Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1621, Première partie.
Arsenal-magasin, 8°BL - 20631 (1)
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Édition de 1607, 322 recto (sic pour 222 recto).
Édition de Vaganay, p. 271.

Signet[ 222 recto ] 1607 moderne

LE
HUICTIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astree.

  Soudain que le jour parut, Diane, Astrée et Phillis se Ξtreuverent ensemble, Ξà fin d'estre au lever de Leonide, qui ne pouvant assez estimer leur honnesteté, et courtoisie, s'estoit habillée dés que la premiere Ξclarté avoit donné dans sa chambre, pour ne perdre un seul moment du temps qu'elle pourroit demeurer avec elles, Ξ* de sorte que ces Bergeres furent estonnées de la voir Ξ*si diligente, lors qu'elles ouvrirent la porte, et toutes ensemble se prenant par la main sortirent du hameau pour commencer le mesme exercice du jour precedent. A peine avoient elles Ξpassé entierement les dernieres maisons, qu'elles apperceurent Sylvandre, qui sous la fainte recherche de Diane, commençoit Ξ* à ressentir une Amour naissante et véritable ; car Ξpicqué de ce nouveau soucy, de toute la Ξnuict il n'avoit Ξpeu clorre l'œil, tant son penser luy

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estoit allé representant tous les discours, et toutes les actions qu'il avoit veuës Ξde Diane le jour auparavant, si bien que ne pouvant attendre la venuë de l'aurore dans le lit, il l'avoit devancée, et avoit desja Ξesté long temps prés de ce hameau, Ξpour voir quand sa nouvelle ΞMaistresse Ξsortiroit, et aussi tost qu'il l'avoit apperceuë s'en estoit venu à elle chantant ces vers.


Stances,
ΞDE SILVANDRE SUR DES DESIRS TROP ÉLEVEZ.

Ξ*Espoirs Ixions en audace
Ou η Ciel dedaignant la menace,
Vous aspirez plus qu'il ne faut :
Au Ciel comme Icare pretendre,
C'est bien pour tomber d'un grand saut
Mais ne laissez de l'entreprendre.

Ainsi que jadis Promethée
En sa poitrine bequetée
Ses tourmens immortalisa,
Ayant ravy le feu celeste
Il dit : - Au moins ce bien me reste,
D'avoir peu η, ce que nul n'osa η.

Mon cœur sur un roc de constance
Tout devoré par ma souffrance,
Dira : - Les plus hautains esprits

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N'ont osé desrober sa flamme,
Et j'ay ceste gloire en mon ame
D'avoir plus que nul entrepris.

Echo, pour l'Amour de Narcisse,
Contant aux rochers son supplice,
Se consoloit en son esmoy.
Et leur disoit toute enflammée :
Si de luy je ne suis aymée,
Nul autre ne l'est plus que moy η.

  Phillis qui estoit d'une humeur fort gaye, et qui se vouloit bien acquiter de l'essay a quoy elle avoit esté Ξcondamnee, se tournant Ξvers Diane : - Ma ΞMaistresse, luy dit-elle, fiez vous à l'advenir aux paroles de ce Berger. Hier il ne vous aymoit point, et à Ξcest'heure il meurt d'Amour ; pour le moins, puis qu'il en vouloit tant dire, il devoit commencer de meilleure heure à vous servir, ou attendre encore quelque temps avant que de proferer telles paroles. ΞSylvandre estoit si pres qu'il Ξpeut ouyr Phillis qui le fit escrier de loing : - O ma ΞMaistresse, bouchez vos Ξ*oreilles aux mauvaises parolles de mon Ξennemye. Et puis estant arrivé : - Ah ! mauvaise Phillis, luy dit-il, est-ce ainsi que de la ruine de mon contentement, vous taschez de bastir le vostre ? - Il est bon là, respondit Phillis, de parler de vostre contentement, n'avez vous point avec les autres encor ceste perfection de la pluspart des Bergers, qui par vanité se dient infiniment contens et favorisez de leur ΞMaistresse, quoy qu'au contraire ils en soient mal traittez ? Vous

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parlez de contentement ? Vous Sylvandre, vous avez la hardiesse d'user de ces paroles, Ξen la presence mesme de Diane, et que direz vous ailleurs, puis que vous avez l'outrecuidance de parler ainsi devant elle ? Elle eust continué n'eust esté que le Berger, apres avoir salué la Nymphe, et les Bergeres, l'interrompit ainsi : - Vous voulez que ma ΞMaistresse trouve mauvais que j'aye parlé du contentement que j'ay en la servant, et pourquoy ne voulez vous pas que je le die, s'il est vray ? - Il est vray ? respondit Phillis, voyez quelle vanité ! Direz-vous pas encore qu'elle vous ayme, et qu'elle ne peut vivre sans vous ? - Je ne diray pas, repliqua le Berger, que cela soit, mais je vous respondray bien, que je voudrois Ξ qu'il fust ainsi. Mais vous monstrez de trouver si estrange que je die avoir du contentement au service que je rends à ma ΞMaistresse, que je suis contraint de vous demander, si vous n'y en avez Ξpas. - Pour le moins, dit-elle, si j'y en ay, je ne m'en vante Ξpoint. - C'est Ξ ingratitude, reprit le Berger, de recevoir du bien de quelqu'un sans l'en remercier, et comment est-il possible d'Ξaymer la mesme personne envers qui on est ingrat ? - Par là, interrompit Leonide, je jugerois que Phillis n'ayme point Diane. - Il y a peu de Ξpersonnes qui ne fist η ce mesme jugement, respondit Sylvandre, et je croy qu'elle mesme le pense ainsi. - ΞSi vous aviez de bonnes raisons vous me le pourriez persuader, repliqua Phillis. - S'il ne Ξfaut que des raisons pour le prouver, dit Sylvandre, je n'en ay

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desja plus affaire ; car quoy que je preuve ou nie une chose, cela ne la Ξfaict pas estre autre que ce qu'elle est ; si bien que puis qu'il ne me manque que Ξdes raisons pour prouver vostre peu d'amitié, qu'ay je affaire de vous en convaincre ? Tant y a que pour faire que vous n'Ξaimiez point Diane, il ne tient qu'à vous Ξà le prouver. Phillis demeura un peu empeschée à respondre, et Astrée lui dit : - Il semble, ma sœur, que vous approuviez ce que dit ce Berger ? - Je ne l'approuve pas, respondit-elle, mais je suis bien empeschée à Ξla η reprouver. - Si cela est, adjousta Diane, vous ne m'Ξaymez point ; car puis que Sylvandre a trouvé les raisons que vous demandiez, et ausquelles vous ne pouvez resister, il faut advoüer que ce qu'il dit est vray. A ce mot, le Berger s'approcha de Diane, et luy dit : - Belle et juste ΞMaistresse, est-il possible que ceste ennemie Bergere Ξait encore la hardiesse de ne Ξme vouloir permettre Ξde dire que le service que je vous rends me rapporte du contentement, quand ce ne seroit que pour la response que vous venez de faire tant à mon advantage ? - En disant, respondit Astrée, que Phillis ne l'Ξayme point, elle ne dit pas pour cela que vous l'Ξaymiez, ou qu'elle vous ayme. - Si j'oyois, respondit-il, ces paroles, je vous ayme ou vous m'Ξaymez de la bouche de ma ΞMaistresse, ce ne seroit pas un contentement, mais un transport qui me raviroit hors de moy, de trop de satisfaction. Et Ξ toutefois si celuy qui se taist, monstre de consentir à

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ce qu'il oyt, pourquoy ne puis-je dire que ma belle ΞMaistresse advoüe que je l'Ξayme, puis que sans y contredire elle oyt Ξ*ce que je dis ? - Si l'Amour repliqua Phillis, consiste en paroles, vous en avez plus que le reste des hommes ensemble : car je ne croy pas que pour mauvaise cause que vous ayez, elles vous deffaillent jamais. Leonide prenoit un plaisir Ξextreme aux discours de ces Bergeres, et n'eust esté la peine en quoy le mal de Celadon la tenoit, elle eust demeuré plusieurs jours avec elles, mais quoy qu'elle sceust qu'il estoit hors de fievre, si ne laissoit elle de craindre qu'il ne retombast ; cela fut cause qu'elle les pria de prendre Ξavec elle le chemin de Laignieu, jusques à la riviere, Ξpour ce qu'elle jouyroit plus long temps de leur Ξ*entretien. Elles le lui accorderent librement, car outre que la courtoisie le leur commandoit, encores se plaisoient-elles fort Ξen sa compagnie.
  Ainsi donc prenant Diane d'un costé, et Astrée de l'autre, Ξelle s'achemina vers la Bouteresse. Ξ*Mais Sylvandre fut bien trompé, qui de fortune s'estoit trouvé plus esloigné de Diane que Phillis, de sorte qu'elle avoit pris la place qu'il desiroit ; de quoy Phillis toute glorieuse s'alloit mocquant du Berger, disant que sa ΞMaistresse pouvoit aysément juger qui estoit plus soigneux de la servir. - Elle doit donner cela, respondit-il, à vostre importunité, et non pas à vostre affection, car si vous l'aymiez, vous me Ξlaisseriez la place que vous avez. - Ce seroit

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Ξplustost signe du contraire, dit Phillis, Ξ si j'en laissois approcher Ξquelqu'autre plus que moy ; car si la personne qui ayme desire presque se transformer η en la chose aymee, plus on s'en peut approcher, et plus on est pres de la perfection de ses desirs. - L'Amant, respondit Sylvandre, qui a plus d'esgard à son contentement particulier qu'à celuy de la personne aymee, ne merite pas ce tiltre. De sorte que vous qui regardez Ξd'avantage au plaisir que vous avez d'estre si pres de vostre ΞMaistresse, que non point à sa commodité, ne devez pas dire que vous l'aymiez, mais vous Ξmesme seulement ; car si j'estois au lieu où vous estes, je l'ayderois à marcher, et vous ne Ξfaites que l'empescher. - Si ma ΞMaistresse, repliqua Phillis, me rudoyoit autant que vous, je ne sçay si je l'Ξaymerois. - ΞJe sçay donc bien asseurément, adjousta le Berger, que si j'estois au lieu de vostre ΞMaistresse, je ne vous aymerois point. Comment ? Avoir la hardiesse de la menacer de ceste sorte ? Ξ Ah ! Phillis,
  une des Ξprincipales loix η d'Amour, c'est que "
  celuy qui peut s'imaginer de pouvoir quelquefois "
  Ξn'aymer point, n'est desja plus Ξamant. "
  Ma ΞMaistresse, je vous demande justice, et vous requiers de la part d'Amour, que vous punissiez ce crime de leze Majesté, et que l'ostant de ce lieu trop honorable pour elle qui n'Ξayme point, vous m'y mettiez, moy qui Ξ*ne veux vivre que pour aymer. - Ma ΞMaistresse, interrompit Phillis, je voy bien que cet envieux de mon bien, ne me Ξlaissera point en repos, que je

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ne luy quitte ceste place, et je crains qu'avec son Ξ*langage il ne vous y fasse consentir ; c'est pourquoy je desire si vous le trouvez bon de le prevenir, et la luy laisser avec condition qu'il vous declarera une chose que je luy proposeray. Sylvandre alors sans attendre la response de Diane, dit à Phillis : - Ostez vous seulement, Bergere, car je ne refuseray jamais ceste condition, puis que sans cela je ne luy Ξceleray jamais chose qu'elle Ξvueille sçavoir de moy. A ce mot il se mit en sa place, et lors Phillis luy dit : - Envieux Berger, quoy que le lieu où vous estes ne se puisse Ξacheter, si est-ce que vous avez promis Ξd'avantage que vous ne pensez Ξ, car vous estes obligé de nous dire qui vous estes, et quelle occasion vous a conduit en ceste contree, puis qu'il y a des ja si long temps que vous estes icy, et nous n'avons Ξpeu en sçavoir encore que fort peu.
  Leonide qui avoit ceste mesme volonté, prenant la parole : - Sans mentir, dit-elle, Phillis vous n'avez point encor monstré plus de prudence qu'en ceste proposition, car en mesme temps vous avez Ξmis Diane et moy, hors d'une grande peine : Diane pour l'incommodité que vous luy donniez, empeschant que Sylvandre ne l'aydast à marcher, et moy pour le desir que j'avois de le cognoistre plus particulierement. - Je voudrois bien, respondit le Berger en souspirant, vous pouvoir bien satisfaire en ceste curiosité, mais ma fortune me le refuse tellement, que je puis dire que j'en suis et plus desireux, et presque autant ignorant que vous ; car il luy plaist de

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m'avoir fait naistre, et me faire sçavoir que je vis, en me cachant toute autre Ξconnoissance de moy. Et Ξaffin que vous ne croyez Ξ que je ne Ξvueille satisfaire à ma promesse, je vous jure par Ξ*Theutates, et par les beautez de Diane, dit-il, se tournant Ξvers Phillis, que je vous diray veritablement tout ce que j'en sçay.


Histoire de
Sylvandre.

  Lors qu'Ætius fut fait Lieutenant General en Gaule de l'Empereur Valentinian, il trouva fort dangereux pour les Romains, que Gondioch premier Roy des Bourguignons, en possedast la plus grande partie et se resolut de l'en chasser, et le renvoyer delà le Rhin, d'où il estoit venu peu auparavant, lors que Stilico, pour le bon service qu'il avoit fait aux Romains, contre le Goth ΞRadagryse, luy donna les anciennes provinces des Authunois, des Sequanois, et des Allobroges, que dés lors de leur nom, ils nommerent Bourgongne, et, sans le commandement de Valentinian, il est aysé à croire qu'il Ξl'eust fait, pour avoir toutes les forces de l'Empire entre ses mains ; mais l'Empereur se voyant un grand nombre d'ennemis sur les bras, comme ΞGots, Huns, Vuandales,

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et ΞFrancs, qui tous l'Ξattacquoient en divers lieux, commanda à Ætius de les laisser en paix : ce qui ne Ξfust pas si tost, que desja les Bourguignons n'eussent receu de grandes Ξroutes, et telles que toutes leurs provinces et celles qui leur estoient voisines, s'en ressentirent ayant leurs ennemis fait le dégast avec tant de cruauté, que tout ce qu'ils trouvoient, ils l'emmenoient.
  Or moy pour lors, qui pouvois avoir cinq ou six ans, Ξcomme plusieurs η autres, fus emmené en la derniere ville des Allobroges, par quelques Bourguignons, qui pour se venger, estans entrez dans les Ξpays confederez à leurs ennemis, y firent les mesmes desordres qu'ils recevoient. De pouvoir dire quelle estoit l'intention de ceux qui me prindrent, je ne le sçaurois, si ce n'estoit pour en avoir quelque somme d'argent. Tant y a que la fortune Ξ fut si bonne apres m'avoir esté tant ennemie, que je tombay entre les mains d'un Helvetien, qui avoit un pere fort vieux, et tres-homme de bien, et qui prenant quelque bonne opinion de moy, tant pour ma ΞPhysionomie, que pour quelque agreable response qu'en cet âge je luy avois renduë, me retira pres de luy, en intention de me faire estudier. Et de fait, quoy que son fils y contrariast en tout ce qu'il luy estoit possible, si ne laissa-t'il de suivre son premier dessein, et ainsi n'espargna rien pour me faire instruire en toute sorte de doctrine, m'envoyant aux Universitez des ΞMassiliens en la province des Romains.

Signet[ 227 recto ] 1607 moderne

  Si bien que je pouvois dire avec beaucoup de raison, que j'estois perdu, si je n'eusse esté perdu. Toutefois quoy que selon mon Genie, il n'y eut rien qui me fust plus Ξaggreable que les lettres, si est-ce que ce m'estoit un continuel supplice, de penser que je ne sçavois d'où, ny qui j'estois, me semblant η que jamais ce malheur n'estoit advenu à nul autre. Et comme j'estois en ce soucy, un de mes amis me conseilla d'enquerir quelque oracle pour Ξsçavoir la verité ; car quant à moy pour estre trop jeune je n'avois aucune memoire non plus que je n'en ay encore, du lieu où j'avais esté pris, ny de ma naissance. Et celuy qui me le conseilloit, me disoit, qu'il n'y avoit pas apparence que le ΞCiel ayant eu tant de Ξsoin de moy, que j'en avois Ξreconnu depuis ma perte, Ξil ne me voulust favoriser de quelque chose davantage. Ξ Cet amy me sçeut si bien persuader, que tous deux ensemble nous y allasmes ; et la response que nous eusmes, fut telle.


Oracle.

  Tu nasquis dans la terre où fut jadis Neptune,
Jamais tu ne sçauras celuy dont tu es né,
Que Sylvandre ne meure, et à telle fortune
Tu fus par les destins η au berceau destiné.

Signet[ 227 verso ] 1607 moderne

  Jugez, belle Diane, Ξquelle satisfaction nous eusmes de ceste response. Quant à moy sans m'y arrester davantage, je me resolus de ne m'en Ξenquerir jamais, puis qu'il estoit impossible que je ne le sceusse sans mourir, et vesquis par apres avec beaucoup plus de repos d'esprit, m'en remettant à la conduitte du ΞCiel, et m'employant seulement à mes estudes, ausquelles je fis un tel progrez, que le vieillard Abariel (car tel estoit Ξ*le nom du pere de celuy qui m'avoit enlevé) eut envie de me revoir avant que de mourir, presageant presque sa fin prochaine. ΞEstant donc arrivé pres de luy, et en ayant reçeu tout le plus doux traittement que j'eusse sçeu desirer, un jour que j'estois seul dans sa chambre, il me parla de ceste sorte.
  - Mon fils (car comme tel je vous ay tousjours aymé depuis que la rigueur de la guerre vous remit en mes mains) je ne vous croy point si Ξmécognoissant de ce que j'ay fait pour vous que vous puissiez Ξdouter de ma bonne volonté ; Ξtoutesfois si le soing que j'ay eu de faire instruire vostre jeunesse, ne vous Ξ a donné assez de Ξconnoissance, je veux que vous l'ayez, par ce que je desire de faire pour vous. Vous sçavez que mon fils Azahyde, qui fut celuy qui vous prit, et amena chez moy, a une fille que j'ayme autant que moy-mesme, et parce que je fais estat de passer le peu de jours, qui me Ξrestent en repos, et en Ξtranquillité, je fay dessein de vous marier avec elle, et vous donner si bonne part de mon bien, que je

Signet[ 228 recto ] 1607 moderne

puisse vivre avec vous, autant qu'il plaira aux Dieux. Et ne croyez point que j'aye fait ce dessein à la Ξvollee, car il y a long temps que j'y prepare toute chose. En premier lieu, j'ay voulu recognoistre quelle estoit vostre humeur, cependant que vous estiez enfant, pour juger si vous pourriez Ξ compatir avec moy, Ξd'autant qu'en un Ξtel aage on n'a point Ξencore d'artifice, et ainsi on void à nud toutes les affections d'une ame. Et vous trouvant tel que j'eusse voulu qu'Azahyde eust esté, je Ξpensay d'establir le repos de mes derniers jours sur vous, et pour cet Ξeffect, je vous Ξenvoyay aux estudes, scachant bien Ξ qu'il n'y a rien qui rende une ame plus capable de la raison, que la cognoissance des choses. Et cependant que vous avez esté loing de ma presence, j'ay tellement disposé Ξ*ma petite fille à vous espouser, que pour me complaire, elle le desire presque autant que moy.
  Il est Ξ vray, qu'elle Ξvoudroit bien sçavoir qui, et d'où vous estes, et pour luy Ξsatis-faire je me suis enquis d'Azahyde plusieurs fois en quel lieu il vous prit. Mais il m'a tousjours Ξdict qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon que c'estoit de là le fleuve du ΞRhosne, hors la province Viennoise, et que vous luy fustes donné par celuy qui vous avoit enlevé à plus de deux journees en ça, en eschange de quelques armes. Mais que peut-estre vous en Ξpouvez vous mieux ressouvenir, car vous pouviez avoir cinq ou six ans, et luy ayant

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demandé si les habits que vous aviez lors, ne pouvoyent point donner quelque cognoissance de quels parents vous estiez Ξyssu, il Ξm'a respondu que non, Ξ*d'autant que vous estiez si jeune encore, que mal aysément pouvoit-on juger à vos habits de quelle condition vous estiez. De sorte, mon fils, que si vostre memoire ne Ξvous sert en cela, il n'y a personne qui nous puisse Ξoster de ceste peine.
  Ainsi se teut le bon vieillard Abariel, et me prenant par la main, me pria encore de luy en dire tout ce que j'en sçavois : auquel apres tous les remerciements que je sceus luy faire, tant de la bonne opinion qu'il avoit de moy, que de la nourriture qu'il m'avoit donnee, et du mariage qu'il Ξme proposoit, je luy respondis, qu'en verité j'estois si jeune quand je fus pris, que je n'avois aucune souvenance ny de mes parents, ny de ma condition. - Cela, reprit le bon vieillard, est bien fascheux, Ξtoutesfois nous ne Ξlaisserons pas de passer outre, pourveu que vous l'ayez Ξaggreable, n'ayant attendu d'en parler à Azahyde, que pour sçavoir vostre volonté, et luy η ayant respondu que je η serois trop ingrat, si je n'Ξobeyssois entierement à ce qu'il me commanderoit.
  Dés l'heure mesme, me faisant retirer, il envoya querir son fils, et luy declara son dessein, que depuis mon retour il avoit sceu de sa fille, et que la crainte de perdre le bien que Abariel nous donneroit, luy faisoit de sorte Ξdesapreuver, que quand son pere luy en parla,

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il le rejetta si loing, et avec tant de raisons, qu'en fin le bon homme ne pouvant l'y faire consentir, luy dit franchement :
  - ΞAzahide si tu ne veux donner ta fille à qui je voudray, je Ξdonneray mon bien à qui tu ne voudras pas ; et pour ce Ξresous toy de Ξl'accorder à ΞSylvandre, ou je luy en choisiray une qui sera mon heritiere. ΞAzahide qui estoit infiniment avare, et qui craignoit de perdre ce bien, voyant son pere en tels termes, revint un peu à soy, et le supplia de luy donner quelques jours de terme pour s'y resoudre, ce que le pere qui estoit bon, luy accorda Ξaysément, desirant de faire toute chose avec la douceur, et puis m'en Ξadvertir. Mais il n'estoit pas de Ξbesoin, car je le cognoissois assez aux yeux, et aux discours du fils, qui commença de me rudoyer et traitter si mal, qu'à peine le pouvois-je souffrir. Or durant le temps qu'il avoit pris, il commanda à sa fille, qui avoit l'ame meilleure que luy, sur peine qu'il la feroit mourir (car c'estoit un homme tout de sang et de meurtre) de faire semblant au bon vieillard, qu'elle Ξestoit marrie que son pere ne voulust faire sa volonté, et qu'elle ne pouvoit Ξpas mais de sa desobeissance ; que tant s'en faut elle estoit preste à Ξm'espouser secrettement, et quand il seroit Ξfaict, le temps y feroit consentir son pere, et cela estoit en dessein de me faire mourir.
  La pauvre fille fut bien empeschee, car d'un costé les menaces ordinaires de son pere, de qui elle sçavoit le meschant naturel, la Ξpoussoyent à jouër

Signet[ 229 verso ] 1607 moderne

ce personnage, d'autre costé l'amitié que dés l'enfance elle me portoit, l'en empeschoit ; si est-ce qu'en fin son Ξaage tendre, car elle n'avoit point Ξencore passé Ξ*un demy siecle, ne luy laissa pas assez de resolution pour s'en deffendre. Et ainsi toute tremblante, elle vint faire la harangue au bon-homme, qui la receut avec tant de confiance, qu'apres l'avoir baisee au front deux ou trois fois, en fin il se resolut d'en user, comme elle luy avoit dit, et me le commanda si Ξabsolüement, que Ξquelque doute que j'eusse de cét affaire, si n'osay je Ξluy contredire.
  Or la resolution fut prise de ceste sorte, que je monterois par une fenestre Ξdedans sa chambre, où je l'espouserois secrettement. Ceste ville est assise sur l'extremité des Allobroges du costé des Helveces, et est sur le bord du grand lac de Leman, de telle sorte que Ξles ondes frappent contre les maisons, et puis se Ξdesgorgent avec le Rosne, qui luy passe au milieu. Le dessein d'Azahyde estoit, par ce que leur logis estoit de ce costé-là, de me faire tirer avec une corde η jusques à la Ξmoitié de la muraille, et puis me laisser aller dans le Lac, où me noyant on n'auroit jamais Ξnouvelles de moy, parce que le Rosne avec son impetuosité m'eust emporté bien loing de la, où entre les rochers estroits, je me fusse tellement brisé, que personne ne m'eust Ξpeu recognoistre. Et sans doute son dessein eust reussi, car j'estois resolu d'Ξobeyr au bon Abariel, n'eust esté que

Signet[ 230 recto ] 1607 moderne

le jour avant que cela deust estre, la pauvre fille, à qui on avoit commandé de me faire bonne chere, Ξà fin de m'abuser mieux, émeuë de compassion et d'horreur d'estre cause de ma mort, ne Ξpût s'empescher, toute tremblante, de me le Ξdécouvrir, me disant puis apres : - Voyez vous Silvandre en vous sauvant la vie je me donne la mort, car je sçay bien qu'ΞAzahide ne me le pardonnera jamais, mais j'ayme mieux mourir innocente, que si Ξ*je vivois coulpable de vostre mort. Apres l'avoir remerciée, je luy dis, qu'elle ne craignist point la fureur d'ΞAzahide, et que j'y Ξpourvoirois en sorte qu'elle n'en auroit jamais desplaisir, que de son costé elle fist seulement ce que son pere luy avoit dit, et que je remedierois bien à son salut et au mien, mais que sur tout elle fust secrette. Et dés le soir je retiray tout l'argent que je pouvois avoir à moy, et je donnay si bon ordre à tout ce qu'il me falloit faire, sans qu'Abariel s'en Ξprit garde, que l'heure estant venuë qu'il falloit aller au lieu destiné, apres avoir pris congé du bon vieillard, qui vint avec moy jusques sur Ξla rive, je montay dans la petite barque, que luy mesme avoit apprestée.
  Et puis allant doucement sous la fenestre, je fis semblant de m'y attacher, mais ce ne furent que mes habits remplis de sable, soudain me retirant un peu a costé, pour voir Ξ qu'il η en adviendroit, je les ouys tout à coup retomber dans le Lac, où avec la rame, je batis doucement l'eau, Ξà fin qu'ils creussent, oyant ce

Signet[ 230 verso ] 1607 moderne

bruit, que ce fust moy qui me debattois. Mais je fus bien tost contraint de m'oster de Ξla, par ce qu'ils jetterent tant de pierres, qu'a peine me pûs-je sauver, et peu apres je vis mettre une lumiere à la fenestre, de laquelle ayant peur d'estre Ξdécouvert, je me Ξcachay dans le batteau m'y couchant de mon long, cela fut cause que la nuit estant fort obscure, et moy un peu esloigné, et la chandelle leur ostant encore davantage la veuë, ils ne me virent point, et creurent que le batteau s'estoit ainsi Ξacculé de luy mesme.
  Or quand chacun se fut retiré de la fenestre j'ouys un grand tumulte au bord où j'avois laissé Abariel, et comme je pûs juger, il me sembla d'oüyr ses exclamations, que je pensay estre à cause du bruit qu'il avoit ouy dans l'eau, craignant que je Ξ fusse noyé. Tant y a que je me resolus de ne retourner plus chez luy, non pas que je n'eusse beaucoup de regret de ne le pouvoir servir sur ses vieux jours, pour les extremes obligations que je luy avois, mais pour Ξla trop grande asseurance de la mauvaise volonté d'Azahyde ; je sçavois bien que si ce n'estoit à ce coup, ce seroit à un autre, qu'il paracheveroit son pernicieux dessein ; ainsi donc estant venu aux chaisnes qui ferment le port, je fus contraint de laisser mon batteau pour passer à nage de l'autre costé, où estant parvenu avec quelque danger, à cause de l'obscurité de la Ξnuict, je m'en allay sur le bord, où j'avois caché d'autres habits et tout ce que j'avois de meilleur, prenant

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le chemin d'Agaune, je parvins sur la pointe du jour à Evians. Et vous Ξasseure que j'estois si las d'avoir marché assez hastivement, que je fus contraint de me reposer tout ce jour Ξla, où de fortune n'estant point Ξconneu, je voulus aller prendre conseil, ainsi que plusieurs faisoient en leurs affaires plus urgentes, de la sage Bellinde, qui est ΞMaistresse des Vestales, qui sont le long de ce Lac, et que depuis j'ay sçeu estre mere de ma belle ΞMaistresse. Tant y a que luy ayant fait entendre tous mes desastres, elle consulta l'Oracle, et le lendemain elle me dit que le Dieu me commandoit de ne Ξm'estonner de tant d'adversitez, et qu'il estoit necessaire si je voulois en sortir, de me voir dans la Ξfontaine de la verité d'Amour η, parce qu'en son eau estoit mon seul remede, et que aussi tost que je Ξme serois veu, je Ξreconnoistrois et mon pere, et mon pays. Et luy ayant demandé en quel Ξlieu estoit ceste Ξfontaine, elle me fit entendre qu'elle estoit en ceste contrée de ΞForests, et puis m'en declara la propriété et l'enchantement, avec tant de courtoisie que je luy en demeuray infiniment obligé.
  Dés l'heure mesme je me resolus d'y venir et prenant mon chemin par la ville de Plancus, je m'en vins icy il y a quelques Ξ*Lunes, où le premier que je rencontray fut Celadon, qui pour lors revenoit d'un voyage η assez loingtain, duquel j'appris en quel lieu estoit ceste admirable Ξfontaine, mais lors que je voulus y aller, je tombay tellement malade, que je demeuray

Signet[ 231 verso ] 1607 moderne

six mois sans sortir du logis ; et, quelque temps apres que je me sentois assez fort, ainsi que je me mettois en chemin, je Ξsçeu par ceux d'alentour qu'un magicien à cause de Clidaman l'avoit mise sous la garde de deux Lyons, et de deux Lycornes, qu'il y avoit enchantées, et que le sortilege ne pouvoit se rompre qu'avec le sang et la mort du plus Ξfidelle Amant, et de la plus Ξfidelle Amante, qui fut oncques en ceste contrée η.
  Dieu sçait si ceste nouvelle me Ξr'apporta de l'ennuy me voyant presque hors d'esperance de ce que je desirois. Toutefois considerant que c'estoit ce païs que le Ciel avoit destiné pour me faire Ξreconnoistre mes parents, je pensay qu'il estoit à propos d'y demeurer, et que peut-estre ces Ξfidelles en Amour se pourroient en fin trouver Ξ ; mais certes, c'est une marchandise si rare, que je ne l'ose presque plus esperer. Avec ce dessein je me resolus de m'habiller en Berger, afin de pouvoir vivre plus librement parmy tant de bonnes compagnies, qui sont le long de ces rives de Lignon, et pour n'y estre point inutilement je mis tout le reste de l'argent que j'avois, en bestail, et en une petite cabane, où je me suis depuis retiré.
  ΞVoyla belle Leonide, ce que vous avez desiré Ξ sçavoir de moy, et voila le payement de Phillis, pour la place qu'elle m'a venduë ; que Ξd'oresnavant donques, ô ma belle ΞMaistresse, elle n'ait plus la hardiesse de la prendre, puis qu'elle l'a donnée à si bon Ξpris η. - Je suis tres-

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aise, respondit Leonide, de vous avoir oüy raconter cette fortune, et vous diray que vous devez bien esperer de vous, puis que les Dieux η par leurs Oracles, vous font paroistre d'en avoir soing ; quant à moy, je les en prie de tout mon cœur.
  - Ξ*Et moy non, reprit Phillis, en gaussant ; car s'il estoit Ξcogneü, peut estre que le merite de son pere luy feroit avoir nostre Ξ ΞMaistresse, estant tout certain que les biens et l'alliance peuvent plus
   aux mariages, que le merite propre ny l'Amour. "
  - Or regardez comme vous l'entendez, reprit "
ΞSylvandretant s'en faut que vous me Ξvueilliez tant de mal, que j'espere par vostre moyen de parvenir à ceste cognoissance que je desire. - Par mon moyen ? respondit-elle toute estonnée, et comment cela ? - Par vostre moyen, continua le Berger : car puis qu'il faut que les Lyons meurent par le sang d'un Amant et d'une Amante Ξfidelle, pourquoy ne dois-je croire que je Ξsuis cét amant, et vous l'Amante ? - Fidele suis-je bien, respondit Phillis, mais vaillante ne suis-je pas, de sorte que pour bien Ξaymer ma ΞMaistresse, je ne le cederay à personne ; mais pour mon sang et ma vie n'en parlons Ξpoint, car quel service luy pourrois-je faire estant morte ? - Je vous Ξasseure, respondit Diane, que je veux vostre vie de tous deux, et non pas vostre mort, et que j'Ξaymerois mieux estre Ξen danger moy-mesme, que de vous y voir à mon occasion.
  Cependant qu'ils Ξdiscouroyent de ceste sorte, et qu'ils Ξalloyent approchant du pont de la Bouteresse,

Signet[ 232 verso ] 1607 moderne

ils virent Ξde loing un homme qui venoit assez viste, et qui estant plus proche, fut Ξrecogneu bien tost par Leonide : car c'estoit Paris fils du grand Druide Adamas, qui estant revenu de Feurs, et ayant sçeu que sa niepce l'estoit venu chercher, et voyant qu'elle ne revenoit point, Ξ luy envoyoit son fils pour l'advertir qu'il estoit de retour, et pour sçavoir quelle occasion la conduisoit ainsi seule, Ξd'autant que ce n'estoit pas leur η coustume d'aller sans compagnie.
  D'aussi loing que la Nymphe le Ξrecogneut, elle le nomma à ces belles Bergeres, et elles pour ne faillir au devoir de la civilité, quand il fut pres d'elles, le saluerent avec tant de courtoisie, que la beauté et l'agreable façon de Diane luy pleurent de sorte, qu'il en demeura presque ravy, et n'eust esté que les caresses de Leonide le divertirent un peu, il eust esté d'abord bien empesché à cacher Ξcette surprise, Ξtoutesfois apres les premieres salutations, Ξ apres luy avoir dit ce qui le conduisoit vers elle : - Mais ma sœur, luy dit-il, (car Adamas vouloit qu'ils se nommassent frere et sœur) où avez-vous trouvé ceste belle compagnie ? - Mon frere, luy respondit-elle, il y a deux jours que nous sommes ensemble, et si je vous Ξasseure que nous ne nous sommes point ennuyees. Celle-cy, luy monstrant Astree, est la belle Bergere dont vous avez tant oüy parler pour sa beauté, car c'est Astree, et celle-cy, luy monstrant Diane, c'est la fille de Bellinde et de Celion, et l'autre c'est Phillis, et ce Berger c'est

Signet[ 233 recto ] 1607 moderne

l'ΞIncogneu ΞSylvandre de qui Ξtoutesfois les merites sont si Ξconnus, qu'il n'y a celuy en ceste contrée qui ne les Ξayme. - Sans mentir, dit Paris, mon pere avoit tort d'avoir peur que vous fussiez mal accompagnee, et s'il eust sçeu que vous l'eussiez esté si bien, il n'en Ξeut pas tant esté en inquietude.
  - Gentil Paris, dit ΞSylvandre, une personne qui a tant de vertus qu'a ceste belle Nymphe, ne peut jamais estre mal Ξaccompagné η. - Et moins encores, respondit-il, quand elle est entre tant de sages et belles Bergeres. Et en disant ce mot, il tourna les yeux sur Diane, qui presque se sentant semondre respondit : - Il est impossible, courtois Paris, que l'on puisse adjouster quelque chose Ξà ce qui est accomply. - Si est-ce, repliqua Paris, que selon mon jugement, j'aymerois mieux estre avec elle tant que vous y seriez, que quand elle sera seule. - C'est vostre courtoisie, respondit-elle, qui vous fait user de ces termes à l'avantage des Ξestrangers. - Vous ne sçauriez, respondit Paris, vous nommer estrangeres envers moy, que vous ne me disiez estranger envers vous, qui m'est un reproche dont j'ay beaucoup de honte, Ξpar ce que je ne puis qu'estre blasmé d'estre si voisin de tant de beautez, et de tant de merites, et que toutefois je leur sois presque Ξinconnu, mais pour Ξamender cette erreur, je me resous de faire mieux à l'advenir, et de vous pratiquer autant que j'en ay esté sans raison η trop esloigné par le passé. Et en disant ces dernieres paroles, il se tourna

Signet[ 233 verso ] 1607 moderne

Ξvers la Nymphe : - Et vous ma sœur, encor que je sois venu pour vous chercher, toutefois vous ne Ξlaisserez, dit-il, de vous en aller seule ; aussi bien n'y a-t-il Ξguere loing d'icy chez Adamas, car quant à moy je veux demeurer jusques à la nuit avec ceste belle compagnie. - Je voudrois bien, dit-elle, en pouvoir faire de mesme, mais pour ceste heure je suis contrainte Ξd'achever mon voyage. Bien suis-je resoluë de donner tellement ordre à mes affaires, que je pourray aussi bien que vous vivre parmy elles, car je ne croy point qu'il y Ξayt vie plus heureuse que la leur. ΞAvec quelques autres semblables propos, elle prit congé de ces belles Bergeres, et apres les avoir embrassées fort estroittement, elle leur promit encores de nouveau de les venir revoir bien tost, et puis partit si contente, et satisfaite d'elles, qu'elle resolut de changer les vanitez de la ΞCour à la simplicité de ceste vie, mais ce qui l'y portoit Ξd'avantage, estoit qu'elle avoit dessein de faire sortir Celadon hors des mains de Galathee, et Ξ croyoit qu'il reviendroit Ξincontinent en Ξce hameau, où elle faisoit deliberation de le pratiquer sous l'ombre de ces Bergeres.
  Voilà quel fut le voyage de Leonide, qui vit naistre deux Amours tres-grandes, celle de ΞSylvandre, sous la fainte Ξ gageure, ainsi que nous avons dit, et celle de Paris, ainsi que nous dirons envers Diane ; car depuis ce jour il en devint tellement amoureux, que pour estre familierement aupres d'elle, il quitta

Signet[ 234 recto ] 1607 moderne

la vie qu'il avoit Ξaccoustumé, et s'habilla en Berger, et voulut estre nommé tel entre-elles, afin de se rendre plus Ξaymable à sa ΞMaistresse, qui de son costé l'honoroit, comme son merite et sa bonne volonté l'y obligeoient ; mais par ce qu'en la suitte de nostre discours nous en parlerons bien souvent, nous n'en dirons pas pour ce coup davantage. S'en retournant donc Ξtout η ensemble en leurs hameaux, ainsi qu'ils approchoient du grand pré, où la pluspart des trouppeaux paissoient d'ordinaire, ils virent venir de loing ΞTircis, Hylas, et Lycidas, dont les deux premiers sembloient se disputer à bon escient, car l'action des bras et du reste du corps de Hylas le faisoit paroistre. Quant à Lycidas il estoit tout en soy-mesme, et le chappeau enfoncé, et les mains contre le dos, alloit regardant le bout de ses pieds, monstrant bien qu'il avoit quelque chose en l'ame qui l'affligeoit beaucoup, et lors qu'ils furent assez pres pour se recognoistre, et Ξque Hylas apperceut Phillis entre ces Bergers, Ξd'autant que depuis le jour auparavant il commençoit de l'Ξaymer.
  Laissant ΞTircis il s'en vint à elle, et sans saluër le reste de la compagnie la prit sous les bras et avec son humeur accoustumée, sans autre Ξdeguisément de paroles, luy dit la volonté qu'il avoit de la servir. Phillis qui commençoit de le recognoistre, et qui estoit bien Ξayse de passer son temps, luy dit : - Je ne sçay, Hylas, d'où vous peut naistre ceste volonté, car il n'y a rien en moy qui vous y puisse convier. - Si

Signet[ 234 verso ] 1607 moderne

vous croyez, dit-il, ce que vous dittes, vous m'en aurez tant plus d'obligation, et si vous ne le croyez pas, vous me jugerez homme d'esprit, de sçavoir recognoistre ce qui merite d'estre servy, et ainsi vous m'en estimerez tant plus. - Ne doutez point, respondit-elle, que comme que ce soit, je ne vous estime, et que je ne reçoive vostre amitié comme elle merite, et quand ce ne seroit pour autre consideration, Ξpour ce au moins que vous estes le premier qui m'Ξa η aymee.
  De fortune au mesme temps qu'ils Ξparloyent ainsi, Lycidas survint, de qui la jalousie estoit tellement accreüe, que elle surpassoit desja son affection, et pour son Ξmal-heur il arriva si mal à propos, qu'il peut oüyr la response que Hylas fit à Phillis, qui fut telle : - Je ne sçay pas, belle Bergere, si vous continuerez comme vous avez commencé avec moy, mais si cela est, vous serez peu veritable, car je sçay bien pour le moins que ΞSylvandre m'Ξaydera à vous desmentir, et s'il ne le veut faire pour ne vous desplaire, je m'Ξasseure que tous ceux qui vous virent hier ensemble, tesmoigneront que ΞSylvandre estoit vostre serviteur. Je ne sçay pas s'il a laissé son amitié dessous le chevet, tant y a que si cela n'est, vous estes sa ΞMaistresse.
  ΞSylvandre qui ne pensoit point aux Amours de Lycidas, croyant qu'il luy seroit fort honteux de desadvoüer Hylas, et qu'outre cela il offenseroit Phillis, de dire autrement devant elle, respondit : - Il ne faut point Berger, que vous cherchiez autre Ξtesmoing que moy pour ce

Signet[ 235 recto ] 1607 moderne

Ξsubjet, et ne devez Ξ croire que les Bergers de Lygnon se puissent vestir η et devestir si promptement de leurs affections, car ils sont grossiers, et pour Ξce tardifs et lents en tout ce qu'ils font. Mais tout ainsi que plus un clou est gros, et plus il supporte de pesanteur, et est plus difficile à arracher, aussi plus nous sommes difficiles, et grossiers en nos affections, plus aussi durent-elles en nos ames.
  De sorte que si vous m'avez veu serviteur de cette belle Bergere, vous me voyez encor tel, car nous ne changeons pas à toutes les fois que nous Ξ*dormons. Que si cela vous advient à vous, dis-je qui avez le cerveau chaud, ainsi que vostre teste chauve, et vostre poil ardant le monstrent, il ne faut Ξ que vous fassiez mesme jugement de nous. Hylas oyant parler ce Berger si franchement, et si au vray de son humeur, pensa, ou que Tircis luy en eust dist quelque chose, ou qu'il le devoit avoir Ξconnu ailleurs ; et pour ce tout estonné Ξ : - Berger luy dit-il m'avez-vous veu autrefois Ξ*, ou qui vous a appris ce que vous dites de moy ? - ΞJe ne vous vy jamais, dit ΞSylvandre, mais vostre phisionomie et vos Ξ discours me font juger ce que je Ξdis 
  car Ξmal-aysément peut-on soupçonner en autruy "
  un deffaut Ξduquel on est entierement exempt. "
  - Il faut donc, respondit Hylas, que vous ne soyez point du tout exempt de ceste inconstance que vous Ξsoupçonnez en moy. - Le soupçon, repliqua ΞSylvandre, naist ou de peu d'apparence, ou d'une Ξapparence qui n'est point du tout, sinon en

Signet[ 235 verso ] 1607 moderne

nostre imagination, et c'est celuy-là qu'on ne peut avoir d'autruy sans Ξ*estre entaché. Mais ce que j'ay dit de vous ce n'est pas un soupçon, c'est une Ξasseurance. Appellez-vous soupçon, de vous avoir oüy dire que vous aviez Ξaymé Laonice, et puis quittant celle-la pour ceste seconde η, dit il, qui estoit hier avec elle, vous les avez en fin changées toutes deux pour Phillis, que vous Ξlaisserez sans doute pour la premiere venuë, de qui les yeux vous daigneront regarder. Tircis qui les oyoit ainsi discourir, voyant que Hylas demeuroit vaincu, prit la parole de ceste sorte : - Hylas, il ne faut plus se cacher, vous estes descouvert, ce Berger a les yeux trop clairs pour ne voir les taches de vostre inconstance, il faut advouër la verité ; car, si vous Ξcombatez contre elle, outre qu'en fin vous serez Ξrecogneu pour menteur encore ne luy pouvant
  " Ξ resister, Ξd'autant que rien n'est si fort que la verité η,
  " vous ne ferez que rendre preuve de vostre foiblesse.
Confessez donc librement ce qui en est, et afin de vous donner courage, je veux commencer. Sçachez Ξ, gentil Berger, qu'il est vray que Hylas est le plus inconstant, le plus desloyal, et le plus Ξtraistre envers les Bergeres à qui il promet amitié, qui ait jamais esté. - De sorte, adjousta Phillis, qu'il oblige fort celles qu'il n'Ξayme point. - Et quoy, ma ΞMaistresse, respondit Hylas, vous Ξestes aussi contre moy ? Vous croyez les impostures de ces malicieux ? Ne voyez vous pas que Tircis, se sentant obligé à ΞSylvandre de la sentence qu'il a donnée en sa faveur, pense le payer en quelque sorte de

Signet[ 236 recto ] 1607 moderne

Ξvous donner une mauvaise opinion de moy. - Et qu'importe cela ? dit Phillis à ΞSylvandre. - Qu'il importe ? respondit l'inconstant ; ne sçavez-vous pas qu'il Ξest plus difficile de prendre une place occupée que non point celle qui n'est detenuë de personne ? - Il veut dire, adjousta ΞSylvandre, que tant que vous l'Ξaymerez, il me sera plus mal-aysé d'acquerir vos bonnes graces. Mais Hylas, mon amy, combien estes vous déceu ? Tant s'en faut, quand je verray qu'elle daignera tourner les yeux sur vous, je seray tout Ξasseuré de son amitié ; car je la Ξconnois de si bon jugement, qu'elle sçaura tousjours bien eslire ce qui sera Ξle meilleur. Hylas alors respondit : - Vous croyez peut estre, glorieux Berger, d'avoir quelque avantage sur moy ? Ma ΞMaistresse ne le croyez pas, car il n'en est rien. Et de fait quel homme peut-il estre, puis qu'il n'a jamais eu la hardiesse d'Ξaymer, ny de servir qu'une seule Bergere, et encore si froidement que vous diriez qu'il se Ξmoque, laΞ j'en ay Ξaymé autant que j'en ay veües de belles, et de toutes j'ay esté bien receu η tant qu'il m'a pleu. Quel service pouvez vous esperer de luy, y estant si nouveau qu'il ne sçait par où commencer ? Mais moy, qui en ay servi de toutes sortes, de tout Ξage, de toute condition, et de toutes humeurs, je sçay de quelle façon il le faut, et ce qui doit, ou ne doit pas vous plaire ; et pour preuve de mon dire, Ξ*permettez moy de l'interroger, si vous voulez Ξconnoistre son ignorance. Et lors se tournant Ξvers luy, il continua : - Qu'est-ce, ΞSylvandre,

Signet[ 236 verso ] 1607 moderne

qui peut obliger Ξd'avantage une belle Ξ Bergere à nous Ξaymer ? - C'est, dit ΞSylvandre,
  " n'Ξaymer qu'elle seule. - Et qu'est-ce, continua
  " Hylas, qui luy peut plaire Ξd'avantage ? - C'est
respondit ΞSylvandre, l'Ξaymer extremement. - Or voyez, reprit alors l'inconstant, quel ignorant amoureux est cestuy-cy ? Tant s'en faut que ce qu'il dit soit vray, qu'il engendre le mespris et Ξ la haine ; car n'Ξaymer qu'elle seule, luy
  " donne occasion de croire que c'est faute de
  " courage, si l'on ne l'ose entreprendre, et pensant
  " estre Ξaymée à faute de quelqu'autre, elle
  " mesprise un tel Amant, au lieu que si vous Ξaymez par tout, pour peu que la chose le merite, elle ne croit pas quand vous venez à elle, que ce soit pour ne sçavoir où aller ailleurs, et cela l'oblige à vous Ξaymer, mesme si vous la particularisez, et luy faites paroistre de vous fier davantage en elle, et que pour mieux le luy persuader, vous luy racontiez tout ce que vous sçavez des autres, et une fois la sepmaine vous luy rapportiez tout ce que vous leur avez dit, et qu'elles vous auront respondu, agençant encor le conte, comme l'occasion le requerra, afin de le rendre plus agreable, et la convier a cherir vostre compagnie.
  C'est ainsi, novice amoureux, c'est ainsi que
  " vous l'obligerez a Ξ quelque Amour. Mais pour
  " luy plaire, il faut Ξau rebours, fuir comme poison
  " l'extremité de l'Amour, puis qu'il n'y a rien
  " entre deux Amants de plus ennuyeux que ceste si grande et extreme affection ; car vous qui Ξaymez

Signet[ 237 recto ] 1607 moderne

de ceste sorte, pour vous plaire, taschez de luy estre tousjours Ξapres η, Ξde parler tousjours à elle, elle ne sçauroit tousser, que vous ne luy demandiez ce Ξqu'elle veut, elle ne peut tourner le Ξpied que vous n'en fassiez de mesme. Bref elle est presque contrainte de vous porter, tant vous la pressez et importunez. Mais le pis Ξest, que si elle se trouve quelquefois mal, et qu'elle ne vous rie, qu'elle ne Ξparle à vous, et ne vous reçoive comme de Ξ coustume, vous Ξvoyla aux plaintes et aux pleurs ; mais je dis plaintes dont vous luy remplissez tellement les oreilles, que pour se Ξracheter de ces importunitez, elle est forcée de se contraindre, et quelquefois Ξque elle voudra estre seule, et se resserrer pour quelque Ξ  temps en ses pensées, elle sera contrainte "
  de vous voir, vous entretenir, et vous "
  faire mille contes, pour vous contenter. Vous "
  semble-t'il que cela soit un bon Ξmoyen pour se "
  faire Ξaymer ? Tant s'en faut, Ξ en Amour comme "
  en toute autre chose, la mediocrité est seulement "
  loüable, Ξsi bien qu'il faut aymer mediocrement "
  pour éviter toutes ces fascheuses importunitez. "
  Mais encor n'est-ce pas assez, car "
pour plaire, il ne suffit pas que l'on ne Ξdéplaise point, 
il faut avoir encor quelques attraits qui soient aymables, et cela c'est estre joyeux, plaisant, avoir tousjours à faire quelque bon conte, et sur tout n'estre jamais muet devant elle. C'est ainsi, Sylvandre, qu'il Ξ faut obliger une Bergere à nous Ξaimer, et que nous pouvons acquerir ses bonnes graces. Or voyez, ma ΞMaistresse, si je n'y suis maistre passé, et quel estat vous devez

Signet[ 237 verso ] 1607 moderne

faire de mon affection. Elle vouloit Ξrépondre, mais Sylvandre l'interrompit, la suppliant de Ξluy permettre de parler. Et lors il interrogea Hylas de ceste sorte : - Qu'est-ce Berger, que vous desirez le plus quand vous aymez ? - D'estre aymé, respondit Hylas. - Mais, repliqua Sylvandre, quand vous estes aymé, que souhaittez-vous de ceste amitié ? - Que la personne que j'ayme, dit Hylas, fasse plus d'estat de moy que de Ξtout autre, qu'elle se fie en moy, et qu'elle tasche de me plaire. - Est-il possible, reprit alors Sylvandre, que pour conserver la vie, vous usiez du poison ? Comment voulez-vous qu'elle se fie en vous, si vous ne luy estes pas fidele ? - Mais, dit le Berger, elle ne le sçaura pas. - Et ne voyez-vous, respondit Sylvandre, que vous voulez faire avec trahison, ce que je dis qu'il faut faire avec sincerité ? Ξ Si elle ne sçait pas que vous en Ξaymez d'autre, elle vous croira Ξfidelle, et ainsi ceste Ξfeinte vous profitera, mais jugez si la fainte Ξ peut η, ce que fera le vray. Vous parlez de Ξmépris et de depit, et y a t'il rien qui apporte plus l'un et l'autre en un esprit genereux, que de penser, celuy que je vois icy à genoux devant moy, s'est lassé d'y estre devant une vingtaine, qui ne me Ξvallent pas ; ceste bouche dont il baise ma main est flestrie des baisers qu'elle donne à la premiere main qu'elle rencontre, et ces yeux dont il me semble qu'il Ξidolastre mon visage, estincellent encores de l'Amour de toutes celles qui ont le nom de femme. Et qu'ay-je affaire d'une chose si commune ?

Signet[ 238 recto ] 1607 moderne

Et pourquoy en ferois-je estat, puis qu'il ne fait rien davantage pour moy, que pour la premiere qui le daigne regarder ? Quand il Ξparle à moy, il pense que ce soit à telle, ou à telle personne, et ces paroles dont il use Ξ, il les vient d'apprendre à l'escole d'une telle, ou bien il vient les estudier icy, pour les aller dire là. Dieu sçait quel Ξmépris, et quel Ξdépit luy peut faire concevoir ceste pensée. Et de mesme pour le second point : que pour se faire Ξaymer, il ne faut Ξguere aymer, et estre joyeux
  et galland ; car l'estre joyeux et Ξrieur, est fort "
  bon pour un plaisant, et pour une personne "
  de telle estoffe, mais pour un Amant, c'est à "
  dire, pour un autre nous mesme, ô Hylas, "
  qu'il faut bien d'autres conditions ! Vous Ξdittes "
qu'en toutes Ξchoses la mediocrité seule est bonne. Il y en a, Berger, qui n'ont point d'extrémité, de milieu, ny de deffaut, comme la Ξ fidelité ; car celuy qui n'est qu'un peu fidele ne l'est point du tout, et qui l'est, l'est en extrémité, c'est à dire qu'il n'y peut point avoir de fidelité plus grande l'une que l'autre. De mesme est-il de la vaillance, et de mesme Ξ aussi de l'Amour, car celuy qui peut la mesurer, ou qui en peut imaginer quelqu'autre plus grande que la sienne, il n'Ξayme pas. Par
  ainsi, vous voyez (Hylas) comme en commandant "
  que l'on n'ayme que mediocrement, "
  vous ordonnez une chose impossible. Et quand "
vous aymez ainsi, vous Ξfaites comme ces fols melancoliques, qui croyent estre Ξsçavans en Ξtoutes sciences, et toutefois ne sçavent rien,

Signet[ 238 verso ] 1607 moderne

puis que vous avez opinion d'Ξaymer, et en effet vous n'Ξaymez pas. Mais soit ainsi, que l'on
  " puisse Ξaymer un peu : et ne sçavez-vous Ξ Ξ que l'amitié
  " n'a point d'autre Ξmoisson que l'amitié,
  " et que tout ce qu'elle seme, c'est seulement
pour en recueillir ce Ξfruict ? Et comment voulez-vous que celle que vous aymerez un peu vous Ξvueille aymer beaucoup ? puis que tant s'en faut qu'elle y Ξgagnast, qu'elle perdroit une partie de ce qu'elle semeroit en terre tant Ξingrate. - Elle ne sçauroit pas, dit Hylas, que je l'Ξaymasse ainsi.
  - Voicy, dit Sylvandre, la mesme trahison que je vous ay desja reprochee. Et croyez vous, puis que vous dittes que les effets d'une extréme Amour sont les importunitez, que vous avez racontees, que si vous ne les luy rendiez pas, elle ne Ξconneust bien la foiblesse de vostre affection ? ô Hylas, que vous sçavez peu en Amour ! Ces effets qu'une extrémité d'Amour produit, et que vous nommez importunitez, sont bien tels peut-estre envers ceux qui comme vous ne sçavent Ξaymer, et qui n'ont jamais approché de ce Dieu, qu'à perte de veuë. Mais ceux qui sont vrayement touchez, ceux qui à bon escient Ξayment, et qui sçavent quels sont les devoirs, et quels les sacrifices qui se font aux autels d'Amour, tant s'en faut qu'à semblables effets ils donnent le nom d'importunitez,
  " qu'ils Ξ les appellent felicitez, et parfaits
  " contentements. Sçavez-vous bien que c'est
  " qu'Ξaymer ? c'est mourir en soy, pour revivre en autruy, c'est ne se point Ξaymer que d'autant

Signet[ 236 recto sic 239 recto ] 1607 moderne

que l'on est agreable à la chose Ξaymee, et bref c'est une volonté de se transformer η, s'il se peut entierement en elle. Et pouvez vous imaginer qu'une personne qui Ξayme de ceste sorte, puisse Ξ*estre quelque fois importunée de la presence de ce qu'Ξelle ayme, et que la Ξconnoissance qu'elle reçoit d'estre vrayement Ξaymee, ne luy soit pas une chose si Ξaggreable, que toutes les autres au prix de celle-là ne peuvent seulement estre goustees ? Et puis si vous aviez quelquefois esprouvé que c'est qu'Ξaymer, comme je dis, vous ne penseriez pas Ξque celuy qui Ξa aimé de telle sorte, puisse rien faire qui desplaise. Quand ce ne seroit que pour cela seulement, que tout ce qui est marqué de ce beau Ξcharactere de l'Amour, ne Ξpeust etre desagreable Ξ*, encor Ξadvouëriez vous qu'il est tellement desireux de plaire, que s'il y fait quelque faute, telle erreur mesme plaist, voyant à quelle intention elle est Ξfaite, ou que le desir d'estre aymable donne tant de force à un vray Amant, que s'il ne se rend η Ξ à tout le monde, il n'y manque Ξguere envers celle qu'il Ξayme. De la vient que plusieurs qui ne sont pas jugez plus Ξaymables en general que d'autres, seront plus aymez, et estimez d'une personne particuliere.
  Or voyez, Hylas, si vous n'estes pas bien ignorant en Amour, puis que jusques icy vous avez creu d'Ξaymer, et toutefois vous n'avez fait qu'abuser du nom d'Amour, et trahir celles que vous avez pensé d'Ξaymer ? - Comment,

Signet[ 236 verso sic 239 verso ] 1607 moderne

dit Hylas, que je n'ay point Ξaymé jusques icy ? Et qu'ay-je donc Ξfaict avec Carlis, Ξ* Amaranthe, Laonice, et tant d'autres ? - Ne sçavez-vous pas, dit Sylvandre, qu'en toutes sortes d'arts il y a des personnes qui les font bien et d'autres mal ? L'Amour est de mesme, car on peut bien aymer comme moy, et mal aymer comme vous, et ainsi on me pourra nommer maistre, et vous broüillon d'Amour.
  A ces derniers mots, il n'y eut celuy qui Ξpeust η s'empescher de rire, sinon Lycidas, qui oyant ce discours, ne pouvoit que se fortifier Ξd'avantage en sa jalousie, de laquelle Phillis ne se prenoit garde, Ξcroyant de luy avoir rendu de si grandes preuves de son amitié, que par raison il n'en devoit plus douter : l'ignorante, Ξ qui
  "ne sçavoit pas que la jalousie en amour, est un
  "rejetton qui attire Ξpour soy la nourriture qui
  "doit aller aux bonnes branches, et aux bons
  "Ξfruicts, et qui plus elle est grande, plus aussi
  "monstre-t'elle la Ξ*felicité η du lieu, et la force de la plante. Paris qui admiroit le bel esprit de Sylvandre, ne sçavoit que juger de luy, et luy sembloit que s'il eust esté nourry entre les personnes civilisees, il eust esté sans pareil, puis que vivant entre ces Bergers, il estoit tel, qu'il ne cognoissoit rien de plus gentil. Cela fut cause qu'il resolut de faire amitié avec luy, afin de Ξjoüyr plus librement de sa compagnie, et pour les faire disputer encore, il s'Ξadressa à Hylas, et luy dit, qu'il falloit Ξadvouër, qu'il avoit pris un mauvais party, puis qu'il en estoit demeuré

Signet[ 240 recto ] 1607 moderne

muet. - Il ne se faut point estonner de cela, dit Ξ Diane, puis qu'il n'y a Ξ*juge si violent que la conscience. Hylas sçait bien qu'il dispute contre la verité, et que c'est seulement pour flatter sa faute. Et quoy que Diane continuast quelque temps ce discours, si est-ce que Hylas ne respondit mot, estant attentif à regarder Phillis, qui depuis qu'elle avoit Ξpeu accoster Lycidas, l'avoit tousjours entretenu assez bas, et parce qu'Astrée ne vouloit pas qu'il oüist ce qu'elle luy disoit, elle l'interrompit plusieurs fois, jusques à ce qu'elle le contraignit de luy dire : - Si Phillis estoit autant importune, je ne l'Ξaymerois point.
  - Vrayement, Berger, lui dit-elle expres pour l'empescher de les escouter, si vous estes aussi mal gratieux envers elle, que peu civil envers nous, elle ne fera pas grand conte de vous. Et par ce que Phillis, sans prendre garde à ceste dispute, continuoit son discours, Diane luy dit : - Et quoy, Phillis, est-ce ainsi que vous me rendez le devoir que vous me devezΞ ? Vous me laissez donc, pour aller entretenir un Berger ? A quoy Phillis toute surprise respondit : - Je ne voudrois pas, ma ΞMaistresse, que Ξcette erreur vous eust despleu, car j'avois opinion que les beaux discours du gentil Hylas vous empeschoient de prendre garde à moy, qui cependant taschois de donner ordre à une affaire, dont ce Berger me parloit. Et certes elle ne mentoit point, car elle estoit bien empeschee, pour la froideur qu'elle

Signet[ 240 verso ] 1607 moderne

recognoissoit en luy. - Il est bon là, Phillis, respondit Diane, avec des paroles de vraye ΞMaistresse, vous pensez payer tousjours toutes vos fautes par vos excuses ; mais ressouvenez vous que toutes ces nonchalances ne sont pas de petites preuves de vostre peu d'amitié, et qu'en temps et lieu j'auray memoire de la façon Ξdont vous me servez. Hylas avoit repris Phillis sous les bras, et ne sçachant Ξ la gajeure de Sylvandre et d'elle, fut estonné d'Ξouyr parler Diane de ceste sorte, c'est pourquoy la voyant preste à recommencer ses excuses, il l'interrompit, luy disant : - Que veut dire, ma belle ΞMaistresse, que ceste glorieuse Bergere vous traitte ainsi mal ? Luy voudriez vous bien ceder en quelque chose ? Ne faittes pas Ξcette faute, je vous supplie, car Ξencore qu'elle soit belle si avez vous bien assez de beauté η pour faire vostre party à part, et qui peut estre ne cedera Ξguere au sien.
  - Ah ! Hylas, dit Phillis, si vous sçaviez contre qui vous parlez, vous esliriez Ξplustost d'estre muet le reste de vostre vie, que de vous estre servy de la parole pour Ξdeplaire à ceste belle Bergere, qui vous peut d'un clin d'œil, si vous m'Ξaymez, rendre le plus mal-heureux qui Ξayme. - Sur moy, dit le Berger, elle peut hausser ou baisser, ouvrir ou fermer les yeux, mais mon mal-heur, non plus que mon bon-heur, ne dépendra jamais, ny de ses yeux, Ξni de tout son visage, et si toutefois je vous ayme et veux vous Ξaymer. - Si vous m'Ξaymez, adjousta Phillis, et que je puisse quelque chose

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Ξsur vous, elle y a beaucoup plus de puissance ; car je puis estre esmeuë, ou par vostre amitié, ou par vos services à ne vous pas Ξmal-traiter ; mais Ξcette Bergere n'estant, ny Ξaymee, ny servie de vous, n'en aura aucune pitié. - Et qu'ay-je à faire, dit Hylas, de sa pitié, peut estre que je suis à sa mercy ? - Ouy certes, repliqua Phillis vous estes à sa mercy, car je ne veux que ce qu'elle veut, et ne puis faire que ce qu'elle me commande, car voila la ΞMaistresse que j'Ξayme, que je sers, et que j'adore, Ξ*de telle sorte que pour elle seule je veux Ξaymer, je veux servir, et pour elle seule je veux adorer, Ξsi bien qu'elle est toute mon amitié, tout mon service, et toute ma devotion. Or voyez Hylas Ξque η vous avez offensé, et quel pardon vous luy devez demander. Alors le Berger se jettant aux pieds de Diane, tout estonné, apres l'avoir un peu considerée luy dit : - Belle ΞMaistresse de la mienne, si celuy qui ayme pouvoit avoir des yeux pour voir quelqu'autre chose que le sujet Ξaymé, j'eusse bien veu en quelque sorte que chacun doit honorer, et reverer vos merites. Mais puis que je les ay clos a toute autre chose qu'à ma Phillis vous auriez trop de cruauté, si vous Ξ me η pardonniéz la faute que je vous advouë et dont je vous crie mercy. Phillis, qui avoit envie de se despestrer de cet homme, pour parler à Lycidas, ainsi qu'il l'en avoit priee, se hasta de respondre avant que Diane, pour luy dire que Diane ne luy pardonneroit point, qu'avec condition qu'il

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leur raconteroit les recherches, et les rencontres qu'il avoit euës depuis qu'il commençoit d'Ξaymer ; car il estoit impossible que le discours n'en fust bien fort agreable, puis qu'il en avoit servy de tant de Ξsorte η, que les accidents en Ξdebvoient estre de mesme. - Vrayement Phillis, dit Diane, vous estes une grande devineuse, car j'avois des-ja Ξfaict dessein de ne luy pardonner jamais qu'avec ceste condition, et pour ce, Hylas, resolvez-vous-y. - Comment dit le Berger, vous me voulez contraindre à dire ma vie devant ma ΞMaistresse ? Et quelle opinion aura t'elle de moy, quand elle oyra dire que j'en ay Ξaymé plus de Ξ*cent : qu'aux unes j'ay donné congé avant que de les laisser, et que j'ay laissé les autres avant que de leur en rien dire ? quand elle sçaura qu'en mesme temps j'ay esté partagé à plusieurs, que pensera-t'elle de moy ? - Rien de Ξpire, que ce qu'elle pense, dit Sylvandre, car elle ne vous jugera qu'inconstant, aussi bien alors qu'elle fait des-ja. - Il est vray dit Phillis, mais afin que vous n'entriez point en Ξcette doute, j'ay affaire ailleurs où Astree viendra avec moy, s'il luy plaist, et cependant vous obeyrez aux commandemens de Diane. A ce mot elle prit Astrée sous les bras, et se retira du costé du bois, où des-jà Lycidas estoit allé, et par ce que Sylvandre avoit Ξentre-ouy ce qu'elle luy avoit respondu, il la suivit de loing, pour voir quel estoit son dessein, à quoy le soir luy servit de beaucoup pour n'estre veu, car il commençoit de se faire tard, outre qu'il alloit gaignant les buissons, et se cachant de telle sorte, qu'il les suivit aisément

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sans estre veu, et arriva si a propos, qu'il ouyt qu'Astrée luy disoit : - ΞQuelle humeur est celle de Lycidas de vouloir Ξparler à vous à ceste heure, et en ce lieu, puisqu'il a tant d'autres commoditez, que je ne sçay comme il Ξchoisit ce temps incommode. - Je ne sçay certes, respondit Phillis, je l'ay trouvé tout triste ce soir, et ne sçay ce qui luy peut estre survenu, mais il m'a tant conjurée de Ξvenir icy que je n'ay Ξpeu dilayer. Je vous supplie de vous promener cependant que nous serons ensemble, car sur tout il Ξma η requis que je fusse seule. - Je feray respondit Astrée, tout ce qu'il vous plaira, mais prenez garde qu'il ne soit trouvé mauvais de Ξvous voir parler à luy à ces heures induës, et mesme estant seule en ce lieu escarté. - C'est pour ceste consideration, respondit Phillis, que je vous ay donné la peine de venir jusqu'icy, et c'est pour cela aussi, que je vous supplie de vous promener si pres de nous, que si quelqu'un survient, il pense que nous soyons tous trois ensemble.
  Cependant Ξqu'elles parloient Ξainsi, Diane et Paris pressoient Hylas de leur raconter sa vie, pour satisfaire au commandement de sa ΞMaistresse, et quoy qu'il en fist beaucoup de difficulté, si est-ce qu'en fin il commença de ceste sorte.

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Histoire de Hylas.

  Vous voulez donc, belle ΞMaistresse de la mienne, et vous, gentil Paris, que je vous die les fortunes qui me sont advenuës, depuis que j'ay commencé d'Ξaymer ? Ne croyez pas que le refus que j'en ay fait Ξvienne pour ne sçavoir que dire, car j'ay trop Ξaymé pour avoir faute de Ξsubject, mais Ξplustost de ce que je vois trop peu de jour pour avoir le loisir, non pas de Ξvous les dire toutes (cela seroit trop long,) mais Ξbien d'en commencer une seulement. Toute-fois puis que pour obeir, il faut que je satisfasse à vos volontez, je vous prie en m'escoutant, de vous ressouvenir, que toute chose est sujette à quelque puissance superieure, qui la force presque aux actions qu'il luy plaist, et celle à quoy la mienne m'incline ainsi violemment, c'est l'Amour : car autrement vous vous estonneriez peut-estre, de m'y voir tellement porté, qu'il n'y a point de chaisne assez forte, soit du devoir, soit de l'obligation qui m'en puisse retirer. Et j'advouë librement, que s'il faut que chacun ait quelque inclination de la nature, que la mienne est Ξd'inconstance de laquelle je ne dois point estre blasmé, puis que le ciel me l'ordonne ainsi. Ayez ceste consideration devant les yeux, cependant que vous escouterez le discours que je Ξvous vay faire.

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  Entre les principales contrees que le Rosne en son cours impetueux va visitant, apres avoir receu l'Arar, l'Isere, la Durance, et plusieurs autres rivieres, il vient frapper contre les anciens murs de la ville d'Arles, chef de son Ξpays, et des plus peuplées et riches de la province des Romains. Aupres de ceste belle ville, se vint camper, il y a fort long temps, à ce que j'ay ouy dire à nos Druides η, un grand capitaine nommé ΞCaius Marius, Ξ*devant la remarquable victoire qu'il obtint contre les Cimbres, Cimmeriens, et Celtoscites, aux pieds des Alpes, qui estans partis du profond de l'Ocean ΞScythique, avec leurs femmes et enfans, en intention de saccager Rome, furent tellement deffaits par ce grand Capitaine qu'il n'en resta un seul en vie. Et si les armes Romaines en avoient espargné quelqu'un, la barbare fureur qui estoit dans leur courage leur fit tourner leurs propres mains contre eux-mesmes, et de rage se tuer, pour ne pouvoir vivre, Ξayans esté vaincus. Or l'armée Romaine, pour Ξr'asseurer les alliez, et amis de leur Ξrepublicque venant camper, Ξ* comme je vous disois, prés de ceste ville, et selon la coustume de leur nation ceignant Ξ leur camp de profondes tranchées, il advint qu'estans fort pres du Rosne, ce fleuve qui est tres-impetueux, et qui mine et ronge incessamment ses bords, peu à peu vint avec le temps à rencontrer ces larges et profondes fosses, et entrant avec impetuosité dans ce canal, qu'il trouva tout fait, courut d'une si grande furie, qu'il continua les tranchées jusques dans la mer, où il se

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va desgorgeant, par ce moyen par deux voyes, car l'ancien cours a tousjours suivy son chemin ordinaire, et ce nouveau s'est tellement Ξagrandy qu'il esgale les plus grandes rivieres, faisant entre deux Ξun Isle tres delectable, et tres-fertile. Et à cause que ce sont les tranchées de Caius Marius, le peuple par un mot corrompu l'appelle de son nom Ξ Camargue, et depuis parce que le lieu se trouvast tout entouré d'eau, à sçavoir de ces deux bras du Rosne et de la mer Mediterranée, ils la nommerent l'Isle de Camargue. Je ne vous eusse pas dit tant au long l'origine de ce lieu, n'eust esté que c'est la contree où j'ay pris naissance, et où ceux dont je suis venu, se sont de long temps logez ; car à cause de la fertilité du lieu, et qu'il est comme Ξdestaché du reste de la terre, il y a quantité η de Bergers qui s'y sont venus retirer, lesquels à cause de l'abondance des pasturages on Ξappella pastres, et mes peres y ont tousjours esté tenus en quelque consideration parmy les principaux, soit pour avoir esté estimez gens de bien et vertueux, soit pour avoir eu honnestement et selon leur condition, des biens de fortune ; aussi me laisserent-ils assez accommodé lorsqu'ils moururent, qui fut sans doute trop tost pour moy, car mon pere mourut le jour mesme que je nasquis, et ma mere qui m'esleva avec toute sorte de mignardise, en enfant unique, ou Ξplustost enfant gasté, ne me dura que jusques à ma douziesme année. Jugez quel maistre de maison je devois estre. Entre les autres imperfections de ce jeune âge, je ne Ξpeus η eviter

Signet[ 244 recto ] 1607 moderne

celle de la presomption, me semblant qu'il n'y avoit Pastre en toute Camargue, qui ne me deust respecter. Mais quand je fus un peu plus advancé, et que l'Amour commença de se mesler avec ceste Ξ*proposition, il me sembloit que toutes η les Bergeres estoient amoureuses de moy, et qu'il n'y en avoit une seule qui ne receust mon amitié avec obligation. Et ce qui me fortifia en ceste opinion, fut qu'une belle et sage Bergere ma voisine nommée Carlis, me faisoit toutes les honnestes caresses, à quoy le voisinage la pouvoit convier. J'estois si jeune encores, que nulles des incommoditez qu'Amour a de coustume de Ξr'apporter aux Amants par ses transports violents, ne me pouvoient atteindre, de sorte que je n'en ressentois que la douceur, et sur ce sujet je me ressouviens que quelquefois j'allois chantant ces vers.


Sonnet

Sur la douceur d'une amitié.

Quand ma Bergere parle, ou bien quand elle chante
Ou que d'un doux clin d'œil elle éblouit nos yeux
Amour parle avec elle, et d'Ξun son gratieux,
Nous ravit par l'oreille, et des yeux nous enchante.
  On ne le voit point tel, quand cruel il tourmente,
Les cœurs passionnez de desirs furieux ;
Mais bien lors qu'enfantin, il s'Ξen court tout joyeux,
Dans le sein de sa mere η, et mille Ξamours enfante.
  ΞN'y η jamais se joüant aux Ξverges η de Paphos,
ΞN'y η prenant au giron des graces son repos.

Signet[ 244 verso ] 1607 moderne

Nul ne l'a veu si beau qu'aupres de ma Bergere,
  Mais quand il blesse aussi, le doit-on dire Amour ?
Il l'est quand il se joüe, et qu'il fait son sejour
Dans le sein de Carlis, comme au sein de sa mere.

  Encor que l'âge où j'estois ne me permist pas de sçavoir ce que c'estoit que l'Amour, si ne laissois-je de me plaire en la compagnie de ceste Bergere, et d'user des recherches dont j'oyois que se servoyent ceux qu'on appelloit amoureux ; de sorte que la longue continuation Ξ fit croire à plusieurs que j'en sçavois Ξplus que mon âge ne permettoit. Et cela fut cause, que quand je fus parvenu aux dix Ξhuict ou dix neuf ans, je me trouvay engagé à la servir. Mais Ξd'autant que mon humeur n'estoit pas de me soucier beaucoup de ceste vaine gloire, que la pluspart de ceux qui se meslent d'Ξaymer se veulent attribuer, qui est d'estre estimez constans, la bonne chere de Carlis m'obligeoit beaucoup Ξplus que ce devoir imaginé. De la vint qu'un de mes plus grands amis prit occasion de me divertir d'elle. Il s'appelloit Hermante, et sans que j'y eusse pris garde, estoit tellement devenu amoureux de Carlis, qu'il n'avoit contentement que d'estre aupres d'elle. Moy qui estois jeune je ne m'Ξapperceus jamais de ceste nouvelle affection, aussi avois-je trop peu de finesse pour la recognoistre, puis que les plus rusez en ce mestier ne l'eussent Ξpeu faire que mal-aisément. Il avoit plus d'âge que moy, et par consequent plus de prudence, de sorte qu'il sçavoit si bien dissimuler, que je ne croy

Signet[ 245 recto ] 1607 moderne

pas que personne pour lors s'en doutast. Mais ce qui luy donnoit beaucoup d'incommodité, c'estoit que les Ξparens de ceste Bergere desiroient que le mariage d'elle et de moy se fist, à cause qu'ils avoient opinion que ce luy fust advantage. De quoy Hermante estant adverty, mesmes cognoissant aux discours de la Bergere, que veritablement elle m'aimoit, il creut qu'elle se retireroit de moy si je commençois de me retirer d'elle. Il avoit bien Ξrecogneu, comme je vous ay dit, que je changerois aussi tost que l'occasion s'en presenteroit. Et apres avoir consideré en soy-mesme par où il commenceroit ce dessein, il luy sembla que me donnant opinion de meriter davantage, il me feroit desdaigner pour l'incertain ce qui m'estoit Ξasseuré. Il y parvint fort aisement, car outre que je le croyois comme mon amy, ce bien ne me pouvoit estre cher, qui m'estoit venu sans peine, et me faisoit croire que j'obtiendrois bien quelque chose de meilleur si je voulois m'y estudier. Luy d'autre part me le sçavoit si bien persuader, que je tenois pour certain n'y avoir Bergere en toute Camargue, qui ne me receust plus librement que je ne voudrois la choisir. ΞAsseuré sur ceste creance j'oste entierement Carlis de mon ame, apres Ξje fay élection d'une autre que je jugeay le meriter, et sans doute je ne me Ξtrompay point, car elle avoit Ξassez de beauté pour donner de l'Amour, et de la prudence pour le sçavoir conduire. Elle s'appelloit Stilliane, estimée entre les plus belles et plus sages

Signet[ 245 verso ] 1607 moderne

de toute l'Isle, au reste altiere, et telle qu'il me Ξ falloit pour Ξm'oster de l'erreur où j'estois. Et voyez Ξqu'elle η estoit ma presomption, Ξpar ce qu'elle avoit esté servie de plusieurs, et que tous y avoient perdu leur temps, je me mis à la rechercher plus volontiers, Ξà fin que chacun Ξcogneut mieux mon merite. Carlis qui veritablement m'Ξaymoit, fut bien estonnée de ce changement, ne sçachant quelle occasion j'en pouvois avoir, mais si fallut il le souffrir, elle eut beau me Ξr'appeller, et pour le commencement user de toutes les sortes d'attraits, dont elle se Ξpeut ressouvenir, que η je n'avois garde de retourner, j'estois en trop haute mer, il n'y avoit pas ordre de reprendre terre si promptement ; mais si elle eut du Ξdeplaisir de cette separation, elle en fut bien tost vengée par celle-là mesme qui estoit cause du mal. Car me figurant qu'aussi tost que j'Ξasseurerois Stilliane de Ξmon amour, qu η'elle se Ξdonneroit encor plus librement à moy, à la premiere fois que je la rencontray à propos Ξen une assemblée qui se faisoit, je luy dis en dansant avec elle : - Belle Bergere, je ne sçay quel pouvoir est le vostre, ny de quelle sorte Ξ*de charmes se servent vos yeux ; tant y a que Hylas se trouve tant vostre serviteur, que personne ne le sçauroit estre davantage. Elle creut que je me mocquois, sçachant bien l'Ξamour que j'avois portée à Carlis, qui luy fit respondre en sousriant : - Ces discours, Hylas, sont-ce pas de ceux que vous avez apris en l'escole de la belle Carlis ?

Signet[ 246 recto ] 1607 moderne

Je voulois respondre quand selon l'ordre du bal on nous vint separer, et ne Ξpeus la r'approcher, Ξquelque peine que j'y misse. De sorte que je fus contraint d'attendre que l'assemblee se separast, et la voyant sortir des premieres pour se retirer, je m'advançay et la pris sous les bras. Elle au commencement se sousrit et puis me dit : - Est-ce par resolution, Hylas, ou par commandement que ce soir vous m'avez entreprise ? - Pourquoy, luy respondis-je, me faites vous Ξcette demande ? - ΞPar-ce, me dit-elle, que je vois si peu d'Ξapparence de raison Ξen ce que vous faites, que je n'en puis soupçonner que ces deux occasions. - C'est, luy dis-je, pour Ξtoutes les deux, car je suis resolu de n'Ξaymer jamais que la belle Stilliane, et vostre beauté me commande de n'en servir jamais d'autre. - Je croy, me respondit elle, que vous ne pensez pas parler à moy, ou que vous ne me cognoissez point et afin que vous ne vous y trompiez plus longuement, sçachez que je ne suis pas Carlis, et que je me nomme Stilliane. - Il faudroit luy respondis-je, estre bien Ξaveuglé pour vous prendre au lieu de Carlis, elle est trop imparfaite pour estre prise pour vous, ou vous pour elle. Et je sçay trop pour ma liberté, que vous estes Stilliane et seroit bon pour mon repos que j'en sceusse moins. Nous Ξparvinsmes ainsi à son logis, sans que je Ξpeusse η recognoistre, si elle l'avoit eu agreable ou non. Le lendemain il ne fut pas Ξplustost jour, que j'allay trouver Hermante, pour luy raconter ce qui m'estoit advenu le

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soir. Je le trouvay encor au lit, et parce qu'il me Ξvit bien agité : - Et bien, me dit-il, Ξqu'y a t'il de nouveau ? La victoire est-elle obtenuë avant le combat ? - Ah ! mon amy, luy respondis-je, j'ay bien Ξtrouvé à qui parler, elle me desdaigne, elle se mocque de moy, elle me Ξr'envoye à chasque mot à Carlis. Bref, croyez qu'elle me traitte bien en maistresse. Il ne se Ξpeut η tenir de rire, oyant apres tout au long nos discours, car il n'en avoit pas attendu moins ; mais cognoissant bien mon humeur assez changeante, il eut peur que je ne revinsse à Carlis, et qu'elle ne me Ξreceut, qui fut cause qu'il me respondit : - Avez-vous esperé moins que cela d'elle ? L'estimeriez vous digne de vostre amitié si ne sçachant encore au vray que vous l'aimez, elle se donnoit à vous ? Comment peut elle adjouster foy au peu de Ξparolles que vous luy en avez Ξdites, en ayant tant ouy autrefois, où vous juriez le contraire à Carlis ? Elle seroit sans mentir fort aisée à Ξgaigner, si elle se Ξmonstroit vaincuë pour si peu de combat. - Mais, luy dis-je, avant que je sois Ξaymé d'elle, s'il faut que je luy en die autant que j'ay des-ja Ξfaict à Carlis, quand est-ce à vostre advis que cela sera ? - Vrayement, me respondit Hermante, vous sçavez bien peu que c'est qu'Amour. Il faut que vous Ξappreniez, Hylas, que quand on dit à une Bergere, je vous Ξayme, voire mesme quand on luy en fait quelque demonstration, elle ne le croit pas si promptement, Ξd'autant que c'est la coustume des pastres bien nourris, d'avoir de la

Signet[ 247 recto ] 1607 moderne

courtoisie, et il semble que leur sexe pour sa foiblesse oblige les hommes à les servir et honorer. Et au contraire à la moindre Ξapparence de haine que l'on leur rend, elles croyent fort Ξaysément d'estre hayes, par ce que les amitiez sont naturelles, et les inimitiez au contraire, et ceux qui vont contre le naturel, il faut que ce soit par un dessein resolu, au lieu que ceux qui le suivent, il semble Ξplustost que ce soit par coustume. Par là Hylas, je veux dire que vous ferez bien plus Ξaysément croire à Carlis que vous la hayssez, à la moindre mauvaise volonté que vous luy monstrerez, que vous ne persuaderez pas à Stilliane que vous l'aimez. Et par ce que vous voyez bien qu'elle a sur le cœur ceste affection de Carlis, croyez moy que ce que vous avez à faire de plus pressé, est de luy donner cognoissance que vous Ξn'aymez plus cette Carlis, Ξce que vous devez faire par quelque action Ξcogneuë non seulement Ξà Carlis mais Ξà Stiliane, et Ξa plusieurs autres. Bref, belle Bergere, il me sçeut tourner de tant de costez, qu'en fin j'escrivis à la pauvre Carlis, une telle lettre.


Lettre de Hylas
a Carlis.

  Je ne vous escris pas à ce coup Carlis, pour vous dire que je vous ay aimée, car vous ne l'avez que trop creu, mais bien pour vous

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Ξasseurer que je ne vous Ξayme plus. Je sçay Ξasseurement que vous serez estonnée de ceste declaration, puis que vous m'avez tousjours plus Ξaymé presque que je n'ay sçeu desirer. Mais ce qui me retire de vous, il faut par force advoüer que c'est vostre Ξmal-heur, qui ne vous veut continuer plus long temps le plaisir de nostre amitié, ou bien ma bonne fortune, qui ne me veut davantage arrester à si peu de chose. Et afin que vous ne vous plaigniez de moy, je vous dis à Dieu et vous donne congé de prendre party où bon vous semblera, car en moy vous n'y devez plus avoir d'esperance.

  De fortune, quand elle receut cette lettre, elle estoit en fort bonne compagnie, et mesme Stilliane y estoit, qui Ξdesapprouva de sorte cette action, qu'il n'y en eut point en toute la trouppe qui me blasmast davantage. Ce que Carlis recognoissant : - Je vous supplie, leur dit elle, obligez moy toutes de luy faire Ξ response. - Quant à moy, dit Stilliane, j'en seray bien le secretaire, et lors prenant du papier et de l'ancre toutes les autres ensemble me rescrivirent ainsi, au nom de Carlis.

Signet[ 248 recto ] 1607 moderne


Response de Carlis
A Hylas.

  Hylas, l'outrecuidance a esté celle qui vous a persuadé d'estre Ξaymé de moy, et la cognoissance que j'ay eu de vostre humeur, et ma volonté qui l'a tousjours trouvée fort desagreable, ont esté celles, qui m'ont empesché η de vous Ξaymer si bien que toute l'amitié que je vous ay portee, a esté seulement en vostre opinion, et de mesme mon mal-heur, et vostre bonne fortune, et en cela il n'y a rien eu de certain, sinon que veritablement quand vous avez creu d'estre Ξaymé de moy, vous avez esté trompé. Je vous Ξle jure, Hylas, par tous les merites que vous pensez estre, et qui ne sont pas en vous, qui sont en beaucoup plus grand nombre que ceux qui me deffaillent pour estre digne de vous. L'avantage que je Ξpretens en tout cecy, c'est d'estre exempte à l'advenir de vos importunitez, et pour n'estre point entierement ingratte du plaisir que vous me Ξfaittes en cela, je ne sçay que vous souhaitter de plus avantageux, et pour moy aussi, sinon que le Ciel vous fasse à jamais continuer ceste resolution

Signet[ 248 verso ] 1607 moderne

pour mon contentement, comme il vous donna la volonté de me rechercher, pour m'importuner. Cependant vivez content, et si vous l'estes autant que moy, estant delivrée d'un Ξ*fardeau si fascheux, croyez, Hylas, que ce ne sera peu.

  Il ne faut point Ξ mentir : la lecture de Ξcette lettre me toucha un peu, car je Ξrecogneus bien en ma conscience, que j'avois tort de cette Bergere, mais la nouvelle affection que Stilliane avoit Ξfait naistre en moy, ne me permit pas de m'y arrester davantage, et en fin, comment que ce fust j'en jettois Ξ la faute sur elle, car disois-je en moy-mesme, si elle n'est pas si belle, ny si agreable que Stilliane, est-ce moy qui en suis coulpable ? qu'elle s'en plaigne à ceux qui l'ont Ξfaitte avec moins de perfection. Et pour moy qu'y puis-je contribuer, que de regretter et plaindre avec elle sa pauvreté ? Mais cela ne me doit pas empescher d'adorer et desirer la richesse d'autruy.
  Avec semblables raisons j'essayois de chasser la compassion que Carlis me faisoit, et ne croyant plus avoir rien à faire, que de recevoir Stilliane, qui me sembloit estre des-ja toute à moy, je priay Hermante de luy porter une lettre de ma part, et ensemble luy faire voir la copie de celle que j'avois escrite à Carlis, afin qu'elle ne fust plus en doute d'elle. Luy qui estoit veritablement mon amy en tout ce qui ne touchoit point à

Signet[ 249 recto ] 1607 moderne

Carlis, n'en fit Ξ difficulté, et prenant le temps à propos qu'elle estoit seule en son logis, en luy presentant mes lettres, il luy dit en sousriant : - Belle Stilliane, si le feu brusle l'imprudent qui s'en approche trop, si le Soleil esbloüit celuy qui l'ose regarder à plain, et si le fer donne la mort a celuy qui le reçoit dans le cœur, vous ne devez vous estonner si le miserable Hylas, s'approchant trop de vous s'est bruslé, si vous osant regarder il s'est esbloüy, et si recevant le trait fatal de vos yeux, il en ressent la Ξblesseure mortelle dans le cœur. Il vouloit continuer, mais elle toute impatiente, l'interrompit : - Cessez, Hermante, vous travaillez en vain, ny Hylas n'a point assez de merite, ny vous assez de persuasion, pour me donner la volonté de changer mon contentement au sien ; ny je ne me veux point tant de mal, ny à Hylas tant de bien, que je consente à mon mal-heur, pour croire à vos paroles. Il me suffit, Hermante, que l'humeur de Hylas m'est Ξconnuë aux Ξdespens d'autruy, sans Ξqu'aux miens je l'espreuve. Et ce vous doit estre assez que Carlis ait esté si laschement trompée, Ξsans que vous serviez encor d'instrument pour la ruine de quelqu'autre. Si vous Ξaymez Hylas, j'Ξayme beaucoup plus Stilliane, et si vous luy voulez donner un conseil d'amy, conseillez-le comme je la conseille, c'est qu'elle n'Ξayme jamais Hylas ; Ξdites luy aussi qu'il n'Ξayme jamais Stilliane. Et s'il ne vous croit, soyez certain qu'à sa confusion il employera son temps vainement.

Signet[ 249 verso ] 1607 moderne

Et quant à la lettre que vous me presentez, je ne feray point de difficulté de la prendre, ayant de si bonnes deffenses contre ses armes, que je n'en redoute point les coups. A ce mot Ξdépliant ma lettre, elle la leut tout haut, ce n'estoit en fin qu'une Ξasseurance de mon affection, par le congé que j'avois donné a Carlis à sa consideration, et une tres-humble supplication de me vouloir Ξaymer. Elle sousrit apres l'avoir leuë, et s'adressant à Hermante luy demanda s'il vouloit qu'elle me fist Ξresponce, et luy ayant respondu qu'il le desiroit passionnément, elle luy dit qu'il eust un peu patience, et qu'elle l'alloit escrire. Elle estoit telle.


ΞRESPONCE de Stilliane
a Hylas.

  Hylas, voyez combien sont mal fondez vos desseins, vous voulez que pour la consideration de Carlis je vous Ξayme, et il n'y a rien qui me Ξconvie tant à vous hayr que la memoire que j'ay de Carlis. Vous dittes que vous m'Ξaymez, si quelqu'autre plus veritable que vous me le disoit, je le pourrois Ξpeut estre croire, car je Ξconnois bien que je le merite, mais moy qui ne Ξmens jamais, je vous Ξasseure que je ne vous Ξayme point, et pour ce n'en doutez nullement : aussi seroit ce avoir bien peu de jugement

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d'Ξaymer une humeur si mesprisable. Si vous trouvez ces paroles un peu trop rudes, ressouvenez vous, Hylas, que j'y suis contrainte, afin que vous ne vous persuadiez pas d'estre Ξaymé de moy. Carlis m'est Ξtesmoing de la condition de Hylas, et Hylas le sera de la mienne, si pour le moins il veut Ξquelquesfois dire vray. Si ceste response vous plaist, remerciez en la priere de Hermante, si elle vous desplaist, ressouvenez vous de n'en accuser que vous mesme.

  Hermante n'avoit point veu ceste lettre, quand il me la donna, et encor qu'il eust bien opinion qu'il y auroit de la froideur, si ne pensoit-il pas qu'elle deust estre si estrange. Il n'en fut pas Ξtoutesfois tant estonné que moy, car je demeuray comme une personne ravie, laissant choir la lettre en terre, et apres estre revenu à moy, j'Ξenfonce mon chappeau dans la teste, jette les yeux en terre, m'entrelasse les bras sur l'estomac, et à grands pas et sans parler me mets à promener le long de la chambre. Hermante estoit immobile au milieu, sans seulement tourner les yeux sur moy. Nous demeurasmes quelque temps de ceste sorte sans parler. En fin tout à coup, frappant d'une main contre l'autre, et faisant un saut au milieu de la chambre η : - A son dam, dis-je tout haut, qu'elle cherche qui l'Ξaymera, à sçavoir s'il Ξ manque en Camargue Ξde Bergeres plus belles qu'elle,

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et qui seront bien Ξayses que Hylas les serve. Et puis m'adressant à luy : - O que Stilliane est sotte, luy dis-je, si elle croit que je la Ξvueille aymer par force, et que j'aurois peu de courage, si je me souciois jamais d'elle ; et que pense-t'elle estre plus qu'une autre ? Voire, elle merite bien qu'on s'en mette en peine. Je m'Ξasseure, Hermante, qu'elle a bien fait la resoluë, quand vous Ξavez parlé à elle. Ce n'a pas esté pour le moins sans faire les petits yeux, sans se mordre la levre, et sans se frotter les mains l'une à l'autre pour les paslir. Que je me mocque de ses affetteries et d'elle aussi, si elle croit que je me soucie non plus d'elle, que de la plus estrangere des Gaules. Elle ne me sçait reprocher que ma Carlis : ouy je l'ay Ξaymée, et en despit d'elle je la veux Ξaymer encores, et m'Ξasseure qu'elle Ξreconnoistra bien tost son imprudence, mais jamais il ne faut qu'elle espere que Hylas la puisse Ξaymer. Je Ξdis quelques autres semblables paroles, ausquelles je Ξveis bien changer de couleur à Hermante, mais pour lors Ξj'en ignorois la cause. Depuis j'ay jugé que c'estoit de peur qu'il avoit que je ne revinsse en la bonne grace de sa ΞMaistresse ; si n'en fit-il autre semblant, sinon qu'il se mit à rire, et me dit qu'il y en auroit bien d'estonnees, quand elles verroient ce changement. Mais si je pris promptement cette resolution, aussi promptement la Ξvoulus-je executer. Et en ce dessein m'en allay trouver Carlis, à qui je demanday mille pardons de la lettre que je luy avois escrite, l'Ξasseurant

Signet[ 251 recto ] 1607 moderne

que ce n'avoit jamais esté faute, mais transport d'affection. Elle qui estoit offensée contre moy, comme chacun peut penser, apres m'avoir escouté paisiblement, en fin me respondit ainsi : - Hylas si les Ξasseurances que tu η me Ξfais de ta bonne volonté, sont veritables, je suis satisfaite ; si elles sont mensongeres, ne croy pas de pouvoir renoüer l'amitié qu'à jamais tu as rompuë, car ton humeur est trop dangereuse. Elle vouloit continuer quand Stilliane, pour luy monstrer la lettre que je luy avois escritte, la venant visiter, nous interrompit. ΞLors qu'elle me vid pres de Carlis : - Veille-je, Ξ si je songe ? dit-elle toute estonnée. Est-ce bien la Hylas que je vois, ou si c'est un fantosme ? Carlis tres-Ξayse de ceste rencontre : - C'est bien Hylas dit-elle, ma compagne, vous ne vous trompez point, et s'il vous plaist de vous approcher, vous Ξouyrez les douces paroles dont il me crie Ξmercy, et comme il se desdit de tout ce qu'il m'a escrit, se sousmettant à telle punition qu'il me plaira. - Son chastiment, respondit Stilliane, ne doit point estre autre que de luy faire continuer l'affection qu'il me porte. - A vous ? luy dit Carlis, tant s'en faut il me juroit quand vous estes entrée, qu'il n'Ξaymoit que moy. - Et depuis quand ? adjousta Stilliane ; je sçay bien pour le moins que j'en ay un bon escrit qu'Hermante depuis une heure m'a donné de sa part, et afin que vous ne doutiez point de ce que je dis, lisez ce papier, et vous verrez si je ments. Dieux ! Que devins-je à Ξces mots ? Je vous jure, belle Bergere, que je ne

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Ξpeus η jamais ouvrir la bouche pour ma deffense. Et ce qui me ruina du tout, fut que par mal-heur plusieurs autres Bergeres y arriverent Ξen mesme temps, ausquelles elles firent ce conte si desavantageusement pour moy qu'il ne me fut pas possible de m'y arrester Ξd'avantage. Mais sans leur dire une seule parole, je vins raconter à Hermante ma Ξmesaventure, qui faillit d'en mourir de rire, comme à la verité le sujet le meritoit. Ξ Ce bruit s'espancha de sorte par toute Camargue, que je n'osois parler à une seule Bergere, qui ne me le reprochast, dont je pris Ξ tant de honte, que je resolus de sortir de l'Isle pour quelque temps. Voyez si j'estois jeune, de me soucier d'estre appellé inconstant, il faudroit bien à ceste heure de semblables reproches pour me faire Ξdémarcher d'un pas. - Voila que c'est, dit Paris, il faut estre apprentif avant que ΞMaistre. - Il est vray respondit Hylas, et le pis est, qu'il en faut bien souvent payer l'apprentissage. Mais pour revenir à nostre discours, ne pouvant alors supporter la guerre ordinaire que chacun m'en faisoit, le plus secrettement qu'il me fut possible je donnay ordre à mon mesnage, et en remis le Ξsoin entier à Hermante, Ξ puis me mis sur un grand batteau, qui remontoit, ensemble avec plusieurs autres. Je n'avois alors autre dessein que de voyager et passer mon temps, ne me souciant non plus de Carlis, Ξn'y η de Stilliane, que si je ne les Ξeusse jamais veuës, car j'en avois tellement perdu la memoire en les perdant de veuë, que

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je n'en avois un seul regret. Mais voyez combien il est difficile de contrarier à son inclination naturelle ! Je n'eus pas si tost mis le pied dans le batteau, que je Ξveis un nouveau sujet d'Amour. Il y avoit entre quantité d'autres voyageurs une vieille femme qui alloit à Lyon rendre des vœux au Temple de Venus, qu'elle avoit faits pour son fils, et conduisoit avec elle sa belle-fille, pour le mesme sujet, et qui avec raison portoit le nom de belle, car elle ne l'estoit moins que Stilliane, et beaucoup plus que Carlis. Elle s'appelloit Aymee, et ne pouvoit encor avoir attaint l'âge de Ξdix-huict ou vingt ans, et quoy qu'elle fust de Camargue, si n'avoit-elle point de cognoissance de moy, parce que son mary jaloux (comme sont ordinairement les vieux qui ont de jeunes et belles femmes) et sa belle-mere soupçonneuse, la tenoient de si court qu'elle ne se trouvoit jamais en assemblee. Or soudain que je la vis, elle me pleut, et Ξquelque dessein que j'eusse fait au contraire, il la fallut Ξaymer. Mais je prevy bien au mesme temps que j'y aurois de la peine, ayant à tromper la belle-mere, et à vaincre la belle-fille. ΞToutesfois pour ne ceder à la difficulté, je me resolus d'y mettre toute ma prudence, et jugeant qu'il falloit Ξdonner commencement à mon entreprise par la mere, car elle m'empeschoit de m'approcher de mon ennemie, je pensay qu'il n'y auroit rien de plus à propos, que de me faire Ξconnoistre à elle, et qu'il ne pourroit estre, puis que nous estions d'un mesme lieu, que quelque

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ancienne amitié de nos familles, ou quelque vieille alliance ne me facilitast le moyen de me familiariser avec elle, et que l'occasion apres m'instruiroit de ce que j'aurois à faire. Je ne fus point déçeu en ceste opinion, car aussi tost que je luy eus dit qui j'estois, et que j'eus faint quelque assez mauvaise raison de ce que j'alloy Ξ*desguisé, qu'elle receut pour bonne, et que je luy eus Ξasseuré que ce qui me faisoit descouvrir à elle, n'estoit que pour la supplier de se servir plus librement de moy. - Mon fils, me respondit elle, je ne m'estonne pas que vous ayez ceste volonté envers moy, car vostre pere m'a tant Ξaymee que vous Ξdegenereriez trop, si vous n'aviez quelque estincelle de ceste affection. Ah ! mon enfant, que vous estes fils d'un homme de bien, et le plus Ξaymable qui fust en toute Camargue. Et me disant ces paroles, elle me prenoit par la teste, et me joignoit contre son estomac, et Ξquelque fois me baisoit au front, et ses baisers me faisoient ressouvenir de ces foüyers, qui retiennent encor quelque lente chaleur, apres que le feu en est osté ; car mon pere Ξavoit failly de l'espouser, et peut-estre l'avoit trop servie pour sa reputation, comme je sçeus depuis. Mais moy qui ne me souciois pas beaucoup de ses caresses, sinon en tant qu'elles estoient utiles à mon dessein, Ξfeignant de les recevoir avec beaucoup d'obligation, la remerciay de l'amitié qu'elle avoit portee à mon pere, la suppliay de changer toute ceste bonne volonté au fils, et que puis que le Ciel m'avoit

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fait heritier du reste de ses biens, elle ne me desheritast de celuy que j'estimois le plus, qui estoit l'honneur de ses bonnes graces, et que de mon costé Ξje voulois succeder au service que mon pere luy avoit voüé, comme à la meilleure fortune de toutes les siennes. Bref, belle Bergere, je sceus de sorte Ξflatter ma vieille, qu'elle n'Ξaymoit rien tant que moy, et contre sa coustume, pour me gratifier, commanda à sa belle fille de m'Ξaymer. O qu'elle eust esté bien advisée si elle eust suivy son conseil, mais je ne trouvay jamais rien de si froid en toutes ses actions, de sorte qu'encore que je fusse tout le jour aupres d'elle, siΞneus η-je jamais la hardiesse de luy faire paroistre mon dessein par mes paroles, que nous ne fussions bien pres d'Avignon, car Stilliane m'avoit beaucoup fait perdre de la bonne opinion que j'avois euë de moy-mesme. Mais, outre cela, elle estoit tousjours aux pieds de la vieille, qui ordinairement m'entretenoit du temps passé. Il advint que ce grand convoy, avec lequel nous montions, ainsi que je vous ay dit, et que plusieurs Ξmarchands assemblez faisoient faire, alla branler dans Ξun isle aupres d'Avignon. Et Ξd'autant que nous, qui n'estions pas accoustumez aux voyages, nous trouvions tous engourdis de demeurer si longtemps assis, cependant que les Ξbattelliers faisoient ce qui leur estoit necessaire, nous mismes pied à terre, pour nous promener, et entre autres la belle-mere d'ΞAymée fut de la trouppe. Aussi tost que ma

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Bergere fut dans l'Isle, elle se mit à courre le long de la riviere, et à se joüer avec d'autres filles qui estoient sorties du batteau de compagnie, et moy je me meslay parmy elles, pour avoir le moyen de prendre le temps à propos, cependant que la vieille se promenoit avec quelques autres femmes de son Ξaage. Et de fortune Aymée s'estant un peu separée de ses compagnes, cueillant des fleurs qui venoient le long de l'eau, je m'advançay, et la pris sous Ξle bras ; et apres avoir marché quelque temps sans parler, en fin comme venant d'un profond sommeil, je luy dis : - J'aurois honte, belle Bergere, d'estre si longuement muet pres de vous, ayant tant de sujet de vous parler, si je n'en avois encor plus de me taire, et si Ξmon silence ne procedoit d'où les paroles me devroient naistre. - Je ne sçay, Hylas, me dit-elle, quelle occasion vous avez de vous taire, ny quelle vous pouvez avoir de parler, ny moins quelles paroles ou silence vous voulez entendre. - Ah ! belle Bergere, luy dis-je, l'affection qui me Ξconsomme d'un feu secret, me donne tant d'occasion de declarer mon mal, qu'a peine le puis-je taire ; et d'autre costé ceste affection me fait craindre de sorte d'Ξoffencer celle que j'Ξaime en le luy declarant, que je n'ose parler ; si bien que ceste affection, qui me devroit mettre les paroles en la bouche, est celle qui me les Ξdenie quand je suis aupres de vous. - De moy ? reprit-elle incontinent : pensez-vous bien, Hylas, à ce que vous dittes ? - Ouy, de vous, luy repliquay-je,

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et ne croyez point que je n'aye bien pensé à ce que je Ξdis, avant que de l'avoir osé proferer. - Si je Ξpensois, me respondit-elle, que ces paroles fussent vrayes, je vous en parlerois bien d'autre sorte. - Si vous doutez, luy dis-je de ceste verité, jettez les yeux sur vos perfections, et vous en serez entierement Ξasseurée. Et lors avec mille serments, je luy Ξdis tout ce que j'en avois sur le cœur. Elle sans s'esmouvoir, me respondit froidement : - Hylas, n'accusez point ce qui est en moy de vos folies, car je sçauray bien y remedier de sorte, que vous n'en aurez point de sujet. Au reste, puis que l'amitié que ma mere vous porte, ny la condition en quoy je suis, ne vous Ξà peu η destourner de vostre mauvaise intention, Ξ*je vous asseure que ce que le devoir n'a Ξpeu faire en vous, Ξ il le fera en moy, et que je vous osteray tellement toute sorte d'occasion de continuer, que vous Ξreconnoistrez que je suis telle que je dois estre. Vous voyez comme je vous parle froidement ; ce n'est pas que je ne ressente bien fort vostre indiscretion, mais c'est pour vous faire entendre que la passion ne me transporte point, mais que la raison seulement me fait parler Ξainsi ; que si je vois que ce moyen ne vaille rien pour divertir vostre dessein, je recourray apres aux extremes. Ces paroles proferées avec tant de froideur, me toucherent plus vivement que je ne sçaurois vous dire, toutefois ce ne fut pas ce qui m'en Ξfist distraire, car je sçavois bien que les premieres attaques sont

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ordinairement soustenuës de ceste Ξfaçon. Mais par hazard, lors qu'Aimée me voyant sans parole, et tant estonné, s'en retourna sans m'en dire davantage, Ξil y eut une de ses compagnes qui me voyant ainsi resver s'en vint à moy, et me faisant la mouche, me passa deux ou trois fois la main devant les yeux, et puis se mit à courre comme presque me conviant à luy aller apres. Pour le commencement j'estois Ξencor si estourdy du coup, que je n'en fis point de semblant, mais quand elle y revint la seconde fois, je me mis à la suivre, et elle apres avoir tourné quelque temps autour de ses compagnes, s'escarta de la trouppe, et apres estre un peu esloignee, Ξfeignant d'estre hors d'haleine, se coucha aupres d'un buisson assez touffu. Moy qui la courois au commencement sans dessein, la voyant en terre, et en lieu où elle ne pouvoit estre veuë, monstrant de me vouloir venger de la peine qu'elle m'avoit donnée, je me mis à la Ξfoüetter, Ξà quoy elle faisoit bien un peu de resistance, mais de sorte qu'elle monstroit que ceste privauté ne luy estoit point Ξdesagreable ; mesme qu'en faisant semblant de ne η se deffendre, elle se Ξdécouvroit comme je Ξcroy à dessein, pour faire voir sa charnure blanche, plus qu'on n'eust pas jugé à son visage. Enfin s'estant relevée, elle me dit : - Je n'eusse pas pensé, Hylas, que vous eussiez esté si rude joüeur, autrement je ne me fusse pas attaquée à vous. - Si cela vous a Ξdépleu, luy respondis je, je vous en demande pardon, mais

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si cela n'est pas je ne fus de ma vie mieux payé de mon indiscretion, que ceste fois. - Comment l'entendez-vous, me dit-elle ? - Je l'entends, luy dis-je, belle Floriante, que je ne vis jamais rien de si beau, que ce que je viens de voir. - Voyez, me dit-elle, comme vous estes menteur. Et à ce mot me donnant doucement sur la joüe, s'en recourut entre ses compagnes. Ceste Floriante estoit fille d'un tres-honneste Chevalier, qui pour lors estoit malade, et se tenoit pres des rives de l'Arar ; et elle ayant sçeu la maladie de son pere, s'en alloit le trouver, ayant demeuré quelque temps avec une de ses sœurs, qui estoit mariée en Arles. Pour le visage, Ξn'estoit point trop beau, car elle estoit un peu brune ; mais elle avoit tant d'affetteries, et estoit d'une humeur si gaillarde, qu'il faut advoüer que Ξceste rencontre me fit perdre la volonté que j'avois Ξpour Aymée, mais si promptement, qu'à peine ressentis-je le Ξdéplaisir de la quitter, que le contentement d'avoir trouvé celle-cy m'en osta toute sorte de regret. Je laisse donc Aymée ce me semble, et me donne du tout à Floriante. Je dis ce me semble, car il n'estoit pas vray entierement, puis que souvent, quand je la voyois, je prenois bien plaisir de Ξparler à elle, encor que l'affection que je portois à l'autre, me tirast avec un peu plus de violence ; mais, en Ξeffect, quand j'eus quelque temps consideré ce que je dis, je trouvay qu'au lieu que je n'en soulois Ξaymer qu'une, j'en avois deux à servir. Il est vray que ce

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n'estoit point avec beaucoup de peine ; car quand j'estois pres de Floriante, je ne me ressouvenois en sorte du monde d'ΞAymée, et quand j'estois pres d'ΞAymée, Floriante n'avoit point de lieu en ma memoire. Et n'y avoit rien qui me tourmentast, que quand j'estois loing de toutes les deux, car je les regrettois toutes ensemble. Or, gentil Paris, cet entretien me dura jusques à Vienne. Mais estant par hazard au logis (car presque tous les soirs nous mettions pied à terre, et mesme quand nous passions pres Ξdes bonnes villes) ne voila pas qu'une Bergere vint prier le Patron du batteau où j'estois de luy donner place jusques à ΞLyon, Ξpar ce que son mary ayant esté blessé par quelques ennemis, luy mandoit de l'aller trouver. Le Patron qui estoit courtois, la receut fort librement, et ainsi le lendemain elle se mit dans le batteau avec nous. Elle estoit belle, mais si modeste et discrette, qu'elle n'estoit pas moins recommandable pour sa vertu, que pour sa beauté, Ξ au reste, si triste, et pleine de melancolie, qu'elle faisoit pitié à toute la Ξtroupe. Et Ξpar ce que j'ay tousjours eu beaucoup de compassion des affligez, j'en avois infiniment de celle-cy, et taschois de la desennuyer le plus qu'il m'estoit possible, dont Floriante n'estoit Ξguere contente Ξquelque mine qu'elle en Ξfit, ny Aymée aussi. Car ressouvenez Ξ vous, gentil Paris, que quoy que
  " Ξfeigne une femme, elle ne peut s'empescher
  " de ressentir la perte d'un Amant, Ξd'autant qu'il

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semble que ce soit un outrage à sa beauté, et la beauté estant ce que ce sexe a de plus cher, est la partie la plus sensible qui soit en elles. Moy Ξtoutesfois, qui Ξparmy la compassion commençois à mesler un peu d'Amour, sans faire semblant de voir ces deux filles, continuois de parler a celle-cy, et entre Ξautres choses, Ξà fin que les discours ne nous deffaillissent, et aussi pour avoir quelque Ξplus grande cognoissance d'elle, je la suppliay de me vouloir dire l'occasion de son ennuy. Elle alors toute pleine de courtoisie, prit la parole de ceste sorte.
  - La compassion que vous avez de ma peine m'oblige, bien courtois Ξ*Estranger, à vous rendre plus de satisfaction encores, que ce que vous me demandez, et penserois de faire une grande faute, si je vous refusois si peu de chose mais je vous veux supplier de considerer aussi l'estat en quoy je suis, et d'excuser mon discours, si je l'abrege le plus qu'il me sera possible. Sçachez donc, Berger, que je suis nee sur les rives de Loire, où j'ay esté eslevée aussi cherement jusques en l'Ξaage de quinze ans, qu'autre Ξde ma condition le sçauroit estre. Mon nom η fut Cloris, et mon pere s'appella Leonce, frere de Gerestan, entre les mains de qui je fus remise apres la mort de mon pere et de ma mere, qui fut en l'âge que je vous ay dit, et deslors je commençay à ressentir les coups de la fortune, car mon oncle ayant plus de Ξsoin de ses enfans que de moy, se sentoit bien fort importuné de ma charge. Toute la consolation

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que j'avois, Ξ estoit de sa femme qui se nommoit Callirée, car celle-là m'Ξaymoit, et m'accommodoit de tout ce qui luy estoit possible, sans que son mary le sceust. Mais le ΞCiel vouloit m'affliger du tout, car lors que Filandre frere de Callirée fut tué, elle en eut tant de regret, qu'il n'y eut jamais consolation de personne qui la pûst faire resoudre à le survivre, de sorte que peu de jours apres elle mourut η, et Ξ je demeuray avec deux Ξ filles, qui estoient encor si jeunes que je n'en pouvois Ξguere avoir de contentement. Il advint qu'un Berger de la province Viennoise, nommé Rosidor, vint visiter le Temple d'Hercule, qui est pres des rives de Furan, sur le haut d'un rocher qui s'esleve au milieu des autres montagnes par dessus toutes celles qui luy sont autour. Le jour qu'il y fut, nous nous y trouvasmes une forte bonne trouppe de jeunes Bergeres, car c'estoit un jour fort Ξsolemnel pour ce lieu la. Ce ne seroit qu'user de paroles inutiles, Ξ de raconter les propos que nous eusmes ensemble, et la façon dont il me declara son amitié ; tant y a que depuis ce jour, il se donna de sorte à moy, que jamais il n'a fait paroistre de s'en vouloir Ξdedire. Il estoit jeune, beau, Ξquand à son bien, il en avoit Ξbeaucoup plus que je ne devois esperer, au reste l'esprit si ressemblant à ce qui se voyoit du corps, que Ξc'estoit un tres-parfait assemblage. Sa recherche dura quatre ans, sans que je puisse dire qu'en ce temps là, il Ξait jamais fait, ny pensé

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chose dont il ne m'ait rendu conte et demandé advis Ξ. Ceste Ξextreme sousmission, et si longuement, continuée me fit tres-certaine qu'il m'Ξaymoit, et ses merites, qui jusques alors ne m'avoient pû obliger à l'Ξaymer, depuis ce temps m'y convierent de Ξfaçon, que je puis dire avec verité n'y avoir rien au monde de plus aymé que ΞRosidor l'estoit de Cloris, dont il se sentit de sorte mon redevable, qu'il augmenta son affection, si Ξtoutesfois elle pouvoit estre augmentée. Nous Ξvesquismes Ξainsi plus d'un an, avec tout le plaisir qu'une Ξparfaite amitié peut Ξapporter à deux Amants. En fin le Ciel fit paroistre de vouloir nous rendre entierement contens, et permit que quelques difficultez qui empeschoient nostre mariage fussent ostées : nous voila heureux, si des mortels le peuvent estre. Car nous sommes conduits dans le temple, les voix d'Hymen Hymenée esclatoient de tous costez ; bref Ξestant de retour au logis, on n'oyoit qu'instrumens de Ξresjouyssance, on ne voyait que bals et chansons, lors que le mal-heur η voulut que nous Ξfussions separez par une des plus fascheuses occasions, qui m'eust pû advenir. Nous estions alors à Vienne, où est la plus part des possessions de Rosidor. Il advint que quelques jeunes Ξdebauchez des hameaux qui sont hors de ΞLyon, du costé où nos Druides vont reposer le Guy, quand ils l'ont couppé dans la grande forests de Mars, ditte d'ΞAirieu, Ξ voulurent faire quelques desordres, que mon mary ne pouvant

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supporter, apres Ξ leur avoir doucement remonstré, leur empescha d'executer, dont ils furent de telle sorte courroucez, que (pensant que ce seroit la plus grande offense qu'ils pourroient faire à Rosidor, que de s'attaquer à moy) il y en eut un d'eux qui me voulut casser une fiole d'ancre sur le visage. Mais voyant venir le coup, je tournay la teste, si bien que je ne fus attainte, que sur le col, comme, dit-elle en se baissant, vous en pouvez voir les marques encor assez fraisches. Mon mary, qui me vid tout l'estomach plein d'ancre, et de sang Ξ, creut que j'estois fort blessée, et outre Ξce η l'outrage lui sembla si Ξgrande, que mettant l'espée η à la main, il la Ξpassa au travers du corps à celuy qui avoit fait le coup, et puis se meslant parmy les autres, avec l'Ξaide de ses amis, il les chassa hors de sa maison. Jugez, Berger, si je fus troublée, car je pensois estre beaucoup plus blessee que je n'estois, et voyois mon mary tout sanglant tant de celuy qu'il avoit tué, que d'une Ξblesseure qu'il avoit Ξeuë sur une espaule. Mais quand ceste premiere frayeur fut en partie passée, et que la playe qu'il avoit fut Ξ*sondée, à peine avoit on finy l'appareil, que la justice se vint saisir de luy, et l'Ξemmena avec tant de violence qu'Ξon ne me voulut permettre de luy dire A-Dieu. Mais mon affection plus forte que leur deffense, me fit en fin venir jusques à luy, et me jettant à son col, m'y Ξattachay de sorte, que ce fut tout ce qu'Ξon pût faire, que de m'en oster. Luy d'autre costé qui

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me voyoit en Ξcest estat, aymant mieux mourir que d'estre separé de moy, fit tous les efforts Ξ*dont un grand courage et un extréme Amour estoient capables, qui furent tels, que tout blessé qu'il estoit, il se Ξdepestra de leurs mains, et sortit hors de la ville. ΞC'este deffense l'empescha bien d'estre prisonnier, mais elle fut cause aussi de rendre sa raison mauvaise envers la justice, qui cependant jette contre luy toutes ses menaces, et proclamations, durant lesquelles son plus grand desplaisir estoit de ne pouvoir estre aupres de moy, et Ξpar ce que ce desir le pressoit fort, il se desguisoit et me venoit trouver sur le soir, et passoit toute la Ξnuict avec moy. Dieu sçait quel contentement estoit le mien, mais combien grande aussi estoit ma crainte ; car je sçavois Ξ que ceux qui le poursuivoient, sçachant l'Amour qui estoit entre-nous, feroient tout ce Ξqu'il leur seroit possible, pour l'y surprendre. Et il advint comme je l'avois tousjours craint, car en fin il y fut trouvé, et emmené dans ΞLyon, où soudain je le suivis, et fort à propos pour luy, Ξd'autant que les juges, qu'à toutes heures j'allois solliciter, eurent tant de pitié de moy, qu'ils luy firent grace et ainsi nonobstant toute la poursuitte de nos parties, il fut delivré. Si j'avois eu beaucoup d'ennuy de l'accident, et de la peine où je l'avois veu, croyez, courtois Berger, que je n'eus pas peu de satisfaction de le voir hors de danger, et absous de tout ce qui s'estoit passé.

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Mais Ξpar ce que le desplaisir qu'il avoit receu dans la prison, l'avoit rendu malade, il fut contraint de sejourner quelques jours à ΞLyon et moy tousjours Ξaupres de luy, Ξessayant de luy donner tout le soulagement qu'il m'estoit possible, en fin estant hors de danger, il me pria de venir donner ordre à sa maison, afin que nous y puissions recevoir nos amis en la Ξresjouyssance qu'il desiroit de faire avec eux, pour le bon Ξsuccèz de ses affaires. Et Ξvoilà que ces desbauchez qui ont esté cause de toute nostre peine, voyant qu'ils n'en pouvoient avoir autre raison, se sont resolus de le tuer dans son Ξlict, et estans entrez dans son logis luy ont donné deux ou trois coups de poignard, et le Ξlaissans pour mort, s'en sont fuis. Helas, courtois Berger, jugez quelle je dois estre, et en quel repos doit estre mon ame, qui à la verité est Ξatteinte du plus sensible accident qui m'eust sceu advenir.
  Ainsi finit Cloris, ayant le visage tout couvert de larmes, qui sembloient autant de perles qui Ξrouloyent sur son beau sein. Or, gentil Berger, ce que je vous vay raconter, est bien une nouvelle source d'Amour. L'affliction que je vis en ceste Bergere, me toucha de tant de compassion, qu'encore que son visage ne Ξfut peut estre pas capable de me donner de l'amour, toutefois la pitié m'Ξattaignit si au vif, qu'il faut que je confesse que Carlis, Stiliane, ΞAymée, ny Floriante, ne me lierent jamais d'une plus forte Ξchaisne, que ceste desolee Cloris.

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Ce n'est pas que je n'Ξaymasse les autres, mais j'avois encor outre Ξleur place, celle cy vuide dans mon ame. Me voila donc resolu à ΞCloris comme aux autres, Ξmais je connus bien qu'il n'estoit pas a propos de luy en parler, que Rosidor ne Ξfut ou mort, ou Ξgueri, car la peine où Ξil estoit, l'occupoit entierement. Nous arrivasmes de ceste sorte à ΞLyon, où soudain chacun se separa. Il est vray que la nouvelle affection que je portois a Cloris me Ξla fit accompagner jusques en son logis, où mesme je visitay Rosidor, afin de faire cognoissance avec luy, jugeant bien qu'il falloit commencer par Ξla à parvenir aux bonnes graces de Ξsa femme. Elle qui le croyoit beaucoup plus blessé qu'elle
  ne le trouva (car on fait tousjours le mal "
  plus grand qu'il n'est pas, et l'apprehension "
  augmente de beaucoup l'accident que l'on redoute) "
changea Ξtout η de visage, et de façon quand elle le trouva levé, et qu'il se promenoit par la chambre. Mais oyez ce qui m'arriva, la tristesse que Cloris avoit dans le batteau, fut Ξcomme je vous ay dit la cause de mon affection, et quand aupres de Rosidor, je la vis joyeuse et contente, tout ainsi que la compassion avoit fait naistre mon Amour, sa joye aussi, et son contentement le firent mourir, esprouvant
  bien alors, qu'un mal se doit tousjours "
  guerir par son contraire, j'Ξentray donc "
serf et captif dans ce logis, j'en Ξsors η libre et maistre de moy-mesme. Mais considerant cet accident, je m'allay ressouvenir d'ΞAymée, et de

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Floriante, incontinent me Ξvoyla en queste de leur logis, et tournay tant d'un costé et d'autre, qu'en fin je les rencontray, qu'elles s'estoient de fortune mises ensemble. Par Ξbonne rencontre, le lendemain estoit la grande feste de Venus, et Ξpar ce que suivant la coutusme le jour avant la solemnité, les filles chantent dans le temple les hymnes qui sont faits à l'honneur de la Deesse, et qu'elles y font la veillée jusques à minuit, j'Ξouys prendre resolution à la belle mere d'ΞAymée d'y passer la nuit, comme les autres, afin de mieux rendre son Ξvœu. Ξ*Floriante à la secrette requeste d'ΞAymée, promit d'en faire de mesme, et Ξd'autant que l'on y demeuroit en fort grande liberté, je fis dessein sans en parler d'y entrer aussi, Ξfeignant d'estre fille, lors qu'il seroit bien obscur. Mais sçachant que les Druides estoient eux-mêmes aux portes, depuis qu'il commençoit à se faire tard, je Ξm'y resolus de m'y cacher Ξlong temps auparavant. Et de fait Ξm'estant mis en un recoin, le moins frequenté, et le plus obscur, j'y demeuray qu'il estoit plus de neuf ou dix heures du soir. Desja le temple estoit Ξfermé et n'y avoit d'hommes que moy, si ce n'est qu'il y en Ξeut quelqu'autre aussi curieux que j'estois, et desja les hymnes avoient long temps continué, lors que je sortis de ma cachette. Et parce que le temple estoit fort grand, et qu'il n'y avoit Ξclarté, que celle que Ξquelques flambeaux allumez sur l'Autel, pouvoient donner à l'entour, je me mis aysément η entre les filles, sans

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qu'elles me Ξreconnussent, et lors que j'allois cherchant de l'œil, l'endroit où estoit Ξ*Aymée, je vis porter une petite bougie à une jeune fille, qui se levant, s'approcha de l'Autel, et apres avoir fait quelques ceremonies, Ξ se mit à chanter quelques couplets, ausquels sur la fin toute la trouppe respondit. Je ne sçay si ce fut ceste Ξclarté blafarde (car quelquefois elle ayde fort à couvrir l'imperfection du teint η) ou bien si veritablement elle estoit belle, tant y a qu'aussi tost que je la Ξveis, je l'aymay. Or qu'a ceste heure ceux-la me viennent parler, qui dient que l'Amour vient des yeux de la personne aymée, cela ne pouvoit estre, car elle ne m'eust sçeu voir, outre qu'elle ne tourna pas mesme les yeux sur moy, et qu'a peine l'avois-je assez bien veuë, pour la pouvoir Ξreconnoistre une autrefois, et cela fut cause, que poussé de la curiosité, je me coulay doucement entre ces Bergeres qui luy estoient plus pres. Mais Ξ par mal-heur, estant avec beaucoup de danger parvenu jusqu'aupres d'elle Ξ elle finit son hymne, et renvoya la bougie au mesme lieu où elle souloit estre, si bien que le lieu demeura si obscur, qu'a peine en la touchant l'Ξeusse-je pû voir. Toutefois l'esperance qu'elle, ou Ξqu'elquautre η pres d'elle recommenceroit bien tost a chanter, m'arresta là quelque temps. Mais je vis qu'au contraire la Ξclarté fut portée à l'autre chœur, et incontinent apres une de celles qui y estoient commença de chanter comme avoit fait ma nouvelle et Ξinconnuë Maistresse. La difference que je remarquay, fust de la voix, fust du visage, estoit

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grande : car elle n'avoit rien qui approchast de celle que je commençois d'Ξaymer, qui fut cause que ne pouvant plus long temps commander à ma curiosité, je m'adressay à une Ξ*Dame, qui estoit la plus escartee, et me contrefaisant le mieux qu'il m'estoit possible, je luy demanday qui estoit celle qui avoit chanté avant la derniere. - Il faut bien, me dit elle η, que vous soyez estrangere, puisque vous ne la cognoissez pas. - Peut-estre, luy respondis-je, la reconnoistrois-je si j'oyois son nom. - Qui ne la Ξconnoistra, dit-elle, à son visage, demandera son nom en vain. Toutefois pour ne vous laisser en peine, sçachez qu'elle s'appelle Cyrcéne, l'une des plus belles filles qui demeure le long des rives de l'Arar, et tellement Ξconnuë en toute ceste contrée, qu'il faut, si vous ne la Ξconnoissez, que vous soyez d'un autre monde. Jusques là j'avois si bien contrefait ma voix, que comme la nuit luy trompoit les yeux, aussi deçevois-je son oreille par mes paroles, mais à ce coup ne m'en ressouvenant plus, apres plusieurs autres remerciements, je luy Ξdis, que si en eschange de la peine qu'elle avoit prise, je luy pouvois rendre quelque service, je ne croirois point qu'il y eust homme plus heureux que moy. - Comment me dit-elle alors, et qui estes vous qui me parlez de ceste sorte ? Et me touchant soudain, et regardant de plus pres, elle Ξreconneut à mon habit, ce que j'estois, dont toute estonnée : - Avez-vous bien eu la hardiesse, me dit-elle, d'enfraindre nos loix de ceste sorte ? Sçavez vous bien

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que vous ne pouvez payer ceste faute Ξqu'avec la perte de vostre vie ? Il faut dire la verité : quoy que je sçeusse qu'il y avoit quelque chastiment ordonné, si ne pensois-je pas qu'il fust tel, dont je ne fus Ξ peu estonné ; toutefois luy representant que j'estois estranger, et que je ne sçavois point leurs statuts, elle prit pitié de moy, et me dit, que dés le commencement, elle l'avoit bien Ξreconnu, et qu'il falloit que je sçeusse qu'il estoit impossible d'obtenir pardon de ceste faute, par ce que la loy y estoit ainsi rigoureuse pour oster de ces veilles, tous les abus qui s'y Ξsouloyent commettre. Toutefois que voyant que je n'y estois point allé de mauvaise intention, elle feroit tout ce qui luy seroit possible pour me sauver. Et que pour cét effet il ne falloit pas attendre que la Ξminuict sonnast, car alors les Druides venoient à la porte avec des flambeaux, et les regardoient toutes au visage. Qu'à ceste heure la porte du Temple estoit bien fermée, mais qu'elle essayeroit de la faire ouvrir. Et lors me mettant un voile sur la teste qui me couvroit jusques aupres des hanches, elle m'accommoda mon manteau par dessous, en telle sorte qu'il estoit mal-aisé de Ξreconnoistre la nuit si c'estoit une robbe. M'ayant ainsi Ξequippé, elle dit à quelques-unes de ses voisines, qui estoient venuës avec elle, qu'Ξelle se trouvoit mal, et toutes ensemble s'en allerent demander la clef à la plus vieille de la trouppe, et nous en allant ensemble à la porte avec une petite bougie seulement,

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qu'elle mesme me portoit, et qu'elle couvroit presque toute avec la main Ξfeignant de la conserver du vent. Nous sortismes en foule, et j'eschappay ainsi heureusement de ce danger par sa courtoisie, et pour mieux me Ξdéguiser, et aussi que j'avois envie de sçavoir à qui j'avois ceste obligation, je m'en allay Ξparmi les autres jusques Ξà son logis.
  Mais, belle Bergere, dit-il s'addressant à Diane, ce discours n'est pas encore à Ξmoitié, et il me semble que le Soleil est couché il y a long temps, ne seroit-il pas plus à propos d'en remettre la fin à une autre fois que nous aurons plus de loisir ? - Vous avez raison, dit-elle, gentil Berger, il ne faut pas despendre tout son bien à la fois. Ce qui reste à Ξ sçavoir nous pourra encores faire Ξ*couler une agreable journée, outre que Paris, qui doit encor passer la riviere, ne sçauroit arrester ici Ξplus long temps sans se mettre à la nuit. - Il n'y a rien, dit-il, belle Bergere, qui me puisse incommoder quand je suis pres de vous. - Je voudrois bien, respondit-elle, qu'il y eust quelque chose en moy, qui vous fust agreable, car vostre merite et vostre courtoisie oblige chacun à vous rendre toute sorte de service. Paris vouloit respondre, mais Hylas l'interrompit en luy disant : - ΞPleust à Dieu, gentil Paris, que je fusse vous, et que Diane fut Phillis, et qu'elle me Ξtinst ce langage. - Quand cela seroit, dit Paris, vous ne Ξlui en auriez que tant plus d'obligation. - Il est vray, dit Hylas, mais je ne craindray jamais

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de m'obliger en partie à celle à qui je suis desja entierement. - Vos obligations, dit Diane, ne sont pas de celles qui sont pour tousjours, vous les Ξrevoquez quand il vous plaist. - Si les unes, respondit-il, y perdent, les autres y ont de l'avantage, et demandez à Phillis si elle n'est pas bien Ξayse que je sois de ceste humeur, car si j'estois autrement, elle pourroit bien se passer de mon service. Avec semblables discours, Diane, Paris, et plusieurs autres ΞBergeres η, parvindrent jusques au grand pré, où ils Ξavoyent accoustumé de s'assembler avant que de se retirer, et Paris donnant le bon-soir à Diane, et au reste de la trouppe, Ξprint son chemin du costé de Laigneu.
  Mais cependant Lycidas parloit avec Phillis, car la jalousie de ΞSylvandre le tourmentoit de sorte qu'il n'avoit Ξpeu attendre au lendemain à luy en dire ce qu'il en avoit sur le cœur. Il estoit tellement hors de Ξluy mesme, qu'il ne prit pas garde que l'on η l'escoutoit, mais pensant estre seul avec elle, apres deux ou trois grands souspirs, il luy dit : - Est-il possible, Phillis, que le Ciel m'ait conservé la vie si longuement pour me faire ressentir vostre infidélité ? La Bergere qui attendoit toute autre sorte de discours, fut si surprise, qu'elle ne luy Ξpeut η respondre. Et le Berger voyant qu'elle demeuroit muette, et croyant que ce Ξfut pour ne sçavoir quelle excuse prendre, continua : - Vous avez raison, belle Bergere, de ne point respondre, car vos yeux parlent assez, voire trop clairement

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pour mon repos. Et ce silence ne me dit et Ξasseure que trop ce que je vous demande, et que je ne voudrois pas sçavoir. La Bergere qui se sentit offensée de ces paroles, luy respondit toute Ξdespitée : - Puis que mes yeux parlent assez pour moy, pourquoy voudriez vous que je vous respondisse d'autre façon ? Et si mon silence vous donne plus de Ξconnoissance de mon peu d'amitié, que mes actions passées n'ont Ξpeu η faire de ma bonne volonté, pensez-vous que j'espere de vous en pouvoir rendre plus de tesmoignage par mes Ξparolles ? Mais je voy bien que c'est, Lycidas, vous voulez faire une honneste retraitte, vous avez dessein ailleurs, et pour ne l'oser, sans Ξdonner à vostre legereté quelque couverture raisonnable, vous vous Ξfeignez des chimeres, et bastissez des occasions de Ξdéplaisir, où vous sçavez bien qu'il n'y a point de sujet, afin de me rendre Ξblasmé de vostre Ξ*faute. Mais, Lycidas, serrons de prés toutes vos raisons, voyons quelles elles sont, ou si vous ne le voulez faire, retirez vous, Berger, sans m'accuser de l'erreur que vous avez commise, et dont je sçay bien que je feray une longue penitence. Mais contentez vous de m'en laisser le mortel Ξdeplaisir, et non pas le blasme, que vous m'allez procurant par vos plaintes tant ordinaires, que vous en importunez et le Ciel et la terre. - Le doute Ξ j'ay esté, repliqua le Berger, m'a Ξfaict plaindre, mais l'Ξasseurance que vous m'en donnez par vos aigres paroles me fera mourir. - Et

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quelle est vostre crainte ? respondit la Bergere. - Jugez, repliqua-t'il, qu'elle ne doit pas estre petite, puis que la plainte qui en procede importune et le Ciel et la terre, comme vous me reprochez. Que si vous la voulez sçavoir, je la vous diray en peu de mots. Je crains que Phillis n'Ξayme point Lycidas. - Ouy Berger, reprit Phillis, vous pouvez croire que je ne vous Ξayme point, et avoir en vostre memoire ce que j'ay fait pour vous, et pour Olympe ? Est-il possible que les actions de ma vie passee vous reviennent devant les yeux, lors que vous concevez ces doutes ? - Je sçay bien, respondit le Berger, que vous m'avez Ξaymé, et si j'en eusse esté en doute, ma peine ne seroit pas telle que je la ressens ; mais je crains que comme une Ξblesseure pour grande qu'elle soit, si elle ne fait mourir, se peut guerir avec le temps, Ξ de mesme celle qu'Amour vous avoit faite alors pour moy, ne soit à ceste heure de sorte Ξ*guerie, qu'à peine la cicatrice en apparoisse seulement. Phillis à ces paroles tournant la teste à costé, et les yeux avec un certain geste de mescontentement : - Puis, Berger, luy dit-elle, que jusques icy par les bons offices, et par tant de tesmoignages d'affection, que je vous ay rendus, je Ξconnoy de n'avoir rien avancé, Ξasseurez vous que ce que j'en plains le plus, c'est la peine et le temps que j'y ay employez. Lycidas Ξconneut bien d'avoir fort Ξoffencé sa Bergere, toutefois il estoit luy mesme si fort attaint de Ξ jalousie, qu'il ne Ξpeut η s'empescher

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de luy respondre : - Ce courroux, Bergere, ne me donne t'il pas de nouvelles cognoissances Ξ de ce que je crains ? Car de se fascher des propos qu'une trop grande affection fait quelquefois proferer, n'est ce pas signe de n'en estre point attaint ? Phillis oyant ce reproche, revint un peu Ξà soy, et tournant le visage à luy, respondit : - Voyez vous, Lycidas, toutes faintes en toutes personnes me Ξdéplaisent, mais je n'en puis supporter en celles avec qui je veux vivre. Comment ? Lycidas a la hardiesse de me dire qu'il doute de l'amitié de sa Phillis, et je ne croiray pas qu'il dissimule ? et quel tesmoignage s'en peut-il rendre que je ne vous Ξay rendu ? Berger, Berger, croyez moy, ces paroles me font mal penser des Ξasseurances qu'Ξautresfois vous m'avez Ξdonnées de vostre affection ; car il peut bien estre que vous me trompiez en ce qui est de vous comme il semble que vous vous deceviez en ce qui est de moy. Ou que comme vous pensez η n'estre point Ξaymé, l'estant plus que tout le reste du monde, Ξ de mesme vous pensiez de m'Ξaymer en ne m'Ξaymant pas. - Bergere, respondit Lycidas, si mon affection estoit de ces communes qui ont plus d'Ξapparence que d'effect, je me Ξcondamnerois moy-mesme, lors que sa Ξviolence me transporte hors de la raison, ou bien quand je vous demande de grandes preuves d'une grande amitié. Mais puis qu'elle n'est pas telle, et que vous sçavez bien qu'elle embrasse tout ce qui est de plus grand, ne sçavez-vous pas que l'extréme Amour

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ne marche jamais sans la crainte, encores qu'elle n'en ait point de sujet, et que pour peu qu'elle en ait, ceste crainte se change en jalousie, et la jalousie en la peine, ou plustost en la forcenerie où je me trouve.
  Cependant que Lycidas, et Phillis parloient ainsi, pensant que ces paroles ne fussent ouyes que d'eux mesmes, et qu'ils n'Ξeussent autres tesmoins que ces arbres, Silvandre, comme je vous ay dit, estoit aux escoutes, et n'en perdoit une seule parole. Laonice d'autre costé qui s'estoit endormie en ce lieu, s'esveilla au commencement de leur discours, et les recognoissant tous deux, fut infiniment aise de s'y estre trouvée si à propos, s'Ξasseurant bien qu'ils ne se separeroient point, qu'ils ne luy Ξapprinssent beaucoup de Ξ secrets, Ξdont elle esperoit se servir à leur ruine. Et il advint ainsi qu'elle l'avoit esperé, car Phillis oyant dire à Lycidas qu'il estoit jaloux, luy repliqua fort haut : - Et de qui, et pourquoy ? - Ah ! Bergere, respondit l'affolé Lycidas, me faites vous ceste demande ? ΞDites moy, je vous supplie, d'où procederoit ceste grande froideur envers moy depuis quelque temps, et d'où ceste familiarité que vous avez si estroitte avec Silvandre, si l'amitié que vous me souliez porter n'Ξestoit point changée Ξà son avantage ? Ah ! Bergere, vous deviez bien croire que mon cœur n'est pas insensible à vos coups, puis qu'il a si vivement ressenty ceux de vos yeux. Combien y a t'il que vous vous estes retirée de moy ? que vous ne vous Ξplaisiez

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plus à Ξparler à moy, et qu'il semble que vous allez mandiant toutes les autres compagnies pour fuir la mienne ? Où est Ξ le Ξsoin que vous aviez autrefois de vous enquerir de mes nouvelles, et l'ennuy que vous rapportoit mon retardement hors de vostre presence ? Vous pouvez vous ressouvenir combien le nom de Lycidas vous estoit doux, et combien de fois il vous eschappoit de la bouche pour l'abondance du cœur en pensant nommer quelqu'autre ? Vous en pouvez vous ressouvenir, Ξdis-je, et n'avoir à ceste heure dans ce mesme cœur, et dans ceste mesme bouche que le nom et l'affection de ΞSylvandre, avec lequel vous vivez de sorte, qu'il n'est pas jusques aux plus estrangers qui sont en ceste contree, qui ne recognoissent que vous l'Ξaymez, et vous trouvez estrange que moy qui suis ce mesme Lycidas, que j'ay tousjours esté, et qui ne suis Ξ que pour une seule Phillis, sois entré en doute de vous. L'extreme Ξdéplaisir de Lycidas luy faisoit naistre une si grande abondance de paroles en la bouche, que Phillis pour l'interrompre ne pouvoit trouver le temps de luy respondre, car si elle ouvroit la bouche pour commencer, il continuoit encore avec plus de vehemence, sans considerer que sa plainte estoit celle qui rengregeoit son mal, et que s'il y avoit quelque chose qui le Ξpeut η alleger, cestoit la seule response qu'il ne vouloit escouter. Et au contraire, ne cognoissant pas que ce torrent de paroles Ξestoit η le loisir à la Bergere de luy

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Ξrespondre, il jugeoit que son silence procedoit de se sentir coulpable, si bien qu'il alloit augmentant sa jalousie à tous Ξmouvemens η et à toutes les actions qu'il luy voyoit faire ; dequoy elle se sentit si surprise et offensée, que toute interditte elle ne sçavoit Ξpar quelles paroles elle devoit commencer, ou pour se plaindre de luy, ou pour le sortir de l'opinion où il estoit. Mais la passion du Berger, qui estoit extréme, ne luy laissa pas beaucoup de loisir à y songer ; car encor qu'il fust presque nuit, si la vid-il rougir, ou pour le moins il luy sembla de le voir, qui fut bien la conclusion de son impatience, tenant alors pour certain, ce dequoy il n'avoit encore que douté. Et ainsi sans attendre davantage, apres avoir reclamé deux ou trois fois les Dieux, justes punisseurs des infidelles, il s'en alla courant dans le bois, sans vouloir escouter, ny attendre Phillis, qui se mit η apres luy, pour luy descouvrir son erreur, mais ce fut en vain, car il alloit si viste, qu'elle le perdit incontinant dans l'espoisseur des arbres. Et cependant Laonice bien Ξayse d'avoir Ξdécouvert ceste affection, et de voir un si bon commencement à son dessein, se retira comme de coustume avec la Bergere sa compagne η, et ΞSylvandre d'autre costé se resolut, puis que Lycidas prenoit à si bon marché tant de jalousie, de Ξ luy η vendre à l'advenir un peu plus cherement, Ξfeignant de vrayement Ξaymer Phillis, lors qu'il le verroit aupres d'elle.