Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1621, Première partie.
Arsenal-magasin, 8°BL - 20631 (1)
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Édition de 1607, 77 recto.
Édition de Vaganay, p. 101.

Signet[ 77 recto ] 1607 moderne

LE
QUATRIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée.

  Galathee, qui estoit atteinte à bon escient, tant que la maladie de Celadon dura, ne bougea presque d'ordinaire d'aupres de son lict, et quand elle estoit contrainte de s'en Ξéloigner, pour reposer, ou pour Ξquelqu'autre affaire, elle y laissoit le plus souvent Leonide, à Ξqui elle avoit donné charge de ne perdre une seule occasion de faire Ξ*entendre au Berger sa bonne volonté, croyant que par Ξce moyen elle luy ferait en fin esperer ce que sa condition luy deffendoit. Et certes Leonide ne la trompoit nullement, car encore qu'elle eust bien voulu que Lindamor eust esté satisfait, toutefois elle qui attendoit tout son avancement de Galathée, n'avoit nul plus grand dessein que de luy complaire. Ξ Mais Amour, qui se jouë Ξordinairement de la prudence des ΞAmants, et se plaist à conduire ses Ξeffects au rebours de Ξleurs intentions,

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rendit par la conversation du Berger, Leonide plus necessiteuse d'un qui parlast pour elle, qu'autre qui fust en la trouppe ; car l'ordinaire Ξ*veuë de ce Berger, Ξqui n'avoit faute de nulle de ces choses qui peuvent faire aymer, luy fit recognoistre que la beauté a de trop Ξ secrettes intelligences avec nostre ame, pour la laisser
  " si librement approcher de ses puissances, sans
  " soupçon de Ξtrahyson. Le Berger s'en apperçeut
  " assez tost, mais l'affection qu'il portoit à Astrée, encore qu'outragé η si indignement, ne vouloit luy permettre de souffrir ceste amitié naissante avec patience. Cela fut cause qu'il se resolut de prendre congé de Galathée, dés qu'il commenceroit de se trouver un peu moins mal ; mais aussi tost qu'il luy en ouvrit la bouche : - Comment, luy dit-elle, Celadon, recevez-vous un si mauvais traittement de moy, que vous Ξvueilliez partir de ceans avant que d'estre bien guery ? Et lors qu'il luy Ξrespondit, que c'estoit de crainte de l'incommoder, et qu'aussi pour ses affaires, il estoit contraint de retourner en son hameau, asseurer ses Ξparens et amis de sa santé, elle l'interrompit, disant : - Non Celadon, n'entrez point en doute que je sois incommodée, pourveu que je vous voye accommodé ; et quant à vos affaires et à vos amis, sans moy, de qui il semble que la compagnie vous Ξdéplaise si fort, vous ne seriez pas en ceste peine, puis que Ξdesja vous ne seriez plus. Et me semble que le plus grand affaire que vous ayez, c'est de satisfaire a l'obligation que vous m'avez, et que l'ingratitude ne sera pas

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petite, qui me refusera quelques moments de ceste vie que vous tenez toute de moy. Et puis il ne faut desormais que vous tourniez plus les yeux sur chose si basse que vostre vie passée ; il faut que vous laissiez vos hameaux, et vos trouppeaux, pour ceux qui n'ont pas les merites que vous avez, et qu'à l'advenir vous leviez les yeux à moy, qui puis, et veux faire pour vous, si vos actions ne m'en ostent la volonté. Quoy que le Berger fist semblant de Ξn'entendre ce discours, si Ξ*le comprint-il aysement, et dés lors Ξévita le plus qu'il luy Ξfut possible, de Ξparler à elle particulierement. Mais le Ξdéplaisir que ceste vie luy Ξrapportoit, estoit tel, que perdant presque patience, un jour que Leonide l'oyant souspirer, luy en demanda l'occasion, puis qu'il estoit en lieu où l'on ne desiroit rien, que son contentement, il luy respondit : - Belle Nymphe, entre tous les
  plus miserables, je me puis dire le plus rigoureusement "
  traitté de Ξ*la fortune : car pour le "
  moins Ξ ceux qui ont du mal, ont aussi Ξ*permission "
de s'en douloir, et ont ce soulagement d'estre Ξplaints ; mais moy, je ne l'ose faire, Ξd'autant que mon mal-heur vient couvert du masque de son contraire, et cela est cause qu'au lieu d'estre plaint, je suis plustost Ξblasmé pour homme de peu de jugement. Que si vous, et Galathee sçaviez quels sont les amers absinthes, Ξdont je suis nourry en ce lieu, heureux à la verité pour tout autre que pour moy, je m'Ξassure que vous auriez pitié de ma vie. - Et que faut-il, dit-elle, pour vous soulager ? - Pour

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ceste heure, luy dit-il, il ne me faut que la permission de m'en aller. - Voulez-vous, repliqua la Nymphe, que j'en parle à Galathée ? - Je vous en requiers, Ξrépondit-il, par tout ce que vous aymez le plus. - Ce sera donc par vous, dit la Nymphe en rougissant ; et, sans tourner la teste Ξvers luy, elle sortit de la chambre pour aller où estoit Galathée, qu'elle trouva toute seule dans le jardin, et qui Ξdesja commençoit de soupçonner qu'il y eust de l'Amour du costé de Leonide, luy semblant qu'elle n'avançoit rien en la charge qu'elle luy avoit donnée, Ξquoy qu'elle ne Ξbougeast presque de tout le jour d'aupres de luy, Ξpar ce que sçachant combien les armes de la beauté du Berger estoient trenchantes, elle jugeoit bien qu'il en pouvoit blesser aussi bien deux, comme une. Toutefois estant contrainte de passer par ses mains, elle taschoit de se détromper le plus Ξqui η luy estoit possible. Et ainsi continuoit tousjours envers la Nymphe, le mesme visage qu'elle avoit accoustumé, et lors qu'elle la vid venir a elle, elle s'avança pour s'enquerir comme se portoit le Berger, et ayant sçeu qu'il estoit au mesme estat qu'elle l'avoit laissé, elle se remit au promenoir ; et apres avoir fait quelques pas sans parler, elle se tourna Ξvers la Nymphe, et luy dit : - Mais, Ξdites moy, Leonide, fut-il jamais un homme plus insensible que Celadon, puisque, ny mes actions, ny vos Ξ*persuasions ne luy peuvent donner ressentiment de ce qu'il Ξme doit rendre ? - Quant à moy, répondit Leonide, je l'accuse Ξplustost de peu

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d'esprit, et de faute de courage, que non point de ressentiment, car j'ay opinion qu'il n'a pas le jugement de recognoistre à quoy tendent vos actions ; que s'il recognoist mes paroles, il n'a pas le courage de pretendre si haut. Et ainsi autant que l'aymant η de vos perfections, et de vos faveurs le Ξpeut eslever à vous, autant la pesanteur de son peu de merite, et de sa condition le rabaisse ; mais il ne faut point trouver Ξ cela estrange, Ξpuisque les pommiers portent des pommes, et les chesnes des glands, car chaque chose produit selon son naturel. Aussi que pouvez-vous esperer, que produise le courage d'un villageois, que des desseins d'une ame Ξvile, et rabaissée ? - Je croy bien, respondit Galathée, que la grande difference de nos conditions luy Ξpouvoit donner beaucoup de respect ; mais je ne puis penser Ξ s'il recognoist ceste difference, qu'il n'ait assez d'esprit, pour juger à quelle fin je Ξle traitte avec tant de douceurs, si ce n'est qu'il soit desja tant engagé envers ceste Astrée, qu'il ne s'en puisse plus retirer. - ΞAssurez-vous, Madame, repliqua Leonide, que ce n'est point respect, mais sottise, qui le rend ainsi Ξmécognoissant ; car je veux bien advouër, comme vous sçavez, qu'asseurément il est vray qu'il ayme Astrée, mais s'il avoit du jugement, ne la Ξmépriseroit-il pas pour vous, qui meritez, sans comparaison beaucoup Ξd'avantage ? Et toutefois, il est si mal advisé, qu'à tous les coups, que

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je luy parle de vous, il ne me répond qu'avec les regrets de l'esloignement de son Astrée qu'il represente avec tant de Ξdéplaisirs que l'on jugeroit que le séjour qu'il Ξfaict ceans, luy est infiniment ennuyeux. Et ce matin mesme l'oyant souspirer, je luy en ay demandé la cause ; il m'a fait des réponses qui Ξémouveroient des pierres à pitié, et en fin la conclusion a esté, que je vous requisse qu'il s'en peust aller. - Ouy ! repliqua Galathée, Ξrouge de colere, et ne pouvant dissimuler sa jalousie, confessez verité η, Leonide, il vous a Ξémeuë. - Il est vray, Madame, il m'a Ξémeuë de pitié, et me semble, puis qu'il a tant d'envie de s'en aller, que vous ne devez point le retenir par force, car Ξ l'Amour n'entre jamais dans un cœur à coups de foüets. - Je n'entends pas, repliqua Galathée, qu'il
  " vous Ξait esmeuë de pitié, mais n'en parlons
  " plus, peut-estre quand il sera bien sain, ressentira-t'il
  " aussi tôt les effets du Ξdépit qu'il a fait
naistre en moy, que ceux de l'Amour qu'il a produits en vous ; Ξcependant pour parler franchement, qu'il se resolve de ne partir point d'icy à sa volonté, mais à la mienne. Leonide voulut respondre, mais la Nymphe l'interrompit : - Or sus, Leonide, luy dit-elle, c'est assez, contentez-vous que je n'en dis pas Ξd'avantage, allez seulement, ma resolution est celle la. Ainsi Leonide fut contrainte de se taire, et de s'en aller, ressentant de telle sorte ceste injure, qu'elle resolut des

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lors de se retirer chez Adamas, son oncle, et ne Ξrecevoir jamais plus le soucy des secrets de Galathée, qui en mesme temps appella Sylvie qui se promenoit Ξen un autre allée, toute seule, à Ξqui contre son dessein, elle ne peut s'empescher, en se Ξpleignant de Leonide, de Ξ faire sçavoir ce que jusques alors elle luy avoit caché. Mais ΞSilvie, encore que jeune, toutefois pleine de beaucoup de jugement, pour Ξr'accommoder toutes choses, tascha d'excuser Leonide au mieux qu'il luy fut possible, jugeant bien que si sa compagne se dépitoit, et que ces choses vinssent à estre sceuës, elles ne pourroient que rapporter beaucoup de honte à sa ΞMaistresse. Et c'est pourquoy elle luy dit apres plusieurs autres propos : - Vous sçavez bien, Madame, que jamais vous ne m'avez rien Ξ*découvert de cest affaire, et Ξtoutesfois je vous en diray Ξde telles particularitez, que vous ne m'en jugerez pas tant ignorante, comme je le vous ay fait paroistre, mais mon humeur n'est pas de m'entremettre aux choses, où je ne suis point appellée. Il y a Ξdesja quelque temps, que voyant ma Ξcompagnie η si assiduë aupres de Celadon, je soupçonnois que l'Amour en fust cause, et non pas la compassion de son mal, et parce que c'est chose qui nous touche à toutes, je me resolus avant que de luy en parler, d'en estre bien asseurée, et dés lors j'espiay ses actions de plus pres que de coustume, et fis tant qu'avant hier je me

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mis Ξen la ruelle du lict du Berger, Ξcependant qu'il dormoit, et peu apres Leonide entra, qui en poussant la porte, l'esveilla sans y penser ; et apres plusieurs discours communs, elle vint à parler de l'amitié qu'il avoit portee à la Bergere Astrée, et Astrée à luy. - Mais, dit-elle, croyez moy, Berger, que ce n'est rien, au prix de l'affection que Galathée vous porte. - A moy ? dit-il. - Ouy, a vous, repliqua Leonide, et n'en Ξfaites point tant l'estonné, vous sçavez combien de fois je Ξle vous ay dit, encor est-elle plus grande que mes paroles. - Belle Nymphe, respondit le Berger, je ne merite, ny ne croy tant de Ξbonheur ; aussi quel seroit son dessein envers moy, qui suis né Ξ*Berger, et qui veux vivre et mourir tel. - Vostre naissance, reprit ma compagne, ne peut estre que grande, puis qu'elle a donné commencement à tant de perfections. - O Leonide, respondit alors Ξce Berger, vos paroles sont pleines de Ξmocquerie ; mais quand elles seroient veritables, avez vous opinion que je ne sçache qui est Galathée, et qui je suis ? Si Ξfais certes, belle Nymphe, et sçay fort bien mesurer ma petitesse, et sa grandeur à l'aulne du devoir. - Voire, respondit Leonide, pensez-vous qu'Amour se serve des mesmes mesures, que les hommes ?
Cela est bon pour ceux qui veulent
  " vendre Ξpour η acheter ? mais ne sçavez-Ξ vous
  " pas, que les dons ne se mesurent point, et
  " Amour n'estant rien qu'un don, pourquoy le voudriez vous reduire à l'Ξaune du devoir ? Ne

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doutez Ξ plus, de ce que je vous dis, et pour ne manquer à vostre devoir, rendez luy autant, et d'Amour, et d'affection, qu'elle vous en donne. Je vous jure, Madame, que jusques alors, je m'estois figurée que Leonide parloit pour Ξelle mesme, et ne faut point que j'en mente : du commencement ce discours m'estonna, mais depuis voyant avec combien de discretion vos actions estoient conduites, je loüay beaucoup la puissance que vous aviez Ξ sur elles, sçachant bien qu'il est plus difficile de commander absolument à soy-mesme, qu'à tout autre. - Ma mignonne, répondit Galathée, si vous Ξscaviez l'occasion que j'ay, de rechercher l'amitié de Celadon, vous loüeriez et me conseilleriez ce mesme dessein, car vous souvient-il de ce Druide qui nous predit nostre fortune ? - J'en ay bonne memoire, respondit-elle, il n'y a pas fort long temps. - Vous sçavez, continua Galathee, combien de choses veritables il vous η a Ξpredites, et à Leonide aussi. Or sçachez que de mesme, il m'a asseurée, que si j'espousois jamais autre que Celadon, je serois la plus mal-heureuse personne de la terre ; vous semble-t'il qu'ayant tant de preuve de la verité de ses Ξperfections η, je doive Ξmépriser celle-cy, qui me touche si fort ? Et cest pourquoy je trouvois si mauvais que Leonide eust esté si mal-advisee, que de marcher sur mes pas, luy en ayant fait ceste mesme declaration. - Madame, respondit Silvie n'entrez nullement en Ξceste doute, car en verité, je ne vous ments

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point, et me semble que vous ne devez la Ξdépiter d'avantage, de peur qu'en se plaignant elle ne descouvre ce dessein à quelque autre. - ΞM'amie, respondit Galathee, en l'embrassant, je ne doute point de ce Ξdont vous m'avez asseurée, et vous promets, que je me conduiray envers Leonide, ainsi que vous m'avez conseillée.
  ΞCependant Ξquelles η Ξdiscouroyent ainsi, Leonide alla retrouver Celadon, auquel elle raconta de mot à mot les propos que Galathée et elle avoient euz sur son sujet, et qu'il pouvoit se resoudre, que le lieu où il estoit, avoit apparence d'une libre demeure, mais que veritablement c'estoit une prison. Ce qui le toucha si vivement, qu'au lieu que son mal n'alloit que Ξtraisnant, il devint si violent, que le soir mesme la fievre le reprit, si ardante, que Galathée l'estant allé voir, et le trouvant si fort empiré, Ξ entra fort en doute de sa vie, et plus encore, quand le lendemain son mal se rendant tousjours plus grand, il leur Ξevanoüyt deux ou trois fois entre les bras. Et quoy que ces Nymphes ne l'Ξéloignassent jamais de plus Ξloing, que l'une au chevet, et l'autre aux pieds de son lict, sans prendre autre repos, que celuy, que par des sommeils interrompus, le sommeil extreme leur alloit quelquefois Ξdérobant, si est-ce qu'il estoit tres-mal secouru, n'y ayant en ce lieu aucune commodité pour un malade, et n'Ξosant en faire venir d'ailleurs de peur d'estre descouvertes. Si bien que le

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Berger courut une grande fortune de sa vie, et telle, qu'un soir il se trouva en si grande extremité, que les Nymphes le tindrent pour mort ; mais en fin il revint à soy, et peu apres Ξ*fit une tres grande perte de sang, qui l'affoiblit de sorte, qu'il voulut reposer. Cela fut cause que les Nymphes le laisserent seul avec Meril, et s'estant retirees, Sylvie toute effrayee de Ξcest accident, s'addressant à Galathée, luy dit : - Il me semble, Madame, que vous estes pour entrer en une grande confusion, si vous n'y mettez quelque ordre. Jugez en quelle peine vous seriez, si ce Berger se perdoit entre vos mains, à faute de secours. - Helas ! dit la Nymphe, des l'accroissement de son mal j'ay bien consideré ce que vous Ξdites, mais quel remede y a t'il ? Nous sommes icy entierement Ξdepourveuës de ce qui luy est necessaire, et d'en avoir d'ailleurs, quand il y iroit de ma vie, je ne le voudrois pas faire, pour la crainte que j'ay, que l'on le sçache ceans. Leonide, que l'affection Ξ faisoit parler plus resolument que Silvie, luy dit : - Madame ces craintes sont fort bonnes, en ce qui ne touche point la vie de personne ; mais où il y en va, il ne faut point estre tant considerée, ou bien prevoir les autres inconveniens qui en peuvent naistre. Si ce Berger meurt, avez-vous opinion que sa mort demeure sans estre sceuë ? Quand ce ne seroit que pour punition, il faut que vous croyez que le ΞCiel mesme la descouvriroit.

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Mais prenons toutes choses au pis, et qu'on sçache que ce Berger est ceans : et quoy pour cela ne pourrez-vous pas couvrir vostre dessein de celuy de la compassion η, à Ξlaquelle nostre naturel nous incline toutes, et Ξtoutesfois s'il vous plaist de vous reposer de Ξceste affaire sur moy, je m'Ξasseure de Ξla conduire si Ξdiscretement que personne n'en descouvrira rien ; car Madame, j'ay η Ξ*comme vous sçavez, mon oncle Adamas, Prince des Druides de ceste contree, Ξà qui nul des secrets de nature, ny des vertus des herbes, ne peut estre Ξcaché. Il est homme plein de discretion, et Ξ jugement, et je sçay qu'il a particuliere inclination Ξà vous faire service : si vous l'employez en ceste occasion, je tiens pour certain que le tout reüssira à vostre contentement. Galathee demeura quelque temps sans respondre, mais Sylvie qui voyoit que c'estoit le meilleur expedient, et prevoyoit que par le moyen du sage Adamas, elle divertiroit Galathee de ceste honteuse vie, Ξ respondit assez promptement, que ceste voye luy sembloit la plus asseurée. A quoy Galathee consentit, n'en pouvant eslire une meilleure. - Il reste, reprit Leonide, de sçavoir, Madame, a fin que je n'outre-passe vostre commandement, que c'est que vous Ξ voulez que je die, ou
  " que je taise à Adamas. - Il n'y a rien, respondit
  " ΞSilvie, voyant que Galathée demeuroit
  " Ξinterdite, qui oblige tant à se taire, que
  " de faire paroistre une entiere fiance ? ny rien
  " au contraire qui dispense plus à parler que la

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meffiance η recognuë. De sorte qu'il me semble pour rendre Adamas secret, qu'il luy faut dire avant qu'il vienne, tout ce qu'il pourra descouvrir quand il sera icy. - Je suis, respondit Galathee, tant hors de moy, qu'a peine sçay-je ce que je dis. C'est pourquoy je remets toute chose Ξà vostre discretion. Ainsi partit Leonide avec dessein, quoy que la Ξnuict fust au commencement fort obscure, de ne s'arrester Ξque elle ne fust chez son oncle, de qui la demeure estoit sur le panchant de la montagne de Marcilly, assez pres des Vestalles * et Druydes de Laigneu. Mais son voyage fut beaucoup plus long qu'elle ne pensoit ; car arrivant sur la pointe du jour, elle sçeut qu'il estoit allé à Feurs, et qu'il n'en reviendroit de deux, ou trois jours, qui fut cause que sans s'y arrester beaucoup, elle en prit le chemin, tant lasse toutefois, que n'eust esté le desir de la guerison du Berger, qui ne luy donnoit nul repos, sans doute elle eust attendu Adamas chez luy, où elle ne fit que se reposer environ une Ξdemie heure, Ξpar ce que n'estant accoustumée à ce travail, elle le trouvoit fort difficile ; et lors qu'il luy sembla de s'estre assez rafraischie, elle partit seule comme elle y estoit venue. Mais à peine avoit-elle fait une lieüe qu'elle vid venir de loin, par le mesme chemin qu'elle avoit fait, une Nymphe toute seule, que peu apres elle Ξcogneut pour estre ΞSilvie. ΞCeste rencontre ne luy donna pas un petit sursaut, croyant qu'elle luy vint annoncer la mort de Celadon :

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mais ce fut tout au contraire ; car elle sçeut par elle, que depuis son depart il avoit fort bien reposé, et qu'a son resveil il s'estoit trouvé sans fievre, qu'à ceste occasion Galathée l'avoit fait incontinent partir pour la Ξr'attraper, afin de l'en advertir, et de luy dire que le Berger estant en si bon estat, il n'estoit pas de besoin d'amener Adamas, ny de luy descouvrir leurs affaires. Il seroit bien mal-aisé de representer quel fut le contentement de Leonide, oyant la guerison du Berger qu'elle aymoit. Et apres en avoir loüé Dieu, elle dit à sa compagne : - Puis, ma sœur, que je recognois, Ξsuivant les discours que vous me tenez, que Galathée ne vous a point celé le dessein qu'elle a Ξtouchant ce Berger, il faut que je vous en parle franchement, et que je vous die, que ceste sorte de vie me Ξdeplaist infiniment, et que je la trouve fort honteuse, et pour elle, et pour nous. Car elle en est tellement passionnée, que Ξquelque mespris que ce Berger Ξfasse d'elle, elle ne s'en peut distraire, et a tellement devant les yeux les predictions d'un certain Druide, qu'elle croit tout son bon-heur Ξdependre de cest Amour, et c'est le bon, que suivant l'humeur des ΞAmants, elle juge Celadon tant aymable, qu'elle croit chacun le devoir aymer autant qu'elle, comme si tous le voyoient de ses mesmes yeux. Et c'est là mon grief, car elle est devenüe si jalouse de moy, qu'à peine me peut elle souffrir aupres de luy. Or, ma sœur, si ceste vie vient à se sçavoir, comme il n'en Ξ faut point douter,

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puis qu'il Ξny η a rien de si secret qui ne se descouvre, jugez que c'est qu'on dira de nous, et quelle opinion nous aurions de quelque autre à qui semblable chose Ξfut arrivée. J'ay fait tout ce Ξqui m'a esté possible pour l'en distraire, mais ç'a esté sans effet ; c'est pourquoy je suis resolüe Ξ de la laisser aymer, puis qu'elle veut aymer, pourveu que ce ne soit point à nos despens. Je vous fais tout ce discours pour vous dire qu'il me sembleroit tres a propos Ξ*d'y chercher quelque bon remede, et que je ne voy point un moyen plus Ξaisé, que par l'entremise de mon oncle, qui en viendra bien à bout par son conseil et par sa prudence. - Ma sœur, respondit Sylvie, je loüe infiniment vostre dessein, et pour vous donner commodité de conduire Adamas vers elle, je m'en retourneray d'icy, et diray que j'ay esté chez Adamas, et que je n'ay trouvé, ny vous ny luy. - Il sera donc à propos, respondit Leonide que nous allions nous reposer dans quelque buisson, afin qu'il semble que vous m'ayez cherchee plus long temps, aussi bien suis-je si lasse qu'il faut que je dorme un peu, si je veux Ξachever mon voyage. - Allons, ma sœur, repliqua Sylvie, et croyez que vous ne Ξfaites peu pour vous, d'oster Celadon d'entre nous, car je prevoy bien à l'humeur de Galathée, qu'avec le temps il vous Ξrapporteroit beaucoup de Ξdéplaisir. A ce mot, elles se prirent par la main, et regardant où elles pourroient passer une partie du jour, elles virent un lieu de l'autre costé de

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Lignon, qui leur sembla si à propos, que passant sur le pont de la Boteresse, et laissant ΞBonlieu sejour des *Druides et ΞVestales à main gauche, et descendant le long de la riviere, elles vindrent se mettre dedans un gros buisson qui estoit tout joignant le grand chemin, et de qui l'espaisseur rendoit en tout temps un agreable sejour, où apres avoir choisi l'endroit le plus couvert, elles s'endormirent Ξl'une aupres de l'autre.
  Et Ξcependant qu'elles reposoient Astree, Diane, et Phillis vindrent de fortune conduire leurs troupeaux en ce mesme lieu, et sans voir les Nymphes, s'assirent aupres d'elles. Et parce Ξ que les amitiez qui naissent en la mauvaise fortune sont bien plus estroittes et serrees, que
  " celles qui se conçoivent dans le bon-heur, Diane
  " qui s'estoit liée d'amitié avec Astrée, et Phillis
  " depuis le desastre de Celadon, leur portoit
tant de bonne volonté, et elles à elle, que presque de tout le jour, elles ne s'abandonnoient. Et certes Astrée avoit bien Ξbesoing de consolation, puis que, presque au mesme temps elle perdit Alcé, et Hypolite ses pere et mere : Hyppolite pour la frayeur qu'elle eut de la perte d'Astrée, lors qu'elle tomba dedans l'eau, et Alcé pour le Ξdeplaisir de la perte de sa chere compagne ; qui toutesfois ne fut à Astree un foible soulagement, pouvant plaindre la perte de Celadon sous la couverture de celle de son pere et de sa mere. Et comme je vous ay dit, Diane, fille de la sage Bellinde, pour ne manquer au

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devoir de voisinage l'allant plusieurs fois visiter, trouva son humeur si agreable, et Astrée la sienne, et Phillis celle de toutes deux, qu'elles se jurerent ensemble une si estroitte amitié, que jamais depuis elles ne se separerent, et ce jour avoit esté le premier qu'Astrée estoit sortie de sa cabane. De sorte que ses deux fidelles compagnes se trouverent avec elle, mais elle ne fut Ξplustost assise qu'elle n'aperceut de loing Semire, qui la venoit trouver. Ce Berger avoit esté long temps amoureux d'Astrée, et ayant Ξrecogneu qu'elle aymoit Celadon, il avoit esté cause de leur mauvais mesnage, s'estant persuadé qu'ayant chassé Celadon, il obtiendroit aisément son lieu ; il s'en venoit la Ξtreuver, Ξaffin de commencer son dessein, mais il fut fort deçeu. Car Astrée ayant Ξrecogneu sa finesse, conceut une haine si grande contre luy, qu'aussi tost qu'elle Ξ*l'apperceut, se mettant la main sur les yeux, pour ne le voir Ξ, elle pria Phillis de luy dire de sa part qu'il ne se presentast jamais a elle. Et Ξses paroles furent proferées avec un certain changement de visage, et d'une si grande vehemence, que ses compagnes y Ξrecogneurent bien une tres-grande animosité, qui fit avancer plus promptement Phillis vers le Berger. Quand il oüyt ce message, il demeura tellement confus en sa pensée, qu'il sembloit estre immobile. En fin, vaincu, et contraint Ξpar la cognoissance de son erreur, il luy dit : - Discrette Philis, j'advoüe que le Ciel est juste, de me donner plus d'ennuy

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qu'un cœur n'est capable de supporter, puis qu'Ξencor ne peut il Ξesgaler son chastiment à mon offense, ayant esté cause de faire rompre la plus belle et la plus entiere amitié qui Ξayt jamais esté. Mais Ξaffin que les Dieux ne me punissent point plus rigoureusement, dittes à ceste belle Bergere, que je demande pardon, et à elle et aux cendres de Celadon, l'Ξasseurant que l'extréme affection que je luy ay Ξporté, a sans plus esté la cause de ceste faute, que loing d'elle et de ses yeux, à bon droit courroucez, j'yray plaignant toute ma vie. A ce mot il s'en alla tant desolé que son repentir toucha Phillis de quelque pitié. Et estant revenüe vers ses compagnes, leur redit ce que le Berger avoit respondu. - Helas ! ma sœur, dit Astrée, j'ay plus d'occasion de fuir ce meschant, que je n'ay pas de pleurer ; jugez par la, si je le dois faire : c'est luy sans plus qui est cause de tout mon ennuy. - Comment ma sœur, dit elle, Semire est cause de vostre ennuy ? A-t'il tant de puissance sur vous ? - Si j'osois vous raconter sa meschanceté, dit Astrée, et mon imprudence, vous diriez qu'il a usé de plus grand artifice, que l'esprit le plus cauteleux sçauroit jamais inventer. Diane qui Ξrecogneut que c'estoit à son occasion qu'elle n'en parloit pas plus clairement à Phillis, pour n'y avoir encore que Ξhuict ou dix jours qu'elles se Ξ*hantoient si familierement, leur dit, que ce n'estoit pas son dessein de leur Ξr'apporter de la contrainte. - Et vous, belle Bergere, dit-elle

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se tournant Ξvers la triste Astrée, me Ξdonnerez occasion de croire que vous ne m'Ξaymez pas, si vous usez moins librement envers moy que envers Phillis, puis qu'encore qu'il n'y ait pas si long temps, que j'Ξay le bien de vostre conversation, si ne devez vous moins estre Ξasseurée de mon affection que de la sienne. Phillis alors luy respondit : - Je m'Ξasseure qu'Astrée parlera tousjours devant vous aussi franchement que devant elle mesme, son humeur n'estant pas d'estre amie à moitié, et depuis qu'elle s'est jurée telle, il n'y a plus de cachette en son ame. - Il est certain, continua Astrée, et ce qui m'empesche d'en parler Ξd'avantage, c'est seulement, Ξ que Ξ remettre le fer dans une playe ne Ξsert qu'à l'envenimer. - Si est-ce, repliqua Diane, qu'il faut bien souvent user du fer pour les guerir ; et quant a moy, il me semble que Ξ de dire librement son mal à une amie, c'est luy en remettre une partie. Et si j'osois vous en prier, ce me seroit une tres-grande satisfaction de sçavoir Ξqu'elle η a esté vostre vie, tout ainsi que je ne feray jamais difficulté de vous raconter la mienne, quand vous en aurez la curiosité. - Puis que vous le voulez ainsi, respondit Astrée, et que vous avez agreable de participer à mes Ξennuys, je veux donc que par apres vous me fassiez part de vos Ξ contentements, et que cependant vous me permettiez d'user de briefveté en ce discours, que vous desirez sçavoir de moy ; aussi bien une histoire si mal-heureuse que la mienne ne peut

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plaire que pour estre courte, et s'estant toutes trois assises en rond, elle reprit la parole de ceste sorte.


Histoire d'Astree

ET PHILLIS.

  Ceux qui pensent que les amitiez, et les haines passent de pere en fils, s'ils sçavoient quelle a esté la fortune de Celadon et de moy, advoüeroient sans doute qu'ils se sont bien fort trompez. Car, belle Diane, je croy que vous avez souvent oüy dire la vieille inimitié d'entre Alcé, et Hipolite mes pere et mere, et Alcippe et Amarillis, pere et mere de Celadon, leur Ξhayne les ayant accompagnez jusques au Ξcircueil, qui a esté cause de tant de troubles entre les Bergers de ceste contrée, que je m'Ξasseure qu'il n'y a personne qui l'ignore le long des rives du cruel et Ξ*diffamé Lignon. Et toutesfois il sembla qu'Amour pour Ξmonstrer sa puissance, voulut expressement de personnes tant Ξennemyes en unir deux si estroittement, que rien n'en peut rompre les liens que la mort. Car a peine Celadon avoit Ξatteint l'aage de quatorze ou quinze ans, et moy de douze ou treize, qu'Ξen une assemblée qui se faisoit au Temple de Venus, qui est sur le haut de ce Mont, relevé dans la plaine, vis à vis de Mont-Suc, à une lieuë du Chasteau

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de ΞMont-brison, ce jeune Berger me vid, et comme il Ξma η raconté depuis, il Ξen avoit conçeu le desir long temps auparavant par le rapport que l'on luy avoit fait de moy. Mais l'empeschement que je vous ay dit de nos peres luy en avoit osté les moyens, et faut que j'Ξadvoüe, que je ne croy pas qu'il en eust plus de volonté que moy. Car je ne sçay pourquoy lors que j'oyois parler de luy le cœur me tressailloit en l'estomac, si ce n'est que ce fust un presage des troubles, qui depuis Ξ sont arrivez à son occasion. Or soudain qu'il me vid je ne sçay comment il trouva sujet d'Amour en moy, tant y a que depuis ce temps il se resolut de m'Ξaymer, et de me servir, et sembla qu'à Ξcette premiere veüe nous fussions l'un et l'autre sur le point qu'il nous falloit Ξaymer, puis qu'aussi tost qu'on me dit que c'estoit le fils d'Alcippe, je ressentis un certain changement en moy qui n'estoit pas ordinaire. Et des lors toutes ses actions commencerent à me plaire, et à me sembler beaucoup plus agreables que de tous ces autres jeunes Bergers de son Ξaage ; et par ce qu'il n'osoit encores s'approcher de moy, et que la parole luy estoit Ξinterdite, ses Ξ*regards par leurs allées et venuës, me parlerent si souvent, qu'en fin je recognus qu'il avoit envie de m'en dire Ξd'avantage. Et d'effet Ξen un bal qui se tenoit au pied de la montagne, sous des vieux ormes η qui rendent un agreable ombrage, il usa de tant d'artifice, que sans Ξm'en prendre garde et montrant que c'estoit par mesgarde, il

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se trouva au dessous de ma main. Quant à moy je ne fis point semblant de le cognoistre, et traittois avec luy, comme avec tous les autres. Luy au contraire en me prenant la main, Ξbaissa la teste, de sorte que faisant semblant de baiser sa main, je sentis sur la mienne sa bouche ; cet acte me fit monter la rougeur au visage, et Ξfeignant de n'y prendre garde je tournay la teste de l'autre costé, comme attentive au branle que nous dansions. Cela fut cause qu'il demeura quelque temps sans Ξparler à moy, ne sçachant, comme je croy, par où il devoit commencer ; en fin ne voulant perdre ceste occasion qu'il avoit si long temps recherchée, il s'Ξadvança devant moy, et parla à l'aureille de Corilas, qui me conduisoit à ce bal, si haut (Ξfeignant toutefois de le dire bas) que j'Ξoüys tels mots : - ΞPleust à Dieu, Corilas, que la querelle des peres de ceste Bergere et de moy, eust à se Ξdemesler entre nous deux. Et lors il se retira en sa place, et Corilas luy respondit assez haut : - Ne faites point ce souhait Celadon, car peut estre ne Ξsouhaiterez vous jamais rien de si dangereux. - ΞQuelque hazard qu'il y ait (respondit Celadon, tout haut) je ne me desdiray jamais de ce que je vous ay dit, et en deusse-je donner le cœur pour gage. - En semblables promesses, repliqua Corilas, on n'offre jamais une moindre Ξasseurance que celle-la et Ξtoutesfois il y en a fort peu, qui quelque temps apres ne s'en desdient. - Quiconque, Ξadjouta le Berger, fera difficulté de Ξcourir

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la fortune dont vous me menacez, je le Ξcroyray pour homme de peu de courage. - C'est vertu respondit Ξ Corilas, d'estre courageux, mais c'est une folie aussi d'estre temeraire. - A la preuve, repliqua Celadon, on cognoistra quel je suis ; et cependant je vous promets encore un coup, que je ne m'en Ξdédiray jamais. Et par ce que je faisois semblant de ne prendre garde à leur discours, adressant sa Ξparolle à moy, il me dit : - Et vous, belle Bergere, Ξqu'elle η opinion en avez vous ? - Je ne sçay, luy respondis-je, dequoy vous parlez. - Il m'a dit, reprit Corilas, que pour tirer un grand bien d'un grand mal, il voudroit que la haine de vos peres fust changée en amour entre les Ξenfans. - Comment, respondis-je, faisant semblant de ne le cognoistre pas, estes-vous fils d'Alcippe ? Et m'ayant respondu qu'ouy, et de plus mon serviteur. - Il me semble, luy dis je, qu'il eust esté plus à propos que vous vous fussiez mis aupres de quelqu'autre, qui eust eu plus d'occasion de l'avoir agreable que moy. - J'ay bien ouy dire, repliqua Celadon, que les Dieux Ξ punissent les erreurs des peres sur les enfans, mais entre les hommes cela n'a jamais esté accoustumé. Ce n'est pas qu'il ne doive estre permis à vostre beauté qui est divine, d'user des mesmes privileges des Dieux ; mais si cela est, vous devez aussi comme eux le pardon quand on le vous demande. - Est-ce ainsi Berger, interrompit Corilas, que vous commencez vostre combat en criant mercy ? - En tel combat, respondit-il,

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estre vaincu c'est une espece de victoire, et quant à moy je le veux bien estre, pourveu qu'elle en Ξvueille la despoüille. Je croy qu'ils eussent plus longuement continué Ξleurs discours, si le branle eust duréΞd'avantage, mais sa fin nous separa, et chacun retourna en sa place.
  Quelque temps apres, on commença de proposer les prix aux divers exercices qu'on avoit accoustumé de faire, comme de luitter, de courre, de sauter et de jetter la barre, ausquels Celadon pour estre trop jeune, ne fut receu qu'à celuy de la course, dont il eut le prix, qui estoit une Guirlande de diverses fleurs, qui luy fut mise sur la teste par toute l'assemblée, avec beaucoup de loüange, qu'estant si jeune il eust vaincu tant d'autres Bergers. Luy sans beaucoup songer en soy-mesme, se l'ostant, me la vint poser sur les cheveux, me disant assez bas : - Voicy qui reconfirme ce que je vous ay dit. Je fus si surprise que je ne Ξpeus η luy respondre, et n'eust esté Artemis, vostre mere Phillis, je la luy eusse rendüe, non pas que venant de sa main elle ne me fust fort Ξaggreable, mais parce que je craignois qu'Ξ*Alcé, et Hyppolite le trouvassent mauvais. ΞToutesfois Artemis, qui desiroit Ξplustost d'assoupir que de Ξr'allumer ces vieilles inimitiez, me commanda de la recevoir, et de l'en remercier, ce que je fis si froidement que chacun jugea bien, que ce n'avoit esté que par l'ordonnance de ma tante. Tout ce jour se passa de ceste sorte, et le lendemain

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aussi, sans que le jeune Berger perdist une seule commodité de me faire paroistre son affection Ξ*. Et par ce que le troisiesme jour on a ccoustumé Ξ de representer en l'honneur de Venus le jugement que Paris donna des trois Deesses η, Celadon resolut de se mesler parmy les filles sous habit de Bergere. Vous sçavez bien que le troisiesme jour, sur la fin du repas, le grand Druide a de coustume de jetter entre les filles une pomme d'or, sur laquelle sont escrits les noms des trois Bergeres qui luy semblent les plus belles de la trouppe, avec ce mot (Soit donnée à la plus belle des trois) et qu'apres on tire au sort η celle qui doit faire le personnage de Paris, qui avec les trois Bergeres entre dans le Temple de la Beauté Ξdedié à Venus, où les portes estant bien Ξfermées, elle fait jugement de la beauté de toutes trois, les voyant nuës, Ξhormis un foible linge, qui les couvre de la ceinture jusques aupres du genoüil. Et Ξpar ce que autrefois il y a eu de l'abus, et que quelques ΞBergeres η se sont meslez parmy les Bergeres, il fut ordonné par edict public, que celuy qui commettroit semblable faute, seroit sans remission lapidé η par les filles à la porte du Temple. Or il advint que ce jeune enfant sans consideration de ce danger extréme, ce jour Ξ s'habilla en Bergere η, et se mettant dans nostre trouppe fut receu pour fille, et comme si la fortune l'eust voulu favoriser, mon nom fut escrit sur la pomme, et celuy de Malthee, et de Stelle ; et lors

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qu'on vint à tirer le nom de celle qui feroit le personnage de Paris, j'oüys nommer Orithie, qui estoit le nom que Celadon avoit pris. Dieu sçait si en son ame il ne receut toute la joye dont il pouvoit estre capable, voyant son dessein si bien reussir. En fin nous fusmes menées dans le Temple, où le juge estant assis en son siege, les portes closes, et nous trois demeurées toutes seules dedans avec luy, nous commençasmes, selon l'Ξordounance η, à nous Ξdeshabiller, et par ce qu'il falloit que chacune à part Ξallast parler à luy, et faire offre tout ainsi que les trois Deesses avoient fait autrefois à Paris, Stelle qui fut la plus diligente à se Ξdeshabiller, s'alla la premiere presenter à luy, qu'il contempla quelque temps, et apres avoir oüy ce qu'elle luy vouloit dire, il la fit retirer pour donner place à Malthée, qui m'avoit dévancée, par ce Ξque me faschant fort de me montrer nuë, Ξ j'allois retardant le plus que je pouvois de me despoüiller. Celadon à qui le temps sembloit trop long, et apres avoir fort peu entretenu Malthée, voyant que je n'y allois point, m'appella paresseuse. En fin Ξne pouvant plus dilayer j'y fus contrainte, mais, mon Dieu, quand je m'en souviens, je meurs encor de honte : j'avois les cheveux espars, qui me couvroient presque toute, sur lesquels pour tout ornement je n'avois que la Guirlande que le jour auparavant il m'avoit donnée. Quand les autres furent retirees, et qu'il me vid en cét estat aupres de luy, je pris bien garde qu'il changea deux ou trois fois de

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couleur, mais je n'en eusse jamais soupçonné la cause. De mon costé la honte m'avoit teint la jouë d'une si vive couleur, qu'il m'a juré depuis ne m'avoir jamais veuë si belle, et eust bien voulu qu'il luy eust esté permis de demeurer tout le jour en ceste contemplation. Mais craignant d'estre Ξdécouvert, il fut Ξcontrainct d'abreger son contentement, et voyant que je ne luy disois rien, car la honte me tenoit la langue liée : - Et quoy Astrée, me dit-il, croyez vous vostre cause tant Ξadvantageuse, que vous n'ayez besoin comme les autres, de vous rendre vostre juge affectionné ? - Je ne doute point Orithie, luy respondis-je, que je n'aye plus de besoin de seduire mon juge par mes paroles, que Stelle, ny Malthée ; mais je sçay bien aussi que je leur cede autant en la persuasion qu'en la beauté. De sorte que n'eust esté la contrainte à quoy la coustume m'a obligée, je ne fusse jamais venuë devant vous pour esperance de Ξgaigner le prix. - Et si vous l'emportez, respondit le Berger qu'est-ce que vous ferez pour moy ? - Je vous en auray, luy dis-je, d'autant plus d'obligation, que je croy le meriter Ξ moins. - Et quoy, me repliqua-t'il vous ne me faites point d'autre offre ? - Il faut, luy dis-je, que la demande vienne de vous, car je ne vous en sçaurois faire qui meritast d'estre receuë. - Jurez moy, me dit le Berger, que vous me Ξdonnerez ce que je vous demanderay, et mon jugement sera à vostre Ξavantage. Apres que je le luy eus promis, il me demanda de mes cheveux pour faire un bracelet, ce que je fis, et

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apres Ξles avoir serrez dedans un papier, il me dit : - Or Astrée je retiendray ces cheveux pour gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez jamais, je les puisse offrir à la Deesse Venus, et luy en demander vengeance. - Cela, luy respondis-je, est superflu, puis que je suis resoluë de n'y manquer jamais. Alors avec un visage riant, il me dit : - Dieu soit loüé, belle Astrée, Ξde ce que mon dessein a reüssi si heureusement η ; car sçachez que ce que vous m'avez promis, c'est de m'aimer plus que personne du monde, et me recevoir pour vostre fidele serviteur, qui suis Celadon, et non pas Orithie, comme vous pensez. Je dis ce Celadon, par qui amour a voulu rendre preuve que la haine n'est assez forte pour Ξdetourner ses Ξeffects, puis qu'entre les inimitiez de nos peres, il m'a fait estre tellement à vous, que je n'ay point redouté de mourir à la porte de ce Temple, pour vous rendre tesmoignage de mon affection. Jugez, sage Diane, quelle je devins lors ; car Amour me deffendoit de Ξvanger ma pudicité, et toutefois la honte m'animoit contre l'Amour. Enfin apres une confuse dispute, il me fut impossible de consentir à moy-mesme de le faire mourir, puis que l'Ξoffence qu'il m'avoit faite n'estoit procedée que de Ξm'aymer trop. Toutefois le Ξcognoissant estre Ξ Berger, je ne Ξpeux η plus longuement demeurer nuë devant ses yeux, et sans luy faire autre response, je m'encourus vers mes compagnes, que je trouvay desja presque revestuës. Et reprenant mes habits sans sçavoir presque ce que je faisois,

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je m'Ξhabillay le plus promptement qu'il me fut possible. Mais pour abreger, lors que nous fusmes toutes prestes, la dissimulee Orithie se mit sur le Ξsueil η de la porte, et nous ayant toutes trois aupres d'elle : - J'ordonne, dit-il, que le prix de la beauté soit donné à Astrée, en tesmoignage de quoy je luy presente la pomme d'or, et ne faut que personne doute de mon jugement, puis que je l'ay Ξveuë Ξ*, et qu'encores que fille, j'en ay ressenty la force. En proferant ces mots, il me presenta la pomme, que je reçeus toute troublée, et plus encores quand tout bas il me dit : - Recevez ceste pomme pour gage de mon affection, qui est toute infinie, comme elle est toute ronde η. Je luy respondis : - Contente toy témeraire, que je la reçois pour sauver ta vie, et qu'autrement je la refuserois venant de ta main. Il ne Ξpûst me repliquer de peur d'estre oüy et Ξrecogneu, et Ξpar ce que c'estoit la coustume, que celle qui recevoit la pomme, baisoit le juge pour remerciement, je fus contrainte de le baiser ; mais je vous Ξasseure que quand jusques alors je ne l'eusse point Ξrecogneu, j'eusse bien Ξdécouvert que c'estoit un Berger, car ce n'estoit point un baiser de fille. ΞIncontinent la foule, et l'applaudissement de la trouppe nous separa η, Ξpar ce que le Druide m'ayant couronnée, me fit porter dans une chaire jusques où estoit l'assemblée, avec tant d'honneur, que chacun s'estonnoit, que je ne m'en resjouyssois Ξd'avantage ; mais j'estois tellement interditte, et si fort combatuë d'Amour, et de despit, qu'à peine sçavois-je ce que je faisois.

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Quant à Celadon aussi tost qu'il eut parachevé les ceremonies, il se perdit entre les autres Bergeres, et peu à peu sans qu'on y prist garde, se retira de la trouppe, et laissa ces habits empruntez, pour reprendre les siens naturels, avec lesquels il nous vint retrouver ayant un visage si Ξasseuré, que personne ne s'en fust jamais douté. Quant à moy lors que je le revy, je n'osois presque tourner les yeux sur luy, pleine de honte, et de colere ; mais luy qui s'en prenoit garde sans en faire semblant, trouva le moyen de m'accoster, et me dit assez haut : - Le juge qui vous a donné le prix de beauté, Ξà monstré d'avoir beaucoup de jugement, et me semble que quoy que la justice de vostre cause meritast bien une aussi favorable sentence, vous ne laissez toutefois de luy avoir quelque obligation. - Je croy, Berger, luy respondis-je assez bas, qu'il m'est plus obligé que moy à luy, puis que s'il m'a donné une pomme, qui en quelque sorte m'estoit deuë, je luy ay donné la vie, que pour sa temerité il meritoit de perdre. - Aussi m'a t'il dit, respondit Ξincontinent Celadon, qu'il ne la veut conserver que pour vostre service. - Si je n'eusse eu plus d'esgard, Ξrepliquay-je, à moy-mesme qu'a luy, je n'eusse pas laissé sans chastiment une si grande Ξoutrecuidance. Mais, Celadon c'est assez, coupons la ce discours, et contentez-vous, que si je ne vous ay Ξfaict punir comme vous meritez, ce n'a seulement esté que pour ne vouloir donner occasion à chacun de penser quelque chose de plus mal à propos de moy, et non point pour faute de

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volonté que j'eusse de vous en voir Ξchastié. - S'il n'y a eu, dit-il, que ceste occasion, qui ait retardé ma mort, Ξdictes moy de quelle façon vous voulez que je meure, et vous verrez que je n'ay moins de courage pour vous satisfaire, que j'ay eu d'Amour pour vous Ξoffencer. Ce discours seroit trop long, si je voulois particulierement vous redire tous nos propos. Tant y a, qu'apres plusieurs repliques d'un costé, et d'autre, par lesquelles il m'estoit impossible de douter de son affection, si pour le moins les divers Ξchangemens de visage en peuvent donner quelque cognoissance, je luy dis, Ξfeignant d'estre en colere : - Ressouviens toy ΞBergere η de l'inimitié de nos peres, et croy que celle que je te porteray ne leur cedera en rien, si tu m'Ξimportunes jamais plus de tes folies, ausquelles ta jeunesse et mon honneur font pardonner pour ceste fois. Je luy dis ces derniers mots, afin de luy donner un peu de courage, car il est tout vray, que sa beauté, son courage, et son affection me plaisoient, et afin qu'il ne Ξpeust η me respondre, je me tournay pour parler à Stelle qui estoit Ξ prés de moy. Luy tout estonné de ceste response, se retira de l'assemblee, si triste, qu'en peu de jours il devint presque mescognoissable, et si particulier, qu'il ne hantoit plus Ξque les lieux plus retirez et sauvages de nos boys. Dequoy estant advertie par quelques unes de mes compagnes, qui m'en parloient sans penser que j'en fusse la cause, je commençay d'en ressentir de la peine, et resolus en

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moy-mesme de chercher quelque moyen de luy donner un peu plus de satisfaction, et parce, comme je vous ay dit, qu'il Ξs'esloignoit de toute sorte de compagnie, je fus contrainte pour le rencontrer de conduire mes trouppeaux du costé où je sçeus qu'il se retiroit le plus souvent, et apres y avoir esté en vain deux ou trois fois, en fin un jour, ainsi que je l'allois cherchant, il me sembla d'entr'ouyr sa voix entre quelques arbres, et je ne fus point trompée, car, m'aprochant doucement je le vis couché en terre de son long, et les yeux tous moites de larmes si tendus contre le Ciel, qu'Ξils sembloient immobiles. La veuë que j'en eus, me trouvant toute disposée, m'esmeut tellement Ξà pitié, que je me resolus de ne le Ξlaisser plus en semblable peine. C'est pourquoy apres l'avoir quelque temps consideré, et ne voulant point luy faire paroistre, que je le voulusse rechercher, je me retiray assez loin de la, où faisant semblant de ne prendre garde à luy, je me mis à chanter si haut, que ma voix parvint jusques à ses aureilles. Aussi tost qu'il m'ouyt, je veis Ξqu'il se releva en sursault, et tournant les yeux du costé où j'estois, il demeura comme ravy à m'escouter, à quoy ayant pris garde, Ξà fin de luy donner commodité de m'approcher, je fis semblant de dormir, et toutefois je tenois les yeux Ξentrouverts pour voir ce qu'il deviendroit, et certes il ne manqua point de faire ce que j'avois pensé, car s'approchant doucement de moy, il se vint mettre à genoux le plus pres

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qu'il Ξpeut η, et apres avoir demeuré Ξlong-temps en cet estat, Ξ lors que je faisois semblant d'estre plus assoupie Ξ, pour luy donner plus de hardiesse je sentis qu'apres plusieurs souspirs il se baissa doucement contre ma bouche, et me baisa. ΞAlors me semblant qu'il avoit bien assez pris de courage, j'ouvris les yeux, comme m'estant Ξesveillée quand il m'avoit touchée, et me relevant Ξ, je luy dis, feignant d'estre en colere : - Mal appris Berger, qui vous a rendu si outrecuidé, que de venir interrompre mon sommeil de Ξceste sorte ? Luy alors tout tremblant, et sans lever les genoux : - C'est vous belle Bergere, dit-il, qui m'y avez contraint, et si j'ay failly, vous en devez punir vos perfections qui en sont Ξcause. - Ce sont tousjours la, luy dis-je, les excuses de vos outrecuidances ; mais si vous continuez à m'offenser ainsi, croyez, Berger, que je ne le supporteray pas. - Si vous Ξappelez offense, me Ξrepondit-il, d'estre aymée, et adorée, commencez de bonne heure a chercher le chastiment que vous me voulez donner, car dés icy je vous jure que je vous offenseray de ceste sorte toute ma vie, et qu'il n'y a ny rigueur de vostre cruauté, ny inimitié de nos pères, ny empeschement de l'univers ensemble, qui me puisse divertir de ce dessein. Mais, belle Diane, il faut que j'abrege ces agreables discours, estant si peu convenables en la saison desastrée où je suis, et vous diray seulement, qu'en fin estant vaincuë, je luy dis : - Mais quoy, Berger, quelle fin aura vostre dessein, puis que ceux qui vous peuvent rendre tel qu'il leur plaist, le desapprouvent ? - Comment, me

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repliqua-t'il incontinent, rendre tel qu'il leur plaist ? Tant s'en faut qu'Alcippe Ξait ceste puissance sur ma volonté, que je ne l'ay pas moy-mesme. - Vous pouvez, luy respondis-je, vous dispenser de vous à vostre gré, mais non pas Ξ de l'Ξobeyssance que vous devez à vostre pere *, sans faire une grande faute. - L'Ξobeyssance, adjousta-t'il, que je luy en dois, ne peut passer au dela de ce Ξ que je puis sur moy. Car ce n'est pas faillir, de ne point faire ce que l'on ne peut Ξ ; mais soit ainsi que je le doive, puis que de deux maux on doit fuir le plus grand, je choisiray plustost Ξde faillir envers luy, qui n'est qu'un homme, qu'envers vostre beauté qui est divine. Nos discours en fin continuerent si avant qu'il fallut que je luy permisse d'estre mon serviteur. Et Ξd'autant que nous estions si jeunes et l'un et l'autre, que nous n'avions pas encore beaucoup d'artifice pour couvrir nos desseins, Alcippe s'en prit incontinent garde, et ne voulant point que ceste amitié passast plus outre, il Ξ resolut avec le bon vieillard Cleante son ancien amy, de luy faire entreprendre un voyage si long, que l'absence effaçast ceste jeune impression d'Amour ; mais Ξc'est η esloignement y Ξprofita aussi peu que tous les autres artifices dont depuis il se servit. Car Celadon, quoy que jeune enfant, a tousjours eu une Ξ*telle resolution à vaincre toutes difficultez, qu'au lieu que quelqu'autre eust pris ces contrarietez pour peine, il les recevoit pour preuves de soy-mesme, et les nommoit les pierres de touche de sa

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fidelité ; et Ξd'autant qu'il sçeut que son voyage devoit estre long, il me pria de luy donner commodité de me dire Ξà Dieu. Je le fis, belle Diane, mais si vous eussiez veu l'affection dont il me supplioit de l'Ξaimer, les sermens dont il m'asseuroit de ne point changer, et les conjurations dont il m'obligeoit a n'en aymer point d'Ξautre, vous eussiez sans doute jugé, que toutes choses plus impossibles Ξ*pouvoient arriver plustost que la perte de ceste amitié. En fin ne pouvant plus retarder, il me dit : - Mon Ξ*Astree, car tel estoit le nom η dont plus communément en particulier il me nommoit, je vous laisse mon frere Lycidas, à qui je ne celay jamais un seul de mes desseins. Il sçait quel service je vous ay voüé, promettez moy si vous voulez que je parte avec quelque contentement, que vous recevrez comme Ξvenans de moy, tous les services qu'il vous fera, et Ξ par sa presence vous renouvellerez la memoire de Celadon. Et certes il avoit raison de me faire ceste priere, car Lycidas durant son esloignement, se monstra si curieux d'observer ce que son frere luy avoit recommandé, qu'il y en Ξeust plusieurs qui creurent qu'il avoit succedé à l'affection que son frere me portoit. Cela fut cause qu'Alcippe apres l'avoir tenu trois ans hors de ceste contrée, le Ξr'appella avec opinion qu'un si long terme auroit Ξaisément effacé la legere impression qu'Amour avoit Ξpeu faire en une ame si jeune, et que devenu plus sage, il distrairoit mesme Lycidas

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de mon affection. Mais son retour ne me fut qu'une extréme asseurance de sa fidelité : η car la froideur des Alpes, qu'il avoit Ξpassées par deux fois, ne Ξ*peut η en rien diminuer le feu de son Amour, ny les admirables beautez η de ces Romaines le divertir tant soit peu de ce qu'il m'avoit promis. O Ξ*Dieu ! avec quel contentement me vint il retrouver ! Il me supplia par son frere, que je luy donnasse commodité de me parler, je croy avoir encore sa lettre. Helas ! J'ay plus cherement conservé ce qui venoit de luy, que luy-mesme. Et lors elle tira de sa poche un petit sac, semblable η à celuy que Celadon portoit, où à son imitation elle conservoit curieusement les lettres qu'elle recevoit de luy, et tirant la premiere, car elles estoient toutes d'ordre, apres s'estre essuyé les yeux, elle leut tels mots.

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Lettre de Celadon
à la Bergere Astrée.

  Belle Astrée, mon exil a esté vaincu de ma patience ; fasse le ΞCiel qu'il l'Ξait aussi esté de vostre amitié. Je suis party avec tant Ξ*de regret, et revenu avec tant de contentement, que n'estant mort, ny en allant ny en revenant, je tesmoigneray tousjours qu'on ne peut mourir de trop de plaisir, ny de trop de Ξdéplaisir. Permettez-moy donc que je vous voye, Ξà fin que je puisse raconter ma fortune à celle qui est ma seule fortune.

  Belle Diane, il est impossible que je me ressouvienne des discours, que nous eusmes alors, sans me reblesser, de sorte que la moindre playe m'en est aussi douloureuse que la mort. Pendant l'absence de Celadon, Artemis ma tante et mere de Phillis, vint visiter ses Ξparens, et Ξmena avec elle ceste belle Bergère, dit-elle, monstrant Phillis, et Ξparce que nostre façon de vivre luy sembla plus Ξaggreable que celle des Bergers Ξd'Allier, elle resolut de demeurer avec nous, qui ne me fut pas peu de contentement, car par ce moyen nous Ξvismes η à nous pratiquer, et quoy que l'amitié ne fust pas si Ξestroitte qu'elle a esté depuis, toutefois son humeur me plaisoit de sorte, que je passois assez agreablement

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plusieurs heures fascheuses avec elle. Et lors que Celadon fut de retour, et qu'il l'eut quelque temps Ξ*hantée, il en fit un si bon jugement, que je puis dire avec verité, qu'il est cause de l'estroitte affection qui depuis a esté Ξentr'elle et moy. Ce fut à ceste fois Ξque luy ayant attaint l'âge deΞdix sept ou Ξdix huict ans, et moy de quinze ou seize, nous Ξcommençasmes de nous conduire avec plus de prudence. De sorte que pour celer nostre amitié, je le priay, ou Ξplustost je le contraignis de faire cas de toutes les Bergeres qui auroient quelque Ξapparence de beauté, Ξà fin que la recherche qu'il faisoit de moy, fust plustost jugée commune que particuliere. Je dis que je l'y contraignis, Ξpar ce que je n'ay pas opinion que sans son frere Lycidas il y eust jamais voulu consentir ; car apres s'estre Ξ plusieurs fois jetté à genoux devant moy, pour revoquer le commandement que je luy en faisois, en fin son frere luy dit, qu'il estoit necessaire pour mon contentement d'en user ainsi, et que s'il n'y sçavoit point d'autre remede, il falloit qu'en cela il se servist de l'imagination, et que parlant aux autres, il se figurast que c'estoit à moy. Helas ! le pauvre Berger avoit bien raison d'en faire tant de difficulté, car il prevoyoit trop veritablement que de la procederoit la cause de sa mort. Excusez, sage Diane, si mes pleurs interrompent mon discours, puis que j'en ay tant de sujet, que ce seroit impieté de me les interdire. Et apres s'estre essuyée les yeux, elle reprit son discours ainsi.
  Et parce que Phillis estoit d'ordinaire avec

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moy, ce fut à elle qu'il Ξs'addressa premierement, mais avec tant de contrainte, que je ne pouvois quelquefois m'empescher d'en rire, et Ξd'autant que Phillis croyoit η que ce fust à bon escient, et qu'elle traittoit envers luy, comme on a de coustume d'user envers ceux qui commencent une recherche, je me souviens que s'en voyant assez rudement traitté, il chantoit fort souvent ceste chanson, qu'il avoit faite sur ce sujet.


CHANSON.

Ξ*Dessus les bords d'une fontaine
D'humide mousse revestus,
Dont l'onde a mains replis tortus,
S'alloit égarant par la plaine,
Un Berger se mirant en l'eau,
Chantoit ces vers au Chalumeau :
Cessez un jour, cessez la belle,
Avant ma mort d'estre cruelle.


Se peut-il, qu'un si grand supplice,
Que pour vous je souffre en aymant,
Si les Dieux sont Dieux de justice,
Soit en fin souffert vainement ?
Peut il estre qu'une amitié
N'esmeuve jamais à pitié,
Mesme quand l'Amour est extrème,
Comme est celle dont je vous ayme ?

Ces yeux Ξde qui les mignardises
M'ont souvent contraint d'esperer,

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ΞEncores que pleins de faintises,
Veulent-ils bien se parjurer ?
Ils m'ont dit souvent que son cœur
Quitteroit en fin sa rigueur,
Accordant à ce faux langage
Le reste de son beau visage.


Mais quoy ? Les beaux yeux des Bergeres,
ΞSe trouveront aussi trompeurs,
Que des cours les attraits pipeurs :
Doncques ces beautez Ξbocageres,
Quoy que sans fard dessus le front,
Dedans le cœur se farderont,
Et n'apprendront Ξen leurs escoles,
Qu'à ne donner que des paroles ?

ΞC'est assez, il est temps, la Belle,
De finir ceste cruauté,
Et croyez que toute beauté,
Qui n'a la douceur avec elle,
C'est un œil qui n'a point de jour,
Et qu'une belle sans Amour,
Comme indigne de ceste flame,
Ressemble un corps qui n'a point d'ame.

  Ma sœur, interrompit Phillis, je me ressouviens fort bien de ce que vous dittes, et faut que je vous fasse rire de la façon dont il Ξparloit à moy, car le plus souvent ce n'estoient que des mots tant interrompus, qu'il eust fallu deviner pour les entendre, et d'ordinaire quand il me vouloit nommer, il avoit tant accoustumé

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de parler à vous, qu'il m'appelloit Astree. Mais voyez que c'est de nostre inclination. Je recognoissois bien que la nature avoit en quelque sorte advantagé Celadon par dessus Lycidas, toutefois sans en pouvoir dire la raison, Lycidas m'estoit beaucoup plus agreable. - Helas ma sœur, dit Astrée, vous me remettez en memoire un propos qu'il me tint en ce temps-là de vous, et de ceste belle Bergere, dit-elle, se tournant Ξvers Diane. Belle Bergere, me disoit-il, la sage Bellinde, et vostre tante Artemis, sont infiniment heureuses d'avoir de telles filles, et nostre ΞLignon leur est fort obligé, puis que par leur moyen il a le Ξbon-heur de voir sur ses rives, ces deux belles et sages Bergeres. Et croyez que si je m'y Ξconnois elles seules meritent l'amitié d'Astree, c'est pourquoy je vous conseille de les aymer ; car je prevoy, pour le peu de Ξconnoissance que j'ay eu d'elles, que vous recevrez beaucoup de contentement de leur familiarité. ΞPleust à Dieu que l'une d'elles daignast regarder mon frere Lycidas, avec quelle affection Ξm η'y porterois-je. Et Ξd'autant que j'avois encor fort peu de Ξcongnoissance η de vous, belle Diane, je luy respondis, que je desirerois Ξplustost qu'il servist Phillis, et il advint ainsi que je le souhaittois, car l'ordinaire conversation qu'il eut avec elle a mon occasion, Ξ*produisit au commencement de la familiarité entr'eux, et en fin de l'Amour à bon escient. Un jour qu'il la trouva à commodité, il Ξ resolut de luy declarer son affection avec le plus d'Amour, et le moins de Ξparoles

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qu'il pourroit : - Belle Bergere, luy dit-il, vous avez assez de Ξconnoissance de vous mesme, pour croire que ceux qui vous ayment, ne vous peuvent aymer qu'infiniment. Il ne peut estre que mes actions ne vous ayent donné quelque Ξconnoissance de mon affection, pour peu que vous en ayez Ξreconneu ; puis qu'on ne peut vous aymer qu'a l'Ξextresme, vous devez advoüer Ξque mon Amour est tresgrande, et toutesfois estant telle, je ne demande en vous pour encore qu'un commencement de bonne volonté. Nous nous trouvasmes si pres, Celadon, et moy, que nous Ξpeusmes ouyr ceste declaration, et la response aussi que Phillis luy fit, qui à la verité fut plus rude que je ne l'eusse pas attendu d'elle ; car dés long temps auparavant elle, et moy avions fort Ξpeu η reconneu aux yeux et aux actions de Lycidas qu'il l'aymoit, et en avions souvent discouru, et je l'avois Ξplustost trouvee Ξ de bonne volonté envers luy qu'autrement. Toutefois à ce coup, elle luy respondit avec tant d'aigreur, que Lycidas s'en alla comme desesperé, et Celadon qui aymoit son frere plus que l'ordinaire, ne pouvant souffrir de le voir traitter de ceste sorte, et ne sçachant à qui s'en prendre, s'en faschoit presque contre moy, dont au commencement je ne pûs m'empescher de sous-rire, et en fin je luy dis : - Ne vous ennuyez point, Celadon, de ceste response, car nous y sommes presque obligees, puis que Ξles Ξ Bergers de ce temps, Ξpour la plus-part se plaisent beaucoup plus de faire croire à chacun Ξqu'ils ont plusieurs bonnes fortunes Ξ que presque de les

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avoir vrayement, ayant opinion que la gloire d'un Berger s'augmente par la diminution de nostre honneur. Et Ξà fin que vous sçachiez que je Ξconnois bien l'humeur de Phillis, je Ξprends la charge de mettre Lycidas en ses bonnes graces, pourveu qu'il continuë, et qu'il Ξait un peu de patience. Mais il faut advoüer que quand j'en parlay la premiere fois à ceste Bergere, elle me renvoya si Ξloing, que je ne sçavois presque qu'en esperer, si bien que je me resolus de la Ξgagner avec le temps ; mais Lycidas qui n'avoit Ξpoint de patience, fit dessein plusieurs fois de ne Ξl'aymer plus, et en ce temps il alloit chantant d'ordinaire tels vers.


STANCES.
Sur une resolution de ne plus aymer.

Ξ*Quand je vy ces beaux yeux nos superbes vainqueurs,
Soudain je m'y sousmis comme aux Roys de nos cœurs,
Pensant que la rigueur en deust estre bannie ;
Mais depuis espreuvant leur dure cruauté,
Je creus qu'eterniser en nous leur Tyrannie,
Ce n'estoit pas Amour, mais plustost lascheté.

Il est vray que c'est d'eux, dont naissent tous les jours
Aux moindres de leurs traits quelques nouveaux Amours,

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Mais à quoy sert cela si comme de sa source,
L'eau soudain qu'elle y naist incontinent s'enfuit ?
De mesme aussi l'Amour d'une soudaine course,
S'enfuit loing de ces yeux, quoy qu'il en soit produit.
A son exemple aussi fuyons les ces beaux yeux,
Fuyons les, et croyons que c'est pour nostre mieux.
Et quand ils nous voudroient faire quelque poursuitte,
N'attendons point leurs coups ny pouvant resister,
Car il vaut beaucoup mieux se sauver à la fuitte,
Que d'attendre la mort qu'on peut bien eviter.

  Je croy que Lycidas n'eust pas si promptement mis fin à la cruauté dont Phillis refusoit son affection, si de fortune un jour, qu'elle et moy, selon nostre coustume, nous allions promener le long de ΞLignon, nous n'eussions rencontré, ce Berger dans une Isle de la riviere, en lieu fort escarté, et où il n'y avoit pas apparence de Ξfeinte. Nous le vismes d'un des costez de la riviere, qui estoit bien assez large et profonde pour nous empescher d'aller où il estoit, mais non pas d'Ξouyr les vers qu'il alloit plaignant, en traçant, à ce qu'il sembloit quelques chiffres sur le sable avec le bout de sa houlette, que nous ne pouvions recognoistre, pour la distance qu'il y avoit de luy à nous. Mais les vers estoient tels.

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MADRIGAL.

QU'IL NE DOIT POINT
esperer d'estre aymé.

Pensons nous en l'Ξaymant,
Que Ξ*nostre Amour fidelle
Puisse Ξ*jetter en elle
Quelque seur fondement ?
Helas ! C'est vainement.
Car Ξplustost pour ma peine
Ce que je Ξvay tracer
Sur l'inconstante areine
Ferme se doit penser,
Que Ξ*pour mon advantage
Ξ*En son ame volage,
Ξ*Je jette onc en l'aymant
Ξ*Quelque seur fondement.

  Peu apres nous ouysmes que s'estant teu pour quelque temps, Ξil reprenoit ainsi la parole avec un grand Helas ! et levant les yeux au ΞCiel : - O ΞDieu ! si vous estes Ξen colere contre moy, parce que j'adore avec plus de devotion l'œuvre de vos mains que vous mesmes, pourquoy n'avez vous compassion de l'erreur η que vous me faites faire ? Que si vous n'aviez agreable que Phillis fust adorée, ou vous deviez mettre moins de perfections en elle, ou en moy moins de Ξconnoissance de ses perfections ; car n'est-ce profaner une chose de tant de merite, que

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de luy offrir moins d'affection ? Je croy que ce Berger continua assez longuement semblables discours, mais je ne les Ξpûs ouyr, parce que Phillis Ξme prenant par force sous le bras, m'emména avec elle. Et lors que nous fusmes un peu esloignées, je luy dis : - Mauvaise Phillis pourquoy n'avez-vous pitié de ce Berger que vous voyez mourir à vostre occasion ? - Ma sœur, me respondit-elle, les Bergers de ceste contree sont si dissimulez, que le plus souvent leur cœur Ξnie ce que leur bouche promet ; que si sans passion nous voulons regarder les actions de Ξcestuy-cy, nous cognoistrons qu'il n'y a rien qu'artifice ; et pour les Ξparolles que nous venons d'Ξouyr, je juge quant à moy, que nous ayant veuës de Ξloing, il s'est expressement mis sur nostre chemin, Ξà fin que nous Ξouyssions ses plaintes dissimulees ; autrement n'eussent elles pas esté aussi bonnes dittes à nous mesmes qu'à ces bois et à ces rives sauvages ? - Mais ma sœur, luy repondis-je, vous le luy avez deffendu. - Voila, me repliqua-t'elle, une grande Ξconnoissance de son peu d'amitié, y a t'il quelque commandement assez fort pour Ξ arrester une violente affection ? Croyez, ma
 " sœur, que l'amitié qui peut Ξflechir, n'est pas
 " forte : pensez-vous que s'il eust desobey à
 " mes commandemens, je ne l'eusse pas tenu pour m'aimer Ξd'avantage ? - Mais ma sœur, en fin luy dis-je, il vous a obey. - Et bien, me repliqua-t'elle, il m'a obey, et en cela je le tiens pour fort Ξobeyssant, mais en ce qu'il a du tout laissé

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ma recherche, je le tiens pour fort peu Ξ*passionné. Et quoy ? Estoit il point d'advis, qu'à la premiere ouverture qu'il m'a Ξfait η de sa bonne volonté, j'en prisse des tesmoins, Ξà fin qu'il ne s'en pûst plus Ξdédire ? Si je ne l'eusse interrompuë, je croy qu'elle eust continué encore Ξ long temps ce discours, mais Ξpar ce que je desirois que Lycidas fust Ξtraité d'autre sorte, pour la peine que Celadon en souffroit, je luy dis, que ces façons de parler estoient à propos avec Lycidas, mais non pas avec moy, qui sçavois bien que nous sommes obligées de monstrer plus de Ξmécontentement quand on nous parle d'Amour, que nous n'en ressentons, Ξà fin déprouver par là, Ξqu'elle η intention ont ceux qui Ξparlent à nous ; que je la loüerois, si elle usoit de ces termes envers Lycidas, mais que c'estoit trop de meffiance envers moy, qui ne luy avoit Ξ celé ce que j'avois de plus secret dans l'ame ; et que pour conclusion, puis qu'il estoit impossible qu'elle évitast d'estre aymée de Ξquelque un, qu'il valloit beaucoup mieux que ce fust de Lycidas, que de tout autre, Ξpuis qu'elle devoit desja estre asseurée de son affection. A quoy elle me respondit, qu'elle n'avoit jamais Ξpensé de dissimuler envers moy, et Ξque elle seroit trop marrie que j'eusse ceste opinion d'elle, et que pour m'en rendre plus de preuve, puis que je voulois qu'elle receust Lycidas, qu'elle m'Ξobeyroit lors qu'elle recognoistroit qu'il l'Ξaymeroit ainsi que je disois. Cela fut cause que Celadon la trouvant quelque temps apres

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avec moy, luy donna une lettre que son frere luy escrivoit par mon conseil.


Lettre de Lycidas
à Phillis.

  Si je ne vous ay tousjours aymee, que jamais ne sois-je aymé de personne, et si mon affection a jamais changé, que jamais le malheur où je suis ne se change. Il est vray que depuis quelque temps, j'ay plus caché d'Amour dans le cœur, que je n'en ay laissé paroistre en mes yeux, ny en mes paroles. Si j'Ξai failli en cela, accusez en le respect que je vous porte, qui m'a ordonné d'en user ainsi. Que si vous ne croyez le serment que je vous en fay, tirez en Ξtelle preuve que vous voudrez de moy, et vous Ξconnoistrez que vous m'avez mieux acquis, que je ne sçay vous en Ξassurer par mes veritables, mais trop impuissantes paroles.

  En fin, sage Diane, apres plusieurs repliques d'un costé et d'autre, nous fismes en sorte que Lycidas fut receu, et dés lors nous commençasmes tous quatre une vie qui n'estoit point desagreable, nous favorisant l'un l'autre avec le plus de discretion qu'il nous estoit possible. Et à fin de mieux couvrir nostre dessein,

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nous inventasmes plusieurs moyens, Ξfut de nous parler, Ξfut de nous escrire secrettement. Vous aurez peut estre bien pris garde à ce rocher, qui est sur le grand chemin allant à la ΞRoche. Il faut que vous sçachiez, qu'il y a un peu de peine à monter au dessus, mais y estant, le lieu est enfoncé, de sorte que l'on s'y peut tenir debout sans estre veu par dehors, et Ξpar ce qu'il est sur le grand chemin, nous le choisismes pour nous y Ξassembler, sans que personne nous vist ; que si quelqu'un nous rencontroit en y allant nous feignions de passer chemin, et afin que Ξl'un ny l'autre n'y allast point vainement, nous mettions Ξdés le matin quelque brisee au pied, pour marque que nous avions à nous dire quelque chose. Il est vray que pour estre trop pres du chemin pour peu que Ξnostre voix haussast, nous pouvions estre ouys de ceux qui alloient et venoient ; cela estoit cause que d'ordinaire nous laissions ou Phillis, ou Lycidas en garde, qui d'aussi loing qu'ils voyoient approcher quelqu'un, toussoient pour nous en advertir. Et parce que nous avions coustume de nous escrire tous les jours pour estre quelquefois empeschez, et ne pouvoir venir Ξen ce lieu, nous avions choisi le long de ce petit ruisseau qui Ξcostoye la grand allee, un vieux saule my-mangé de vieillesse, dans le creux duquel nous mettions tous les jours des lettres ; Ξ afin de pouvoir plus aisément faire response, nous y laissions Ξordinairement une escritoire. Bref, sage

Signet[ 101 verso ] 1607 moderne

Diane, nous nous tournions de tous les costez qu'il nous estoit possible pour nous tenir cachez. Et mesme nous avions pris une telle coustume de ne nous parler point Celadon et moy, ny Lycidas et Phillis, qu'il y en eut plusieurs qui Ξcreurent que Celadon eust changé de volonté. Et parce qu'au contraire aussi tost qu'il voyoit Phillis il l'alloit entretenir, et elle luy faisoit toute la bonne chere qu'il luy estoit possible, et moy de mesme, toutes les fois que Lycidas arrivoit, je rompois compagnie à tout autre pour Ξparler à luy, il advint que par succession de temps Celadon mesme eut opinion que j'Ξaymois Lycidas, et moy je creus qu'il Ξaymoit Phillis, et Phillis pensa que Lycidas m'Ξaymoit, et Lycidas eut opinion que Phillis Ξaymoit Celadon. De sorte que nous nous trouvasmes, sans y penser, tellement embroüillez de ces opinions, que la jalousie nous fit bien paroistre qu'il faut Ξ peu d'Ξapparence pour la faire naistre dans un cœur qui Ξayme bien. - A la verité, interrompit Phillis, nous estions bien Ξescolieres d'Amour en ce temps-la, car à quoy nous servoitΞ pour cacher ce que vrayement nous aimions, de faire croire à chacun Ξun'Amour qui n'estoit pas ? Puis que vous deviez bien autant craindre que l'on Ξcrût que vous Ξ*voulussiez du bien à Lycidas Ξ comme à Celadon. - Ma sœur, ma sœur, repliqua Astree, luy frappant de la main sur l'espaule, nous ne craignons Ξguere qu'on pense de nous ce qui n'est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vray ne nous

Signet[ 102 recto ] 1607 moderne

laisse aucun repos. ΞCette jalousie, continua-t'elle se tournant Ξvers Diane, nous Ξattaignit tellement tous quatre, que je ne crois pas que la vie nous eust longuement Ξduré, si quelque bon demon ne nous eust fait resoudre de nous en esclaircir en presence Ξdes η uns des autres. Des-ja sept ou Ξhuict jours Ξs'estoient escoulez, que nous ne nous voyons plus dans le rocher, et que les lettres que Celadon et moy mettions au pied du saule, estoient si differentes de celles que nous avions accoustumé, qu'il sembloit que ce fussent differentes personnes. En fin, comme je vous dis, quelque bon demon ayant soucy de nous, nous Ξfist par hazard rencontrer tous quatre en ce mesme lieu sans nulle autre compagnie. Et l'amitié de Celadon (d'autant plus forte que toutes les autres, qu'elle le Ξcontraignit le premier Ξde parler) luy mit ces paroles dans la bouche : - Belle Astrée, si je pensois que le temps peust remedier au mal que je ressens, je m'en remettrois au remede qu'il Ξme pourroit Ξr'apporter ; mais puis que plus il va vieillissant, plus aussi va-t'il augmentant, je suis contraint de luy en rechercher un meilleur par la plainte que je vous veux faire du tort que je reçoy, et d'autant plus aisément m'y suis je resolu que je suis pour faire ma plainte et devant mes juges, et devant mes parties. Et lors qu'il vouloit continuer, Lycidas l'interrompit disant, qu'il estoit en une peine qui n'estoit en grandeur Ξguere differente de la sienne. - En grandeur ? dit Celadon, il est impossible, car la mienne est extréme. - Et la mienne, repliqua

Signet[ 102 verso ] 1607 moderne

Lycidas, est sans comparaison. Cependant que nos Bergers parloient ensemble, je me tournay Ξvers Phillis, et luy dis : - Vous verrez, ma sœur, que ces Bergers se veulent plaindre de nous. A quoy elle me respondit, que nous avions bien plus d'occasion de nous plaindre d'eux. - Mais encore, luy dis-je, que j'en aye beaucoup de me douloir de Celadon, Ξtoutesfois j'en ay encor Ξd'avantage de vous, qui sous Ξtiltre de l'amitié que vous Ξfeignez de me porter, l'avez distrait de celle qu'il me faisoit paroistre, de sorte que je puis dire, que vous Ξme l'avez desrobe. Et Ξpar ce que Phillis demeura si confuse de mes propos, qu'elle ne sçavoit que me respondre, Celadon s'Ξaddressant à moy, me dit : - Ah ! belle Bergere, mais volage comme belle, est-ce ainsi que vous avez perdu la memoire des services de Celadon et de vos serments ? Je ne me plains pas tant de Lycidas, encor qu'il ait manqué au devoir de la proximité et de l'amitié qui est entre-nous, comme je me Ξdeüil de vous a vous mesme, sçachant bien que le desir que vos perfections produisent dans un cœur, peut bien faire oublier toute sorte de devoir. Mais est-il possible qu'un si long service que le mien, une si absoluë puissance que celle que vous avez tousjours euë sur moy, et une si entiere affection que la mienne, n'ait η peu arrester l'inconstance de vostre ame ? Ou bien si encore tout ce qui vient de moy est trop peu pour le pouvoir, comment est-ce que vostre foy si souvent jurée, et les Dieux si souvent pris

Signet[ 103 recto ] 1607 moderne

pour tesmoins, ne vous ont Ξpeu empescher de faire devant mes yeux une nouvelle election ? ΞEn mesme temps Lycidas prenant la belle main de Phillis, Ξavec un grand Ξsouspir, luy dit : - Belle main, en qui j'ay entierement remis ma volonté, puis-je Ξvivre et sçavoir, que tu η te plaises à la despoüille d'un autre cœur que du mien ? du mien, dis-je, qui avoit merité tant de fortune, si Ξ*quelqu'un eust peu en estre digne par la plus grande, par la plus sincere, et par la plus fidelle amitié qui ait jamais esté ? Je ne Ξpus escouter les autres paroles que Lycidas continua, car je fus contrainte de respondre à Celadon : - Berger, Berger, luy dis-je, tous ces mots de fidelité, et d'amitié sont plus en vostre bouche, qu'en vostre cœur, et j'ay plus d'occasion de me plaindre de vous que de vous escouter ; mais par ce que je ne fay plus d'estat de rien qui vienne de vous, je ne daignerois m'en douloir. Vous en devriez faire de mesme, si vos dissimulations le vous permettoient ; mais puis que nos affaires sont en ce terme, continuez Celadon, Ξaymez bien Phillis et la servez bien, ses vertus le meritent. Que si en Ξparlant à vous je rougis, c'est de despit d'avoir Ξaymé ce qui en estoit tant indigne, et de m'y estre si lourdement deceuë. L'estonnement de Celadon fut si grand, oyant les reproches que je luy faisois, qu'il Ξ demeura longuement sans pouvoir parler, ce qui me donna commodité d'ouyr ce que Phillis respondoit à Lycidas : - Lycidas, Lycidas, luy dit elle, celuy qui me Ξvoit η, me demande. Vous me nommez volage,

Signet[ 103 verso ] 1607 moderne

et vous sçavez bien que c'est le nom le plus convenable à vos actions ; mais vous pensez en vous plaignant le premier, effacer le tort que vous me Ξfaittes, à moy ? Non, je faux, mais η à vous mesme, car ce vous est plus de honte de changer, que je ne fais de perte Ξen vostre changement. Mais ce qui m'Ξoffence, c'est que vous Ξvueilliez m'accuser de vostre faute, et Ξfeindre quelque bonne occasion de vostre infidelité : Ξ
 " il est vray Ξtoutesfois que celuy qui deçoit
 " un frere, peut bien tromper celle qui ne luy
 " est rien. Et lors se tournant Ξvers moy, elle me dit :
 " - Et vous, Astree, croyez que le gain que vous avez fait le divertissant de mon amitié, ne peut estre de plus longue durée, que jusques à ce qu'il se presente un autre object, encor que je sçache bien que vos perfections ont tant de puissance, que si ce n'estoit un cœur tout de plume, vous le pourriez arrester. - Phillis, luy repliquay-je, la preuve rend tesmoignage que vous estes une flatteuse, quand vous parlez ainsi des perfections qui sont en moy, puis que m'ayant Ξdesrobbé Celadon, il faut qu'elles soient bien foibles, ne l'ayant Ξpeu retenir apres l'avoir pris. Celadon se jettant à genouil devant moy : - Ce n'est pas, me dit-il, pour mespriser les merites de Phillis, mais je proteste bien devant tous les Dieux, qu'elle n'alluma jamais la moindre estincelle d'Amour dans mon ame, et que je supporteray avec moins de desespoir l'Ξoffence que vous feriez contre moy en changeant, que non point celle que vous faites contre mon

Signet[ 104 recto ] 1607 moderne

affection en me blasmant d'inconstance. Il ne sert à rien, sage Diane, de particulariser tous nos discours, car ils seroient trop longs, et vous pourroient ennuyer ; tant y a qu'avant que nous separer nous fusmes tellement remis en nostre bon sens, ainsi le faut-il dire, que nous Ξreconnusmes le peu de raison qu'il y avoit de nous soupçonner les uns Ξles autres, et Ξtoutesfois nous avions bien à loüer le Ciel, que nous nous fissions ceste declaration tous quatre ensemble, puis que je ne crois pas qu'autrement il eust esté possible de desraciner Ξcet erreur de nostre ame ; et, quant à moy je vous Ξasseure bien que rien n'eust Ξpeu me faire entendre raison, si Celadon ne m'eust parlé de ceste sorte devant Phillis mesme.
  Or depuis ce temps nous allasmes un peu plus retenus que de coustume, mais au sortir de ce travail je rentray en Ξune autre qui n'estoit Ξguere moindre, car nous ne Ξpeusmes si bien dissimuler, qu'Alcippe, qui Ξy prenoit garde, ne Ξreconneust que l'affection de son fils envers moy n'estoit pas du tout Ξesteinte, et pour s'en Ξasseurer, il veilla Ξsi bien ses actions, que remarquant avec Ξqu'elle η curiosité il alloit tous les jours à ce Ξvieil saule, où nous mettions nos lettres, un matin il s'y en alla le premier, Ξ apres avoir longuement cherché prenant garde à la foulure que nous avions faite sur l'herbe pour y estre allez si souvent, il se laissa conduire, et le trac le mena droit au pied de l'arbre, où il trouva une lettre que j'y avois mise le soir ; elle estoit telle.

Signet[ 104 verso ] 1607 moderne


Lettre d'Astree
à Celadon.

  Hier nous allasmes au Temple, où nous fusmes Ξassemblez pour assister aux honneurs qu'on fait à Pan et à Siringue en leur chommant ce jour : j'eusse dit festoyant si vous y eussiez esté, mais l'amitié que je vous porte est telle, que ny mesmes les choses divines, s'il m'est permis de le dire ainsi, sans vous ne me peuvent plaire. Je me trouve tant incommodée de nos communs importuns, que sans la promesse que j'ay faicte de vous escrire tous les jours, je ne sçay si aujourd'huy vous eussiez eu de mes nouvelles : recevez-les donc pour ce coup de ma promesse.

 Quand Alcippe eut leu ceste lettre, il la remit au mesme lieu, et se cachant pour voir la response, son fils ne tarda pas d'y venir, et ne se trouvant point de papier rescrivit sur le dos de ma lettre, et m'a dit depuis que la sienne estoit telle.

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Lettre de Celadon
à la bergere Astree.

  Vous m'obligez et desobligez en mesme temps ; pardon, si ce mot vous offense. Quand vous me dittes que vous m'aimez, puis-je avoir quelque plus grande obligation à tous les Dieux ? Mais l'Ξoffence n'est pas petite quand ceste fois vous ne m'escrivez que pour Ξme l'avoir promis, car je dois ce bien à Ξvostre promesse et non pas à Ξvostre amitié. Ressouvenez vous, je vous supplie, que je ne suis pas à vous, parce que je le vous ay promis, mais parce que veritablement je suis vostre, et que de mesme je ne veux pas des lettres pour les conditions qui sont entre nous ; mais pour le seul tesmoignage de vostre bonne volonté, ne les cherissant pas pour estre marchandées, mais Ξ*pour m'estre envoyees d'une entiere et parfaitte affection.

  Alcippe n'avoit Ξpeu recognoistre qui estoit la Bergere à qui cette lettre s'adressoit, car il n'y avoit personne de nommé. Mais voyez que c'est d'un esprit qui veut contrarier ; il ne plaignit pas sa peine d'attendre en ce mesme lieu plus de cinq ou six heures, pour voir qui seroit celle qui la viendroit querir, s'asseurant

Signet[ 105 verso ] 1607 moderne

bien que le jour ne s'escouleroit pas que quelqu'une ne la vint prendre. Il estoit des-ja fort tard quand je m'y en allay ; mais soudain qu'il m'apperceut, de peur que je ne la prisse il se leva, et fit semblant de s'estre endormy Ξla ; et moy pour ne luy point donner de soupçon tournant mes pas, je Ξfeignis de prendre une autre voye. Luy au contraire, fort satisfait de sa peine, aussi tost que je fus partie prit la lettre, et se retira chez soy, d'où il fit Ξincontinent dessein d'en envoyer η son fils, Ξpar ce qu'il ne vouloit Ξen sorte quelconque qu'il y Ξeut alliance entre nous, à cause de l'extreme inimitié qu'il y avoit entre Alcé et luy, et au contraire avoit l'intention de le marier avec Malthee, fille de Forelle, pour quelque commodité qu'il pretendoit de leur Ξvoysinage. Les paroles qui furent dittes entre nous à son départ n'ont esté que trop divulguees par une des Nymphes de Bellinde ; car je ne sçay comment ce jour la Lycidas qui estoit au pied du ΞRocher s'endormit, et ceste Nymphe en passant nous oüyt, et escrivit dans des tablettes tous nos discours. - Et quoy, interrompit Diane, sont-ce les vers que j'ay oüy chanter à une des Nymphes η de ma mere, sur le depart d'un Berger ? - Ce les sont, respondit Astree, et Ξpar ce que je n'ay jamais voulu faire semblant qu'il y eust quelque chose qui me touchast, je ne les ay osé demander. - Ne vous en mettez point en peine, repliqua Diane, car demain je vous en Ξdonneray une coppie. Et apres qu'Astree l'en eut remerciee, elle continua :

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  Or durant Ξcest esloignement, Olimpe fille du Berger Lupeandre, demeurant sur les confins de ΞForests, du costé de la riviere de Furan, vint avec sa mere en nostre hameau ; et par ce que ceste bonne vieille Ξaymoit fort Amarillis, comme ayant de jeunesse esté Ξnourrie ensemble, elle la vint visiter. Ceste jeune Bergere n'estoit pas si belle qu'elle estoit Ξaffettee, et avoit Ξsi bonne opinion d'elle mesme, qu'il luy sembloit que tous les Bergers qui la regardoient en estoient amoureux, qui est une regle infaillible pour Ξtoute celles qui s'affectionnent aisement η. Cela fut cause qu'aussi tost qu'elle fut arrivée dans la maison d'Alcippe elle commença de s'Ξembesoigner de Lycidas, ayant opinion que la civilité dont il usoit envers elle procedast d'Amour ; soudain que le Berger s'Ξenaperceust, il Ξnous le vint dire pour sçavoir comme il avoit à s'y conduire. Nous fusmes d'Ξadvis, afin de mieux couvrir l'affection qu'il portoit a Phillis, qu'il maintint Olimpe en ceste opinion. Et peu apres il Ξadvint par Ξmal-heur qu'Artemis eut quelque affaire sur les rives d'Allier, où elle emmena avec elle Phillis, Ξquelque artifice que nous sceussions inventer pour la retenir. Durant Ξcest esloignement qui Ξpeut η estre de six Ξ*à sept Lunes, la mere d'Olimpe s'en retourna, et laissa sa fille entre les mains d'Amarillis, en intention que Lycidas l'espouseroit, jugeant selon ce qu'elle en voyoit, qu'il l'aimoit des-ja beaucoup ; et par ce que c'estoit un party Ξadvantageux pour elle,

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elle fut conseillee par sa mere de Ξle rendre le plus amoureux qu'il luy seroit possible. Et vous Ξasseure, belle Diane, qu'elle ne s'y Ξfeignit point, car depuis ce temps-la elle estoit Ξplustost celle qui recherchoit, que la recherchée. Si bien que un jour qu'elle le trouva à propos, ce luy sembloit, dans le plus retiré du bois de Bon-lieu, où de fortune il estoit allé chercher une brebis Ξqui s'estoit esgarée, apres quelques propos communs, elle luy jetta un bras au col, et apres l'avoir baisé, luy dit : - Gentil Berger, je ne sçay qu'il y peust avoir en moy de Ξsi desagreable, que je ne puisse par tant de demonstrations de bonne volonté trouver lieu en vos bonnes graces. - C'est peut-estre, respondit le Berger en sousriant, par ce que je n'en ay point. - Celuy qui diroit comme vous, Ξreplique η la Bergere, devroit estre estimé autant Ξaveugle que vous l'estes, si vous ne voyez point l'offre que je vous fais de mon amitié. Jusques à quand Berger, ordonnez-vous que j'Ξayme sans estre Ξaymée, et que je recherche sans que l'on m'en sçache gré ? Si me semble-t'il que les autres Bergeres, de qui vous faites tant de cas, ne sont point plus Ξaymables que moy, n'y n'ont aucun avantage dessus moy, sinon en la possession de vos bonnes graces. Olimpe proferoit ces paroles avec tant d'affection, que Lycidas en fut esmeu. Belle Diane, toutes les Ξautrefois que je me suis ressouvenuë de l'accident qui arriva Ξlors à ce Berger, je n'ay peu m'empescher d'en rire, mais ores mon mal-heur me le deffend, et

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Ξtoutesfois il me semble qu'il n'y a pas dequoy s'ennuyer, sinon pour Phillis, qui luy avoit tant commandé de Ξfeindre de l'aimer ; car la Ξfeinte en fin fut à bon escient, et ainsi ceste miserable Olimpe pensant par ses faveurs se faire aimer Ξd'avantage, se rendit depuis ce temps-là si mesprisee, que Lycidas (ayant eu d'elle tout ce qu'il en pouvoit avoir) la desdaigna, de sorte qu'il ne la pouvoit souffrir aupres de luy. ΞIncontinent que ceste fortune luy fut arrivée, il Ξme la vint raconter avec tant d'Ξapparence de desplaisir, que j'eus opinion qu'il se repentoit de sa faute. Et Ξtoutesfois il n'avint pas ainsi, car ceste Bergere fit tant la folle, qu'elle en devint enceinte ; et lors qu'elle commençoit de s'en ressentir, Phillis revint de son voyage. Et Ξsi je l'avois attenduë avec beaucoup de peine, aussi la receus-je avec beaucoup de contentement ; mais comme on s'enquiert ordinairement le Ξplustost de ce qui touche au cœur, Phillis apres les deux ou trois premieres paroles, ne manqua de demander comme Lycidas se portoit, et comme il se gouvernoit avec Olimpe. - Fort bien, luy respondis-je, et m'Ξasseure qu'il ne tardera Ξguere à vous en venir dire des nouvelles. Je luy en Ξtranchois le propos si court, de peur de luy dire quelque chose qui offensast Lycidas, qui de son costé n'estoit pas sans peine, ne sçachant comme aborder sa Bergere, en fin il se resolut de souffrir toutes choses Ξplustost que d'estre Ξbanny de sa veuë, et s'en vint la trouver en son logis, où il sçavoit que

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j'estois. Soudain que Phillis le vid, elle courut à luy les bras ouverts pour le salüer ; mais s'estant un peu reculé, il luy dit : - Belle Phillis je n'ay point assez de hardiesse pour m'approcher de vous, si vous ne me pardonnez la faute que je vous ay faite. La Bergere (ayant opinion qu'il s'excusoit de ne luy estre venu au devant comme il avoit accoustumé) luy respondit : - Il n'y a rien qui me puisse retarder de salüer Lycidas, et quand il m'auroit offensee beaucoup Ξd'avantage, je luy pardonne toutes choses. A ce mot elle s'avança, et le salüa avec beaucoup d'affection ; mais il y eut du plaisir quand elle l'Ξeust ramené à moy, et qu'il me pria de declarer son erreur à sa ΞMaistresse, afin de sçavoir promptement à quoy elle le condamneroit. - Non pas, dit-il, que le regret de l'avoir offensee ne m'accompagne au cercuëil, mais pour le desir que j'ay de sçavoir ce qu'elle ordonnera de moy. Ce mot fit monter la couleur au visage de Phillis, se doutant bien que son pardon avoit esté plus grand, que son intention ; à quoy Lycidas prenant garde : - Je n'ay point assez de courage, me dit-il, pour ouyr la declaration que vous luy en ferez. Pardonnez moy donc belle ΞMaistresse, (se tournant Ξvers Phillis) si je vous romps si tost compagnie, et si ma vie vous a Ξdépleu, et que ma mort vous puisse satisfaire, ne soyez point avare de mon sang. A ce mot, quoy que Phillis le Ξr'appellast, il ne Ξvoulust revenir, au contraire poussant la porte il nous laissa seules. Vous pouvez croire que

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Phillis ne fut paresseuse de s'enquerir Ξs'il y avoit quelque chose de nouveau Ξ d'où venoit une si grand crainte η. Sans l'Ξ*arrester d'un long discours, je luy dis ce qui en estoit, et ensemble mis toute la faute dessus nous, qui avions esté si mal Ξavisé η de ne prevoir, que sa jeunesse ne pouvoit faire plus de resistance aux recherches de ceste folle, et que son desplaisir en estoit si grand, que son erreur en estoit pardonnable η. Du premier coup je n'obtins pas d'elle ce que je desirois ; mais peu de jours apres Lycidas par mon conseil se vint jetter à ses genoux, et par ce que pour ne le voir point elle s'en courut en Ξun η autre chambre, et de celle-là Ξen une autre, fuyant Lycidas qui l'alloit poursuivant, et qui estoit resolu, ainsi qu'il disoit, de ne la Ξl'aisser qu'il n'eust le pardon, ou la mort η, en fin ne sçachant plus Ξou fuir, elle s'arresta en un cabinet, où Lycidas Ξentrant et fermant les portes, se remit à genoux devant elle, et sans luy dire autre chose attendoit l'arrest de sa volonté. Ceste affectionnée opiniastreté eut plus de force sur elle, que mes persuasions, et ainsi apres avoir demeuré quelque temps sans luy rien dire : - Va, luy dit-elle, importun, c'est à ton opiniastreté, et non à toy que je pardonne. A ce mot il luy baisa la main, et me vint ouvrir la porte, pour me Ξmonstrer qu'il en avoit eu la victoire. Et lors voyant ses affaires en si bon estat, je ne les laissay point separer que toutes Ξoffences ne fussent entierement remises, et Phillis pardonna tellement η à son Berger,

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que depuis le voyant Ξen peine extreme de celer le ventre d'Olimpe, qui grossissoit Ξ*à veuë d'œil, elle s'offrit de luy Ξayder et assister en tout ce qu'il luy seroit possible. - Pour certain, interrompit alors Diane, voila une estrange preuve de bonne volonté : car pardonner une telle Ξoffence qui est entierement contre l'amitié, et de plus empescher que celle qui en est cause n'en ait du desplaisir. Sans mentir, Phillis, c'est trop, et pour moy j'advouë que mon courage ne le sçauroit souffrir. - Si fit donc bien mon amitié, respondit Phillis, et par là vous pouvez juger de quelle qualité η elle est. - Laissons ceste consideration à part, repliqua Diane, car elle seroit Ξ fort desavantageuse
  " pour vous, puis que de ne Ξ ressentir les
  " Ξoffences qui se font contre l'amitié, c'est Ξplustost
  " signe de Ξdeffaut que de surabondance d'Amour ; Ξ quant à moy si j'eusse esté des amies de Lycidas, j'eusse expliqué Ξcét offre au desavantage de vostre bonne volonté. - Ah ! Diane, dit Phillis, si vous sçaviez que c'est que d'aimer,
  " comme de vous faire aimer, vous jugeriez Ξ qu'au besoin se Ξconnoit l'amy, mais le Ciel s'est contenté de vous avoir faite pour estre Ξaymee, et non pas pour aimer. - Si cela est, respondit Diane, je luy suis plus obligée d'un tel bien, que de la vie : mais si suis-je capable sans aimer de juger de l'amitié. - Il ne se peut, interrompit Phillis. - J'aime donc mieux m'en taire, respondit Diane, que d'en parler avec une si chere permission, toutefois si vous me voulez faire autant de grace qu'au medecin qui parle

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et juge indifferemment de toutes sortes de maladies Ξ sans les avoir euës, je diray, que s'il y a quelque chose en l'amitié, dont l'on doive faire estat,
 ce doit estre sans plus l'amitié mesme : "
  car toute autre chose qui nous en Ξplaist, "  
  ce n'est que pour estre jointe avec elle. Ξ*Et "
  par ainsi il n'y a rien qui puisse plus offencer "  
  celuy qui ayme, que de remarquer quelque "
  deffaut d'Amour et ne point ressentir telles offenses, c'est veritablement avoir l'esprit ladre pour ceste passion. Et voulez vous que je vous die ce qu'il me semble de l'amitié ? C'est
une Ξmusique à plusieurs voix, qui bien unies, rendent une tres-douce harmonie η, mais si l'une Ξdesaccorde, elle ne Ξdéplaist pas seulement, mais fait oublier tout le plaisir qu'Ξelles ont donné auparavant. - Par ainsi, dit Phillis, mauvaise Diane, vous voulez dire, que si on vous avoit servie longuement, la premiere Ξoffence effaceroit toute la memoire du passé. - Cela mesme, dit Diane, ou peu moins. - O Dieux, s'escria Phillis, que celuy qui vous Ξaymera n'aura pas œuvre Ξfaitte. - Celuy qui m'Ξaymera, repliqua Diane, s'il veut que je l'Ξayme, prendra garde de n'Ξoffencer mon amitié. Et croyez moy Phillis, qu' Ξa ce coup vous avez plus fait d'injure à Lycidas, qu'il ne vous avoit auparavant Ξoffencée. - Donc, dit Phillis en sousriant, Ξautres fois je disois que c'estoit l'amitié qui me l'avoit fait faire, mais à ceste heure, je diray que c'estoit la vengeance, et aux plus curieux j'en diray la raison que vous m'avez apprise. - Ils jugeront, adjousta Diane, qu'Ξautresfois

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vous avez sçeu aymer, et qu'à ceste heure vous sçavez η que c'est d'aimer. - Quoy que Ξc'en soit, respondit Phillis, s'il y Ξeust de la faute, elle proceda d'ignorance, et non point de deffaut d'Amour, car je pensois y estre obligee, mais s'il y retourne jamais, je me garderay bien Ξd'y retomber. Et vous Ξeste trop longuement muette, dittes nous donc, comme j'assistay à faire Ξcest enfant. Alors Astrée reprit ainsi.
 Soudain que ceste Bergere se fut Ξouverte η, Lycidas l'accepta fort effrontement, Ξ des-lors il envoya un jeune Berger à Moin, pour luy amener la sage femme de ce lieu, les yeux clos Ξa fin qu'elle ne sçeust discerner où elle alloit. Diane alors, comme toute estonnee mit le doigt sur la bouche, et dit : - Belle Bergere, cecy n'a pas esté si secret que vous pensez, je me ressouviens d'en avoir ouy parler. - Je vous supplie, dit Phillis, racontez nous comme vous l'avez ouy dire, pour sçavoir s'il a esté redit à la verité. - Je ne sçay, adjousta Diane, si je m'en pourray bien ressouvenir ; le pauvre Phillandre fut celuy qui m'en fit le conte, et m'Ξasseura qu'il l'avoit appris de Lucine la sage femme, à qui mesme il estoit arrivé, Ξ qu'elle n'en eust jamais parlé, si on se fust fié en elle. Un jour qu'elle se promenoit dans le parc, qui est entre Mont-Brison, et Moin, avec plusieurs autres ses compagnes, elle vid venir à elle un jeune homme, qu'elle ne cognoissoit point, et qui à son Ξabord luy fit des recommandations de quelques unes de ses parentes, qui estoient à Feurs, et puis luy en dit

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quelques particularitez, Ξà fin de la separer un peu des autres femmes qui estoient avec elles. Et lors qu'il la vid seule, il luy fit entendre qu'une meilleure occasion le conduisoit Ξvers elle Ξ : - Car c'est Ξceluy η, dit-il, pour vous conjurer par toute la pitié que vous eustes Ξ* jamais, de vouloir secourir une honneste femme, qui est en danger si vous luy refusez vostre Ξaide. La bonne femme fut un peu surprise d'Ξouyr changer tout à coup Ξce discours, mais le jeune homme la pria de celer mieux son estonnement, et qu'il esliroit Ξplustost la mort, que si on venoit à soupçonner Ξcest affaire ; et Lucine Ξ*s'estant r'asseuree, et ayant promis qu'elle seroit secrette, et qu'il luy dist seulement en quel temps elle se devoit tenir preste. - Ne faites donc point de voyage de deux mois, luy dit le jeune homme, et afin que vous ne perdiez rien, Ξvoila l'argent que vous pourriez gaigner ailleurs durant ce temps-là. A ce mot il luy donna quelques pieces d'or dans un papier, et s'en retourna sans passer à la ville, apres Ξtoutes fois avoir sçeu d'elle, si elle ne marcheroit pas la Ξnuict, et qu'elle luy Ξeust respondu voyant le gain si grand, que nul temps ne Ξle η pourroit arrester. Dans quinze ou seize Ξjour apres, ainsi qu'elle sortoit de Moin, sur les cinq ou six heures du soir, elle le vid revenir avec le visage tout changé, et s'approchant d'elle, luy dit : - Ma mere, le temps nous a deceu, il faut partir, les chevaux nous attendent, et la necessité nous presse. Elle voulut Ξrentrer en la maison pour donner ordre à ses affaires, mais il ne Ξvoulut le luy

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permettre, craignant qu'elle n'en parlast à quelqu'un. Ainsi estant parvenu dans un Ξvalon fort retiré du grand chemin du costé de la Garde, elle trouva deux chevaux avec un homme de belle taille, et vestu de noir, qui les gardoit ; aussi tost qu'il vid Lucine, il s'en vint à elle avec un visage fort ouvert, et apres plusieurs remerciements, la fit Ξmettre en trousse derriere celuy qui l'estoit allé querir, puis montant sur l'autre cheval, Ξs'en allerent au grand trot à travers Ξles champs, et lors qu'ils furent un peu Ξéloignez de la ville, et que la Ξnuict commençoit à s'obscurcir, ce jeune homme sortant un mouchoir de sa poche, banda les yeux à Lucine, Ξquelque difficulté qu'elle en Ξsçeut faire, et Ξ apres firent faire deux ou trois tours au cheval sur lequel elle estoit, pour luy oster toute cognoissance du chemin qu'ils vouloient tenir ; et puis reprenant le trot, marcherent une bonne partie de la Ξnuict, sans qu'elle Ξsceut ou elle alloit, sinon qu'ils luy firent passer une riviere, comme elle croit, deux ou trois fois et puis la mettant à terre, la Ξfirent marcher quelque temps à pied, et ainsi qu'elle pouvoit juger c'estoit Ξ un bois, ou en fin elle entrevit un peu de lumiere à travers le mouchoir, que tost apres ils luy osterent. Et lors elle se trouva sous une Ξtente de tapisserie, accommodée de telle facon que le vent n'y pouvoit entrer. D'un costé η elle vid une jeune femme dans un Ξlict de camp, qui se plaignoit fort, et qui estoit masquée ; au pied du Ξlict elle apperceut une femme qui avoit aussi le visage couvert, et qui à ses habits,

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monstroit d'estre Ξaagée, elle tenoit les mains jointes, et avoit les larmes aux yeux. De l'autre costé il y avoit une jeune fille de chambre masquee, avec un flambeau Ξen la main ; au chevet du lict estoit panché cet honneste homme qu'elle avoit trouvé avec les chevaux, qui faisoit paroistre de ressentir infiniment le mal de ceste femme, qui estoit appuyée contre son Ξestomac, et le jeune homme qui l'avoit portee en trousse, alloit d'un costé et d'autre pour Ξdooner η ce qui estoit necessaire, y ayant sur une table au milieu de ceste Ξtente, deux grands flambeaux allumez. Il est aysé à croire, que Lucine fut fort estonnée de se Ξtreuver en tel lieu, toutefois elle n'eut le loisir de demeurer long temps en cet estonnement ; car on eust jugé que ceste petite creature n'attendoit que l'arrivée de ceste femme pour venir au monde, tant la mere prit tost les douleurs de l'accouchement, qui ne luy durerent pas une demie heure sans delivrer d'une fille. Mais ce fut une diligence encore plus grande que celle dont on usa à Ξdebagager incontinent, et à mettre l'accouchée, et l'enfant dans une littiere, et a Ξr'envoyer Lucine apres l'avoir bien contentée, les yeux clos Ξtoutesfois ainsi qu'elle estoit venüe. Que si on Ξse fust fié en elle, elle jure que jamais elle n'en eust parlé, mais qu'il luy sembloit que leur meffiance luy en donnoit congé ; et Ξvoila tout ce que j'en ay sçeu Ξ par Philandre. Astree et Phillis qui avoient esté fort attentives à son discours, et se regarderent Ξentr'elles fort estonnées, et Phillis ne peut s'empescher

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de sousrire, et Diane luy en demandant la raison : - C'est Ξpar ce, dit-elle que vous nous avez dit une histoire, que nous ne sçavions pas, et pour moy je ne sçaurois m'imaginer Ξque η ce peut estre. Car pour ΞOlimpe, elle ne se fut point tant hazardee, et faut par necessité que ce soit autre qu'une Bergere, y ayant un si grand appareil. - En verité, respondit Diane, je prenois cest honneste homme pour Lycidas, la vieille pour la mere de Celadon, et la fille de chambre pour vous, et jugeois que vous vous fussiez ainsi déguisées pour n'estre Ξrecogneuës. - Si vous asseureray-je, reprit Astrée, que ce n'est point ΞOlimpe, car Phillis n'y usa d'autre artifice que de la faire venir en sa maison. ΞEt de fortune sa mere Artemis estoit pour lors allee sur les rives Ξd'Allier ; et Ξpar ce qu'Olimpe estoit entre les mains d'Amarillis, il fallut qu'elle feignist d'estre malade, ce qui luy fut fort aysé, à cause du mal qu'elle avoit desja, et apres avoir Ξtraisné quelque temps, elle fit entendre elle mesme à la mere de Celadon, que le changement d'air luy Ξr'apporteroit peut estre du soulagement, et qu'elle s'Ξasseuroit que Phillis seroit bien Ξayse de la retirer chez elle. Amarillis qui se sentoit chargée de sa maladie, fut bien aise de ceste resolution, et ainsi Phillis la vint querir ; et lors que le terme approcha, Lycidas alla prendre la sage femme, et luy banda les yeux, Ξà fin qu'elle ne Ξreconneust point le chemin, mais quand elle fut arrivée il Ξluy les debanda, sçachant bien qu'elle ne Ξconnoistroit pas Olimpe, comme ne l'ayant jamais

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veuë η auparavant. ΞVoilà tout l'artifice qui y fut fait, et soudain qu'elle fut bien remise, elle s'en alla chez elle. Et nous a t'on dit depuis qu'elle usa d'un bien Ξ*plaisant artifice pour faire nourrir sa fille ; car aussi tost qu'elle fut arrivee, elle aposta une folle femme, qui faignant de l'avoir Ξfait, la vint donner a un Berger qui avoit accoustumé de servir chez sa mere, disant qu'elle l'avoit euë de luy. Et Ξpar ce que ce pauvre Berger s'en sentoit fort innocent, il la refusa et la Ξrebroüa η, de sorte qu'elle qui estoit Ξfaite au badinage, le poursuivit jusques dans la chambre de Lupeandre mesme ; et là, quoy que le Berger la refusast, elle mit l'enfant au milieu de la chambre et s'en alla. On nous a dit que Lupeandre se courrouça fort, et ΞOlimpe aussi à ce Berger ; mais la conclusion fut, qu'ΞOlimpe se tournant Ξvers sa mere : - Encor ne faut-il Ξ, luy dit-elle que ceste petite creature demeure sans estre nourrie ; elle ne peut mais de la faute d'autruy, et ce sera une œuvre agreable aux Dieux de la faire eslever. La mere qui estoit bonne et charitable, s'y accorda ; et ainsi ΞOlimpe retira sa fille aupres d'elle. Cependant η Celadon estoit chez Forelle, où Ξl'on luy faisoit toute la bonne chere qu'il se pouvoit, et mesme Malthee avoit eu commandement de son pere de luy faire toutes les honnestes caresses qu'elle pourroit. Mais Celadon avoit tant de desplaisir de nostre separation, que toutes leurs honnestetez luy tenoient lieu de supplice, et vivoit ainsi avec tant de tristesse, que Forelle ne

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pouvant souffrir le mespris qu'il faisoit de sa fille, en advertit Alcippe, afin qu'il ne s'attendist plus à ceste alliance, qui ayant sçeu la resolution de son fils, esmeu, comme je croy, de pitié, fit dessein d'user encor une fois de quelque artifice, et apres cela ne le tourmenter point Ξd'avantage. Or pendant le sejour que Celadon fit pres de Malthee, mon oncle Phocion fit en sorte, que Corebe tres-riche et honneste Berger, me vint rechercher, et parce qu'il avoit toutes les bonnes parties qu'on eust sceu desirer, plusieurs en parloient Ξdesja, comme si le mariage eust esté resolu. De quoy Alcippe se voulant servir, fit la ruse que je vous diray. Il y a un Berger nommé Squilindre demeurant sur les lisieres de Forests, en un hameau appellé Argental, homme fin, et sans foy, et qui entre ses autres industries sçait si bien contrefaire toutes sortes de lettres, que celuy mesme de qui il les veut imiter, est bien empesché de Ξreconnoistre la fausseté : ce fut à cet homme à qui Alcippe monstra celle qu'il avoit trouvée de moy au pied de l'Ξarbres, ainsi que je vous ay dit, et luy en fit escrire une autre à Celadon Ξen mon nom, qui estoit telle.

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Lettre contrefaite
d'Astree à Celadon.

  Celadon, puis que je suis contrainte par le commandement de mon pere, vous ne Ξtrouverrez point estrange que je vous prie de finir Ξcest Amour qu'autrefois je vous ay conjuré de rendre Ξeternel. Alcé m'a donnée à Corebe ; et quoy que le Ξparti me soit Ξavantageux, si Ξest-ce que je ne laisse de ressentir beaucoup la separation de nostre amitié. Toutefois puis que c'est folie de contrarier à ce qui ne peut arriver autrement, je vous conseille de vous armer de resolution, et d'oublier tellement tout ce qui s'est passé entre-nous, que Celadon n'ait plus de memoire d'Astree, comme Astrée est contrainte d'ores en là, de perdre pour son devoir tous les souvenirs de Celadon.

  ΞCette lettre fut portée assez finement à Celadon par un jeune Berger Ξincogneu. Dieux ! Quel devint-il d'Ξabord, et quel fut le Ξdéplaisir qui luy serra le cœur ? - Donc, dit-il, Astrée, il est bien vray qu'il n'y a rien de durable au monde, puis que ceste ferme resolution que vous m'avez si souvent jurée, s'est changée si promptement ! Donc vous voulez que je sois tesmoin, que Ξquelque perfection qu'une femme puisse avoir, elle ne

Signet[ 113 verso ] 1607 moderne

peut se despoüiller de Ξson inconstance naturelle η. Donc le ΞCiel a consenty, que pour un plus grand supplice, la vie me restast, apres la perte de vostre amitié, afin que seulement je vesquisse pour ressentir Ξd'avantage mon desastre ? Et la tombant Ξévanoüy, il ne revint point Ξplustost en soy-mesme, que les plaintes en sa bouche ; et ce qui luy persuadoit plus aysément ce change, c'estoit que la lettre ne faisoit qu'approuver le bruit commun du mariage de Corebe, et de moy. Il demeura tout le jour sur un Ξlit, sans vouloir parler à personne, et la nuit estant venuë, il se desroba de ses compagnons, et se mit dans les Ξboys les plus Ξépais, Ξ* fuyant Ξla rencontre des hommes, comme une beste sauvage, resolu de mourir loing de Ξla compagnie des hommes, puis qu'ils estoient la cause de son ennuy.
  En ceste resolution il courut toutes les montagnes de Forests, du costé de Cervieres, où en fin il choisit un lieu qui luy sembla le moins frequenté, avec dessein d'y parachever le reste de ses tristes jours. Le lieu s'appelloit ΞLapan, d'où sourdoit l'une des sources du desastreux Lignon, car l'autre vient des montagnes de ΞChalmasel.
  Or sur les bords de ceste Ξfontaine, il bastit une petite cabane, ou il vesquit retiré plus de six mois, durant lesquels, sa plus ordinaire nourriture estoit les pleurs, et les plaintes. Ce fut en ce temps qu'il fit ceste chanson.

Signet[ 114 recto ] 1607 moderne


CHANSON,
De Celadon sur le changement
d'Astrée.

Il faudroit bien que la constance,
M'eust Ξdérobé le sentiment,
Si je ne ressentois l'offence,
Ξ*Que m'a fait vostre changement,
Et la ressentant si soudain,
Je ne recourois au Ξdédain.

Vous m'avez Ξdedaigné, parjure,
Pour un η que vous n'aviez point veu,
Parce qu'il eut paraventure
Plus de bien que je n'ay pas eu :
ΞInfidelle, osez-vous encor
Sacrifier à ce veau d'or ?

Où sont les Ξsermens que nous fismes ?
Où sont Ξ*tant de pleurs espandus,
Et ces à-Dieux, quand nous partismes ?
Le ΞCiel les a bien entendus :
Quand vostre cœur les oublioit,
Vostre bouche les publioit.

Yeux parjurez, Ξflame Ξinfidelle,
Qui n'Ξaymez sinon en changeant,
Fasse Amour qu'une beauté telle

Signet[ 114 verso ] 1607 moderne

Que la vostre m'aille vengeant :
Qu'elle faigne de vous Ξaimer,
Seulement pour vous Ξenflamer.

Ainsi pressé de sa tristesse,
Un Amant trahy se plaignoit,
Quant on luy dit que sa ΞMaistresse
Pour un autre le Ξdedaignoit :
Et le ΞCiel tonnant η par pitié
Promit venger son amitié.

Il estoit couché, miserable,
Pres de Lignon, et s'en alloit,
Du doigt marquant Ξdessus le sable,
Leurs chiffres, ainsi qu'il souloit.
Ce chiffre, dit-il trop heureux,
Helas ! n'est plus propre η à nous deux,

Lors le pleur, enfant de la peine,
Qu'une juste douleur poussoit,
Tombant à grands flots sur l'Ξarene,
Ces doubles chiffres effaçoit :
Efface, dit-il, ô mon pleur,
Non pas ceux-cy, mais ceux du cœur.

Amant qui plein de coüardise,
T'en vas η plaignant si longuement
Une ame toute de faintise :
Lors que tu sçeus son changement,

Signet[ 115 recto ] 1607 moderne

Ou tu devois soudain mourir,
Ou bien incontinent guerir.

  La solitude de Celadon eust esté beaucoup plus longue sans le commandement qu'Alcippe fit à Lycidas de chercher son frere, ayant en soy-mesme fait dessein (puis qu'aussi bien voyoit-il que sa peine luy estoit inutile) de ne Ξcontrarier plus à ceste amitié ; mais Lycidas eust longuement cherché, sans Ξune rencontre qui nous advint ce jour la mesme.
  J'estois sur le bord de Lignon, et tenois les yeux sur son cours, resvant pour lors à la perte de Celadon, et Phillis et Lycidas Ξparloient ensemble un peu plus loing, quand nous vismes des petites balottes qui alloient Ξnageans sur l'eau. La premiere qui s'en prit garde fut Phillis, qui nous les monstra, mais nous ne Ξpeusmes deviner ce que ce pouvoit estre. Et parce que Lycidas Ξrecogneut la curiosité de sa ΞMaistresse, pour luy satisfaire, il s'avança le plus avant qu'il Ξpeut η en l'eau, et fit tant avec une longue branche, qu'il en prit une. Mais voyant que ce n'estoit que cire, Ξpar ce qu'il s'estoit moüillé, et qu'il se faschoit d'avoir pris tant de peine pour chose qui Ξvaloit si peu, il la jetta de Ξdépit en terre, et si à propos, que frappant contre un gros caillou, elle se mit toute en pieces, et n'en resta qu'un papier, qui avoit esté mis dedans, Ξque Phillis courut incontinent prendre, et l'ayant ouvert, nous y leusmes tels mots.

Signet[ 115 verso ] 1607 moderne


  Va t'en papier, plus heureux que celuy qui t'envoye, revoir les bords tant Ξaimez où ma Bergere demeure ; et si accompagné des pleurs dont je Ξvay grossissant ceste riviere, il t'Ξavient de baiser le sablon où ses pas sont imprimez, arrestes y ton cours, et demeure bien fortuné où mon mal-heur m'empesche d'estre. Que si tu parviens en ses mains, qui m'ont Ξravy le cœur, et qu'elle te demande Ξce que je fais, dy luy, ô Ξfidelle papier, que jour et nuict je me change en pleurs pour laver son infidelité. Et si, touchée du repentir, elle te moüille de Ξquelques larmes, dy luy que pour Ξdetendre l'arc Ξelle ne guerit pas la playe qu'elle a Ξfaitte à sa foy, et à mon amitié, et que mes ennuis seront tesmoins et devant les hommes, et devant les Dieux, que comme elle est la plus belle, et la plus Ξinfidelle du monde, que je suis aussi le plus Ξfidelle et plus affectionné Ξ*qui vive, avec asseurance toutefois de n'avoir jamais contentement que par la mort.

  Nous n'eusmes pas si tost jetté les yeux sur ceste escriture, que nous la Ξrecogneusmes tous trois, pour estre de Celadon ; qui fut cause que Lycidas courut pour retirer les autres qui nageoient sur Ξl'eau, mais le courant les avoit Ξemportées si loin, qu'il ne les peut atteindre. Toutefois

Signet[ 116 recto ] 1607 moderne

nous jugeasmes bien par celle-cy, qu'il devoit estre aupres de la source de Lignon, qui fut cause que Lycidas le lendemain partit de bonne heure pour le chercher, et usa de telle diligence, que trois jours apres il le trouva en sa solitude, si changé de ce qu'il souloit estre, qu'il Ξnestoit η pas presque recognoissable. Mais quand il luy dit, qu'il falloit s'en revenir vers moy, et que je le luy commandois ainsi, il ne η pouvoit à peine se persuader que son frere ne le voulust tromper. En fin la lettre qu'il luy porta de moy, luy donna tant de contentement, que dans fort peu de jours il reprit son bon visage, et nous revint trouver, non toutesfois si tost qu'Alcippe ne mourut avant son retour, et que peu de jours apres Amarillis ne le suivist. Et lors nous eusmes bien opinion que la fortune avoit fait tous ses plus grands efforts contre nous, puis que ces deux personnes estoient mortes, qui nous y Ξcontraryoient le plus. Mais n'Ξavint-il pas par mal-heur que la recherche de Corebe alla continuant, si avant Ξque Alcé, Hippolite, et Phocion ne me laissoient point de repos. Et Ξtoutesfois ce ne fut pas de leur costé dont nostre mal-heur proceda, quoy que Corebe en partie en fut cause ; car lors qu'il me vint rechercher, Ξpar ce qu'il estoit fort riche, il amena avec luy plusieurs Bergers, entre lesquels estoit Semire, Berger, à la verité plein de plusieurs bonnes qualitez, s'il n'eust esté le plus perfide, et le plus cauteleux homme qui fut jamais. Aussi tost qu'il jetta les yeux sur moy, il fit dessein de me servir, sans Ξse soucier de

Signet[ 116 verso ] 1607 moderne

l'amitié que Corebe luy portoit. Et par ce que Celadon et moy, pour cacher η nostre amitié, avions fait dessein, comme je vous ay Ξdesja dit, de Ξfeindre, luy, d'Ξaymer toutes les Bergeres, et moy, de patienter indifferemment la recherche de toute sorte de Bergers, il creut au commencement que la bonne reception que je luy faisois, estoit la naissance de quelque plus grande affection, et n'eust si tost Ξrecogneu celle qui estoit entre Celadon et moy, si de mal-heur il n'eust trouvé Ξ de mes lettres. Car encor que pour sa derniere perte on Ξcogneust bien qu'il m'Ξaymoit, si y en avoit-il fort peu qui creussent que je l'Ξaymasse, tant je m'y estois conduite froidement, depuis que Celadon estoit retourné. Et Ξpar ce que les lettres qu'Alcippe avoit trouvées au pied de l'arbre, nous avoient Ξcoustées si cher, nous ne voulusmes plus y fier celles que nous nous escrivions, mais inventasmes un autre artifice qui nous sembla plus Ξasseuré. Celadon avoit apiecé Ξ au droit du cordon de son chapeau, par le dedans, un peu de feutre si proprement, qu'a peine Ξse voyoit il, et cela se serroit avec une gance à un bouton par dehors, où il faignoit de retrousser l'aile du chapeau ; il mettoit la dedans sa lettre, et puis faisant semblant de se jouër, ou il me jettoit son chapeau, ou je luy ostois, ou il le laissoit tomber, ou faignoit pour mieux courre, ou sauter, de le mettre en terre, et ainsi j'y prenois ou mettois la lettre. Je ne sçay comme par mal-heur, un jour que j'en avois une entre les mains pour

Signet[ 117 recto ] 1607 moderne

Ξluy mettre, en courant apres quelque loup, qui estoit venu passer aupres de nos troupeaux, je la laissay tomber si mal-heureusement pour moy, que Semire, qui Ξ venoit apres, la releva, et Ξvit qu'elle estoit telle.


Lettre d'Astrée
à Celadon.

  Mon cher Celadon, j'ay receu vostre lettre, qui m'a esté autant agreable, que je sçay que les miennes le vous sont, et n'y ay rien trouvé qui ne me satisface, Ξhor-mis les remerciements que vous me faites, qui ne me semblent à propos, ny pour mon amitié, ny pour ce Celadon qui dés long temps s'est Ξdesja tout donné à moy : car s'ils ne sont point vostres, ne sçavez-vous pas que ce qui n'a point ce titre ne sçauroit me plaire ? Que s'ils sont à vous, pourquoy me donnez vous separé, ce qu'en une fois j'ay receu, quand vous vous donnastes tout à moy ? N'en usez donc plus, je vous supplie, si vous ne me voulez faire croire, que vous Ξavez plus de civilité que d'Amour.

  Depuis qu'il eut trouvé Ξcette lettre, il fit dessein de ne me parler plus d'Amour, qu'il ne m'eust Ξmise mal avec Celadon, et commença de ceste sorte. En premier lieu il me supplia

Signet[ 117 verso ] 1607 moderne

de luy pardonner s'il avoit esté si temeraire que d'avoir osé hausser les yeux à moy, que ma beauté l'y avoit contraint, mais qu'il Ξreconnoissoit bien son peu de merite, et qu'à ceste occasion il me protestoit qu'il ne s'y mesprendroit jamais plus, et que seulement il me supplioit d'oublier son outrecuidance. Et puis il se rendit tellement amy, et familier de Celadon, qu'il sembloit qu'il ne Ξpeust η rien aimer Ξd'avantage ; et pour Ξm'abuser mieux, il ne me rencontroit jamais sans trouver quelque occasion de parler à l'avantage de mon Berger, couvrant si finement son intention, que personne n'eust pensé qu'il l'eust fait à dessein. Ces loüanges de la personne que j'Ξaymois, comme je vous ay dit, me déceurent si bien, que je prenois un plaisir extréme de l'entretenir ; et ainsi deux ou trois Ξ*lunes s'Ξecoulerent fort heureusement pour Celadon et pour moy, mais ce fut comme je croy, pour me faire ressentir Ξd'avantage ce que depuis Ξ*je n'ay cessé ny ne cesseray de pleurer. A ce mot au lieu de ses paroles, ses larmes representerent ses desplaisirs à ses compagnes, avec telle abondance que ny l'une ny l'autre n'oserent Ξouvrir la bouche, craignant d'augmenter Ξd'avantage ses pleurs, Ξ car plus par raison on veut seicher les larmes, et plus on Ξva augmentant sa source. En fin elle reprit ainsi : Helas ! sage Diane, comment me puis je Ξsouvenir de cét accident sans mourir ? ΞDesja Semire estoit si familier, et avec Celadon et avec moy, que le plus souvent nous estions ensemble. Et lors qu'il creut

Signet[ 118 recto ] 1607 moderne

d'avoir assez acquis de creance en mon endroit pour me persuader ce qu'il vouloit entreprendre, un jour qu'il me trouva seule apres que nous eusmes longuement parlé des diverses trahisons, que les Bergers faisoient aux Bergeres qu'ils faignoient d'aimer. - Mais je m'estonne, dit-il, qu'il y ait si peu de Bergeres qui Ξ prennent garde à ces tromperies, quoy que d'ailleurs elles soient fort avisées. - C'est, luy respondis-je, que l'Amour leur clost les yeux. - Sans mentir, me repliqua-t'il, je le croy ainsi, car autrement il ne seroit pas possible que vous ne Ξrecogneussiez celle η que l'on vous veut faire. Et lors se taisant, il montroit de se preparer à m'en dire Ξd'avantage ; mais comme s'il se fust repenty de m'en avoir tant dit, il se reprit ainsi : - Semire, Semire, que pense-tu faire ? Ne voy tu pas qu'elle se plaist en ceste tromperie, pourquoy la veux-tu mettre en peine ? Et lors s'Ξaddressant à moy, il continua : - Je voy bien, belle Astrée, que mes discours vous ont rapporté du Ξdéplaisir ; mais pardonnez-le moy, qui n'y ay esté poussé que Ξ*par l'affection que j'ay à vostre service. - Semire, luy dis-je, je vous suis obligée de ceste bonne volonté, mais je Ξle η serois encor Ξd'avantage, si vous paracheviez ce que vous avez commencé. - Ah ! Bergere, me respondit-il, je ne vous en ay que trop dit ; mais peut-estre le recognoistrez vous mieux avec le temps, et lors vous jugerez que veritablement Semire est vostre serviteur. Ah le malicieux ! combien fut-il veritable en ses

Signet[ 118 verso ] 1607 moderne

mauvaises promesses, car depuis je n'en ay que trop Ξrecogneu pour me laisser le seul η desir de vivre. Si est-ce que pour lors il ne voulut m'en dire Ξd'avantage affin de m'en donner plus de volonté. Et quand il eut opinion que j'en avois assez, un jour, que selon ma coustume je le pressois de me faire sçavoir la fin η de mon contentement, et que je l'eus conjuré Ξpar le pouvoir que j'avois eu autrefois sur luy, de me dire entierement ce qu'il avoit commencé, il me respondit : - Belle Bergere, vous me conjurez tellement, que je croirois faire une trop grande faute de vous desobeir. Si voudrois-je ne vous en avoir jamais commencé le propos pour le desplaisir que je Ξprevoy que la fin vous rapportera. Et apres que je l'eus Ξasseuré du contraire, il me sceut si bien persuader que Celadon aimoit Ξ Aminthe, fille du fils de Cleante, que la jalousie, coustumiere compagne des ames qui aiment bien, commença de me Ξfaire juger que cela pouvoit estre vray, et ce fut bien un mal-heur extréme, qu'alors je ne me ressouvins point du commandement que je luy avois fait de Ξfeindre d'aimer les autres Bergeres. Toutefois voulant faire la fine, pour Ξ dissimuler mon desplaisir, je respondis à Semire, que je n'avois jamais ny creu, ny voulu, que Celadon me particularisast Ξplus que les autres ; que s'il sembloit que nous eussions quelque familiarité, ce n'estoit que pour la longue cognoissance que nous avions Ξeuë ensemble, mais quant à ses recherches elles m'estoient indifferentes. - Or, me respondit lors ce cauteleux, je louë Dieu que vostre humeur soit

Signet[ 119 recto ] 1607 moderne

telle, mais puis qu'il est ainsi, il ne peut estre que vous ne preniez plaisir d'ouyr les passionnez discours qu'il tient à son Aminthe. Il faut que j'advouë, sage Diane, quand j'oüys nommer Aminthe sienne, j'en Ξchangeay de couleur, et parce qu'il m'offroit de me faire Ξouyr leurs paroles, il me sembla que je ne devois fuir de recognoistre la perfidie de Celadon, helas ! plus fidelle que moy bien avisée. Et ainsi j'acceptay cét offre, et certes il ne faillit pas à sa promesse ; car peu apres il s'en revint courant m'Ξasseurer qu'il les avoit laissez assez pres de là, et que Celadon avoit la teste dans le giron d'Aminthe, qui des mains luy alloit relevant le poil, Ξme racontant ces particularitez pour me Ξpicquer d'avantage. Je le suivis, mais tant hors de moy, que je ne me ressouviens, ny du chemin que je fis, ny comme il me fit approcher si pres d'eux, sans qu'ils m'apperceussent. Depuis j'ay jugé que ne se souciant point d'estre ouys, ils ne prenoient garde à ceux qui les escoutoient, tant y a que je m'en trouvay si prés, que j'ouys Celadon, qui luy respondoit : - Croyez moy, belle Bergere, qu'il n'y a beauté qui soit plus vivement emprainte en une ame, que celle qui est dans la mienne. - Mais, Celadon, respondit Aminthe, comment est-il possible qu'un cœur si jeune que le vostre puisse avoir assez de dureté pour retenir longuement ce que l'Ξamour y peut graver. - Mauvaise Bergere, repliqua mon η Celadon, laissons ces raisons à part, ne me mesurez ny à l'Ξaulne, ny au poids de nul autre, honorez moy de vos bonnes graces, et vous

Signet[ 119 verso ] 1607 moderne

verrez si je ne les conserveray aussi cheres en mon ame, et aussi longuement que ma vie. - Celadon, Celadon, adjousta Aminthe, vous seriez bien puny, si vos Ξfeintes devenoient veritables, et si le Ciel pour me venger vous faisoit aimer ceste Aminthe dont vous vous mocquez. Jusques icy il n'y avoit rien qui en quelque sorte ne fust supportable ; mais, ô Dieux, pour Ξfeindre, quelle fut la response qu'il luy fit ? - Je prie Amour, luy dit-il, Belle Bergere, si je me mocque, qu'il fasse tomber la mocquerie sur moy, et si j'ay merité d'obtenir quelque grace de luy, qu'il me donne la punition dont vous me menacez. Aminthe ne pouvant juger l'intention η de ses discours, ne luy respondit qu'avec un Ξsousris, et avec une façon de la main, la luy passant et repassant devant les yeux, que j'interpretois en mon langage η, qu'elle ne le refuseroit pas si elle croyoit ses paroles veritables. Mais ce qui me toucha bien vivement, fut que Celadon apres avoir esté quelque temps sans parler, jetta un grand souspir, qu'elle Ξaccompagna incontinent d'un autre. Et lors que le Berger se releva pour luy parler, elle se mit la main sur les yeux, et rougit comme presque ayant honte que ce souspir luy fust eschappé, qui fut cause que Celadon se remettant en sa premiere place, peu apres chanta ces vers.

Signet[ 120 recto ] 1607 moderne


Sonnet.
ΞQU'IL CONNOIST
QU'ON FEINT DE
l'aymer.

Elle Ξfeint de m'aimer pleine de mignardise,
Souspirant Ξapres moy, me voyant souspirer,
Et par de Ξfeintes pleurs tesmoigne d'endurer,
L'ardeur que dans mon Ξ*ame elle cognoist esprise.

Ξ*Le plus accort Amant, lors qu'elle se déguiseΞ
Ξ*De ses trompeurs attraits, ne se peut retirer :Ξ
Il faut estre sans cœur pour ne point desirer
D'estre si doucement déceu par sa Ξfeintise.

Ξ*Je me trompe moy-mesme au faux bien que je voy,
Et mes contentements conspirent contre moy.

Traistres miroirs du cœur, lumieres Ξinfidelles,

Je vous recognois bien et vos trompeurs appas :
Mais que me sert cela, puis qu'Amour ne veut pas,
Voyant vos trahisons, que je me garde d'Ξelles ?

  Apres s'estre teu quelque temps, Aminthe luy dit : - Et quoy, Celadon vous ennuyez-vous si tost ? - Je crains plustost, dit-il, d'ennuyer celle à qui en toute façon je ne veux que plaire. - Et qui peut-c'estre, dit-elle, puis que nous

Signet[ 120 verso ] 1607 moderne

sommes seuls ? Ah ! qu'elle se trompoit bien, et que j'y estois bien pour ma part, et aussi cherement qu'autre qui fust de la trouppe. - Ce n'est aussi que vous, respondit Celadon, que je crains d'importuner ; mais si vous me le commandez je continueray. - Je n'oserois, repliqua la Bergere, user de commandement, où mesme la priere est trop indiscrette. - Vous userez, reprit le Berger, des termes qu'il vous plaira ; mais en fin je ne suis que vostre serviteur. Et lors il recommença de ceste sorte.


Madrigal.
ΞSUR LA RESSEMBLANCE
DE SA DAME
et de luy.

Ξ*Je puis bien dire que nos cœurs
Sont tous deux faits de roche dure,
Le mien resistant aux rigueurs,
Et le vostre, puis qu'il endure
Les coups d'amour et de mes pleurs.
Mais considerant les douleurs,
Dont j'eternise ma souffrance,
Je dis en cette extremité :
Je suis un rocher en constance,
Et vous l'estes en cruauté.

Signet[ 121 recto ] 1607 moderne

  Belle Diane, il fut hors de mon pouvoir d'arrester Ξd'avantage en ce lieu, et ainsi m'esloignant doucement d'eux, je m'en retournay à mon Ξtroupeau, si triste que de ce jour je ne Ξpeus η ouvrir la bouche ; et par ce qu'il estoit Ξdesja assez tard, je retiray mes brebis en leur parc, et Ξpassay une Ξnuict telle que vous pouvez penser. Helas ! que tout cela estoit peu de chose, si je n'y eusse adjousté la folie, que je Ξ*pleureray aussi long temps que j'auray des larmes, aussi je ne sçay qui m'avoit tant aveuglée ; car si j'eusse eu encor quelque reste de jugement parmy ceste nouvelle jalousie, pour le moins je me fusse enquise de Celadon quel estoit son dessein et quoy qu'il eust voulu dissimuler, j'eusse assez aisément Ξreconneu sa feinte. Mais sans autre consideration, le lendemain qu'il me vint trouver aupres de mon trouppeau, je luy parlay avec tant de mespris, que desesperé, il se precipita dans ce goulphe, où se noyant, il noya d'un coup tous mes contentements. A ce mot elle devint pasle comme la mort, et n'eust esté que Phillis la reveilla, la tirant par le bras, elle estoit en danger d'esvanoüyr.