Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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L'Astrée fonctionnelle, Quatrième partie.
basée sur L'Astrée de 1624
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SignetL'Astrée d'Honoré d'Urfé
Quatrième partie

Livre 4


dorinde vieillard
L'Astrée. Édition Vaganay**, 1925, IV, 7.
Le vieil homme et Dorinde.
« Il ne m'abandonnerait point que je ne fusse en Forez, espérant, à ce qu'il me dit, que les Dieux garderaient sa petite famille » (IV, 4, 909).

dorinde vue
L'Astrée. Édition Vaganay**, 1925, IV, 7.
Gravure signée Guélard.
Le vieil homme et Dorinde.
«  Il me montra avec son bâton la ville de Feurs assez proche » (IV, 4, 911).

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24_s_633SOUDAIN que Dorinde et ceux qui, avec elle, étaient allés à Marcilly eurent soupé η, Clindor et Léontidas les conduisirent dans leurs chambres, tant pour ce qu'ils étaient las pour la longueur

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du chemin qu'ils avaient fait, que d'autant que l'heure les y conviait. Mais avant que de se retirer ils avisèrent qu'il serait à propos que le matin Périandre et Mérindor, conduits par Clindor, Lycidas et Léontidas, allassent trouver le grand Druide Adamas pour être présentés à la Nymphe Amasis, leur semblant qu'ils ne devaient point retarder davantage à lui faire savoir le sujet de leur voyage. Et après, selon qu'elle l'aurait agréable, Dorinde à quelque heure du jour pourrait avoir le moyen de la saluer. Cette résolution prise, chacun se retira dans la chambre qui lui avait été préparée, et Dorinde, Florice, Palinice, et Circène voulurent être ensemble afin de se pouvoir entretenir plus familièrement. Et cela fut cause que dès la pointe η du

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jour, Dorinde qui avait trop de sujet d'inquiétude, ne pouvant reposer, éveilla ses compagnes, et se mettant toutes dans un lit, après s'être baisées et caressées comme leur amitié les y conviait, elles se firent mille petites demandes avec curiosité, auxquelles ayant été satisfait d'un côté et d'autre, enfin Florice reprenant la parole dit à Dorinde : - Mais, ma parente, d'où pensez-vous que procède le désir que le Roi Gondebaud fait paraître de vous avoir entre ses mains ? Car nous ne savons point quel intérêt il peut avoir en vous. - Ô Florice ! répondit Dorinde en soupirant, si vous saviez ma misérable fortune, vous ne me feriez pas cette demande. J'avais déjà commencé de vous en raconter quelque chose en la présence d'Alexis et d'Astrée, mais la

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survenue des gens de Gondebaud m'empêcha de continuer. Je vous assure que je ne crois pas qu'une plus désastreuse fille que Dorinde soit jamais née en ces contrées ! - Il semble, reprit Palinice, qu'il serait bien nécessaire que vos amies en sussent quelque chose, puisque la puissance de Gondebaud y étant mêlée, ce ne sera pas une petite prudence η, si vous pouvez vous conserver. - Hélas ! dit Dorinde avec les larmes aux yeux, si je n'espérais en la justice du Ciel, malaisément pourrais-je attendre quelque salut. - Et toutefois, ajouta Circène, vous devez vous y aider vous-même en tout ce que vous pourrez, car j'ai ouï dire que les Dieux qui ont donné la prudence η aux hommes pour s'en servir en semblables occasions, se plaisent d'aider et d'assister de

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leurs faveurs ceux qui, sans se perdre de courage, essayent de vaincre les coups de la fortune soit avec la prudence η, soit avec la force ! - C'est pourquoi, continua Florice, il est à propos que nous sachions cette affaire, afin que, joignant les forces de notre esprit avec notre jugement, nous puissions et vous bien conseiller, et vous servir en tout ce qui dépendra de nous. Car croyez-moi, ma parente, que deux yeux η voient plus que ne fait pas un seul ! Et il me semble que nous ne saurions avoir une meilleure commodité que celle-ci, puisque peut-être y a-t-il plusieurs choses qu'il ne serait pas à propos de publier ; et qu'étant seules comme nous sommes, autre que nous ne pourra entendre. Dorinde, qui vit bien qu'il était nécessaire qu'elles sussent ce qu'elles lui demandaient, et qu'il

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était impossible d'en trouver une meilleure commodité, après s'être tue quelque temps reprit la parole de cette sorte :


HISTOIRE
De Dorinde, du Roi Gondebaud,
et du Prince Sigismond.

24_i_638IL y a des personnes, ô mes chères compagnes, qui sont tant aimées du Ciel que leurs bonheurs η surpassent leurs désirs, et d'autres au contraire que la fortune hait de sorte qu'elle leur envoie des désastres plus grands qu'elles ne sauraient penser. Je puis dire avec beaucoup de raison que je suis de ce dernier ordre, puisque jamais je ne me suis imaginé malheur qui ne me soit advenu, et bien souvent

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encore j'en ai eu de ceux que jamais personne n'eût prévus. Et toutefois, comme j'espère que vous jugerez parce qui me reste à vous raconter de ma misérable vie, je ne pense en être coupable sinon qu'en tant que je n'abrège point mes jours par quelque violente résolution, et que mon destin ne prolonge que pour faire voir jusques où peut arriver l'infortune d'une personne malheureuse.
  Vous savez aussi bien que moi peut-être, mes compagnes, que Gondebaud eut trois frères, à savoir Chilpéric, Godomar et Godegisele, desquels il ne lui reste plus que Godegisele le plus jeune, Seigneur de la Bourgogne supérieure. Car les autres deux, ayant η fait un grand amas de Germains, s'étaient emparés du Royaume par le gain de

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la bataille η qui fut donnée dans les Champs Autunois que Gondebaud et le jeune Godegisele perdirent, et pensant être Rois paisibles de tout l'État, renvoyèrent delà le Rhin leurs troupes auxiliaires. Lorsque Gondebaud les voyant désarmés, et vivre sans soupçon de lui qu'ils croyaient mort, tout à coup les vint assiéger dans Vienne, ayant rallié promptement toutes les forces de son parti, et les pressa de sorte qu'il contraignit les habitants de lui rendre la ville, et Chilpéric entre ses mains, auquel le jour même de son entrée, il fit trancher la tête et précipiter sa femme dans le Rhône avec une pierre au col, et puis fit brûler tout vif Godomar dans une tour où il s'était sauvé. Or Chilpéric laissa deux filles, l'aînée nommée Mucutune, et l'autre, Clotilde, toutes deux

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si jeunes que sans doute leur âge innocent obtint le pardon de l'offense que leur père avait faite. Et toutefois, Mucutune peu après fut mise par commandement du Roi entre les Vestales pour y passer une vie retirée et solitaire. Quant à Clotilde, sa beauté et sa discrétion furent telles, qu'elles la firent estimer de chacun, et particulièrement du Roi, qui l'aima autant que si elle eût été son propre enfant, et d'effet, Sigismond, son fils, ne lui était pas plus cher que cette belle Princesse. Ce jeune Prince avait été déjà marié avec Amalberge, fille de Thierry, Roi des Ostrogoths, de laquelle, quoiqu'ils eussent demeuré peu de temps ensemble car elle mourut bientôt après, il eut toutefois un fils et une fille, l'un nommé Sigéric, et la fille, Amasinde. Je vous ai voulu rafraîchir la mémoire

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de ces choses, de peur que si le long temps que vous êtes demeurées parmi ces bois et ces rives de Lignon vous les avait fait oublier, vous vous en puissiez souvenir, parce que la mémoire en est grandement nécessaire pour ce que j'ai à vous dire.
  Or le Roi Gondebaud après plusieurs conquêtes tant delà les Alpes que sur les Gallo-Ligures et autres nations étrangères, et jugeant qu'il lui devait bien être permis de donner enfin quelques jours aux jeux et aux passe-temps, se résolut de montrer aussi bien la grandeur de sa Majesté par les exercices de la paix, qu'il en avait fait paraître la force (par ses exploits belliqueux) à η tous ceux contre lesquels il avait tourné ses armes. Il choisit à ce dessein sa grande et riche ville de Lyon où il fit

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proclamer Tinel ouvert durant les Bacchanales, préparant tant de spectacles dans les Cirques, tant de tournois et de Behourts, et tant de combats sur l'eau que sa magnificence fit étonner tous ceux que la curiosité y avait amenés. Mais pour rendre les jeux et les assemblées plus agréables, il pensa que ce qui lui manquait le plus était une Cour de Dames, car lui, étant veuf dés longtemps, et la Princesse Amalberge, femme du Prince Sigismond étant morte depuis deux ans, il n'y avait point de Dames qui demeurassent dans la maison Royale. Cela fut cause qu'il se résolut de retirer de Vienne la jeune Princesse Clotilde, sa nièce, où il l'avait toujours fait nourrir depuis la mort de Chilpéric, son père, d'autant que pour Amasinde, fille du jeune Sigismond, elle était encore presque au

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berceau, Sigéric, son frère qui était son aîné n'ayant pas plus de quatre ans. Clotilde, venue en la présence de Gondebaud, sut user d'une si grande prudence η, et parut si belle et si agréable aux yeux de chacun, que le Roi augmenta de beaucoup la bonne volonté qu'il lui portait, et, comme s'il eût oublié qu'elle était fille de Chilpéric, il ne faisait point de différence d'elle à ses propres enfants. Mais ce qui est un peu extraordinaire, cette bonne volonté avec laquelle il aimait Sigismond et Clotilde presque également au lieu de naître entre eux de l'envie et de la jalousie (comme elle fait bien souvent parmi les personnes d'un tel âge), elle causa en eux un effet tout contraire, les liant de nœuds si étroits d'amitié que celui du parentage était le moindre.

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  D'abord que Clotilde fut arrivée, et que l'on lui eut fait sa maison, la Cour parut de beaucoup plus belle, parce que Gondebaud mit à son service η douze jeunes filles des principaux de son Royaume qu'il semblait avoir curieusement choisies entre les plus belles et plus agréables qui fussent en tous ses États. Je fus élue de ce nombre, non pas pour mon mérite, mais plutôt pour le lieu d'où j'étais née, ou bien pour donner plus de moyen à la fortune de m'affliger et de me persuader.
  En ce temps-là, je pensais être entièrement exempte des importunités de Périandre pour sa légèreté, de Bellimarte pour sa tromperie, et de Mérindor pour le change qu'il m'avait donné de son frère pour lui. Mais aussitôt qu'avec le temps, la

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difformité de mon visage se perdit, ne voilà pas Périandre qui revient vers moi. Et comme si tout le temps qui s'était passé depuis mon mal, il n'eût fait qu'un sommeil, il s'éveille et veut que je le croie mon serviteur, et s'efforce de me le persuader avec les mêmes paroles, dont il soulait autrefois user avant que sa légèreté me fût connue, sans épargner ni serment ni protestation, pour fortifier ce qu'il disait. D'autre côté, Alderine vint à mourir pour mon malheur, laissant ce trompeur de Bellimarte en liberté, seulement, comme je crois, pour me remettre en la même peine où ses desseins et l'autorité du Roi m'avaient si longuement tenue ! Et pour comble de ma misère, il ne fallait plus sinon que ce moqueur de Mérindor en fît de même. Et comme

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si la fortune m'eût voulu surcharger de tous les plus pesants fardeaux qu'elle pût mettre sur tous les mortels, ne voilà pas quelques mois après que cet effronté, comme s'il eût bu toute l'eau du fleuve d'oubli η et qu'il eût pensé que j'en eusse fait de même, me vient trouver, et avec un visage riant, me tend les bras d'abord, fait semblant de s'étonner de ce que je ne veux plus vivre avec lui comme je soulais faire avant sa trahison, et se plaint de moi à chacun de mon changement et de mon humeur inégale. Ô Dieux ! et en quel pays ouït-on jamais parler d'une telle impudence ? Et véritablement, on la peut dire telle en tous trois, mais beaucoup plus en Mérindor : parce que si Périandre m'avait quittée lorsque la maladie me rendit affreuse, et s'il

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était depuis revenu quand l'été et le beau temps m'avaient rendu ce que le mal m'avait ôté, il était en quelque sorte excusable ; d'autant que ce n'était pas moi qu'il avait aimée, mais ce peu d'éclat qu'il nommait beauté, et en cela il y avait quelque espèce d'excuse pour lui. Quant à Bellimarte, quoi qu'il commît une très grande et insigne méchanceté, si trouvais-je encore des excuses pour lui, d'autant que c'était enfin l'affection qu'il me portait, et la bonne estime qu'il avait de moi qui le poussaient à me vouloir épouser encore qu'il fût déjà marié. Mais pour Mérindor, je ne sus jamais trouver autre excuse sinon qu'il était homme, et que, comme tel, il lui était permis d'être inconstant et trompeur ! Et toutefois j'avoue que je ressentis plus vivement

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la déloyauté de celui-ci, et d'autant que ç'avait été avec moins de raison, et que j'avais plus d'inclination η à lui vouloir du bien qu'à tous les autres.
  Donc durant ces Bacchanales, il advint que le Roi, un jour, après avoir donné le plaisir à la Princesse Clotilde et aux Dames de divers jeux et spectacles, s'alla η promener dans ces beaux jardins de l'Athénée où le Rhône et l'Arar s'assemblants η, il se fait une plage très agréable entre ces deux grands fleuves, qui depuis les Rois ont η embellie de toutes sortes d'artifices, la peuplant d'arbres, l'enrichissant de fontaines somptueuses, et l'embellissant de parterres et de diverses allées, qui, se perdant d'une confusion η très agréable les unes dans les autres, présentent toujours quelque chose de nouveau

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à l'œil curieux de celui qui s'y promène. Il est bien vrai qu'en ce temps-là les arbres se ressentaient encore de la rigueur du froid, d'autant que la saison η n'étant encore guère avancée n'avait eu le loisir de leur rendre l'agréable verdure de laquelle le prochain hiver les avait dépouillée. Mais le Roi, pour en couvrir le défaut, ayant fait ouvrir les voûtes où il faisait conserver grande quantité d'Orangers η, les fit arranger si industrieusement le long des allées qu'il semblait que l'été fût revenu au lieu du Printemps. Ce fut en ce temps-là et en ce même lieu que Périandre, Bellimarte et Mérindor firent résolution de renouveler leurs importunités, et, comme si c'eut été par gageure, vinrent vers moi au même ordre qu'ils m'avaient trompée. Périandre,

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comme le premier trompeur, fut aussi le premier à parler de cette sorte : - C'est bien aujourd'hui le jour, belle Dorinde, de vos victoires et de vos triomphes, car partout où vous jetez les yeux il n'y a rien que vous ne voyez céder à votre beauté ! Je le regardai froidement, et puis sans lui rien répondre je tournai la tête de l'autre côté, et continuai de me promener avec mes compagnes. Mais sans s'étonner de cette froideur, il revint devant moi, et me retenant par ma robe : - Comment, me dit-il, belle dame, vous ne me répondez point ? - Est ce à moi, répondis-je alors dédaigneusement, à qui vous parlez ? - Et comment, répliqua-t-il, puisque je vous ai nommée par le nom qui vous est le mieux dû, en pouvez-vous douter ? - Et s'il vous plaît, lui dis-je en le regardant entre

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les yeux, dites-moi, je vous supplie, comment m'avez-vous nommée ? - Par votre propre nom, dit-il. N'avez-vous pas ouï que je vous ai nommée belle Dorinde ? - Belle Dorinde, répliquai-je incontinent, il n'y en a plus ici qui ait ce nom. Ne savez-vous pas bien qu'elle mourut de la petite vérole η ?
Il rougit à ce mot, et toutefois il répondit : - Mais depuis elle est ressuscitée. - Si elle est ressuscitée pour d'autres, je n'en sais rien, mais assurez-vous, lui dis-je, qu'elle est à jamais morte pour vous ! Et après ce mot, quoi qu'il me voulût dire, je ne daignais jamais tourner la tête de son côté. Alors Bellimarte, voyant son compagnon hors de combat, s'approcha de moi et me voulut prendre sous les bras. Mais feignant de ne l'avoir point vu encore, je tournai les yeux sur

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son visage, et le regardant ferme, je lui dis : - Seigneur Bellimarte, Alderine que vous cherchez n'est pas ici. - Alderine, me répondit-il, a été cause une fois de mon malheur, que sa mémoire, maintenant qu'elle n'est plus, ne me soit pas autant malheureuse qu'elle m'a été. - Les Dieux, lui dis-je, sont si bons que toujours du mal d'autrui ils en font le bien de quelqu'autre, et ce malheur duquel toujours vous vous plaignez a été mon bonheur, de sorte que je serais bien ingrate si j'en perdais jamais le souvenir. - Mais en effet, ajouta-t-il, vous savez bien que véritablement elle est morte, et qu'il n'y a plus d'Alderine ni pour vous ni pour moi. - Seigneur Bellimarte, lui dis-je assez froidement, vivez en repos de ce côté-là, et vous assurez qu'encore qu'il n'y ait plus d'Alderine pour moi, je ne

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prendrai jamais envie de vous épouser, de peur d'être une autre fois l'Alderine de quelqu'autre Dorinde ! À ce mot, Bellimarte me quitta aussi honteux que Périandre, et incontinent Mérindor vint prendre sa place. Et j'avoue, comme je vous ai dit, que c'était celui de tous contre qui j'étais la plus offensée. - Madame, me dit-il, après avoir fait une grande révérence, je loue Dieu que la fortune m'ait maintenant donné le pouvoir absolu de vous assurer que je suis votre très humble serviteur. - Sont-ce, Mérindor, lui répondis-je, les paroles desquelles vous avez instruit votre frère quand vous me l'envoyâtes ? - Belle Dorinde, reprit-il incontinent, quand j'ai souhaité ce bonheur à mon frère, ç'a été pour ne vous pouvoir, en ce temps-là, rendre un plus grand témoignage

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de mon affection. Mais maintenant que je suis libre, je vous parle pour ce Mérindor qui vous a toujours aimée et qui mourra avec cette passion. - Mérindor, l'interrompis-je avec un peu d'impatience, ces assurances que vous me donnez seraient bonnes pour en tromper quelqu'autre que Dorinde ! Et toutefois, si j'avais une sœur, pour n'être point ingrate du bon office que vous m'avez voulu rendre, je la conseillerais de recevoir votre bonne volonté. Mais pour moi, n'y pensez plus, car un très bon Astrologue m'a assurée que le mariage de vous et de moi n'est point fait dans le Ciel. Et lors, me tournant vers mes compagnes, sans vouloir plus parler à eux, nous nous mîmes à danser et à sauter aux chansons, selon l'ancienne coutume η des Gaulois. Plusieurs

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chevaliers de la Cour ouïrent leurs discours et mes réponses. Et d'autant qu'il y en a toujours un grand nombre qui ne font qu'aller épiant η ce qui se fait en semblables assemblées pour après en entretenir le Roi, et par ce moyen s'insinuer en ses bonnes grâces aux dépens d'autrui, ils ne manquèrent pas de le lui aller incontinent redire. Et le Roi qui prit plaisir à mes reproches les raconta à diverses personnes se moquant de ces trois Chevaliers. Mais voyez si ce n'est pas avec raison que j'ai dit que la fortune, qui à quelques-uns donne plus de bonheur η qu'ils n'en peuvent désirer, me donne plus de malheur que je ne puis imaginer. Car qui eût jamais pensé que ces reproches que j'avais faites avec tant de raison à ces outrecuidés me dussent rapporter

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tant de peines et de travaux que depuis j'ai ressentis ! et toutefois il advint que le Roi les trouvant à son gré, et oyant raconter la grande affection que ces Chevaliers me portaient, conçut quelque bonne opinion de moi, et depuis ce jour, ne me vit jamais sans m'en faire la guerre. Ô Dieu ! que ces faveurs, quelque temps après me coûtèrent cher ! Car je ne sais comment le Roi trouva sujet d'amour en moi, et s'y opiniâtra, comme vous entendrez, pour mon extrême malheur, vous protestant que je ne m'en pris garde que si tard qu'il me fut impossible d'y remédier.
  Les grands Rois et les grands Princes, encore qu'ils aient ce pouvoir de commander aux hommes qu'on dit être un assaisonnement η qui rend de bon goût toutes les

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viandes pour amères qu'elles soient, si est-ce que d'autant plus que le Ciel les a élevés par-dessus ceux auxquels ils commandent, d'autant plus aussi les a-t-il rendus inférieurs en la liberté dont jouissent les personnes privées. Parce que, tout ainsi que les tours plus élevées sont vues de plus loin que les cabanes et les cahuettes des bergers, aussi la grandeur des Rois est tellement à la vue de tous qu'ils ne peuvent faire un pas qu'ils ne soient aperçus de chacun, ni une moindre action qui ne soit sujette à la censure de tout le peuple ! Et cela est cause qu'il est presque impossible qu'une Dame en puisse être recherchée qu'incontinent toute la Cour ne s'en aperçoive.
  Gondebaud qui avait en plusieurs autres occasions éprouvé à ses dépens

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cette incommodité qui suit et poursuit η les grands Princes, voulant essayer d'y rapporter quelque remède, car il savait bien que, s'il faisait autrement, Arcingentorix et le reste de mes parents s'en offenseraient, et que même la Princesse Clotilde aurait un très juste sujet de se plaindre, fit dessein d'user en cette recherche de tant de prudence η qu'il pût tromper les yeux des plus clairvoyants. Quant à moi, qui étais entièrement ignorante du dessein du Roi, et qui n'avais les yeux tendus η que sur cette sage Princesse, je tâchais par toutes mes actions de gagner ses bonnes grâces. Et je m'aperçus, par beaucoup de faveurs qu'elle me faisait, que je ne m'étais point travaillée en vain, dont j'avais un si grand contentement que chacun le pouvait lire en mon

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visage. Et je connus bien alors le proverbe η être véritable qui dit qu'il n'y a meilleur fard que le contentement η ! Car il est certain qu'il me sembla que j'avais un autre visage et que je n'étais plus celle que je soulais être ; et mon jugement n'était pas seul puisque mes compagnes m'en disaient autant, et même la sage Princesse qui, par ses faveurs, en était la cause principale.
  Le Roi cependant, qui avait tous ses desseins à me rendre malheureuse, demeura quelques jours bien empêché, ne sachant par où commencer pour me faire en quelque sorte connaître son intention, car me voyant si jeune, il ne savait si j'aurais assez de retenue pour me savoir bien taire. Un soir enfin que l'on dansait, et que, selon la coutume, l'on va dérobant celle qui danse η,

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le Roi à son tour s'approcha de moi, et aussitôt qu'il me toucha la main : - J'aimerais mieux, dit-il, avoir dérobé le trésor que je tiens que d'avoir conquis la terre des Gaules. Je lui répondis en souriant : - Seigneur, le larcin que vous dites, en toute sorte est fort petit, mais il est encore beaucoup moindre au prix d'un si grand Empire. - Si ce que vous estimez si peu, me dit-il, en me serrant doucement la main, se pouvait aussi tôt acquérir que j'aurais conquis toutes les Gaules, je vous promets, ma belle fille, que, dès cette heure même, je mettrais le harnois que je ne laisserais jamais que je n'en eusse fait la conquête entière ! Et à ce mot, sans attendre ma réponse, il passa vers une autre. J'avoue que je demeurais un peu surprise de cette harangue, toutefois ne me pouvant

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persuader qu'il y eût quelque chose en moi qui pût arrêter ni les yeux ni les pensées du Roi, je crus que c'était sa coutume de parler ainsi à toutes, et seulement pour en envoyer le temps η. Et en cette créance, je ne fis pas plus de fondement sur ses paroles.
  Le Roi cependant qui demeurait aux écoutes pour voir ce que je ferais, n'en oyant point de nouvelle, crut que j'avais plus de jugement que celles de mon âge n'ont pas accoutumé d'avoir. Et comme l'un des principaux enchantements d'amour, c'est de flatter le cœur qui aime, et lui faire prendre à son avantage plusieurs actions que la personne aimée fait sans y penser, ce même Amour fit ce même enchantement dedans l'âme du Roi η, et lui persuada que la connaissance

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qu'il m'avait donnée de sa bonne volonté m'était agréable. Cela fut cause que devenu plus assuré de ma discrétion et plus hardi à se découvrir, un jour que nous étions dans les jardins de l'Athénée et que mes compagnes étaient un peu séparées de moi, il y vint voir la Princesse qui se promenait. Et parce que j'étais seule et presque auprès de la porte, essayant de prendre d'un arbre une fleur qui était un peu trop haute, il s'arrêta pour me la cueillir, et puis me la donnant : - Recevez, me dit-il, cette fleur, ma belle fille, pour gage du cœur que je vous ai déjà donné. Et sans s'arrêter davantage auprès de moi, il alla trouver la Princesse qui déjà l'ayant aperçu venait au-devant de lui. J'avoue que cette seconde déclaration, ayant été devancée de

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celle que je vous ai racontée, faillit de m'ouvrir entièrement les yeux. Toutefois j'estimais de sorte les pensées de ce Prince être éloignées de ce qui me pouvait toucher que je demeurais encore en mon aveuglement, sans toutefois me relâcher à personne de chose quelconque. Et cela fut cause que, connaissant par ces deux témoignages que je me savais taire, il pensa qu'il était temps de s'assurer en ma discrétion, si bien que de là à quelques jours que Clotilde se préparait pour se déguiser et danser sous des habits de Nymphes η, Dryades, Napées et Naïades, il fit semblant d'avoir la curiosité η de voir comme cette jeune Princesse s'habillait. Et parce qu'il feignit qu'il ne fallait pas que ces préparatifs fussent vus de plusieurs, il y vint tout seul, et d'abord s'arrêtant à

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louer Clotilde qui véritablement était une très belle Princesse et en qui la nature n'avait non plus été avare des beautés de l'esprit que de celles du corps, il fit semblant de nous vouloir toutes voir. Et exprès il reprenait quelquefois aux unes quelque chose et en ajoutait à d'autres, et ayant ainsi passé devant toutes, et qu'il vit que chacune était empêchée à se bien agencer, il s'approcha de moi et me dit fort bas : - Quant à vous, ma belle fille, vous êtes si belle qu'on n'y saurait rien ajouter ni diminuer sans vous faire tort. La honte m'empêcha de lui répondre, et lui qui s'en aperçut à la rougeur qui me monta au visage, - Si vous êtes, continua-t-il, aussi discrète à l'avenir que vous l'avez été jusques ici, je vous rendrai la plus grande et la

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plus heureuse de votre race ! Et à ce mot, s'approchant encore plus près de moi, il me mit dans le sein un petit billet avec tant de promptitude que si je ne l'eusse senti peut-être ne m'en fussè-je pas pris garde.
  Ce fut bien à ce coup que je devins aussi rouge que si j'eusse eu le feu au visage ! Et je ne doute point, pour peu que l'on m'eût regardée, qu'il y eût eu personne qui ne s'en fût aperçu. Mais toutes mes compagnes étaient de telle sorte empêchées à s'accommoder qu'elles ne virent pas même lorsque le Roi sortit. Je ne doutais plus depuis ce jour-là du dessein de Gondebaud, car je n'étais pas si ignorante des recherches des hommes comme vous avez pu entendre que je ne l'eusse bien reconnu d'un autre dès la première déclaration qu'il m'en fit ;

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mais de lui, j'avoue véritablement que jusques à cette fois je ne me l'étais pu imaginer. Ce fut bien alors que ma peine n'y fut pas moindre qu'avait été mon ignorance, ne sachant comme j'avais à me conduire en une affaire tant importante pour moi. Car de la cacher à Clotilde, je craignais de faire une grande faute, et de laquelle je pouvais encourir un grand blâme ; de la lui dire aussi je prévoyais que je me rendrais η entièrement Gondebaud ennemi, et cette Princesse grandement offensée contre lui. D'autre côté, je savais combien les hommes étaient trompeurs, et la preuve que je venais d'en faire était encore si fraîche que je l'avais toujours devant les yeux. Outre ces considérations, pourquoi pouvais-je penser que le Roi me voulût rechercher sinon pour me

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ruiner d'honneur η, considération qui me pressa de telle sorte que je faillis de porter à l'heure même à Clotilde la lettre qu'il m'avait mise dans le sein, mais quelque Démon m'en empêcha, me remettant devant les yeux la confusion où je mettrais cette Princesse, et comme je troublerais toutes ces réjouissances. Je me résolus donc de laisser passer les jours qui restaient des Bacchanales, et puis de chercher quelque bonne occasion de le η faire entendre à Clotilde, qui, me faisant l'honneur de me tenir en ses bonnes grâces, me donnerait le meilleur conseil que je saurais prendre. De peur que le papier que le Roi m'avait mis au sein ne se perdît ou ne fût vu de quelqu'un, je courus l'enfermer dans une layette où j'avais accoutumé de tenir plusieurs

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autres choses semblables. Et quoique ma curiosité fût assez grande, si est-ce que le dessein que j'avais fait m'empêcha de le décacheter. Quand je revins, je trouvais mes compagnes presque toutes en état de danser, et la Princesse qui me vit la moins avancée m'appela paresseuse, et elle-même prit la peine de m'aider tant elle avait de particulière bonne volonté pour moi.
  Le Roi cependant, de qui η l'Amour n'était point d'autre naturel que sont tous ceux des hommes desquels les commencements ne sont qu'impatiences et que transports, n'avait rien devant les yeux que cette violente passion qui s'était d'autant plus accrue en lui que mon silence lui avait fait concevoir un espoir qui n'était pas petit. Il était incessamment après à rechercher les

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moyens qu'il y devait tenir, et ne faisait que penser et représenter mille chimères sur ce sujet. Enfin, revenant le soir bien tard du bal lorsque tous les chevaliers qui l'avaient aidé à mettre au lit furent retirés, il appela un jeune homme qui le servait en la chambre et auquel il se fiait grandement pour semblables affaires. Il le fait mettre à genoux au chevet de son lit, lui découvre la passion qu'il avait pour moi, et lui commande en même temps sur sa vie de la tenir secrète, et chercher les moyens nécessaires à son contentement η. Ce jeune homme, qui était accoutumé à semblables discours, ne s'étonna pas de la violence de cette affection, car depuis peu η il en avait bien vu d'aussi ardente que celle-ci quand le Roi aima Criséide ; mais il jugea bien qu'il y aurait de la peine,

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- Par ce, lui dit-il, Seigneur, que cette fille a déjà été recherchée de plusieurs, et de fortune elle a toujours été trompée de tous, malaisément se fiera-t-elle en quelqu'un. Le Roi, qui suivant en cela la coutume de ceux qui aiment, se flattait de cette opinion que j'avais de la bonne volonté pour lui, lui répondit avec assurance qu'il ne se mît point en peine de cela, et que déjà il avait rompu cette glace étant bien assuré que je savais qu'il m'aimait, et que peut-être ne lui voulais-je point de mal. Mais que toute la peine n'était plus que de me pouvoir faire entrer en confiance de quelqu'un, par le moyen duquel il η me pût faire entendre bien au long tout ce qu'il désirerait que je susse, parce que l'on avait de telle sorte les yeux sur lui qu'il ne pouvait parler à moi qu'à

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mots interrompus et avec une continuelle crainte que Clotilde ou mes compagnes ne s'en aperçussent, que cette doute l'empêchait de me donner loisir de lui répondre, ni de venir à quelque conclusion avec moi. - Et pour ce, ajoutait-il, pensons un peu s'il serait à propos de nous servir de Périandre, de Mérindor ou de Bellimarte auxquels il est permis de l'entretenir autant qu'ils veulent ; car encore qu'ils en soient amoureux je sais qu'ils n'oseraient aller au contraire de ce que je leur commanderai. Ardilan, tel était le nom de ce jeune homme, après y avoir quelque temps pensé sans dire mot, lui répondit enfin de cette sorte : - J'ai ouï, Seigneur, tout ce qu'il vous a plu de me dire, et ensemble j'ai songé un moyen par lequel j'espère que vous pourrez parvenir à ce

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que vous désirez : Premièrement, je ne suis point d'opinion que vous vous serviez de ces trois chevaliers que vous avez proposés pour plusieurs raisons, car je laisse à part qu'ils en sont grandement amoureux et chacun d'eux l'a voulu épouser, puis vous savez qu'ils n'oseraient manquer à vos commandements ; mais il faut que vous croyiez que Dorinde ne s'y fiera jamais, d'autant qu'ils l'ont déjà trompée, qu'elle les hait, et enfin qu'elle ne leur voudra jamais être de tant obligée qu'elle ne leur puisse refuser tout ce qu'il lui plaira sans crainte de leur langue. Si bien que je crois qu'il n'y a pas un plus assuré moyen pour ruiner toute cette affaire que de la mettre entre les mains de l'un de ces trois, ayant toujours ouï dire que, si l'on veut obtenir quelque grâce de quelqu'un, il la faut faire

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demander par une personne qui lui soit agréable. Et s'il l'on veut persuader quelque chose, que celui y doit être employé qui est tenu pour homme de bien, mais ceux desquels vous parlez sont ses ennemis, pour le moins elle les estime tels, et il n'y en a un seul qu'elle n'ait éprouvé pour trompeur. Avant tout autre chose donc, il faut rejeter leur entremise, et puis il faut prendre garde de ne parler jamais plus à elle en lieu où vous puissiez être vu, parce que la jalousie de ses compagnes, ou plutôt l'envie, pour peu qu'elles s'en apercevront, en fera faire un si grand éclat dans la Cour que vous serez contraint pour mille considérations de vous en retirer. Et enfin il est nécessaire de gagner quelqu'un qui soit auprès de sa personne et en qui elle se fie ; et après y avoir bien pensé

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je n'en trouve point de plus propre que la fille qui la sert à la chambre, parce que celle-là trouvera toutes les commodités qu'il lui plaira de parler à elle, et qu'encore qu'on les voie souvent en conseil, on n'en entrera point en doute, outre que Dorinde, se fiant déjà en cette fille, elle η pourra lui persuader aisément tout ce que vous voudrez ! Et d'autant que la plus grande difficulté de ce dessein, c'est de gagner celle que je dis, je vais η songeant η une ruse qui nous en fera venir à bout. Il faut, Seigneur, au commencement l'éblouir avec ce metail η auquel si peu de personnes peuvent résister. Et puis je suis résolu de lui persuader que je suis amoureux d'elle et que je la veux épouser ; elle n'est pas trop laide, si bien qu'elle croira facilement, outre que toutes les femmes presque,

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pour peu que l'on leur dise de leur beauté, en croient ordinairement beaucoup ; et par ces deux moyens je prendrai accès η auprès d'elle.
  Le Roi oyant la proposition d'Ardilan la trouva si bonne et en fut si aise que, lui semblant d'avoir déjà tout ce qu'il désirait, il se leva à moitié sur le lit, et l'embrassant le tint longtemps contre son sein lui disant : - Je vois bien, Ardilan, que véritablement tu m'aimes, et que sans toi je n'aurais jamais contentement η ! Mais sois assuré que je reconnaîtrai tes services de telle sorte que, comme je te tiens pour le meilleur serviteur qui fût jamais, tu avoueras aussi qu'il n'y eût jamais un meilleur maître que le tien ! Et puis se remettant dans le lit : - Va donc, mon ami, dit-il, songe à cette

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affaire, je te la remets entièrement entre les mains, et pour ce qu'il faut donner à la fille de chambre de Dorinde, demain nous chercherons quelque chose qui soit à propos.
  Le lendemain, Ardilan pourvu de tout ce qui lui était nécessaire, ne manqua point de chercher les moyens de parler à Darinée, tel était le nom de la fille qui me servait. Et parce que c'était en une saison en laquelle il semble que chacun soit hors du sens et qu'en ce temps-là être sage soit une espèce de folie, il en trouva bientôt la commodité parmi ces débauches et ces déguisements d'habits, car le soir même il s'habilla en fille, et, avec quelques autres jeunes hommes revêtus comme lui, alla porter ce qu'ils appellent un momon dans le logis de mon

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père, où il avait été averti que, ce soir, Darinée était allée souper, ainsi qu'elle faisait bien souvent.
  C'est la coutume η, comme vous savez, de ce lieu, et comme je crois aussi, de tout le reste de la Gaule, que ces momons entrent si librement dans toutes les maisons que jamais on ne leur demande quels ils sont. Et soudain ils mettent sur la table un mouchoir où est l'argent qu'ils veulent jouer, et font tout ce qu'ils ont à faire, sans parler, car s'ils disaient un mot ils perdraient tout ce qu'ils jouent. Ardilan étant donc entré dans la maison d'Arcingentorix, l'un de ses compagnons qui avait la charge de jouer posa l'argent et les dés sur la table. Soudain plusieurs Chevaliers qui ce soir soupaient avec mon père se mirent à jouer contre lui, et cependant Ardilan fit un

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tour de salle pour voir si Darinée y était. De fortune il trouva qu'elle dansait en une autre salle avec plusieurs filles ; il se mit au-dessous d'elle pour la prendre par la main. D'autant qu'il était dispos et qu'il dansait fort bien, il attirait les yeux de toutes ces filles, et particulièrement de Darinée, qui désireuse infiniment de le reconnaître, le considéra longtemps. Et cela fut cause que la danse étant finie, elle le fit asseoir auprès d'elle pensant que ce fût une fille, lui faisant mille demandes pour le faire parler et ses compagnes aussi. Tant qu'il pensa que les autres les pourraient découvrir, il ne leur répondit qu'avec des signes, mais quand elles furent lassées de l'importuner et qu'elles se séparèrent un peu, prenant la main de Darinée, et faisant semblant de la baiser si le masque

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ne l'en eût empêché, il lui dit assez bas : - Est-il possible, Darinée, que vous ne connaissiez pas la personne du monde qui vous aime le mieux ? Elle qui avait fort peu de connaissance de lui, et qui peut être ne l'avait jamais ouï parler, demeura bien étonnée de ces paroles et d'en méconnaître la voix ; c'est pourquoi, plus curieuse encore qu'elle n'avait point été : - Mais la belle fille, lui dit-elle, si ce que vous dites est vrai, pourquoi ne voulez-vous pas que je vous connaisse ? - Parce, dit-il, que je vaux si peu que quand vous me connaîtriez, je crains que vous ne me méprisiez. - Ce n'est point, dit-elle, ma coutume d'être si peu civile envers les personnes qui ont le mérite que j'ai reconnu en vous. - Ce sera donc, reprit-il, sur cette assurance que je vous dirai que je suis Ardilan qui

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suis, depuis le jour que votre maîtresse vint en la Cour, de telle sorte devenu votre serviteur que je ne pense pas avoir jamais contentement que je ne reconnaisse que vous ayez agréable le service que je vous ai voué.
  Mais à quoi perds-je le temps de vous raconter toutes ces choses, puisque pour le sujet de mes malheurs, il suffit que je vous dise qu'avant que de partir d'ensemble η, Darinée, qui pensait cette recherche être véritable et qui la jugeait très avantageuse pour elle, consentit d'en être servie à condition qu'il ne la trompât point, comme elle avait vu que plusieurs personnes m'avaient traitée. Ardilan qui était fin lui fit tant de protestations et tant d'assurances qu'elle, qui n'avait pas plus d'esprit η qu'il lui en fallait, fît aisément

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tout ce qu'il voulut. Et pour l'intéresser encore davantage, il lui mit au doigt une bague η qu'il lui pria de garder pour l'amour de lui. Elle en fit quelque difficulté au commencement, parce qu'il lui semblait qu'elle η valait trop, mais il la pressa de sorte qu'enfin elle la retint à condition que je ne le trouverais point mauvais. - Comment, reprit incontinent le rusé, seriez-vous bien tant à la bonne foi que de lui parler de semblables choses ? - Mais vous, lui dit-elle, penseriez-vous bien que je voulusse manquer ? - Hé ! ma fille, répliqua-t-il, que je ne m'étonne pas qu'il y ait si peu d'affections qui aient la fin désirée, car il n'y a rien qui ruine tant toute sorte d'affaires que de divulguer η. D'autant que s'il y en a quelques-uns qui désirent le bien d'autrui, il y en a cent fois autant

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de ceux qui l'envient ; si bien que quand la chose qui est avantageuse leur vient aux oreilles, ils n'ont point de repos qu'ils ne l'aient entièrement divertie, et qu'ils n'en fassent rompre les traités avec tant d'artifice que ceux-là mêmes auxquels ils font le mal les en remercient comme d'une grande grâce ! Ma fille, continua-t-il après s'être tu quelque temps, voulez-vous que nous vivions toujours ensemble comme je le désire avec passion ? N'en parlez à personne que vous n'y soyez du tout résolue. Autrement, assurez-vous que les envies et médisances de la Cour sont telles qu'elles traversent tout ce qu'elles jugent être au gré ou à l'avantage de quelqu'autre. - Mais, dit Darinée, si ma maîtresse en est avertie par quelqu'autre, quelle occasion n'aura-t-elle pas de me tancer

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et se douloir de moi ? - Ô fille, répondit Ardilan, et comment le saura-t-elle si vous n'en parlez à personne ? Car quant à moi je n'ai garde d'en ouvrir la bouche η puisque je vous prie de ne le point publier, et que je le crains grandement, pour plusieurs raisons que je vous dirai une autre fois. Mais aussi, pourquoi le dire à Dorinde ? Est-ce pour en prendre son avis ? Ô Darinée ! qu'elle a bien plus de faute de prendre votre conseil que vous le sien, et que si elle eût toujours été aussi sage que Darinée elle n'eût pas reçu les déplaisirs desquels vous parliez tantôt ! J'ai peur que l'on ne prenne garde à nous, cela est cause que je ne vous en puis dire maintenant ce que j'en sais. Mais la première fois que je parlerai à vous, je vous en veux entretenir bien au long. Et lors vous verrez que

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toute la faute vient de son côté, et que toutefois nous pouvons encore y apporter du remède pourvu qu'elle vous veuille croire. À ce mot, il la laissa seule sans attendre qu'elle lui répondît, content d'avoir pour ce coup plus fait qu'il n'eût osé espérer. Cependant, deux ou trois jours après qu'Ardilan eût parlé à Darinée, quelque bon Démon me remit devant les yeux le danger qu'il y avait de garder plus longuement ce papier que le Roi m'avait donné. De sorte que deux ou trois fois je fus prête à le jeter dans le feu sans le lire afin d'éteindre ainsi une flamme dans une autre η flamme, ou bien de le porter à Clotilde et me décharger par là de tout ce qu'on me pourrait blâmer. Mais à la première opinion, je disais en moi-même : - Si je le brûle, peut-être n'y a-t-il

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rien qui m'offense, et le Roi venant à le savoir aura occasion de se douloir de ce mépris ; car que lui répondrai-je lorsqu'il m'en parlera ? il vaut donc mieux le lire et puis le brûler. Mais si Clotilde aussi en a quelque vent, ou par le Roi ou par quelqu'autre, combien en serai-je blâmée ! Et il ne faut point douter que Gondebaud même ne soit celui qui peut-être le lui dira, s'il voit que je ne veuille consentir à tout ce qu'il η lui plaira, ou s'il vient à changer d'humeur, comme Mérindor et Périandre m'ont assez appris à mes dépens que la plus longue constance d'un homme ne dure qu'autant que ses yeux ne voient rien qui leur plaise davantage ! En cette doute enfin je me résolus d'aller vers Clotilde et lui faire voir cette lettre, mais la supplier de n'en parler à personne.

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- Cette Princesse, disais-je en moi-même, me fait l'honneur de m'aimer, je m'assure qu'elle ne fera rien qui ne me soit avantageux. Mais soit ainsi que le Roi l'entende, ne sait-il pas que mon devoir m'y oblige ? Je m'assure que si promptement il m'en veut mal, lorsqu'il aura passé cette humeur il sera le premier à m'estimer et à dire que j'ai eu raison.
  En cette résolution, je prends la lettre et m'en vais trouver Clotilde. De fortune, elle était dans son cabinet où elle passait le temps avec plusieurs de mes compagnes, et parce qu'elle me faisait l'honneur de m'aimer plus chèrement que pas une des autres, aussitôt qu'elle me vit, elle s'en vint à moi. Et comme entre les jeunes personnes il y a toujours mille petites nouvelles à se raconter,

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elle me tira auprès d'une fenêtre un peu séparée où elle me raconta non seulement tout ce qu'elle avait fait depuis que je ne l'avais vue, mais encore comme je crois, tout ce qu'elle avait pensé, et puis me dit : - Mais vous, Dorinde, qu'avez-vous fait depuis que vous n'avez été près de moi ? Je veux que vous m'en rendiez compte jusques à la moindre pensée. - Madame, lui dis-je, je le ferai une autre fois tant qu'il vous plaira, mais pour ce coup, il faut que je vous supplie de me permettre que je vous entretienne d'une chose qui est de plus grande importance. Et parce que je ne voudrais pas que personne s'en aperçût, je vous supplie d'entrer dans votre arrière-cabinet et m'appeler afin que toute seule vous puissiez voir et ouïr ce qu'il est à propos que vous sachiez. Cette jeune

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Princesse, curieuse de savoir ce que je lui voulais dire et désireuse aussi de me contenter, fit tout ainsi que je l'avais suppliée. Et renfermée dedans, elle s'assit et en même temps je me mis à genoux devant elle comme j'avais accoutumé et la suppliai très humblement, avant que de faire semblant de ce que je lui dirais, de bien prendre garde à ce qui en pourrait arriver, que ce qui me conviait de le lui découvrir était le désir que j'avais de ne point sortir de mon devoir, et de me conduire en toute chose comme elle me commanderait. Et lors je lui montrai non seulement la lettre du Roi, mais je lui dis encore tout ce qui s'était passé en ces deux ou trois rencontres que Gondebaud avait parlé à moi ; ce que je fis avec tant de franchise qu'elle connut bien qu'il n'y

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allait point de ma faute, mais ce qui la contenta le plus ce fut de voir la lettre encore cachetée, de quoi après m'avoir grandement louée, elle l'ouvrit et lut qu'elle était telle :


LETTRE

Du Roi Gondebaud à Dorinde.

24_v_690VOus ne trouverez pas étrange que quelqu'un vous aime puisque vous l'avez déjà tant été, mais si ferez bien peut-être quand vous considérerez que celui que vous avez maintenant vaincu ne l'a jamais été des plus puissants de la terre. Que si jusques ici il n'y a rien eu d'invincible à mes armes, ordonnerez-vous, ma belle fille, que la victoire que je souhaite avec plus

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de passion me soit déniée par vous à qui j'offre avec ma couronne et mon sceptre, tous mes lauriers et tous mes triomphes ?
  Clotilde demeura longuement muette après la lecture de cette lettre, et enfin reprenant la parole : - Dorinde, me dit-elle, il ne fallait pas me prier avec tant d'instance que je ne parlasse à personne de cette affaire, elle m'est d'assez d'importance pour ne la point publier ! Et parce que vous m'en demandez conseil et que je suis obligée de vous le donner non pas à la volée, mais tel que je le voudrais recevoir de quelque autre en semblable occasion, je veux toute cette nuit pour y bien songer. Nous nous séparâmes de cette sorte, et pour ne faire point soupçonner à mes compagnes que ce fût quelque chose bien secrète, la sage Princesse

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sortit en riant et me commanda d'en faire de même, comme si nous n'eussions parlé que des contes ordinaires pour rire. Vous savez qu'il y avait quelque temps que le Prince Godomar, jeune frère de Sigismond, était allé voyager par les Cours des Rois voisins, apprendre les coutumes et mœurs des étrangers, et connaître et leurs forces et leurs provinces. Et que, pour faire profit de ses voyages η, il avait mené avec lui ce grand et prudent Avit qui avait non seulement été son gouverneur, mais celui aussi de son frère, Sigismond. Or ce jeune Prince depuis peu était de retour au grand contentement η du Roi et de tous ses peuples, car véritablement Sigismond et Godomar ayant été si bien instruits donnaient une grande espérance d'eux à ceux qui

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les voyaient. Ce prudent gouverneur, sur toutes les choses qu'il leur avait le plus recommandées, ç'avait toujours été l'amitié et concorde entre eux, leur remontrant que les petites choses s'accroissent par l'union, et les grandes se diminuent par la discorde ; que celle qui avait été entre leur père et ses frères, outre l'horreur qu'elle avait rapportée à toutes les Gaules de leur ambition et inimitié, encore avait-elle failli de leur faire perdre entièrement leur État. Que cette plaie saignerait longuement dans leur maison si eux, avec un contraire dessein, n'y remédiaient, c'est-à-dire en s'entre-aimant autant que les autres s'étaient haïs. Ces sages remontrances avaient eu tant de pouvoir sur les esprits de ces jeunes Princes que l'on ne saurait s'imaginer une plus grande amitié ni

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union que celle qui était entre eux. Mais d'autant que ce sage homme reconnut bien à la physionomie et aux actions, quoiqu'enfantines, de Clotilde qu'elle serait un jour une très grande et très prudente Princesse, il crut que c'était l'avantage de ces deux Princes de se lier d'une étroite amitié avec elle, puisque celle que le sang et la proximité pouvaient faire naître entre eux était fort faible pour les homicides et cruautés extrêmes que leurs dissensions avaient produites. Ces bons avis et les bonnes qualités de Clotilde, qui n'avait rien qui ne fût grandement aimable, furent cause que ces Princes l'aimèrent de telle sorte que les racines de la haine de leurs pères furent non seulement arrachées entièrement, mais de plus ces jeunes cœurs se lièrent ensemble d'une si

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forte affection qu'ils avaient autant de soin de la conservation l'un de l'autre que de la leur propre. Il n'y avait rien de secret entre eux, et d'autant qu'ils connaissaient l'humeur de Gondebaud un peu violente et sanguinaire, ils se trouvaient bien souvent ensemble pour prendre conseil de ce qu'ils avaient à faire, et sur toute chose suivaient ordinairement le prudent avis du sage gouverneur. Et toutefois comme il y a de certaines inclinations aveugles qui nous portent plus à aimer une personne qu'une autre, il est certain que la Princesse avait quelque naturelle affection plus grande envers le Prince Sigismond qu'envers son frère Godomar, et cela fut cause que cette fois le trouvant à propos elle ne voulut parler qu'à lui seul de mon affaire. Elle lui raconte donc

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tout ce qui s'était passé, lui montre la lettre du Roi et lui demande ce qu'il est d'avis qu'elle me dise et qu'elle fasse. D'abord, Sigismond en demeura grandement étonné, et après il lui demanda comment elle avait su toute cette recherche, et de que façon je l'avais reçue. À quoi la Princesse répondit : - Dorinde s'y conduit comme elle doit, et contentez-vous qu'elle n'y fera rien que par mon avis, car c'est d'elle de qui η j'ai reçu cette lettre toute cachetée, et qui m'a avertie de tout ce que je vous ai dit.
  Or voyez, je vous supplie, combien il est dangereux de donner de telles connaissances aux jeunes hommes ! Jamais Sigismond n'avait tourné les yeux sur moi que pour me regarder indifféremment comme toutes mes autres compagnes, et si j'étais toujours

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en lieu où il me pouvait bien considérer, car je n'abandonnais guère Clotilde d'où il ne bougeait une grande partie du jour. Et oyant ces discours, comme si l'amour de son père eût dû allumer le sien, il commença de me désirer. Ô Dieu ! mes chères compagnes, ne vous étonnez point si souvent qu'il y a des personnes auxquelles il arrive plus de bonheur qu'elles n'eussent osé espérer η, et d'autres auxquelles des infortunes accourent qu'on n'eût jamais pensées ! Car ne suis-je pas une de ces malheureuses à qui il semble que la fortune ne veuille épargner une seule infortune η ? Qui jamais eût pensé que Clotilde, en blâmant le père d'une faute, eût donné envie au fils de la commettre ? Ne faut-il pas avouer que sans mon malheur cela ne fût jamais advenu ? Voilà donc ce jeune

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Prince qui fait dessein sur moi, et d'autant qu'il ne savait si sa recherche me serait aussi désagréable que celle de son père, il se résolut de cacher, pour le commencement. cette affection à Clotilde, sachant assez qu'elle l'en détournerait en tout ce qui lui serait possible, et peut-être en ferait de même envers moi. Il se met donc à désapprouver grandement le dessein du Roi, montre de s'en étonner, et de trouver si peu de sujet d'amour en moi qu'il lui semblait que j'étais la fille de toute la Cour qui lui en donnerait le plus tard. Et puis revenant à ce qui était de Gondebaud, - Ma sœur, lui dit-il, car c'est ainsi qu'il la nommait, il faut bien prendre garde que cette recherche ne passe plus avant ! Car encore que Dorinde en ait usé jusques ici comme

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elle a dû η, si est-il à craindre qu'une longue poursuite ne lui fasse changer de dessein : une place résiste bien aux premiers et seconds efforts η, qui sera forcée enfin aux troisièmes, outre qu'il faut que vous sachiez que l'amour est un mal contagieux, et qui se prend bien souvent l'un de l'autre. - Mon frère, répondit la sage Princesse, je suis fort peu informée de la qualité de cette maladie, mais j'en ai bien l'opinion que vous dites ; et c'est pourquoi j'ai désiré d'en avoir votre avis. - En ceci, répondit le Prince, je vais fort retenu, tant parce que c'est une affaire qui touche le Roi, que c'est un Roi encore qui est mon père. Mais l'honneur de notre maison et le vôtre particulier, ma sœur, m'oblige de vous en parler plus librement que je ne ferais pas. Je vous dirai donc que

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je prévois, vu l'humeur du Roi, qu'il pourrait arriver beaucoup de mal de cette affaire, si vous ne vous opposez à la naissance de cette affection. Et ayez cette créance pour assurée que quand elle aura pris ses racines profondes, vous ne les arracherez jamais, ou, si vous le faites, ce sera avec de si grands efforts que malaisément en aurez-vous du contentement η. Laissez prendre force au mal, c'est chose fort dangereuse en toutes maladies, mais en Amour plus qu'en toutes les autres. Voilà donc mon avis : pour le commencement, si nous voyons que le mal fasse progrès η, il faudra recourre à d'autres remèdes que le temps et les occasions nous produiront. Mais surtout, prenez garde que Dorinde ne se trompe elle-même ou qu'elle ne vous trompe, car l'Amour est si

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fin que bien souvent il se saisit d'un cœur sans qu'il s'en aperçoive ! Et si cela advenait, assurez-vous, ma sœur, que vous travailleriez après longuement en vain. - Ce malheur, répondit la Princesse, pourrait bien arriver, mais je ne le crois pas, car Dorinde est si sage fille que malaisément penserai-je qu'elle manque jamais à ce qu'elle doit, ni à elle, ni à moi.
  Le lendemain, aussitôt que Clotilde m'eût retirée à part, - J'ai pensé, me dit-elle, Dorinde, à votre affaire, ou pour mieux dire, à nos affaires, car j'y ai ma part aussi bien et peut être mieux que vous. Il faut que vous montriez quelle vous êtes en cette occasion, et que votre prudence η et votre courage se fassent paraître : votre courage à mépriser tout ce qui peut nuire à votre

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réputation, et votre prudence η à le η mépriser en sorte que le Roi ne se puisse offenser ni contre vous, ni contre moi. Pour le premier point, vous devez vous représenter que le Roi ne vous recherche que pour vous ruiner, et qu'aussitôt que l'on s'en apercevra vous êtes perdue d'honneur η ; car quel dessein pourrait-il avoir qui ne fût ruineux pour vous ? Souvenez-vous des généreux Ancêtres desquels vous êtes issue, et avec combien de peines et de hasards ils ont acquis la réputation qui en est demeurée à votre race, et ne veuillez avoir si peu de courage d'être la première qui mette une honteuse tache à votre maison. Et pour ce qui est de la prudence η, il faut, Dorinde, combattre cet ennemi non pas en lui résistant ou bien en l'offensant, mais en le fuyant. Tout Amour est

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de telle nature qu'il se laisse plus aisément surmonter par la fuite que par la résistance, mais plus encore l'amour des Rois que toutes les autres, d'autant que les Princes puissants ne peuvent avoir un plus grand déplaisir que quand ils trouvent quelque chose qui leur résiste, leur semblant que c'est grandement offenser leur puissance que de leur en opposer une qui arrête le cours de leurs volontés. Je vous conseille donc qu'usant de la prudence η et non point de la résistance, vous fuyiez cet ennemi, c'est-à-dire que vous évitiez toutes occasions de vous trouver en lieu où Gondebaud puisse parler à vous. Et s'il advient qu'il en trouve quelqu'une η, feignez de n'entendre rien en ce qu'il vous dira, et de ne vous jamais persuader qu'il vous aime, voire jusques là de ne point entendre

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que c'est à dire qu'aimer η. Peut-être que si vous vous conduisez de la sorte il s'en détournera de lui-même, ou pour le moins s'en lassera, et surtout, souvenez-vous qu'il ne s'y passe chose quelconque dont je ne sois avertie. Et soyez assurée que tant que vous en userez ainsi je ne vous abandonnerai point.
  Ce fut le sage conseil que Clotilde me donna, et que je me résolus d'observer religieusement, tant pour les raisons qu'elle m'avait alléguées que pour avoir été si mal traitée de tous ceux qui m'avaient tenu les mêmes langages que je voyais dans la lettre du Roi. Je remerciais donc le mieux qu'il me fût possible la Princesse de l'honneur qu'elle me faisait, et confirmais encore les serments que j'avais faits de ne sortir jamais de ses commandements avec

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les protestations plus grandes que je pus imaginer. Et après lui avoir baisé la main pour témoignage de l'affection que j'avais à son service, nous sortîmes du cabinet, afin que si, de fortune, quelqu'un y prenait garde, il ne pût soupçonner que nous eussions traité d'affaires plus importantes que de nos passe-temps ordinaires.
  Or le Roi demeura quelques jours sans parler à moi, fût qu'il attendît de voir quel effet aurait eu sa lettre, fût que, m'en prenant garde, je ne lui en donnasse pas la commodité qu'il eût désirée. Mais Ardilan cependant ne perdait point de temps, parce, comme il était fin et ingénieux, qu'ayant trouvé moyen de parler à Darinée presque tous les matins lorsqu'elle allait au temple, il l'avait de sorte gagnée, et par ses

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belles paroles et par ses présents, que cette fille était entièrement à lui. Et le tout avait été conduit si finement par eux que jamais personne de la Cour ne s'en était aperçu. Le Roi d'autre côté, depuis qu'il s'en était découvert à cet homme sous l'espérance qu'il lui avait donnée, et pour ne faire point reconnaître son dessein, se tenait tellement retiré que n'eût été ce que j'en avais dit à Clotilde elle ne s'en fût jamais pris garde. Il passait fort peu de jours qu'à quelque heure elle ne prît la peine de m'en parler et de s'enquérir de moi s'il n'y avait rien de nouveau, et toujours me donnait quelque bon avis comme j'avais à me conduire. Et une fois enfin qu'il y avait déjà assez longtemps que nous n'en oyions plus parler, je lui dis que je croyais que le Roi aurait

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changé d'opinion puisqu'il demeurait muet si longuement, mais elle, mettant la main sur la bouche, - Non, non, ma mie, me dit-elle, ce feu se couve plus ardent sous la cendre η, vous le verrez éclore η lorsque vous y penserez le moins. N'ayez point opinion d'être hors de ce danger que vous ne voyiez que Gondebaud en aime une autre, alors je le croirai, sachant assez que les nouvelles pensées effacent les premières η ! Mais jusques à ce que nous voyions ce que je dis, demeurons plus soigneusement sur nos gardes, et assurons-nous que l'ennemi fait semblant de dormir lorsqu'il se prépare à une plus dangereuse attaque !
   Mais η voyez, mes compagnes, si toute cette affaire fut conduite secrètement, et si l'on ne se trompe pas bien quand on dit que ce que

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deux personnes savent ne peut plus être estimé secret η, puisque le Roi, Ardilan, Clotilde, le Prince Sigismond et moi étant bien avertis de cette affaire, toutefois elle demeura si secrète dans la Cour que Périandre, Mérindor ni Bellimarte n'en eurent jamais aucune connaissance. Et cela fut cause qu'ils continuèrent leur recherche, ou plutôt leur importunité, et non point à cachette comme le Roi, mais tout ouvertement. Au commencement, le Roi ne le pouvait supporter, lui semblant que c'était l'offenser ; mais le rusé Ardilan lui dit que tant s'en fallait, c'était chose qu'il devait désirer, parce que la recherche de ses Chevaliers arrêterait la vue des plus fins, n'y ayant celui qui ne sût bien qu'ils n'étaient pas personnes qui osassent y penser, si seulement

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il η y avait tourné les yeux. Et d'autant que j'étais infiniment offensée contre tous trois, mais beaucoup plus contre ce perfide et ingrat de Mérindor, et que cela était cause que je ne pouvais presque tourner les yeux sur lui sinon avec dédain et par dépit, il se plaignait continuellement que j'eusse manqué envers lui de la promesse que je lui avais faite. Et sur ce sujet, un jour que Clotilde lui commanda de chanter car il avait la voix très bonne, je me souviens qu'il dit tels vers :


SONNET.

Il la voit infidèle et il ne se peut
empêcher de l'aimer.

24_e_709ELle me l'a promis la menteuse qu'elle est,
Et maintenant, Amour, elle s'en veut dédire,

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Et croit qu'ayant sur vous un souverain empire,
Rien ne peut l'obliger sinon ce qui lui plaît.

Mais puisque sa parole à rien ne la soumet,
Et que de sa promesse elle ne fait que rire,
Promettre, à son langage, est-ce peut-être à dire
N'observer jamais rien de ce qu'elle promet ?

Si son langage est tel, son amitié promise
Avec tant de serments n'est donc qu'une feintise ;
Ô Dieu, je le vois bien, et qui ne le voit pas ?

Mais à quoi me sert-il, si les beautés sont telles
Qu'il me les faut aimer jusques à mon trépas
Quoique je sache bien qu'elles sont infidèles ?

  Mais, Madame η, riez je vous supplie de ce que je vais vous dire, et par là jugez quelle est l'humeur des hommes : Périandre, Bellimarte et ce trompeur de Mérindor étaient, avant que je leur voulusse mal, de telle sorte ennemis que je les vis plusieurs fois prêts à venir aux mains, mais dès l'heure qu'ils virent que je les haïssais tous également, ils se rendirent si grands amis que presque

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ils n'étaient jamais les uns sans les autres ! Et à ces Tournois qui se firent durant les Bacchanales ils faisaient toujours toutes leurs parties ensemble ; et d'effet, à l'un de ces Behourts, ils se présentèrent tous trois en sauvages η fort proprement accommodés, et les vers η qu'ils présentèrent étaient tels :


Les Chevaliers Sauvages,

AUX DAMES.

STANCES.

24_n_711NOus ne sommes pas si sauvages
Qu'on jugerait à nos visages.
Amour en peut être vainqueur,
Et peut faire brûler nos âmes
Aussi bien que tout autre cœur,
Dedans le feu des belles Dames.

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Sachez, les belles, que nous sommes
Tout ainsi que les autres hommes,
Sujets aux coups de la beauté.
Il est vrai que notre courage,
Tout plein de générosité,
Ne peut supporter un outrage.

C'est la beauté qui nous attire
Dessous les lois de votre empire.
Mais les faveurs de la beauté
Rendent nos cœurs comme insensibles,
Et ravissent la liberté
À nous qui sommes invincibles.

Qui voudra donc, pleine de gloire,
Avoir de nos cœurs la victoire,
Qu'elle apprête avec ses appâts
La faveur et la récompense,
Ou bien qu'elle ne pense pas
D'en avoir jamais la puissance.

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  Et c'était le bon que leur réconciliation semblait une ligue de tous trois contre moi pour ne me laisser jamais sans l'importunité de l'un d'eux dès que j'étais en lieu où je pouvais être vue ! Et ils étaient plaisants, car chacun essayait bien de faire son avantage, mais non pas au désavantage de ses compagnons, comme il soulait faire. Que s'ils ne me servirent à autre chose, je crois pour le moins que cela fut cause que le Roi eut de la peine à me trouver en lieu où il pût parler à moi sans être aperçu. Mais oyez, je vous supplie, l'artifice enfin dont il usa. La forêt d'Heyrieux, que quelques-uns nomment de Mars, est éloignée de la ville d'une bonne lieue et demie, comme vous savez, et d'autant qu'elle est en lieu plain et que les arbres de haute futaie laissent

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le dedans du bois fort net et fort aise à y courre à cheval, Clotilde, qui se plaisait infiniment à l'exercice de la chasse, y allait souvent lorsque le temps était beau et que les veneurs lui venaient rapporter qu'il y avait quelques bêtes dans les toiles, et presque toujours elle y allait à cheval si la chaleur du soleil le lui permettait. Or ce jour, selon sa coutume, elle était à Cheval et toutes les Dames aussi. Avez-vous point vu, mes compagnes, comme l'on peint Harpalyce, cette généreuse fille Thracienne, lorsque, à course de cheval, elle poursuivait en pleine campagne le Cerf η dispos, ou, le javelot au poing, elle attaquait les plus furieux sangliers η ? Figurez-vous que nos habits étaient encore plus beaux, car nos robes de couleurs η, toutes chargées et d'or et d'argent, jointes au corps,

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les manches à demi coupées, les écharpes en broderie rattachées à gros chatons sur l'épaule, le reste flottant au gré du vent, les chapeaux dont les cordons η de pierreries étincelaient autant que les rayons du soleil, les panaches qui couvraient presque une partie du chapeau, nos cheveux qui, relevés et annelés au droit du front, s'en allaient ondoyant η le long de nos joues comme si c'eût été par nonchalance, les tours de perles qui séparaient le col de la gorge, et les pendants d'oreille qui semblaient autant d'étoiles éclatantes, bref tout le reste de notre habit augmentait de sorte la beauté naturelle qui pouvait être en nous que véritablement nous y avions toutes un très grand avantage.
  C'était la coutume que nous

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allions comme il nous plaisait, ou ensemble ou séparées, pourvu que nous fussions toujours à la vue η de notre Gouvernante ; et lorsque quelque Chevalier nous voulait entretenir, il le pouvait tant que le chemin le lui permettait. Ce jour, Mérindor était auprès de moi et sans que je lui répondisse allait continuant η ses ordinaires importunités. Gondebaud, qui avait toujours l'œil sur moi, soudain que nous eûmes passé le pont du Rhône et que nous commençâmes d'entrer dans la plaine, ne faisant pas semblant de me regarder, appela Ardilan et lui commanda qu'aussitôt que je mettrais pied à terre pour entrer sur les échafauds qui étaient auprès des toiles pour voir le combat des Chevaliers et des sangliers, il fît semblant qu'un fer fût mal attaché au

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cheval que je montais, et qu'il y mit un clou si avant dans le pied que le pauvre cheval ne se pût soutenir dessus qu'à grande peine. Il faut que vous sachiez que cette chasse se faisait de telle sorte que les bêtes étant enfermées, après les avoir travaillées quelque temps et fait revenir cent fois devant les yeux des Dames, s'il s'y rencontrait quelques sanglier qui fût grand, l'on abattait les toiles du côté où il faisait le plus beau courre, et, avec les chiens, on la η prenait à force.
  Or ce jour, après que plusieurs Chevaliers eurent fait voir leur courage et leur adresse en la mort de plusieurs sangliers, le Roi qui avait le dessein que je vous dirai, leur commanda à tous de sortir et monter à cheval. Et faisant abattre les toiles du côté d'une grande plaine, il contraignit

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un grand sanglier de sortir, et incontinent, et les Dames et les Chevaliers se mirent après les veneurs. Mérindor, comme c'était la coutume, me mit à cheval, et puis alla rendre ce même devoir à ma compagne. Quant à moi qui voyais déjà Clotilde bien éloignée, je poussai mon cheval, qui encore qu'à moitié estropié du clou qu'Ardilan lui avait mis dans le pied, ne laissa de galoper sans que je m'en prisse garde. Mais à la première fois que quelque mauvais passage me contraignit d'aller le pas, je fus toute étonnée qu'à peine le pauvre cheval pouvait toucher la terre du pied. Cela fut cause que Mérindor et ma compagne m'attrapèrent bien tôt, et que nous ne pûmes joindre Clotilde qui, au grand galop, allait suivant η la chasse. Le Roi qui tout exprès

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était demeuré bien loin derrière avec fort peu de gens, nous atteignit bien tôt, et feignant de ne savoir quel était le mal de mon cheval, me demanda comme il s'était blessé, et si ce n'avait point été en sautant quelque fossé. Je lui dis que je ne savais pas ce qu'il pouvait avoir, mais que je craignais fort, s'il continuait de marcher ainsi, que je ne ferais pas grand voyage sans beaucoup de temps. Il fit semblant de regarder si en toute la compagnie il n'y avait point de cheval sur lequel je pusse monter ; mais ils se trouvèrent tous trop vicieux, ou pour le moins trop incommodes. Il n'y avait plus rien qui donnât de l'incommodité au Roi que Mérindor, et toutefois il s'était reculé avec beaucoup de respect, mais il ne laissait d'avoir toujours les yeux

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sur nous. Cela fut cause qu'il lui commanda de courre après Clotilde, et avertir notre Gouvernante que je ne pouvais joindre la troupe afin qu'elle donnât ordre de m'envoyer un autre Cheval, ou qu'elle me vînt tenir compagnie n'étant pas à propos de me laisser ainsi seule. Ô Dieu η ! comme quelquefois ceux qui font plus de semblant de vouloir mettre l'ordre sont ceux qui en désirent plus le désordre. Mérindor partit à course de Cheval, et ma compagne, par respect, demeura derrière nous, où quelque Chevalier de la suite du Roi l'allait entretenant η. Mais lui, sans vouloir perdre temps : - Et bien, ma fille, me dit-il, que répondez-vous à la lettre que vous avez eue de moi ? Quel jugement donnerez-vous de ma vie ou de ma mort ?

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  Je prévis bien soudain que je vis le Roi que je serais attaquée et qu'il n'y avait point de moyen d'éviter cette rencontre, de sorte que j'allais songeant η en moi-même quelle réponse je lui ferais. J'avais bonne mémoire de ce que Clotilde m'avait dit et j'y étais bien résolue, mais les Bacchanales n'étaient pas encore passées et je craignais de faire éclat η, qui était ce qu'elle m'avait le plus défendu, de sorte que j'étais bien en peine. Enfin je me résolus de remettre la réponse que je lui voulais faire à un autre temps, si bien que je lui dis avec un visage assez riant : - Seigneur, la réponse que vous voulez de moi je ne la puis faire à cette heure, et je vous supplie très humblement de ne m'en point vouloir presser de quinze jours, et lors vous saurez la raison qui me le fait

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faire. - J'attendrai, me répondit-il, tant qu'il vous plaira, mais je crois bien que ce délai est inutile ! Toutefois, ma belle fille, puisque vous le voulez ainsi et que je ne veux jamais aller au contraire de votre volonté, promettez-moi qu'en ce temps-là vous me ferez assurément réponse. - Seigneur, lui répliquai-je, je vous le promets, sur tout ce que je puis jurer de plus assuré. - Or, ma belle fille, me dit-il alors en souriant, il faut que vous sachiez que pour avoir le moyen de parler à vous, c'est moi qui ai rendu votre cheval en l'état que vous le voyez. Et jugez par là que je n'aurai point faute d'invention pour en trouver encore la commodité quand il me plaira ! - Permettez-moi, Seigneur, lui répondis-je, de vous dire que vous êtes bien mauvais de faire estropier ce cheval η

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qui n'en peut mais. - Souvenez-vous ma fille, reprit-il incontinent, que je vous aime d'une si entière affection qu'il n'y a rien que je ne fasse pour avoir vos bonnes grâces. - Vous vous donnez, lui dis-je, beaucoup de peine pour une chose qui ne le η vaut pas. Mais, Seigneur, puisque vous avez fait le mal à ce pauvre Cheval, je vous supplie ayez en pitié et le guérissez ! Et je dis ces dernières paroles pour rompre le discours où il allait entrer : - Vous pensez peut-être, répliqua-t-il, que j'ai autant de puissance que vous qui pouvez guérir quand il vous plaît les blessures que nous faites ? - Ô Seigneur, interrompis-je, nous parlerons de ceci une autre fois, mais cependant parlons de ce pauvre animal qui ne me peut plus porter. - Cette compassion, dit-il, serait bien mieux employée ailleurs !

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Mais puisque vous l'ordonnez ainsi, je ne veux pas désobéir au moindre de vos commandements. Et lors se tournant vers Ardilan, il lui commanda de faire venir un maréchal. Et parce qu'il y en avait toujours quantité qui suivaient ses chevaux, il lui en présenta un incontinent. - Vois-tu, mon ami, lui dit-il, le pied de ce cheval ? Il y a un clou que je vois plus haut que les autres. Ôte-le lui, car c'est sans doute celui-là qui l'a blessé. Le maréchal mettant pied à terre connut bien que le Roi disait vrai ; et parce qu'il était fort entendu en son métier, il l'eut bientôt tiré sans le rompre, de quoi le Cheval fut tellement soulagé qu'il n'eut pas fait vingt pas qu'il ne s'en sentit presque plus. Cependant, Mérindor avait fait son message et la Gouvernante revenait avec lui et

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me faisait conduire un autre cheval, de quoi le Roi s'étant aperçu : - Voici, me dit-il, la fin de tout le contentement η que j'aurai d'aujourd'hui ! Et poussant son cheval se mit à courre par le même chemin que Mérindor venait, me laissant seule avec ma compagne et deux Chevaliers, qui s'arrêtèrent avec nous. Lui cependant, ayant rencontré Mérindor et sa compagnie : - Allez, allez, lui dit-il, vous n'aviez pas pris garde que le cheval était encloué ; vous verrez qu'il est presque guéri. Le Roi leur dit ces paroles en galopant et sans s'arrêter, pour montrer qu'il ne s'en souciait guère, et passant plus outre, atteignit bientôt la chasse, parce que le sanglier η avait donné dans un fort où il se faisait battre encore.
  Or considérez combien les

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hommes nous sont mortels ennemis et quelle peine ils prennent à nous ruiner ! Mais, ô Dieu ! qu'il est malaisé de se garder de leurs trahisons, et même quand on tombe entre les mains d'une personne rusée, et qui a une grande autorité. J'avais assez de connaissance de leurs tromperies, et les blessures de leurs perfidies me saignaient η encore dans l'âme. Je n'avais point faute d'un très bon conseil et la résolution en était prise, comme je vous ai dit. Et toutefois, je ne me pouvais empêcher d'avoir les flatteries de Gondebaud agréables, et de ne me plaire aux soumissions d'un si grand Roi. De sorte que je conseillerai toujours celles qui me voudront croire de se défendre de tels ennemis comme des sirènes en ne les point écoutant.
  Soudain que je fus arrivée, je ne

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manquai de raconter à Clotilde tout ce que Gondebaud m'avait dit, et ce que je lui avais répondu. Et elle jugea que j'avais fait fort prudemment, mais lorsque je lui dis sa ruse d'enclouer mon cheval pour parler à moi, - Ô Dieu, me dit-elle, Dorinde, voyez avec quel artifice il vous recherche ! Je crains en ceci quelque grand malheur, et je vous dirai librement que s'il ne s'en retire quand vous lui aurez fait entendre votre résolution, je suis d'opinion que l'on vous marie. - Madame, lui répondis-je, je m'y conduirai en sorte que j'espère que vous n'en aurez jamais que du contentement, mais pour me marier, je vous supplie très humblement que ce soit le dernier remède ! Je hais tellement tous les hommes que je ne crois pas pouvoir vivre avec un mari que

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comme la plus misérable fille de la terre. À ce mot, nous fûmes interrompues parce qu'on la vint avertir que les tables étaient couvertes. Clotilde, dès le soir même, en avertit Sigismond qui, voyant la franchise de mes discours connut bien que je n'avais point encore de bonne volonté pour le Roi. Mais craignant que je ne changeasse, et désirant de le prévenir, - Ma sœur, lui dit-il, j'ai envie de parler à elle, je connaîtrai mieux que vous son intention. Car il faut que vous sachiez que si elle a cette recherche désagréable, le Roi y travaillera longuement en vain, que si au contraire elle s'y plaît, toute la peine que nous y prendrons sera inutile, et vous nous mettrez en grand danger. - Je ne la crois pas si fine, répondit Clotilde, qu'elle se pût bien

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cacher à moi. Toutefois, essayez ce que vous dites. Je m'assure qu'elle ira bien plus retenue avec vous qu'avec moi. - Remettez-vous en sur moi, dit-il, et vous verrez que dans deux ou trois fois je vous en dirai des nouvelles. Le Roi d'autre côté fit entendre le soir même à Ardilan tout ce que je lui avais dit. Et à l'heure même ils résolurent qu'il était nécessaire que Darinée fût avertie de l'affection que le Roi me portait, parce que le fin Ardilan, l'ayant entièrement gagnée, fût par les dons, fût par les promesses η de mariage qu'il lui faisait, il n'y avait pas apparence qu'elle ne fît tout ce qu'il lui ordonnerait. Mais pour rendre l'entremise un peu plus honorable, ils furent d'avis de faire semblant que le Roi me voulait épouser pensant non seulement de tromper

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sous cette proposition Darinée, mais aussi de m'attirer sous cette espérance η à tout ce qu'ils désireraient. Le lendemain, Ardilan ne manqua point de trouver la commodité de parler à Darinée, et après quelques discours de son affection et lui avoir fait des nouvelles assurances de mariage, il lui dit : - Mais, Darinée, pour vous faire entièrement connaître combien je veux être inséparablement à vous, je vous veux remettre entre les mains un secret qui est de telle importance pour moi que s'il était su mon entière ruine s'en ensuivrait. Et je veux bien me lier de telle sorte à vous par cette franchise que vous ne puissiez jamais penser qu'il y ait quelque chose qui m'en sépare. Sachez donc, Darinée, que le Roi est tellement amoureux de Dorinde qu'il n'a contentement ni repos que

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quand il la voit. Et toutefois il en use avec tant de discrétion que je ne pense pas que personne s'en soit encore pris garde. - Sans mentir, répondit Darinée avec beaucoup d'admiration, vous m'étonnez de me dire que le Roi aime ma maîtresse puisqu'il est bien malaisé que telles personnes puissent avoir de l'amour sans qu'on s'en aperçoive bien tôt. Mais elle, comment l'a η-t-elle reçu ? - Je ne sais, lui répondit-il, elle ne lui en a point encore fait de réponse ; elle serait bien malavisée si elle rejetait une fortune tant avantageuse. - Avantageuse ? reprit incontinent Darinée, et comment l'entendez-vous ? - Avantageuse sans doute, répliqua-t-il, et peut-être de telle sorte que vous en étonnerez plus encore que vous n'avez fait ! Car il est certain que si elle fait

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envers lui ce qu'elle doit, le Roi est résolu de l'épouser. - Le Roi, interrompit elle en joignant les mains dans son giron, est résolu d'épouser Dorinde ! Et par ainsi ma maîtresse serait Reine des Bourguignons ! - Elle le sera sans doute, lui dit-il, si elle sait bien ménager cette fortune. - Ô Ardilan, lui dit-elle en lui mettant un bras au col, tu te moques de me dire ces choses ! - Je vous proteste, ajouta-t-il, sur la foi que je dois au Roi mon maître, que je ne me moque point, et que vous en verrez les effets tels que je dis, si elle est bien conseillée. Et comment le trouvez-vous tant étrange ou tant impossible, si vous vous souvenez de l'affection qu'il a portée à Criséide, lorsqu'il la voulut épouser η, et vous semble-t-il que cette étrangère fût de meilleure maison, ou eût

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plus de mérite que Dorinde ? Non, Darinée, croyez-moi, je ne vous mens point : le Roi y est résolu, il me l'a dit plusieurs fois avec telles paroles que je sais bien que c'est son intention. Mais je vous dirai la vérité, je crains que votre maîtresse ne soit mal conseillée, et qu'au lieu d'être Reine des Bourguignons, elle ne se rende la plus malheureuse fille de ce Royaume. Car si elle en fait semblant à Clotilde, c'est une chose assurée qu'elle la conseillera mal pour plusieurs raisons, mais principalement, parce qu'elle ne supportera jamais qu'avec un déplaisir extrême qu'une personne qui lui est de tant inférieure devienne sa Dame et maîtresse, et qu'il faille qu'elle obéisse à celle qui lui obéit maintenant. Et de plus, il faut que vous sachiez, mais ceci, ma

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chère Darinée, il faut que vous n'en fassiez point de semblant, il faut, dis-je, que vous sachiez qu'elle veut mal de mort au Roi, et que cette haine est irréconciliable, car Chilpéric, son père, ayant voulu ravir la Couronne des Bourguignons à Gondebaud, son frère aîné, il prit si mal ses mesures, qu'il se laissa assiéger dans Vienne où, après avoir été pris, il perdit la vie par le juste commandement du Roi. Et quoique ce châtiment lui fût donné avec beaucoup de raison η, si est-ce que Clotilde en a la blessure bien cuisante dans le profond du cœur, et je ne crois pas que jamais elle l'oublie. De sorte que, non seulement en celle-ci, mais en toutes les autres occasions qu'elle pourra, elle essaiera de lui rendre du déplaisir. Et

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c'est en quoi η il est nécessaire que votre maîtresse se prenne bien garde de ne lui parler de chose quelconque qui concerne le Roi, si elle ne veut ruiner toute cette affaire. - Vraiment, dit Darinée, vous m'avez raconté une chose que je suis bien aise d'avoir entendue, car elle est pleine de grande importance ! Et puisque vous m'en avez parlé si avant, je vois bien que vous désirez que je m'en mêle, et je vous promets que je le ferai, tant parce que ce me sera toujours un très grand contentement de faire chose que vous ayez agréable, que d'autant que le Roi ayant le dessein que vous me dites fait un honneur à ma maîtresse qu'elle serait très malavisée de refuser. - Dans peu de jours je vous en dirai davantage.

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Cependant prenez garde que cette affaire ne se découvre avant qu'elle soit entièrement résolue, car cela pourrait y mettre beaucoup d'empêchement.
  Tels furent les discours qu'Ardilan tint à Darinée, qui les crut si assurément que depuis je connus bien être vrai ce que j'avais si souvent ouï dire à mon père, je veux dire que quand un Prince η en veut tromper quelqu'autre, il faut premièrement qu'il abuse l'Ambassadeur qu'il lui envoie, parce que celui-ci ayant opinion que ce qu'il dit soit vrai, il invente des raisons, et les dit avec une assurance toute autre que s'il pensait de mentir. Darinée aussi, qui par l'espérance η de mon mariage qu'elle croyait assuré prévoyait des futures grandeurs et pour moi et pour elle par-dessus tout ce que

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nous pouvions espérer, mourait d'impatience de m'en pouvoir parler. Je connaissais bien qu'elle en allait cherchant η la commodité, mais d'autant que je pensais que ce fût pour quelques affaires domestiques, et que jamais je n'eusse pensé qu'elle eût connaissance de cette affaire, je ne m'en souciai pas beaucoup. Le soir toutefois que nous nous trouvâmes toutes seules, parce que je l'aimais pour sa fidélité et pour son affection, la voyant si désireuse de m'entretenir : - Et bien, lui dis-je, Darinée, qu'y a-t-il de nouveau ? Elle me répondit en souriant : - Pour vous, Madame, il n'y a rien de nouveau à ce que je crois, mais seulement pour moi qui avoue n'avoir eu jamais tant de contentement que quand j'ai appris cette nouvelle. - Et de quoi veux-tu parler ? lui dis-je. Car quant à moi je

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ne sais ce que tu veux dire. - Vous êtes bien, me répliqua-t-elle, la plus dissimulée du monde quand vous parlez de cette sorte ! Mais pensez-vous qu'il y ait quelqu'un sous le Ciel qui vous aime plus que moi ? Je proteste, Madame, que je ne le η cède pas même à l'amitié que vous vous portez ! Et toutefois vous avez bien le courage de vous cacher à Darinée ! Darinée, dis-je, qui ne se soucie ni de père ni de mère pour vous servir, et qui a mis sous les pieds tous les liens du parentage et toutes les obligations qu'on y peut avoir pour n'avoir jamais autre pensée que d'être auprès de vous ! J'aurais bien quelque occasion de me plaindre si je voulais, mais Dieu ne veuille que je fasse cette faute de désapprouver chose quelconque que vous ayez agréable. - Je te jure, lui dis-je en souriant, que je ne

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sais de quoi tu te plains. - Et je vous jure, me répondit-elle de même façon, que vous parlez au plus loin de votre pensée. Mais pourquoi, Madame vous cachez-vous à moi d'une chose que je désire autant que vous ? Croyez-vous peut-être que je ne le sache pas ? Vous êtes bien déçue, car j'en sais peut être plus de particularités que vous-même ! - Dis-moi pour le moins, lui répondis-je, de quoi tu veux parler. - Et bien, dit-elle, puisque vous voulez que ce soit moi qui vous dise ce que vous me deviez avoir dit il y a longtemps, je le veux bien, à condition qu'une autre fois vous ne vous tiendrez plus si cachée à votre fidèle Darinée. Avez-vous opinion, Madame, continua-t-elle, que je ne sache que, Dieu merci, le Roi est amoureux de vous ? - De moi ? interrompis-je, et lui mettant

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la main sur la bouche, tais-toi, folle, ne parle point de cela, tu ne sais ce que tu dis ! Darinée alors se retirant d'un pas : - Je ne sais ce que je dis ? reprit-elle, si fais, je vous en assure, je le sais, et je le sais si bien que je vous dirai encore qu'il ne tiendra qu'à vous que vous ne soyez Reine des Bourguignons. À ce mot de Reine, je rougis, et mettant une main sur les yeux : - Je pense, lui dis-je, que tu n'es pas bien sage, et si quelqu'un t'oyait tenir ce langage, que penserait-il de toi et de moi ? - Je vois bien, répondit-elle, que personne ne nous écoute, mais croyez-moi que si j'étais en votre place j'aurais bientôt conclu cette affaire, et vous souvenez que (dites et faites tout ce que vous voudrez) jamais la fortune ne vous fera plus de grâce qu'elle vous en présente ! Comment,

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ma maîtresse, pouvoir être Reine des Bourguignons et ne la vouloir pas être ! Vous dites que vous pensez que je sois folle, souvenez-vous que vous le serez bien davantage si vous ne vous prévalez du bonheur qui se présente. Elle continua encore le discours avec de semblables raisons, de sorte que je ne pus m'empêcher de voir l'affection avec laquelle elle en parlait. Mais lorsqu'elle me vit sourire, moitié en colère, elle branla la tête en me disant : - Et bien, bien, ma maîtresse, vous riez de ce que je vous dis ! Voulez-vous gager que vous regretterez les larmes aux yeux de ne m'avoir pas voulu croire ? Je ne me pus empêcher de rire alors tout à fait, qui fut cause que, presque en colère, à bon escient, elle s'en voulut aller, jurant que, puisque je me moquais

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d'elle, elle ne me parlerait jamais d'affaire quelconque, ni ne m'avertirait jamais de chose qu'elle ouït dire. Mais je la retins, désireuse de savoir au long ce qu'elle disait et comment elle l'avait su. Je lui dis donc en la tenant par la robe : - Mais, Darinée, ne veux-tu pas que je rie quand tu me dis quelque chose qui me plaît ? Penses-tu que d'être Reine, ce soient de si mauvaises nouvelles qu'il en faille pleurer ? Il est vrai que tu le dis d'une façon que je ne sais si tu en parles à bon escient ou si tu te moques. Dis η-moi, je te prie, bien au long cette affaire, et comment tu le sais. - Madame, reprit-elle alors avec une affection que je ne saurais vous représenter, je vous dis que véritablement, si vous voulez, le Roi Gondebaud vous fera Reine des Bourguignons, et qu'il ne tiendra qu'à vous que cela

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ne soit bientôt. - Et que faut-il que je fasse, lui répondis-je ? - Il faut seulement, dit-elle, que vous veuillez épouser le Roi qui vous aime plus que sa vie. - Et comment, ajoutai-je, sais-tu ce que tu dis ? - Ô, répondit-elle incontinent, c'est ce que vous ne saurez pas avant que vous m'ayez dit si vous le voulez ou non, car si vous refusiez ce que l'on vous offre, à quoi faire voulez savoir qui vous le présente ? - Et peux-tu douter, Darinée, lui dis-je, que je ne reçoive volontiers la couronne des Bourguignons s'il y a apparence que je la puisse avoir ? Il faudrait bien que j'eusse perdu le sens si je faisais cette faute ! Mais la difficulté n'est pas en ma volonté, c'est en celle du Roi qui peut-être se moque de moi. - Le Roi, me répondit-elle, ne se moque point. Et si vous voulez vous conduire comme

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vous devez, je mettrai la vie et l'autre encore que j'attends après celle-ci, que vous en verrez l'effet plus tôt peut être que vous ne pensez.
  Cette fille parlait avec tant d'assurance que j'avoue, Madame η, que je commençais de croire qu'elle en savait plus que moi. Et incontinent après, l'ambition η qui ne s'éloigne guère des courages généreux me vint chatouiller, de sorte qu'oubliant tout ce que la sage Clotilde m'avait commandé et que je lui avais promis, je fis résolution de suivre le conseil de Darinée si je voyais qu'il y eût apparence. Et pour ce, après y avoir pensé quelque temps sans parler et les yeux en terre, enfin je lui répondis : - Vois-tu, Darinée, si tu me parles clairement de cette affaire et que je vois qu'il y ait apparence à ce que

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tu dis, je te promets que je ferai tout ce que tu voudras. Je sais bien que tu m'aimes, et que par ainsi tu désires mon bien et mon avancement. - Soyez-en assurée, Madame, me dit-elle, que j'aime votre bien, et le désire plus que vous-même. J'ai été toujours nourrie auprès de vous, et, s'il plaît à Dieu, je finirai mes jours en vous servant. Et ayant ce dessein, pourriez-vous bien croire que je ne désirasse votre bien η et votre avancement ? Or, Madame, puisque je vous vois résolue de faire en ceci ce que vous devez, sachez, je vous supplie, que le Roi est tellement assotté de vous que si vous voulez il vous épousera. Et Ardilan, que vous connaissez bien, me l'est venu dire de sa part il y a déjà cinq ou six jours. Et parce que du premier coup je n'en ai rien voulu croire,

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je ne vous saurais dire avec quelle instance il m'a pressée. - Mais, Darinée, lui répondis-je en soupirant, ne sais-tu pas combien les hommes sont trompeurs ? Et puis, qu'est-ce qui peut convier le Roi à ce que tu dis ? - Madame, me répondit-elle incontinent, tous ceux qui jusqu'ici vous ont recherchée, ils l'ont tous fait pour leur avantage, parce que ce leur en était beaucoup de vous épouser η ; mais en la recherche que le Roi vous fait, si ce n'était l'amour qu'il vous porte, quel avantage en pourrait-il prétendre ? Et n'avez-vous pas vu qu'il a bien voulu épouser Criséide, cette étrangère pour laquelle il a fait tant d'Édits et tant de poursuites ? Et ne valez-vous pas bien autant qu'elle ? Votre beauté ne cède point à la sienne, votre race vaut mieux, et votre alliance aussi ;

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pour le moins, vous n'êtes point étrangère, vous n'êtes point captive, ni n'avez jamais été, Dieu merci, le butin des soldats. Or, dites donc avec moi, Madame, si le Roi a pris tant de peine pour épouser cette Criséide qui vous était tant inférieure, pourquoi, puisqu'il le dit, n'épousera-t-il pas Dorinde, et qui a tant d'avantages par-dessus cette Criséide ? - Mais, lui dis-je, posons qu'il soit ainsi, que veut Ardilan que je fasse ? - Il veut, répliqua-t-elle incontinent, en premier lieu, que vous aimiez le Roi, et puis que vous preniez bien garde d'en parler à personne, et surtout à Clotilde. Car il faut que vous sachiez, Madame, que cette Princesse a beaucoup d'occasion de vouloir mal au Roi, parce que Chilpéric, qui était frère du Roi, voulut usurper ce Royaume,

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mais le Roi qui est si vaillant le prit dans Vienne et le fit mourir. Clotilde, qui le sait, se voyant entre ses mains n'en ose rien dire craignant qu'il ne la renferme parmi les Vestales comme sa sœur η. Mais soyez assurée que si elle était en liberté, elle lui ferait bien paraître les effets de sa mauvaise volonté. Tant y a, Madame, que vous devez vous cacher plus d'elle que de personne du monde, quand ce ne serait que d'autant que vous, étant à son service, elle mourrait de déplaisir de vous voir élevée en tel état qu'il faudrait qu'elle vous obéît et respectât autant qu'à cette heure vous lui rendez et de respect et d'obéissance.
  Darinée me sut de telle sorte représenter toutes ces considérations, et elle trouva en moi un esprit

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si disposé à les recevoir qu'avant que de nous séparer je lui promis de faire tout ce qu'elle voudrait, pourvu qu'elle s'empêchât bien que nous ne fussions trompées. Ô combien il est dangereux de mettre des personnes intéressées près des jeunes filles ! Dès lors, quelque résolution que j'eusse faite au contraire, ayant oublié tous les sages conseils de Clotilde et les serments qu'elle avait reçus de moi, je fis dessein de ne lui en parler plus, ou pour le moins de bien voir si le Roi ne se moquait point, avant que de lui rien découvrir de cette dernière affaire. Darinée, transportée de joie me voyant faire cette résolution, me prit la main : - Et moi, me dit-elle, Madame, je vous baise à ce coup la main, non pas comme à Dorinde, mais comme à la Reine des Bourguignons telle que déjà

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je vous tiens !
  Nous nous séparâmes ainsi. Et dès le lendemain faisant savoir à Ardilan qu'elle voulait parler à lui, elle raconta par le menu tout ce qui s'était passé entre nous, dont il fît paraître tant de contentement que cette sotte fille en demeura encore beaucoup plus abusée.
  Le jeune Prince Sigismond, par l'avis du prudent Avit, avait dès longtemps secrètement acquis η un des valets de chambre de Gondebaud, par lequel il était averti de tout ce qui se faisait de plus particulier dans sa chambre. Et cela sans nul mauvais dessein, sinon pour remédier quelquefois aux passions trop violentes du Roi lorsqu'il se mettait en colère contre quelqu'un, ainsi qu'il y était assez sujet, ou bien pour donner ordre aux affaires de l'État

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selon qu'il était averti que ce serait le contentement η de Gondebaud. Or de fortune, quoique Ardilan fût bien fin et qu'il se prît garde de n'être point ouï de personne lorsqu'il parlait au Roi de telle affaire, si est-ce qu'il ne put si bien faire que ce jeune homme n'entendît toute cette négociation : parce que celui-ci qui n'avait autre dessein que d'écouter, aussitôt qu'il voyait que quelqu'un parlait bas au Roi, c'était alors qu'il avait plus de soin de se mettre en lieu où il pût entendre quelque chose. Cette fois donc, d'autant qu'il avait déjà remarqué que depuis quelques jours cet Ardilan traitait fort particulièrement quelque chose de nouveau, et qu'il n'en avait encore rien pu découvrir, il se cacha derrière une tapisserie η lorsqu'il vit Ardilan, se doutant

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bien que le Roi étant seul il ne faillirait pas de lui en parler. Et il η ne fut point déçu, car d'abord qu'il ne vit personne dans la chambre, il s'approcha du Roi, et au commencement lui parla assez bas, mais après, relevant la voix, il commença de nommer Darinée et Dorinde, ce qui lui η fit juger que c'était d'amour, et peu à peu se mettant à se promener dans la chambre, il en ouït tout ce qu'il η pouvait désirer, de quoi il η donna incontinent avis au jeune Prince, qui reçut avec un contentement η extrême l'avertissement, non pas qu'il ne lui fâchât fort que le Roi continuât ma recherche, connaissant bien qu'ayant un même dessein il ne pourrait qu'en recevoir beaucoup de peine, mais il était bien aise de le savoir, afin d'y remédier le mieux qu'il lui serait possible. Il le η

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remercia donc, et après lui avoir fait quelque présent et prié de vouloir continuer avec assurance de faire pour lui de grandes choses quand l'occasion s'en présenterait, il lui donna congé. Et le lendemain au soir que nous étions dans la chambre de Clotilde, et que mes compagnes étaient attentives à divers jeux, et que de fortune j'étais seule à un des bouts de la chambre, il s'approcha de moi, et voyant que je ne prenais pas garde à lui comme étant entièrement toute en mes pensées, il me passa les mains devant les yeux deux ou trois fois sans qu'au commencement je le visse, tant j'étais distraite ailleurs : - Vraiment, me dit-il, Dorinde, c'est à bon escient que vous entretenez vos pensées. À cette voix, je revins à moi, et me frottant les yeux, comme si je fusse sortie d'un

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profond sommeil, j'allais cherchant η quelque mauvaise excuse de la faute que j'avais faite. Mais lui, en m'ôtant les mains de devant les yeux : - Il ne faut point, me dit-il, la belle fille, que vous ayez honte de vous entretenir toute seule η, car je serai toujours l'un de ceux qui soutiendront que vous faites fort bien, puisqu'il est vrai que vous ne sauriez trouver un meilleur ni un plus bel entretien. - Seigneur, lui dis-je, je voudrais bien n'avoir pas tant de raison de vous dédire que j'en ai, le respect que je vous dois serait cause que si vous n'aviez parlé que de la bonté, je n'aurais pas la hardiesse de vous contredire, parce que la bonté n'étant pas chose qui se voit, on peut la dire telle que l'on veut ; mais ayant mis en avant la beauté de laquelle tous les yeux peuvent juger, vous

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me permettrez de dire que c'est un excès, ou de courtoisie ou de flatterie. - Si vous pouviez vous voir, me dit-il, avec les yeux desquels Sigismond vous voit, vous ne parleriez pas ainsi, mais laissons ce discours qui vous doit être trop ordinaire, car je m'assure que tous ceux qui parlent à vous vous en disent autant. Et me répondez, je vous supplie, si vous voulez gager avec moi que je devinerai ce à quoi vous pensiez quand je suis venu. - Il serait bien malaisé, lui répondis-je, que vous le pussiez faire, puisqu'à peine le pourrais-je dire moi-même ! Et si j'osais gager avec vous, je le ferais bien sans crainte de perdre. - Vous ne perdrez jamais rien avec moi, me dit-il, que ce que vous voudrez, car je suis tellement vôtre, que personne ne le saurait être davantage, et si

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vous vouliez quelque chose de moi, quand ce serait ma vie elle ne vous serait jamais refusée. Je lui répondis en souriant : - C'est sans doute, Seigneur, ce soir que vous avez résolu de vous moquer de moi. Mais vous avez toute puissance, et je recevrai toujours tout ce qui viendra de vous avec le respect que je dois. - Vous auriez bien plus d'occasion, reprit-il incontinent, de faire ce jugement de quelqu'autre que de moi ; et celui de qui η je vous parle c'est celui en qui vous pensiez quand je suis venu vers vous. - Je ne sais, répliquai-je, ce que vous voulez entendre, et moins encore quand vous dites que c'était en lui que je pensais, car je n'avais autre pensée que de dormir. - Vous êtes trop dissimulée, ajouta-t-il d'une voix un peu plus basse, car vous repassiez en vous-même

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les discours que le Roi vous tint quand il fit enclouer votre cheval. À ce mot, véritablement, je rougis, et fus si surprise que lui, le reconnaissant il η continua : - Non, non, ma belle fille, ne rougissez point de ce que je vous dis, car lorsque vous saurez l'affection que je vous porte, vous ne serez point marrie que je sache les affaires desquelles je vous parle, vous offrant de vous y servir avec tant de franchise que peut-être ne trouverez-vous jamais personne qui vous en puisse témoigner davantage. Et pour vous montrer par l'effet la vérité de mes paroles : je sais le dessein du Roi. Et je vous avertis que, si vous n'y prenez garde, il vous trompera. Mais, et ce qui est encore plus à considérer, Ardilan est tellement décrié dans la Cour qu'aussitôt que l'on verra l'accès qu'il commence

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d'avoir avec Darinée, chacun le jugera à votre désavantage. Et croyez que cet avertissement que je vous donne est le plus salutaire que vous puissiez recevoir de personne.
  Il ajouta encore quelques paroles à celles-ci qui me firent bien connaître qu'il savait tout le dessein du Roi et la menée d'Ardilan. Et parce que je crus que de le lui nier tout à fait ce serait lui en faire croire davantage, et qu'aussi il me semblait que ce qu'il me représentait n'était pas sans apparence de raison, je lui répondis : - Vous me parlez, Seigneur, d'une chose que η si je pensais, en vous la celant, la pouvoir cacher à moi-même, je mourrais plutôt que de la vous avouer ! Mais puisque, quoi que je fasse, je ne puis, pour mon malheur, en être

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ignorante, je confesse que le Roi a fait ce que vous m'avez dit, et que, depuis, j'ai fort bien reconnu qu'Ardilan a plus de communication avec Darinée que je ne voudrais. Mais Seigneur, quel remède y a-t-il puisque c'est le Roi, sinon de m'en aller si loin de ses États que jamais personne qui me connaisse maintenant n'oie nommer mon nom ! Car ne croyez pas, continuai-je, que je ne sache bien que le Roi se moque de moi, mais ce qui m'en fâche, c'est que cependant chacun en jugera ce qu'il η lui plaira. Et puis, Seigneur, que vous m'en parlez si avant, et que le titre que vous portez de Chevalier, outre celui de grand Prince, vous oblige d'assister les Dames affligées, je vous supplie de me dire ce qu'il vous semble que je doive faire. - Ma belle fille, me

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répondit-il, croyez que l'affection que je vous porte ne me permettra jamais de vous refuser ni assistance ni conseil que vous vouliez de moi. J'ai peur que l'on ne prenne garde que nous parlons trop longuement ensemble, à la première fois que je pourrai vous entretenir, je vous en dirai davantage. Cependant, fuyez l'amour du Roi, et croyez-moi qu'elle est grandement ruineuse pour vous, et surtout, gardez-vous d'Ardilan.
  Tels furent les premières discours qu'il me tint, et parce qu'il s'était aperçu que Clotilde avait jeté les yeux deux ou trois fois sur nous, il s'en alla en même temps vers elle lui raconter ce qui s'était passé entre nous. Mais il se garda bien de lui dire les assurances qu'il m'avait faites de sa bonne volonté. Seulement

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il lui fît entendre ce qu'il m'avait dit du Roi, et qu'Ardilan commençait de parler à Darinée. Et voyez s'il était fin, exprès pour faire qu'elle essayât avec plus de peine de me divertir du Roi, il fit semblant d'avoir reconnu que je n'étais pas tant éloignée de cette recherche que je lui faisais paraître, et qu'Ardilan était si fin et si cauteleux que si l'on n'y prenait bien garde, il m'y embarquerait insensiblement. Clotilde, qui véritablement ne voulait point que je fusse trompée, lui promit d'y avoir l'œil de telle sorte que ni elle ni moi n'y serions point déçues, mais aussi que, de son côté, il prît la peine de lui aider, car il leur serait bien plus aisé, lorsque tous deux y travailleraient, de divertir les desseins du Roi et de reconnaître les finesses de cet homme η.

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  Ô Dieux ! que c'est une cruelle destinée que la nôtre, d'être contraintes de vivre parmi nos ennemis, car quel ennemi plus cruel pouvons-nous avoir que l'homme, puisque jamais il ne se lasse de nous travailler ! Si ce n'eût été cet impitoyable naturel qu'ils ont tous, pourquoi le Roi, en l'âge où il était, ne m'eût-il laissé vivre en repos au service de cette sage Princesse ? Pourquoi Ardilan eût-il pris la peine de gagner Darinée avec tant de soin ? Mais pourquoi le jeune Sigismond eût-il laissé tant d'autres bons desseins qu'il pouvait avoir pour tromper et Clotilde et moi ? Quand j'ai longtemps pensé sur ces choses, il faut enfin que j'avoue être vrai ce que l'on dit que tout l'univers se maintient par des choses contraires η, et que notre contraire, c'est l'homme, ou pour

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mieux dire, que les Dieux ne voulant pas qu'il y eût en terre un parfait contentement η pour nous, y ont produit des hommes seulement pour nous tourmenter ! Et voyez, je vous supplie, jusqu'où passa η la finesse et l'artifice de ce jeune Prince : Depuis ce jour, il ne trouva jamais occasion de parler à moi qu'il ne me fît des nouvelles assurances de sa bonne volonté, et cependant il faisait sous main que Clotilde me parlait continuellement contre Gondebaud et contre Ardilan. Et ils y travaillèrent bien de telle sorte qu'enfin je commençais d'entrer en doute des promesses du Roi, me semblant que les raisons que Sigismond m'alléguait avec tant d'apparence de bonne volonté n'étaient point mauvaises. Mais ce qui m'étonna le plus, ce fut

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les longueurs et les dilaiements du Roi depuis ma réponse. Et parce que j'avais jusques alors tenu caché à la Princesse le dernier discours qu'Ardilan avait fait à Darinée, je me résolus enfin de le lui déclarer, tant parce que j'eus peur que le Prince, qui en savait quelque chose, ne le lui dît et qu'elle n'en fût offensée contre moi, que pour être très assurée que la Princesse, m'aimant comme elle me faisait paraître, elle se réjouirait de ma future grandeur, s'il y avait apparence que la promesse η que l'on me faisait pût avoir effet, ou qu'autrement elle m'aiderait à me désabuser. Un soir donc qu'elle était dans le lit, et que, suivant sa coutume, elle m'appela, je lui dis, non pas sans rougir : - Cette bougie η, Madame, que je tiens en la main, car tant que j'étais à genoux

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auprès d'elle j'avais accoutumé d'y η en avoir une, vous fera bien voir que j'ai honte de ce que j'ai à vous dire ! Mais mon devoir, qui est plus puissant, me contraint de vous faire un discours qu'il est nécessaire que vous entendiez. Sachez donc, Madame, que ce matin, Darinée m'a porté une parole de la part du Roi qui est bien gracieuse. (Et je feignais que c'était le jour même, de peur qu'elle ne crût que je le lui eusse voulu celer). Mais, Madame, je ne sais si j'aurai la hardiesse de la vous dire. Clotilde en souriant, comme en colère me répondit : - Le Roi ne se lassera-t-il jamais de m'offenser en vous désobligeant ? J'avoue que c'est trop opiniâtrer un méchant dessein ! Mais, Dorinde, dites hardiment ce que c'est, et croyez qu'autant que je suis en colère contre lui, autant vous en sais-je bon gré. N'est-ce

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pas encore quelque lettre ? - Ô Madame, lui dis-je, c'est bien autre chose qu'une lettre ! - Est-ce point, reprit-elle, quelque présent ? -C'est bien, répliquai-je, un présent, et des plus grands qu'il puisse faire, mais il n'est qu'en discours. - Si vous vous repaissez de paroles, ajouta-t-elle, je m'assure que vous aurez bien le moyen de vous maintenir en bon point ! Car c'est une viande de laquelle il ne vous laissera jamais avoir faute. Mais en effet, qu'est-ce que Darinée vous a dit de sa part ? - Je vous supplie, lui dis-je en souriant, d'en rire donc avant que je le vous dise, car je vous assure que ce message le vaut ! Sachez, continuai-je, après m'être tue quelque temps, que Darinée, toute empressée, m'est venue trouver dans le lit pour me dire que le Roi me veut épouser ! Jugez, Madame, si je me suis moquée d'elle autant

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qu'Ardilan a fait de moi lorsqu'il lui est venu porter ces nouvelles. - Le Roi, reprit Clotilde, vous veut épouser ? - Ardilan, répliquai-je, l'a juré avec mille serments à Darinée, et lui a donné charge de me le dire. - Ô ma fille, s'écria incontinent la Princesse, donnez-vous garde de le croire ! C'est une pure méchanceté. Le poison est caché sous ce sucre η, ce n'est que pour vous ruiner. Et pour vous le faire paraître, dites à Darinée qu'elle fasse réponse à ce cauteleux que si le Roi a ce dessein si honorable et si avantageux pour vous, il faut seulement qu'il me le dise ; et que, pour certain, je n'y contredirai jamais. S'il en fait refus, croyez qu'il vous veut tromper. Car à quelle occasion le Roi se voudrait-il marier à cachette ? Ou, encore qu'il le voulût, comment pourrait-il penser qu'une telle

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action pût demeurer secrète ? Non, Dorinde, soyez assurée que ce n'est pas le dessein du Roi, mais celui-là seulement d'Ardilan qui ne se soucie d'engager son Maître à quelque prix que ce soit, pourvu qu'il obtienne ce qu'il désire ! C'est pourquoi je suis d'avis que si vous ne voyiez promptement les effets de ces paroles, vous défendiez si absolument à Darinée de parler à Ardilan qu'il n'ait plus sujet d'espérer de vous pouvoir tromper. Et sur ce discours, continua-t-elle, je m'étonne que Darinée ait eu si peu d'entendement que d'avoir voulu non seulement se charger de le vous dire, mais de l'écouter ! Et assurez-vous qu'il faut que cet homme l'ait gagnée ou par présents ou par quelque autre artifice ! Et si cela est, je suis d'avis que vous vous

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défassiez d'elle le plus tôt que vous pourrez, car ce n'est pas fait sagement que de nourrir auprès de soi des personnes de cette humeur. - Madame, lui répondis-je froidement, je ne manquerai point en chose quelconque que vous m'ayez commandée. Et quant à ce qui est de Darinée, c'est la vérité que j'en suis demeurée aussi étonnée que vous êtes, et n'eût été que je vous en voulais donner avis pour savoir comme j'avais à m'y conduire, elle ne s'en fût pas allée sans réponse. Mais j'épierai de telle sorte ses actions que j'en découvrirai la vérité.
  Quelques jours s'écoulèrent avant qu'eusse η le courage de rompre entièrement avec le Roi, car l'espérance d'une telle grandeur, avec laquelle j'étais chatouillée, me faisait aller dilayant η. Cependant, le jeune Sigismond,

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qui était averti de tout ce que je vous ai dit, feignant de me vouloir détourner de l'amour du Roi, ne perdit pas la moindre occasion de me faire paraître la sienne, mais toutefois avec tant de discrétion que Clotilde ne s'en pouvait apercevoir. Au contraire il montrait de désapprouver de sorte cette façon de vivre qu'elle eût plutôt cru toute autre chose que non pas Sigismond amoureux. Mais lorsqu'il était en lieu où personne ne pouvait ouïr ses discours, il ne cessait jamais de me donner des nouvelles assurances de sa bonne volonté ! Et j'avoue que si j'eusse eu à choisir, l'amour du fils m'eût bien fait quitter celle du père, et cela fut cause que je ne dis jamais à Clotilde celle qu'il me portait, quoique je connusse bien que je le devais faire ;

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mais la crainte, outre cela, que j'eus de mettre contre moi en même temps et le père et le fils m'empêcha de le lui dire. Un jour que nous étions dans les jardins de l'Athénée, car déjà la rigueur de l'hiver était passée, et les arbres commençaient de reprendre leur chevelure η, Sigismond, qui depuis quelque temps était toujours parmi nous, me prit sous le bras, et m'ayant un peu séparée de mes compagnes : - Ma belle fille, me dit-il, je m'assure que vous ne pouvez plus douter de l'affection que je vous porte ! Et cela étant, est-il possible que vous n'ayez point de compassion de mon mal ? - Seigneur, lui dis-je, encore que ce que vous me dites soit en vous jouant, si est-ce que je ne laisse pas de vous être grandement obligée que vous preniez la peine de le

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dire comment que ce soit, et je le reçois de cette sorte du Prince Sigismond, avec le respect que je dois. - Si je pensais, ajouta-t-il, que vous crussiez ce que vous me dites, je jure que je me plaindrais bien fort de vous ! Mais je sais que cette réponse est ordinaire dans la bouche des belles qui vous ressemblent, et c'est pourquoi je vous conjure, par la chose du monde que vous estimez le plus, de me dire si vous ne connaissez pas assurément que le Prince Sigismond est amoureux de vous. - Votre abjuration, lui dis-je, est trop forte pour ne retirer la vérité de mon âme, pour cachée que je l'y voulusse tenir. Sachez donc, Seigneur, qu'il est vrai que je crois que vous ne me voulez point de mal, mais comme en voudriez-vous à une personne qui vous honore comme je fais ?

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- Vous avez raison, ma belle fille, reprit-il incontinent, d'avoir cette créance, car il n'y a rien au monde d'assuré, si mon affection ne vous l'est, et j'élirais plutôt de me haïr moi-même que de ne vous aimer point ! - Cette créance, lui dis-je, ne vous peut servir de rien, et me peut être fort désavantageuse. - Cette créance, reprit-il, est ce qui me peut donner le plus grand contentement que j'espère en toute ma vie, et ne vous peut jamais rapporter aucun déplaisir. Et vous en pouvez tirer une assurance infaillible, puisque jamais chose qui vous puisse être ennuyeuse ne me saurait plaire. - Je sais bien que le Prince Sigismond, lui répondis-je, est la même courtoisie, et qu'il est serviteur de toutes les Dames. - Il est vrai, reprit-il incontinent, que j'honore toutes celles de votre sexe,

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mais pour l'amour de vous. - Mais, Seigneur, lui dis-je en l'interrompant, cette peine que vous prenez, si vos paroles sont véritables, ne vous sera-ce pas un travail inutile, et à moi, un honneur bien cher vendu si l'on vient à s'en apercevoir ? Car que pouvez-vous espérer de moi, et quels discours n'en fera-t-on point à mon désavantage si l'on le sait ? - Dorinde, me répondit-il alors avec un visage plus sérieux, je ne vous dirai comme le Roi que je vous épouserai, car je ne vous tromperai jamais, mais je vous dirai bien par la foi que je voudrais vous pouvoir épouser. Et je ne crois pas que quand ce que je dis viendrait à être su de tout le monde, il y eût personne qui vous en pût blâmer. Au contraire, puisque nul homme d'honneur n'a cette envie pour personne qu'il n'honore

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et n'estime beaucoup, je crois qu'on n'en saurait faire jugement qui ne vous fût avantageux. Quant à l'utilité que j'en prétends, vivez ma fille avec cette créance que je vous estime si fort que je n'en veux autre chose que le contentement η de vous aimer. Et si avec cette connaissance vous preniez quelque volonté d'avoir agréable cette affection, je pourrais dire que mon plus grand désir serait accompli. Je voulais lui répondre lorsqu'une de mes compagnes me vint dire que Clotilde avait affaire de moi, cela fut cause que notre discours fut interrompu, de quoi je ne fus pas marrie, car je voyais bien que l'affection et la soumission de ce jeune Prince commençaient de m'embarrasser. Mais, Ô Dieux ! avec combien de soin celles de notre âge η se doivent-elles

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garder de semblables rencontres ! Je venais d'être déçue de trois ou quatre personnes, je n'étais pas encore hors de la tromperie que le père me brassait, et je ne sais comment je me laissais peu à peu prendre aux flatteries du fils ; et le pis, que je le η connaissais et ne m'en η pouvais garantir. Depuis ce jour, ce Prince continua de sorte cette recherche que Clotilde faillit de s'en prendre garde, mais lui qui était et fin et avisé, aussitôt qu'il s'en apercevait, il demeurait tellement retiré avec une telle indifférence en ce qui était de moi qu'elle en perdait incontinent l'opinion, outre que, de mon côté j'aidais à cet artifice en tout ce que je pouvais, l'avertissant quand quelquefois il se découvrait trop, et le conjurant, autant qu'il m'était possible, de vivre avec discrétion.

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Et je ne prenais pas garde que ces avertissements étaient autant d'assurances que je lui donnais de la bonne volonté que j'avais pour lui, ce qui lui donna tant de hardiesse qu'il commença de m'écrire, et peu après, de me faire des petits présents η qu'au commencement il couvrait par une bienveillance qu'il portait à toutes celles qui servaient Clotilde, auxquelles, à mon occasion, il en faisait de même pour avoir la commodité de me donner sans qu'on le pût soupçonner d'une plus particulière affection. D'autres fois, il jouait avec moi, et se laissait perdre à dessein des discrétions, et quoique ses présents ne fussent jamais sans le congé de la Princesse, si est-ce que toujours il les accompagnait secrètement de quelque lettre ou de quelques vers. Je me souviens

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qu'il me donna un éventail η qui était fort beau, et ensemble tels vers η :


SONNET.

Sur un éventail η.

24_t_778TRop heureux vantail, que je porte d'envie,
Quand je me considère, au bonheur qui t'attend η !
Que je serais heureux si j'en avais autant,
Et que j'estimerais la douceur de la vie !

Tu baiseras la main qui m'a l'âme ravie,
Et le feu de ses yeux quelquefois éventant
De cent et cent baisers elle t'ira flattant η
Comme pour paiement de l'avoir bien servie.

Je te donne, vantail, à celle à qui je suis.
Tu seras auprès d'elle, et moi je ne le puis,
Tant est grand ton bonheur et mon malheur extrême.

Que le cruel destin se moque bien de moi,
Puis, heureux éventail, que η je fais plus pour toi
Qu'il ne m'est pas permis de faire pour moi-même.

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  J'eus plusieurs autres semblables vers en diverses occasions, et des lettres aussi, selon le sujet des présents ou des accidents qui nous arrivaient, mais toujours avec tant de discrétion que jamais la Princesse ne s'en aperçut, ni Gondebaud. Et parce que je savais quelle part Ardilan avait en la confidence de Darinée, je me cachais autant d'elle que de tout autre. Car j'avoue que la jeunesse de ce Prince et le bon naturel que je connaissais en lui avaient tant gagné sur moi que peu à peu je m'étais grandement détachée de Gondebaud, parce qu'outre l'amitié de Sigismond, Clotilde était continuellement auprès de moi, à me représenter l'humeur changeante du Roi, et combien les affaires de son État éloignaient l'effet des espérances η qu'il me donnait. Je disputais longuement

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en moi-même, mais enfin quelque bon Démon m'ouvrit les yeux, et me fît voir que tout ce qu'Ardilan me disait n'était qu'un artifice. Je me résolus donc, par le conseil de Clotilde, de l'essayer, afin de ne demeurer pas plus longuement en cette tromperie. Un soir que Darinée, par le conseil de ce fin et rusé Ardilan, me pressait plus que de coutume : - Darinée, lui dis-je, croyez-vous bien qu'Ardilan soit véritable ? - Ah ! Madame, me répondit-elle, il mourrait plutôt que de me mentir ! - Ma mie, lui dis-je, que vous êtes abusée ! Je sais d'assurance qu'il se moque de vous et de moi. Et pour vous montrer que je suis fort bien avertie, vous m'avez dit qu'il vous avait promis de vous épouser. - Il est vrai, Madame, me répondit-elle, mais avec votre congé. - C'est

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bien ainsi, lui dis-je, que je l'entends. Mais répondez-moi, je vous supplie, s'il n'est point un abuseur, à quoi tient-il qu'il ne le fait ? - Madame, me dit-elle, je ne l'en ai pas pressé, mais je crois bien qu'aussitôt que je ferai semblant de le désirer, il s'y portera encore avec plus d'affection que moi. - Or bien, Darinée, ajoutai-je, des petites choses on vient bien souvent à la connaissance des plus grandes η. N'est-il pas vrai que si Ardilan vous trompe en la promesse qu'il vous a faite, il y a apparence qu'il en fasse de même en ce qui me touche ? - Je le crois très assurément, me répondit-elle. - C'est pourquoi, repris-je, pour connaître s'il ne ment point en ce qui est du Roi, je suis d'avis que nous en fassions la preuve par lui-même. Pressez-le donc de vous épouser, et

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dites-lui pour votre excuse que toutes vos compagnes, et même Clotilde, désapprouvent cette étroite pratique, et qu'il faut qu'il fasse connaître à chacun son dessein en vous tenant la parole qu'il vous a donnée, ou bien qu'il se retire tout à fait de vous. Et je m'assure, ajoutai-je, que vous le verrez bientôt refroidi. - Je ne saurais m'imaginer, dit Darinée, qu'une personne telle qu'il est manque à sa parole. Et tout ce qui m'en fâche, c'est qu'il faudra que je m'éloigne de votre service, qui serait bien le plus sensible déplaisir que je saurais jamais recevoir. Et disant ces dernières paroles, les larmes lui vinrent aux yeux. Je souris de voir sa simplicité et je lui dis : - Non, non, ma mie, ne pleurez pas, et vous assurez qu'Ardilan nous empêchera bien toutes deux de

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nous séparer.
     Ce qui me faisait lui en parler de cette sorte, c'était, comme je vous ai dit, que la Princesse Clotilde me l'avait ainsi commandé, et que je faisais un grand fondement sur la bonne volonté que le Prince Sigismond me faisait paraître. Et voyez ce qui advint : Darinée ne faillit de parler à Ardilan à la première fois qu'elle le vit comme je lui avais commandé, et quoique ce cauteleux fût des plus fins et des plus rusés de la Cour, si est-ce qu'il fut surpris et qu'il demeura longtemps sans lui répondre. Enfin il reprit la parole et lui demanda qui lui avait donné ce conseil. - Celui qui me l'a donné, lui dit-elle, ne veut pas me tromper, et moins encore désire-t-il que l'on parle plus longuement à mon désavantage de notre

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pratique. Et ne croyez pas que vous soyez non plus que moi exempt de ce blâme, car outre que l'on dit que vous me voulez abuser, ce que je ne saurais croire, encore fait-on courre le bruit que la tromperie que vous me faites est seulement pour avoir le moyen de parler ou de faire parler à Dorinde de la part du Roi. - Ô Dieu ! dit incontinent le cauteleux, vous vous êtes infailliblement déclarée à quelqu'un de ce qui concerne le Roi et par ce moyen vous m'aurez ruiné auprès de mon maître ! Darinée lui répondit : - Ne pensez pas que je sois si peu discrète, mais il est vrai que je ne pouvais parler à Darinée des choses que me disiez sans lui déclarer par quel moyen je les savais, et sous quel prétexte vous me les aviez dites. - Et est-ce Dorinde, reprit-il, qui vous a donné le conseil

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duquel vous parlez ? - Prenez, ajouta Darinée, que ce soit elle, tant y a que qui que ce soit il a raison, car je sais bien que la plus grande partie de mes compagnes désapprouve notre étroite pratique. - C'est parce, reprit Ardilan, qu'elles ne savent pas notre dessein. - Et c'est bien pourquoi, ajouta-t-elle, pour n'être plus longtemps cause qu'elles aient cette opinion de moi. Je vous supplie, si vous avez volonté de m'épouser, de le faire promptement, car pour vous dire la vérité, Clotilde s'en offense et ne trouve pas bon, si vous ne vous déclarez, que nous continuions de vivre comme nous avons fait. Il demeura quelque temps sans lui répondre tenant les yeux arrêtés contre terre, qui donna sujet à Darinée, toute offensée, de dire : - Et qu'est-ce, Ardilan, qui vous empêche de me répondre ?

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Sont-ce les mauvaises nouvelles que je vous ai dites ? Et quoi ! je pensais que quand je vous ferais ce discours vous le recevriez à bras ouverts, et que vous remercieriez le Ciel de vous faire obtenir ce que vous montriez de désirer si fort. Et au contraire je vous vois muet comme si l'on vous avait coupé la langue. - Darinée, répondit alors Ardilan, le silence que vous avez remarqué en moi, et qui vous a donné occasion de me soupçonner du peu de bonne volonté envers vous, n'est pas procédé de ce que vous avez pensé, mais d'une difficulté que je vois en cette affaire que vous ne jugerez pas petite. Lorsque j'ai fait savoir au Roi le désir que j'avais de vous épouser, il me dit qu'aussitôt que je serais marié je ne me soucierais plus de l'amour qu'il porte à Dorinde. Et

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parce que je lui jurai le contraire, il me répliqua : Je sais mieux que vous combien la possession de ce que l'on aime occupe l'esprit d'une personne, que η si cela arrivait, il vaudrait autant que je fusse mort, car de qui me pourrais-je servir en cette affaire ? C'est pourquoi je vous commande sur tout ce que vous désirez de me plaire η de ne penser point à ce mariage que le mien ne soit fait. Mais, Darinée, dit-il la prenant par la main, assurez-vous sur moi que je vous contenterai bientôt. Alors Darinée connaissant presque la tromperie que l'on nous voulait faire, ne pouvant dissimuler le déplaisir qu'elle en avait : - Et s'il est vrai, lui dit-elle que le Roi ait dessein d'épouser Dorinde, à quoi tient-il qu'il ne le fasse ? - Ô Darinée, lui répondit-il, les affaires des Rois ne se gouvernent pas

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comme celles des particuliers : un grand Prince a des considérations pour son État et pour le bien de son peuple que nous ne pouvons pénétrer. Si vous saviez l'affection que le Roi porte à Dorinde, vous vous étonneriez aussi bien que j'ai fait plusieurs fois, comme, mettant en arrière toute autre considération, il ne court à l'exécution de ce mariage. Mais au contraire, il est si sage et si prudent que, surmontant cette violente passion, il va temporisant η jusques à ce qu'il ait mis tel ordre au bien de ses affaires, que sans nul péril il puisse jouir de ce contentement η que sur toute chose il désire. Et croyez que quand il sera temps il ne faudra point que personne l'en sollicite, car l'amour qu'il porte à Dorinde l'en fait assez souvenir. Alors Darinée connaissant que l'avis

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que je lui avais donné n'était que trop véritable : - Or bien, lui dit-elle, Ardilan, j'entends si peu aux affaires d'État que je m'en remets bien à ceux qui les manient ! Mais puisque vous ne me pouvez épouser que le Roi ne soit marié, et que son mariage ne se peut accomplir que les affaires de son État ne le lui permettent, je suis d'avis que vous ne me voyiez plus, ni par même moyen vous ne me parliez plus de Dorinde, que la prudence η du Roi n'ait mis ordre à ses affaires, qu'il η lui puisse permettre de faire ce qu'il a promis et vous donner le congé qu'il vous faut pour tenir votre parole. Et à ce mot, sans vouloir l'écouter plus longtemps, elle se retira dans ma chambre si en colère contre Ardilan et contre le Roi, qu'aussitôt qu'elle me vit elle ne put s'empêcher

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de me raconter tout ce qu'elle lui avait dit, mais avec tant de passion qu'encore que j'eusse bien du sujet d'être fâchée de cette trahison, toutefois je ris de sa colère. Mais voyez, je vous supplie, comme la fortune ne me veut jamais laisser en repos, et comme il semble que sans cesse elle attache pour moi un mal à un autre plus grand ! Lorsque Darinée s'en alla de cette sorte, encore que elle ne voulût témoigner le déplaisir qu'elle en recevait, si ne put-elle empêcher que les larmes ne lui en vinssent aux yeux. Et cela fut cause que, voulant prendre son mouchoir, elle tira ensemble de sa poche les vers que le Prince Sigismond m'avait envoyés lorsqu'il me donna l'éventail η duquel je vous ai parlé, et qu'elle avait pris sans mon su dans ma poche en nettoyant mes habits.

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Et parce que ce papier était petit et qu'elle était à moitié hors d'elle-même, elle ne prit garde lorsqu'il tomba, même qu'elle s'en allait le plus vite qu'elle pouvait pour n'ouïr les excuses d'Ardilan. Ce cauteleux le releva promptement, et le voyant plié fort menu, comme sont ordinairement semblables écrits, il pensa qu'il y pourrait apprendre quelque chose qui lui ferait découvrir d'où cette résolution de Darinée procédait. Il s'en alla donc le plus tôt qu'il put en son logis. Et là, n'étant vu de personne, il déplia ce petit papier, le lut et relut diverses fois sans pouvoir juger qui l'avait écrit ni à qui il s'adressait. Toutefois il eut bien opinion que ce devait être quelque chose qui s'adressait ou à elle ou à moi, et qu'à laquelle des deux que ce fût, il lui

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servirait d'une grande excuse auprès du Roi en lui disant le changement de sa négociation. Et pour ne perdre point de temps, s'en alla à l'heure même trouver Gondebaud, auquel il ne cacha une seule parole de Darinée, et après en avoir longuement discouru ensemble, et que le Roi eut montré de ressentir grandement la perte de l'espérance η qu'il avait conçue, Ardilan continua de cette sorte : - Or, Seigneur, je ne me puis imaginer quel malheureux Démon a voulu contrarier votre contentement η ! Car de penser que ce soit Clotilde, je ne me le puis figurer, quoique Darinée m'en ait bien dit quelque chose, mais je crois que c'est pour couvrir avec plus d'artifice celui qui en est la vraie cause ; je tiens Clotilde pour plus avisée qu'elle ne serait pas si elle avait commis cette faute puisque

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l'obligation qu'elle vous a est si grande, et en un moment vous la pouvez traiter de telle façon que son ingratitude et son imprudence seraient extrêmes si elle pensait à chose qui vous pût déplaire ! Mais ce qui me le fait encore mieux juger, c'est que cette sotte de Darinée, en tirant son mouchoir a laissé choir ce papier que j'ai relevé sans qu'elle l'ait vu, et par lui j'ai appris qu'il y a quelque amant caché ou d'elle ou de Dorinde. Je n'ai pu reconnaître l'écriture et, s'il vous plaît, dit-il lui tendant le papier, vous pourrez voir, Seigneur que je dis vrai. Le Roi alors le prenant, il η n'eut pas plus tôt jeté l'œil dessus qu'il ne reconnut l'écriture du Prince Sigismond, ce qui lui fit dire en s'écriant : -Ah ! Ardilan, il ne faut point aller au devin pour savoir qui l'a écrit,

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ni moins pour juger d'où vient le changement de Dorinde ! C'est Sigismond qui l'aime, et qu'elle aime sans doute. Voilà sa main, et voilà le sujet du discours de Darinée. À ce mot, jetant le papier sur une table, et se pliant les bras η l'un dans l'autre, il se mit à marcher à grands pas par la chambre, tellement étonné de cet accident qu'il demeura plus d'un quart d'heure sans proférer une seule parole. Enfin tout en furie : - Je veux, dit-il, que cet outrecuidé et cette malavisée se repentent à bon escient, l'un de la hardiesse qu'il a eue, et l'autre de son imprudence. Et si je ne les châtie tous deux comme ils méritent que l'on ne me tienne jamais pour le Roi Gondebaud. Et pour commencer, continua-t-il, se tournant vers lui, Allez, Ardilan, à cette heure même trouver Clotilde, et lui dites

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que j'entends que Dorinde lui fait tant de honte par sa façon de vivre que je veux que ce soir même elle la renvoie chez Arcingentorix, et lui fasse entendre le sujet pour lequel elle ne la veut garder. Et de là, allez trouver Sigismond et lui dites qu'il se retire dans les Gallo-Ligures où je le confine jusques à ce qu'autrement il sache ma volonté. Et qu'il parte demain de si grand matin que personne ne le voie. Que s'il manque d'obéir à mon commandement, je le mettrai en lieu où je lui apprendrai son devoir. Et après, se remettant à marcher, il frappait du pied en terre, enfonçait son chapeau et faisait des actions d'une personne transportée. Ardilan le voyant en cet état fut le plus empêché du monde. Car d'aller faire ces messages et à Clotilde et à ce Prince, il η

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prévoyait bien que ce serait sa ruine et qu'il courait la plus dangereuse fortune qu'il saurait avoir par le déplaisir que Sigismond en recevrait, qui déjà ne lui voulait pas beaucoup de bien. De ne faire aussi ce que le Roi lui avait commandé, il le voyait η si transporté de colère qu'il en craignait encore quelque chose de pire, si bien qu'il ne fut jamais plus empêché, et se repentit plusieurs fois d'avoir montré ce papier puisqu'il était pour causer η tant de maux.
  Il n'y avait personne dans la chambre sinon le Roi et Ardilan. Mais en la garde-robe qui la touchait, de fortune, il s'y rencontra celui que Sigismond avait gagné, et qui, oyant nommer le nom de Sigismond, prêta l'oreille fort attentivement à ce que disait le Roi. Il entendit donc

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le rude commandement qu'il avait fait à Ardilan, de quoi il jugea qu'il fallait à l'heure même avertir Sigismond. Et pour cet effet il sortit promptement par un degré dérobé et s'en courut vers ce jeune Prince qui était alors retiré dans un petit cabinet. Et de fortune avait en ce temps achevé de m'écrire ces vers qu'il me donna depuis.

MADRIGAL.

Vois, Dorinde, quels sont tes charmes :
La neige se fond au Soleil,
Mais mon cœur se fond tout en larmes
Quand je suis loin de ton bel œil.

  - Seigneur, lui dit-il, je viens le plus diligemment que je puis vous avertir d'une chose à laquelle il faut que votre prudence η pourvoie, autrement

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je crains qu'il ne vous en arrive quelque grand déplaisir ! Il y a quelque temps qu'étant aux écoutes, suivant le commandement que vous m'avez fait, au lieu d'ouïr quelque chose qui vous concernait, j'appris que le Roi était grandement amoureux de Dorinde et qu'il se servait en cette affaire d'Ardilan comme je vous ai dit. Mais aujourd'hui Ardilan a porté au Roi des vers que vous avez faits pour Dorinde en lui donnant un vantail η. Et d'autant que Darinée, fille de chambre de Dorinde, a fait une réponse à Ardilan toute autre que de coutume, le Roi a cru que cela venait de Dorinde qui était amoureuse de vous. Vous savez, Seigneur, qu'il n'y a point de passion plus violente en l'amour que la jalousie η : le Roi est entré en une telle colère contre vous

Signet[ 799 ] 1624

et contre elle qu'il a commandé à Ardilan de dire de sa part à Clotilde qu'elle la renvoie incontinent à Arcingentorix, et lui fasse savoir que c'est à cause que ses déportements sont si honteux qu'elle ne veut plus la tenir en sa compagnie. - Est-il possible, interrompit le jeune Prince, que le Roi se laisse de telle sorte transporter à sa passion qu'il ne voie pas l'injustice qu'il exerce contre cette sage fille ? - Ô Seigneur, reprit-il, cela n'est pas tout. Son dépit s'étend encore contre vous ! - Contre moi ? dit Sigismond. - Contre vous, ajouta-t-il, mais, Seigneur, je ne sais si je le vous η oserai dire. - Dites, dites hardiment, répliqua le Prince, ne craignez point qu'il y ait rien qui me puisse fâcher davantage que la honte qu'il prépare à Dorinde : - Seigneur, continua cet homme,

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il a commandé à Ardilan de vous venir trouver, et de vous dire de sa part que vous partissiez demain de si grand matin que personne ne vous vît pour vous aller confiner dans les Gallo-Ligures, jusques à ce que vous reçussiez autre commandement de lui, ajoutant tant de menaces à ce message que je ne crois pas qu'il ne soit hors du sens. - Mon ami, dit le Prince en souriant, le Roi passera sa colère avec le temps, et il ne nous fera peut-être pas tout le mal qu'il dit. Cependant, je vous remercie de la peine que vous prenez pour moi que je vous prie de continuer, et de croire que je mourrai jeune, ou que je vous donnerai sujet de dire qu'en me servant vous n'avez point servi un Prince ingrat ni méconnaissant. Allez donc, pour essayer si vous entendrez quelque

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autre nouvelle sur cette affaire, et ne faillez de m'en avertir incontinent, afin que j'y puisse donner quelque remède.
  Ils se séparent de cette sorte. Et Sigismond me vint trouver, mais en une si grande colère contre Gondebaud que si je ne l'eusse retenu, je crois qu'il fût sorti du respect que le fils doit à son père. Et j'avoue que cette action me plut infiniment en ce jeune Prince. - Dorinde, me dit-il, après m'avoir raconté tout ce que vous avez entendu, je vois bien que tout ce mal vous est procuré par l'affection que je vous porte, et que c'est mon malheur qui vous enveloppe en ma mauvaise fortune. Mais si faut-il que je vous dise l'opinion que j'ai : Je ne crois pas que le grand courroux du Roi procède entièrement de l'amour qu'il voit que je

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vous porte, mais beaucoup plus de la bonne volonté qu'il craint que vous ayez pour moi. Que si j'étais si heureux que sa crainte fût véritable, je vous donnerais le conseil que je suis résolu de prendre. - Vous ne devez point douter, Seigneur, lui dis-je, que votre bonne volonté ne m'ait obligée à vous honorer comme je dois. - De l'honneur, me répondit-il, je n'en demande que de ceux qui me le doivent comme à leur futur Seigneur, mais de Dorinde, je ne requiers pas une chose de si peu de valeur ni si commune, je veux d'elle de l'amour, d'autant que la marchandise que je lui vends ne se peut acheter qu'avec cette monnaie η. - Si ce mot, répliquai-je, était bienséant dans la bouche d'une fille, je pense que je le dirais pour vous contenter. - Dorinde, reprit-il incontinent, soyez

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certaine que l'affection que j'ai pour vous est telle que j'aimerais mieux la mort que si j'avais jamais pensé à chose qui vous fût peu honorable ! Et puisque vous me rendez ce témoignage de la bonne volonté que vous me portez, je m'en contente, et dès ici, je me dis le plus heureux homme qui vive. Et afin que vous sachiez quel est le conseil que je prends pour moi et que je vous veux donner, je suis résolu, ma belle fille, en dépit du Roi - que je ne veux point nommer mon père puisque ses actions sont du plus fier ennemi que j'aie - en dépit de lui, dis-je, je vous veux aimer au double de ce que je vous ai aimée jusques à cette heure ! Et vous, Dorinde, prendrez-vous la même résolution que vous voyez en moi ? - Et moi, Seigneur, lui répondis-je, je proteste

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de vous aimer en dépit de tout l'univers, autant que mon honneur me le pourra permettre. Je vis alors en ce jeune Prince un si grand et si prompt changement, que j'en tirai une certaine connaissance du contentement η que ces paroles lui avaient apporté. Mais le discours qu'en même temps il me tint, m'en assura bien encore davantage : - Et moi, me dit-il en me prenant la main, je vous jure et vous promets, Dorinde, par toutes les choses qui me peuvent être plus saintes et plus sacrées, que je ferai tout ce que je pourrai pour n'avoir jamais autre femme que vous. Et si j'étais en ma puissance absolue, dès à cette heure je vous recevrais pour telle ; mais dépendant d'autrui comme je fais, je ne puis sans vous abuser vous en dire davantage. Seulement je

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vous supplie, continua-t-il me remettant une bague η au doigt, de recevoir et garder cette bague η pour gage de ce que je vous ai promis, et de plus que je ne me marierai jamais que notre mauvaise fortune ne vous ait contrainte de l'être auparavant. Et lorsque vous me la renverrez je reconnaîtrai que vous êtes mariée et je penserai être libre de la parole que je vous ai donnée. - Seigneur, lui dis-je toute rouge de honte, quand je ne recevrais jamais autre contentement de l'honneur que vous me faites de m'aimer que celui-ci, je me dirais toute ma vie la plus heureuse fille qui fût jamais. Et pour témoignage de l'estime que j'en fais, je reçois cette bague η avec les mêmes serments qu'elle m'est donnée ! Mais, Seigneur, continuai-je, l'on prend garde à nos actions, je vous supplie

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rompons nos discours. - Ma fille, me dit-il, j'ai maintenant trop d'intérêt en vous pour ne penser à ce qui vous touche. C'est pourquoi je ne voudrais pas que le Roi se laissât emporter par sa passion à vous rendre le déplaisir duquel en son extrême furie il vous a menacée, car il est certain que je ne le souffrirais pas aisément. Si vous le trouvez bon, je le lui ferai dire tout ouvertement, ne me souciant guère de la colère en laquelle il sera, puisque ce n'est pas en ce pays un crime de lèse-Majesté que d'aimer une belle fille. Je crois bien qu'au commencement il se fâchera fort, mais enfin il reviendra en soi-même. Et alors il reconnaîtra que nous avons eu plus de raison de nous entre-aimer en l'âge où nous sommes qu'il n'a pas eu de penser que votre jeunesse se pût apparier avec

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son vieil âge, ni que les fleurs de votre beau visage pussent demeurer avec l'hiver de sa vieillesse η. - Mais, mon Dieu, Seigneur, lui dis-je, prenez bien garde que les Rois lorsqu'ils sont contrariés entrent en une plus grande colère, - Ma fille, me répondit-il, nous ferons la guerre à l'œil, et y userons de toute la prudence η que nous pourrons. Mais c'est la vérité que je souffrirai, quelque mal qui me puisse advenir, pourvu que Dorinde n'y soit point comprise ! Et à ce mot, sans attendre autre réponse, il s'en alla pour apprendre des nouvelles du Roi, qui, cependant, était en grand conseil avec ce traître Ardilan. Car aussitôt presque que celui qui avait averti Sigismond fut parti, le Roi tournant les yeux et voyant encore cet homme : - Et comment, lui dit-il, Ardilan, vous n'êtes pas encore

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allé où je vous ai commandé ? - Seigneur, répondit-il, j'attendais pour savoir si vous me commanderiez encore quelque autre chose. - Je n'ai, répliqua-t-il, autre chose à vous dire. Mais allez promptement exécuter ma volonté. Ardilan alors s'approchant de lui : - Mais, Seigneur, lui dit-il, si le Prince me demande pour quel sujet vous lui faites ce commandement, encore faut-il que je lui en sache dire quelqu'un. - Dites-lui, répliqua Gondebaud, que c'est pour le peu de respect qu'il m'a porté en ce qui concerne Dorinde. Et afin qu'il ne le puisse nier, tenez, dit-il, prenant le papier sur la table et le lui tendant, tenez, et lui montrez la connaissance que j'en ai eue. - Seigneur, dit Ardilan, en recevant ce papier, je sais la réponse qu'il me fera, et si vous me le permettez je la vous dirai. - Et

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que saurait-il répondre, dit le Roi, sinon d'avouer sa faute si ce n'est qu'il veuille mentir. - Il ne mentira point, Seigneur, pardonnez-moi s'il vous plaît, reprit Ardilan, car il dira qu'il n'a jamais cru que Gondebaud aimât Dorinde, et que, s'il l'eût pensé, ou quelqu'un le lui eût fait savoir, il ne se fût jamais mis à la servir. Et à la vérité, il ne se faut pas étonner qu'il ne s'en soit point aperçu, car vous y avez usé d'une si grande prudence η que la chose a été jusques ici si secrète que je ne crois point qu'autre que vous, Dorinde, Darinée et moi en ait rien su ! Cela étant, il me semble qu'il n'y a pas tant de sa faute qu'au commencement j'avais jugé, et que peut-être les affaires n'étant point entièrement désespérées, ce ne vous serait pas chose fort honorable de les

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divulguer de cette sorte. - Et qu'est-ce donc, ajouta le Roi, que vous voudriez que nous fissions ? Et à ce mot, il recommença à marcher, mais d'un pas beaucoup plus posé qu'au commencement. Ardilan qui vit d'avoir gagné quelque chose sur la colère du Roi : - Seigneur, reprit-il en souriant, je n'eusse jamais cru que les grands Rois sussent si bien aimer que vous faites ! Je vous assure que vous n'êtes pas peu sensible de ce côté-là, et qu'il ne faut vous y donner guère grand coup pour vous y faire une grande blessure. Pour quelques méchants et malheureux vers qui peut-être auront été faits sans dessein et seulement pour passer le temps, vous voilà à tout rompre et tout mettre en désordre. Pardonnez-moi, Seigneur, vous êtes un peu trop prompt.

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- Vraiment, dit alors le Roi en souriant aussi de son côté, tu n'as pas mauvaise grâce, Ardilan, de m'accuser de la faute que tu as faite ! Car n'est-ce pas toi qui m'as dit que Sigismond aimait cette fille, et qu'elle s'était retirée de moi pour ce sujet ? - Il est vrai, Seigneur, je le vous ai dit, mais ce n'a été que par opinion. Et j'avoue bien que si je vous eusse cru si aisé à offenser, je ne vous en eusse pas parlé tant à l'étourdie, mais je suis appris à ce coup pour une autre fois ! Car voyez, je vous supplie, Seigneur, en quelle confusion nous avons failli à mettre toute chose η : premièrement, de ruiner tout le contentement η que vous pouvez espérer en ceci, et puis, d'ôter l'honneur à Dorinde et à toute sa famille, mettre une tache en la maison de la Princesse Clotilde, et de vous

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faire peut-être perdre votre fils. Or soit à jamais louée votre bonté, ou plutôt votre prudence η, qui enfin a surmonté la violence d'une si forte passion ! Et nous pouvons marquer ce jour comme l'un des plus heureux de votre règne, et auquel vous avez obtenu l'une des plus signalées victoires que vous eûtes jamais. Ardilan continua encore longuement ses flatteries, car nous les sûmes par celui qui auparavant avait averti Sigismond, et enfin il conclut : - Or Seigneur, je serais d'avis, si l'affection du Prince est tant incompatible avec la vôtre, que vous le fissiez avertir de l'amitié que vous portez à Dorinde, et que vous le priassiez de faire deux choses pour l'amour de vous : l'une de tenir cette affaire secrète, et l'autre de s'en vouloir retirer entièrement.

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Si lui ayant fait cette ouverture, il continue, ce sera alors que vous aurez occasion de vous plaindre de son peu de respect. Et toutefois encore n'auriez-vous point de sujet de vous douloir de Dorinde, avant que de savoir assurément si elle l'aime, car bien souvent ceux qui sont amoureux font bien par finesse prendre de semblables écrits, sans que celles qui les reçoivent le sachent. Je serais donc d'avis que Clotilde, de votre part, lui défendît de plus parler au Prince Sigismond, et moins de recevoir chose quelconque qui vînt de sa part, car, après cette défense, il n'y aura plus d'excuse, ni pour l'un ni pour l'autre, s'ils continuent à vous rendre du déplaisir.
  Tel fût l'avis d'Ardilan qui y ajouta encore quelques autres paroles, pour faire mieux entendre son

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conseil. Et le Roi qui avait une grande croyance en lui, après y avoir quelque temps songé, trouva bon tout ce qu'il avait dit, et en même temps lui commanda d'aller mettre en effet ce qu'il avait proposé ; ce qu'il fit avec plus de contentement qu'il n'eût pas fait le premier commandement η. Il alla donc premièrement trouver la Princesse, à laquelle il fît savoir l'opinion que le Roi avait de la recherche de Sigismond envers Dorinde, et pour lui montrer qu'il ne l'avait pas fondée sans raison, il lui fit voir les vers que Darinée avait perdus, de quoi la Princesse demeura fort étonnée. Toutefois comme sage et prudente, elle répondit que ces vers pouvaient bien être faits sans aucune mauvaise intention, mais qu'elle ne laisserait d'obéir à tout ce que le Roi

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lui commandait.
  De fortune, en ce temps, Sigismond ne se trouva point dans la ville étant allé l'après-dîner à la chasse du côté de la forêt d'Heyrieux. Et c'était sa coutume de venir toujours descendre, à son retour, au logis de Clotilde pour l'amitié qu'il lui portait, et parce qu'il revint tard, Ardilan ne put parler à lui de tout le soir. Cependant, Clotilde qui ne l' ηaimait pas moins qu'elle se voyait être aimée de lui, ne manqua après souper de le retirer à part et de lui raconter le message que Gondebaud lui avait fait faire par Ardilan, et en même temps : - Mon frère, lui dit-elle en souriant, je serais bien colère, si vous m'aviez ainsi trompée. - Ma sœur, répondit froidement le Prince, vous plaît-il m'obliger en ceci extraordinairement ?

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- Vous savez bien, ajouta Clotilde, que je vous rendrai toujours toutes les connaissances que vous voudrez de ma bonne volonté. - Ayez donc agréable, reprit le jeune Prince que je réponde à ce que vous m'avez dit en la présence même de Dorinde. Clotilde, qui eût opinion qu'il la voulait mettre du tout hors de cette doute parlant franchement devant moi, ne fit point de difficulté de m'appeler. Et nous tirant le plus loin que nous pûmes de ceux qui étaient dans la chambre, le Prince commença de parler de cette sorte le plus bas qu'il put de peur d'être ouï de quelque autre :
  - Ma sœur, je n'ai point voulu répondre à ce que vous m'avez demandé que je ne fusse en la présence de celle qui y a le plus d'intérêt, afin que la réponse que je vous ferai

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soit d'autant plus aisément crue qu'elle sera exempte de tout soupçon de dissimulation. Vous m'avez fait entendre que le Roi a su que j'aimais Dorinde, et qu'elle n'avait point ma bonne volonté désagréable, et qu'à cette occasion il voulait que vous fissiez défense à cette belle fille non seulement de me plus aimer, mais ni même de souffrir que je parle jamais à elle. Et il me semble qu'il fonde la connaissance qu'il a de l'amour que je lui porte sur quelques vers que j'ai écrits, et que Darinée a perdus. Il me semble que c'est tout ce que le Roi vous a mandé, et à quoi vous avez ajouté la demande que vous me faites à savoir s'il est vrai que nous nous entre-aimons. À ce qu'il vous plaît de savoir de moi et que je vous puis dire, je ne ferai point d'autre réponse sinon

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que vous regardiez bien Dorinde, et qu'après vous jugiez sans passion s'il est possible de la voir sans l'aimer. Et en cela, ma sœur, je ne pense pas vous avoir offensée, puisque, s'il y a offense, c'est de vous qu'elle est procédée, qui avez ajouté à la beauté de cette fille tant et tant de perfections par la bonne nourriture que vous lui avez donnée que de toutes les fautes que l'on fera en aimant une chose si parfaite, avec raison, et vous et la nature en devez être accusées η. Mais encore dirai je bien davantage : que l'honneur et le respect que je vous dois n'ont jamais été blessés en cette affection, protestant par Hercule η et par tout ce qui punit plus rudement le parjure, que j'élirais plutôt la mort que de rechercher d'elle chose qui puisse contrevenir à son devoir. Or ma sœur, voilà

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donc la première déclaration sur ce que vous m'avez demandé. Maintenant pour vous répondre à ce que le Roi vous a mandé, qui pense par semblables défenses me divertir de cette affection : je vous déclare et je vous supplie, ma sœur, de le lui dire s'il vous en parle ; je vous déclare, dis-je, que tout l'univers ensemble ne me saurait empêcher d'aimer Dorinde. Qu'elle ne parle point à moi, qu'elle me fuit, qu'elle s'éloigne, cela peut bien me donner de la peine et du tourment, mais non pas jamais me divertir de la bonne volonté que je lui porte. Voilà, ma sœur, la vérité de ce que vous m'avez demandé. C'est à Dorinde maintenant à résoudre le Roi de ce qui la touche.
  Le jeune Prince parla de cette sorte, et Clotilde en souriant : - Vraiment,

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mon frère, dit-elle, voici une plaisante invention pour détourner Dorinde de l'amour du Roi ! Mais vous, Dorinde, dit-elle se tournant vers moi, que répondez-vous sur ce que le Prince vient de dire ? - Madame, lui répondis-je en rougissant, que puis-je dire sinon que je ne mérite pas ce que le Prince dit, mais que je voudrais bien le mériter. - Comment, reprit Clotilde, vous aimez Sigismond et voulez bien être aimée de lui ? Et quelle prétention pouvez-vous avoir en cette amitié ? Le jeune Prince alors prenant la parole, car il vit bien que la honte me défendait de parler : - Ma sœur, lui dit-il, il est malaisé que vous puissiez avoir une plus ample déclaration de cette belle fille, mais je la ferai pour tous deux, et je m'assure qu'elle m'avouera. Et lors me prenant la

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main : - Voyez-vous, lui dit-il, ma sœur, cette bague η que Dorinde porte, je la lui ai donnée pour gage que si je pouvais l'épouser à cette heure même je le ferais, mais qu'étant sous l'autorité d'un père et ne pouvant disposer de moi sans offenser les lois de Dieu et des hommes, j'attendrai que sa η volonté y consente, ou que le temps me dispense de ce devoir, avec serment que je lui ai fait et que je lui refais encore en votre présence de ne me marier jamais à quelqu'autre qu'elle ne soit pour mon malheur mariée ailleurs. Et elle m'a promis de garder cette bague η à la condition de me la renvoyer si notre malheur est si fort qu'il la puisse contraindre à d'autres noces.
  La Princesse oyant ce discours demeura si étonnée et si confuse

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qu'elle ne faisait que regarder tantôt l'un et tantôt l'autre, sans pouvoir dire une seule parole. Enfin, étant demeurée quelque temps de cette sorte, revenant à nous et se tournant au Prince : - Vraiment, mon frère, lui dit-elle, si l'amitié que je vous porte n'était encore plus grande que l'injure que vous m'avez faite, j'aurais une très grande occasion de me douloir de vous, qui sans mon su avez lié de telle sorte une fille qui est à mon service. - Ma sœur, reprit incontinent le Prince, si je vous ai offensée je vous en demande pardon, et surtout, je vous supplie, si vous jugez qu'il y ait de la faute, de la rejeter toute sur moi sans que cette belle fille y en η ait point de part ; et si vous voulez l'effacer, il faut ou mon sang ou ma vie : me voici prêt à tout ce que vous ordonnerez. Seulement je

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vous supplie et vous conjure, par cette amitié que vous dites me faire l'honneur de me porter, de n'en savoir point de mauvais gré à Dorinde qui n'en peut mais. Bien vous assurerai-je, ma sœur, que si en ceci je vous ai offensée, ç'a seulement été en la forme, car en effet, nous avions résolu de vous déclarer librement toute chose, et nous remettre entièrement entre vos mains. Mais, ma sœur, continua-t-il, serais-je bien assez malheureux pour vous avoir déplu ? Ce serait bien en cela que je me dirais infortuné, puisque je jure Tautatès η n'avoir jamais eu autre dessein que de vous rendre tout honneur et tout respect. - Mais, mon frère, reprit la Princesse, si votre intention était telle, pourquoi ne m'en avez-vous avertie dès le commencement ? - Dès le commencement,

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reprit le Prince, je ne le pouvais, parce que je ne savais pas alors si je l'aimerais, et si elle aurait agréable l'affection que je lui porte. - Et depuis, ajouta Clotilde, que vous en avez été assuré, que ne me l'avez-vous dit ? Et elle-même qui me parlait si librement de la recherche du Roi, pourquoi n'en a-t-elle autant fait de la vôtre ? - Ma sœur, répliqua le Prince, quand vous aurez de l'amour η pour quelqu'un, vous répondrez vous-même à la demande que vous vous faites ! Sachez que quand on vient à aimer, ce n'est pas une œuvre qui se commence avec dessein. Figurez-vous que c'est comme celui qui marche sur un penchant de glace ; pensez-vous qu'on se laisse choir à dessein ? nullement, c'est une surprise que la polissure de la glace fait à nos pieds. De sorte que l'on est

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plutôt tombé que l'on n'a pas pensé d'être ébranlé. C'est de même de l'amour : quand on voit une beauté, c'est insensiblement et par surprise que cette beauté nous fait glisser en son amour, et nous sommes plutôt amants que nous n'avons pensé de vouloir aimer η ! Nous vous jurons, ma sœur, et je puis répondre pour cette belle fille aussi bien que pour moi, qu'il n'y a pas deux jours que nous ne pensions point en venir si avant, mais l'avis qui nous a été donné que le Roi voulait user d'extrême tyrannie pour séparer notre bonne volonté a été cause que nous avons fait la résolution que nous vous avons dite, mais elle n'a pas été plutôt η résolue, que nous n'ayons eu dessein de la vous dire, et de suivre en cela et en toute autre chose votre sage et prudent avis bien

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que nous soyons marris de ne l'avoir pas fait plus tôt pour vous donner témoignage de l'honneur et du respect que nous désirons de vous rendre. Mais, ma sœur, de chose faite on dit que le conseil en est pris η. Que pouvons-nous faire autre chose que de vous demander pardon ?
  La Princesse alors tournant les yeux vers le Prince : - Mon frère, lui dit-elle, je demeure grandement satisfaite de deux choses, l'une, de voir la franchise avec laquelle vous vous êtes assuré sur mon amitié, me déclarant une affaire qui, étant sue du Roi mal à propos, sans doute vous sera dommageable ; et l'autre, que votre affection ait pour but un dessein tant honorable. Et en cela je connais bien qu'il n'y a point de votre faute, car vous ne me devez que ce qu'il vous plaît, mais toute

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l'erreur a été commise par Dorinde qui savait bien que c'était son devoir de m'en avertir. Et au contraire elle me parlait ordinairement de la recherche du Roi et me cachait la vôtre si curieusement que je ne sais quand je l'eusse sue sans la sottise de Darinée ! Toutefois, mon frère, pour l'amour de vous, non seulement je lui pardonne, mais de plus je vous promets à tous deux d'en perdre la mémoire, ou que, si je m'en souviens, ce sera seulement pour vous aider en tout ce que je pourrai, prévoyant assez qu'il se prépare un grand combat contre le Roi et vous, l'autorité et le respect, et la puissance et la patience ; car ne doutez point que le dépit ne fasse des efforts extraordinaires en l'âme de Gondebaud. - Ma sœur, reprit incontinent le Prince, si cette belle fille et moi

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osions nous mettre à vos genoux, nous le ferions sans doute pour vous remercier et du pardon et des assurances que vous nous donnez ! Et quant à ce qui est du Roi, nous avons assez de résolution pour résister à tout ce qu'il pourra faire contre nous. Nous ne sommes point coupables de lèse-Majesté. Si le Roi sort des termes du père envers le fils, je sortirai de ceux du fils envers le père ; et pourvu que nous vous ayons et la raison pour nous, nous sommes plus contents que nous ne saurions vous représenter.
  Le Prince, après quelques autres paroles de remerciement, se voulut retirer parce qu'il était las de la chasse, mais Clotilde le retint : - Encore faut-il, lui dit-elle, que nous avisions à ce que j'ai à dire au Roi sur le message qu'Ardilan m'a fait de sa

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part. - Ma sœur, lui répondit-il, vous lui direz s'il vous plaît, que vous avez commandé à Dorinde ce qu'il vous a mandé, et qu'elle vous a répondu qu'elle n'oserait demeurer muette quand je parlerais à elle, ni moins me défendre les paroles. Et que quant à elle, elle ne viendra jamais me chercher, mais aussi qu'elle n'oserait me fuir ; car ma sœur je meurs d'envie que le Roi m'en parle ! - Préparez-vous-y, dit Clotilde, car je suis bien assurée que si ce n'est lui, ce sera Ardilan qui vous viendra trouver de sa part, et si cela est, je vous supplie, souvenez-vous que Gondebaud est Roi, et de plus, père du Prince Sigismond ! Et à ce mot, après lui avoir donné le bonsoir, il se retira pour se reposer si toutefois ces nouvelles le lui pouvaient permettre η.
  Le matin, Ardilan fut de si bonne

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heure au logis de Sigismond, qu'il le trouva encore au lit ; lui ayant fait dire qu'il était là de la part du Roi, il le fît incontinent entrer. Et parce qu'Ardilan ne désirait pas que personne ouït ce qu'il avait à lui dire, il le supplia de commander qu'on le laissât seul auprès de lui, ce que le Prince fit η incontinent, et lors il reprit la parole de cette sorte :
  - Seigneur, je viens vous trouver de la part du Roi votre père, pour vous communiquer quelques nouvelles qu'il a eues du Roi Alaric, parce qu'y ayant le principal intérêt, il est nécessaire que vous en soyez averti. Ardilan parlait ainsi, parce que Gondebaud ayant un peu pensé à la harangue qu'il voulait faire faire au Prince, jugea qu'il était plus à propos de commencer à lui en parler de cette sorte. À quoi le prince Sigismond,

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qui n'aimait pas beaucoup Ardilan et qui était même un peu piqué contre lui, répondit en souriant : - Je pensais, Ardilan, que la charge dont vous vous mêliez au service du Roi n'était que de messager d'amour ! Mais à ce que je vois, vous êtes devenu homme d'État, puisque le Roi vous communique les nouvelles des Rois étrangers. Ardilan, qui était des plus fins hommes de ce temps, entendit bien ce que le Prince Sigismond voulait dire, mais feignant de n'y prendre pas garde : - Encore, Seigneur, reprit-il, ne vous trompez-vous pas beaucoup, car le message que j'ai à vous faire, est véritablement tout d'amour, puisque le Roi a eu réponse des Ambassadeurs qu'il a envoyés vers ce Roi des Wisigoths pour faire alliance de sa fille avec vous. Et ils lui

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mandent qu'ils en ont eu fort bonne réponse, et qu'ils espèrent que bientôt ils seront ici avec une heureuse conclusion de cette affaire. Or le Roi qui désire comme il doit votre bien et votre grandeur, m'a commandé de vous en venir avertir afin que vous vous tinssiez prêt pour faire ce voyage, auquel il veut que vous vous acheminiez avec un équipage digne du Prince de Bourgogne.
  Le Prince Sigismond qui avait déjà été averti de tout cet artifice dès le matin, lui répondit froidement : - Et où sont les lettres des Ambassadeurs ? - Le Roi, répliqua Ardilan, les a gardées, par ce, comme je crois, qu'il y doit avoir quelque chose qu'il ne veut pas que je sache. - Comment, Ardilan, reprit le Prince, le Roi a-t-il quelque secret qu'il vous veuille

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cacher ? Il n'est pas croyable que cela soit, car il me semble qu'à celui à qui il ne cache pas ses propres pensées il ne doit pas celer quelque autre chose. - À moi, Seigneur, dit Ardilan, le Roi ne cache pas ses pensées, et qui vous fait ces contes ? - Vraiment, ajouta Sigismond, toute la Cour en est pleine, témoin le mariage que vous traitez pour lui si secrètement, témoin la plainte de ce pauvre cheval que vous enclouâtes et qui n'en pouvait mais, et bref, témoin les belles remontrances que vous faites faire à la Princesse Clotilde pour vous aider en vos desseins. Et maintenant vous me voulez faire accroire que le Roi ne se fie pas à vous d'une lettre. Ah ! Ardilan, je ne suis pas de si loin que je ne sache bien le crédit que vous avez auprès de lui ! Et que plût à

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Dieu que son fils y en eût autant ! Ardilan oyant ce discours demeura le plus empêché qu'il fut jamais ; mais comme personne qui avait l'esprit vif et présent, il se remit assez tôt, et pensa qu'il fallait mettre le tout en moquerie et porter le discours ailleurs. - Ah ! Seigneur, lui dit-il, ce que vous dites ce sont des jeux de Bacchanales, vous savez qu'en ce temps-là chacun fait tout ce qu'il peut pour passer son temps, mais maintenant je vous parle à bon escient. Vous savez bien, Seigneur, que ceci importe à votre État : vous n'avez point de voisin que vous puissiez redouter que Thierry, Alaric et le Roi des Francs η. Pour Thierry, vous avez déjà alliance avec lui par le mariage η que vous avez fait, quant au Roi des Francs, il est tellement votre voisin que l'on peut

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craindre avec raison que, comme l'on dit, que la commodité fait le larron η, aussi ce voisinage ne lui donne et la volonté et les moyens d'entreprendre sur vos États. Et vous savez que cette considération fut celle qui convia le Roi d'envoyer ses Ambassadeurs vers le Roi des Wisigoths, la puissance duquel jointe à celle de votre Royaume et des Ostrogoths est telle qu'elle vous couvrira toujours des mauvais desseins que l'ambition des Francs pourrait faire contre vous. Maintenant que ce traité est conduit au point que vous l'eussiez su désirer, il semble qu'au lieu de vous en réjouir, comme de la meilleure nouvelle qui vous pût arriver, au contraire, vous la méprisiez, ou au moins qu'elle ne vous touche point. - Ardilan, répondit le Prince avec une froideur extrême,

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j'avoue que vous êtes très grand personnage, et que mon père aurait tort s'il ne vous faisait son premier Conseiller d'État. Mais quant à moi qui n'en sais pas tant que vous, je ne puis répondre autre chose sinon qu'il me semble très à propos de rechercher pour le Roi, le mariage que vous lui procurez avant que le mien, car il est bien raisonnable qu'il se marie avant que moi, puisqu'il est mon aîné. Et à ce mot, faisant tirer son rideau, il ne voulut plus parler à lui, s'étant tourné de l'autre côté.
  Ardilan qui craignait grandement la colère de Sigismond, après avoir demeuré quelque temps en ce lieu, fut contraint de s'en aller sans lui parler de l'amour qu'il η me portait ni moins aussi de celle du Roi, auquel il raconta de mot à mot tout

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ce que le Prince lui avait dit, et puis ajouta : - Seigneur, vous me permettrez bien de vous dire que je crois n'y avoir personne qui puisse remédier à ce désordre que la Princesse Clotilde : premièrement elle a toute puissance sur Dorinde, et puis je vois que le Prince l'aime et croit fort en elle. - Si elle y peut quelque chose, reprit le Roi, il ne faut point douter qu'elle ne le fasse quand je le lui commanderai car elle n'oserait me déplaire, elle sait bien les obligations qu'elle m'a, et quel bien et quel mal je lui puis faire. Mais je crains fort que cette affétée de Dorinde ne se soit laissée prendre à la jeunesse de Sigismond, et si cela est, assurez-vous qu'il n'y a point de remède sinon de l'éloigner autant de nous que je l'en ai approchée.
  Celui qui était aux écoutes pour

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le jeune Prince ne manqua pas de prêter l'oreille à tout ce qui se disait, et cela fut cause qu'il ouït la résolution du Roi, qui fut que lui-même en parlerait à Clotilde, afin de lui commander de détourner Sigismond de l'amitié qu'il me portait. Aussitôt que le Prince en fut averti, il alla trouver Clotilde, à laquelle il dit les gracieux discours qu'il avait eus avec Ardilan, et puis ajouta : - Or, ma sœur, le Roi vous doit venir trouver pour vous dire que vous ayez à rompre l'amitié qui est entre Dorinde et moi. Vous savez comme cela se peut faire : quant à moi, je proteste que la mort me serait moins malaisée que cette séparation. Et toutefois ce cauteleux d'Ardilan qui n'aime guère ni vous ni moi lui a fait entendre le pouvoir absolu que vous aviez sur Dorinde,

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et le respect et l'affection que je vous porte, de sorte qu'il faut bien prendre garde que le Roi vous ayant priée de cette affaire, si elle ne réussit à son contentement η comme dès ici pouvez être assurée qu'elle ne sera pas, ne croie que vous n'y ayez voulu employer tout votre crédit, et qu'il ne vous en veuille mal. Et le seul remède que j'y vois c'est que vous le préveniez. Je veux dire que, avant que vous ayez de ses nouvelles, vous envoyiez vers lui le supplier qu'il vous donne quelque heure du jour où vous puissiez l'aller voir pour lui communiquer une affaire qu'il est nécessaire qu'il sache. Et lorsque vous le verrez, je suis d'opinion que vous fassiez une grande plainte contre moi de l'amour que je porte à Dorinde, que vous le suppliiez d'y vouloir

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remédier avec le plus de prudence η qu'il lui sera possible ; que quant à vous, vous n'y pouvez rien, puisque, lorsque vous m'en avez parlé je vous ai dit librement qu'il était vrai que j'aimais Dorinde, et qu'il m'était impossible de m'en séparer ; et que le pis que vous y voyez c'est que vous avez opinion que Dorinde m'aime, et que les choses sont si avancées que vous craignez qu'il n'y ait quelques promesses η entre elle et moi.
  Je ne doute point, continua le Prince, que le Roi ne se mette en colère contre moi. Mais, ma sœur, de deux maux il faut élire le moindre η ! si c'était contre vous ce serait bien pis, vous savez comme il a traité le Roi Chilpéric, votre frère, la cruelle mort de Godomar, notre oncle, les massacres qu'il a faits de leurs enfants

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mâles, la violence de laquelle il a usé contre votre sœur, Mucutune, la renfermant par force parmi les Vestales. Bref, ma sœur, cet esprit, tout sanglant de tant de parricides de ceux desquels vous êtes descendue, me fait avec raison redouter sa colère pour vous, mais pour moi que peut-il faire ? Il me chassera de sa présence, comme il l'a déjà voulu faire, et je proteste, Clotilde, que j'ai tellement ses violences en horreur que s'il n'était mon père, et que par conséquent je suis obligé de l'honorer et de le servir, il n'y a personne au monde que j'eusse plus à contrecœur que Gondebaud, ni de qui j'éloignasse plus volontiers la vue, de sorte que la punition qu'il me fera me sera une gratification.
  La Princesse qui aimait grandement Sigismond, tant pour l'amitié

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qu'il lui faisait paraître que pour les bonnes qualités qui étaient en lui, après l'avoir remercié du soin qu'il avait d'elle, elle η tâcha par toutes les raisons qu'elle put de le retirer de l'affection qu'il me portait, lui remontrant à quels inconvénients cela le pouvait porter, le peu que je valais, et par conséquent la faible, pour ne dire honteuse alliance qu'il prétendait, le déplaisir qu'il faisait au Roi, le respect qu'il lui devait, comme étant son père, et bref les peines, les soins, et les travaux d'esprit, que cette affection nous rapporterait à tous deux, avec le peu d'espérance d'en avoir jamais du contentement. Mais à toutes ces considérations, - Ma sœur, lui dit-il, quand vous saurez que vaut ce mot η, vous connaîtrez que toutes ces raisons sont trop faibles pour me divertir

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de la résolution que j'ai faite. - Puisque cela est, reprit Clotilde, et que vous le trouvez bon, je parlerai au Roi comme vous m'avez dit, et je vous en ferai savoir la réponse. Et à l'heure même, elle donna charge à l'un des siens d'aller trouver le Roi ainsi qu'ils avaient résolu. Gondebaud, oyant ce message, lui manda qu'aussi il avait quelque chose à lui communiquer, et que l'après-dîner, il l'irait voir. Le Prince sachant cette réponse et ne voulant s'y trouver, monta à cheval feignant d'aller à la chasse, et demeura dehors presque tout le jour.
  Durant toutes ces choses, il y avait déjà quelques jours que mon père, Arcingentorix, chargé de trop d'âge et d'une fièvre qui l'avait surpris, s'était mis au lit où le mal le pressa de sorte que, n'y ayant plus d'espérance

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de vie, il fit supplier Clotilde qu'il me pût voir avant que de mourir. cela fut cause qu'incontinent elle me commanda d'y aller, et de lui dire de sa part qu'elle lui offrait pour sa santé tout ce qu'elle avait, et même me donna quelques curieux remèdes que je lui portais. Mon pauvre père, lorsqu'il me vit et qu'il ouït ce que la Princesse lui mandait, montra un grand contentement, et me tendant la main : - Je prie Tautatès, me dit-il, ma fille, qu'il te pourvoie de quelqu'un qui te puisse assister en la conduite de ta jeunesse, car tu dois faire état que tu n'as plus de père. C'est pourquoi tu diras à la Princesse que je la supplie par sa bonté de vouloir avoir pitié de Dorinde comme d'une jeune orpheline qui est délaissée de toute sorte de support et d'assistance, sinon

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de Dieu et d'elle. Que je lui prédis que ce bienfait ne sera point perdu η, et que le Ciel η le lui rendra au double ainsi que bientôt elle éprouvera ! Depuis ce temps, mon père alla toujours diminuant η, si bien que quelque remède qu'on lui pût donner il mourut ce jour-là même sur le soir.
  Je ne vous redirai point le déplaisir que sa mort me donna, car cela est hors de propos, et que ce serait un discours qui ne ferait que vous ennuyer. Sachez donc que le Roi ne manqua point d'aller incontinent après dîner chez la Princesse, où après l'avoir retirée à part il voulut commencer à lui faire ses plaintes contre le Prince. Mais elle qui avait été bien instruite le devança, et lui dit qu'elle avait grandement désiré de parler à lui pour

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une affaire qui la pressait infiniment, et à laquelle elle le suppliait très humblement de vouloir donner quelque ordre. Et là-dessus elle lui raconta que, m'ayant tancée des vers que le Prince m'avait écrits et que j'avais reçus sans qu'elle le sût, elle avait reconnu, et même après s'être plainte au Prince Sigismond d'avoir traité de cette sorte avec une de ses filles, qu'il y avait bien encore quelque chose de pire puisque, véritablement, nous ne lui avions pu cacher une très grande amour entre nous, mais qu'encore tout cela n'était rien au prix de la folie du Prince, qui, à ce qu'elle jugeait l'avait porté jusques à me faire quelque promesse η. - Ô Dieu ! s'écria Gondebaud, Sigismond a fait quelque promesse η à Dorinde ? Et serait-il possible qu'il eût perdu jusques là le jugement ?

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- Seigneur, dit Clotilde, je ne voudrais pas le vous η assurer entièrement, mais les apparences me le font croire, et je m'assure que quand vous le saurez vous en ferez le même jugement. Lorsque vous me commandâtes de défendre à Dorinde de parler plus au Prince, elle me répondit que, s'il venait vers elle, elle ne le pouvait pas chasser ; et quand je lui demandai pourquoi elle avait reçu ces vers sans que je le susse, elle me répondit que la bonne volonté que le Prince lui faisait l'honneur de lui porter était à telle intention η qu'elle ne pouvait offenser personne. Et quand je la voulus presser de me dire quelle était cette intention, - Madame, me dit-elle, le Prince vous la saura mieux dire que moi, s'il vous plaît de la lui demander. Et depuis je ne sus tirer une seule parole d'elle, quoi que je

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lui pusse dire. Ces discours me troublèrent grandement. Et ce matin qu'il a pris la peine de venir ici, je lui en ai parlé le plus discrètement qu'il m'a été possible, mais lors que je l'ai pressé pour en découvrir la vérité, et que je me suis grandement plainte des discours de Dorinde, il m'a répondu froidement : - Ma sœur, ne m'aimez-vous pas comme si j'étais votre frère ? Et lui ayant dit que oui, - Or, ma sœur, a-t-il répliqué, si cela est, aimez donc Dorinde comme si elle était votre belle-sœur. Jugez, Seigneur, que veulent dire ces paroles ! Quant à moi, je suis demeurée muette en les oyant, et parce qu'incontinent après il s'en est allé, j'ai pensé devoir vous en avertir pour y mettre tel ordre que votre prudence η avisera.
  Ces nouvelles touchèrent si bien

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le Roi qu'encore qu'il fût homme qui se commandât assez quand il voulait, et qui faisait profession de ne se laisser connaître qu'à ceux qu'il η lui plaisait, si ne se put-il empêcher de donner de très grandes connaissances de son déplaisir, car après être demeuré muet quelque temps, il reprit la parole et dit avec une voix lente et assez basse : - Et quoi, Sigismond a donc le cœur si bas qu'il veut épouser cette fille de qui η le plus grand honneur serait de servir celle qu'il devrait épouser ? Donc il a bien eu l'outrecuidance de disposer, sans moi, de ses noces, et encore si mal à propos ! Cette faute est telle que si je n'en faisais le ressentiment que je dois on pourrait avec raison m'en dire coupable avec lui. Et cela sera cause que j'en ferai de telles démonstrations que si l'on sait que le

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fils du Roi Gondebaud a fait cette faute, on ne pourra jamais juger que Gondebaud pour le moins y ait en rien consenti ! Et puis se tournant vers Clotilde : - Vous m'avez obligé, lui dit-il, de m'en avoir averti aussitôt que vous l'avez su, et je vous témoignerai le gré que je vous en sais par tous les effets de bonne volonté que vous sauriez désirer de moi. J'avais désiré de parler à vous ayant été averti de la folie de Sigismond, non pas toutefois que je la crusse être parvenue à telle extrémité. Mais je vois par le discours que vous m'en faites que vous avez prévenu la prière que je voulais vous faire, vous étant déjà efforcée de détourner cet inconsidéré de ce ruineux dessein. Si vous continuez à m'obliger de cette sorte, je vous tiendrai au lieu de Sigismond, et lui me sera plus indifférent

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que le moindre homme de mes États. - Seigneur, répondit Clotilde en accompagnant le Roi qui se retirait, je ne saurais jamais vous rendre les services auxquels votre bonté m'a obligée, mais je vous supplierai très humblement de ne vouloir priver le Prince, mon frère, de l'honneur de vos bonnes grâces pour des petites jeunesses desquelles il se retirera sans doute lorsqu'il connaîtra que vous ne les aurez point agréables, et vous souvenez, Seigneur, qu'il est votre fils, et que c'est aux pères que Dieu donne la prudence η pour redresser leurs enfants quand ils se détournent du droit sentier. - Clotilde, reprit Gondebaud prenant congé d'elle, vous êtes trop sage en un âge si tendre. Et plût au Ciel que Sigismond ou prît exemple à votre obéissance, ou fût déjà dans le tombeau

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de mes pères !
  Incontinent que le Roi fut dans son logis, il se renferme dans sa chambre avec Ardilan et lui raconte tout ce que Clotilde lui avait dit, où après cent et cent effroyables menaces tantôt contre le Prince et tantôt contre moi, enfin il leur fut impossible de prendre une entière résolution pour ce coup. D'autant que l'esprit du Roi étant blessé de deux si violentes passions comme étaient l'amour et le dépit, il ne lui était pas possible de se pouvoir bien résoudre. Cependant la nuit survint, et le Roi, ne pouvant manger, se mit au lit pour y passer son déplaisir, éloigné de toute compagnie.
  D'autre côté, le Prince étant revenu de la chasse, ne manqua pas d'aller incontinent vers la Princesse pour

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savoir ce qui s'était passé entre Gondebaud et elle. Et ayant appris tout ce qu'elle en savait sans s'émouvoir de tout ce que le Roi avait dit et fait : - Je loue Dieu, dit-il, ma sœur, que son fiel se soit épandu sur moi, et vous en soyez exempte. J'attendrai avec beaucoup de repos d'esprit la résolution qu'il voudra prendre, me semblant, quoi qu'il sache dire de ma faute, que quand tout le monde désapprouverait ce que j'ai fait, lui seul me devrait défendre, puisque ce n'est qu'à son imitation ! Et à ce mot η, lui ayant demandé où j'étais, et ayant été averti de la mort de mon père, - Si j'osais, dit-il, je lui irais aider à plaindre sa perte, mais puisque cela ne me peut être permis, vous voulez bien pour le moins, ma sœur, que je l'envoie visiter ? - Vous m'obligerez fort, répondit

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la Princesse, d'en user ainsi et de vivre avec la même discrétion que vous avez jusques ici vécu. Et lors le Prince lui ayant donné le bonsoir se retira en son logis d'où il m'écrivit incontinent cette lettre :


LETTRE

Du Prince Sigismond à Dorinde.

24_i_854JE sais bien qu'en la perte d'une personne si proche, la plainte est si naturelle que celui serait bien dénaturé qui la voudrait refuser à la belle Dorinde. Mais je ne doute pas aussi que, si elle doit être permise, ce ne soit à condition d'être mesurée ; et qu'il n'est loisible de se plaindre démesurément qu'en la perte de celui que l'on aime de même,

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non pas en père, mais en parfait amant. Attendez donc, ma belle fille, à pleurer de cette sorte que vous en ayez perdu ; ce qui n'adviendra jamais que par la mort de Sigismond, qui est le seul qui vous sait aimer infiniment, et qui, pour cette extrême affection, mérite que vous l'aimiez à même mesure.

  Je reçus cette lettre par un jeune homme du Prince. Et je vous assure mes compagnes que j'éprouvais bien être vrai ce que l'on dit que les remèdes font beaucoup plus d'effet pour la guérison, lorsque le malade a bonne opinion du médecin. Car la croyance que Sigismond était le seul qui m'aimât, ou pour mieux dire, le seul homme qui n'était point trompeur, ce peu de mots que je lus dans sa lettre me rapporta plus de soulagement que toutes les consolations

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que plusieurs autres s'étaient efforcés de me donner, outre qu'il me semblait que si je ne faisais ce qu'il me mandait j'offenserais notre amitié.
  Le Roi cependant qui avait songé toute la nuit à cette affaire qui le pressait si fort, dès la pointe du jour, appela Ardilan, qui expressément avait couché cette nuit dans sa chambre. Et après s'être plaint et du Prince et de moi, mais de moi beaucoup plus encore que du Prince, et qu'il eut juré et protesté que je m'étais rendue tant indigne de l'honneur qu'il m'avait voulu faire qu'à cette heure il me haïssait au double de ce qu'il m'avait aimée, il lui demanda quelle était son opinion, et par quelle voie il pourrait se venger de moi et remettre le Prince à son devoir. Il lui répondit : - Si je croyais, Seigneur, que véritablement

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vous fussiez bien délivré de l'affection de cette fille, je penserais vous donner un avis tel que vous pourriez, en un coup, faire les deux effets que vous désirez. - Comment, reprit Gondebaud, si tu croyais que je fusse délivré de cette fille ? il faut que tu saches que non seulement je ne l'aime plus, mais que je la hais plus que je ne saurais dire ; et c'est le bon qu'autant qu'autrefois je l'ai trouvée belle et agréable, autant me semble η-t-elle maintenant et laide et fâcheuse. De sorte que je suis tout étonné quand je me la présente telle que les yeux de mon esprit la voient à cette heure : comment il est possible que j'aie trouvé quelque chose en un tel visage digne de mon amitié ! Si bien que je te jure, Ardilan, que j'ai honte de l'avoir aimée. - Seigneur, ajouta alors Ardilan, je loue Dieu que la vérité enfin ait été plus

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forte que votre passion. Et je dirai bien maintenant que je me suis étonné diverses fois comment vous vous arrêtiez à une fille qui n'était ni belle ni avisée. Car quelque afféterie qu'elle puisse avoir, si ne mérite-t-elle pas d'être nommée belle. C'était sans plus votre malheur qui vous avait clos les yeux ; il faut à cette heure remercier le saint Démon η qui vous les a décillés. Or, Seigneur, puisqu'il est ainsi, oyez un moyen avec lequel vous pouvez faire toutes vos vengeances, et retirer le Prince du gouffre d'où vous êtes sorti. Il faut contraindre Dorinde de se marier : car, si elle aime le Prince, vous ne sauriez la punir plus rigoureusement, et en même temps, le Prince aussi, qui aura le déplaisir de voir une personne qu'il aime si ardemment en la possession d'une autre

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qui lui ôte toute espérance de la pouvoir jamais avoir en la sienne. - Mais, répondit Gondebaud, cette affétée ne voudra jamais consentir à ce mariage que tu dis. - Seigneur, répliqua ce méchant, les Rois sont les tuteurs η de tous leurs sujets. Et comme nous croyons que les Dieux savent mieux ce qui est nécessaire aux hommes que les hommes mêmes, de même aussi les Rois, qui sont des Dieux η en terre, sont estimés savoir mieux le bien et l'avantage de leurs sujets qu'eux-mêmes. C'est pourquoi, lorsque vous direz qu'il faut que Dorinde se marie, qui est ce qui dira que vous ne lui procurez pas ce qui lui est nécessaire, puisqu'il semble que les filles ne sont au monde que pour cela η ? Et si elle ne le veut, qui vous blâmera, Seigneur, de la marier par force, puisque

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le sage médecin fait bien prendre à son malade des breuvages qu'il refuse et qu'il rejette. Et d'autant plus en serez-vous loué de chacun que, son père étant mort, vous pouvez couvrir votre dessein sous le manteau de la pitié, ne voulant, pour les services que vous avez reçus d'Arcingentorix, que cette fille orpheline demeure sans être logée, outre qu'il y a bien de quoi de lui faire faire sans user de l'autorité Royale. Il y a une loi η, Seigneur, qui des Wisigoths est venue jusques à nous, par laquelle il est ordonné que le père, ayant promis sa fille à quelqu'un, s'il vient à mourir sans l'avoir mariée, sa promesse η après sa mort soit effectuée. - Mais Clotilde, répondit le Roi, m'a dit qu'elle croit y avoir quelque promesse η entre eux déjà faite. - Il n'importe, répliqua η-t-il, car

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sachez, Seigneur, qu'il y a encore une autre loi η qui dit que si la fille dispose d'elle-même autrement que le père avait fait, et elle et celui qui l'aura épousée soient remis entre les mains de celui à qui le père l'avait promise, pour être vendus et traités tout ainsi qu'il lui plaira puisque ces lois sont observées dans vos États. Et quelle difficulté y peut-il avoir de marier Dorinde ou à Périandre ou à Mérindor, puisqu'Arcingentorix la leur a promise ainsi que chacun sait ? Je serais donc d'avis qu'au commencement vous fissiez savoir à cette fille que vous la voulez loger à son contentement ; et que ce soin procède de l'amitié que vous lui avez portée et à ceux dont elle est issue ; et que vous lui donnez le choix de l'un de ces chevaliers que vous lui promettez de lui faire

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avoir pour mari. Vous le pouvez faire dire aussi à ses parents, afin qu'ils vous soient obligés de cette bonne volonté. Car ce n'est pas une petite prudence η à un Roi d'obliger plusieurs personnes avec un seul bienfait ! Je m'assure que si elle en fait difficulté, ses parents le lui persuaderont, et que si elle s'opiniâtre au contraire, ils seront les premiers qui la blâmeront et qui vous loueront lorsque vous y userez de force et de violence. Et Dieu sait ce qu'elle deviendra quand elle ne sera plus supportée de personne ! Car pour la Princesse Clotilde, je m'assure qu'ayant reconnu son humeur, elle sera bien aise d'en être déchargée. Outre qu'elle est bien assez avisée pour ne jamais se raidir contre chose qu'elle pensera vous déplaire. Le Roi trouva ce conseil

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d'autant meilleur que lui-même avait déjà eu une semblable opinion. Ce fut donc sur cet avis qu'il s'arrêta, et en même temps, commanda à Ardilan de l'aller dire de sa part à la Princesse, qui ne put lui répondre autre chose sinon qu'elle essaierait de m'y porter par toutes les voies qui lui seraient possibles. Et à l'heure même, ayant fait savoir au Prince qu'elle avait quelque chose à lui dire et qu'il fut venu vers elle, elle le fit entendre afin qu'il vit ce qu'il désirait qu'elle fît, d'autant qu'encore qu'il y eût beaucoup de danger pour elle, si aimait-elle mieux en avoir du mal que de faire chose qu'il n'eût pas agréable. Sigismond fut bien étonné de ce dessein, et plus encore que celui qui avait accoutumé de l'avertir ne l'eût pas fait η à ce coup. Mais c'était

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d'autant que la résolution avait été prise avant que la porte de la chambre fût ouverte, si bien qu'il ne l'avait pu ouïr. Mais il apprit bien, au retour d'Ardilan, tout ce qu'il avait fait envers la Princesse, et de plus, les serments que, sur cette réponse, le Roi avait faits de faire marier par force ou de bonne volonté Dorinde. Et que si, pas un des Chevaliers qu'il lui proposait n'y voulait plus entendre, il en trouverait bien quelqu'autre, quand même ce devrait être Ardilan.
  Le Prince ayant su ces nouvelles, et voyant que le Roi recourait aux extrêmes remèdes, il η crut qu'il n'y avait aussi que les extrêmes résolutions η qui le pussent garantir de ses violences. Il proposa donc à Clotilde de sortir et lui et moi hors des États de Gondebaud,

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et d'effectuer le mariage qu'il m'avait promis. Mais elle rejetant infiniment cet avis, elle η trouva qu'il valait mieux que je m'en allasse seule pour éviter l'outrage que l'on me voulait faire, et qu'il demeurât près du Roi sans faire semblant de s'en émouvoir. Qu'après avec le temps on essaierait de remédier à ce désordre et de ramener le Roi à la raison. Mais quand la résolution de mon éloignement fut prise, ils demeurèrent longtemps à penser où je pourrais aller. Car delà les Alpes, il ne se pouvait, d'autant qu'ils η étaient alliés avec les Ostrogoths. Vers les Francs, il y avait encore moins d'apparence, d'autant qu'ils ne faisaient que de chasser leur Roi η, et étaient encore tellement en trouble entre eux pour la nouvelle élection qu'ils ont faite que tout y est en désordre,

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outre, que la Reine Méthine, où j'eusse bien pu me retirer, était tant nécessiteuse d'aide et d'assistance η qu'il ne fallait pas penser que elle osât me retirer contre la volonté d'un si puissant Roi, son voisin. Pour les Wisigoths, le voyage en était si long, car il fallait aller en Espagne, outre que, y traitant le mariage de Sigismond comme j'ai dit, j'y eusse été sans doute mal assurée. Enfin ils conclurent qu'il m'en fallait venir en Forez vers Amasis, avec laquelle Clotilde avait beaucoup de correspondance, et parce qu'ils ne savaient si l'autorité de Gondebaud ne lui ôterait point la volonté de me garder auprès d'elle, ils furent d'avis que je me déguisasse des habits η où vous me voyez, afin que si la protection d'Amasis me manquait, celle au moins des solitaires demeures des

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bergers de Lignon me pût conserver inconnue.
  Cette résolution prise, la Princesse m'envoya quérir. Et quoique la perte η que j'avais faite me pût bien dispenser de demeurer un peu plus longtemps sans être vue de personne de la cour, si est ce que je jugeai bien, puisque la Princesse me rappelait, qu'il y avait quelque grand sujet. Cela fut cause que, sur la nuit, je me retirai auprès d'elle où je ne fus pas plutôt qu'elle me mena dans son cabinet, où étant toutes seules et me voyant pleurer : - Dorinde, me dit-elle, il n'est plus temps de pleurer ni de plaindre, il faut songer à faire une plus forte et plus généreuse résolution. Mais souvenez-vous, Dorinde, quoi qu'il vous advienne, que jamais le Ciel ne nous envoie plus d'affliction que nous n'avons la

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force d'en supporter η. Et par ainsi, ne vous perdez point de courage, et vous verrez que vous ne serez délaissée ni de Dieu ni des personnes d'honneur. Le Roi, si toutefois il a encore ce nom pour vous, vous donne le choix de Mérindor et de Périandre, mais il veut qu'épousiez η l'un des deux. Et si vous ne le faites de bonne volonté, ou si ceux que je vous ai nommés, pour être Chevaliers trop bien nés, ne veulent vous épouser contre votre gré, il est résolu de vous donner Ardilan pour votre mari. Voyez, ma fille, à quoi vous vous résolvez. - Comment, lui répondis-je, Madame, devenue plus pâle que la mort, il faut que j'épouse l'un de ces Chevaliers ou ce méchant Ardilan ? Et quelle loi serait celle-là ? - Celle, me répliqua-t-elle, que le

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plus fort impose au plus faible η ! Il veut que Sigismond épouse une Princesse de laquelle il prétend un grand avantage, et il sait bien qu'il ne s'y disposera jamais que vous ne soyez mariée ailleurs, C'est pourquoi il veut vous sacrifier à des injustes noces pour voir celles de son fils, desquelles il attend beaucoup de contentement η. Et il m'a donné charge de le vous dire pour savoir à quoi vous vous résolvez. - À la mort, Madame, lui dis-je incontinent, voire à la plus cruelle que jamais Tyran comme lui ait pu inventer.
  À ce mot, le Prince Sigismond qui frappa à la porte du cabinet nous interrompit, car Clotilde, ne sachant qui c'était, voulut elle-même aller ouvrir, et voyant le Prince : - Venez, dit-elle assez bas, venez, mon frère,

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et vous verrez une fille bien désolée. Et ayant repoussé la porte, le conduisit où j'étais toute couverte de larmes. - Ma fille, me dit le Prince, consolez-vous que celui pour qui vous souffrez ces déplaisirs vous aide à plaindre votre ennui. Et qu'autant de larmes que vous versez, il jette de gouttes de sang qui lui sortent du cœur ! Mais je jure que ni la puissance d'un Roi, ni l'obéissance qu'on peut devoir à un père ne me feront jamais manquer à ce que je vous ai promis. Je vois bien que la résolution de Gondebaud à vous vouloir contraindre à de si injustes noces ne procède que de la croyance qu'il a que je ne me marierai jamais que vous ne le soyez. Mais il se trompe bien s'il espère pouvoir venir à bout de ce qu'il a entrepris, puisque je perdrai plutôt la vie que d'y consentir.

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Et que celui se prépare à la mort qui sera si hardi que de vous épouser contre votre volonté, protestant que, sans en excepter personne, il ne survivra point d'une heure la connaissance que j'en aurai eue. Il voulait encore parler lorsque Clotilde l'interrompit en lui disant : - Lorsque les affaires seront aux termes qu'il faille prendre ces extrêmes et dernières résolutions, peut-être n'en serez vous blâmé de personne si vous les faites. Mais maintenant que l'on n'y est pas encore parvenu, Dieu merci, il vaut mieux avec prudence η y pourvoir en sorte que ce malheur n'arrive point. Et c'était de quoi je parlais à cette pauvre fille. Mais d'autant qu'avant que de lui donner quelque bon conseil, il fallait savoir quelle était sa volonté je lui demandais à quoi elle se résolvait.

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- À la mort, répliquai-je encore un coup, et d'aussi bon cœur que jamais personne s'est résolue à la vie ! - La mort, reprit le Prince, est le dernier remède. Mais avant que vous soyez contrainte de recourre à celui-là, je proteste que la moitié des Bourguignons mourra pour défendre une cause si juste. - Ah ! Seigneur, lui répondis-je, je m'estimerais trop infortunée si j'étais cause d'une guerre entre le père et le fils ; et il vaudrait bien mieux que Dorinde fût morte dans le berceau. - Non, non, reprit alors Clotilde, il ne faut jamais recourre à la mort que quand il n'y a plus de remède. Mais il ne faut pas aussi se soumettre aux injustes violences d'un Tyran qu'on peut bien éviter. La prudence η nous a été donnée du Ciel pour nous conserver contre semblables desseins. Usons

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donc de cette prudence η comme nous devons et je m'assure que le Ciel bénira nos intentions.
  À ce mot, elle me proposa ce qu'ils avaient déjà résolu Sigismond et elle, et me dit que si je prenais cette volonté, elle pourrait grandement m'y aider, d'autant que la sage Amasis avait des grandes correspondances avec elle. Et que si, de fortune, quelque considération empêchait cette Princesse de me recevoir, je pourrais me tenir cachée avec les bergères de Forez sur les rives de Lignon près d'Astrée et de Diane, où je ne vivrais que fort heureusement, puisque c'étaient les plus belles, les plus vertueuses, et les plus accomplies filles de l'Europe. Et parce que je répondis que, pour fuir l'injuste violence que l'on me voulait faire, je n'irais pas seulement en

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Forez, mais dans le plus profond des Enfers ; et que la seule chose que je craignais c'était de n'en pouvoir trouver le chemin, ou que je ne fusse prise par quelqu'un. - À cela, répondit le Prince, j'y pourvoirai car je vous accompagnerai si bien que vous ne rencontrerez personne qui soit assez forte pour vous faire du mal. Et lors se tournant vers la Princesse : - Ma sœur, lui dit-il, je vous supplie qu'elle puisse s'en retourner en sa maison pour donner ordre à son départ sans qu'on s'en prenne garde. Car, si vous le trouvez bon, je suis d'opinion qu'elle parte le plus tôt qu'elle pourra, me semblant que je ne serai jamais en repos qu'elle ne soit hors de ce lieu où l'injustice a tant de puissance. La Princesse, qui avait pitié de mon infortune et qui désirait mon bien

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autant qu'aucun de nous deux, le permit aisément. Et en partant, elle me dit : - Souvenez-vous Dorinde d'emporter avec vous ce que vous avez de plus précieux, et qui peut être facilement caché, parce que la nécessité η est un monstre qui n'a point de loi η, point de honte, ni point de raison η. Et une fille, sur toute chose, doit craindre la rencontre d'une si fière et dangereuse bête. Cet avis fut cause qu'aussitôt que je fus en mon logis je cherchais dans mes cabinets ce qu'il y avait de meilleur et de plus portatif, dont je fis une petite ceinture avec de la toile que je me ceignis sous ma jupe afin de l'emporter plus commodément. Et lorsque j'étais la plus η occupée en ce que je dis, le Prince, n'ayant avec lui qu'un jeune homme auquel il se fiait grandement, entra

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dans ma chambre, de quoi je fus tellement surprise que je faillis de m'enfuir dans une chambre voisine pour m'y enfermer toute seule. Mais enfin, me souvenant de l'extrême discrétion dont il avait toujours usé, je pensais que cette fuite l'offenserait et qu'il ne fallait faire semblant de craindre une chose de laquelle il ne m'avait jamais donné occasion de prendre le moindre soupçon. Il le reconnut bien toutefois au trouble que je ne pus entièrement lui dissimuler. Et cela fut cause qu'il me dit : - Je vois bien, Dorinde, que ma venue vous met en peine ; mais sortez-en puisqu'elle n'est pour autre sujet que pour vous continuer les assurances que je vous ai données de mon inviolable affection, et pour vous dire que l'amour que je vous porte est telle que je ne veux

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pas que vous vous bannissiez du lieu de votre naissance pour moi, sans moi. Je veux dire que je vous veux accompagner par tous les lieux où vous irez sans que je puisse permettre d'être séparé de vous que par la seule mort. - Vous voulez, Seigneur, lui dis-je, vous en venir avec moi ? et que dira le Roi, ou bien que ne fera-t-il pas ? - Gondebaud, dit-il, que je ne veux plus ni pour mon père ni pour mon Roi, pourra et dire et faire ce qu'il η lui plaira, mais de moi, je n'en dois faire non plus d'état que d'une personne qui n'est plus au monde. Je veux qu'il apprenne par moi que les Rois sont Seigneurs des corps, mais non pas des esprits η, et qu'il n'y a rien qu'un bon courage supporte avec plus d'impatience qu'une injuste contrainte. Et ne faut η point que vous refusiez ma

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compagnie, car je proteste au grand Tautatès que jamais je ne vous rechercherai de chose qui vous puisse importer que nous ne soyons mariés ensemble, de telle sorte que je ne puisse jamais être autre que mari de Dorinde, et Dorinde femme de Sigismond. - Seigneur, lui dis-je, les espérances qu'il vous plaît de me donner me rendent si contente η et si satisfaite que, quand il n'en arriverait jamais rien de plus à mon avantage, je ne changerais pas mon bonheur à celui de quelqu'autre fille qui ait jamais été estimée la plus heureuse. Mais, Seigneur, comment entendez-vous de vous en venir avec moi ? Et que dira-t-on de ma fuite pour être avec vous ? - Et de quoi vous devez-vous soucier, me répondit-il, si jamais nous ne reviendrons où l'on nous connaît que nous ne

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soyons mariés ensemble ? - Mais, Seigneur, repris-je, que dira le Roi quand il vous aura perdu ? - Le Roi, répliqua-t η-il, s'il voulait avoir un fils sans courage, en devait faire un autre qui ne me ressemblât pas, et s'il voulait qu'il en eût, il devait le traiter autrement s'il avait à dessein η de le retenir auprès de lui. - Mais, lui dis-je, la Princesse Clotilde est-elle avertie de votre dessein ? - Nullement, me répondit-il. Et si je ne veux point qu'elle le sache, car je ne doute point que n'ayant pas l'affection que j'ai pour vous, elle n'approuvera jamais le dessein que cette affection me fait faire. Mais s'il advient jamais qu'elle sache aimer η, elle ne m'excusera pas seulement en cette action η, mais de plus, m'en aimera et m'en aimera davantage.
  Mais à quoi me vais-je amusant η

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et pourquoi vous racontè-je tous ces discours, puisqu'enfin il fallut que je consentisse η à tout ce qu'il voulut. Et ainsi il fut résolu que le troisième jour de grand matin, nous nous trouverions au temple de Vénus, parce que c'était par cette porte qu'il fallait sortir. Et que le premier qui y arriverait consulterait l'oracle η pour savoir de quel côté nous devions aller, étant très certains que la déesse, qui est celle qui favorise les Amants, ne serait point avare pour nous de ses bons conseils. Et que, de peur que nous ne fussions reconnus, il fallait être déguisés, Darinée et moi en l'habit η que vous me voyez et que lui-même me fît apporter, et lui, en berger η. Et qu'avec lui il n'y aurait que ce jeune homme en qui il avait tant d'assurance. Et afin de prévoir

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tout ce qui pourrait advenir, nous promîmes de nous attendre au temple η jusques à cinq heures du matin. Mais ce temps-là passé, si l'un de nous n'y venait point, l'autre l'irait attendre à un petit pont hors de la ville, sur le chemin d'Iseron, jusques à quatre heures du soir, parce qu'en ce lieu-là il y avait des taillis dans lesquels on se pourrait tenir caché aussi longtemps que l'on voudrait, et que, pour sortir plus aisément, nos chevaux nous attendraient dans le taillis, auprès du pont.
  Cette résolution ainsi prise et le troisième jour étant venu, je ne manquai point de me lever de si grand matin que le jour ne faisait que de poindre quand je fis consulter l'oracle η de la Déesse Vénus qui me répondit :

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ORACLE

En Forez se trouvera
Ce qui ton mal guérira.

  J'avais oublié de vous dire qu'avant que de partir, j'avais écrit une lettre à la Princesse Clotilde pour la décharger de ma fuite envers ce cruel Tyran. Et je la laissai sur la table de ma chambre, m'assurant que l'on ne faillirait pas de la lui porter lorsque l'on verrait que je serais partie.
  Jusques ici, il est certain que le Prince Sigismond m'avait fait croire qu'il se pouvait trouver quelque homme qui ne fût pas méchant, ni traître, mais à ce coup, il me fît bien paraître que le vice de nature η ne se peut jamais si bien corriger qu'il n'en demeure

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toujours quelque tache. Ô Dieu ! qu'il est difficile de contraindre longuement une âme en une chose qui lui est entièrement contraire ! Mais aussi où était mon esprit, ou plutôt qu'était devenu mon jugement ! Après avoir été tant de fois trompée, ne devais-je pas être assez bien instruite de la perfidie des hommes ? Et si j'ai maintenant occasion de me plaindre que Sigismond m'ait déçue, de qui faut-il que je me plaigne sinon de moi qui, pour quelque belle apparence qui peut-être était en ce jeune Prince, ai démenti tant et tant d'expériences que j'avais eues qu'il n'y eût jamais homme qui ne fût trompeur, ni jamais personnes trompées que celles qui se sont fiées aux hommes η !
  Les cinq heures donc frappèrent η

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sans que Sigismond parût. Et voyez combien ses belles paroles m'avaient su abuser, encore que je visse qu'en effet il ne venait point, je ne pouvais encore me figurer que je fusse déçue ! Ô Dieu ! que peut la bonne opinion que l'on a conçue de quelqu'un ! Encore que je visse qu'il ne venait point, je ne pouvais m'imaginer qu'il ne dût point venir, et j'allais cherchant η des occasions de son retardement telles que, sans Darinée, il est certain que je me fusse arrêtée à la porte de ce temple le reste du jour. Mais elle me dit, et je connus qu'elle avait quelque raison, que peut-être le Prince nous attendait à ce Pont où nous avions résolu de nous trouver, et que, n'ayant osé venir au Temple de peur d'être reconnu, il nous y était allé attendre où peut être il nous blâmait

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déjà de ce de quoi nous l'accusions. Cet avis fut cause que prenant une rue à main droite, nous allâmes à la porte, non pas sans beaucoup de crainte d'être reconnues. Toutefois je jure que la crainte que j'avais pour le Prince était encore au double plus grande, tant l'affection que je croyais en lui m'obligeait à lui vouloir du bien. Quand nous fûmes hors de la ville et des faubourgs - car nous en sortîmes fort aisément étant si bien déguisées qu'il était impossible que nous fussions reconnues -, nous fûmes bien étonnées de nous voir seules parmi ces campagnes η, sans savoir le chemin ni l'endroit où nous devions aller. Et ce qui nous mettait plus en peine, c'était que le long de ce grand chemin nous trouvions tant de passants que nous avions assez à faire

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à ne nous laisser point accoster. Enfin, après beaucoup de peine, nous vîmes en un fond ce pont à ce qu'il nous sembla, car encore que pas une de nous n'y eût été, si est-ce que nous jugeâmes que c'était celui-là pour le taillis et le petit soulas qui étaient η de l'autre côté du ruisseau. Et parce que nous étions encore assez éloignées, tout ce que nous voyions auprès de ce lieu-là, nous nous figurions que c'était le Prince qui nous y attendait ; et cela nous faisait redoubler le pas encore que nous fussions assez proches. Mais quand nous y fûmes et que nous n'y trouvâmes personne, ce fut bien alors que nous fûmes étonnées, et plus encore quand nous vîmes qu'il était déjà plus de Midi, au moins à ce que nous pouvions juger au Soleil, nous jetions la vue le plus loin

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que nous pouvions le long du chemin d'où nous étions venues, et toute chose nous semblait ce que nous attendions, et puis enfin toute chose nous trompait.
  Le Soleil commençait fort à baisser quand, emportée d'impatience, je me résolus de m'en retourner à Lyon et savoir à quoi il tenait que le Prince ne venait point, Mais lorsque je me voulais mettre en chemin, je vis venir par le même sentier que nous avions tenu cinq ou six hommes à cheval qui me contraignirent, de peur d'être vue, de me remettre dans le plus épais du taillis et de m'y tenir cachée jusques à ce qu'ils furent passés. Darinée qui avait toujours été de contraire opinion, et qui ne voulait point que je m'en retournasse : - Et bien ! me dit-elle, Madame, si ces gens

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vous eussent rencontrée, dites-moi, je vous supplie, en quel terme en eussiez-vous été ? - Ma mie, lui dis-je, tu as raison, mais que veux-tu que nous fassions en ce lieu, ne vaut-il pas mieux que nous soyons reconnues que de passer ici la nuit ? - Ô ! me répondit-elle, les jours sont longs, il ne sera nuit que huit heures ne soient passées ! Il ne faut encore désespérer de rien, peut-être le Prince arriverait par quelque autre chemin à l'heure même que vous seriez hors d'ici ! Mais si l'impatience vous presse si fort, je vous dirai ce que je ferai : je vais prendre de la fange et je me barbouillerai tout le visage, et puis je m'en irai le long de ce chemin, le plus avant que je pourrai, et aussitôt que je le verrai, je m'en reviendrai courant η vous en avertir. Par ce moyen, je ne serai point connue,

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et vous pourrez vous tenir cachée ici sans vous lasser, afin que, quand le Prince sera venu, vous puissiez supporter le travail du chemin, et aller où il lui plaira cette nuit.
  Le désir que j'avais de voir bientôt Sigismond me ferma les yeux de sorte qu'encore qu'il me fâchât fort de demeurer seule, toutefois j'y consentis, me semblant qu'elle le ferait hâter et qu'il serait vers moi tant plus tôt. Et puis l'assurance que personne ne me pouvait voir en ce lieu me donna assez de courage pour y demeurer seule. Darinée donc, brouillant de la fange dans ses mains, s'en farda si bien le visage qu'il me fût impossible de m'empêcher d'en rire. - Or va, Darinée, lui dis-je et reviens tôt ! Si tu joues aussi bien le personnage de la barbouillée η que tu en as le visage, il n'y a point de nos

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momes qui ne te doive céder ! - Si Ardilan, me dit-elle, me voyait telle que je suis, je m'assure que si autrefois il n'eut pu mourir d'amour, il en mourait maintenant de rire ! Et à ce mot, elle me vint embrasser, et s'en alla par où nous étions venues.
  Hélas ! si j'eusse prévu les déplaisirs que ce départ me devait rapporter, j'eusse plutôt consenti à ma mort qu'à son éloignement. Mais, le Ciel que je puis dire cruel envers moi, ne se contentant pas de m'avoir fait bannir volontairement du lieu de ma naissance pour un perfide, m'a encore voulu faire ressentir les déplaisirs ou plutôt les désespoirs η d'une épouvantable solitude. Et comme j'avais tout abandonné pour ce seul homme, je fus aussi délaissée à son occasion de tout secours humain et de toute consolation. Tant

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que je la pus voir, je l'accompagnais de l'œil, mais quand elle fut tant éloignée que je ne pouvais plus la voir, ce fut alors que je commençai à reconnaître la faute que j'avais faite ! Au commencement, je me mis dans le plus profond du bois pour me tenir cachée, mais l'impatience m'en fit bien tôt sortir craignant quelquefois que Sigismond vînt, et que, ne me trouvant point, il ne passa outre et ne s'en retournât. D'autres fois, j'avais peur que quelque loup η ne me fît du mal ; d'autres fois, je faisais dessein de m'en aller après Darinée, mais deux ou trois fois, étant en chemin, j'oyais ou je voyais quelque passant qui me faisait reculer plus vite que je n'étais pas sortie de ce buisson. Tous ces commencements n'étaient rien au prix de la frayeur qui me saisit lorsque le Soleil se coucha, car me

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voir toute seule en ce lieu champêtre, sans aide ni support de personne ! Jugez, mes compagnes, en quel état je pouvais être, et plus encore quand la nuit me ravit entièrement la clarté du jour. Ô Dieu ! quels effrois η l'horreur du lieu et l'obscurité des ténèbres ne me donnèrent-ils point ! Le moindre vent qui faisait branler une feuille me faisait fuir en sursaut d'un autre côté ! Et quelquefois que quelques ronces prises à ma jupe m'arrêtaient, je me figurais que c'étaient des Loups η ou quelques autres bêtes farouches η qui me voulaient dévorer. Quand j'oyais du bruit, ou par le cri de quelque chat huant ou de quelque Orfraie, j'étais transie de frayeur. Jamais je n'avais ouï faire conte des larves et fantômes qui se rencontrent la

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nuit, qui ne me revînt en la mémoire et qu'il ne me semblât déjà de voir de moment à autre ! Et d'autant, comme je crois, que c'était un grand chemin j'ouïs diverses fois des gens de cheval qui y passaient, et Dieu sait avec quel soin je me tenais cachée dans le profond du bois. Vous pourrais-je redire les pleurs que je jetais et les plaintes que je fis en détestant la perfidie de Sigismond, et le peu d'affection de Darinée que je crus alors s'en être allée exprès pour m'abandonner en cette extrême nécessité, pour ne vouloir se mettre au hasard du voyage que j'avais entrepris. Ô ! qu'il est bien vrai, disais-je en moi-même, que chacun craint d'être avec une personne malheureuse ! Il n'est pas jusques à Darinée que j'ai nourrie avec tant de démonstration

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de bonne volonté qui ne redoute ma compagnie. Ô misère des humains, qui ne peuvent connaître leurs amis qu'aux adversités η, et qui à même heure qu'ils les reconnaissent, sont assurés de les perdre η ! Mais figurez-vous qu'il faudrait une nuit aussi longue que me fut celle-là, et un esprit aussi affligé qu'était le mien, pour redire et mes justes plaintes, et vous représenter mes extrêmes frayeurs ! Tant y a que le jour parut avant que la peur me permît de clore l'œil pour dormir. Lorsque le Soleil parut, je me trouvais si lasse du travail que j'avais eu des frayeurs qui m'avaient tourmentée, du chemin que j'avais fait, et bref de n'avoir point mangé de tout le jour passé, qu'étant un peu rassurée par la venue du jour, je m'endormis si longuement qu'avant que

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je m'éveillasse il était déjà bien tard. Alors, voyant que le Soleil commençait de baisser, le souvenir que j'eus des horreurs et des frayeurs de la nuit passée, outre que la faim me pressait, je me résolus η de prendre ainsi seule que j'étais quelque sentier, et le suivre jusques à ce qu'il m'eût conduite en quelque hameau où peut-être je pourrais trouver quelque η personne qui, par pitié, me donnerait l'adresse du chemin que j'avais à tenir.
  Ce fut bien alors que mes pleurs se renouvelèrent, et mes doléances. Je m'allais représenter les espérances que peu de jours auparavant j'avais eues d'être Reine des Bourguignons, et puis Princesse, et maintenant je me voyais la plus misérable et la plus désolée fille de tout ce Royaume ! Et sur cette considération,

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vous pouvez penser que la Tyrannie de Gondebaud n'y fut pas oubliée. Cette pensée me rendit en mémoire les promesses du perfide Sigismond, qui, à ce qu'il me semblait, n'avait jamais fait semblant de m'aimer que pour être traître et méchant. Mais, disais-je en moi-même, n'étais-je pas bien sotte et n'avais-je pas perdu le jugement quand je crus qu'il pouvait être autre que trompeur η, s'il est homme, et si tous les hommes le sont, comment pensais-je que celui-ci seul fût différend de tous les autres ? Mais outre cette considération, celle qui me devait entièrement empêcher d'être déçue, ne savais-je pas bien que les pommiers portent des pommes η, et que pouvais-je espérer que ce perfide de Gondebaud pût produire autre chose

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qu'un déloyal ? Ces tristes ressouvenirs et ces véritables pensées m'entretinrent jusques sur le soir, sans que je prisse presque garde au chemin par lequel je passais. Enfin, revenant un peu en moi, et voyant que la nuit s'approchait, je jetais les yeux pleins de larmes tout à l'entour pour essayer de voir quelque hameau ou quelque cabane où je pusse recevoir quelque soulagement. Et de fortune, j'aperçus un petite maison couverte de chaume qui était sur ma main gauche et non point trop éloignée du chemin. Je tournai donc les pas de ce côté-là avec espérance d'y rencontrer quelque bonne femme qui aurait peut-être compassion de moi, car j'avais tant d'horreur des hommes que j'en redoutais autant la rencontre que celle de la plus cruelle et farouche

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bête qui fût dans le bois. Et voyez si la fortune ne se moquait pas bien de moi ! Lorsque je fus à la porte de cette cahuette je ne vis que six petites filles autour d'un vieux homme qui leur donnait dans des écuelles de bois quelque lait à manger. La plus âgée de toutes n'avait pas plus de huit ou neuf ans, à ce qu'il semblait, mais, comme je vis bientôt après, si jolies et agréables, semblaient de meilleure naissance que celle de ce pauvre lieu η. D'abord que ces petits enfants me virent, laissant le vieux homme, elles s'en vinrent autour de moi, les plus jeunes m'offrant à manger ce qu'elles avaient, et les deux plus âgées me conviant d'entrer dans la cabane. Mais la crainte que j'avais qu'il n'y eût quelqu'autre homme m'empêcha d'y entrer jusques

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à ce que le vieux homme, qui jusques alors était demeuré attentif à leur apprêter leur petit repas, ne m'avait point encore aperçue, releva de fortune la tête pour voir où tout son petit peuple η était allé, et me voyant sur le seuil de la porte, s'en vint incontinent vers moi, et avec tant de courtoisie m'offrit sa demeure et tout ce qui y était que je pensais que le Ciel, ayant pitié de mauvaise fortune, avait touché le cœur à ce vieillard, et qu'encore qu'il fût homme, peut-être le trouverais-je pitoyable. Et à la vérité je ne fus point déçue, car m'ayant reçue avec toute sorte de courtoisie, et connaissant bien à mes yeux et au reste de mon visage que j'étais grandement troublée il me fit asseoir auprès du feu, me présenta du lait et quelques

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fruits desquels la nécessité me fit manager, et après, me voyant continuellement pleurer et soupirer : - Ma fille, me dit-il, car l'âge que j'ai plus que vous me permet de vous appeler ainsi, la terre n'est pas, comme l'on dit, ferme et immobile, c'est le Ciel qui l'est η ; et ce lieu où nous sommes ne demeure jamais un moment en un point pour nous enseigner que du bien ni du mal qui nous arrive, il n'en faut point être ni trop élevé ni trop abattu. Car comme vous voyez les rayons d'une roue η qui tourne être tantôt haut et tantôt bas, de même est-il des hommes tant qu'ils sont sur cette terre inconstante η. De sorte qu'il se faut contenir aux bonheurs comme en une chose qui passe légèrement, et aux malheurs comme en ce qui ne peut durer guère longuement. Vous voyez bien

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que j'ai assez vécu pour avoir éprouvé diverses fortunes : je n'en ai jamais eu ni de bonnes ni de mauvaises qui n'aient toujours été moindres que l'appréhension η ne me les avait fait juger ! Croyez qu'il est de même du mal qui vous presse maintenant, et qu'avec le temps vous connaîtrez que l'expérience me fait parler avec vérité. Mais cependant, haussez les yeux aux Cieux et croyez que celui qui les a faits n'a pas eu la puissance de les faire qu'il n'ait aussi la prudence η de les conduire. Et si vous le croyez ainsi, comme véritablement il est, pouvez-vous trouver mauvaise la fortune qu'il vous ordonne, puisque cette souveraine prudence η ne saurait faillir en chose qu'elle fasse ? Consolez-vous donc et espérez qu'à leur tour, vous jouirez des plaisirs et des contentements η

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qui vous sont nécessaires. Et cependant, je vous offre toute l'assistance que vous voudriez retirer de moi.
  Les sages discours de ce vieil homme me touchèrent grandement le cœur, et de telle façon que je crus que véritablement quelque bon Démon m'avait adressée en ce lieu pour m'empêcher de me laisser du tout emporter au désespoir. Cela fut cause qu'après m'être essuyé les yeux je lui répondis : - Mon père, tel vous puis-je bien nommer puisque les offices que vous me rendez sont tels que ce nom peut faire produire, plût à Dieu que je susse aussi bien quelle est la fermeté des Cieux que, par expérience, je sais quelle est l'inconstance et l'instabilité de la terre ! Lorsqu'il plaira aux Dieux que j'aie du contentement,

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ils m'en donneront à la mesure qu'il leur plaira. Car, pour cette heure, ils ont tellement versé sur moi les torrents η de toute sorte d'affliction que je crois que, sans votre consolation, je serais assurément noyée, et emportée dans le désespoir. - Ma fille, reprit le vieillard, je suis bien aise que le Ciel se soit voulu servir de moi pour rapporter quelque soulagement à votre mal. Et puisque vous trouvez quelque amendement, espérez que bientôt vous en serez du tout déchargée, car, croyez-moi qui l'ai plusieurs fois expérimenté, comme vous voyez les corps être sujets à diverses maladies η, nos âmes en font de même ; car les maladies des corps sont les sensibles que nous éprouvons ordinairement, et celles des autres ce sont les

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passions qui sont émues en nous par les bonnes et mauvaises fortunes. Et tout ainsi que les maladies du corps ont leur naissance, leur progrès et leur déclin, de même est-il de celles de l'âme. Et j'ai éprouvé, dis-je, que depuis que le mal, soit du corps, soit de l'âme, commence à décliner, bien tôt après il est guéri, parce que le corps reprend ses forces et chasse la mauvaise humeur qui lui cause son mal, tout ainsi que le plus fort chasse le plus faible de sa maison η. Et de même aussi, la raison reprenant sa force chasse ces opinions qui troublent l'âme par leurs fausses apparences. Mais encore faut-il que je vous dise une expérience que j'ai faite : jamais un corps n'est entièrement guéri que, par des remèdes ou autrement, il n'ait jeté dehors le mal qui le travaille. De même, le plus souverain

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remède qu'une âme affligée puisse avoir c'est de mettre hors de soi-même ce mal qui l'afflige. Et cela se fait ordinairement en le racontant η à quelqu'un qui vous sache consoler, car alors il est tout certain que l'âme se décharge de la plus noire η humeur qui l'oppresse, et qu'après, elle est capable de recevoir les consolations qu'un prudent ami lui peut donner. Je sais bien que je ne suis pas celui qui vous peut soulager, mais je serai bien, si vous me le voulez confier, ce pitoyable médecin qui essaiera de vous adoucir le mal autant qu'il lui sera possible. - Mon père, lui dis-je, l'offense que j'ai reçue de la fortune est encore si fraîche que malaisément peut-elle recevoir allègement par le discours. Mais si vous êtes véritablement touché de compassion

Signet[ 910 sic 906 ] 1624

de mon mal, comme je le crois, le meilleur remède que vous puissiez maintenant me donner c'est de me faire conduire au lieu de ma naissance, qui est le Forez, où je sais bien assurément que si je dois recevoir quelque consolation, c'est en ce lieu-là que je la trouverai. Et outre le gré que les Dieux vous en sauront, car ils ne laissent jamais un bienfait sans récompense η, encore ne suis-je pas née si misérablement que je n'aie les moyens de vous satisfaire de la peine que vous y prendrez.
  Le vieillard alors, regardant ses enfants avec un œil de compassion : - Vous voyez tout ce qui est céans, il y a quelques mois que ma femme qui était toute ma consolation me laissa avec ces petites créatures, chargé d'âge et de pauvreté. Pour

Signet[ 911 sic 907 ] 1624

la pauvreté, je m'en défends le mieux que je puis avec un grand soin de mon petit ménage. Il est vrai que si je le laisse d'un jour mes petits en pâtissent ; de vous donner quelqu'un qui vous conduise, vous voyez que je n'ai personne ici ; de mes voisins, il n'y en a point à qui je voulusse fier votre tendre jeunesse, me semblant que je serais coupable envers les Dieux qui vous ont envoyée vers moi s'il vous arrivait du mal et que je suis obligé de leur en répondre. Que faut-il donc que je fasse, car de vous manquer d'assistance, les Dieux sans doute me regardent pour voir comme je m'acquitterai pour l'amour d'eux de la charge qu'ils m'ont donnée de vous, de délaisser ces petits enfants je ne sais ce qui leur pourra advenir. Mais, ma fille, voilà mon lit que je vous laisse,

Signet[ 912 sic 908 ] 1624

ayez agréable que mes deux plus grandes filles couchent avec vous, et recommandez cette affaire au grand Tautatès, j'en ferai de même de mon côté, lui qui ne manque à personne ne nous sera pas avare d'un bon conseil.
  À ce mot, d'autant qu'il était nuit, il alluma une sorte de bois sec duquel il se servait de chandelle, et l'ayant mis dans une grosse rave qui servait de chandelier, il le posa sur une petite table, et ayant bien fermé la porte avec un tortis de coudre, il se retira dans un petit entre-deux fait de claie où il se coucha sur de la paille avec ses autres petits enfants. Quant à moi, me jetant dans son lit toute vêtue avec ses deux filles, je dormis avec plus de repos que le misérable état où je me trouvais ne requérait, mais le grand travail

Signet[ 913 sic 909 ] 1624

que j'avais eu et l'espérance que j'avais en la prud'homie de cet homme me firent prendre un sommeil assez reposé. Il est vrai que je m'éveillai de grand matin, non toutefois si tôt que le vieillard, qui déjà avait donné ordre à tout ce qui était de son petit ménage, avec une ferme résolution que la nuit il avait prise, que quoi qui lui en pût arriver, il ne m'abandonnerait point que je ne fusse en Forez, espérant, à ce qu'il me dit, que les Dieux garderaient sa petite famille mieux qu'il ne saurait faire, cependant qu'il userait envers moi d'une telle charité. Je remerciais le Ciel qui lui avait touché le cœur de cette sorte. Et incontinent après qu'il eût ordonné aux deux plus grandes de ce petit troupeau ce qu'elles avaient à faire, il se mit devant pour me guider

Signet[ 914 sic 910 ] 1624

avec promesse qu'il leur fit de revenir avant qu'il fut nuit. - Parce, me dit-il, qu'il n'y a pas plus de quatre lieues d'ici en Forez. Et quoique je sois fort chargé d'âge, si est-ce que le désir que j'ai de revoir bien tôt mes enfants m'attachera des ailes η aux pieds qui me feront marcher aussi vite que quand j'étais en ma plus forte jeunesse ! Nous nous mîmes donc en chemin, chacun avec un bâton en la main pour nous aider à passer les passages plus incommodes, et parce que je le priais de me conduire par les chemins les moins fréquentés de peur que j'avais d'être rencontrée, il le fit avec tant de soin qu'avant qu'il fût midi, sans que nous fussions entrés dans nul grand chemin sinon pour le croiser, il me rendit sur une montagne assez haute où, s'étant

Signet[ 915 sic 911 ] 1624

arrêté, il me montra avec son bâton la ville de Feurs assez proche, et un peu plus en là celle de Marcilly et par conséquent la grande plaine de Forez, me disant que je louasse Dieu de ce que, sans nulle mauvaise rencontre, il avait permis que je fusse arrivée en lieu où j'espérais de recevoir quelque consolation. Et sur cela, lui ayant demandé où était la rivière de Lignon, - Voyez-vous, me dit-il, celle-là qui passe auprès de cette ville que je vous ai nommée Feurs, c'est Loire. Or tournez les yeux un peu à main droite, et voyez comme un peu au-dessous de là il y a une petite rivière qui entre dans Loire. Prenez garde comme elle vient de ces montagnes voisines, et prend son cours, contre la coutume de presque toutes les autres, du couchant au levant, c'est Lignon que vous demandez. Vous

Signet[ 916 sic 912 ] 1624

voyez entre ces deux collines qui sont comme le pied des plus hautes montagnes, une petite ville, elle s'appelle Boën, et c'est contre ses murailles que Lignon passe. Vous pouvez remarquer d'ici une partie de son cours, qui va serpentant par cette délectable plaine, comme le plus beau lieu de l'Europe η. Ce bon vieillard me dit ainsi, et après m'avoir priée de lui donner congé afin de ne laisser pas plus longuement son petit ménage, je le fis, me semblant que je trouverais aisément le chemin des lieux qu'il m'avait enseignés. Et sortant de mon doigt une bague η : - Tenez, lui dis-je, mon père, vous recevrez ceci de moi, pour témoignage que je ne pourrai jamais faire quelque chose pour vous, que je ne m'y emploie comme

Signet[ 917 sic 913 ] 1624

je dois η. - Ma fille, dit-il, vous m'ôtez un plus grand loyer que j'attendais des dieux. Toutefois je ne refuse point ce qu'il vous plaît de me donner afin que vous aussi, vous fassiez paraître aux Dieux que vous n'êtes point ingrate. Et à ce mot, il me laissa avant-hier η, environ une heure après midi, pouvant dire n'avoir jamais trouvé homme de bien que celui-là seul.
  Ainsi finit Dorinde, ne pouvant retenir les pleurs par le souvenir de ses cruelles aventures. Et parce que son discours avait été long et qu'il était heure de sortir du lit η, elles tâchèrent de lui donner quelque consolation, et puis, incontinent après l'avoir embrassée diverses fois pour témoignage de la bonne volonté qu'elles lui portaient, chacune commença de s'habiller.

Fin du quatrième livre.