Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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L'Astrée fonctionnelle, Quatrième partie.
basée sur L'Astrée de 1624
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SignetL'Astrée d'Honoré d'Urfé
Quatrième partie

Livre 3


Plusieurs moments forts :
1. Dorinde poursuivie et défendue (IV, 3, 376)
2. Laonice et Tircis surpris (IV, 3, 553)
3. Silvandre pardonné (IV, 3, p. 607)


attaque
L'Astrée. Édition Vaganay**, 1925, IV, 4.
Dorinde est à la porte de la cabane.
Périandre, Mérindor, Bellimarte et leurs compagnons s'opposent aux soldats de Gondebaud.
« Mais comme il advient presque toujours qu'en un combat les uns par leur mort achètent le prix de la victoire à leurs compagnons, aussi advint-il ... » (IV, 3, 376).



laonice_1
L'Astrée
IV. Édition Vaganay**, 1925, IV, 5.
Laonice a confié à Tircis ses mensonges. Diane et Phillis les entendent.
« À ce mot, s'en retournant au grand pas d'où il venait,
[Tircis] laissa Laonice si étonnée de ses reproches ... » (IV, 3, 553).


laonice_2
L'Astrée
IV. Édition Vaganay**, 1925, IV, 5.
Gravure signée Guélard.
Laonice a confié à Tircis ses mensonges. Diane et Phillis les entendent.
« Va, lui dit-il, quatrième Mégère » (IV, 3, 552}.


silvandre_pardon
L'Astrée
IV. Édition Vaganay**, 1925, IV, 6.
Sous les yeux de Diane, Astrée et Alexis, Phillis tend à Silvandre le bracelet de Diane :
« Tenez, Silvandre, continua-t-elle lui rendant le bracelet qu'elle lui avait ôté, je le vous rends »
(IV, 3, 607).


silvandre_bracelet
L'Astrée
IV. Édition Vaganay**, 1925, IV, 6.
Gravure signée Guélard.
Phillis rend à Silvandre le bracelet de Diane.
« Silvandre alors mettant un genou en terre, le reçut en le baisant plus de cent fois » (IV, 3, 607).

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24_d_365Dorinde voulait continuer le discours qu'elle avait commencé quand un grand bruit de personnes à cheval η l'en détourna. Ces belles bergères n'ayant pas accoutumé de

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voir en leurs hameaux semblables assemblées accoururent toutes par curiosité sur la porte, et avec elles, Dorinde, et les autres étrangères en firent de même. Elles virent donc passer le long du chemin qui touchait presque la porte de cette cabane douze ou quinze personnes assez bien montées, et qui étaient armées à la façon des Bourguignons, ayant un petit habillement de tête, et des manches de maille, avec une cotte d'armes en écaille, et un petit javelot à la main gauche. Ces gens marchaient en foule, et toutefois à leur tête était celui qui semblait les conduire, ce qui se pouvait juger, fût à la bonté de son cheval η, qui était beaucoup plus beau que ceux des autres,

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fût à la beauté de ses armes, qui étaient presque toutes dorées, et à un grand panache, qui le rendait remarquable entre tous ses compagnons. Cette troupe marchait assez vite, et cela était cause du bruit que les armes et les pieds des chevaux η faisaient. Car quant à eux, ils ne parlaient guère haut, quoiqu'ils tinssent bien quelques discours qui malaisément pouvaient être entendus. Lorsqu'ils passèrent près de cette cabane, ils jetèrent les yeux sur ces bergères qui s'étaient curieusement avancées sur la porte, et les voyant si belles, ils s'arrêtèrent un peu, ravis presque de voir de si beaux visages en ces lieux champêtres. Et comme ils portaient attentivement les yeux sur elles, tout à coup celui qui les commandait :

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- Ô Dieux ! s'écria-t-il, ne voilà pas Dorinde ! Elle qui s'ouït nommer, remarquant le visage de celui qui avait parlé, le reconnut incontinent pour l'avoir vu fort souvent près du Roi Gondebaud. Et cela fut cause que, craignant quelque violence, elle se retira dans la cabane pour essayer de s'y cacher. Mais lui assuré encore davantage par cette action que c'était Dorinde, se jette incontinent en terre, et cinq ou six de ses compagnons avec lui, et entrant assez indiscrètement parmi ces filles, vinrent où Dorinde s'était retirée, qui, toute tremblante de peur, se cachait le visage avec les mains, et était devenue pâle comme la mort. Céladon, vêtu en fille Druide, eût bien voulu alors avoir des armes pour essayer de

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repousser l'injure que ces étrangers semblaient de vouloir faire à cette belle fille. Et ne pouvant toutefois supporter qu'en sa présence quelque outrage lui fût fait, car encore que berger il ne pouvait démentir sa naissance η, il usa premièrement de remontrances et de prières. Et voyant qu'il n'était point écouté, et qu'au contraire ils s'efforçaient d'emmener cette fille toute éplorée hors de la cabane, il ne se put empêcher de joindre la force à la parole, et sortant des termes de fille, résister en homme à cette violence. Le Capitaine et ses solduriers se fussent bien défaits aisément de lui s'ils eussent cru que c'eût été un homme. Mais le croyant une fille Druide, le respect du sexe et l'honneur et la révérence qu'ils portaient à son habit, les faisait η aller

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avec plus de considération. Toutes ces autres filles qui virent l'effort de cette Druide, à son exemple essayaient de sauver Dorinde. Et il n'y a point de doute que cette faible défense les eût longuement entretenus, n'eût été qu'enfin le Capitaine, se mettant en colère, fit signe que sans considération de ces filles, ils usassent de force, et qu'ils emportassent Dorinde. Par fortune alors Céladon tenait par les bras cet homme, et avec tant de force qu'il ne se pouvait défaire de ses mains, et Astrée et Diane, étaient aux deux côtés de Dorinde, et la retenaient par les bras. Mais les solduriers qui avaient eu le signe de leur chef, poussant et l'une et l'autre assez rudement, contraignirent ces bergères de la lâcher, et avec tant de violence qu'Astrée tomba.

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Au cri qu'elle fît, la feinte Druide tourna la tête, et, la voyant tant indignement traitée, elle devint furieuse comme un Lion η outragé, et lâchant celui qu'elle tenait, courut à l'insolent qui lui avait fait un si grand outrage qu'elle jugea être celui qui emportait Dorinde, hors de la cabane, auquel elle donna un si grand coup de poing sur le visage que, tout étourdi, elle le contraignit de lâcher Dorinde, qui était déjà hors de la porte. Et après avoir chancelé deux où trois pas, il alla tomber entre les jambes des chevaux η de ses compagnons, qui le foulèrent de sorte aux pieds sans le vouloir faire que depuis il ne fit pas grand effort contre ces belles filles. Le Capitaine cependant n'étant plus entre les mains de cette Druide, qui s'en était revenue

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pour relever Astrée, et voyant qu'on avait mis Dorinde hors de ce lieu, en sortit aussi pour la faire enlever ainsi qu'avait été son dessein. Mais lorsqu'il fut dehors, il vit que ses compagnons qui étaient à pied couraient parmi les champs après elle, qui semblait avoir des ailes aux pieds, tant la peur lui donnait de vitesse. Au commencement il en riait, car il ne croyait pas qu'enfin elle ne fût prise, mais cependant qu'il regardait cette nouvelle chasse, telle pouvait-on dire la fuite de Dorinde et la poursuite de ces gens, ils virent paraître six Chevaliers qui, bien armés et bien montés, venaient par le même chemin qu'ils avaient fait. Au commencement, ils allaient d'un train tel qu'on a accoutumé de marcher quand on veut faire voyage η, mais quand ils

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virent tant de personnes courre après une fille, ils s'avancèrent tous ensemble au galop pour s'opposer à l'outrage qu'ils jugeaient bien qu'on lui voulait faire. Ils ne purent toutefois y arriver si tôt que déjà Dorinde ne fût prise, et parce qu'elle ne pouvait se défendre d'autre façon, ils virent qu'elle se jeta à genoux, leur tendit les mains, et se mit aux prières et aux supplications. Ces solduriers au contraire, sans compassion, la prirent, et la voulaient emmener, lorsque ces Chevaliers y arrivèrent, qui, émus de pitié, sans toutefois connaître encore Dorinde, s'opposèrent à cette violence. Mais tout à coup l'un d'entre eux, jetant les yeux sur elle, et la reconnaissant : - Ah ! canaille (dit-il) et indignes de porter les armes, puisque vous les employez

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si mal ! Cessez d'outrager celle que chacun doit servir et honorer, ou autrement, continua-t-il mettant la main à l'épée, je vous châtierai comme vous méritez. - Seigneur Chevalier, répondit l'un d'entre eux, le Roi Gondebaud nous a commandé de faire ce que nous faisons, et personne ne se doit, ni se peut opposer à sa volonté. Et à ce mot, sans se soucier de la menace du Chevalier, le voyant peu accompagné et que son Capitaine et ses compagnons venaient à son secours, il continua son chemin. De quoi le Chevalier fut tant outré de colère qu'il lui donna un si grand coup sur l'épaule que la chemise de maille ne put empêcher qu'il n'entrât bien avant dans la chair. Et en même temps, le voyant un peu séparé de Dorinde, le heurta

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de telle sorte avec le Cheval η qu'il l'envoya tomber à quatre ou cinq pas de là. Cependant les autres Chevaliers s'avancèrent contre le Capitaine et sa troupe qui sans leur dire mot les attaquèrent furieusement. Il est vrai que ceux-ci étant mieux montés et mieux armés, et Chevaliers au reste de plus de courage quoiqu'ils fussent beaucoup moins en nombre, ne laissèrent de les traiter de sorte que le combat ne dura pas un quart d'heure η, d'autant que le chef ayant été tué, les autres bientôt après se mirent en route, et s'enfuirent. qui ça qui là, à la plus vite course de leurs chevaux η. Il est bien vrai que ce qui fut cause d'une si prompte victoire fut qu'une partie des premiers étaient à pied, et n'avaient pu reprendre leurs chevaux η qui s'étaient

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égarés par les champs. Mais comme il advient presque toujours qu'en un combat les uns par leur mort achètent le prix de la victoire à leurs compagnons, aussi advint-il que de ces six Chevaliers, il y en eût deux de tués et un tellement blessé qu'à peine se pouvait-il tenir à Cheval.
  Dorinde qui avait vu ce secours tant inespéré, encore qu'il lui semblât bien de reconnaître la voix η de celui qu'elle avait ouï parler, mais n'en étant bien assurée à cause que le heaume l'en empêchait un peu, se retira vers ses compagnes toute tremblante, un peu moins épouvantée toutefois qu'elle n'était quand elle se vit saisir avec tant de violence. Mais quand on lui raconta la fin du combat, car elle s'était retirée dans le

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fond de la cabane, et que peu après on lui dit que l'on apportait l'un de ces Chevaliers qui l'avaient défendue grandement blessé, elle sortit toute éplorée pour le recevoir et le secourir en tout ce qui lui serait possible. Et parce que ses trois compagnons lui avaient d'abord ôté le heaume pour lui donner de l'air, aussitôt qu'elle jeta l'œil dessus elle reconnut que c'était Bellimarte ; de quoi elle fut tellement surprise qu'elle ne savait si ce qu'elle voyait n'était point un songe. Mais cependant les trois Chevaliers le posèrent sur un lit, et en même temps ôtant tous leurs habillements de tête, il y en eut deux qui se vinrent jeter à genoux devant elle, et lui prenant chacun une main, les lui baisèrent

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en signe d'obéissance plusieurs fois, sans qu'elle leur dît une seule parole tant elle était surprise de les voir, car l'un d'eux était Mérindor et l'autre Périandre. - Ô Dieux ! s'écria-t-elle enfin quand elle put parler, ô Dieux, est-il possible qu'il faille que je sois tant obligée aux trois hommes qui me font haïr tous les hommes ! Mérindor alors prenant la parole : - Ne veuillez pas, ô Dorinde, lui dit-il, par vos défaveurs ordinaires amoindrir le contentement que le Ciel nous a donné de vous avoir si à propos rendu témoignage que nous vous aimons plus que vous ne le voulez pas être de nous ! - Et puis, continua Périandre, que le Ciel nous a élus pour vous rendre ce petit service, soyez contente de croire qu'il ne pouvait

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point faire élection d'autres qui vous eussent voué tant d'affection que nous, et comme tels recevez de bon cœur la volonté que nous avons eu de mettre notre vie pour repousser la violence que l'on vous a voulu faire. - Quant à moi, interrompit Bellimarte, tournant lentement la tête vers elle, je proteste que je m'en vais le plus content du monde attendre l'autre vie η, puisque je perds celle-ci pour votre service. Et si vous voulez que je tienne cette mort plus chère que je n'ai jamais estimé la vie, belle Dorinde, dites seulement, va en paix, Bellimarte.
  Dorinde n'avait point encore ouvert la bouche pour leur répondre, lorsque, tournant les yeux sur Bellimarte et lui voyant le visage terni d'une pâleur mortelle,

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et les yeux tout changés, elle embrassa tout à coup Mérindor et Périandre. Et n'ayant le loisir de parler à eux, courut vers Bellimarte qui donna signe de tant de contentement que chacun le remarqua au changement de ses yeux et de son visage. Mais lorsqu'elle lui prit la main et qu'elle lui dit : - Si le Ciel a destiné tes jours pour être finis en ce secours que ta valeur m'a donné, sois certain, Bellimarte, que je n'en perdrai jamais la mémoire. Et si les Dieux, comme je les en supplie, te la veulent prolonger pour mon contentement, sois assuré que je ne serai jamais ingrate envers Bellimarte. - Madame, s'efforça-t-il alors de lui dire, c'est peu de chose de vous donner une vie qui me doit être rendue, mais vous devez faire plus

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d'état de cette âme que je vous donne, puisque je ne la veux jamais ravoir ni retirer des mains de la belle Dorinde. À ce mot, il voulut lui baiser la main, mais il n'en eut pas la force. Car en même temps il devint froid et pâle, et le sang lui venant à défaillir, il demeura mort entre les bras du Chevalier qui le tenait sur le lit, et qui, les larmes aux yeux, faisait pitié à tous ceux qui le regardaient.
  Cette dernière action de Bellimarte attendrit de telle sorte le cœur de Dorinde, qu'oubliant la faute qu'il avait autrefois commise pour elle, et renouvelant la mémoire de l'affection que par tant de recherches il lui avait témoignée, elle ne put s'empêcher d'accompagner son trépas de pleurs d'amitié η et de compassion,

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office qu'elle lui rendit fort longuement, et eût continué encore davantage si ses compagnes émues de pitié ne l'eussent ôtée par force d'auprès de son corps. Se voyant donc contrainte de le laisser : - Or Adieu, lui dit-elle, Bellimarte. Et si véritablement tu avais mis ton bonheur à être aimé de moi, va-t'en content dans les Champs-Élysées, et sois certain que tu es plus heureux en ta mort que tu ne le fus jamais en ta vie. Ces paroles furent accompagnées de larmes pour témoigner qu'elles étaient véritables, et qu'il avait mieux acquis son amitié en mourant qu'il ne l'eût jamais obtenue en toute sa vie.
  Durant toutes ces choses, une grande partie des bergers des hameaux voisins étaient accourus,

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les uns avec des épieux et telles armes de chasse, les autres avec des arcs et des flèches, comme ils avaient accoutumé quand on faisait des assemblées générales η dans la forêt d'Isoure ou ailleurs ; de sorte qu'en peu de temps la troupe se trouva grande autour de cette petite cabane. Mais l'étonnement de tous ne fut pas moindre, quand ils entendirent la violence que les premiers avaient voulu faire à cette belle étrangère, et le secours que les derniers lui avaient donné tant à propos, et plus encore, quand ils virent les marques que ceux-ci avaient laissées de leur courage et valeur. Et parce que Périandre et Mérindor virent Dorinde entre les mains de la Druide et des bergères, ils pensèrent qu'ils devaient

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lui donner le loisir de sécher ses larmes, et rendre cependant à leurs compagnons morts les derniers devoirs auxquels leur sont obligés ceux qui les survivent. Et cela d'autant plus que Périandre y avait perdu un germain, et Mérindor un frère, qu'ils avaient toujours grandement aimés. Laissant donc le Chevalier qui n'avait jamais abandonné Bellimarte auprès de son corps, ils sortirent hors de la cabane accompagnés de plusieurs bergers. Et s'en allant parmi les morts chercher leurs parents, ils les trouvèrent tous deux assez près l'un de l'autre, l'un percé d'un javelot, qui étant glissé par-dessous la cotte de maille et ne trouvant point de résistance était entré de bas en haut jusques au cœur, l'autre, et qui était le frère

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de Mérindor, se trouva engagé sous son cheval mort η, et avait le coup sous le bras droit où la maille trop faible avait été percée, et le fer lui sortait de l'autre côté de l'épaule. Mais ce qui était à noter pour connaître leur valeur, c'était qu'autour d'eux on voyait quatre des ennemis morts, et eux ayant encore l'épée serrée dans la main avec des visages qui, bien que morts, semblaient toutefois de menacer.
  Les plaintes et les regrets de Mérindor et de Périandre furent à la vérité très grands, et l'eussent été encore davantage, si quelques Druides η, accompagnés de quantité d'Eubages et de Vacies, ne fussent en même temps survenus en ce lieu, y étant accourus au bruit de ce tumulte pour l'apaiser par

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leur autorité, comme en semblables occasions ils avaient accoutumé de faire. Ceux-ci donc ayant appris la juste et généreuse défense qu'ils avaient faite de cette étrangère, après les en avoir grandement loués et remerciés au nom de toute la contrée, essayèrent avec toute sorte de raison de les consoler. Et parce qu'ils étaient abouchés sur leurs parents morts, et que la douleur leur η empêchait d'ouïr ou pour le moins d'entendre les sages raisons de ces Sacrificateurs, ils les prièrent de permettre que, selon leur coutume, ils rendisssent à ces généreux Chevaliers le pitoyable office que l'on devait à leur valeur. Ce fut bien à toute force qu'ils le permirent, et non pas sans les embrasser et baiser diverses fois, en leur disant le dernier adieu.

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  Déjà une partie des Druides η ayant été avertis qu'il y avait encore un de leurs compagnons mort dans la cabane prochaine l'étaient allés quérir, et l'avaient apporté près de ceux-ci, qui tous trois ensemble furent dépouillés et lavés η dans la rivière de Lignon. Et cependant les Druides η firent avec diligence relever sur le lieu même du combat trois tombeaux de gazon, et revêtus des plus commodes et plus proches pierres qu'ils trouvèrent. Et parce que quelques bergers avaient déjà recueilli les corps de ceux qui avaient voulu faire cette violence à l'étrangère et qui étaient demeurés morts sur la place, les Druides η ordonnèrent que pour pompe funèbre de ces trois vaillants Chevaliers, quand on les porterait sur

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les épaules pour les enterrer, on traînerait les autres sur des claies après eux, comme en triomphe. Et qu'après que les Chevaliers auraient été mis honorablement dans leurs tombeaux, ceux-ci seraient brûlés comme pour victimes aux Dieux infernaux et à leurs Mânes. Cette cérémonie η fut faite avec tant d'ordre et avec tant d'honneur que Mérindor, Périandre, et le Chevalier, ami de Bellimarte, eurent occasion d'adoucir leur deuil en quelque sorte.
  Dorinde durant toute cette cérémonie n'était bougée de la cabane pour la peur qu'elle avait eue, et laquelle elle ne pouvait encore se bien ravoir, et les Bergères Astrée, Diane et Phillis, et la déguisée Druide lui tinrent compagnie avec Florice, Circène,

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et Palinice, qui toutes ne pouvaient assez s'étonner de cet accident tant inaccoutumé en cette contrée. Et lorsque Périandre et Mérindor revenaient avec les Druides η pour lui raconter comme ils avaient achevé le pitoyable office à leurs parents, ils virent venir un berger qui, à ce qu'il montrait, semblait d'avoir beaucoup de hâte. Lorsqu'il fut un peu plus près, il fut reconnu pour Hylas, mais Périandre n'en ouït pas plutôt le nom qu'il ne s'écriât : - Ô Dieux, dit-il η, est-ce point Hylas, qui est de l'Île de Camargue, l'un des hommes du monde qui est de la plus agréable humeur ? - C'est celui-là même, répondit le plus vieux Druide η, et il y a quelques Lunes qu'il arriva en cette contrée de laquelle il a trouvé le séjour si plaisant que je ne

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crois pas qu'il en parte jamais. Périandre alors se tournant à Mérindor : - Mon frère, lui dit-il, allez nous attendre auprès de Dorinde, et lui dites, si elle vous demande de mes nouvelles, que vous m'avez laissé auprès de Hylas, je m'assure qu'elle en recevra un plaisir extrême. Car quant à moi, il faut que je l'aille embrasser comme l'un de mes meilleurs amis. Et à ce mot, il s'avança au grand pas vers Hylas, qui le voyant venir ne le connut point, tant à cause des armes qui le déguisaient que pour ne penser pas de trouver en ce lieu l'une des personnes qu'il aimait le mieux. De sorte que Périandre lui tendit les bras, l'embrassa et le baisa à la joue, sans qu'il sût que ces caresses venaient de Périandre. Mais lorsqu'il lui dit : - Est-il possible, Hylas,

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que pour être devenu berger de Forez, vous ayez entièrement oublié vos bons amis ? La voix η lui fît reconnaître le visage qu'il avait méconnu, et cela fut cause que, transporté de trop de contentement, il lui sauta au col, car il s'était un peu reculé pour le mieux voir, et lui fit tant de caresses qu'il semblait être hors de lui-même. Enfin Périandre lui dit : - Or voyez, Hylas, si je n'ai pas bien raison de me douloir de votre méconnaissance, puisque non seulement vous m'avez oublié absent, mais encore, quand vous me voyez, vous ne savez qui je suis ! Et toutefois je ne me suis pas contenté de vous venir chercher, mais pour vous témoigner combien véritablement je vous aime, j'y suis venu accompagné de la personne du monde que

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vous aimez le plus. - Périandre, lui répondit Hylas, distinguez de quelle sorte de personnes vous voulez parler, est-ce d'homme ou de femme ? Car si c'est d'homme, vous ne me pouviez faire un plus grand plaisir que de vous accompagner de vous-même, n'y en ayant point que j'aime davantage que Périandre. Et si c'est de femme, il faut, si c'est celle-là que j'aime le mieux, que vous ayez trouvé Stelle non pas trop loin d'ici ; car c'est elle à qui je me suis donné. - Et quoi, reprit Périandre, vous ne vous souvenez plus de la belle Dorinde ? - De Dorinde ? répliqua incontinent Hylas, je vois bien, mon ami, que vous avez oublié la coutume de Hylas ! Il faut que vous sachiez que son nom est à peine demeuré dans ma mémoire. Depuis ce temps-là j'ai vu tant

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de Criséides tant de Madonthes, tant de Laonices, tant de Phillis, tant d'Alexis, et surtout une certaine Stelle, que mes yeux éblouis η à la lumière de tant de nouvelles clartés ne peuvent voir ces obscurités de votre ville de Lyon. - Je vois bien, dit alors Périandre en souriant, que vous êtes aussi bien Hylas sur les rives de Lignon que dessus celles de l'Arar. - Il est vrai, dit Hylas, mais toutefois si Dorinde est ici, je serai bien aise de la voir pour juger seulement si j'ai eu autrefois le goût dépravé où non. - Si vous la voulez voir, ajouta Périandre, il faut entrer dans cette cabane, où vous la trouverez encore toute effrayée de l'accident qui lui est arrivé. - Et quel est-il ? répondit Hylas. - C'est, reprit Périandre, que sans Bellimarte, Mérindor et moi, quelques solduriers et

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Ambactes du Roi Gondebaud la voulaient enlever. Mais nous nous y sommes trouvés si à propos que nous leur avons fait quitter une si belle prise. Il est vrai que le pauvre Bellimarte y est mort, et le frère de Mérindor, et j'y ai perdu un germain. - Comment, reprit Hylas, c'est donc vous qui avez si mal traité ces gens du Roi Gondebaud ? Je vous supplie, si cela est, menez-moi vers Dorinde, car il est nécessaire que je l'avertisse de quelque chose que j'ai apprise, et pour laquelle vous voyez que je venais si vite en ce lieu.
  Ils étaient alors tout contre la cabane, de sorte qu'à se mot Hylas y entra, qui voyant toutes ces bergères autour de l'étrangère, jugea bien que ce devait être Dorinde. Mais feignant de ne la connaître pas : - Où est, dit-il, cette nouvelle

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bergère de Lignon, qui à son abord vient souiller la pureté de nos rivages avec ces sacrifices sanglants ? Dorinde alors reconnaissant Hylas, se leva pour le saluer, bien aise de l'avoir rencontré en ce lieu où il lui semblait d'avoir bien affaire de toute sorte d'assistance. Et en l'abordant elle lui dit : - Est-il possible, Hylas, que mon visage soit si changé que cet habit ait le pouvoir de faire méconnaître à vos yeux celle qu'autrefois votre cœur connaissait si fort η ? - Je crois bien, répondit Hylas, que si mon cœur était ici il nous pourrait dire des nouvelles de ce que vous nous demandez ; mais n'y étant point, je ne crois pas qu'il y ait personne qui vous puisse bien répondre. - Comment, ajouta Dorinde, votre cœur n'est pas ici ? et qui est le larron qui le vous a dérobé ?

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- Des larrons, répliqua-t-il, je m'en sais bien garder, mais mon malheur et ma mauvaise influence m'ont soumis à de certaines larronnesses contre lesquelles il m'est impossible de me défendre ! Et que pis est, qu'elles sont d'une humeur que la première chose de laquelle elles se saisissent, c'est le cœur, de sorte que peu souvent puis-je demeurer avec ce meuble η-là en ma maison. - Je crois, reprit froidement Dorinde, que s'il était vrai qu'en effet ces larronnesses vous le dérobassent, il y aurait longtemps que les dernières venues n'en trouveraient plus en vous. - Vous vous trompez, interrompit Florice, car celles qui le dérobent, trouvant que c'est un si mauvais meuble η, le lui rendent incontinent. Voilà pourquoi il y en a toujours pour les

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dernières venues. - Vous vous trompez vous-même, ajouta Hylas. Et vous eussiez beaucoup mieux pensé si vous eussiez dit que d'autant qu'il est impossible que deux cœurs puissent demeurer ensemble sans que le plus fort ne chasse bien tôt le plus faible, celles qui dérobent mon cœur sont contraintes de laisser venir le leur vers moi, qui enfin devient le mien même, et depuis n'en bouge plus jusqu'à ce que quelque autre larronnesse me le vienne dérober pour me donner le sien propre ! Et c'est pourquoi, Dorinde, si vous avez affaire de votre cœur que vous m'envoyâtes quand vous prîtes le mien, demandez-le à Florice, et vous, Florice, demandez le vôtre à Criséide quand vous la verrez, et que Criséide demande le sien à Madonthe,

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et Madonthe, si elle veut ravoir celui que j'eus d'elle, qu'elle le cherche en Laonice, et qui aura affaire de celui de Laonice le trouvera en cette Phillis, mais vous, Phillis, si vous voulez le vôtre pour le donner à quelque berger, dites à cette belle Druide qu'elle vous le rende, car quant au sien que j'avais, il est maintenant en la possession de Stelle qui par un échange bienheureux m'a donné le sien avec tant de courtoisie et de bonne grâce que je le garderai tant qu'il nous plaira. - Mais, Dorinde, interrompit Périandre, nous parlerons de ces cœurs une autre fois que nous aurons plus de loisir. Cependant Hylas vous vient avertir que vous n'êtes pas assurée en ce lieu, c'est pourquoi il me semble qu'il serait à propos d'y pourvoir de bonne heure. - Vous avez

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bien fait, dit alors Hylas, de m'en faire souvenir, cette nouvelle bergère m'ayant représenté je ne sais quoi η du temps passé, qui me faisait oublier le présent ! Je vous dirai donc qu'étant un peu loin d'ici couché dans un buisson où j'attendais la bergère que j'aime qui devait mener ses troupeaux η en ce lieu-là, j'ai vu quatre hommes à cheval qui s'en venaient en grand désordre, et fort effrayés. Et de fortune l'un d'eux avait un coup d'épée sur une main, qui lui faisait perdre beaucoup de sang, ce qui les a contraints de mettre pied à terre, tout auprès du lieu où j'étais, en ayant laissé un d'eux qui prenait garde si personne les suivait, l'autre tenait les chevaux, et le troisième rompant quelque mouchoir, et prenant un peu de boue et de

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terre grasse, l'a mis sur la blessure pour étancher le sang η. Et cependant j'ai ouï que l'un d'eux disait que s'ils allaient un peu vite, ils rencontreraient encore leurs compagnons auprès de Poncins, où ils s'étaient séparés, avec lesquels ils pourraient revenir faire leur vengeance et emmener cette fille que le Roi Gondebaud a tant d'envie de ravoir. Aussitôt qu'ils ont été partis, je m'en suis venu sur le même chemin d'où je les avais vus venir, le long duquel j'ai rencontré quelques bergers qui m'ont raconté une partie de ce qui est arrivé en ce lieu où je suis venu exprès pour vous dire que si vous avez volonté de ne tomber plus entre leurs mains, vous devez vous ôter d'ici. - Ô Dieux ! s'écria Dorinde, les yeux pleins de larmes, est-il possible que

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même en ces lieux champêtres la fortune ne me veuille laisser en repos. Périandre alors prenant la parole : - Madame, lui dit-il, quand nous sommes partis de Lyon, nous avons bien été avertis que vous étiez suivie de plusieurs des Gardes du Roi Gondebaud. C'est pourquoi, si vous croyez mon avis, vous vous mettrez en lieu où il ne vous puisse point être fait de force. Il est bien certain que tant que Mérindor, ce Chevalier, et moi vivrons, nous vous défendrons contre tout l'Univers. Mais nous ne sommes que trois, et le grand nombre de ceux qui vous cherchent pourrait bien nous ôter la vie, et vous faire après quelque outrage, qui serait un plus grand mal que celui de notre perte, que l'on ne devrait regretter que pour vous

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avoir été utile. Lycidas alors qui y était survenu à ce bruit un peu avant qu'Hylas arrivât : - Madame, dit-il, nous vous offrons tous de vous servir contre qui que ce soit qui veuille vous faire outrage. Mais je ne laisserai de vous dire que, pour éviter un plus grand malheur, il serait bon que vous fussiez conduite dans la grande ville de Marcilly, où celles de votre mérite sont honorées et respectées de chacun. Même la grande Nymphe Amasis et Galathée, vous y caresseront selon leur coutume, et sans doute vous défendront contre toute sorte de violence. Chacun approuva grandement cet avis. Et parce que Dorinde faisait difficulté de se mettre entre les mains de ces Chevaliers toute seule, Florice, Palinice, Circène et Célidée s'offrirent

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de l'y accompagner, pourvu que quelques bergers vinssent avec elles pour ne revenir point seules le lendemain η. Hylas, Lycidas, Thamire et Calidon, et Corilas, s'y présentèrent fort librement. Et cela fut cause que, sans perdre davantage de temps après que ces étrangers eurent dit adieu à Alexis, Diane, Astrée et Phillis et aux autres bergères qui s'y trouvèrent, ils se mirent tous en chemin. Les trois Chevaliers, montés et armés comme ils étaient venus, demeuraient un peu éloignés de la troupe, en état de les défendre si l'on les fût venu attaquer, et les autres bergers aidant à marcher aux quatre bergères, et Thamire à sa chère Célidée.
  En même temps toute la compagnie se sépara, et Astrée, Diane

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et Phillis prirent le chemin de la demeure de Phocion pour y accompagner Alexis parce qu'il commençait à se faire tard η, et par les chemins, ne pouvaient assez admirer l'accident qui était arrivé à cette étrangère. - Je vous assure, dit Astrée, que je crois que Dorinde est moins obligée à ceux qui l'aiment, que non pas à ceux qui lui veulent mal ! - Et pourquoi ? dit Phillis. - Parce, répondit-elle, que ceux qui lui veulent mal ne la trompent point, et tous les autres la trahissent. - Et quoi, ma sœur, reprit Diane, pensez-vous qu'entre tous les hommes il y en ait d'autres que de trompeurs η ? Ô Dieux, que vous êtes abusée si vous le croyez, car soyez certaine que jamais la tromperie ne finira dans l'Univers tant qu'il y aura un homme. Alexis qui,

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encore que revêtue en fille, ne pouvait se dépouiller du personnage d'homme que la nature lui avait donné : - Mais est-il possible, discrète et belle bergère, dit-elle, que vous croyiez ce que vous dites ? - Mais est-il possible, Madame, répondit Diane, que vous ayez vécu jusqu'en l'âge où vous êtes sans l'avoir reconnu ? - Il ne faut pas trouver étrange, ajouta Alexis, qu'encore que les hommes soient tels que vous les dites, je ne l'aie pas reconnu, puisque la nourriture que l'on m'a donnée parmi les filles Druides est tant retirée de la conversation des hommes qu'à peine les connais-je que par le nom. Mais je ne me puis imaginer que le grand Tautatès, qui est si bon, ait voulu donner à notre sexe un si mauvais compagnon que

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vous le figurez. - Que voulez-vous que je vous réponde sur cela, dit-elle, sinon que ce sont des secrets qu'il s'est réservés à lui seul ? Et s'il m'est permis de dire ce que j'en pense, je crois que c'est pour nous faire exercer la vertu de patience. - Ah ma sœur ! dit Astrée, je ne vous avouerai jamais cette opinion, et je ne pense pas qu'il y en ait guère qui la signent avec vous. - Vous avez raison, répliqua-t-elle, Astrée ! Car, dites la vérité, comment avez-vous été satisfaite de Céladon ? Vous voulez bien que je le nomme, encore que cette belle Dame nous écoute, continua-t-elle montrant Alexis, puisqu'elle veut que nous ne lui cachions rien. - Quant à moi, reprit Astrée, je n'ai point de sujet de l' ηêtre mal de celui que vous nommez, sinon tout ainsi que vous en η

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avez eu pour Filandre. - Or en ceci, dit Diane, j'avoue que je n'en ai point eu de Filandre. Mais je ne sais, s'il eût vécu plus longuement, ce qui en eût été, car en effet il était homme. Alexis, oyant nommer Céladon, changea de couleur. Et n'osant presque tourner les yeux sur Astrée, elle les tenait contre terre, mais quand elle ouït qu'elle disait qu'elle n'avait non plus de sujet de mauvaise satisfaction de Céladon que Diane en avait eu de Filandre, elle eût bien désiré que Diane eût dit quelle était celle η que Filandre lui avait donnée, afin d'apprendre par là de quoi sa bergère se plaignait d'elle. Et voyant que Diane n'en parlait point, elle reprit la parole : - Mais, discrète bergère, lui dit-elle, puisque vous voulez en user si franchement avec

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moi, obligez-moi de me dire quelle mauvaise satisfaction vous avez eue de ce berger duquel l'on vous parle. - Madame, répondit-elle, le discours en serait trop long, et assez fâcheux pour vous à l'ouïr, et pour moi à le raconter. - Vous pouvez, répliqua Céladon, le dire en si peu de mots que ni vous, ni moi, n'en saurions recevoir beaucoup d'ennui. Phillis alors prenant la parole pour elle : - Madame, dit-elle, exemptez-la de cette corvée qui ne lui serait pas si peu fâcheuse que vous l'estimez. Et pour satisfaire à votre curiosité, je vous dirai pour elle que la mauvaise satisfaction que Diane a eue de ce berger n'a été que le malheur et la mauvaise fortune de Filandre. Et que cela vous suffise, vous assurant que cette plaie est si

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sensible qu'elle ne se peut toucher avec une main si délicate qu'elle ne lui fasse beaucoup de mal ! Mais, ma sœur, continua-t-elle, s'adressant à Diane, que diriez-vous contre Lycidas ? - Je dirais, répondit-elle, qu'il n'est encore ni mort ni marié, et que peut-être, avant que cela soit, il arrivera des choses qui vous donneront occasion de le mettre au rang des autres hommes. - Ô ma sœur, quel outrage vous ai-je fait, s'écria Phillis, pour me prédire tant de déplaisir, et où il y a si peu d'apparence η ! Je vois bien que les Mires ont raison de dire que la bouche qui est amère η rend de mauvais goût toutes les viandes. - Ma sœur, ma sœur η, reprit Diane, je sais bien que vous voulez dire qu'il y a peu d'apparence de faire ce jugement,

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mais souvenez-vous qu'il est homme, c'est-à-dire trompeur, et que quand Mérindor trompa Dorinde, il n'y avait pas grande apparence qu'il le dût faire, et toutefois il le fit. Ne savez-vous que les tromperies ne sont pas tromperies, sinon en tant qu'elles déçoivent ceux à qui elles se font. Et c'est pourquoi il faut qu'elles soient toutes faites en sorte qu'auparavant il n'y ait point d'apparence qu'elles dussent arriver ainsi. - Quant à moi, dit Astrée, qui n'ai plus d'intérêt en ces choses desquelles vous parlez, j'en dois être mieux crue que pas une de vous : oyez quelle est mon opinion. Je crois que les hommes ne sont pas si trompeurs que plusieurs les croient, ni si fidèles que plusieurs en ont opinion. - Et qu'est-ce, mon serviteur,

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lui dit Alexis, que voulez dire par cet énigme ? - J'entends, ma maîtresse, dit Astrée, qu'il y a des hommes trompeurs, et des autres η qui ne le sont pas, et que tous ne doivent pas être mesurés à une même aune η. Et de plus, que la vertu ni le vice des uns ne doit pas être à l'honneur ni au déshonneur des autres. Et qu'à cette occasion, celles qui ont quelque sujet de se plaindre de l'infidélité des hommes ne doivent pas dire absolument qu'ils sont tous des trompeurs, ni celles aussi qui ont eu quelque assurance de la fidélité de quelque particulier, penser qu'il soit impossible qu'un homme soit infidèle ; car et l'un et l'autre se pourrait bien abuser.
  Leurs discours eussent duré plus longuement n'eût été que passant

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assez près d'un buisson, ils ouïrent la voix η d'un berger qu'ils reconnurent bien tôt pour être Silvandre. Et parce qu'il parlait assez haut, ils ne s'en approchèrent guère davantage qu'ils n'ouïssent qu'il disait ces vers :


SONNET,
qu'il n'a point changé.

24_q_318.jpgQUe j'aime autre que vous, ni que jamais mon cœur
Ait souffert que les yeux de quelque autre bergère,
L'aient pu réchauffer d'une flamme étrangère,
Ni qu'un second amour en ait été vainqueur,

S'il est ainsi, grands Dieux ! armez-vous de rigueur,
Vengez la trahison d'une âme si légère,
Et faites voir à tous que, d'un esprit moqueur,
Vous savez découvrir l'amitié mensongère.

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Mais vous ne punissez, ce dit-on, les serments η
Quoique traîtres et faux, des parjures amants.
Que votre bras, grands Dieux, toutefois me punisse.

Si j'ai changé d'amour je ne suis plus amant
Mais plutôt un trompeur digne de châtiment,
Par ainsi qu'en la vôtre éclaire ma justice !

  Diane, qui avait été la première à reconnaître la voix η de Silvandre, fit ce qu'elle put pour empêcher que ses compagnes ne s'arrêtassent à l'écouter. Mais ne pouvant obtenir cela sur elles, et voyant qu'après qu'il eut fini ces vers, elles voulaient encore ouïr ce qu'il se préparait de dire, elle les laissa et s'en alla devant au petit pas, non toutefois moins curieuse qu'elles, ni moins désireuse d'entendre ce qu'il dirait, mais atteinte du dépit qui la pressait, elle ne voulait pas même se donner ce contentement,

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pour ne lui faire la faveur de l'ouïr. Silvandre qui ne pensait point être écouté η de personne, après s'être tu quelque temps, enfin lorsque ces bergères pensant qu'il ne voulait rien dire, commençaient de s'en vouloir aller, il reprit la parole de cette sorte :


PLAINTE η

I.

QUi donnera des larmes à mes yeux
Pour pleurer ma fortune,
Et qui fera que ma voix n'importune
Les hommes ni les Dieux,
En se plaignant sans cesse
Du malheur qui m'oppresse ?

II.
Sortez, hélas, sortez, mes tristes pleurs η,

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Sortez à pleine bonde,
Et vous, ma voix, remplissant tout le monde
De mes tristes clameurs,
Faites partout entendre
Le malheur de Silvandre.

III.
Mais, eh ! pourquoi mes pleurs sortirez-vous,
Ni vous ma voix encore ?
Pourrait-il bien, ce mal qui me dévore,
En devenir plus doux ?
Ah ! trompeuse espérance η,
Il ne faut que j'y pense.

IV.
Rien que la mort me peut soulager :
Ainsi le Ciel l'ordonne.
Le Ciel cruel qui ne veut que personne
Mon mal puisse alléger,
Ni que rien m'en délivre,
Sinon cessant de vivre.

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V.
Éloigne donc, Silvandre, loin de toi,
Cette fâcheuse vie.
Le seul moment qui te l'aura ravie
Sera chéri de toi,
Aurions-nous le courage
De vivre davantage.

VI.
Avant le mal, si le mourir est beau,
Pourquoi la destinée
N'a-t-elle point notre fin terminée
Dedans notre tombeau,
Sans filer une vie
De tant de maux suivie η ?

VII.
Silvandre, heureux plus qu'on ne peut penser,
Si seulement d'une heure
De ton trépas le malheur que je pleure,
J'eusse vu devancer,
Ou bien d'une journée
Trompant ta destinée !

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VIII.
Mais ce désir est inutile enfin,
La pierre en est jetée η,
Et dans le Ciel l'influence arrêtée
De ton cruel destin,
Veut que sans allégeance
Tout désastre t'offense.

  Et lors après s'être tu quelque temps : - Misérable, Silvandre, s'écria-t-il, avec un grand soupir, pourquoi continues-tu ta misérable vie, ayant tant de sujet de mourir ? Est-ce peut-être sous quelque espérance d'une meilleure fortune ? Ah ! qu'il est bien temps que désormais tu en sois désabusé, si pour le moins tu as encore le souvenir de ta vie infortunée. Tu commences d'entrer dans le cinquième lustre, depuis le misérable jour de ta naissance, et en tant de nuits, en

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tant de Lunes, et en tant d'années, pourras-tu bien dire un seul moment qui ne soit remarquable par quelqu'une de tes infortunes ? Je ne dirais pas l'heure désastreuse η, qui me fit voir la première fois Diane, puisqu'en elle je vis toute la perfection que la Nature peut donner aux mortels, si ce n'était que ce fut en ce même temps-là qu'il sembla que la Fortune prît encore un plus grand Empire sur moi qu'elle n'avait jamais eu. Car auparavant, si elle avait quelque puissance sur moi, c'était seulement sur mes brebis η et sur mon petit ménage, mais j'avais l'âme exempte de ses coups et de ses changements. Mais, ô Dieux ! depuis que je la vis, cette belle Diane, depuis, dis-je, que je la vis, mon âme de libre devint esclave, et d'insensible si faible et si

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soumise que la moindre volonté de cette bergère m'a servi de loi, ses commandements d'Oracles, et le moindre signe de ses sourcils de commandements si absolus que j'eusse plutôt élu tout genre de mort que de désobéir à la moindre de ses volontés ! Et ne voilà pas que, pour comble de mon malheur, tous mes soins, tous mes services, et toutes mes extrêmes passions lui sont des offenses et des injures. Si l'Univers et tout ce qui y est compris se régit et gouverne η avec raison, quelle raison η y a-t-il que n'ayant jamais eu dessein que de faire service à cette belle bergère avec toute sorte d'affection et de fidélité, elle ne me rende que de la haine et du mépris ? Et là, demeurant muet quelque temps, il reprenait la parole

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ainsi : - J'entends, Ô Dieux ! ce secret, ou pour le moins il me semble de l'entendre ! C'est pour me punir de ce que je l'ai trop aimée cette admirable Diane, et que j'ai préféré cette affection à celle que je vous dois. Mais s'il est ainsi, pourquoi ne l'avez-vous faite avec moins de perfection η ? Car étant telle que vous l'avez rendue, serait-ce pas vous offenser en elle que de l'aimer moins que je fais ? Mais bien, dit-il enfin avec un profond soupir, continuez seulement, et redoublez si bon vous semble la pesanteur de vos coups, si ne ferez-vous jamais que j'en diminue !
  Cependant que Silvandre parlait de cette sorte, Diane s'était déjà fort éloignée, et Phillis ne la voulant laisser aller seule, la montra à Alexis et à Astrée, et leur dit à

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l'oreille que si elles voulaient demeurer là plus longtemps, elle était d'avis de s'y en aller pour l'arrêter. Mais la Druide et sa compagne, voyant qu'il se faisait tard η, pensèrent qu'il valait mieux ne s'amuser point davantage en ce lieu où elles ne pouvaient apprendre rien de plus de l'innocence de ce berger qu'elles en avaient ouï. Et pour ce, se retirant doucement pour n'en être aperçues, elles allèrent au grand pas atteindre Diane, à qui elles dirent toutes trois tout ce qu'elles purent à la décharge de Silvandre. Mais elle, sans faire semblant qu'elle s'en souciât, leur allait répondant η avec une certaine nonchalance qu'on eût jugé que ce n'était pas de Silvandre qu'elles parlaient, ou que celle à qui elles le disaient n'était

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pas Diane. Cela fut cause qu'Alexis, admirant la force de l'esprit η de Diane, sachant assez par expérience combien il est difficile de résister à la passion qui les η combattait : - J'avoue, dit-elle, belles bergères, que jusqu'ici je n'ai jamais pensé y avoir des filles si maîtresses d'elles-mêmes, ni des hommes aimant si bien que j'en vois sur les rives de Lignon ! - Et pourquoi dites vous cela ? répondit Astrée. - Parce, mon serviteur, reprit Alexis, oyant le discours de Silvandre et les ennuis qu'il supporte, il faut confesser qu'il aime infiniment en les pouvant souffrir. Et voyant avec quelle froideur Diane les méprise, il faut l'admirer et dire qu'en elle seule la passion cesse d'être passion, et prend le personnage de la raison. - Madame, répondit Diane, pardonnez-moi,

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si je vous dis que vous êtes déçue aux deux jugements que vous faites. Car pour ce qui me touche, croyez qu'il est bien aisé d'en user comme je fais en une chose où l'on n'a point d'intérêt, comme est celle de laquelle vous me parlez, et quant à ce qui est du berger, soyez certaine que non seulement sur les rives de Lignon, mais partout où le nom d'amour a été reconnu, les hommes s'étudient plus à déguiser leurs affections que non pas à les rendre grandes et véritables ; et qu'elles sont comme ces vessies η enflées qui semblent d'être quelque chose de grand, et cependant ne sont pleines que de vent, et au moindre coup d'épingle découvrent leur défaut. - Sage bergère, répliqua la Druide,

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je veux bien croire qu'en toute façon vous avez plus de connaissance que moi de l'humeur de ceux de qui η vous parlez. Mais permettez-moi de vous dire que Silvandre aime. - Je le crois, Madame, interrompit Diane, mais c'est Madonthe. - Je crois, reprit Alexis, que Silvandre aime, et qu'il n'aime personne que Diane. - Il faut donc, ajouta la bergère, que Madonthe ait changé de nom, et qu'elle s'appelle Diane ! Et s'il ne vous plaît pas de m'en croire, je m'en rapporte à Laonice. - Vous verrez, continua la Druide, qu'enfin vous découvrirez qu'il y a quelque secret caché sous le rapport que cette Laonice vous a fait. Car s'il était vrai que Silvandre aimât Madonthe, pourquoi ferait-il semblant de vous

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aimer ? À quoi lui pourrait être utile ce déguisement ? - Pour clore les yeux, dit-elle, à la jalousie de Tersandre. - Cela, répliqua Alexis, pouvait être bon du temps que Tersandre et Madonthe étaient ici, mais maintenant qu'ils n'y sont plus, à quoi lui servirait-il ? - Ô Madame, s'écria la bergère, si vous saviez l'humeur de tous les hommes, mais particulièrement de Silvandre, vous ne vous en étonneriez pas ! Il faut que vous sachiez qu'il n'y a pas sous le Ciel un berger qui désire plus de donner une bonne opinion de soi-même. Et cela est cause que, ayant fait semblant de me vouloir du bien, il a honte que sa tromperie soit découverte. Et toutes ces façons que vous lui voyez et que vous pensez venir de quelque

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affection procèdent, et croyez-moi, de la honte d'être reconnu pour un dissimulé et pour un homme de peu de foi. - S'il avait honte, ajouta Alexis, de ce que vous dites, elle η ferait un effet bien contraire ! Car et même s'il aimait Madonthe il s'éloignerait le plus qu'il lui serait possible de ces lieux où sa dissimulation aurait été reconnue, et suivrait sans doute celle qu'il aimerait, car à ce que j'ai ouï dire de lui, il n'a rien en cette contrée η qui puisse l'arrêter ni seulement convier d'y demeurer plutôt qu'ailleurs, étant si mal partagé des biens de la fortune qu'il n'en a qu'autant qu'avec son industrie il en peut acquérir. Et cela, il le peut ainsi bien faire partout où il voudra aller qu'en cette rive de Lignon. Et puisque

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vous me parlez de l'humeur de Silvandre, il faut que je vous dise que, pour le peu de temps que je l'ai vu et que j'ai remarqué tous ses discours, je le juge pour un berger d'un courage si franc, et d'un esprit si pur et net que je ne croirai jamais en lui un vice si honteux, ni tant indigne d'un homme de courage, comme est la dissimulation, qui ne part jamais que de faiblesse de corps et d'esprit. Et d'effet en toute sa vie passée, quelle action des siennes vous pût faire juger qu'il soit de cette humeur ? Assurez-vous, bergère, que la dissimulation, pour peu qu'elle soit touchée, elle montre son défaut. J'ai ouï dire à tous ceux de cette contrée que Silvandre est un très sage et très vertueux berger ; et serait-il possible qu'un homme

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seul pût décevoir les yeux de tous ceux qui le regardent ? Assurez-vous, Diane, que vous êtes déçue en votre jugement. Diane alors l'interrompant : - Il est vrai, Madame, que je l'ai peut-être été ; mais que maintenant je ne le suis plus. Et que si l'on peut prévoir le futur, vous η assurerai que je ne le serai jamais de Silvandre, ou ma résolution se changera fort. Phillis qui jusques alors s'était tue pour écouter les raisons qu'elle représentait à sa compagne, voyant qu'elle ne répliquait plus, reprit la parole : - Ma sœur, lui dit-elle, car c'était ainsi qu'elle la nommait depuis que la gageure η de Silvandre et d'elle était finie, je n'ai point d'intérêt en l'affaire dont vous parlez sinon en tant qu'elle vous touche, et je

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m'assure que vous en croyez bien autant de tout ce η qui est ici. C'est pourquoi vous devez recevoir ce que nous vous disons, non pas comme de personnes désireuses du contentement de Silvandre, mais comme de vos meilleures amies, et qui aimeraient mieux être trompées elles-mêmes en chose qui leur importât beaucoup que non pas servir à quelqu'un d'instrument pour vous décevoir. Lorsque vous aurez cette créance de nous, comme à la vérité vous la devez avoir, vous jugerez incontinent que, si nous vous disons quelque chose de ce berger, ce n'est pas pour vous divertir d'un bon dessein, si vous l'aviez fait, ni pour avantager à votre dommage, Silvandre, puisqu'il nous est indifférent, et qu'au contraire

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nous vous aimons toutes comme vous savez, mais plutôt pour vous délivrer, s'il nous est possible, d'une opinion qui sans doute, quelque mine que vous en fassiez, ne vous rapportera que du mécontentement. Souvenez-vous, ma sœur, que chacun est aveugle en ce qui le touche η, et que le malade est celui qui reconnaît et qui veut le moins ce qui lui est utile ! - Ma sœur, répondit froidement Diane, je n'ai jamais douté de l'assurance que vous me donnez de votre amitié, ni que cette sage Druide, m'ayant fait l'honneur de me dire qu'elle m'aime, je n'aie ajouté foi aux paroles d'une personne que je tiens pour si véritable, et qui me sont tant avantageuses ; et Dieu sait avec quel respect, et quel remerciement

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je reçois cette faveur que vous me faites, vous assurant qu'en ceci et en toute autre chose, je préférerai toujours votre jugement de toutes au mien ; mais vous me permettrez bien aussi de vous dire que, bien souvent, ceux auxquels une affaire ne touche que par le ressentiment que la compassion leur en peut donner ne la considèrent pas de si près que ceux qui en doivent porter toute l'incommodité. Et ainsi leurs avis et leurs conseils, encore qu'ils ne partent pas de mauvaise volonté, mais quelquefois de beaucoup d'affection, peuvent bien être défaillants en plusieurs choses, parce que jamais le jugement que l'on fait ne peut être bien bon ni bien assuré que l'on n'en ait la connaissance entière. Et c'est

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pourquoi nous disons ordinairement que nul ne peut si bien savoir de quel côté la charge blesse que celui qui la porte η. - Mais, ma sœur, reprit Astrée, encore faut-il aux choses douteuses, et qui ne se peuvent pas bien avérer, s'en rapporter, ce me semble, à la pluralité des voix ! Quant à moi, j'ai toujours tenu cette règle pour très assurée, que si je voyais que tous eussent opinion qu'une couleur fût jaune encore qu'elle semblât être rouge η, je croirais infailliblement que mon œil se tromperait, et tiendrais qu'elle serait de la même couleur η que tous les autres yeux la jugeraient. Vous avez opinion que Silvandre aime Madonthe, et nous vous disons toutes qu'il n'y a point d'apparence. Et que ne

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vous conformez vous à la créance que nous en avons ? - Ma sœur, répliqua Diane, je ne suis pas seule ; Laonice qui en a vu la vérité, me l'a dit. - Laonice, dit Astrée, est assez fine pour l'avoir dit afin de vous mettre en peine. - Et quel profit lui en reviendrait-il, dit incontinent Diane ? - Le profit η, ajouta Astrée, qu'en retirent ceux qui le plus souvent se plaisent à semer de semblables dissensions ! Elle l'aura fait pour passer son temps, ou peut-être pour voir quelle mine vous en ferez, et pour découvrir s'il est vrai que Silvandre vous aime, où qu'il soit aimé de vous ! Croyez-moi, ma sœur, ne donnez point tant de créance, à cette fille, qu'elle vous fasse démentir toutes vos chères et plus chères amies, le jugement de tous

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ceux qui connaissent Silvandre, et bref toute la vie passée de ce berger qui a vécu de telle sorte que ses plus grands ennemis ne sauraient qu'y trouver à reprendre. Joignez toutes ces choses ensemble, et y ajoutez encore les raisons que nous venons de vous représenter, et puis voyez s'il y a apparence que le seul rapport de Laonice puisse être plus croyable. - Outre que j'ai parlé à Silvandre, ajouta Phillis. Mais il nie de telle sorte presque tout ce que vous a dit Laonice qu'il est le plus détestable berger qui fût jamais si elle a dit la vérité. - Et toutefois, continua Alexis, chacun sait assez que Silvandre craint les Dieux, et qu'il n'est pas ignorant. S'il n'est pas ignorant, il sait combien est grande l'offense du parjure, et s'il

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craint les Dieux, la voudrait-il commettre, et même s'il est vrai qu'il ne vous aime point ? Et par ainsi je conclus que mon jugement a été très bon lorsqu'au commencement j'ai dit que Silvandre aimait, et qu'il n'aimait que Diane. - Madame, interrompit Diane ne pouvant presque supporter la continuation de ce discours, ni Silvandre, ni moi, ne méritons pas que vous preniez la peine de parler de nous, et même d'un sujet qui nous importe si peu à tous deux ! Car pour lui je crois que toutes les démonstrations de bonne volonté qu'il m'a fait paraître n'ont été que pour la gageure η de Phillis ; et pour moi, je vous assure bien que je ne les ai jamais reçues que comme venant de cette feinte η. De sorte que c'est une chose de si

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peu de poids, et en laquelle nous sommes tous deux si peu intéressés, que cela n'en vaut pas le parler. - Ô Madame, s'écria Phillis, laissez-la dire, je vous jure par la foi que je vous dois, qu'elle ment, et qu'elle parle au plus loin de sa pensée ! Et pardonnez-moi, ma sœur, continua-t-elle se tournant vers Diane, si je dis la vérité, car j'aimerais mieux mourir que de vous passer cette dissimulation ! Non, non, ne rougissez point, ni ne vous mettez point la main sur le visage de peur que nous en voyions le changement. Vous savez que je dis vrai, et que véritablement Silvandre vous aime, et que vous ne l'avez pas entièrement ignoré. Alexis et Astrée se mirent à rire de voir l'action avec laquelle Phillis parlait, et Diane même ne s'en pût

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empêcher, quoiqu'elle voulût s'en cacher. Et cela fut cause qu'étant un peu remise, elle lui répondit : - J'avoue, ma sœur, que j'ai rougi vous oyant parler comme vous faites, et même devant cette grande Druide ! Quelle opinion pensez-vous que vous lui donnerez de moi, qui n'ai l'honneur d'être connue d'elle que depuis quelques jours η ? Je vous assure que vous n'êtes pas bien sage, et qu'il a été à propos que vous ayez parlé de cette sorte en la présence d'une personne de qui η la discrétion peut suppléer à tout. Mais, Madame, dit-elle se tournant vers la Druide, ne croyez ce que cette bergère a dit, car c'est en se jouant qu'elle parle, et elle-même ne le croit pas ainsi.
  Alexis voulait répondre et Phillis

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aussi, mais à ce mot elles se trouvèrent si près du logis d'Astrée qu'elles furent contraintes de changer de discours, de peur d'être ouïes de Phocion, qu'elles virent sur la porte, et qui alors même les fit entrer dedans, où le souper η les attendait. Durant tout le repas, on ne parla d'autre chose que de l'accident qui était arrivé ce jour-là. Chose tant inaccoutumée en cette contrée que Phocion, qui était chargé de beaucoup d'âge, disait n'avoir point de mémoire qu'il en fût de son temps arrivé un si étrange, hormis celui de Filandre, lorsqu'un étranger η voulut outrager Diane. - Hélas ! dit-elle, que ce jour-là fut bien l'un des plus désastreux que Lignon ait vu de longtemps, et que, depuis la mort de celui que vous nommez et de Filidas,

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j'ai eu peu de contentement ! - Je vous assure, ajouta Astrée, que partout la fortune se plaît de se jouer des humains, aussi bien dans ces bois que dans les grandes cités, et aussi bien dans nos cabanes et sous nos toits couverts de Chaume, que dans les superbes tours et sous les lambris dorés de leurs Palais η ! Hélas ! ma sœur, vous remarquez le jour de la mort de Filidas, parce qu'elle advint à votre occasion, une autre aura sujet de se souvenir d'une autre. Pour moi, je ne perdrai jamais la mémoire de celui où se noya le pauvre Céladon, parce qu'en même temps je perdis et mon père et ma mère, et puis dire que jamais depuis je n'ai eu l'œil sec toutes les fois que je me suis souvenue de cette infortune. - Je pourrais bien, dit alors

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Alexis, en dire de même, et presque environ le temps que vous remarquez, pour le moins s'il est ainsi que je l'ai ouï raconter. Mais tous ces ressouvenirs sont les plus cruels ennemis que nous ayons, et quant à moi, cela est cause que, les reconnaissant tels, je les fuis le plus qu'il m'est possible. - Ô ma maîtresse, dit Astrée, qu'il vous est aisé de chasser loin de vous les souvenirs des choses qui vous ennuient, vous qui avez un père qui vous adore. Mais si vous étiez veuve de père et de mère η comme nous, et je dis comme nous, parce qu'encore que Bellinde soit en vie, qui est la mère de Diane, si la mets-je au nombre de celles qui n'en ont point, à cause de son long éloignement, Si vous étiez, dis-je, de cette sorte, je ne crois pas que quelquefois vous ne

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fussiez contrainte de les recevoir, ces fâcheux souvenirs de leurs pertes. Et toutefois ce que j'en dis ce n'est pas que je n'aie un très juste sujet de me louer du Ciel qui en une si grande perte n'a voulu me délaisser sans support, m'ayant donné un second père auquel je suis redevable de toute sorte d'obligation. Mais croyez-moi, ma maîtresse, que c'est une dure contrainte que celle qui sépare l'enfant et de son père et de sa mère. Phocion alors prenant la parole : - Il est certain, mes enfants, car mon âge me peut permettre de m'attribuer cette qualité, il est certain, dis-je, mes enfants, que partout la fortune a un même pouvoir, et qu'elle se plaît quelquefois aussi bien à faire reconnaître la puissance dans nos hameaux que dans les grandes Monarchies.

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Mais il est bien vrai aussi que, comme les hautes tours sont bien plus exposées au vent η et à l'orage que les petites cahuettes desquelles nous nous servons η, aussi voit-on moins souvent les sanglants effets de cette fortune parmi nous que dans les Empires et les grandes Républiques, où l'état le plus reposé est aussi plein de mouvements et d'inquiétudes que le plus grand trouble que nous puissions recevoir. De sorte que ce que nous estimons des tempêtes et des orages dans nos bois est la plus grande bonace et le plus grand calme qui soient dans la mer où ces Empires et ces Monarchies sont exposées η. Et c'est pourquoi ceux desquels nous sommes descendus ont élu cette sorte de vie, comme la plus heureuse que

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les mortels pussent choisir η. - Mais toutefois, reprit Alexis, je ne laisse d'ouïr parmi vous aussi bien des plaintes et des regrets que parmi les plus grands de la terre ! - Les enfants aussi bien, répondit Phocion, pleurent autant pour la perte d'une pomme que si c'était quelque chose de plus grand. - Quant à moi, interrompit Diane, je ne crois pas que la douleur soit la plus grande, qui a un plus grand sujet de déplaisir, mais celle-là seulement qui est la mieux ressentie. - Cela est vrai, répliqua Phocion, pour le regard d'une âme troublée, mais non pas si elle est mesurée à la raison. Car alors chaque chose est estimée telle qu'elle est. Et bien souvent, quand la passion est cessée, nous rions de ce que nous avons pleuré. Or de tout notre

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discours, continua Phocion, voyant qu'on s'allait lever de table, nous pouvons apprendre qu'il n'y a lieu en l'Univers qui soit entièrement exempt des coups de la Fortune, et que nous devons nous tenir toujours en défense contre elle, afin que quand elle nous viendra attaquer non seulement nous puissions lui résister, mais que, sans prendre l'ombre η pour le corps qui ordinairement est plus grande, nous mesurions avec la raison, et non pas avec le ressentiment, les coups que nous recevrons d'elle, pour y donner le remède, que non pas les pleurs, qui le plus souvent sont inutiles, mais que la prudence η nous peut présenter.
  À ce mot, ils sortirent de table, et après quelques autres semblables discours, l'heure étant venue

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de se coucher η, la Druide et les trois bergères se retirèrent dans leur chambre.
  D'autre côté η, Dorinde et ses compagnes avec ceux qui les conduisaient, s'en allaient à Marcilly, et essayaient de tromper la longueur du chemin avec de divers discours, et de désennuyer la triste Dorinde, qui n'avait que trop de sujet de déplaisir. Mais Hylas qui l'aidait à marcher, et qui n'avait pas accoutumé de donner beaucoup de lieu à la mélancolie, ne pouvant supporter son silence, car encore que toutes les autres discourussent de diverses choses, elle demeurait muette. - Et quoi, mon ancienne maîtresse, lui dit-il, ce silence durera-t-il encore longuement ? - Mon vieux serviteur, répondit-elle en souriant, si vous ne pardonnez

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à la mauvaise humeur que j'ai, je ne sais ce qu'il faudra que je fasse. - Ces mauvaises humeurs, reprit-il, sont pardonnables à celles qui n'ont pas un Hylas à leur côté ! Mais à vous, auprès de qui je suis, ce serait une faute irrémissible η, et pource résolvez-vous de nous chasser ou l'un ou l'autre, car la tristesse et moi sont η incompatibles ensemble. - J'aime bien mieux vous conserver, répliqua-t-elle, que non pas l'ennuyeuse compagnie de cette fâcheuse humeur. - Et vous verrez combien je le désire, si vous me dites ce qu'il faut que je fasse pour vous délivrer d'elle : ou commandez-moi, dit Hylas, de vous raconter ma vie depuis que je ne vous ai vue, ou me dites quelle a été la vôtre durant ce temps-là, car en ce qui m'est arrivé, il y a des

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accidents si divers qu'il est impossible que vous n'y preniez plaisir, et en ce que vous me direz, je vous assure que je ne m'ennuierai point, puisqu'il n'y a personne qui ordinairement ne se plaise plus d'entendre les nouvelles d'autrui, que les siennes propres. Thamire alors prenant la parole : - Il est bien à propos, dit-il, que cette belle étrangère nous raconte le sujet qui l'a fait venir en ce pays, que non pas, Hylas, que vous nous redisiez vos inconstances ordinaires, desquelles il y a ici peu de personnes qui n'en sache presque autant que vous. - Vraiment, Thamire, reprit Hylas, vous avez raison de mépriser mes inconstances. Et quand est qu'elles ont fait tant de mal que vos opiniâtretés ! - Je ne blâme point, dit Thamire, votre humeur,

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mais aussi ne me la ferez-vous pas louer. J'en laisse le jugement à qui voudra prendre la peine de la considérer, mais je vous demanderai bien, en quoi mon opiniâtreté vous a pu faire du mal.
  - Ce n'est pas, répliqua Hylas, à moi seul, à qui elle a rapporté du dommage, mais à toutes les rives de Lignon, et à toutes ces belles plaines de Forez qui se ressentiront longuement de l'outrage que vous leur avez fait en les privant de la beauté de cette sage fille, dit-il, montrant Célidée, qui était un des plus beaux ornements de cette contrée. - Berger, interrompit alors Célidée, croyez que jamais je ne fus meilleure ménagère que j'ai été en ce que vous dites, puisque, avec le prix d'une chose de peu de valeur, je me suis acquis le plus

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grand repos d'esprit et le plus grand contentement que j'eusse jamais su désirer. - Nous ne parlons de votre contentement, discrète bergère, répondit Hylas, ni de votre repos, mais du bien duquel nous avons été privés par l'opiniâtreté de Thamire. Et Dieu sait si cette affaire fût advenue à Hylas, si vous ne seriez pas encore aussi belle que vous l'avez jamais été ! Et d'effet, voyez si Dorinde n'est pas demeurée belle encore que je l'aie aimée, voyez Florice, voyez Circène, voyez Palinice, mais si vous voyiez encore Criséide, vous diriez que celles que j'aime me sont grandement obligées, puisque je les laisse toutes presque plus belles que je ne les ai trouvées η, et non pas comme ces gâteurs de beautés, tels peut-on nommer ces

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Thamires, ces Tircis, ces Silvandres, et autres gens semblables, qui ne seraient pas bien aises d'en laisser jamais une de celles qu'ils aiment qu'elles ne fussent ou laides ou dans le tombeau, comme s'ils portaient envie à ceux qui viennent après eux ! Et vous verrez bien ce qui arrivera de Diane avant que cet opiniâtre de Silvandre s'en départe : vous la voyez bien jeune et bien belle, je veux perdre l'affection que j'ai pour Stelle si. avant qu'il la quitte, ou lui ou elle, n'entre dans le tombeau. Or voilà de beaux jeux et de gracieux passe-temps ! Et puis ils se nomment serviteurs, Dieu vous veuille garder du service de telles personnes qui ne laissent jamais en repos celles qu'ils aiment, qu'elles ne soient mortes, voire même dans le cercueil,

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ils les vont encore importunant. Et voyez je vous supplie, car vous savez presque toute ma vie, s'il y en a pas une de celles que j'ai servies qui a été traitée η avec tant d'indiscrétion η. - Ne crois pas, Hylas, répondit froidement Thamire, que ce qui nous fait observer si religieusement cette constance que tu méprises si fort soit ni envie, ni opiniâtreté, mais le seul désir de ne manquer point à ce que nous devons, et à nous-mêmes, et à ce que nous aimons : à nous-mêmes, parce que, changeant d'opinion, c'est condamner celle que nous avons approuvée, et y a-t-il rien de plus honteux, ni qui montre davantage le défaut d'un homme ? Car s'il est vrai que nous ne prévalons sur le reste des animaux que par l'entendement η, n'est-il pas vrai

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que ceux qui manquent d'entendement sont semblables à ces animaux sans raison ? Mais si, de tous les vices, celui qui découvre le plus ce défaut, c'est l'inconstance, avoue, Hylas, que nul ne se peut faire une plus grande offense qu'en se montrant volage et inconstant. Et cela d'autant que la volonté η ne se porte jamais qu'à ce que le jugement lui a dit être bon, prenant un autre objet, découvre infailliblement que son jugement s'était trompé la première fois ou la seconde. C'est pourquoi quand il n'y aurait point d'autre raison que notre réputation particulière, nous ne devrions jamais consentir qu'à cette inconstance qui nous rend si dignes de mépris. Mais encore y a-t-il une très grande offense envers la personne que nous aimons : car,

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n'est-il pas vrai, Hylas, que jamais nous ne changeons sinon pensant trouver mieux ? Mais n'est-ce pas faire un grand outrage à celle que nous aimons de la laisser pour une autre, puisque c'est faire voir que nous estimons davantage cette dernière ? Hylas ne pouvant souffrir que Thamire continuât davantage sans l'interrompre, s'approchant de lui le regarda au visage, et puis faisant semblant de vouloir le voir sous ses habits : - Laisse-moi que je voie, lui dit-il, berger, si dessous les habits de Thamire Silvandre n'est point caché, car il me semble de l'ouïr parler par ta bouche ! - Ah Hylas ! répondit Thamire, puisque tu as cette opinion, c'est signe que tu juges mes raisons très bonnes, parce qu'il n'y a rien qui soit produit de cet esprit qui ne doive être estimé tel. - Tu te

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trompes, Thamire, reprit Hylas, mais c'est qu'oyant tes discours aussi mal fondés que les siens, je pensais que ce fût lui-même qui les eût proférés et non pas ce Thamire qui est tenu pour un sage et si prudent berger. Et pour te faire voir que je dis vrai, vois-tu comme toutes tes raisons sont fausses : Tu dis que l'on se doit opiniâtrer à aimer toujours ce qu'on a une fois aimé, pour deux considérations : l'une à cause de nous-mêmes, et l'autre, de la personne aimé. Ô Thamire, qu'il est bien aisé de connaître que tu es vieux ! car non seulement tes habits sont faits à la vieille mode, mais tes opinions le sont encore plus à la vieille Gauloise η ! Eh mon ami ! y a η-t-il rien de plus méprisable en un homme que l'imprudence ? Mais n'est-ce pas la mère de toutes les imprudences de

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reconnaître son bien, et aimer mieux poursuivre son mal ? Je vous supplie, belles et discrètes bergères, jugez-en un peu, et me dites si vous estimeriez le laboureur bien prudent, qui, ayant éprouvé diverses fois que la terre où il met une sorte de grain n'y est pas propre, voudrait toutefois continuer, seulement de peur qu'on dise qu'il n'y a pas eu bon jugement dès la première fois ! Ô Thamire, mon ami, que tu es fait à la bonne foi, si tu penses qu'en ce temps autre chose que le gain et le profit puissent η produire la réputation ! Et de fait, quand on se veut enquérir de la qualité ou de la capacité d'une personne, soit pour s'en servir ou pour autre chose, as-tu jamais ouï demander s'il est constant ou inconstant ? Nullement, Thamire, mais oui bien s'il conduit bien ses affaires, s'il est

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riche, s'il a force troupeaux η, et choses semblables qui s'acquièrent et se conservent non pas en s'opiniâtrant en un même dessein, mais en le changeant ainsi que l'occasion le requiert. Aussi les plus sages n'ont-ils pas dit qu'il faut changer la voile selon le vent η ? Eh mon ami ! si tu étais sur la mer, tu ferais bientôt naufrage, si tu t'opiniâtrais à tenir toujours la même voile à tous les vents η ! Crois-moi qu'il est ainsi des affaires du monde, où la souveraine sagesse est de changer selon les occasions. Et quant à ce que tu dis que le changement offense la personne que nous avons aimée : Et quoi, Thamire, quel m'estimes-tu, ou quel penses-tu d'être ? Veux-tu que nous mettions ordre à tout ? Ne sais-tu pas bien qu'il y a des personnes qui font le pain et d'autres

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le mangent, les uns font les souliers et les autres les usent η ? Que veux-tu que j'y fasse sinon leur donner le même conseil que je prends pour moi, je veux dire que si je les change pour quelqu'autre, qu'elles en fassent de même lorsqu'elles trouveront mieux. Mais d'autant que je crois bien qu'il est impossible que celles que j'aurai aimées puissent rencontrer quelque chose qui vaille davantage, il faut qu'elles se consolent en considérant que de toutes les choses qui sont au monde, les unes sont destinées au bien, et les autres à la peine. Entre les chevaux η, les uns sont pour le bât, les autres pour la selle ; entre les chiens η, les uns sont caressés et portés des belles Dames, et les autres sont fouettés à la cuisine. Même entre les hommes, les

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uns ne semblent-ils pas être nés pour être servis, et les autres pour servir η ? Bref, c'est la misère commune qui les enveloppe dans le nombre des malheureuses. Mais que pour cela elles se doivent plaindre d'Hylas, nullement, car ce n'est pas à moi à commander à celui η qui leur a donné cette cruelle destinée. Si elles ont à se plaindre, c'est d'être nées sous cette malheureuse influence. Et toutefois je te dirai bien, Thamire, que même cette offense que tu présupposes, n'est qu'en imagination ; car toutes les fois qu'un Musicien change de note, est-ce à dire qu'il la juge pire que celle qu'il prend ? Nullement, berger, mais c'est d'autant que la Musique s'en rend plus belle et plus agréable, qui autrement serait ennuyeuse ! Si le Peintre en son ouvrage

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change non seulement de couleurs, mais aussi de pinceau, est-ce à dire qu'il méprise la première couleur et le premier pinceau pour le dernier ? au contraire, c'est quelquefois afin de rehausser et faire mieux paraître la couleur de laquelle il s'est servi au commencement, ou pour tirer des traits plus délicats η. Aussi, Thamire, ce n'est pas, comme tu dis, pour estimer davantage une bergère que nous η laissons celle que nous avons servie, mais seulement pour suivre la règle que nous voyons que la Nature η a mise en toutes choses, qui nous enseigne qu'il n'y a rien que la variété η qui rende beau l'Univers. Regarde des plus petites choses jusques aux plus grandes, tu trouveras que la Nature η y a gravé cet instinct et cette loi qui ne se peut η

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effacer. Dis-moi, Thamire, quand tu es couché dans ton lit, ne te tournes-tu jamais d'un côté sur l'autre ? Si tu le fais, tu es inconstant, et tu montres le défaut de ton jugement, d'avoir, dès la première fois, si mal choisi ta place. Quand tu vas marcher ou danser, pourquoi changes-tu de pied, et que veut dire que tu ne vas toujours sur le premier duquel tu t'es servi ? Quand tu parles, pourquoi ne te sers-tu toujours d'une même parole ? et pourquoi les joueurs d'instruments se servent-ils de diverses cordes, et pourquoi changent-ils si souvent les doigts et les mains ? Tu ris, berger, de ce que je dis, crois-moi, qu'il y a bien autant de sujet de rire de toi, quand tu dis que l'on est inconstant pour aimer diverses bergères, ou que l'on offense celle que

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l'on laisse. - Véritablement, répondit Thamire, je ris des raisons que tu rapportes pour approuver ta volage humeur ! Et je crois qu'il n'y a personne de la troupe qui n'en fasse autant que moi, et que peut-être Hylas même, si ce n'est en apparence, ne laisse pas d'en rire en son cœur, étant bien malaisé de s'en empêcher en semblable sujet. Et plût à Dieu que Silvandre fût ici pour te répondre aussi bien qu'il serait nécessaire ! - Je suis bien aise, reprit Hylas, que tu demandes du secours, car c'est signe que tu te tiens pour vaincu. Mais il ne faut pas le trouver étrange, car encore que Silvandre duquel tu fais ton Oracle, fût-ici, je suis assuré que lui-même avouerait ma victoire, ou bien qu'il y demeurerait confus. - Ô Hylas, dit Thamire, tu as

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mal entendu l'intention qui m'a fait désirer Silvandre ! Ce n'est pas que les raisons me défaillent pour te répondre, étant assez aisé à tous ceux qui en voudront prendre la peine, mais c'est que j'eusse bien désiré que ce berger, par ses belles imaginations et par son bien dire, eût donné à cette belle compagnie le contentement que les miennes mal déduites, encore que très véritables, ne lui donneront pas. Et toutefois, en son absence, puisque celui qui tait la vérité est coupable de mensonge η, je te répondrai brièvement, mais à condition que tu me permettras de rire de ce que tu as allégué. En premier lieu, j'avoue, Hylas, que le laboureur serait digne d'être repris d'imprudence, qui ayant reconnu par la preuve que la terre ne serait pas

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capable du grain qu'il y aurait mis ne voudrait pas changer de semence. Mais, Hylas, ce n'est pas pour prouver ce que tu dis, d'autant que l'amour ne doit jamais être qu'auparavant la connaissance η de la chose aimée ne précède ; et ce laboureur n'a eu au commencement connaissance de la qualité de cette terre, si bien qu'il ne peut être repris de changer lors qu'il l'acquiert par l'expérience. Et c'est pourquoi, toutes ces autres raisons que tu allègues de changer la voile selon le vent, et que c'est prudence η de le savoir faire selon l'occasion, nous en disons bien autant que toi, car c'est véritablement une très grande sagesse de se conduire selon le temps η, et cela d'autant que nous ne pouvons pas conduire le temps selon nous. Il faut donc, Hylas, que tu saches

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qu'aux choses qui dépendent de nous et qui sont en notre absolue puissance, c'est une grande honte de changer ; mais en celles qui dépendent d'autrui, c'est une souveraine prudence η de savoir bien changer. Or l'amour qui dépend de la volonté, il n'y a point de doute qu'elle ne soit du tout en notre pouvoir, puisque Dieu ne nous a rien donné qui soit plus absolument à nous que cette volonté, ce qui n'est pas des choses fortuites comme la Mer ou la Fortune. Mais véritablement tu es bien gracieux quand tu allègues les Musiciens et les Peintres, puisque ni l'un ni l'autre de ceux-ci ne ferait ce pourquoi il est nommé tel s'il n'en usait ainsi. Je veux dire que la Musique, qui donne le nom au Musicien, est une rencontre de diverses voix bien

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disposées, la peinture de laquelle le Peintre prend son nom est une disposition de diverses couleurs, avec lesquelles quelque chose est représentée. Or considère, Hylas, si c'est inconstance au Musicien de changer de note, et au Peintre de se servir de diverses couleurs, puisque, s'ils faisaient autrement, ni les uns ni les autres ne sauraient parvenir à la fin de leur dessein. - Tu as dit, interrompit Hylas, justement ce qui en est : car ni moi aussi, si je ne changeais, je ne parviendrais pas η à ce que j'ai desseigné. - Mais, reprit Thamire, il n'en est pas ainsi de l'amour, de qui η la perfection est tellement en l'unité η qu'elle ne peut jamais être parfaite qu'elle n'ait atteint cet un auquel elle tend. Et cela est cause ainsi que nos Druides η nous enseignent que de deux

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personnes qui s'entre-aiment, l'amour n'en fait qu'une. Ce qui est aisé à comprendre puisque, s'il est vrai que chaque personne ait une propre et particulière volonté, il s'ensuit que si l'aimant et l'aimée n'en ont qu'une qu'ils ne sont donc qu'une même personne. Quant à ce que tu m'accuses d'inconstance parce que je me tourne d'un côté sur l'autre dans mon lit, me reprochant que c'est faute de jugement de n'avoir pas su dès la première fois choisir une bonne place, il faut que tu saches, Hylas, que le corps, qui est pesant et sujet à recevoir toute sorte d'incommodité par son propre faix, s'aggrave et se fait du mal. Mais l'âme n'a pas cette incommodité, qui est toute esprit, et qui ne se paît que des raisons et des connaissances, parce qu'une

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raison ne peut jamais être autre, par quelque longueur de temps qui puisse être ajoutée. Mais, ne me permettras-tu pas de rire avant que de répondre à ce que tu dis du marcher et du parler, disant que ceux qui marchent, s'ils veulent fuir l'inconstance, ne doivent aller que sur un pied, ou pour parler, n'user que d'une parole ? À la vérité, Hylas, si la Nature t'eût appelé en son conseil lorsqu'elle ordonna la sorte de mouvement, à chaque chose tu eusses peut-être inventé quelque sorte d'aller pour les hommes qu'ils eussent pu marcher avec une seule jambe ! Mais cela n'ayant pas été, tu ne peux les nommer inconstants de marcher comme la Nature leur a ordonné, ne se pouvant faire d'autre façon. Et pour ce qui est de la parole, sache, Hylas, que

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le parler a été donné aux hommes pour faire entendre à ceux qui les écoutent les conceptions secrètes de leurs âmes. Or invente un mot qui puisse faire entendre tout ce que l'esprit conçoit, et alors je dirai que nous serons inconstants si nous usons de quelque autre. Vois-tu donc, berger, comme tes raisons sont bien déraisonnable, et fondent sur du sable aussi mouvant que ton humeur. Mais, n'es-tu pas bien plaisant, quand tu réponds à ce que j'ai dit que l'on offense celles que l'on laisse après les avoir aimées pour en servir d'autres, et que ce n'est pas de toi de qui η elles se doivent plaindre, mais de leur influence et de leur destinée ! Il est vrai qu'elles ont occasion de se plaindre de cette influence, car véritablement je crois que c'est un grand malheur

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pour celles à qui ton affection s'adresse ! Mais si ne laisses-tu pas d'être méprisable, étant l'instrument de cette mauvaise influence. Et dis-moi, je te supplie, n'est-il pas vrai que la potence où un malfaiteur est châtié est non seulement en mépris, mais en horreur encore à chacun ? Eh ! mon ami, qu'est-ce que tu es envers ces pauvres filles qui sont destinées à tes inconstances que le poteau où elles reçoivent le supplice !
  À ce mot, toute la troupe fit un éclat de rire qui dura longtemps, et Hylas même, quoique ce fût contre lui, ne s'en put garder. Et lorsqu'il voulut reprendre la parole pour répliquer, il en fut empêché par Adraste qui, ayant rencontré Doris, l'importunait de telle sorte qu'elle ne s'en pouvait défaire. Et n'eût été que Palémon s'y

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était de fortune rencontré, elle eût été bien en peine, parce que sa folie lui ayant ôté le souvenir presque de toute autre chose, ne lui avait pas effacé toutefois la mémoire de Doris ; et l'ayant par hasard rencontré en ce lieu où il faisait sa plus ordinaire demeure depuis qu'il y avait été condamné η, au commencement, il courut se mettre à genoux devant elle, lui voulut baiser les pieds, lui touchait avec respect sa robe. Mais voyant qu'elle s'en voulait aller et sortir des limites dans lesquelles il semblait qu'il fût enfermé par quelque sortilège, il prit la hardiesse de l'arrêter par sa robe, et enfin la voulut prendre par le bras lorsqu'elle se mit à crier et que Palémon, qui était assez près de là, y accourut. Mais nonobstant l'effort

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de Palémon, il ne la voulait point lâcher ; quand il lui déprenait une main, il la reprenait de l'autre, et d'autant qu'Adraste était grand, fort malaisément en fût-il venu à bout sans la survenue de cette troupe de qui η les bergères s'avancèrent, et retenant Adraste, donnèrent le loisir à Doris d'échapper de ses mains. Et parce que Dorinde eut pitié de voir ce pauvre berger en l'état où il était, et qu'aussi la beauté de Doris lui donna la curiosité de s'enquérir d'elle-même d'où venait leur dissension, Palémon, qui était un fort discret et courtois berger : - Sachez, lui dit-il, belle étrangère, car telle la jugea-t-il à son habit η, que ce berger et moi avons aimé cette bergère, et, m'ayant été adjugée, il en reçut si âprement la perte qu'ensemble

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il perdit le jugement η. - Vraiment, répondit Dorinde, c'est dommage qu'un berger qui semble de valoir beaucoup, pour le moins à ce que l'on peut juger, demeure de cette sorte privé d'entendement. S'il était en la ville où je suis née, je pense qu'on y trouverait bien quelque remède, car j'en ai vu guérir un autre et presque d'une maladie semblable, et même s'il n'y a pas longtemps que ce malheur lui est arrivé. - Il n'y a pas deux Lunes η, répondit Palémon, et je jure que j'ai tant de compassion de son mal que si je savais quelque chose qui lui fût utile, il n'y a rien que je ne fisse pour sa guérison. - Il n'y a point de doute, répliqua Dorinde, que j'en ai vu l'expérience, et que le remède est fort aisé. N'y a-t-il point en cette contrée de Temple de Jupiter auprès duquel il y

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en ait un dédié à la Déesse Minerve ? Thamire répondit : - Il y en a plusieurs que les Romains, à ce que l'on nous a dit, on fait bâtir, mais, quant à nous, nous ne les fréquentons guère, parce que nos Druides η nous enseignent que la Majesté du grand Tautatès est si grande que l'Univers seul est le temple digne de sa grandeur - et que η lui-même s'est bâti - d'autant que ceux qui sont faits de la main des hommes sont trop vils pour une telle divinité. Et cela est cause que tous nos sacrifices sont faits dans les bocages sacrés et non point sous autre toit que celui des cieux. Mais ce peuple dont je parle a d'autres Sacrificateurs qui se servent des temples. Et il me semble bien d'en avoir vu en la grande ville de Marcilly, d'autant que celui qui la fonda η, lui donna non seulement son nom, mais y établit aussi sa religion ;

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et si j'ai bonne mémoire, il y en a aussi un de Minerve, qui touche à ce qu'il me semble celui de Jupiter. - Si cela est, dit Dorinde, et que vous ayez volonté que ce pauvre berger guérisse, conduisez l'y η, et je tiens pour certain qu'il guérira, puisqu'il ne faut seulement que planter un clou η duquel on lui aura touché les tempes dans la muraille du temple de Jupiter, qui regarde du côté de celui de Minerve. - S'il n'y a que cela à faire, ajouta Palémon, je jure que demain η je ne boirai ni ne mangerai que je ne l'aie planté moi-même, et si avant que malaisément l'arrachera-t-on sans rompre la muraille ! - Ce n'est pas vous, répliqua Dorinde, qui devez faire cette cérémonie. Il faut que ce soit la principale personne du lieu où elle se fait. - S'il est ainsi, dit Palémon, quand je devrais me mettre à genoux devant Amasis, je

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la supplierai de vouloir faire une œuvre si charitable. Et je fais vœu η que si ce pauvre berger peut ravoir santé, je ne refuserai point la première chose qui me sera demandée, à qui que ce soit qui m'en requière.
  Et parce qu'Adraste avait toujours suivi cette troupe, et que le lieu jusques où il avait accoutumé d'aller était assez près de là, Palémon pria Doris de vouloir faire, par prière ou autrement, qu'il la suivît jusques à Marcilly, où il avait appris que toute cette bonne compagnie s'acheminait. Doris, pour lui complaire, quoique ce ne fût pas sans peine, se tournant vers ce pauvre berger : - Adraste, lui dit-elle, voyant qu'il commençait à la laisser, ne voulez-vous pas m'accompagner en mon logis ? Il s'approcha d'elle, et l'ayant un peu considérée, il lui répondit :

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- En mon logis, Adraste et Doris. - Oui, reprit Doris, Adraste ne veut-il pas venir avec Doris ? Mais sans se bouger, il ne dit autre chose sinon : - Doris. Et se tournant d'un autre côté, s'en voulut aller. Doris alors l'appelant par son nom, et lui s'étant tourné vers elle, elle lui tendit la main et lui dit : - Et quoi, Adraste, vous n'aimez plus Doris ? Il la regarda froidement sans rien dire, et n'y eut η personne qui n'eut pitié de lui voir sortir les larmes des yeux, encore qu'il sourie. Doris alors lui tendant la main encore une fois : - Et quoi, Adraste, continua-t η-elle, ne connaissez-vous plus Doris ? Il répondit alors : - Doris. - Oui, dit-elle, je suis Doris, qui prie Adraste de lui aider à marcher jusques à Marcilly. S'approchant alors d'elle, et la prenant sous le bras, il dit : - Marcilly, Doris,

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Adraste et Palémon. Et depuis ne la laissa plus tant que le chemin dura, sinon que quelquefois sans dire une seule parole, il se mettait tout à coup à pleurer, et puis en même temps à rire, sans répondre à chose qu'on lui demandât sinon les dernières paroles de leurs discours.
  Ils avaient déjà passé la rivière de Lignon, et avaient peu après laissé sur la main droite la maison d'Adamas, lorsqu'ils commencèrent de découvrir Marcilly. Et parce qu'Hylas était marri de n'avoir pu savoir le sujet qui avait fait venir Dorinde en Forez, - C'est un grand cas, dit-il, que de quelque sorte de folie que ce soit, il faut toujours qu'il y en ait quelqu'une qui me détourne de ce que je désire ! - Et de quelle folie vous plaignez-vous, répondit

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Dorinde, qui vous a fait perdre ce que vous désiriez ? - Je me plains, dit Hylas, de deux qui sont bien différentes : l'une, de celle qui nous a tant fait parler Thamire et moi, et l'autre, d'Adraste qui nous a fait perdre le temps que nous avions, vous de raconter ce qui vous est arrivé depuis que je ne vous ai vue, et nous de vous écouter. - S'il ne faut que cela, répondit Dorinde, pour vous contenter, nous y remédierons quand il vous plaira. - Ces promesses, ajouta Hylas, sont aisées à faire, mais malaisées à observer. - Vous me tenez, dit Dorinde, pour personne peu courtoise, qui ne veuille pas vous contenter en chose que je puis faire si aisément. - Je crois bien, répliqua Hylas, que vous avez assez de courtoisie pour prendre cette peine, mais je ne sais pas si j'en aurai le loisir ou la volonté.

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- De la volonté, reprit Dorinde, je m'en remets, mais du loisir, ce soir que nous n'aurons autre chose à faire, vous pourrez l'avoir tel que vous le sauriez désirer. Mais pourquoi, ajouta η-t-elle, n'avez-vous autant d'envie de savoir des nouvelles de Florice, de Palinice et de Circène, que des miennes ? Est-ce peut-être que vous les avez déjà apprises ? - Il faut bien, répondit Hylas, qu'il y ait quelque mystère caché là-dessous, mais il est vrai que je n'en sais rien, et de quoi je m'étonne grandement ; quand à cette heure j'y pense, je n'ai jamais eu la curiosité de les savoir, et lors, se tournant vers elles : - Mais à propos, mes maîtresses du temps passé, pourquoi avez-vous été si longtemps bergères de Forez avec Hylas sans payer le tribut qui est dû à sa curiosité ? - Nous répondrions, dit Florice,

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que ni vous ni nous n'en avons eu la volonté, mais encore y a-t-il une meilleure raison, et qui procède de plus haut, car le ciel le nous η a défendu. - Et quoi, reprit Hylas, vous avez des communications si étroites avec le ciel ! Je ne m'étonne plus que je me sois retiré de vous puisque vous êtes céleste ; il ne faut plus vous aimer, il faut adorer vos célestes beautés ! - Il vous sied bien, reprit Circène, de parler ainsi, vous qui êtes de ces Gallo-Ligures qui ne retiennent plus de la religion de ces anciens Gaulois que le nom seulement, ayant reçu les fables des Grecs pour choses véritables ! Mais nous qui n'adorons pas le Ciel, ni rien qui soit de lui, nous ne voulons non plus être adorées que nous n'adorons qu'un seul Tautatès. - Ô Circène, s'écria Hylas, je le disais bien, que l'étroite

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pratique que vous avez avec le Ciel vous a rendue céleste ! et ne voyez-vous pas comme vous en discourez, non pas en Circène, mais en Saronides, en Eubage, en Vacie, et bref en céleste Druide ? Dieu me garde de vous aimer, puisque vous êtes si savante ! Et quoi, lorsque je vous parlerai de mon affection, au lieu de me répondre vous me reprendriez η si je ne disais pas bien ? Ô que j'aurais grande honte de recevoir ces corrections en l'âge où je suis ! Mais se tournant vers Florice : - Dites-moi à bon escient, ajouta-t-il, pourquoi n'ai-je point su le sujet qui vous a conduite en cette contrée ? - Parce, répondit-elle, que nous ne l'avons point encore voulu dire à personne, d'autant que l'Oracle η nous a défendu d'en parler que quelque

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chose ne fût arrivée qui ne l'est point encore. - Or, dit froidement Hylas, je ne m'étonne plus de ce de quoi je me suis étonné, je vois bien que le Ciel m'aime plus que je ne vaux, puisqu'il ne m'a pas voulu affliger d'un désir duquel j'eusse été longtemps pressé avant que d'en obtenir l'effet. - Mais, lui dit Dorinde, pourquoi ne pourrais-je satisfaire à ce désir, puisque je sais presque aussi bien qu'elle ce qui leur est advenu, et que le Ciel ne m'a point défendu de le dire ? - Vraiment, interrompit Lycidas, si nous n'étions si près du lieu où vous allez, nous vous supplierions d'en vouloir prendre la peine, car peut-être n'y a-t-il jamais eu, le long des rives de Lignon, étrangère qui ait caché le sujet de son voyage si longtemps que ces

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trois belles filles ! - Il faut bien, ajouta Hylas, qu'elles aient grandement offensé les Dieux. - Et pourquoi ? répondit incontinent Circène. - Parce, dit Hylas, que le plus grand châtiment que le Ciel puisse donner à une femme, c'est celui de se taire η. - Tant s'en faut, répondit-elle, que si cela est, il nous a beaucoup favorisées, nous donnant occasion de nous faire paraître plus que femmes.
  Ces discours et quelques autres semblables les entretinrent le long du chemin. Et lorsqu'ils furent assez près de la porte, Périandre, Mérindor et leur compagnon η s'approchèrent de la troupe, et demandèrent à Dorinde si elle voulait ce soir même faire la révérence à Amasis, et où elle voulait loger cette nuit. Dorinde répondit

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qu'il lui semblait qu'il était bien tard η, et toute la compagnie trop lasse pour monter au Château η qui paraissait en lieu si haut et si malaisé, mais qu'elle ne savait où loger, n'ayant point de connaissance en ce lieu. Lycidas alors ayant un peu pensé en lui-même : - Donnez-moi, dit-il, le loisir d'entrer dans la ville, et je vous assure que si celui que j'espère d'y trouver y est vous ne serez point mal reçue. Dorinde le remercia, et s'asseyant à l'ombre de quelques arbres qui étaient assez proches du chemin, elle lui dit que toute la troupe l'attendrait en ce lieu-là. Lycidas donc, accompagné de Corilas, entra dans la ville, et s'en alla le plus vite qu'il put en la maison de Clindor, le cher ami d'Alcippe, père de Céladon et de Lycidas. Ce

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Clindor avait toujours conservé l'amitié qu'il avait portée à leur père sans jamais démentir cette première affection. Et depuis la mort d'Alcippe et la perte de Céladon, il avait remis toute sa bonne volonté en Lycidas, comme la seule chose qui lui fût restée de son cher ami. Cela fut cause qu'aussitôt qu'il le vit, il lui tendit les bras, se le joignit au sein, et l'embrassa avec une aussi entière affection que s'il eût été son propre enfant. - Mon père, lui dit Lycidas (c'est ainsi qu'il l'avait toujours nommé), s'il y a longtemps que je ne vous suis venu rendre ce devoir, accusez-en, je vous supplie, nos bois, qui ne permettent guère à leurs habitants de fréquenter dans les grandes Cités, sans offenser les lois de notre vie solitaire η. - Mon

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enfant, répondit Clindor, je vous excuse, et je vous envie ! Je vous excuse sachant assez combien Alcippe s'est préparé de peines pour n'avoir, au commencement de sa vie, observé religieusement le serment de ses Ancêtres η, et je vous envie pour l'heureuse vie que vous passez, en considérant les troubles et inquiétudes de la nôtre. Mais, mon enfant, continua-t-il en l'embrassant encore une fois, vous soyez le très bien venu, et votre compagnie aussi, vous assurant que je ne puis recevoir un plus grand contentement que de voir chez moi l'enfant de mon cher ami Alcippe. - Cette assurance, répliqua Lycidas, m'a donné la hardiesse d'offrir votre maison à une bonne troupe de mes amis que j'ai accompagnés ici, et qui y viennent

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pour le sujet que vous saurez, je ne sais si ce ne vous sera point trop d'incommodité. -  Tous ceux, répondit Clindor avec un visage riant, qui viennent chez moi, et même avec une si bonne guide que Lycidas, y ont toujours autant de pouvoir que j'y en ai. Et je vous assure que toute l'incommodité sera pour eux, et pour moi beaucoup d'honneur et de contentement. Et s'étant enquis qui étaient ceux qu'il lui amenait pour hôtes : - Je suis marri, dit-il, de n'en avoir été averti plus tôt, mais puisqu'ils m'ont voulu surprendre, ils excuseront les incommodités de cette maison, et recevront s'il leur plaît ma bonne volonté. Et lors, ayant fait appeler son fils : Léontidas, lui dit-il (car tel était son nom), allez avec votre frère Lycidas

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offrir cette maison à ces étrangers vers lesquels il vous conduira, et leur dites que, si mon âge me le permettait, je fusse allé moi-même leur rendre ce devoir.
  Ainsi s'en alla Lycidas, accompagné de Léontidas, vers la troupe qui l'attendait et qui, après plusieurs discours de civilité s'achemina au petit pas, Léontidas tenant d'un côté Dorinde, et Hylas de l'autre. Arrivant à la porte, les gardes leur demandèrent qui ils étaient et d'où ils venaient. Les trois Chevaliers dirent leurs noms, et satisfirent à leurs demandes, et Léontidas ajouta qu'ils allaient loger en la maison de Clindor. Les gardes alors les écrivirent et les prièrent de leur pardonner cette curiosité, parce que depuis peu le commandement leur en était fait.

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Ils entrèrent donc de cette sorte, et furent conduits vers Clindor, qui les reçut avec un si bon visage et les traita si honorablement que chacun demeura étonné qu'en si peu de temps il eût mis l'ordre en sa maison qu'ils y trouvèrent.
  Mais cependant le triste Silvandre, qui après avoir laissé Dorinde et ses compagnes s'était retiré dans le plus caché η du bois pour ne voir ni être vu de personne, passa le reste du jour avec ses fâcheuses et mortelles pensées, jusques à ce que, sur le soir η, il se vint mettre dans le buisson ηDiane, Alexis, Astrée et Phillis le trouvèrent en se retirant. Il s'était de sorte éloigné de chacun qu'il n'avait pas même su ce qui était advenu pour Dorinde, d'autant qu'aussitôt qu'il apercevait quelqu'un, il le fuyait

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comme une personne sauvage. Sa tristesse le retint en ce lieu jusques à la nuit η. Mais quand il vit le Ciel semé η d'étoiles, et qu'il crut n'y avoir plus personne par la campagne, il en sortit - non pas pour se divertir, car il n'avait pas même envie d'alléger son mal, mais seulement pour se représenter plus vivement son déplaisir afin que l'ennui pût faire tant plutôt ce qu'il ne voulait pas que sa main attentat sur sa vie, de peur d'offenser le Ciel en se donnant une violente mort η.
  Cette pensée le conduisit insensiblement dans la grande allée ηPhillis lui avait fait le cruel message de Diane. - Ô lieu malheureux, dit-il, pour moi, et diffamé de la plus insigne injustice qui ait jamais été commise sur les rives de Lignon ! Comment est-il possible que le Ciel

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ne t'ait caché dans les abîmes des entrailles de la terre pour ne souffrir que ce rivage innocent soit profané par toi, lieu de désastre et d'abomination ? Et lors se pliant les bras η l'un dans l'autre : - Mais si c'est le Ciel, continua-t-il, qui me poursuit d'une haine continue depuis le jour que je suis né, comment au lieu de châtier, ne favorisera-t-il ce qui exécutera sur moi ces cruelles destinées ? Mais aussi si tous les lieux où j'ai ressenti les injustices de son influence devaient être abîmés, hélas ! il faudrait que tous ceux où jusques ici j'ai été fussent cachés dans la profondeur de la terre ! Et parvenant avec ces paroles sur le même endroit où il était tombé évanoui, il s'arrêta tout court, et après l'avoir considéré quelque temps, - Il est vrai, s'écria-t-il, que si

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en tous les autres lieux j'ai eu du malheur, c'est bien en celui-ci où tous les désastres se sont assemblés et ont fait voir jusques où se peuvent étendre les plus grands efforts des plus cruelles infortunes ! Mais comment les ai-je pu supporter sans mourir, ou comment le Ciel n'a-t-il eu honte de se voir surmonté par la constance η d'un mortel ? Et véritablement, en ceci il n'est pas plus étrange de considérer l'opiniâtreté du Destin à me rendre misérable que de voir l'insensibilité de mon âme à supporter ses coups. Et lorsque je l'ai bien considéré, il faut que je dise que le Ciel veut essayer sa puissance en mes supplices, ou mon courage en ma souffrance. Mais pour cela fallait-il, belle Diane, que vous fussiez l'instrument de tant de cruautés ? Fallait-il que

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votre beauté consentît à la perte de celui qui l'adore, et que ce fût même de cette affection que procédât la rigueur de son supplice ? Quelle excuse pouvez-vous alléguer pour votre décharge, puisque si vous n'êtes complice de cette faute, pour le moins vous en êtes la cause et l'origine ? Car il est autant possible que sans Diane je puisse aimer quelque chose, qu'il est impossible que tant que vous vivrez vous ne soyez la plus belle de l'Univers, et que, tant que je vivrai, vous ne soyez la mieux aimée Bergère du monde. Ah ! je vois bien, reprenait-il quelque temps après, ah ! je vois bien que vous ne cherchez point d'excuse en une action dont le repentir ne vous touche nullement, ou pour mieux dire, en laquelle le seul repentir η serait

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une plus grande satisfaction mille et mille fois que n'aurait pas été l'outrage.
  Et lors demeurant quelque temps sans parler, et la Lune η étant fort claire, il allait regardant tout à l'entour de lui, et, comme un homme hébété, considérait toute chose sans savoir presque ce qu'il regardait. Enfin, lui revenant en mémoire le cruel discours de Phillis et l'opinion que Diane avait eue de son changement, il ne se put empêcher de s'écrier tout à coup : - Mais, Ô Dieu ! est-il possible que le jugement de Diane, qui voit si clair en toute chose, se soit pu, pour mon malheur, abuser de cette sorte ? Que Madonthe ait eu le pouvoir de me divertir de son service ? A-t-elle pu croire, cette sage et prudente Bergère, que des yeux qui

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l'auront vue puissent se plaire à regarder quelqu'autre beauté que la sienne ? Ai-je, ô belle Bergère, ai-je rendu par mes actions quelque témoignage d'être devenu ou Hylas ou Adraste ? Et il faudrait bien, pour avoir commis cette faute, que non seulement je fusse ou l'un ou l'autre, mais ensemble tous les deux : car pour être fol, je ne serais pas si inconstant, ni pour être inconstant, je ne serais pas si fol η.
  Cette pensée l'entretint longtemps sans lui permettre de sortir de ce lieu où il semblait qu'il s'arrêtait pour y trouver les contentements qu'il y avait perdus. Mais tout au contraire, il y allait rencontrant toujours des nouvelles causes de déplaisir ; car coulant, sans y prendre garde, d'une pensée

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en une autre, il s'alla représenter les doux commencements de son affection, avec quelle discrétion Diane reçut sous le voile d'une gageure η la naissance de son amour, avec quelle courtoisie elle lui avait laissé prendre racine, et avec quelle prudence η elle l'avait vu élever jusques à la grandeur extrême où elle était parvenue. Et sur cette pensée, il s'allait remettant η devant les yeux les agréables contrariétés η de Phillis, les favorables réponses de sa Bergère, et bref toutes les apparences qu'il avait eues d'espérer que son extrême affection ne serait point infructueuse. Lorsqu'en la recherche de toutes ces choses desquelles il se rendait compte à soi-même, il se ressouvint du bracelet η de cheveux qui avait été destiné

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pour Phillis et qu'il obtint de Diane par une extraordinaire faveur. Curieusement il porta la main sur l'endroit où il soulait être pour avoir le contentement de se la η rebaiser après l'avoir touché, lorsque, ne le trouvant point, il changea incontinent et de main et de bras, comme s'il se fût mécompté la première fois de le chercher du côté où il ne le portait pas. Mais ne le trouvant point ni en l'un ni en l'autre, il fut surpris d'un si pressant déplaisir que, ne pouvant résister au coup de ce désastre, il fut contraint de se laisser aller en terre où il demeura longuement et sans mouvement et sans parole. Enfin lorsqu'il put parler il soupira tels vers :

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SONNET.

Il ne veut plus espérer η.

3_318QUe nul bien désormais ne flatte ma pensée,
Et que tous mes espoirs soient mis dans le cercueil,
Qu'une éternelle nuit accompagne mon œil,
Et soit en moi la joie à jamais effacée.

  Pleurez, mes tristes yeux η, votre gloire passée.
Soient de gouttes de sang les larmes de mon deuil.
Oublions pour toujours le favorable accueil
Dont la fortune avait notre amour commencée.

  Fuyez bien loin de moi, désir de quelque bien,
Puisqu'entre les mortels je n'espère plus rien
Que de mourir enfin oppressé de tristesse.

Mais pourquoi faudrait il quelque chose espérer
Si même il n'est permis au malheur qui m'oppresse
D'oser, à tant de maux, une fin désirer ?

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  Silvandre s'allait plaignant η de cette sorte, et sa plainte n'eût pas cessé si tôt n'eût été qu'il ouït, ce lui sembla, quelqu'un s'en venir vers lui. Et parce que c'était une heure où il y avait peu de Bergers qui se promenassent, tant pour reconnaître qui c'était que pour la crainte d'être vu, et par ce moyen interrompu en ses solitaires pensées η, il se tut pour quelque temps. Et lors il ouït venir le long de la grande allée η des personnes qui parlaient assez haut, et que toutefois il ne pouvait encore bien reconnaître, ni bien entendre. Mais il n'eut pas demeuré longuement sans parler qu'eux s'approchant toujours davantage, il aperçut à la clarté de la Lune η que c'étaient deux hommes η qui venaient

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parlant ensemble. Et de fortune, lorsqu'ils furent près de l'endroit où Silvandre était couché, ils s'arrêtèrent un peu, et lors il ouït que l'un η chantait :


SONNET.
Il a plus d'amour qu'elle n'a de
cruauté.

24_m_500MAis, mon Dieu, que je l'aime ! et, mon Dieu, que de peine
Je supporte en aimant sa cruelle beauté !
Fut-il jamais Amour plus plein de loyauté ?
Fut-il jamais, Ô Dieu, beauté plus inhumaine ?

Plus je vais l'adorant η d'une âme toute pleine
Et d'amour et de feux, et plus sa cruauté

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Augmente de rigueur par quelque nouveauté,
Comme si l'adorer faisait naître sa haine.

Dieu ! que ne fais-je point pour surmonter son cœur ?
Que ne fait-elle aussi pour montrer sa rigueur,
Qu'égale à mon amour elle voudrait bien rendre ?

Mais, cruelle beauté ! vous n'y parviendrez pas.
Votre rigueur n'ira que jusqu'à mon trépas,
Et mon amour encore brûlera dans ma cendre.

  À peine ces vers furent-ils achevés que Silvandre ouït que son compagnon η commença de cette sorte :

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SONNET.

24_l_502L'On me va reprochant que souffrir tel outrage,
C'est être sans esprit, ou sans nul sentiment,
Et qu'il faut bien aimer, mais qu'il faut que l'Amant
Retienne avec l'amour quelque peu de courage ;

Que d'endurer ainsi, c'est plutôt témoignage
D'un esprit abattu que d'amour véhément,
Qu'il se faut bien donner, mais non pas tellement
Qu'enfin ce don se change en un cruel servage.

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Offensé, je réponds : - Ces maximes de Cour
Que, déçus, vous tenez pour maximes d'amour,
Montrent vos passions être bien imparfaites.

  Il faut, pour bien aimer, aimer ainsi que moi :
N'aimer que pour aimer η tout d'amour et de foi,
Et c'est trahir Amour d'aimer comme vous faites.

  - Ah ! mon frère, interrompit incontinent le premier qui avait parlé, vous avez maintenant raison en ce que vous dites ! Car, véritablement, qui aime pour autre dessein que pour seulement aimer, il abuse du nom d'Amour, et profane indignement une divinité

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si sainte et si sacrée ! Mais permettez-moi de dire qu'en ce que vous alléguiez un peu auparavant de la peine que vous et moi souffrons, vous aviez aussi peu de fondement que j'en avais beaucoup de dire qu'il n'y a point de douleur au monde qui soit égale à la mienne. - Mon frère, lui répondit l'autre avec un grand soupir, l'amour que chacun se porte est cause du jugement que vous faites à mon désavantage. Car n'est-il pas vrai que si vous me voyiez souffrir du mal, vous le ressentiriez mieux que si quelque étranger en avait beaucoup plus que moi, et cela, à cause de la bonne volonté que vous me portez ? - Il n'y a point de doute, répondit le premier. - Or, Alcandre, répliqua celui-ci, croyez que la même

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raison vous fait estimer le mal que vous ressentez beaucoup plus grand que le mien. D'autant que, comme c'est chose naturelle d'aimer un frère plus qu'un étranger, aussi l'est-il encore davantage de s'aimer soi-même plus que tout autre. Et c'est cette amour qui donne le poids à toutes les choses qui tombent sous l'opinion. - Je ne sais, Amilcar, ajouta-t-il, comme vous l'entendez. Il est vrai qu'en une partie j'ai bien la même créance, mais en l'autre j'en suis du tout contraire ! Je veux dire que je crois bien que l'amour tel qu'il est fait ressentir de même les ennuis et les contentements, et que c'est par lui, et à son aune, que nous mesurons la grandeur ou la petitesse de toutes ces choses. Mais que chacun ait plus d'amour

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pour soi que pour tout autre ? Mon frère, mon ami, si cela est un effet de la nature, j'avoue que la nature a failli en moi, car je jure et je proteste que j'aime mille fois mieux Circène que je ne m'aime pas. Et la preuve de ce que je dis est très aisée, puisque j'ai pour elle tous les effets que l'ont dit qui procèdent d'une très grande amour. Premièrement, j'ai plus de peur qu'il lui arrive du mal qu'à moi-même, et s'il fallait que, pour le lui ôter, je le souffrisse, c'est sans doute qu'il n'y a supplice auquel je ne m'exposasse librement pour elle. Et puis, je désire plus son contentement que le mien, et je ne crois pas qu'il y ait chose pour difficile qu'elle fût que je ne fisse, si je pensais qu'elle en dût avoir du plaisir. Mais, et

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celui-ci est bien un témoignage qui ne se peut reprocher, si je pensais avoir quelque contentement qui lui déplût, Amilcar, croyez-moi, j'aimerais mieux la mort que de le recevoir ! Si cela ne sont des connaissances que j'aime plus autrui que moi-même, je ne sais quels en peuvent donc être les signes assurés. - Mon frère, reprit Amilcar, je ressens bien pour Palinice les mêmes excès d'affection que vous dites avoir pour Circène. Mais, ô Alcandre ! vous êtes bien déçu si vous pensez qu'il faille conclure par là que vous aimez mieux Circène que vous, ni que j'aime mieux Palinice que je ne m'aime pas. Car, si nous voulons en parler sainement, nous avouerons que c'est pour l'amour que nous nous portons

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que nous les aimons. Et comme l'avare η expose sa propre vie pour la conservation de l'or qu'il aime, que de même nous nous sacrifions pour le plaisir de ces belles que nous chérissons. - Ah ! mon frère, s'écria incontinent Alcandre, et voudriez-vous bien faire ce tort à notre amour de la comparer à celle d'un avare ? - Mon frère, répondit froidement Amilcar, assurez-vous qu'il n'y a point d'autre différence de ces deux amours, sinon que celle que nous portons à ces belles Dames est pour chose de plus de valeur et de mérite, et qu'ainsi elle est plus honorable et plus raisonnable. Mais en effet, l'origine de toutes ces amours procède de celle que chacun a pour soi-même. Et pour montrer qu'il est ainsi, dites-moi,

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Alcandre, n'est-il pas vrai que le soin que l'avare a de conserver l'or qu'il aime est pour soi-même, et non pas à cause de l'or ? - Il n'y a point de doute, répondit-il, car qu'importe à l'or qu'il tombe dans d'autres mains, puisque partout où il sera, il sera toujours aussi bien or qu'entre les siennes. - Vous avez raison, répliqua AmilcarOr maintenant, tournons cette même raison vers ce qui nous touche, et vous connaîtrez que c'est pour l'amour que vous vous portez η que vous avez ces soins de Circène et ces grands désirs de son contentement. Et me dites si vous voudriez que Circène eût tous ces bonheurs que vous lui désirez, ou plutôt si vous voudriez bien les lui rechercher, à condition qu'elle aimât infiniment

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Clorian, et qu'elle se donnât du tout à lui, sans jamais plus se soucier de vous ? - Mais, reprit Alcandre, encore qu'elle fût à Clorian, elle ne serait pas heureuse comme vous la figurez. - Et si elle l'était, ajouta Amilcar, encore plus que je ne dis, seriez-vous bien aise qu'elle jouît de tous ces contentements avec Clorian ? Vous ne me répondez point, et vous avez raison, car je ferai bien la réponse sans vous. Il est certain que vous et moi aimerions mieux la mort que de voir, vous, Circène au comble de son contentement avec Clorian, et moi, Palinice la plus contente et heureuse femme du monde en la puissance de Sileine. Et par là, mon frère, mon ami, avouons que tout le bien que nous leur désirons c'est comme l'avare

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aime l'or, c'est-à-dire pour notre intérêt particulier, quoique l'excès de notre passion nous fasse juger au commencement tout le contraire.
  À ce mot, ces étrangers continuèrent leur promenoir et demeurèrent quelque temps sans rien dire. Silvandre qui les avait écoutés, et qui les jugeait personnes de mérite et d'entendement, eût volontiers parlé η à eux, n'eût été le fâcheux état où la jalousie de Diane l'avait réduit. Mais se reconnaissant de si mauvaise humeur, il pensa qu'il valait mieux s'en éloigner que de les interrompre, pour entretenir ses profondes pensées. Et en ce dessein il s'en voulut aller, mais en même temps il vit que ces étrangers revenaient sur leurs mêmes

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pas, comme personnes qui ne savaient que devenir, et qui, ayant rencontré cette grande allée η, faisaient dessein d'y passer le reste de la nuit η. La crainte qu'il eut d'être aperçu d'eux fut cause qu'il se remit en sa place pour les laisser passer et puis s'enfoncer dans le bois. Mais fût qu'il fit quelque bruit en se remettant en terre, ou que la Lune éclaira mieux à l'endroit où il était qu'elle ne faisait lorsqu'ils avaient passé auprès de lui, tant y a qu'Alcandre à son retour l'aperçut, et le fit voir à son frère qui s'en approchant curieusement : - C'est véritablement, dit-il, un Berger qui dort. Silvandre qui se vit découvert, et qui pensa bien qu'ils ne s'en iraient pas sans le faire parler, aima mieux les prévenir, et cela

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fut cause qu'il répondit : - Si je dormais, il faudrait dire qu'une personne pût dormir sans reposer ! Car le malheureux état où je suis, qui ne saurait être égalé, ne permet pas à ce désastré Berger de pouvoir avoir quelque repos. Et ne croyez, Amilcar, continua-t-il en se relevant, que ce soit l'amour que je me porte qui me fait faire ce jugement de la grandeur de mon mal. Car au contraire, si je devais juger par passion de ce qui me touche, ce serait plutôt par haine que par amour, pouvant dire avec vérité que je n'ai jamais voulu tant de mal à personne que je m'en veux. De sorte qu'encore que le malheur où je suis soit le plus grand que jamais mortel puisse recevoir, si est-ce que je suis mon ennemi de telle sorte que

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ma haine n'en peut encore être satisfaite, et je voudrais me la pouvoir augmenter et multiplier par-dessus le nombre de feuilles de ces bois. - J'avoue, dit alors Amilcar, que si ce que vous dites est vrai, il faut que toute douleur cède à la vôtre. - Ô Amilcar ! dit le Berger, je ne suis que trop véritable. Et si je vous en avais découvert la moindre plaie, je m'assure que vous le confesseriez avec moi. Mais parce que ce me serait quelque espèce de soulagement de le dire, je ne veux pas même me donner ce contentement. - Il semble, ajouta Alcandre, que la grandeur du mal que vous avez vous a porté à ce désespoir, et vous savez bien que le désespoir est un témoignage de peu de connaissance et de peu de courage. - J'avoue,

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dit le Berger, que mon mal s'est changé en désespoir η, mais je nie bien que le désespoir soit toujours faute de connaissance ou de courage. Car tant s'en faut, ne serait-ce pas une extrême méconnaissance d'avoir les extrêmes malheurs que j'ai et ne les connaître pas ? Et ne serait-ce un grand défaut de courage et de sentiment que de craindre de telle sorte la mort que l'on voulût toujours vivre en une telle misère ? Cela est bon pour des petits maux, ou pour le moins pour ceux η qui n'en ont que des communs et ordinaires. Mais ceux qui sont parvenus à une telle extrémité qu'il n'y a point de remède, n'est-ce pas vrai que ce serait une espèce de folie que d'y en rechercher, et un effet d'un courage vil et bas

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que de supporter la honte qu'on ne peut éviter sinon en n'étant plus ? - Toutefois, reprit Alcandre, j'ai ouï dire que comment que ce soit, c'est un signe de peu de courage de fuir pour n'avoir pas le cœur de supporter les coups de l'ennemi. - Vous avez ouï dire la vérité, répliqua le Berger, mais personne qui l'entendît bien ne vous aura jamais dit qu'il faille espérer en une chose où il n'y a point d'espérance. Et c'est ce que je disais maintenant que mon mal était désespéré, non pas que je conclue que pour cela je veuille d'un glaive m'ouvrir l'estomac, ou me précipiter dans un abîme, car encore que je n'estime pas cette action un défaut de courage comme vous dites, je la tiens encore pire, parce que c'est

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une impiété η, impiété η qui se commet contre le grand Tautatès, d'autant que l'homme étant l'ouvrage de ses mains, et duquel il se peut servir comme le potier η des vases de terre qu'il a faits à sa volonté η, c'est une grande impiété η d'aller contre l'ordonnance de ce Grand à qui nous sommes, et à qui nous devons tout ce que nous avons. Et s'il lui plaît de nous voir souffrir des peines et des travaux infinis, ne sommes-nous pas impies de vouloir contrarier son dessein par une mort précipitée ? Mais que ce ne soit un témoignage d'un courage généreux de ne vouloir souffrir un honteux supplice et de l'éviter par une douleur encore plus grande, je ne pense pas, Alcandre, qu'il y ait personne qui, après y avoir bien pensé η,

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le veuille soutenir. Mais je commence à ressentir quelque allègement par les discours que j'ai avec vous. Et parce que je n'en veux point en mon mal, je vous conjure, Amilcar, par l'amour que vous portez à Palinice, et vous, Alcandre, par celle que vous avez pour Circène, de me permettre de m'en aller seul dans le plus reculé de ce bois, et en échange je vous dirai que si vous cherchez ces deux belles Bergères, vous les trouverez en cette contrée, où je les ai vues bien souvent sur les rives de Lignon, en la compagnie de la belle Diane, d'Astrée et de leurs compagnes. Et à ce mot, après les avoir salués, il s'en alla, et se mit dans le bois le plus promptement qu'il put de peur d'être suivi par ces étrangers.

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  Eux, au contraire, ravis d'ouïr un Berger discourir de cette sorte, demeurèrent si étonnés que ni l'un ni l'autre ne remua pas un pied pour le suivre. Mais ayant tenu quelque temps les yeux sur l'endroit du bois où il est entré, Alcandre fut le premier qui reprit la parole : - Dites la vérité, mon frère, dit-il, avez-vous jamais ouï un semblable Berger ? - Son habit, répondit Amilcar, dit bien qu'il est Berger, mais ses discours nous protestent que non. - Quant à moi, ajouta Alcandre, je pense que c'est le Génie de Lignon qui s'est voulu présenter à nous sous cet habit, pour nous montrer qu'il y en a encore qui ont plus de mal que nous n'avons pas. - J'aurais, peut-être, répliqua Amilcar, cette même opinion, si

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nous étions ailleurs qu'en cette contrée des Forez où j'ai ouï dire qu'il y a tant de discrets et d'honnêtes Bergers qu'il ne faut point trouver étrange la rencontre que nous avons faite. - Si c'est un Berger, continua Alcandre, et que les autres soient tels que lui, il faut avouer que les villes ont de quoi porter envie à ces bois et à ces rives solitaires η ! Mais, dit-il montrant du doigt un papier η qui était au lieu d'où Silvandre était parti, je vois là quelque lettre. Peut-être, si la clarté de la Lune nous le permet, pourrons-nous apprendre quelque chose de ce que nous disons en la lisant. Alcandre alors, se baissant, releva ce papier que véritablement Silvandre en prenant son mouchoir dans sa poche avait laissé

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choir sans y penser, et le dépliant tous deux voyant qu'il était écrit, ils prirent le mieux qu'ils purent la clarté de la Lune, et lurent avec quelque difficulté ces vers η :


SONNET.
Elle seule digne d'elle.

24_e_521ELle aime enfin, quoi qu'elle sache dire,
Cette arrogante et trop fière beauté !
Mais pour punir sa feinte cruauté,
D'un feu nouveau se produit son martyre.

Dans son miroir η elle-même s'admire,
Ainsi le Ciel venge ma loyauté,
Et s'admirant, étrange nouveauté !
D'un vain Amour se brûle et se désire.

Elle ne croit, l'orgueilleuse qu'elle est,
Rien digne d'elle, elle seule se plaît,
Et ses amours en soi-même elle enserre.

Mais, Glorieuse, enfin tu te déçois :
Cette beauté qu'en ce miroir tu vois
N'est rien qu'une ombre, et n'est que dans un verre.

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  Alcandre alors : - Il est certain, dit-il, que c'est un Berger, et non pas le Génie de ce lieu. Mais il faut avouer que ces bois sont heureux d'avoir de semblables hôtes. Et parce qu'il y avait encore quelque chose d'écrit, ils continuèrent de lire, quoique la clarté de la Lune fût un peu blafarde. Mais la lettre qui était grosse et d'un caractère bien formé leur aida beaucoup. Les vers étaient tels :


SONNET.
Il lui tient le miroir cependant
qu'elle se coiffe η.

24_c_521COmme un Guerrier nourri dans les alarmes,
Quand l'ennemi n'est point encore pressant,

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En ce miroir vous allez aiguisant η
De vos beautés les invincibles armes.

Lorsqu'à vos yeux vous ajoutez des charmes,
En cent façons leurs attraits déguisant,
Ma mort je vais moi-même autorisant η,
Car ce miroir η n'est fait que de mes larmes.

Larmes, hélas ! qu'Amour change au cristal
De ce miroir η pour marque de mon mal,
Et qu'à vos yeux je présente, fidèle.

Jugez au moins, puisque dans mes tourments
Je vous fais voir si parfaite et si belle,
Que vous seriez dans mes contentements η !

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  Silvandre avait fait ces vers pour Diane il y avait longtemps, en la considérant qui se regardait dans un miroir, et de fortune il les portait ce jour-là sur lui. Ces étrangers les trouvèrent tant à leur gré qu'ils ne se pouvaient lasser de les relire, et eussent bien voulu qu'il y en eût eu d'autres pour passer les heures de la nuit plus doucement, puisqu'ils étaient contraints d'attendre en ce lieu ceux qui leur avaient promis de les y venir trouver.
  Mais Alexis cependant, qui était couchée comme de coutume dans la chambre d'Astrée, où Diane et Phillis avaient dormi cette nuit, s'éveilla aussi matin η que le Soleil, et prenant doucement les habits de la belle Astrée, s'en accommoda le plus proprement qu'elle

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pût, et puis, avec le moins de bruit qu'il lui fut possible, ouvrit les fenêtres, et prit une chaire auprès du lit afin de pouvoir mieux contempler les beautés qu'il adorait. Astrée était lors de la moitié du corps η tournée du côté de ses compagnes, et parce qu'il faisait grand chaud η elle avait une partie du sein découverte, et un bras hors du lit nonchalamment étendu sur Diane. Alexis l'ayant quelque temps considérée : - Hélas ! disait-elle, mais d'une voix assez basse pour n'être ouïe, hélas, pourquoi Alexis n'es-tu changée en Diane, ou Diane en Alexis ? Mais, disait-elle un peu après, à quoi te servirait-il, misérable, si parmi ce changement Céladon n'avait point de part ? Car quelles plus grandes faveurs, ô Alexis !

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pourrais-tu désirer que celles que tu reçois, et qui te sont inutiles parce que tu n'y appelles point Céladon, et semble que tu lui envies la part qu'il y pourrait avoir ! Et à ce mot, s'étant tue quelque temps : Ah ! ce n'est point envie, disait-elle, car Alexis, peux-tu avoir quelque bonheur sans lui, ou lui quelque félicité sans toi ? Non, certes, se répondait-elle, mais il est vrai que sa présence m'est bien aussi redoutable que désirable ! Désirable, puisque sans Céladon je n'aurai jamais un contentement η parfait, et redoutable, puisqu'il n'y a que lui qui me puisse faire perdre toutes mes espérances η. Mais quand je veux rentrer en moi-même, qui suis-je qui redoute et qui désire ? Suis-je Alexis ? Non,

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car que peut davantage désirer Alexis ? Suis-je Céladon ? Non, car que peut craindre celui qui est parvenu au comble de tous les malheurs ? Qui suis-je donc qui désire et qui crains ? Car il est certain que je ressens ces deux passions, je suis sans doute un mélange et d'Alexis et de Céladon ! Et ainsi, comme Céladon, je désire de recouvrer le bonheur qui m'a été tant injustement ravi, et, comme Alexis, je crains de perdre celui que je possède. Je suis donc et Alexis et Céladon mêlés ensemble ! Mais maintenant que je sais qui je suis, que ne recherchons-nous un moyen de contenter Céladon et d'assurer Alexis ? Ah ! disait-elle alors, c'est là l'œuvre et la peine η, ce lieu est si glissant que pour peu que le pied

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échappe l'on tombe dans un profond abîme de désespoir. Mais pourquoi nous voulons-nous figurer qu'Astrée veuille mal à ce fidèle Céladon, puisque toutes les fois qu'elle en parle il semble que ce soit en plaignant sa perte ? Mais au contraire, pourquoi ne croirons-nous qu'Astrée lui veuille mal, puisque lui ayant ordonné de ne se faire jamais voir à elle qu'elle ne le lui commandât elle ne le lui commande point, et si elle parle à lui toutes les heures.
  Cette dernière considération la toucha de sorte que les larmes lui en vinrent aux yeux. Et parce qu'ensemble avec les larmes, quelques soupirs se dérobèrent de son estomac, Phillis, qui était sur la fin de son sommeil, s'éveilla,

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et voyant qu'il était grand jour, après avoir salué Alexis, elle se jeta en bas du lit, et toute en chemise s'alla habiller auprès de celui de la Druide. Et toutefois, Diane était tellement prise du sommeil que quelque bruit que sa compagne fît en se levant, elle ne se fût point éveillée, si Phillis ne l'eût appelée paresseuse par diverses fois. Et parce qu'elle parla assez haut, il sembla qu'Astrée en songeant se fût éveillée, car se tournant du côté d'Alexis : - Ah Céladon ! dit-elle, avec un grand soupir, et sans dire rien davantage se remit à dormir. Mais parce que Diane et Phillis oyant nommer Céladon étaient demeurées attentives à ce qu'elle voulait dire, Alexis, quoique surprise de s'ouïr nommer, tint la meilleure

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mine qu'il lui fût possible, et se mettant un doigt sur la bouche, - Parlons bas (dit-elle) pour voir ce qu'elle veut dire de ce Berger ! Mais quoi qu'elles se tussent et qu'elles attendissent longuement, si ne parla-t-elle plus, mais se sentant baisée par Diane, s'éveilla doucement, en opinion que ce fût Alexis : - Ma maîtresse, lui dit-elle n'ayant pas les yeux encore bien ouverts, vous êtes si diligente que vous nous faites honte. Et tenant Diane embrassée elle la rebaisa en cette créance. Mais quand elle vit que c'était Diane : - Ah ma sœur ! dit-elle en la repoussant, vous m'avez trompée, je vous prenais pour ma chère maîtresse. - Mon serviteur, dit alors la Druide, je ne suis pas si loin que vous ne puissiez bientôt réparer cette

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faute, si vous l'avez agréable ! Et alors se penchant, Astrée la baisa et l'embrassa avec la même affection qu'elle eût pu η caresser une sœur bien-aimée, si le Ciel lui en eût donné une. - Et bien, dit Phillis, qui achevait de s'habiller et qui avait vu comme elle avait repoussé dédaigneusement Diane, vous rejetez les baisers d'une bouche que quelqu'autre élirait peut-être plutôt que ceux de la vôtre ! - Il faudrait bien, répondit Diane, que celui-là eût bien η perdu le jugement qui ferait une si mauvaise élection ! - Vous en croirez ce qu'il vous plaira, répliqua Phillis, si crois-je que vous seriez la seule qui auriez cette opinion ; car celui de qui η je parle, c'est Silvandre, que je ne crois pas que personne que vous puisse accuser de défaut

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de jugement, et encore ne le pouvez-vous faire qu'en une chose ! - Et en laquelle ? répondit Diane. - En ce qu'il vous aime trop, répliqua Phillis, car il est vrai qu'en cela il y a de l'excès. - Et quoi, ma sœur, reprit Diane, vous voici encore à votre première chanson ? Ne me parlerez-vous jamais que de ce Silvandre, et ne vous lasserez-vous point quelquefois de le nommer si souvent ? - Ma sœur, dit Phillis, désabusez-vous d'une chose, jamais je ne vous laisserai en paix qu'il ne soit remis auprès de vous, comme il y était il y a quelque temps ! Et je crois que toutes vos amies en doivent faire de même, parce que si nous perdions ce gentil Berger, je ne pense pas que Lignon en pût recouvrer de longtemps un semblable. - Et Lycidas,

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ajouta Diane, ne vaut-il pas mieux ? - Lycidas, interrompit Phillis avec sa gaieté accoutumée, ne vaut rien que pour moi, et je serais bien marrie que quelqu'autre en prît envie ! Mais Silvandre est tel que non seulement vous et nous qui le voyons ordinairement, mais toute cette contrée et peut-être encore toutes les Gaules y ont de l'intérêt. - Et ma sœur, dit Diane, suis-je payée du public pour avoir soin d'une personne en qui tant de gens ont part ? - Vous le devez, répondit Phillis, puisque vous y avez toute puissance. Et s'il en mésadvient chacun vous en blâmera. Et quoiqu'il soit tout à vous, si ne devez-vous pas être envieuse que chacun reçoive du contentement de ce que vous avez. - Tant s'en faut,

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répondit Diane, que j'en sois envieuse, qu'au contraire, s'il est mien, de bon cœur je vous le donne avec promesse de ne vous le redemander jamais ! - Ô cruelle fille ! s'écria Phillis, les Dieux vous puniront de cette ingratitude, et si c'est comme ils ont accoutumé, ce sera par le même moyen que vous les offensez maintenant, et souvenez-vous que je vous le prédis avec autant de vérité que si ma bouche était un Oracle. - Qu'est-ce que vous dites, ma chère sœur, reprit incontinent η Diane, que les Dieux me puniront pour ce que je viens de faire ? Et quelle faute ai-je commise de vous donner ce qui est mien, puisqu'encore que je ne vous le donnasse pas, il ne laisserait pas d'être à vous, y ayant longtemps que tout ce que j'ai est vôtre ! - Ah Diane !

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dit Phillis, ces cruautés couvertes du manteau de la courtoisie ne seront pas inconnues aux Dieux, et vous ne les leur sauriez déguiser ! Et souvenez-vous que je vous en η verrai pleurer, et je les vous reprocherai en un temps que vous direz que j'ai eu raison. - Vraiment, répondit froidement Diane, vous êtes mauvaise sœur, puisque vous faites ce dessein. Vous devriez au contraire me préparer de bonne heure des mouchoirs pour essuyer les larmes que je dois répandre.
  Ces deux Bergères achevèrent de cette sorte de s'habiller, cependant qu'Alexis et Astrée s'entretenaient tantôt par des assurances de leur bonne volonté, et tantôt par des baisers, qui étaient donnés et rendus d'un côté en fille,

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et de l'autre en Amant. Et cela fut cause que Diane voyant qu'Astrée ne faisait pas semblant de sortir du lit, se tournant vers Phillis : - Il me semble, ma sœur, lui dit-elle, qu'encore que ce matin vous me veuillez tant de mal, nous pourrions bien aller donner ordre à nos troupeaux ensemble, et puis être encore ici de retour avant que cette paresseuse soit hors du lit. - Ne croyez pas, répondit Phillis en la prenant sous les bras, que ma colère soit si grande qu'elle me puisse faire manquer au respect et à l'affection que je dois à celle qui a été ma maîtresse et qui le sera tant que je vivrai ! Et s'adressant à Astrée : - Et vous, dit-elle, la sœur la plus paresseuse que nous ayons, afin de ne vous commander point chose qui soit impossible ou ennuyeuse,

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nous vous ordonnons de nous attendre au même lieu où vous êtes, et faites que nous vous y trouvions à notre retour ! Cependant, pour vous en donner la commodité et afin que vous n'ayez point d'excuse, nous allons donner ordre à votre troupeau et aux nôtres. Et lui donnant le bonjour, elles sortirent de la chambre, et s'en allèrent s'entretenant de divers discours, d'autant que Diane ayant un peu perdu de l'opinion qu'elle avait eue de Silvandre commençait à reprendre sa bonne humeur.
  Étant donc sorties du logis d'Astrée, Phillis, qui était demeurée quelque temps sans rien dire, tout à coup s'arrêta, et regardant Diane : - Vous oserais-je dire η, ma

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sœur, lui dit-elle, ce que j'allais pensant η ? - Et pourquoi en feriez-vous difficulté, répondit Diane, puisque la façon de laquelle nous vivons ne nous permet pas de nous cacher la moindre chose qui nous vienne en l'âme ? - Je m'allais représentant η, dit Phillis, l'extrême et prompte amitié η d'Astrée et d'Alexis, et en allais η recherchant la cause. Car il y a longtemps que je connais Astrée, et je ne l'ai jamais vue si prompte à aimer, ni moins encore η laisser les anciennes pour les nouvelles amitiés ! Toutefois, elle n'a pas plus tôt vu cette Druide qu'elle ne l'ait extrêmement aimée, et que, l'aimant, elle n'ait méprisé la compagnie de Diane et de Phillis, qui lui soulait être si chère. Diane alors en souriant : - J'ai bien eu, dit-elle, cette même

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pensée. Mais j'ai depuis considéré qu'Astrée a grandement aimé Céladon, et qu'Alexis en ayant tant de ressemblance, elle s'est aisément portée à l'aimer, lui semblant que c'est encore ce bien-aimé Berge. Et vous savez bien qu'elle n'a jamais aimé que lui seul ; de sorte qu'étant sa première et unique affection, il ne faut pas trouver étrange que se renouvelant en cette fille, elle soit très grande. - Et bien, reprit Phillis, cette raison peut être recevable pour ce qui est d'Astrée ; mais qu'alléguerons-nous davantage pour ce qui touche la Druide, qui, dès la première vue, s'est de telle sorte donnée à une Bergère, qu'elle en oublie et son père et ses parents, se plaît à être Bergère, et d'en porter les habits ! et semble η qu'elle n'ait plus

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de mémoire ni des Carnutes, ni de pas une de ses compagnes. - À cela, ajouta Diane, il ne se peut dire autre chose sinon que, comme Alexis a eu le visage de Céladon, elle en ait aussi le cœur ! Et quant à moi je le crois, quand je lui η vois idolâtrer cette fille de la même façon que ferait un Berger. - Je vous assure, répondit Phillis, que vous avez raison de dire qu'elle l'idolâtre comme si elle était un Berger ! Mais ajoutez-y encore qu'elle la caresse de cette façon : avez-vous point pris garde à ses actions quand elle est auprès d'elle ? Je vous jure, ma sœur, que si elle était vêtue en homme, je dirais, voilà un Berger. - Ma sœur, reprit Diane, vous savez bien qu'Astrée a des aimants η extrêmes pour se faire aimer, et, qu'affectionnant

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cette fille, et lui rendant tous les témoignages de sa bonne volonté qu'elle peut, nous ne devons point trouver étrange qu'elle η soit prise des enchantements que la nature a mis en ses perfections. Nous l'éprouvons nous-mêmes, pouvant jurer avec vérité n'avoir jamais rien tant aimé qu'Astrée, et je ne crois pas que jamais je puisse rien aimer davantage. - Mais, ajouta Phillis, que dirons-nous d'Adamas et de Léonide, qui l'ont laissée ici avec si peu de sujet η, et semble qu'ils l'y aient oubliée ? - Quand Adamas s'en alla, répondit Diane, vous savez bien qu'elle se trouvait mal, et quand Léonide partit, ce fut tant à la hâte, à cause que la Nymphe Galathée la demandait, qu'elle n'eut pas le loisir de la reconduire chez Adamas. - Et pourquoi, reprit Phillis, ne la mener avec elle à Marcilly où son père

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était ? - Je ne puis pas bien vous répondre sur ce point, dit Diane, mais je pense qu'Adamas ne veut, qu'étant Druide, elle aille dans ces grandes compagnies, et qu'il est bien aise qu'elle demeure parmi nous pour passer son temps et se ravoir de la maladie qui l'a si longuement affligée, et qui a été cause de la faire sortir pour quelque temps des Carnutes, où, à ce que j'ai ouï dire, elle doit bientôt être renvoyée.
  Diane allait de cette sorte répondant η aux discours de Phillis, avec une sincérité η telle qu'elle pensait être en Alexis, et sut bien rapporter de si bonnes raisons aux doutes qu'elle avait qu'elle les lui ôta tout η entièrement. Et ainsi, prenant les troupeaux d'Astrée puis les leurs, les remirent tous ensemble,

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et les donnèrent en garde comme de coutume à des petits enfants qui en soulaient avoir le soin η quand elles étaient contraintes de s'en aller, ou qu'elles étaient distraites ailleurs. Et puis se reprenant sous les bras, et croyant bien qu'Astrée ne s'ennuyait point en la compagnie où elles l'avaient laissée, s'allèrent promener quelque temps le long de la grande allée η, où il n'y avait point encore de Berger, parce qu'il était trop matin η. Mais elles n'y demeurèrent pas beaucoup qu'elles ne vissent à l'autre bout un Berger et une Bergère qu'elles ne purent pas bien reconnaître pour la longue distance et aussi pour l'obscurité que les arbres y rapportaient. Et parce que ces deux Bergères se plaisaient fort ensemble, elles firent

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dessein d'entrer dans le bois pour les laisser passer sans être vues, et puis reprendre toutes seules leur promenoir, de peur d'être distraites par quelque fâcheuse compagnie. Et trouvant tout à propos assez près un buisson fort couvert, elles s'y assirent, et demeurèrent sans parler quelque temps. Et jusques à ce que ceux qu'elles avaient vus ne fussent passés, elles n'osèrent reprendre la parole. Cela fut cause qu'elles les ouïrent venir d'assez loin, et que, d'autant qu'ils parlaient fort haut, elles les reconnurent bientôt l'un pour être Tircis, et l'autre, Laonice. - Voici, dit alors assez bas Phillis, la bonne amie de Silvandre ! - Mais dites la mienne, lui répondit Diane, puisqu'elle m'a avertie de la chose du monde

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qui m'était la plus nécessaire de savoir. - Et bien, ma sœur, répliqua Phillis, j'espère que vous sortirez une fois d'erreur, et lors vous me direz si elle est votre bonne amie. Diane ne lui répondit point parce que Tircis et Laonice étaient si près qu'elle ne le pouvait faire sans être ouïe. Et de fortune elles entendirent que passant, Tircis lui disait : - Il faut vraiment avouer, Laonice, que vous êtes la plus vindicative personne qui fût jamais. Et que vouliez-vous que Phillis ni Silvandre fissent autre chose, puisqu'ils y étaient obligés, non pas de leur élection mais de celle des Dieux ? - Et ne savez-vous pas, Tircis, répondit-elle, que ceux qui ont été fouettés d'une verge, s'ils ne s'en peuvent venger sur celui qui leur donne les coups, reçoivent au

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moins quelque contentement de la jeter dans le feu et de la voir brûler ? Tircis de fortune s'arrêta au droit de ces deux Bergères, comme ravi de la mauvaistié de Laonice, et pour ouïr encore mieux ce qu'elle avait dit : - Que voulez dire par là ? répliqua Tircis. - Je veux dire, reprit Laonice, que ne me pouvant venger des Dieux desquels j'ai reçu cette injustice, je me suis vengée de la verge de laquelle ils se sont servis, qui est cette affétée de Phillis et ce beau parleur de Silvandre ! Et pourquoi penseriez-vous que j'aie si longtemps séjourné en ces rivages que pour trouver le temps et le moyen de m'en venger ? Il faut que vous sachiez que dès le premier jour que ce beau jugement fut donné, par lequel je perdis tout

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ce que je pouvais espérer en vous, dès ce jour-là, dis-je, je me vengeai bien de Phillis, car je mis une dissension entre elle et Lycidas, qui leur fit bien passer quelques mauvaises nuits à tous deux ! - Et qu'en pouvait-mais le pauvre Lycidas, dit-il, qui ne vous avait point fait de déplaisir ? - Et si je ne pouvais, répondit-elle, me venger autrement de Phillis, il fallait qu'il en accusât son malheur. Et il faut que vous sachiez que plutôt que ne me pas venger d'un de mes ennemis, je ferais périr cent de mes amis η. - Ô Laonice ! s'écria Tircis, n'avez-vous point de peur que la terre s'ouvre par le commandement des Dieux pour vous engloutir ? - Ce sont des contes, reprit-elle en souriant. Il n'y a rien de si doux que la vengeance, et vous souvenez

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que les Dieux ne se mêlent guère de semblables affaires. - Il est vrai, dit Tircis, si ce n'est pour les punir. - Voyez-vous, reprit Laonice, le Ciel est réservé pour les Dieux et la terre pour les hommes ; si je m'en fusse allée sans faire cette vengeance, je n'aurais jamais vécu en repos, maintenant je m'en vais contente η, m'étant vengée il y a quelque temps de cette belle harangueuse de Phillis, et maintenant de ce beau Juge de village, vous assurant qu'il peut venir quand il voudra ce Silvandre, je suis trompée si de longtemps il refait la ruine que je lui ai faite.
  Tircis alors se reculant deux ou trois pas, et croisant les bras, il la regarda quelque temps en admiration sans lui rien dire, et puis reprenant la parole, il lui dit froidement :

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- Et qu'est-ce que vous avez fait à Silvandre ? - Que j'ai fait, reprit-elle, je vois bien que vous me le demandez afin d'y pourvoir ! Mais quoi que vous y sachiez faire, souvenez-vous que le coup a été si bien adressé qu'il n'y a Mire qui en guérisse de longtemps la plaie, car je vis bien que, quelque mine que Diane sut faire, la douleur lui en vint jusqu'au cœur. - Mais, ajouta Tircis, qu'est-ce que vous me dites de plaie de cœur ou de Diane ? Je vous demande que c'est que vous avez fait à Silvandre. - Vous êtes bien curieux, reprit Laonice, mais si n'en saurez-vous autre chose, ayant en mon âme une telle satisfaction de m'être bien vengée que je ne demeurerais pas un moment en cette contrée où je n'ai jamais reçu que ces deux contentements η :

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l'un de la jalousie η de Lycidas contre Phillis, et l'autre de celle η de Diane contre Silvandre. - Et comment, interrompit Tircis, peut être Diane jalouse de Silvandre, si elle ne se soucie point de ce Berger, et si Silvandre ne regarde fille du monde avec amour ? - Ô Tircis ! que je vois bien, répliqua Laonice, que si leur amour ou leur haine vous eût pu rendre quelque avantage comme à moi, vous y eussiez bien mieux pris garde que vous n'avez pas fait. - Il est bon là, ajouta Tircis, vous vous figurez que les discours d'amour que Silvandre lui tient procèdent d'affection ! Et ne savez-vous pas que c'est en jeu, et que la gageure η qu'il fit avec Phillis en est cause ? - Ah Berger ! s'écria Laonice en souriant, vous êtes encore de ceux qui ont cru ce que

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vous dites. Ah Tircis, mon ami ! si vous m'eussiez autant aimée qu'il l'aime, assurez-vous qu'il n'eût jamais été mon Juge ! Et croyez-moi que Diane l'a aimé autant que Phillis son Lycidas, et je dirais qu'elle l'aime encore si le bon office que je leur ai rendu ne m'en faisait un peu douter. Et contentez-vous que vous n'en saurez pas davantage, car je ne veux pas que vous y puissiez remédier, encore que, quoi que je vous puisse dire, n'y avancerait pas beaucoup, puisque les personnes qui pourraient vérifier le contraire sont absentes, et ne se verront de longtemps en lieu où l'on leur en puisse demander la vérité. Et vous fiez en moi, que pour me venger je n'y ai rien oublié, soit en la façon, soit au temps, ou aux personnes que j'ai alléguées.

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Tircis la laissa parler longtemps de cette sorte, pensant qu'elle déclarerait quelle avait été sa malice, afin qu'il y rapportât quelque remède. Mais voyant qu'elle n'en voulait rien dire, perdant patience : - Va, lui dit-il, quatrième Mégère et sortie du profond des Enfers pour le tourment des humains, qui ne retiens rien de la femme que l'habit et le nom que tu en portes, ayant sous cette figure l'esprit du Démon le plus cruel des Enfers, éloigne-toi de moi et sors de cette bienheureuse contrée η en laquelle on n'a jamais vu un tel monstre ! Et te souviens, esprit impur et malin, que tu peux bien éviter la justice des hommes, mais non pas celle des Dieux, auxquels, dit-il, joignant les mains et haussant les yeux au

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Ciel, je rends mille grâces de m'avoir délivré de tes mains souillées de tant de malices et de méchancetés.
  À ce mot, s'en retournant au grand pas d'où il venait, il laissa Laonice si étonnée de ses reproches qu'elle connaissait être très justes, que pleine de confusion, elle demeura quelque temps immobile, l'accompagnant des yeux sans lui dire un seul mot. Enfin voyant qu'il s'était déjà fort éloigné, elle se jeta d'un autre côté dans le bois, et sans plus se faire voir à personne de la contrée s'en alla aux lieux η d'où elle était venue, pouvant dire qu'elle s'en allait sans laisser aucun regret de son départ à personne qui l'eût connue.
  Diane et Phillis qui avaient été grandement attentives aux paroles

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de Laonice et de Tircis, et qui n'osaient presque souffler de peur d'être découvertes, lorsqu'elles les virent partis, demeurèrent quelque temps à se considérer l'un l'autre sans se rien dire, ravies d'étonnement de cette vengeance de si loin préméditée. Diane tenait les mains jointes ensemble, et souriant, regardait Phillis ; mais elle, après s'être mordu η les lèvres quatre ou cinq fois et branlé la tête contre Diane, lui mettant les deux mains sur les siennes : - Et bien, ma sœur, lui dit-elle, ne voilà pas nos soupçons véritables ! Que vous semble de l'innocence de ce pauvre Berger, de qui η vous avez eu si mauvaise opinion, et de la malice de cette fille à qui vous ajoutiez tant de foi ? - J'avoue, dit alors Diane en se relevant, que sans lui faire tort

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l'on peut dire qu'il n'y a rien qui l'égale en artifice et en méchanceté ! Mais, ma sœur, continua-t-elle, entrant dans la grande allée η et reprenant le promenoir qu'elles avaient laissé, qui eût jamais cru que cette fille eût eu tant de fiel que de se vouloir donner une si grande peine et si longue, pour se venger contre des innocents ! Car véritablement et vous et Silvandre étiez innocents de son déplaisir, puisque ce fut le hasard η qui vous élut pour l'office que vous fîtes. Mais encore que vous fussiez coupables, qu'avions-nous fait, et Lycidas et moi, pour en recevoir une si grande offense ? - N'avez-vous pas ouï, répliqua Phillis, qu'elle a dit que plutôt que de ne se venger d'un de ses ennemis, elle ferait périr cent de ses amis ?

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- Dieu nous veuille garder, ajouta Diane, de semblables amies. - Or Diane, reprit alors Phillis, nous devons être apprises pour une autre fois que tout ce que l'on dit n'est pas toujours vrai, quelque apparence qu'il y ait. - Vous avez raison, répondit Diane, car qui est celui qui eût pu éviter de croire cette méchanceté ! Je vous supplie, considérez avec quelle froideur η elle nous raconta sa malice, avec quelle feinte nonchalance elle l'alla amplifiant η, et sur quelle vraisemblance η elle l'avait bâtie ! Vous eussiez dit qu'elle en parlait pour raconter quelque chose à l'avantage de ce berger. Mais, et qui ne fut pas le moindre artifice, elle prit si bien son temps, qu'à même heure Madonthe s'en alla et Silvandre l'accompagna, de sorte qu'il

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semblait qu'il voulait lui-même reconfirmer ce qu'elle avait inventé. - Ô ma sœur, ajouta Phillis, que pour vivre parmi ces esprits brouillons il faut être bien avisée ! - Je confesse, dit Diane, que j'ai été déçue. Mais la tromperie a été ourdie de telle sorte que je n'en ai point de coulpe, et pense qu'au contraire j'eusse été plus blâmable si je ne m'y fusse pas laissée tromper η, puisqu'en cela j'ai fait paraître que j'avais l'âme si nette et pure de telle méchanceté que seulement je n'ai pu imaginer qu'elle dût entrer en celle de quelqu'autre. - Mais, Diane, ajouta Phillis, que dirons-nous du pauvre Silvandre qui meurt de déplaisir, et qui peut être cherche quelque malheureux licol pour finir sa vie désastrée ? - Je serais bien marrie, répondit

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Diane, que Silvandre en eût du mal, car je vois bien qu'il n'est point coupable. Et la première fois que je le verrai, la main qui lui a fait la blessure lui donnera la guérison. - Mais Dieu veuille, répliqua Phillis, que le désespoir η ne lui ait point fait prendre quelque extrême résolution. - Non, non, ajouta Diane, il ne faut pas appréhender cela de Silvandre ; le désespoir n'emporte pas facilement un esprit fort comme le sien. - Si est-ce, reprit Phillis, que ces personnes d'humeur froide comme il est, lorsque la tristesse les saisit, font d'étranges résolutions. - Voyez-vous, ma sœur, dit alors Diane, tout ainsi que les corps robustes, lorsque la fièvre η les saisit, ont bien des accès plus violents que les faibles et délicats, aussi résistent-ils bien mieux

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à la grandeur du mal, et le supportent plus longuement ; de même est-il des esprits forts comme celui de Silvandre. Il est certain qu'ils sont bien plus sensibles aux ennuis qu'ils reçoivent, mais aussi sont-ils bien plus forts à y résister. - Si est-ce, ma sœur, continua Phillis, qu'il ne faudrait pas sous cette confiance le laisser plus longtemps en cette peine. - Je m'assure, reprit Diane, que nous le verrons une heure du jour, et lors il ne partira point d'avec nous sans recevoir quelque bon remède, puis même que vous le voulez ainsi, si toutefois il en a autant de nécessité que vous l'estimez. Mais cependant je serais d'avis que nous reprissions notre chemin vers Astrée et vers Alexis pour leur dire la rencontre que par hasard nous avons

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eue ce matin. À ce mot, elles tournèrent leurs pas du côté du logis d'Astrée qui était encore dans le lit.
  Car dès que ces deux compagnes furent sorties de la chambre, au lieu de s'habiller, elle s'amusa à entretenir et caresser Alexis avec tant de preuve de bonne volonté que la feinte Druide n'avait presque la force de résister à tant de faveurs. Et à la vérité η, jamais Amant ne fut plus avant dans toute sorte de délices sans les goûter qu'était Céladon, sous les habits de fille qu'il n'osait démentir. Cette contrainte était si malaisée à cette feinte Druide qu'elle changeait à tous coups de couleur, de quoi Astrée s'étant diverses fois aperçue : - J'ai peur, dit-elle, ma Maîtresse, que vous ne vous

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trouviez mal ! Je vous vois changer de couleur, je vous supplie, ne vous contraignez point, car vous ne serez jamais en lieu où vous ayez plus de puissance qu'en cette maison. - Mon serviteur, répondit Alexis, je ne vaux pas la peine que vous prenez de remarquer les changements de mon visage. Il est vrai que je ne me porte guère bien, mais n'en soyez point en peine, car, depuis la dernière maladie que j'ai eue, j'ai toujours eu de ces faiblesses, cela passera incontinent. Et je suis marrie que vous en ayez eu connaissance ! - Ah ! ma Maîtresse, répliqua la Bergère, vous n'aurez jamais mal qui me semble petit ! Et vous avez tort de me vouloir cacher celui que vous dites, puisqu'il est nécessaire que, comme votre serviteur, je le sache pour y

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chercher quelque remède. - Mon serviteur, reprit la Druide, je vois bien que vous aimez plus Alexis qu'elle ne vaut. Mais ne soyez en peine de son mal, puisqu'elle a le corps plus sain que l'esprit. - Et qu'est-ce, ajouta incontinent Astrée, qui vous peut fâcher, puisqu'il semble que tout vous vient à souhait ? Vous avez un père qui vous aime et qui vous chérit par-dessus tous ses enfants η. Vous êtes née avec toute sorte de commodités, et davantage, vous êtes estimée et honorée de tous ceux qui vous voient. Qu'est-ce donc qui vous peut donner sujet de déplaisir ? - Encore oubliez-vous, continua Alexis, l'une des choses du monde qui me peut rendre la plus contente, et que je veux croire que je possède, qui est qu'Astrée η aime Alexis. N'est-il pas

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vrai mon serviteur ? - S'il est vrai ? répliqua-t-elle incontinent. Ô Dieux ! dit-elle en l'embrassant et la baisant, ne serait-ce point une offense irrémissible η que vous me feriez si vous le pensiez autrement ? Oui, ma maîtresse, je vous aime, puisqu'il vous plaît que j'use de ce mot. Et je vous honore de telle façon que je veux que le Ciel ne m'aime plus, lorsque je cesserai de vous aimer et honorer. - Ne dites pas, répondit la Druide, que vous m'aimez mais que vous aimez Alexis. - Je ne sais, dit Astrée, que vous voulez entendre par là, mais je vous assurerai bien que si j'aime Alexis, ce n'est que d'autant que vous avez ce nom, et que si vous en aviez un autre, je l'aimerais de même pour l'amour de vous ! Et η que si vous voulez savoir ce que

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j'aime sans changement, c'est votre personne, c'est votre esprit et votre mérite ! - Et si je n'étais point Druide, reprit Alexis, m'aimeriez-vous ? - Plût à Dieu, répondit-elle, que sans votre dommage, vous fussiez née pour mon contentement Bergère de Lignon, car j'espérerais que l'égalité qui serait entre nous vous convierait mieux à recevoir mon affection, que non pas cette différence que votre naissance y a mise. - Et si j'étais Berger, dit Alexis, me continueriez-vous cette même volonté ? - Or à cela, reprit froidement Astrée, je vous répondrai franchement qu'il serait impossible que je vous aimasse comme je fais. Et à la vérité, il ne me siérait pas bien d'aimer un homme comme je vous aime ! Mais quand il me serait permis, encore ne crois-je pas

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que je le pusse faire ; il suffit que j'en ai aimé un, sans que jamais plus j'y retourne. Alexis fut bien marrie d'avoir été si curieuse, toutefois puisqu'elle en avait été si avant, elle voulut encore passer plus outre. - Je savais bien, lui dit-elle, mon serviteur, que ce n'était qu'Alexis que vous aimiez, et non pas ma personne, car autrement, si les Dieux me faisaient devenir Berger, pourquoi cesseriez-vous de m'aimer ? - Si les Dieux, répondit Astrée, me faisaient cette offense η, j'aurais occasion de me plaindre d'eux de m'avoir privée de tout le bien que j'espère jamais recevoir, et dès lors je dirais un adieu à toute sorte de plaisir et de contentement. - Mais pourquoi ne m'aimeriez-vous pas, dit Alexis, puisque mon corps serait toujours mon corps η, et que mon âme serait toujours la même ? - Que

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voulez-vous, ma maîtresse, que je vous dise, répondit la Bergère, sinon que jamais on ne verra qu'Astrée ait aimé deux Bergers ? Et je vous supplie, ma chère maîtresse, n'en parlons plus, car encore que je sache bien que ce changement ne peut être, toutefois l'imagination m'en fait glacer tout le sang ! Et il était vrai η qu'elle en était pâlie. De quoi s'apercevant Alexis, et voyant qu'il n'y avait point d'apparence de continuer ce discours, elle lui dit : - Et bien, mon serviteur, je ne vous en parlerai plus, à condition que vous me direz à quoi vous songiez ce matin quand vous vous êtes éveillée. - Je le ferai de bon cœur, répondit Astrée, pourvu que je m'en puisse souvenir ! Mais, ma maîtresse, ajouta-t-elle, pourquoi me le demandez-vous ?

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- Parce, répliqua la Druide, que toute endormie que vous étiez, je vous ouïs que vous disiez en vous tournant de mon côté, et d'une voix comme plaintive, Ah ! Céladon ! - Vous avez bien fait, dit alors Astrée, de me remettre en mémoire par ce mot une partie de mon songe, car je ne sais si autrement je m'en fusse souvenue. J'ai songé, continua-t-elle, que j'étais entrée dans un taillis tellement épais et d'arbres et de ronces que les épines, après m'avoir rompu presque tous mes habits, et l'obscurité du lieu m'empêchant de voir par où je passais, je sentais à tous coups la pointe de ces épines jusques dans la chair. Après avoir travaillé longuement en vain pour sortir de cette peine, il m'a semblé qu'une personne que je ne connaissais point à cause de l'obscurité du

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lieu s'est approchée de moi, et m'a dit, me cachant toutefois son visage curieusement, et me tendant la main, que si je la voulais suivre elle me pourrait mettre hors de la peine où j'étais. Il m'a semblé qu'après l'avoir remerciée du secours qu'elle m'était venu donner, j'ai marché en la suivant. Et quoique sans y voir toutefois avec beaucoup moins d'incommodité que je ne faisais pas auparavant, mais nous ne pouvions sortir ni l'un ni l'autre du bois où nous étions. Enfin il m'a semblé que quelqu'un s'étant mis entre ma guide et moi pour nous séparer, elle m'a tellement serré la main, et moi à elle pour ne la lâcher point, que l'autre η y mettant toute sa force, enfin il η a tant tiré et d'un côté et d'autre, que la main que je tenais s'est détachée du bras

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de celle qui me conduisait. Et en même temps il m'a semblé de voir quelque peu de lumière, cela a été cause que, voulant avec regret regarder la main qui m'était demeurée, j'ai trouvé que c'était un cœur qui s'allait enflant η peu à peu, jusqu'à ce que celui η qui m'avait fait perdre ma guide est revenu avec un grand couteau en la main, et qui η, quelque défense que j'y aie pu faire, a donné un si grand coup dessus, et lui a fait une si grande blessure, que je me suis trouvée presque toute couverte de sang ! L'horreur que j'en ai eue a été cause que je l'ai jeté en terre. Mais il n'y a pas été plutôt que j'ai vu ce cœur changé en Céladon, ce qui m'a donné une si grande frayeur que je me suis écriée comme vous avez ouï, et en même temps me suis éveillée η.

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  - Vraiment, reprit Alexis, voilà un songe η qui sans doute signifie quelque chose, car encore que la plupart soient faux, et seulement des impressions des choses précédentes que nous avons ou vues ou ouïes, et quelquefois des vapeurs des viandes dont l'estomac est chargé, ou bien selon la complexion, et la bonne ou mauvaise qualité du corps. Si est-ce que celui n'a nulle des conditions que les songes faux ont accoutumé d'avoir, d'autant que ceux-là ne sont pas suivis, ou bien viennent dès le commencement du sommeil η. Mais celui-ci a une grande suite, et une grande correspondance en toutes ses parties, outre qu'il est venu sur le matin, que les vapeurs des viandes ne peuvent plus faire d'effet. De sorte que, quant à moi, je

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penserais bien vous en pouvoir expliquer quelque chose. - Je vous aurais bien de l'obligation, répondit Astrée, s'il vous plaisait d'en prendre la peine. - Ce bois où vous étiez si plein de ronces et d'obscurité, dit Alexis, c'est quelque peine où vous êtes, et de laquelle vous avez peu d'espérance de sortir. Celle qui se présente et qui vous rend le chemin dans le bois plus aisé, c'est moi. Celui qui nous veut séparer, c'est que je serai contrainte de m'en retourner aux Carnutes par Adamas ; nous y résisterons et l'une et l'autre tant que nous pourrons. Enfin l'on nous séparera, mais je vous laisserai mon cœur qui vous tiendra lieu de celui de Céladon, et avec la connaissance que vous en aurez vous vivrez plus contente η que vous n'avez pas été par le passé, ce qui vous est

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montré par la clarté qui depuis vous est apparue.
  - Ah ! ma Maîtresse, je veux bien, s'écria Astrée, l'explication de mon songe jusqu'à cette séparation, mais cela, je ne le puis souffrir, et vous-même le pourriez-vous faire ? N'auriez-vous point de regret de ce serviteur qui vous aime avec tant de passion, qu'il faut croire que le même moment qui nous séparera sera celui qui me verra portée dans le cercueil ? Et en disant ces paroles, elle serrait la main d'Alexis entre les siennes, et ne pouvait empêcher que les larmes ne coulassent le long de son beau visage. Et parce qu'Alexis la considérait sans lui rien dire : - Mais, ma Maîtresse, continua-t-elle, vous ne me dites mot, serait-il bien possible que vous pussiez consentir à notre séparation ? - Vous voyez, reprit

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Alexis, ce que votre songe vous en dit : jugez, puisque je vous laisse mon cœur entre les mains, si j'y consentirai ou non. - Ô ma Maîtresse, répliqua la Bergère, cela ne me contente pas, jurez-moi par la chose du monde qui vous est la plus inviolable ! - Ce sera par l'affection que je porte à la belle Astrée, dit Alexis. - Soit, reprit Astrée, par quoi que ce soit, pourvu que ce serment vous soit inviolable. Jurez-moi, vous dis-je, ma chère Maîtresse, que jamais vous ne m'abandonnerez ! Et moi je vous ferai serment par l'âme de celui que j'ai le plus aimé, et par l'amour que je vous porte maintenant, et puis par tous les Dieux domestiques qui nous écoutent, que ni violence de parents, ni incommodité d'affaires, ni considération quelconque qui

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puisse tomber sous la pensée, ne me sépareront jamais de ma chère Maîtresse, que j'embrasse, dit-elle, lui jetant les bras au col, et que je ne laisserai point sortir des liens de mes bras qu'elle ne m'ait fait ce serment, si pour le moins elle ne veut point que je meure à cette heure même de déplaisir. Alexis alors la liant de semblable façon avec ses bras, et posant sa bouche sur son sein lui dit : - Et moi, mon serviteur, je vous jure par l'affection que je vous porte, qui est la seule que j'ai et que j'aurai jamais, je vous jure par celle que vous me témoignez, qui est la seule que je veux et que je désire, je jure par Hésus, Bélénus, Taramis, le grand Tautatès qui nous écoute, et qui nous voit. Bref, je jure par η vous, Astrée, sans laquelle je prie le

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Ciel de ne me point laisser vivre, que jamais l'autorité de mon père, ni l'obéissance que je dois à mes anciennes, ni les devoirs de quelque sorte qu'ils me puissent obliger, ne me sépareront de cette belle Astrée, sur le sein de laquelle je le jure, comme le lieu qui m'est le plus saint et sacré de l'univers ! Et à ce mot, se baisant avec un contentement η extrême d'Alexis et une satisfaction incroyable d'Astrée, elles ne se pouvaient séparer, lorsqu'elles ouïrent ouvrir la porte de leur chambre, qui fut cause que pour n'être vues, Alexis se remit sur son siège, et Astrée dans le lit.
  Et en même temps, Diane et Phillis entrèrent, et d'abord Phillis toute réjouie, s'en venait criant η : - Victoire, victoire, nous avons obtenu

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victoire, la voilà, continua-t-elle montrant Diane, la voilà cette colère, la voilà cette dépitée, qui avoue qu'elle a eu tort de tout ce qu'elle a dit, et de tout ce qu'elle a fait ! - Ah ! ma sœur, interrompit Diane, vous en dites un peu trop, ce me semble, car je n'avoue pas que j'aie eu tort, mais je dis bien que j'ai été trompée, et que l'opinion que j'ai eue de ce Berger a été fausse. Mais que j'aie eu tort de l'avoir eue ou de croire ce que l'on m'avait dit, tant s'en faut, je penserais avoir failli si j'avais fait autrement η. Astrée alors : - Mais, mes filles, dit-elle, je vous supplie, expliquez-nous un peu ce que vous dites, afin que cette belle Druide et moi nous en réjouissions avec vous ! - Ah ! paresseuse, dit alors la gracieuse Phillis, ah ! grosse paresseuse, vous voilà encore

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aussi avant dans le lit que nous vous y avons laissée ! Vraiment, si nous l'eussions autant entretenu que vous, nous n'eussions pas appris ce que vous désirez de savoir. Que je ne puisse voir d'aujourd'hui celui que j'aime le plus, si je vous le dis ! - Ce sera donc à moi, la belle, ajouta Alexis, à qui vous le direz ! - À vous, dit-elle, je le veux, parce que vous avez été cause, vous étant éveillée si matin, que Diane et moi nous sommes levées à bonne heure, et que nous avons eu la rencontre qui seule pouvait mettre cette colère Bergère hors de l'opinion où elle était. Et le bon, c'était que si nous eussions perdu cette occasion, nous ne la pouvions jamais plus recouvrer, car celle qui a fait cette méchante trahison s'en est allée aussitôt que, sans y penser, elle a eu fait ce bon office à Silvandre.

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  Et là-dessus elle raconta tous les discours de Laonice et de Tircis et, sans en oublier un seul mot, redisait les mêmes mots de l'étrangère, aussi bien ceux qu'elle avait dit contre elle que contre le pauvre Silvandre. - Or, reprit-elle, la voilà maintenant convaincue cette colère Diane, qui ne voulait ajouter foi qu'à Laonice, et qui voulait qu'elle seule sût dire la vérité, et que nous ne fussions que des menteuses ! - Je loue Dieu, dit Astrée, qu'il vous ait conduites tant à propos toutes deux, que vous ayez pu ouïr ensemble cette tromperie. Car je crois que, si vous eussiez été séparées, Diane n'eût pas voulu ajouter foi à ce que vous lui en eussiez dit, et encore qu'elle l'eût elle-même ouï, s'il n'y eût point eu de témoin, elle eût demeuré longtemps sans se vanter de le savoir. - Il est vrai, répondit

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Diane, qu'il eût été bien difficile que de longtemps j'eusse eu l'esprit si satisfait que je l'ai, Dieu merci, maintenant. Et j'en remercie la bonté du Ciel qui a choisi le moyen qui était le seul capable de me bien éclaircir de la doute où j'étais. - Par là vous voyez, ajouta la Druide, que jamais l'innocence n'est délaissée sans secours, puisque le pauvre et innocent Silvandre a reçu le témoignage de la sienne du lieu d'où il le devait moins espérer. - Mais voici, reprit Astrée, comme le Ciel est bon, et comme quelquefois, pour notre consolation, il fait prédire les choses futures à des personnes qui les disent en se pensant moquer ! Je l'ai moi-même éprouvé en cet accident : car lorsque vêtue des habits de ma Maîtresse, je dis à Silvandre que dans trois jours il sortirait de la peine où il était, je le disais seulement pour le retenir en vie

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par cette espérance η, et non pas que je pensasse que cela dût arriver ! Mais à ce que je vois, j'aurais aussi bien prédit la vérité que si j'en eusse été assurée par la bouche de quelque Dieu. - Il ne reste donc plus, dit Phillis, pour rendre vos paroles entièrement véritables sinon que vous sortiez de ce lit, afin que nous puissions aller en lieu où Silvandre se rencontre, si ce n'est que vous voudriez porter avec vous votre lit parmi ce bois, ou que nous allions quérir ce Berger pour vous venir donner votre chemise η ! - Il ne faut pas, répondit Astrée, que ni vous ni lui preniez tant de peine, vous à l'aller chercher, et lui à venir dans cette chambre, où jamais il ne fut encore lorsque j'ai été dans le lit. - Est-il possible qu'il n'y ait jamais été, reprit Alexis, en ce temps ? - Non, je vous assure, répondit Astrée, ni

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lui ni Berger du monde que je sache, et de cela j'en ferai bien serment ! - Il ne faut jamais jurer η, répliqua Alexis, d'une chose dont l'on n'est pas bien assurée. Je pense bien que vous le croyez ainsi, mais peut-être vous trompez-vous, et que savez-vous si maintenant il n'y en a point de caché ? - Vous vous moquez de moi, reprit Astrée ! Mais croyez, ma Maîtresse, que nous vivons parmi ces Bergers de Lignon avec plus de retenue que vous ne croyez pas. - Ma sœur, dit Diane, il a été un temps que j'eusse bien fait le même serment que vous voulez faire, et toutefois vous savez bien que j'eusse été parjure. - Ô ! répliqua Astrée, il n'y a qu'une Diane au monde, qui mérite que l'on en prenne la peine, et il n'y a plus de Filandre pour l'oser entreprendre ! Et toutefois, continua-t-elle, s'il vous plaît m'en donner le loisir, ma Maîtresse,

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dit-elle, se tournant à Alexis, je m'habillerai pour ne donner pas la peine à Silvandre de venir ici.
  À ce mot, Alexis se levant de son siège alla quérir ses propres habits, et les apporta à sa chère Bergère, qui les recevant de sa main : - Voici qui est bien contre les règles du devoir, dit-elle, puisque vous qui êtes ma Maîtresse prenez la peine de me servir, au lieu que c'est moi qui suis votre serviteur, qui devrais-vous apporter les vôtres quand vous vous habillez. - Mon serviteur, dit Alexis, je veux que, quand vous prendrez mes habits et que vous serez Druide, vous soyez ma Maîtresse, et que vous m'appeliez votre serviteur, et quand je les reprendrai, je serai la vôtre. - Et que dira-t-on de moi, répondit Astrée, si quelqu'un m'entend parler à vous de cette sorte ? - Au contraire, répondit Alexis, chacun trouverait étrange

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qu'étant vêtue en Bergère comme je suis, et vous en Druide, je vous nommasse autrement que ma Maîtresse. - Quant à moi, ajouta Astrée, j'aime mieux faillir en vous obéissant que bien faire manquant à vos commandements ! Et pour vous montrer que je dis vrai, mon serviteur, continua-t-elle, si vous ne m'aidez à vêtir cet habit je vous assure que j'y suis encore si peu savante que je ne sais par où commencer. Alexis alors la prenant par une main lui vêtit un bras, et puis la levant du tout sur le lit lui aida à mettre l'autre, mais avec tant de contentement η ou plutôt de transport qu'elle ne savait ce qu'elle faisait. Car cette nouvelle Druide la croyait de sorte fille qu'elle ne se cachait en chose quelconque d'elle. Enfin, la prenant entre ses bras la mit en terre, la pressant avec tant d'affection contre son

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sein que pour peu qu'Astrée en eût eu soupçon, elle eût bien reconnu la tromperie η qu'elle lui faisait ! Et toutefois la crainte qu'Alexis avait de faire penser à ces belles Bergères quelque chose qui lui fût désavantageuse la retint en diverses actions auxquelles elle eût été η sans doute plus licencieuse, s'il n'y eût eu qu'Astrée dans la chambre, d'autant qu'elle avait déjà préparé l'esprit de cette fille de sorte à l'affection qu'elle lui portait, qu'elle ne craignait guère qu'elle prît aucune mauvaise opinion d'elle.
  Astrée finit ainsi de s'habiller, et parce qu'il était déjà assez tard, sans sortir du logis, elles allèrent toutes ensemble donner le bonjour à Phocion, qui les voyant déguisées de cette sorte au commencement les méconnut, mais enfin y prenant garde, il en montra un extrême contentement η.

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Et en même temps prenant Alexis par la main, les mena à table, où le dîner η les attendait. Durant le repas, Phocion mit en avant plusieurs sages discours comme c'était sa coutume. Mais ces belles Bergères désiraient de sorte de trouver bien tôt Silvandre pour le mettre hors de la peine où elles savaient bien qu'il était qu'à peine purent-elles se donner le loisir de dîner qu'incontinent Phillis adressant sa parole à la Druide : - Vous savez bien, lui dit-elle, que Florice, Palinice, et Circène nous ont priées de nous trouver sur le chemin à leur retour de Marcilly pour cette affaire qui leur est de telle importance. Il me semble que, si vous voulez leur tenir parole, il ne faut guère retarder davantage en ce lieu. Alexis qui connut bien à quel dessein elle parlait de cette sorte, fît semblant de l'avoir oublié, et d'être

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bien aise qu'elle l'en eût fait souvenir. Et cela fut cause que Phocion sortit plus tôt de table pour leur donner commodité d'aller où elles avaient desseigné.
  Mais Silvandre, après s'être mis dans le bois pour fuir la compagnie d'Alcandre et de son frère, alla roulant toute la nuit jusques à la pointe du jour que, de fortune, étant arrivé sur le bord de Lignon, le sommeil η l'assoupit tellement que le Soleil était déjà assez haut lorsque quelques chiens η des troupeaux η voisins l'éveillèrent en courant des loups η qui de fortune ce jour-là étaient venus près de leurs parcs. Autrefois qu'il n'avait point le cruel ennui qui l'affligeait, s'il eût ouï la voix de ces chiens, il eût été le plus diligent de tous les Bergers à courre pour la conservation de son troupeau ou de celui de ses amis.

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Mais à ce coup il ne s'en émut non plus que s'il n'y eût point eu d'intérêt, qui montre η que la plus forte passion fait que notre âme méprise la plus faible. Et de fortune, presque en même temps, un Vacie de ceux qui soulaient servir à l'Oracle de Montverdun, et qui était de la connaissance de ce Berger, passant près de lui et ne voyant point qu'il se mît en devoir de secourir les chiens, s'en étonna grandement, et d'abord eut quelque opinion qu'il se trouvât mal, parce que ce n'était pas sa coutume d'en user ainsi. Mais s'approchant de lui, et ne reconnaissant à son visage aucune marque de maladie, d'autant qu'il dissimula son ennui quand il vit approcher. - Et quoi, Silvandre, lui dit-il, que veut dire que vous ne faites point de compte de poursuivre ces ennemis communs de nos troupeaux ? - Je ne sais,

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répondit froidement le Berger, de quels ennemis vous parlez, me semblant qu'il y en a de tant de sortes que celui qui voudrait se résoudre de les poursuivre tous n'entreprendrait pas une petite affaire. - Vraiment, reprit le Vacie, je connais bien que ce n'est pas sans raison que les Dieux nous menacent η de quelque grand, et très grand malheur ! Car il n'y a point de signe plus assuré de la ruine d'une contrée que quand Tautatès lui ôte les grands personnages, par le conseil et la valeur desquels elle était conservée, ou bien quand ceux qui y restent perdent le soin de son bien et de sa défense. - Et pourquoi, ajouta Silvandre, dites-vous ces paroles ? - Parce, répondit le Vacie, qu'il y a déjà plusieurs jours que toutes les victimes que nous sacrifions se trouvent tellement défectueuses qu'elles étonnent

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tous les Sacrificateurs. Jamais, de mon temps, telle infortune n'est arrivée, et je la dis infortune, parce que c'est un présage des plus malheureux qui nous puisse arriver ! Et maintenant je vois Silvandre, qui soulait être l'un des plus curieux de toute cette contrée à la conservation de son bien, en méprise le soin, et semble η que son mal ne le touche non plus que s'il n'y avait point de part. - Il ne faut pas, reprit alors Silvandre, que vous preniez nul augure de mes actions. Car outre que le Ciel ne veut pas que l'on prenne garde à une personne si malheureuse que je suis, encore le peu que je vaux ne doit pas être considérable. Le Vacie alors lui répondit : - Il y peut avoir de l'excès, aussi bien à se mépriser qu'à se trop estimer, et quelquefois ces paroles sont autant signes de vanité

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et d'ambition, que les louanges que de sa propre bouche on s'attribue ; comme ce sage ancien η fît bien entendre à celui qui, pour montrer qu'il méprisait les habits et les parures somptueuses, portait un manteau tout percé de vieillesse, lorsqu'il lui dit : Cache-la bien cette ambition, car je la vois paraître par les trous de ton manteau ! Prenez garde aussi, Silvandre, qu'en parlant de vous moins avantageusement qu'il ne se doit, vous ne soyez accusé d'une même faute ! Chacun qui connaît Silvandre sait assez son mérite et sa capacité, et en quelle estime il est dans cette contrée. C'est pourquoi d'en dire mal contre l'opinion de chacun, c'est ou se vouloir déclarer son ennemi, ou vouloir donner occasion d'être loué davantage. Et à ce mot, sans attendre la réponse du Berger, il continua son chemin, laissant Silvandre

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en quelque sorte honteux de l'estime qu'il faisait de lui.
  Cette pensée l'arrêta quelque temps en ce lieu. Enfin revenant toujours à celle qui le touchait plus vivement, et considérant l'inévitable accident qui lui était survenu, et combien innocemment, il crut qu'il fallait que le Ciel fût irrité contre lui, et que, par ce châtiment, il le voulait faire rentrer en la considération de soi-même, afin que se tournant à celui de qui η toutes les vraies consolations peuvent venir, il en reçut le remède qu'il devait attendre de lui seul. Cette opinion fut cause que tout à coup se jetant à genoux et tendant les mains au Ciel, il l'invoqua à son aide, et en même temps se résolut de consulter l'Oracle de la vieille Cléontine. Sur ce dessein, il passa la rivière de Lignon, alla à Montverdun, consulta l'Oracle, et en reçut une telle réponse :

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ORACLE η.

t_592TOn présent déplaisir bientôt se finira,
Mais celle que tu veux Paris l'épousera.
Et tu ne dois prétendre
D'accomplir tes désirs qu'en la mort de Silvandre.

Lorsque ce triste Berger reçut cette cruelle réponse, il demeura bien immobile, mais non pas insensible comme un rocher, car le ressentiment qu'il en eut fut tel qu'après s'être croisé les bras η, il ne donna fort longtemps autre signe de vie, sinon par les larmes qui lui sortaient des yeux. De sorte que les Vacies et les Eubages qui s'y trouvèrent présents furent touchés de tant de compassion qu'il

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n'y en eut un seul qui ne s'efforçât de lui donner quelque consolation. Mais à tous il répondit avec le silence, tournant seulement les yeux sur celui qui parlait, mais d'une façon si pitoyable qu'il n'y avait celui de qui η il n'arrachât des larmes pour accompagner les siennes. Enfin une partie du jour étant passée, il sortit de Montverdun sans dire un seul mot, et se retira de cette sorte dans le grand bois qui touche la grande allée η, non point avec autre dessein que pour être auprès du lieu où Phillis lui avait fait ce cruel message, lui semblant que tant plus la vue de ce lieu lui augmenterait son déplaisir, et tant plutôt aussi finirait-il sa misérable vie, où il n'espérait jamais avoir aucun contentement.
  De fortune en ce même temps,

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Alexis, Astrée, Diane et Phillis y étaient arrivées pour y passer, selon leur coutume, la grande chaleur η du jour. Et Phillis fut la première qui aperçût le Berger qu'aussitôt elle montra à ses compagnes ; elle voulut l'appeler, mais Diane l'en empêcha : - Parce, disait-elle, que je ne veux pas qu'il pense que j'aie été jalouse. Cela me serait de trop d'importance, et même ayant affaire avec un esprit comme celui de ce Berger qui incontinent en tirera des conséquences qui ne seront pas petites. - Que voulez-vous donc, répondit Phillis, que nous fassions, si faut il bien avoir pitié de sa peine ? - Je le veux, ajouta la Bergère, mais il faut aussi avoir pitié de Diane, et me semble η que ce n'est pas une affaire de si peu d'importance pour moi qu'elle

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ne mérite bien d'y faire considération. À ce mot, elle s'en alla vers Astrée et Alexis, qui étaient un peu retirées, et leur proposa la difficulté qu'elle trouvait en ceci. - C'est un grand cas, ajouta Alexis, qu'il y a une grande peine à cacher une vérité. - Comment, reprit Diane, de quelle vérité, Madame, vous plaît-il de parler ? - Vous voulez, répondit Alexis, que Silvandre ne sache point que vous l'aimez, et pour lui cacher cette vérité vous cherchez tous ces artifices. Ne vaut il pas mieux vivre franchement avec lui, comme vous voyez que cette belle Bergère et moi en usons ? - Vraiment, Madame, encore que j'aimasse Silvandre, il me ferait bon voir de le dire aussi librement que vous en parlant d'Astrée, dit Diane. Mais fais-je non plus que

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vous difficulté de dire que je l'aime aussi, cette Bergère ? - Vous voulez dire, répliqua Astrée, que parce que je suis fille comme vous cela vous est permis. Mais que direz-vous, ma sœur, de Phillis et de Lycidas ? - Je dirai, ma sœur, ajouta Diane, que si Bellinde, ma mère, approuvait le mariage de Silvandre et de moi, comme Artémis celui de Phillis et de Lycidas, peut-être n'en ferais-je non plus de difficulté que Phillis en fait. Mais sachant bien que c'est une chose impossible, pourquoi dois-je faire paraître à ce Berger ma bonne volonté, qui ne lui peut être qu'infructueuse, et me rapporter beaucoup de mal ? Car je sais que je ne ferai jamais élection d'un mari que ce ne soit par le consentement de Bellinde, et je suis encore plus

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certaine que jamais elle ne consentira à celui de Silvandre et de moi. Alexis alors prenant la parole : - Je ne sais, dit-elle, de quelle humeur est Bellinde, comme ne l'ayant jamais vue, mais je trouve Silvandre si accompli que je ne puis imaginer que si Bellinde le connaissait elle n'approuvât cette alliance. Car, croyez-moi qu'il vaut mieux avoir un homme que du bien, j'entends un homme tel que Silvandre, de qui η les estimables qualités sont telles que malaisément puis-je croire s'en pouvoir trouver un semblable en toutes les Gaules. - Ô, Madame, s'écria Diane, que la vertu maintenant a peu de crédit si elle n'est autorisée de la richesse ! Mais outre cela, mes parents ne consentiront jamais que je sois donnée à une personne qui n'est point

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connue, et de qui η la naissance est si désastreuse qu'il ne sait lui-même ni qui est son père, sa mère, ni sa patrie. - Cette considération est grandement forte, reprit Astrée. Mais s'il est vrai que les rosiers portent des roses η, qui, peut-on penser, voyant une belle rose, qui l'ait produite qu'un rosier ? Et de même, voyant Silvandre si plein de perfections, y a-t-il quelqu'un qui puisse entrer en doute qu'il n'ait un père très vertueux et très estimable ? - Ces conjectures sont bonnes, répondit Diane, mais ce n'est pas à moi, ni à les mettre en avant, ni à les fortifier et maintenir. Cependant, voyons, je vous supplie, comme j'ai à me conduire en cette affaire, afin que, puisque vous jugez toutes que je le dois mettre hors de la peine où il est, je n'entre pas en une

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plus grande. Pour moi, continua-t-elle, mon opinion serait que toute la faute en fut rejetée sur Phillis. - Sur moi ? reprit-elle incontinent. Et se retirant d'un pas, Et ma sœur ! Quelle coulpe y ai-je que j'en doive être accusée ? - N'est-ce pas vous, dit Diane en souriant η, qui lui avez fait tout le mal en le lui disant ? - Voici une raison admirable ! dit Phillis. C'est moi qui lui ai fait tout le mal en le lui disant ! Et pouvais-je ne lui point dire puisque vous m'en aviez donné la charge, et que vous m'en aviez si fort pressée qu'il me semblait que je ne serais jamais assez à temps pour le lui dire ? - Je vois bien, répondit alors froidement Diane, qu'on peut bien donner une charge à quelqu'un, mais non pas la prudence η ni la discrétion avec laquelle

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il s'en faut acquitter. Et s'il vous plaît, Monsieur l'Ambassadeur, lorsque je vous envoyai vers Silvandre lui dire tout ce que la passion me mettait en la bouche, pourquoi vous, à qui cette passion ne troublait point le jugement, ne considériez-vous qu'il fallait un peu attendre et donner loisir au temps, ou d'alentir cette violence, ou de vérifier cette doute où j'étais ? N'eussiez-vous pas été toujours à temps à faire ce malheureux message qui faillit à lui faire perdre la vie ? Voyez-vous, Bergère, je ne vous ai point dit jusques à cette heure, mais il est vrai que je vous ai voulu plus de mal ces deux ou trois jours que je ne vous saurais dire pour avoir si fort précipité ce que vous ne deviez faire qu'à pas de plomb, et après en avoir été priée,

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repriée, sollicitée, et pressée plusieurs et plusieurs fois. Et dites-moi, je vous supplie, si Silvandre fût mort, avez-vous opinion que j'eusse jamais eu contentement m'en sachant entièrement coupable ? Et pensez-vous que je ne vous eusse haïe toute ma vie ? Ô que ceux qui font ces offices doivent y aller avec une grande prudence η, parce que jamais il n'en peut venir que du mal pour celui qui les manie. Et vous qui, à l'étourdie, avez secondé ma passion, vous êtes coupable de tout le mal, et en devez porter toute la peine. Alexis et Astrée ne se purent empêcher de rire η d'ouïr ces raisons, et de voir que Phillis ne savait que répondre. Et cela fut cause qu'elles la condamnèrent à tout ce que Diane désirait. - Je vous assure, interrompit Phillis,

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que voici une ordonnance qui est bien gracieuse, et de laquelle toutefois, pour le respect des juges, je ne veux point appeler, mais à quelle peine serai-je condamnée ? - Elle ne sera pas si grande que la faute, dit Diane. Je veux seulement que, quand vous verrez Silvandre, vous l'assuriez que tout ce que vous lui avez dit n'a été que par moquerie, et que je n'en ai jamais rien su. Et de bonne fortune, il est advenu que depuis ce temps je ne me suis point trouvée en lieu où il ait été, de sorte qu'il ne peut rien savoir de ma mauvaise satisfaction η que par votre bouche, si bien qu'il le croira aisément, outre que, quand il parlera à moi, j'en userai comme je soulais faire avant la trahison de Laonice. - Je vous assure, ma sœur, reprit Phillis, que je

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vous ai bien crue fine, mais non pas tant que vous l'êtes ! - Non, non, dit Alexis, ce n'est pas finesse, c'est prudence η, car Diane a véritablement raison d'en user ainsi. Et quoique vous n'eussiez pas fait la faute dont vous êtes convaincue, vous ne devriez pas laisser de faire ce qu'elle vous dit. - Ô, Madame, répondit Phillis, je le ferais bien plus volontiers si je n'y étais pas obligée, car je suis d'une telle humeur que j'aime mieux faire cent présents que de payer une dette !
  Cependant qu'elles parlaient ainsi, Silvandre qui s'en allait pensif et sans hausser seulement les yeux, vint sans y penser à travers le bois, jusques tout auprès du lieu où ces Bergères discouraient. Et de fortune il se rencontra si près d'elles que quand il les reconnut et qu'il

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s'en voulut éloigner, elles y prirent garde. Et Phillis pour satisfaire au commandement qui lui avait été fait : - Et bien Silvandre, lui dit-elle, vous souvenez-vous point du temps que vous faillites de faire perdre patience à Lycidas, quand vous preniez plaisir à lui donner de la jalousie η ? Et parce qu'il ne lui répondait point, - Or, continua-t-elle, si vous en avez mémoire, prenez garde une autre fois de ne point offenser une femme, car elles attendent longuement pour trouver une commodité de s'en venger ! Et si vous ne l'avez jamais cru, vous-même vous en pouvez servir d'exemple. - Je ne sais, répondit froidement Silvandre, ce que vous voulez dire. - Je ne veux dire, reprit Phillis, que tout ce que je vous ai dit de Diane et de sa colère est une chose inventée

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par moi, pour me venger de la peine que vous donnâtes à Lycidas et à moi, lorsqu'il avait pris quelque fantaisie de l'ordinaire pratique qui était entre nous. - Diane, s'écria Silvandre, ne sait rien de tout ce que vous m'avez dit ? - Rien du tout, répondit-elle, et je vous en assure. Diane s'oyant nommer et feignant de ne savoir que c'était, s'approcha d'eux, et adressant sa parole au Berger : - J'entends, dit-elle, que vous me nommez, quelle part ai-je dans vos discours ? - Je demeure, dit Silvandre, si confus d'ouïr et de voir ce que j'entends et que je vois, qu'il me semble de songer. Phillis alors faisant un éclat de rire : - Ma sœur, lui dit-elle, il faut que vous le sachiez de moi, ce Berger n'en sait qu'une partie. Et sur ce

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point elle se mit à raconter la jalousie de Lycidas, les peines qu'elle lui avait données, combien elle avait duré, la façon dont Silvandre en passait son temps. - Bref, conclut-elle, enfin je pense que si je ne m'en fusse vengée je n'eusse jamais eu un entier contentement η. Je sus que Silvandre avait accompagnée Madonthe sans nous en avoir rien dit, je crus que ce sujet était capable de me venger, et d'effet demandez-lui comme il s'en trouve, et s'il lui prendra une autre fois envie de me donner de l'inquiétude. - Mais moi, reprit Diane, quelle part ai-je en toute cette affaire ? - Vous y avez eu, répondit Phillis, toute la part qu'il m'a plu, car je vous ai fait dire tout ce que j'ai voulu. - Vraiment, ma sœur, dit Diane assez froidement, je vous

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suis bien obligée de me faire parler lorsque je n'y songe pas ! - Pardonnez moi, ma sœur, répondit Phillis, il fallait que je me vengeasse. - Ô Dieux ! s'écria Silvandre, se reculant un peu, et se pliant les bras η l'un dans l'autre, Ô Dieux ! est-il possible que tout ce que vous m'avez dit de la part de Diane ne soit point vrai ? - Non pas, reprit-elle, un seul mot, et pour vous montrer que je dis vrai, tenez, Silvandre, continua-t-elle lui rendant le bracelet η qu'elle lui avait ôté, je le vous rends, et me contente des larmes que mon larcin vous a coûtées. Silvandre alors mettant un genou en terre, le reçut en le baisant plus de cent fois. Diane, pour mieux couvrir sa feinte : - Mais, ma sœur, lui dit-elle, qu'est-ce que vous lui donnez et de quel larcin parlez-vous ?

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- Contentez-vous, ajouta Phillis, que comme vous n'y avez eu aucune part, il n'est pas raisonnable que vous en ayez à la restitution ! Silvandre reçut un si excessif contentement d'avoir recouvré ce cher bracelet η que mettant en oubli pour quelque temps les extrêmes occasions qu'il avait de passer tristement le reste de sa vie, on lui vit η changer tout à coup le visage, et se rapprochant de Phillis : - Je ne sais, mon ennemie, lui dit-il, si je me dois plaindre davantage du mal que vous m'avez fait en me dérobant une chose que j'avais si chère que je suis obligé du bien que vous me faites en me le rendant ! Car je suis bien empêché de dire lequel est plus grand, ou le déplaisir que j'en ai reçu, ou le contentement que j'en ai maintenant. Astrée lors

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s'entremettant en leurs discours : - Vraiment, Phillis, dit-elle, je suis demeurée ravie en oyant la vengeance préméditée que vous avez tirée de ce Berger, et j'avoue que je n'eusse jamais pensé que vous eussiez un courage si résolu au mal. - Que voulez-vous, me sœur, dit-elle, que je vous réponde, sinon qu'une autre fois ce Berger s'empêchera mieux de me déplaire qu'il n'a pas fait. Ne savez-vous que l'impunité donne courage de faire des nouvelles offenses ? Alexis qui admirait l'esprit η de cette Bergère, tant pour savoir si bien déguiser cette affaire que pour en avoir si promptement inventé le sujet, et avec tant de vraisemblance, demeurait ravie à la considérer, lui semblant que l'esprit d'un homme ne saurait être si prompt à inventer, ni si fin à dissimuler

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que celui de cette fille ; et de là tirant des conséquences qui lui semblaient indubitables : - Hélas ! disait-il η en soi-même, à quel infortuné destin est réduit l'Amant qui tombe entre de semblables mains. - Mais, ma maîtresse, disait cependant Silvandre s'adressant à Diane, ne me voulez-vous pas aider en la vengeance, puisqu'il s'en est fort peu fallu que vous n'y ayez perdu le plus fidèle serviteur que vous aurez jamais ? - Berger, répondit-elle, si vous m'en croyez, vous ne songerez point à la vengeance, mais seulement à la vous conserver pour amie, puisque vous voyez qu'elle se souvient si bien des offenses. - Pour le moins, ajouta Silvandre, si elle avait aussi bonne mémoire des obligations, elle se souviendrait que ce fut moi qui remit tout en bon état, et qui guéris (s'il se peut dire

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ainsi) Lycidas, de la maladie d'esprit qui le travaillait. - Et s'il vous plaît, reprit Phillis, n'en ai-je pas fait de même ? Si j'eusse voulu, combien de temps vous eussè-je tenu de cette peine ? Et je me suis contentée de deux ou trois jours ! Vous semble-t-il que vous ne me deviez pas la vie que je viens de vous redonner ? - Vous avez raison maintenant, répondit froidement Silvandre, car je ne nommerai jamais vivre ce que j'ai fait depuis ce jour-là. Mais, cruelle ennemie, si vous saviez de quel malheur vous avez été cause, je ne pense pas que le désir de vengeance que vous avez eu contre moi ne vous laissât avoir pitié de cet infortuné Silvandre, qui ne peut plus espérer de contentement η que dans le tombeau. - Vous avez raison Berger, répondit Phillis,

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de croire que cette vengeance, quoiqu'elle ait été conservée longuement, ne me saurait empêcher d'être marrie si un tel accident vous était arrivé, et plus encore si c'était à mon occasion ! - Hélas ! reprit tristement Silvandre, c'est bien à votre occasion, mon ennemie. Et si je vous assure que ce malheur est tel, que nul remède ne lui peut donner allègement. - Il faut, répondit Diane, que le mal soit grand puisqu'il est sans remède ! Et toutefois s'il était autrement je condamnerais Phillis à y rapporter de son côté tout ce qu'elle pourrait, me semblant qu'elle y est obligée, et non pas elle seulement, mais nous toutes, voire même tous ceux et celles de cette contrée, parce que sans doute nous devons toutes avoir part au déplaisir d'un si gentil Berger ! Phillis alors interrompant

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Silvandre qui voulait répondre à ces obligeantes paroles de Diane : - Non, non, dit-elle, Berger, taisez-vous, aussi bien ce que vous voulez dire ne peut de rien servir au mal que vous avez ! Mais Diane, puisque vous jugez que je suis obligée de guérir la douleur de ce Berger et vous aussi, souvenez-vous en bien ! Et assurez-vous que, de quelque qualité qu'il puisse être, je me promets de le guérir pourvu que de votre côté vous y apportiez le remède que vous pourriez. Diane alors en souriant : - Vous seriez un bon Mire, dit-elle, si vous pouviez faire ces cures désespérées ! - Contentez-vous, reprit Phillis, que je la η ferai, pourvu qu'il veuille dire son mal. - Mon mal, dit alors le Berger (avec la larme aux yeux η) est incurable, sinon avec ma mort. - Sans votre mort, répondit

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Phillis, je lui η veux donner guérison, si vous avez le courage de le découvrir, et Diane la volonté de le guérir. - Quand vous en verrez la grandeur, ajouta le Berger, vous en perdrez l'espérance. - Est-il possible, dit alors Astrée, qu'un homme tel que Silvandre ait moins de courage qu'une fille telle que Phillis ? - Le courage qu'elle a, répondit-il, procède d'ignorer ce que je connais trop bien. - La preuve, dit alors Phillis, rendra la connaissance de ma présomption ou du défaut que l'on vous reproche ! Dites seulement votre mal, puisque le Mire est tout prêt et le remède aussi. - Hélas ! s'écria le Berger, contre le Ciel nul ne peut résister η. Ce matin η, pressé du déplaisir que votre feinte m'avait causé, j'ai été à Montverdun consulter l'oracle de la vieille Cléontine

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qui m'a donné une si désespérée réponse qu'il eût mieux valu que toute la montagne se fût renversée sur moi, puisque je ne dois plus espérer de contentement η parmi les vivants. - Et quel est cet oracle ? dit Alexis. - Puis qu'il vous plaît, ajouta Silvandre, de l'ouïr, je le vous dirai, et quand vous l'aurez entendu, je m'assure que vous plaindrez la désastreuse naissance de cet infortuné Berger, il est tel :

Ton présent déplaisir bientôt se finira
Mais celle que tu veux Paris l'épousera.
  Et tu ne dois prétendre
D'accomplir tes désirs qu'en la mort de Silvandre.

Que faut-il, Ô Dieux ! continua le Berger, que j'espère puisque tous mes espoirs sont pour un Paris ? Et que faut-il que je désire, puisqu'en ma mort seule, tous mes désirs se doivent accomplir ? Ô Diane, dit-il alors

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se jetant à ses pieds, permettez-moi, puisque vous devez être à un autre qu'avant que ce malheur m'advienne je le devance par mon trépas, afin que je ne meure mille fois le jour d'un plus cruel supplice que ne peut être la mort ! Diane qui véritablement aimait ce Berger, et qui jamais ne s'était pu imaginer de pouvoir vivre avec Paris d'autre façon qu'avec un frère, quoique discrète, ne se pût empêcher de donner connaissance du déplaisir que cet oracle lui rapportait par quelques larmes que, par force, le cœur lui envoya aux yeux, dont Phillis et Astrée s'aperçurent bien. Mais comme elle était sage et bien avisée, incontinent elle se remit au mieux qu'elle pût. Et parce que cet oracle avait rendu toute cette troupe muette, hormis Silvandre, qui ne cessait point

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de se plaindre et de mouiller la main de Diane de ses pleurs, Phillis, quelque temps après, reprit ainsi la parole : - Cet oracle η est en apparence bien étrange, mais en effet, s'il plaît à Diane, il est entièrement à votre avantage. - À son avantage ? dit Diane. - Ô Dieux ! s'écria Silvandre, à mon avantage ? sans doute, pourvu que la mort dans un moment m'ôte de cette misère. - Non non, ajouta Phillis, il est du tout à votre avantage, pourvu que Diane le veuille. - Ou je n'entends point, dit Diane, le langage dont nous parlons, ou les paroles de cet oracle ne peuvent dépendre de ma volonté. - Et si tout en dépend, dit Phillis, vous aiderez-vous de cette volonté ? Diane alors demeura sans répondre quelque temps, qui donna occasion à Astrée et à Alexis de prendre la parole,

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et s'adressant à Diane, lui dire que non seulement elle y était obligée parce qu'elle l'avait promis, mais encore d'autant que si cet oracle se remettait à sa volonté, il semblait que les Dieux le lui commandaient. - Si les Dieux, dit alors Diane, me le commandent, et si Alexis et Astrée me l'ordonnent, puis-je le refuser avec quelque raison ? - Vous le ferez donc ? reprit Phillis. - Je le ferai, répondit Diane, puisque toutes vous le jugez ainsi, et que vous dites que c'est la volonté de l'oracle. - J'en veux, ajouta Phillis, un serment de vous, car je vous connais assez pour douter de votre prud'homie ! Jurez-en par le Dieu de Lignon et par le Gui de l'an neuf η, et que ce soit entre les mains de cette Druide, dit-elle, en montrant Alexis. Silvandre qui jusques en ce temps-là n'avait point

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haussé les yeux, et voyant que Phillis montrait Alexis, qu'elle nommait Druide, et qui toutefois était vêtue en Bergère : - Vous vous trompez, Bergère, lui dit-il, voici la Druide, se tournant vers Astrée. Elles se mirent à sourire, voyant qu'il les méconnaissait. - Et bien, dit Phillis, ce sera entre les mains de toutes deux ! Et lors elle détacha d'un arbre voisin un rameau de chêne, et le leur présenta. Diane alors mettant la main dessus : - Je promets, dit-elle, grande Druide, par le Gui η de l'an neuf et par le Dieu de Lignon, sur ce rameau de chêne, et entre vos mains, de vouloir tout ce qui sera nécessaire pour rendre cet oracle à l'avantage de Silvandre, pourvu qu'il ne faille que j'y contribue autre chose que de volonté. - Or Silvandre, levez-vous, dit Phillis, après avoir remercié Diane de la faveur

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qu'elle vous fait. Et dorénavant estimez-vous le plus heureux Berger de Lignon, et oyez comment le Dieu η vous annonce toute sorte de contentement par cet oracle. Pour le premier vers où il vous assure que votre présent déplaisir bientôt se finira, il ne faut pas le vous mieux expliquer que l'événement l'a déjà fait, puisque la peine où vous étiez de la mauvaise satisfaction de Diane vous a été assez promptement ôtée. Quant au second qui vous semble si cruel, il a été dit pour être entendu d'autre façon qu'il ne sonne pas, et presque tous les oracles sont de cette sorte ; et le tout est sur la force de ce mot, épousera, car il s'entend de deux façons, nous disons qu'un mari épouse sa femme, et que le Druide épouse le mari et la femme. Et c'est de cette sorte qu'il faut

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entendre que Paris épousera Diane, mais avec vous, c'est a dire que, perdant l'espérance de l'avoir il se fera Druide, comme son père Adamas, et ce sera lui qui vous épousera ensemble. - Mais, interrompit Silvandre, en soupirant : mais tu ne dois prétendre d'accomplir tes désirs qu'en la mort de Silvandre. - Ô ignorant Berger, reprit Phillis, ne nous as-tu cent fois enseigné que celui-là meurt en soi-même η qui en aime parfaitement quelqu'autre ? Et c'est pourquoi l'oracle η t'avertit que tu ne dois prétendre l'accomplissement de tes désirs qu'en la mort de Silvandre, c'est-à-dire, en aimant de telle sorte Diane, ainsi que tu dois, que tu te meures en toi-même. Astrée et Alexis frappant des mains ensemble : - C'est sans doute ainsi, s'écrièrent-elles, que se doit entendre cet

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oracle ! Et il ne reste plus sinon, Diane, que vous satisfassiez à votre promesse. La Bergère qui peut-être η n'était pas moins contente du discours de Phillis que Silvandre pouvait être quoiqu'elle en donnât moins de connaissance : - Je ne vois pas dit-elle, en souriant, que j'aie rien à faire en ceci. - Non pas, dit Phillis, si ce n'était point de vous de qui η tout cet oracle dépend η ! Pensez-vous, continua-t-elle, que Silvandre puisse vivre en vous et mourir en soi-même si vous ne le voulez ? L'amour (Ô ma sœur) est un de ces métiers qui ne se peut faire par une seule personne ! De plus, pensez-vous que Paris vous puisse épouser avec Silvandre si vous ne le voulez ? Il faut, pour ne faire point mentir le Dieu η, et ne point aussi contrevenir à votre serment, que

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vous vouliez tout ce que l'oracle veut, c'est-à-dire que non seulement Silvandre vous aime, mais que vous l'aimiez aussi, de telle sorte qu'il puisse vivre en vous et vous en lui ! - Ah ! ma sœur, dit Diane, se retirant d'un pas, et se tournant un peu de l'autre côté. - Non, non, dit Phillis, en s'approchant d'elle et la prenant par le bras, il n'y a point en cela de milieu : il faut ou être parjure ou faire ce que je dis, autrement il n'y a point de salut pour ce Berger. - Ma sœur, dit Diane, avec une honnête rougeur, et tenant les yeux baissés, que voulez-vous que je fasse ? - Je ne veux point que vous fassiez chose quelconque ! Mais je veux seulement que vous la vouliez, car tout ce que je vous demande ne consiste qu'en la

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volonté. Et parce que Diane se tut, et qu'il semblait que sa mine et son silence fussent un témoignage de ne le vouloir pas, - Ma sœur, lui dit Astrée, il ne faut plus consulter si vous le devez ou non, votre serment est trop grand pour y contrevenir ! Il fallait y songer avant que de l'avoir fait, maintenant le Dieu de Lignon et toutes les Déités de ces Forêts écoutent votre réponse pour connaître quelle est la crainte que vous avez d'eux. Alexis ajouta à ces paroles, plusieurs autres semblables, pour la convier à observer sa promesse, car outre le serment qu'elle avait fait, elles savaient bien toutes que l'effet de son serment ne lui était point désagréable, et que seulement elle désirait de l'effectuer en sorte qu'en le disant

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elle n'eût point de honte. Phillis qui était fine, et qui lisait jusques dans son cœur : - Or sus, dit-elle, c'est assez consulté, venons à la résolution ! Je vous appelle devant les Dieux en observation du serment que vous avez fait. - Et qu'est-ce, dit Diane en souriant, que j'ai promis ? - Vous avez juré, répondit Phillis, de vouloir tout ce qui serait nécessaire pour rendre cet oracle à l'avantage de Silvandre. - Il est vrai, dit Diane, je l'ai juré, et que faut-il que je veuille ? - Il faut, reprit Phillis, comme je vous ai déjà dit, que vous aimiez de sorte Silvandre qu'il puisse vivre en vous et vous en lui. - Cela, répondit-elle, outrepasse mon serment. - Non fait, répliqua Phillis, car l'amitié ne consiste qu'en la volonté. - Il faut, dirent alors Astrée et Alexis, il faut,

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Diane, qu'absolument vous le vouliez ainsi, Diane s'étant longuement fait presser. - Et bien, dit-elle, puisque vous me l'ordonnez, je le veux. - Il faut, ajouta Phillis, expliquer cette volonté, et dire : Je veux aimer de telle sorte Silvandre que dorénavant, comme il vivra en moi je veux vivre en lui. - Ô Dieux, dit Diane, n'est-ce point trop ? - Oui bien, dit Silvandre, pour mon mérite. - Mais non pas, ajouta Phillis, pour son affection, ni pour satisfaire à l'oracle. - Et bien, dit alors Diane, je veux, ma sœur, tout ce qu'Alexis, Astrée et vous m'ordonnez ! Mais s'il y a de la faute, qu'elle soit sur vous et sur le conseil que vous me donnez. - Soit ainsi, dit Phillis, mais de plus j'ordonne que, pour assurance de vos paroles, Silvandre, par votre consentement, vous

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baise la main avec protestation de ne sortir jamais de votre obéissance. Silvandre se rejetant à genoux transporté de trop extrême contentement, était si surpris de ce bonheur inespéré que, prenant la main de Diane et la baisant, il ne put de longtemps dire une seule parole, et sembla η que, comme le trop de clarté éblouit, cette joie aussi qui pour lui était sans mesure, lui eût presque ôté l'usage de raison. Il est vrai que ce silence et ce transport étaient plus éloquents qu'il n'avait jamais été η, car ils déclaraient mieux la grandeur de son affection qu'il n'avait jamais su faire par toutes ses paroles. Et si ce n'eût été qu'Alexis et les Bergères le relevèrent, il eût longuement été en cette extase amoureuse sans penser seulement à ce qu'il faisait.

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Diane de son côté n'était guère moins émue, quoiqu'elle fît beaucoup moins paraître η, mais Phillis qui s'en prit garde, et qui lui voulait aider à le couvrir : - Et bien, Silvandre, lui dit-elle, serai-je toujours votre ennemie ? Et vous semble-t-il point que je me sache bien venger des outrages qu'on me fait ? Le Berger alors revenant un peu en soi-même : - J'avoue, Phillis, répondit-il, que vous êtes la plus aimable η ennemie qui fût jamais ! - Mais avouez de plus, ajouta-t-elle, que j'ai autant de puissance que les plus grands Dieux. Car en quoi voyons-nous mieux paraître la force qu'ils ont qu'au bonheur et au malheur qu'ils donnent quand ils veulent η ? Et n'est-il pas vrai que quand j'ai voulu, je vous ai rendu malheureux,

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et quand il m'a plu, je vous ai fait le plus heureux homme qui soit sur la terre ? Et qu'est-ce que la fortune peut plus que moi si du malheur au bonheur η je ne mets point plus de distance que celle de ma volonté ? - Je confesse, ô puissante Bergère, dit Silvandre, que si votre autorité s'étend aussi bien sur les autres que sur moi, il n'y a point de doute que l'on vous doit dresser des Autels. - Pour le moins, reprit-elle, si les autres ne le doivent pas faire, vous ne nierez pas que Silvandre ne me doive adorer. - Si parmi nous, répondit en souriant le Berger, on pouvait adorer plusieurs Dieux, Phillis sans doute me serait une déité adorable. Mais puisque cela n'est pas, et que nous n'en pouvons avoir qu'un, je serai excusable si je ne vous rends

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pas ce devoir. - Je me contente bien, dit alors Phillis, que vous n'adoriez qu'une déité au Ciel et une en la terre. - Aussi fais-je, répliqua le Berger, Tautatès au Ciel, et Diane en terre. - Ah ! ingrat, s'écria Phillis, et ne m'êtes-vous pas plus redevable qu'à cette Diane, puisque si vous en avez quelque contentement, c'est de mes mains que vous le recevez ? - Je serais ingrat, reprit Silvandre, si je ne reconnaissais pas ce que je vous dois, mais je le serais encore davantage si j'égalais les obligations que je dois à Diane à celles que je vous ai ! Car il est certain que je ne vous en ai point que pour l'amour d'elle, et celles que je lui dois ne sont qu'à sa seule considération, sans que vous y ayez aucune part. Et pour ce, désabusez-vous en cela, Phillis, tous les biens

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que vous me faites, je les reçois de vous, comme venant d'elle, et autrement je ne les estimerais pas des biens. - À ce que je vois, reprit Phillis en souriant, j'ai bien perdu mon temps à vous obliger, puisque tous mes bienfaits vont au compte de cette Bergère ! - Que voulez-vous, répondit Silvandre, que j'y fasse, si telle est l'affection que je lui porte que de la vie même que le Ciel me donne, je ne lui en puis savoir gré, ni l'en remercier, sinon d'autant qu'il me donne le moyen de servir et d'adorer cette belle Diane, à qui tous les humains doivent rendre les mêmes hommages.
  Ce fut de cette sorte que Diane donna une assurée connaissance à Silvandre qu'elle l'aimait, et depuis ce jour η elle ne fit plus de difficulté de vivre avec lui, comme

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Astrée soulait avec Céladon, et comme Phillis traitait avec Lycidas. Toutefois c'était lorsqu'il ne s'y trouvait point d'autres témoins que ceux qui s'y rencontrèrent à cette fois, car lorsqu'elle se trouvait en quelque autre compagnie, elle vivait avec lui plus retenue qu'auparavant, ne sachant encore ce que Bellinde et ses parents voudraient ordonner d'elle η.

Fin du troisième livre.