193 recto sic 191 recto] sçavoir ce que j'en ay dans l'ame, je vous jure Paris, que ny vous, ny personne vivante, ne me donne, ny donnera jamais à ce que je crois cette volonté : Je vous ayme bien comme mon frere η, mais non pas pour mari : et ne trouvez cela estrange puis que je suis toute telle envers le reste des hommes. - O Dieux ! dit alors Paris, est-il possible que je ne reçoive jamais un parfait contentement ? doncques vous me voulez aymer pour vostre frere η mais vous ordonnez que le reste de ma vie, cette Amour demeure infructueuse ? - Que voulez-vous Paris, dit-elle, que je vous die ? avez vous envie que je vous trompe, ou qu'avec des discours dissimulez je vous donne des esperances qui n'auront jamais effect ? Il me semble qu'en cela je vous oblige en vous descouvrant franchement ma resolution. - O bergere ! la desobligeante η

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obligation qu'est celle-cy, dit Paris en souspirant, et que de larmes et de peines pour m'en acquitter faudra-t'il que je paye à vostre cruauté ?
  Ils vouloient continuer, lors que se rencontrant à la croisee de plusieurs allees, ils en furent empeschez par le reste de la trouppe qui s'en retournoit à la maison. Adamas les ayant advertis qu'il estoit heure de disner, et mesme Alexis, qui ennuyee et des discours d'Hylas, et d'estre si long-temps separee d'Astree, alloit recherchant l'occasion de se remettre pres d'elle, de laquelle η Calidon l'avoit separee aussi tost qu'elle vid Diane. - Je vous supplie, luy dit elle, belle bergere, aidez moy à respondre aux beaux discours d'Hylas : car je vous asseure que je ne sçay plus m'en deffendre. - Ma maistresse, dit Hylas, quand on ne se peut [193 verso sic 191 verso] plus deffendre, il se faut rendre, afin d'espreuver autant la courtoisie, que l'on a ressenty la force et la valeur de son ennemy : - J'ayme mieux mourir, dit Alexis en sousriant, que me mettre à la mercy d'un tel vainqueur : - Et moy, respondit-il, j'ayme mieux non seulement vous ceder la victoire, mais me donner pour vaincu, que si pour me trop opiniastrer à ce combat vous y mouriez : - Veritablement, repliqua Alexis, vous estes courtois : mais voyez vous, Hylas, je suis si glorieuse, et desire si peu de m'obliger, que je ne sçay si je dois recevoir l'offre que vous me faites. - Et pourquoy en feriez-vous difficulté ? dit Hylas, est-ce peut-estre pour la mespriser ? - Nullement, respondit Alexis : mais c'est que j'ay peur que

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d'estre victorieuse de ceste façon ne soit estre vaincuë. - O Dieux ! s'escria alors Hylas, que j'ay tousjours bien dit, qu'il estoit dangereux η d'aymer une femme Clergesse et qui eust esté nourrie parmy ces Druydes des Carnutes : Je vous jure par la foy η et par l'amour que je vous porte, n'y avoir rien eu qui m'ait tant donné d'apprehension quand je commençay de vous aymer, que ceste consideration que vous n'estiez pas beste. - Et quoy, interrompit Diane, qui estoit bien ayse de s'entremettre en leur discours, pour oster le moyen à Paris de continuer les siens ; Et quoy Hylas, voudriez vous aymer une personne qui le fust η ? - Je ne voudrois pas qu'elle le fust du tout : mais oüy bien un peu, et pourveu qu'elle eust assez d'esprit pour croire tout ce que je luy dirois, je ne me soucierois point qu'elle peust expliquer les profondes sciences de nos sçavans Druydes : - Mais, reprit Diane, si elle n'avoit [194 recto sic 192 recto] d'esprit η que pour vous croire, vous auriez trop de peine au soing qu'il vous faudroit avoir de sa conduitte : - Vous vous trompez, dit-il, bergere, car ce qui se faict pour plaisir, ne donne jamais peine : - Quelques-uns le dient bien ainsi, adjousta Diane, mais je pense qu'ils sont menteurs, car je croy bien que le plaisir les empesche de penser à la peine : mais qu'ils n'en ayent point, c'est une erreur η, puis que si l'exercice est violant, on les void suer et haleter comme s'ils estoient Pantois : - Voyez vous pas, dit alors Hylas, et vous aussi Diane, vous estes une de celles que je ne voudrois point aymer, vous avez trop d'esprit, et vous me mettez en peine de vous respondre,

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et c'est ce que je ne voudrois pas : car au contraire, je serois au comble de mes contentemens, si celle que j'aymerois admiroit tout ce que je ferois, et tout ce que je dirois : car de l'admiration vient la bonne opinion, et de cette bonne opinion l'amour que je demande.
  Silvandre qui estoit là auprés, et qui ne cherchoit que l'occasion de s'entremettre aux discours de Diane : - L'admiration, interrompit-il, feroit le contraire effect de ce que tu desires. - Et pourquoy cela ? dit Hylas, puis que si elle m'admiroit, elle croiroit en moy toutes choses grandes et parfaites, et lors que je luy parlerois, je luy serois un Oracle, mes prieres luy seroient des loix, et mes volontez des commandemens ? - L'admiration, reprit alors Sylvandre, feroit un effect tout contraire, parce que les plus sçavans disent, que l'admiration η est la mere de la verité, et cela d'autant qu'admirant quelque chose, l'esprit [194 verso sic 192 verso] de l'homme est naturellement poussé à rechercher d'en avoir la cognoissance, et ceste recherche fait trouver la verité : Et ainsi, Hylas, quand tu dis qu'elle t'admireroit ; tu dis de mesme, qu'elle essayeroit de te cognoistre, et te cognoissant, elle trouveroit que si elle avoit admiré quelque chose en toy, elle s'estoit trompée, et alors en te mesprisant elle admireroit de t'avoir admiré : - Et toy aussi berger, respondit Hylas, tu es un de ces esprits, que si tu estois fille je n'aymerois jamais : Mais quoy que tu sçaches dire, si suis-je encores en la mesme opinion : car celuy qui admire, cependant qu'il est en ceste admiration, n'est-il pas vray qu'il estime infiniment ce qui la luy

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donne ? - Il est vray, dit Silvandre, mais incontinent apres il change quand il vient à la cognoissance de la verité. - Or, reprit Hylas, cela me suffit : car de dire qu'elle changera incontinent apres : Mon amy Silvandre, luy dit-il, en luy donnant d'une main sur l'espaule, qu'elle se haste tant qu'elle pourra, je luy pardonne, si elle change plustost que moy, et si de fortune elle me devance, sois asseuré que je l'auray bien tost attrapée : Plusieurs ouyrent ceste response, parce que Hylas parloit fort haut, et cela fut cause que chacun en rit ; de sorte que ce discours les entretint jusques dans la maison où les tables se trouvant couvertes d'abondance de vivres, chacun s'y assit comme le soir auparavant.
  Durant tout le repas, l'on ne parla presque que de l'humeur de Hylas, et pour luy donner subject de parler, il y en avoit tousjours quelqu'un qui soustenoit η Stelle entre les autres, qui encores qu'elle le fit en apparence pour plaire à la compagnie, [195 recto sic 193 recto] toutesfois aussi ce n'estoit pas aussi η contre son humeur, ayant toute sa vie suivy les regles de ceste doctrine, et Corilas qui en avoit autresfois ressenty les effects, l'oyant de telle sorte fortifier le party d'Hylas : - Je voudrois bien, dit-il, s'adressant à Silvandre, te faire une demande si tu l'avois agreable : et puis continuant : - Dy moy berger, je te supplie, est-il vray que l'Amour naisse de la sympathie. - Tous ceux, respondit Silvandre, qui en ont parlé, disent qu'oüy. - Or, reprit Corilas, je suis donc le seul qui croit le contraire, et s'ils sont fondez sur la η raison, je m'en remets, tant y a que j'ay

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l'experience pour moy : Car y peut-il avoir deux humeurs plus semblables que celles d'Hylas et de Stelle ? et toutesfois je ne voy point qu'il y ait de l'amour entr'eux. Il n'y eut celuy en toute la table qui ne se mit à rire oyant la proposition de Corilas : Et lors que Silvandre vouloit respondre, Stelle l'interrompit, en disant, - Je ne t'en desdis point berger, ny je ne rougiray jamais d'une chose qui m'a redonné tout le repos duquel je jouys : car si je n'eusse point changé lors que je commençay de t'aimer, que chacun considere combien j'eusse eu peu de contentement en cette amour : mais de ce changement, il faut que tu en accuses la raison que Silvandre disoit tantost, qui est, que l'admiration est la mere de la verité : car d'abord ne te cognoissant point, je t'admiray, et t'ayant recogneu, je te mesprisay, de sorte qu'avec raison l'on te peut donner pour ta devise ce mot, DE LOING QU'EST-CE ? DE PRES, RIEN : - Mais, dit elle apres en sousriant, s'il est vray que je sois inconstante pour t'avoir aimée quelque temps, et [195 verso sic 193 verso] ne t'aimer plus maintenant : pourquoy ne me dis tu beaucoup plus constante, puis que n'ayant changé qu'un moment, je demeureray ferme et resoluë tout le reste de ma vie à ne t'aymer point ? - La demande que j'ay faicte, interrompit Corilas, n'est pas, si vous estes volage ou non : mais pourquoy l'estant, et Hylas aussi, vous ne vous entre-aimez, s'il est vray que la sympathie soit cause de l'amour ? - A cela, dit-elle incontinent, je te le diray sans que tu mettes en peine personne, la sympathie peut

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faire effect lors qu'il n'y a point une plus grande force qui s'y oppose. Et celle qui peut estre entre Hylas et moy pourroit avoir la force de faire naistre cette Amour, si ce n'estoit que t'ayant cogneu si peu digne d'estre aimé, tu m'as faict concevoir une si mauvaise opinion de tous les autres bergers, que je ne sçay quand je la perdray jamais. - Je pense, dit Corilas froidement, que vous avez raison bergere : car depuis que je vous espreuvay telle que vous scavez, je n'ay peu me figurer que celles qui estoient vestuës comme vous, ne cachassent sous les mesmes habits les mesmes imperfections. - Ah ! s'escrierent tous les bergers, Corilas, c'est trop de blasmer toutes les autres. - Non, dit Corilas, ce n'est pas mon intention de les blasmer, je ne dis pas qu'elles ayent ces imperfections : mais seulement je dis, que je ne me suis peu figurer qu'elles ne les eussent, et en cela, je ne fais tort qu'à moy-mesme, qui n'ay le jugement de sçavoir recognoistre la verité : mais de tout ce mal j'accuse cette trompeuse, laquelle toutefois ne se peut guiere glorifier de cette victoire, puis qu'elle luy a cousté si cher [196 recto sic 194 recto] qu'elle advoüe elle-mesme.
  Daphnide et Alcidon escoutoient avec beaucoup de plaisir les petites disputes de ces gentils bergers et belles bergeres, et admiroient que ces esprits nourris et eslevez parmy les bois et les lieux champestres fussent si polis η et si civilisez : Mais parce que Daphnide avoit un esprit curieux, et qui desiroit tousjours d'aprendre quelque chose, s'adressant

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au sage Adamas. - Il me semble, mon pere, luy dit-elle, que pour separer ces deux amis ennemis (elle avoit sceu qu'on leur donnoit ce nom) et pour m'oster d'une ignorance, et satisfaire à une curiosité où j'ay vescu il y a long temps, vous pourriez bien nous dire, que c'est que cette sympathie de laquelle ils ont parlé, et si veritablement il y en a une qui fasse aimer, et par ainsi vous nous donneriez tout à coup deux sortes de viandes : l'une pour le corps, et l'autre pour l'esprit. - Madame, respondit Adamas, vostre curiosité est loüable, et si je n'y satisfaisois, je serois à blasmer, tant pour n'obeïr à ce qu'il vous plaist me commander, que pour ne vouloir instruire ceux qui le desirent, ainsi que ma charge m'y oblige. Et cela d'autant plus que je le puis faire aisément et en peu de paroles : Sçachez donc, Madame, que Tautates le supreme createur de toutes choses, là haut où est sa principale demeure, c'est le lieu où il crée toutes les ames : et parce qu'il n'y a pas apparence que rien parte de la main d'un si bon ouvrier, qui ne soit en sa perfection, et celle de l'ame estant l'entendement, il la rend outre que par sa forme elle est raisonnable, par participation intellectuelle. Or cette participation elle la prend [196 verso sic 194 verso] de cette pure intelligence de la Planette η, qui domine alors qu'elle est creée, et cette perfection qu'elle reçoit luy est tellement agreable, qu'elle brusle toute d'amour de l'intelligence qui la luy participe η : Et tout ainsi que l'Amant se forme une Idee en sa fantaisie de la chose aimee, le plus

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parfaitement qu'il luy est possible, afin d'y replier les yeux de son ame, et se plaire en cette contemplation, lors qu'il est privé de la veuë du visage bien aimé. De mesme cette ame amoureuse de la supréme beauté de cette intelligence et de cette Planette η lors qu'elle entre dans ce corps à qui elle donne la forme η, elle imprime non seulement ses sens, et le corps Etheré, dans lequel les plus sçavans disent qu'elle est enveloppee, pour apres se joindre comme par un milieu à celuy que nous voyons : mais aussi sa fantaisie de ce caractere, de la beauté de laquelle elle a esté ardemment esprise dans le ciel, et d'autant plus qu'elle en peut rendre la figure, et la ressemblance parfaicte, d'autant plus aussi se plaist-elle à la considerer et à la revoir, et se plaisant en cette contemplation, elle se forme une certaine naturelle disposition d'estimer bon et beau tout ce qui luy ressemble, et à repreuver generalement tout ce qui luy est dissemblable, accoustumant de telle sorte son jugement à y porter la volonté, qu'enfin ce decret se donne non point par discours de raison η, mais tout ainsi que toutes les autres choses qui se font en nous naturellement : voire mesme cette coustume se rend enfin une habitude, à laquelle nous ne pouvons contrevenir sans nous faire un tres-grand effort. De là il avient qu'aussi tost que nous [197 recto sic 195 recto] jettons les yeux sur quelqu'un, s'ils rapportent à nostre ame, comme de fideles miroirs η, qu'il y ait en ceste personne quelque chose qui ressemble à ceste image, que nous nous sommes faictes de la Planette, et de l'intelligence

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tant aymee : Nous l'aymons tout incontinent, sans faire en nous mesme autre discours, ny autre recherche de l'occasion de ceste bonne volonté, y estant portez par un instinct qui se peut dire aveugle : et au contraire nous le hayssons si nous trouvons qu'il en soit differend, et c'est ce que l'on nomme sympathie, qui est ceste conformité que nous rencontrons d'avoir les uns avec les autres, et laquelle est la veritable source de l'Amour, et non pas comme plusieurs ont creu que ce fust toute beauté η : car si la beauté estoit la source de l'Amour, il s'ensuyvroit que toutes les belles personnes seroient aymees de tous : Et au contraire nous voyons que non point les plus beaux et les plus dignes, mais ceux là seulement qui reviennent le plus à nostre humeur, et avec lesquels nous avons le plus de conformité, sont ceux que nous aymons le plus.
  A ce mot, le Druyde s'estant teu, Daphnide reprit ainsi : - J'avoüe, mon pere, que tout à un coup vous m'avez esclaircy plusieurs doutes : mais si en ay-je encore un, sur ce que vous venez de dire, qui n'est pas petit, et duquel je voudrois bien avoir la resolution. S'il est vray que l'Amour vienne de cette ressemblance, que je rencontre en celui que j'ayme, d'où vient que de mesme par cette mesme ressemblance, il ne m'ayme pas ? car si je l'ayme pour cette sympathie, et si cette sympathie vient [197 verso sic 195 verso] comme vous dites, il est impossible que j'en aye pour luy, qu'il n'en ait pour moy : je veux dire, que si je suis née sous sa Planette η, qu'il ne soit né aussi sous la

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mienne : Et toutefois nous en voyons tant qui n'ayment point ceux qui meurent d'Amour pour elles. - Vostre doute, respondit Adamas, merite d'estre esclaircie, et monstre bien qu'il part d'un esprit tel que celuy de Daphnide.
  Sçachez donc, Madame, que comme je vous ay dit, l'ame se faict une image la plus parfaicte qu'elle peut de cette Planette η, et de cette intelligence qu'elle aime. Mais d'autant que pour representer un visage si beau et si parfaict, la matiere est de telle sorte inferieure, qu'elle ne le peut faire que fort imparfaictement : Il s'ensuit que cette representation n'est pas également parfaite en chacun, parce que la matiere du corps est quelquefois mieux disposee aux uns qu'aux autres, et selon que l'ame la rencontre, elle y travaille plus ou moins parfaitement. Et il avient de là que tout ainsi que les couleurs le pinceau, et la toile estant mal propres, le Paintre n'en peut faire quelquefois que des pourtraits aussi fort grossiers, et fort peu ressemblans à ce qu'il veut representer ; de mesme l'ame rencontrant le corps mal disposé à recevoir la figure et les lineamens qu'elle luy veut donner de ceste beauté qu'elle aime, la ressemblance demeure si imparfaite, qu'à peine y en a-t'il quelques traits grossiers et si malfaits qu'ils ne sont pas presque recognoissables en chose quelconque : Et quand cela se rencontre ainsi, sans doute celuy qui a la representation plus parfaite de l'intelligence et de la Planette η, sera aimé par [198 recto sic 196 recto] sympathie de celuy qui l'a aussi, encore plus mal-faite : car l'ame de celuy-cy, quoy qu'elle

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n'ait peu representer en son corps bien au naturel ce visage qu'elle aime, ne laisse d'en aimer le pourtrait qu'elle en void bien fait en quelque lieu qu'il soit, comme l'Amant celuy qu'un estranger aura de sa maistresse, encores que le sien propre ne soit pas bien bon : Mais au contraire l'ame qui aura rencontré une matiere bien disposée, et qui par consequent aura l'Idée et le patron η bien representé, ne daignera pas seulement tourner les yeux sur l'autre, soit qu'elle le mesprise pour le voir si mal fait, ou soit qu'elle le mescognoisse pour en avoir si peu de ressemblance, et de là procede ceste Amour par sympathie qui n'est pas mutuelle.
  - Mais, interrompit Hylas, me permettez-vous, mon pere, de vous faire une demande ? - Vous le pouvez, respondit Adamas, η si η ces Amours viennent par sympathie : η d'où vient, dit Hylas, qu'apres avoir aimé quelque chose, l'on cesse quelquefois de l'aimer, et que mesme on la meprise, et que bien souvent on la hayt ? - Ceste demande, respondit le Druyde, en sousriant, est propre à Hylas, et vous voyez qu'il est vray que ceste sympathie est un instinct aveugle, puis qu'Hylas aimant et cessant d'aimer un mesme subject, toutefois il ne sçait pourquoy il le fait ainsi. Or je le vous diray Hylas, afin qu'à l'avenir vous sçachiez la raison des choses que vous pratiquez si bien.
  Figurez vous, Hylas, que les impressions que l'ame fait en son corps, par lesquelles elle se represente ceste beauté superieure de son intelligence, [198 verso sic 196 verso] et de sa Planette η, sont veritablement corporelles :

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Car en la fantaisie elle met les lineamens, comme un Amant en son imagination ceux de la chose bien aimée, et les represente de telle sorte en ses sens et en sa complexion, qu'elle rendra son humeur ou melancolique, si elle tient η de Saturne, ou joyeuse, si c'est de Jupiter, et ainsi des autres. Et apres comme nous avons desja dit, elle prend une si grande coustume de contempler et d'approuver ces choses, qu'elle en fait une habitude, laquelle encores qu'il soit difficile de changer ou de perdre, toutefois ainsi que toutes les autres, peut estre et changée et perduë : Ce que l'on voit ordinairement avenir en la cire par la force du cachet : car encore qu'on y ait imprimé une figure, toutefois si l'on veut, en y mettant un autre cachet, elle perd la marque du premier ; car parce que l'ame n'ayant imprimé ce caractere en ses sens, et en son corps, que parce que ceste beauté celeste luy plaisoit : Il est certain que si par nonchalance, elle vient à ne s'y plaire plus, ou bien que quelque nouvel object, auquel sa volonté se laisse aller, marque sa fantaisie d'une autre figure, elle perd la premiere ressemblance, et n'en retient rien du tout : Et alors celuy qui aura esté aimé de luy, ou qui l'aura aimé par simpathie, perdant ceste ressemblance qu'il avoit, perd aussi l'Amour qui en estoit causée : car tout ainsi que les habitudes, la simpathye aussi se peut perdre et acquerir. Mais, Hylas, si toutes les fois que vous avez changé, vous avez imprimé en vous ? η une nouvelle Idée de quelque autre chose, il n'y en doit guiere plus avoir en tout le monde,

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qui n'ait esté quelquefois [199 recto sic 197 recto] imprimée en vous ? de sorte que ma fille peut esperer que vous serez plus constant pour elle que pour les autres, non pas pour meriter plus que celles qui l'ont devancée, mais pour avoir esté la derniere. Chacun se mit à rire oyant ceste conclusion, et peut-estre Hylas eust respondu quelque chose, n'eust esté qu'Astrée prit la parole :
  - Mais, dit-elle, mon pere, s'il est vray que l'Amour vienne de ceste simpathye, que veut dire que l'on aura veu fort long temps une personne sans l'aymer, et qu'apres l'on l'aime ? - La response, dit Adamas, que j'ay faite à Hylas, peut servir à ceste demande : car au commencement, ceste personne n'avoit pas encore le caractere de la beauté de ceste intelligence, et depuis par une nouvelle marque, comme d'un cachet nouveau, il le peut avoir imprimé : Mais en voicy encores une raison assez claire.
  Depuis que l'ame est enveloppée de ce corps η que nous avons, tant qu'elle y est enfermée comme dans une prison, elle n'entend ny ne comprend chose quelconque que par les sens, par lesquels, comme par des portes luy vient la cognoissance de tout ce qui est en l'Univers. Et non seulement elle n'entend ny ne comprend que par eux, mais encores ne peut ny entendre ny comprendre que par des representations corporelles : quoy qu'elle contemple les substances incorporelles : Il advient de là qu'elle ne peut avoir sa cognoissance qu'autant parfaite que ses sens la luy peuvent representer, et que s'ils sont faux et trompeurs, ils la deçoivent, et luy font faire un jugement

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faux, comme nous voyons en ceux qui sont malades, qui trouvent [199 verso sic 197 verso] les viandes pour bonnes qu'elles soient, de tres-mauvais goust, parce que le leur est depravé : De mesme, ceux qui ont mal aux yeux η verront quelquefois les choses doubles ou une couleur pour autre, ou bien encores que l'œil ne soit pas mal disposé, les milieux par lesquels la vision se faict, quelquesfois ne laissent de les tromper, comme à travers un verre bleu tout ce qu'il verra luy semblera de mesme couleur, dedans l'eau un baston bien droit luy semblera tortu, et toutes choses plus grandes ou plus petites, selon la qualité des lunettes par lesquelles il regarde. Or ces faussetez estans representees par les sens pour veritables, l'ame qui leur adjouste toute creance, en fait incontinent le jugement, qui ne peut estre que faux, parce que les choses presupposees η et desquelles elle tire ses consequences sont telles : Le jugement estant faict, la volonté incontinent s'y porte et y consent, la volonté, dis-je, qui a pour son object le bon, et ce qui est jugé tel, ou qui au contraire fuit de ce qu'elle pense estre mauvais. Et par là vous pouvez entendre, belle bergere, que la raison qui est cause que nous voyons quelque temps sans aymer une personne, qu'apres nous aymons : c'est ou que nos yeux et nos sens, qui doivent representer ces choses à l'ame, ne font pas soigneusement leur office, ou les milieux par lesquels ils agissent ont quelque imperfection qui les empesche de le pouvoir fidelement representer, lesquelles estans ostees, ils viennent à descouvrir la verité, et à la redire

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à nostre ame, qui alors recognoissant ceste ressemblance se met à aymer ardemment ce qu'auparavant elle avoit [200 recto sic 198 recto] veu sans aymer, et sans s'en soucier.
  Diane qui escoutoit fort attentivement Adamas : - Mon pere, luy dit-elle, et moy aussi, si ce ne vous estoit importunité, je voudrois bien vous faire une demande. - Jamais, respondit Adamas, ce qui procede d'une si gratieuse bergere ne peut avoir ce nom : Mais je crains que je ne pourray peut-estre vous respondre assez bien : - Je ne suis, repliqua-telle en sousriant, plus difficile que ma compagne, et puis la profonde cognoissance que le sage Adamas a de toutes choses, n'a garde de manquer η au doubte d'une ignorante bergere, comme je suis : Dites moy donc je vous supplie, mon pere, puis que l'Amour procede de ceste simpathie, qui est une image representee en nous de l'intelligence et de la Planette η soubs laquelle nous naissons, que veut dire que les personnes belles sont aymees presque ordinairement de chacun ? car il faudroit donc que tous ceux qui les ayment fussent naiz soubs mesme Planette η, ce que l'on void bien n'estre pas par le temps de leur naissance.
  - Je me suis bien doubté, respondit Adamas, que ceste subtile bergere me feroit une demande qui ne seroit pas commune : mais il faut essayer de luy respondre. Toutes les choses qui sont belles, encore qu'elles soient diverses, ne laissent pas d'avoir entre-elles quelque conformité, comme aussi toutes les bonnes : Et c'est pourquoy quelques-uns ont dit, qu'il n'y avoit qu'un bon

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et un beau, à la similitude duquel toutes les choses bonnes et belles sont jugees estre telles : Or ces Planettes η et ces intelligences qui leur president ne sont bonnes [200 verso sic 198 verso] ny belles, sinon qu'en tant qu'elles ressemblent le plus à ce supréme bon et beau ; Et quoy qu'elles soient entr'elles separees et diverses, si est-ce que comme que ce soit elles ne sont aymables ny estimables qu'entant qu'elles sont bonnes et belles : Et ceste bonté et beauté ayant tousjours de la conformité, encore qu'elles soient en divers subjects, il ne faut trouver estrange si plusieurs ayment les personnes qui sont belles, encores qu'elles ne soient pas nees soubs mesme Planette η, puis que chacun remarque en leur beauté quelque chose qui est conforme à celle de la sienne propre.
  - Me voyla, interrompit Hylas, le plus content homme du monde : car je viens d'apprendre une chose qui m'est grandement advantageuse : Et toy Sylvandre, dit-il, se tournant vers le berger, tu as raison de demeurer muet, car ce discours ne faict rien pour toy. - Je ne sçay, respondit froidement Silvandre, en quoy il t'advantage si fort ? - Ignorant berger, reprit Hylas, n'as-tu pas ouy que le sage Adamas a dit, que l'occasion pour laquelle les belles personnes estoient aymees de tant de gens, estoit parce que leur beauté participoit avec quelque conformité à celle de toutes les autres Planettes η et intelligences ? - Je l'ay fort bien oüy, respondit Silvandre : mais en quoy est-ce que cela t'est advantageux ? - En ce que, repliqua Hylas, si j'ayme tant de diverses beautez, il faut que j'aye de la conformité avec

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toutes, et ainsi je me puis dire plus beau que toy, qui n'en regardes qu'une seule. - Je pense, reprit Sylvandre en sousriant, que si ta raison est bonne, tu n'es pas seulement plus beau que moy, mais plus que tous ceux [201 recto sic 199 recto] de ceste contree, quand ils seroient joints tous ensemble : Mais il ne faut pas entendre le discours du sage Adamas de ceste sorte : au contraire, si tu te souviens η de ce qu'il a respondu à Daphnide, tu cognoistras que c'est signe d'un grand deffaut en toy, qui as ce pourtraict de ton intelligence et de ta Planette η si mal fait, qu'il n'y a pas une de ces belles, qui ne desdaigne de voir en toy une si grande imperfection d'une chose si parfaicte.
  Chacun se mit fort à rire, et Hylas eust bien repliqué quelque chose pour sa deffense, n'eust esté qu'on se leva de table, estant desja assez tard. Et parce qu'Astree avoit fort bonne memoire du conseil η que Leonide luy avoit donné, de prier Adamas de vouloir venir en leur hameau faire le sacrifice qu'il avoit promis pour l'action de grace du Guy salutaire. Elle tira à part Diane, Philis, Celidee, Stelle, et les autres bergers η, et leur proposa, qu'il luy sembloit qu'ayant eu ceste grace de Tautates, d'avoir en leur hameau le Guy sacré, il ne falloit pas estre paresseuses de l'en remercier ; parce que cela les rendroit indignes de la continuation de ses graces : Et puis que leurs bergers en estoient desja venus prier le Druyde, elles se monstreroient trop nonchalantes, si avant que de partir pour s'en retourner, elles ne joignoient leurs supplications aux prieres qu'ils avoient faites : et mesme

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afin de ne point differer d'avantage une si bonne œuvre, il falloit essayer de l'emmener avec elles en s'en retournant. Il n'y en eut une seule qui n'aprouvast ce qu'Astree avoit dit, et apres avoir consideré qui d'entre-elles seroit bonne à faire la priere pour toutes : elles [201 verso sic 199 verso] furent d'avis que Diane accompagnée de toutes, luy en porteroit la parole, ce qu'elle accepta, encores qu'elle en fit au commencement quelque difficulté, et sans dilayer d'avantage s'approchant d'Alexis, elles luy firent entendre qu'elles desiroient de parler au sage Adamas, et quelles η la supplioient que ce fut par son moyen. Alexis qui ne sçavoit ce que c'estoit, s'approchant d'Adamas luy fit sçavoir le desir de ses η discrettes bergeres, et en mesme temps Diane luy fit la supplication, de laquelle ses compagnes l'avoient chargée. Et y adjousta, qu'elles s'estimeroient grandement favorisées de luy : si sans plus dilayer elles pouvoient l'emmener à leur retour pour cest effect : Et ensemble le supplioient d'ordonner à la belle Druyde sa fille, et à la Nimphe Leonide, de vouloir honorer ce sacrifice de leur presence : Le Druyde luy respondit, - Belles et discrettes bergeres, vostre requeste est si juste, et moy tellement obligé de procurer que le grand Tautates soit honoré et servy en ceste contrée, que pourveu que vous m'accordiez une chose que je vous demanderay, je suis tout prest de faire tout ce que vous voulez de moy. - Je ne croy pas, respondit Diane, qu'il y ait entre nous bergere qui ait la hardiesse, ny la volonté de refuser ce qu'il vous plaira de nous

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ordonner : - Je vous demande donc, reprit Adamas, que vous demeuriez encores aujourd'huy en ceste maison, tant afin que j'aye plus longuement le contentement de vous y voir, que pour avoir le loisir de donner ordre que toutes les choses necessaires au sacrifice soient prestes, et je vous promets que demain η je vous reconduiray en vostre [202 recto sic 200 recto] hameau, et qu'encores je supplieray ceste belle Dame, dit-il se tournant vers Daphnide, de vouloir prendre la peine d'assister à ceste action de grace : tant pour rendre cet honneur à nostre grand Tautates, que pour vous obliger toutes, et ne point rompre si tost ceste bonne compagnie : - Nous n'avons garde, dit Diane, de contrevenir à ce que vous voulez de nous, estant de toute sorte si fort à nostre avantage.
  Ainsi fut resolu le voyage d'Adamas, qui en mesme temps pour s'acquiter de sa promesse, supplia Daphnide d'y vouloir assister, laquelle s'y accorda librement, tant pour luy complaire, que pour estre bien aise de voir un peu la façon de vivre de ces bergers et bergeres de Forests, desquelles elle avoit tant oüy parler. Alexis fut un peu estonnée de voir qu'il falloit retourner en son hameau, craignant tousjours infiniment d'estre recogneuë. Toutefois voyant que la chose estoit resoluë, elle dissimula le mieux qu'elle peut ceste crainte : Et parce qu'Astrée apres qu'elles eurent remercié le Druyde de ceste grande faveur, s'en vint resjouyr avec elle, de ce qu'elles possederoient plus long temps le bon-heur de sa presence : - C'est moy, dit Alexis, belle bergere, qui dois

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faire ceste resjouyssance, et qui puis dire avec verité n'avoir jamais eu rien qui m'ait pleu, depuis que je suis partie du lieu où j'ay esté eslevée, que le contentement de vous voir. - Madame, dit Astrée, Dieu me garde de douter jamais de chose que vous me disiez : Mais j'avouë bien que s'il y en avoit quelqu'une qui me peust mettre en doute, ce seroit celle-cy, parce que mal-aisément me puis-je persuader, [202 verso sic 200 verso] qu'une personne qui vaut si peu, et qui est si mal-heureuse, ait quelque chose qui merite, ou qui soit capable de recevoir une si grande faveur. - Belle bergere, respondit Alexis, outre que je ne mens jamais η, croyez que j'eslirois plustost la mort, que d'estre menteuse à vous que j'aime si fort : et qu'avant que je vous esloigne, vous cognoistrez la verité de mes paroles : - Vous plaist-il, Madame, que je le croye de ceste sorte : η - Non seulement, dit Alexis, il me plaist, mais je vous en supplie de tout mon cœur : - Promettez moy donc, dit Astrée, que vous aurez agreable que je demeure le reste de ma vie auprés de vous, et si vous le faites, vous me rendrez la plus heureuse et contente fille de l'Univers ; - Astrée, dit Alexis, en luy mettant une main sur la sienne, J'ay peur que vous ne vous repentiez bien tost de ceste resolution. - Si vous cognoissiez, dit la bergere, l'humeur d'Astrée, vous ne croiriez pas, Madame, que cela peust arriver, car j'ay ce naturel η de jamais ne changer une resolution quand je l'ay prise. Alexis alors demeura sans parler, et se retirant d'un pas, la regardoit avec le mesme œil qu'elle avoit lors qu'elle luy commanda η

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de ne se faire jamais voir à elle, et ceste pensée luy remit si vivement devant les yeux tout ce qui s'y estoit passé, qu'il luy fut impossible de n'en donner quelque cognoissance par les larmes qui luy vindrent aux yeux, et que toutefois elle eut encores assez de force pour retenir. Astrée qui remarqua en elle un si grand changement, demeura de son costé fort estonnée, ne s'en pouvant imaginer le subject, et ne luy semblant pas que ce qu'elle luy [203 recto sic 201 recto] avoit dit luy peust desplaire, et en ceste peine ayant demeuré toutes deux quelque temps sans parler : enfin la bergere fut la premiere à reprendre ainsi la parole. - Je vous voy, Madame, tout à coup si fort changée, qu'il m'est impossible de n'en estre en peine : car si j'en estois la cause, ou par mes discours ou autrement : Je vous jure la foy que je vous dois, comme à la chose du monde que j'aime et que j'honore le plus, que je vous en vengerois η bien tost ; Que si aussi je ne la suis η pas, dites moy, je vous supplie, si ma vie y peut remedier, et vous verrez que je n'ay rien de si cher que vostre service. Alexis qui recogneut la faute qu'elle avoit faite, se reprenant, essaya de la cacher au mieux qu'il luy fut possible, et pource elle luy dit en souspirant. - Il est vray, belle bergere, que le changement que vous avez remarqué en mon visage est procedé de vous, et toutesfois vous n'en avez point de coulpe : mais seulement mon ame trop sensible au souvenir que vous luy avez donné par vos paroles : Et afin que vous sortiez de peine, il faut que vous sçachiez qu'estant nourrie parmy les vierges

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Druydes des Carnutes, dans tout le grand nombre qu'il y en a, je fis eslection d'une, qui entre toutes me sembla la plus aimable, et je suis bien asseurée que je ne me trompay point en mon choix, estant estimée telle de toutes nos compagnes, et ayant toutes les conditions qui se peuvent desirer pour se faire aimer, elle estoit belle, elle estoit née de l'une des principales maisons de la contrée, elle avoit l'esprit semblable à la perfection du corps, accomplie en toutes ses actions, de toute sorte de courtoisie [203 verso sic 201 verso] et de civilité : Mais il faut que j'avoüe qu'apres avoir commencé d'aymer ceste fille, ce qui me lia par apres si estroitement avec elle, fut l'opinion que j'eus qu'elle m'aymoit, et il est vray que ceste cognoissance vraye ou fausse redoubla de telle façon l'affection que je luy portois, que je me donnay entierement à elle : Je dis de telle sorte que je ne pouvois vivre sans elle η à ce qu'elle me disoit sans moy ; Nous vesquismes ainsi plusieurs années avec tant de contentemens et tant de satisfactions l'une de l'autre, que jamais l'on ne peut remarquer dans l'enfance où nous estions que la plus parfaicte amitié de l'aage le plus parfait. Mais cependant que plus satisfaicte de ceste fortune que les plus grands Monarques ne sont de posseder toute la terre, j'allois jouyssant de mon bon-heur, ne voila pas que ceste belle et tant aymable fille me quitte, et se separe de telle sorte d'amitié d'avec moy, qu'elle ne me veut plus voir, et sans m'en dire le subject me hait et me chasse d'aupres d'elle ? η Le sursaut que je receus de ce changement

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fut si grand, et le coup si sensible, que me donnant du tout à la douleur, je tombay en la maladie que vous avez sçeuë, et de laquelle je ne suis pas encore ny n'espere jamais estre bien guerie. Et lors que vous m'avez tenu ce langage de vostre humeur ferme et arrestée, je me suis ressouvenuë η de semblables discours que si souvent ceste belle et sage fille m'a tenus, et depuis si mal observez, et ceste pensee a esté cause du changement que vous avez recogneu en mon visage. - Madame, dict Astrée, je suis marrie d'avoir esté cause de vostre [204 recto sic 202 recto] ennuy : je m'asseure que vous m'en jugerez bien innocente, et que si j'en eusse sçeu quelque chose, je n'eusse pas commis ceste faute : mais qui eust jamais pensé, vous voyant si belle et si remplie de ces perfections, qui peuvent convier et retenir la bien-vueillance de tout le monde, que vous eussiez rencontré une fille de l'humeur dont vous la dépeignez, et si peu advisée que de laisser volontairement eschaper de ses mains un bon-heur que chacun doit desirer et rechercher si soigneusement ? Mon Dieu ! Madame, combien me semble-t'il que j'eusse esté plus curieuse de la conservation d'un si grand bien, si le Ciel outre mon merite m'eust eslevée à une si grande fortune ? et avec combien de soing la rechercherois-je, si je pensois qu'avec peine et travail je la peusse quelquefois obtenir ? mais le Ciel qui m'a regardé d'un mauvais œil à ma naissance ne me veut pas estre si favorable au cours de ma vie. - Belle bergere, dit alors Alexis, je vous supplie si vous ne voulez me desobliger

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grandement, n'accusez jamais de defaut ceste belle et tres-sage fille, pour m'avoir traictée de ceste sorte : car je ne puis souffrir sans un extréme desplaisir qu'elle reçoive du blasme η de ce qu'il faut seulement accuser mon deffaut, et le mauvais astre η soubz lequel je suis née. Et quant au desir qu'il semble que vous ayez d'entrer en sa place, c'est moy belle Astrée, qui le devrois souhaiter et rechercher avec toute sorte d'artifice, mais une seule chose m'en empesche : Et croyez moy, que si ce n'estoit ceste consideration, mes desirs surpasseroient les vostres : Mais belle bergere, je crains [204 verso sic 202 verso] qu'encores que d'abord vous me fassiez le bien de me juger digne de vostre amitié ; lors que vous m'aurez plus particulierement recogneuë, vous n'en fassiez un jugement tout contraire, et qu'il ne vous convie à me traicter de la mesme sorte que ceste belle et sage fille de qui je regrette la perte avec tant de desplaisir : Et si cela m'arrivoit, je ne sçay ce que je deviendrois, pouvant dire avec verité que je suis si foible à semblables coups, que je ne sçay comme la vie m'est demeurée apres les avoir receus. Et puis qu'il a pleu au grand Tautates que je les aye supportez, j'avouë que la crainte de retomber en un semblable inconvenient me faict toute fremir, et me glace le cœur. - Il ne vous plaist pas, Madame, reprit Astrée, que je die que ceste belle fille a eu tort de vous traicter ainsi, et moy qui ne veux vous desplaire pour quelque consideration que ce soit, ne veux pas le dire : mais si feray bien avec vostre vostre permission, que jamais elle n'acquerra chose de si grande valeur

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que celle qu'elle a perduë ; et que si Bellenus par une particuliere faveur me mettoit en sa place, tout le reste du monde ne me seroit rien au prix de ceste faveur, et laquelle j'essayerois de conserver, non seulement avec le soing et la peine, mais avec le sang et la vie. - Ah ! belle bergere, dit Alexis en souspirant, ce seroit à moy, quand ce bon-heur m'arriveroit à qui ce soing devroit estre reservé : mais croyez, ma belle fille, que vous ne sçavez ce que vous demandez quand vous desirez mon amitié : - J'avoüe, Madame, ce que vous dites, respondit Astrée, mais [205 recto sic 203 recto] cela d'autant que le bien que je recherche est si grand, qu'il ne peut estre compris de la foiblesse de mon entendement : Mais si ce n'est mon peu de merite, qu'est-ce qui vous peut empescher de me faire ceste grace, puis que j'appelle Bellenus pour tesmoing ? η que si je l'obtiens de vous, je la conserveray plus cherement que ma vie ; je dis ceste vie qui ne me peut estre que tres-desagreable, si je suis refusée, et que tres-heureuse si vous m'en jugez digne. Alexis alors toute pleine de contentement, luy prenant la main et la luy serrant un peu : - Belle bergere, luy dit-elle, souvenez vous où nous laissons ce discours, nous finirons demain en nous en allant en vostre hameau, et cependant soyez asseurée que j'ay plus de volonté de vous aimer et servir, que vous ne le sçauriez desirer.
  Ce qui fut cause qu'Alexis remit ce discours à une autrefois, ce fut pour ne le pouvoir continuer plus long temps sans donner quelque soupçon à ceux qui les regardoient, et qui voyant

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les changemens de son visage eussent peu s'en estonner, et lesquels elle esperoit pouvoir mieux couvrir par les chemins, où la pluspart attentifs à marcher n'attendent qu'à choisir les plus commodes passages : mais, outre cela, elle faisoit dessein de se conseiller avec Adamas et avec Leonide de ce qu'elle avoit à faire en ceste occasion : Et de fortune, Hylas qui ne pouvoit supporter de si longs entretiens sans qu'il en eust sa part, comme s'il y eust esté envoyé exprés, vint interrompre leur propos. - Ma maistresse, luy dit-il, vous entretenez si longuement et si soigneusement [205 verso sic 203 verso] ceste bergere, que si vous continuez, vous me ferez croire que vous trouvez les bergeres de ceste contrée plus aimables que les bergers : - De cela, dit Alexis, n'en soyez point en doute, et n'en accusez que la nature η, qui veut que chacun aime son semblable : mais mon serviteur, ne vous en faschez point, car il me restera encor assez d'amour pour vous. - Je croyois, reprit froidement Hylas, que pour avoir esté nourrie parmy les sçavantes filles Druydes, vous sçeussiez mieux les ordonnances de la nature que vous ne faites pas : mais puis que vous en estes sortie si ignorante, il faut, ma maistresse, que je vous instruise mieux qu'elles n'ont pas fait : - Peut-estre mon serviteur, respondit-elle en sousriant, y perdriez vous et le temps et la peine aussi bien qu'elles ont fait ; c'est pourquoy je ne vous conseille pas de l'entreprendre. - Toutesfois, repliqua Hylas, je ne puis supporter l'outrage que vous me faites sans m'en plaindre, puis mesme que vous ne voulez pas estre instruite des erreurs où vous estes

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- Je serois bien marrie, dit Alexis, si Hylas se pleignoit de moy à bon escient, mais je croy qu'il se jouë : - Et comment ? reprit Hylas, penseriez vous que je ne fusse en colere quand je vous oy dire que vous aurez encore de l'amour de reste pour moy, apres que vous aurez aimé ces bergeres, puis qu'il semble que vous me vueillez donner ce dequoy elles n'auront pas affaire, et seulement le reste des autres ? J'entends, ma maistresse, que ce seront elles qui auront ce reste apres moy, puis que toutes les raisons le veulent ainsi : - S'il n'y a que cela qui vous fasche, mon [206 recto sic 204 recto] serviteur, respondit Alexis en sousriant, nous y mettrons ordre, nous separerons mon amitié η en deux, une des parties sera pour aimer ces bergeres, et l'autre les bergers, et parmy les bergers vous serez le premier que j'aymeray. - Mais de ces deux parties, adjousta Hylas, laquelle sera la premiere et la plus grande ? - Il ne faut point douter, respondit Alexis, que ce ne soit celle qui doit estre employée pour les bergeres, et avec raison, parce que des bergers vous estes le seul que vous voulez que j'ayme, et des bergeres, il n'y en a point que je ne vueille aimer et servir : - Vrayement, dit alors Hylas, j'avouë que vous avez raison, et que j'ay eu tort de vous accuser d'ignorance, puis que vous en sçavez mesme plus que Sylvandre.
  Cependant qu'ils parloient ainsi, le reste de la compagnie s'entretenoit diversement dans la sale, et Philis qui avoit continuellement l'œil sur Astrée, voyant que Calydon s'approchoit d'elle, et sçachant assez combien ce luy estoit une pesante charge que

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celle de parler à luy en particulier, elle s'avança pour les interrompre : et laissa Sylvandre seul auprés de Diane : car de fortune Paris desirant de se conseiller avec Leonide, s'estoit retiré avec elle dans une chambre ; de sorte que Sylvandre avoit eu le loisir de s'approcher de ceste bergere : auprés de laquelle Philis avoit aussi tousjours demeuré, jusques à ce que Calydon l'en fit partir : Et parce qu'ils se faisoient continuellement la guerre ; - Je ne veux pas ma Maistresse, dit elle en s'en allant, que vous me jugiez si jalouse, que je ne vueille laisser [206 verso sic 204 verso] quelquefois ce berger seul aupres de vous : je suis si asseurée de ma bonne fortune, et de son peu de merite, que je ne le craindray jamais : Et pour vous monstrer que je dis vray, je vous laisse tous deux pour assister Astrée en ce grand combat que je vois luy estre preparé par cet ennemy qui l'approche : Et sans attendre leur response, s'alla joindre aux costez d'Astrée, qui jugeant bien à quelle occasion elle y venoit, la prit par une main, et passant l'autre bras sur le sien la tenoit la plus prés d'elle qu'elle pouvoit, pour donner subjet à Calydon de ne la point accoster : Mais ce jeune berger qui estoit veritablement touché de la beauté d'Astrée, ne se peut empescher de s'y en venir, et parce que la recherche qu'il luy faisoit estoit au sçeu de Phocion, qui l'avoit pour tres-agreable, et par l'avis de Thamire qui la luy avoit conseillée, il luy sembla qu'il n'importoit point de parler à la bergere en la presence de quelque autre ; qu'au contraire, peut-estre Philis luy ayderoit à luy declarer son affection, puis qu'elle devoit

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croire que c'estoit l'avantage de sa compagne. Phocion en ayant desja fait le mesme jugement, luy qui estoit tenu pour le plus sage Pasteur de son temps, et Oncle de la bergere : et qui depuis la mort de ses pere et mere, en avoit tousjours eu le mesme soing que si elle eust esté sa fille.
  S'approchant donc avec ceste asseurance de ceste belle bergere : - Ne seray-je point importun, luy dit-il, apres l'avoir salüée, si sans estre appellé, je viens estre le troisiesme de vostre conseil ? - Jamais Calydon, respondit Astrée, ne sçauroit [207 recto sic 205 recto] avoir ce nom η, en quelque lieu qu'il aille, et mesme venant vers des personnes qui l'estiment tant que nous faisons : - Je voudrois, respondit le berger, que ceste estime fust changée en Amour. - Quelquefois, adjousta la bergere, nous desirons des choses au dommage d'autruy, et qui ne nous sont point avantageuses : - Je croy, adjousta Calidon, ce que vous dites pouvoir avenir en toute autre occasion qu'en celle qui se presente : car que mon desir soit à vostre desavantage ; permettez moy de dire, belle bergere, que vous ne le devez point penser, puis que le sage Phocion le juge d'autre sorte. Phocion qui en prudence et en sagesse est tenu pour l'Oracle de tous les plus sages bergers de ceste contrée et qui m'a fait l'honneur de m'accorder la requeste que je luy en ay fait faire par Thamire. De dire aussi que ce que je souhaitte soit à mon dommage, tant s'en faut qu'il puisse estre ainsi, qu'au contraire, je n'auray jamais bien ny contentement que ce bon-heur ne m'arrive : - Je ne sçay, repliqua Astrée, avec un visage un peu plus rude,

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quelle peut estre la requeste dont vous parlez ? mais si fay bien que si c'est chose qui me touche, il n'y a personne, qui vous doive ny puisse promettre rien contre ma volonté, puis que mon pere et ma mere m'ont esté ostez : Et quant à ce que vous dites de Phocion, vous ne sçauriez me raconter tant de choses de sa prudence, que je n'en croye encores d'avantage : mais cela ne conclud pas, que nous fassions luy et moy un mesme jugement, et quoy que le sien puisse estre le meilleur : il y faudra bien du temps à m'y faire [207 verso sic 205 verso] consentir, et pour dire le vray, je croy que si ce sage Pasteur sçavoit les choses que j'ay dans l'ame, il laisseroit bien tost son opinion : Et c'est ce qui me fait vous supplier de vouloir changer la vostre, car si vous la continuez, outre que vous n'y avancerez rien, encore n'en retirerez vous que du mes contentement et pour vous et pour moy : - Les belles, reprit Calidon, sont comme les Dieux, elles veulent estre vaincuës par supplications : - Je ne sçay, dit-elle incontinent, quelles sont les belles, mais si fais bien que vos paroles, ny vos prieres envers moy, ne vous acquerront jamais chose qui vous soit agreable pour ce subjet. - Peut estre, adjousta-il, quand vous me verrez mourir devant vos yeux, vous n'aurez pas tant de cruauté, que la pitié ne puisse trouver place parmy tant de beautez : - Si vous continuez, respondit Astrée, vous me ferez croire que vous pensez encore parler à la belle Celidée : mais voyez vous Calidon, et vous et moy meritons mieux, car il n'est pas raisonnable que nous ayons le reste de quelque

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autre, et plustost que cela fut, je vous dis franchement que pour vous en divertir, je prendrois la resolution η de Celidée. Puis que la mort m'a osté ce que je desirois, je ne veux plus qu'elle puisse avoir cet avantage sur moy, et ne pensez pas que je n'estime et n'honore vostre merite autant que de berger de ceste contrée, et que je ne me recognoisse vostre obligée, en la recherche que vous faites de moy, et mesme avec l'intention que je sçay que vous avez : Mais ne vous persuadez pas aussi, que toutes ces considerations [208 recto sic 206 recto] me fassent jamais changer de volonté : Et tenez cecy pour un Arrest escrit des Dieux dans l'immuable Destin. PUIS QU'ASTREE A PERDU LA PREMIERE CHOSE QU'ELLE A AYMEE, ELLE N'A PLUS D'AMOUR QUE POUR TAUTATES, AU SERVICE DUQUEL, ELLE PASSERA LE RESTE DE SES JOURS, AINSI QU'ELLE LUY A PROMIS. Et vous souvenez, Calidon, que si vous ne croyez ceste prophetie, le temps vous la fera trouver si veritable, que vous vous repentirez d'avoir esté trop incredule.
  Cette response si resoluë qu'Astree fit, estonna de sorte le berger, qu'il demeura sans replique, et la bergere le voyant ainsi confus, se levant d'aupres de luy, laissa Philis en sa place, et s'en alla trouver Alexis, qui la voyant approcher et cognoissant à ses actions qu'elle estoit troublee, laissa Hylas, pour sçavoir d'elle ce qu'il y avoit de nouveau : - Madame, luy dit-elle avec un sousris meslé de desdain, vous diriez que je n'ay pas assez affaire à supporter mon fardeau, si ces Amans sans party ne me venoient encores surcharger

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de leurs importunitez. Je vous asseure que Calydon a fort bien sceu choisir son temps, c'est bien à cette heure que les discours d'amour me plaisent, je le conseille de continuer, s'il ne veut que perdre sa peine, il pense peut-estre parler à Celidée, ou que je ne sois icy que pour payer le temps qu'il a perdu en la servant : Et sur ce propos raconta à la Druyde tous les discours qu'il luy avoit tenus, et la responce qu'elle luy avoit faicte avec une si grande [208 verso sic 206 verso] passion, qu'Alexis cogneut bien que malaisément recevroit-elle jamais du mal de ce rival.
  Cependant Silvandre estoit auprés de Diane, elle assise, et luy à genoux, mais si plein de contentement de se voir pres d'elle sans y estre empesché de Paris ny de Philis, qu'il ne pouvoit assez remercier Amour d'une si grande faveur. - Ma belle Maistresse, luy dit-il, par où commenceray-je à vous remercier de la grace que vous me faictes de vous arrester icy, où la compagnie que vous y avez ne peut que vous estre importune, au lieu que vous pourriez passer beaucoup mieux ces heures avec les doux entretiens de ces gentils bergers, et de ces discrettes et belles bergeres : - Silvandre, luy respondit-elle, encores que je vueille bien que vous me soyez obligé, si est-ce que vous ne devez pas croire qu'en cecy je fasse pour vous tant que vous dites, puis que je m'asseure n'y avoir une seule de la trouppe qui ne voulut avoir changé avec moy ; et je vous jure, berger, que je ne les envie point toutes ensemble : - Si je pensois, reprit Silvandre, que vostre

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cœur consentist à ce que vostre langue profere, je me dirois le plus heureux berger de l'Univers. - S'il ne vous faut que cela, repliqua Diane, pour estre heureux, asseurez vous sur ma parole, que vous avez tout l'heur que vous sçauriez souhaiter. - Et quel tesmoignage en puis-je avoir ? dit Silvandre : - Vous estes personne de tant de jugement, respondit la bergere, que vous recognoistrez assez la verité quand il vous plaira de la rechercher : Outre [209 recto sic 207 recto] que si cela n'estoit pas vray, qu'est-ce qui me pourroit obliger de demeurer icy, puis que je pourrois trouver autant d'excuses que j'en voudrois pour aller ailleurs chercher l'entretien qui me seroit plus agreable que le vostre ? mais j'ay bien plus à craindre que Silvandre ne s'ennuye aupres de moy, n'y ayant rien qui le puisse arrester que sa seule civilité. - Ma belle maistresse, adjousta incontinent Silvandre, cét excez de courtoisie dont il vous plaist user envers moy à ce coup, m'offensc plus que vous ne sçauriez croire, puis que si vous avez cette opinion de moy, ou vous me tenez pour personne de peu de jugement, ou vous faictes un grand tort au vostre et à mon affection : car il faudroit bien que je fusse sans cognoissance, si je ne voyois les perfections de la belle Diane, puis que chacun les void, les advoüe et les admire : Seroit-il possible que Silvandre fust le seul entre les hommes qui demeurast aveugle pour ne voir point un Soleil si esclatant, ou le voyant, si je ne l'admirois ? Aussi faut-il que je confesse que veritablement je suis tellement esbloüy par une si grande lumiere, quand je suis

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aupres de vous, que je n'ay plus des yeux que pour voir, ny esprit que pour adorer ceste Diane en terre, que je tiens bien plus advantagee que celle qui est dans les cieux, η puis que celle-là y est surmontee par la beauté de son frere η, et celle-cy surpasse tout ce qui est en terre. - Silvandre, respondit la bergere en sousriant, je vous permets de dire tout ce que vous voudrez de moy, qui me recognois assez pour telle que je suis : mais qui ne veux point [209 verso sic 207 verso] trouver estrange que la feinte que vous avez entreprise vous fasse tenir ces discours : Mais à propos de vostre gageure η avec Phillis, jusques à quand ordonnez-vous, berger, que je sois vostre maistresse ? et quand voulez-vous que je change ce nom avec celuy de vostre Juge ? - Les discours que je vous tiens, respondit incontinent le berger, sont si veritables, qu'ils n'ont rien de commun avec cette gageure η et quant à ce nom de maistresse duquel vous parlez, croyez belle Diane, que vous pouvez prendre celuy de Juge quand il vous plaira : mais non pas vous despoüiller jamais de celuy de maistresse, que non pas la gageure η ny la feinte, mais vos perfections et mon affection vous ont si justement acquis sur mon ame. - Je vous ay desja dit, reprit la bergere, que je trouve bon que vous parliez de cette sorte, jusques à ce que cette feinte soit achevee : mais en fin quand voulez vous que nous sortions de cette affaire tous trois, car il me semble qu'il a tantost assez continué et que le terme η des trois Lunes est presque double ? - Quant à moy, dict Silvandre, je n'avanceray ny ne reculeray

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le temps qu'il vous plaira, estant tres asseuré, que quoy qui en arrive, je ne changeray point de condition. - Ne parlons jamais, dit Diane, de l'avenir, sinon avec doubte η, puis qu'il n'y a que les Dieux qui le puissent sçavoir ; Et dites moy Silvandre, voulez vous que nous employons cette apres-disnée à juger le different de vous et de Philis ? Il me semble que la commodité y est bonne, et l'assistance telle que nous la sçaurions desirer. Silvandre qui craignoit, [210 recto sic 208 recto] quelque mine qu'il fit, l'humeur de Diane, et qui sçavoit bien qu'il ne falloit plus esperer de vivre avec elle de cette sorte, quand cette feinte seroit ostée, demeura un peu surpris, et ne respondit pas si tost à la bergere, qu'elle ne cogneust bien la peine en laquelle il estoit, et cela ne faisoit que l'asseurer d'avantage de la verité de son affection. Et toutefois feignant comme de coustume, - Vous ne respondez point berger, dict-elle, voulez-vous que nous prenions cette commodité, ou bien que nous retardions jusques à demain, que nous serons dans nostre hameau ? Voyez comme je suis Juge traictable ; je m'en remets à vostre volonté : - Mon Juge, dict alors Silvandre en sousriant, avant que je vous responde, passons quelques articles entre nous, promettez moy que vostre jugement ne me sera point desavantageux, et que la chose du monde qui m'est la plus aggreable, ne me sera point deffenduë, et avant que de partir de ce lieu, je veux bien recevoir vostre jugement : - Mon jugement, dict froidement Diane, sera juste : Et quant à la deffence que vous craignez, si vous me faictes entendre dequoy vous

Signet[ 217 verso ] 1621 moderne

voulez parler, je vous y respondray. Silvandre alors prenant un visage plus posé : - Je ne suis jamais entré en doute, mon Juge, luy dit-il, que vous ne fussiez tres-juste : mais n'avez-vous pas ouy dire que la justice extreme est une extreme injustice ? Et parce que je vous vois desirer une explication sur ma seconde requeste, je suis d'opinion, ma maistresse, continua-t'il en sousriant, que nous remettions ceste affaire à [210 verso sic 208 verso] une autre fois, afin que j'aye un peu plus de temps pour mieux instruire mon Juge.
  A ce mot, ils furent interrompus par Adamas, qui convia Daphnide et le reste de la compagnie d'aller au promenoir, puis que la chaleur du jour estant abatuë, l'on auroit plus de plaisir dehors que dedans la maison : Et parce que la plus grande partie estoit bien aise de prendre un peu d'air, et que la beauté du lieu les y convioit, toute la trouppe s'y achemina, les uns chantant, et les autres discourans de ce qui leur estoit plus agreable.

 

Fin du cinquiesme livre.