Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1621, Première partie.
Arsenal-magasin, 8°BL - 20631 (1)
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Édition de 1607, 122 recto.
Édition de Vaganay, p. 153.

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LE
CINQUIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée.

  Le bruit que ces Bergeres firent lors qu'Astrée faillit d'Ξevanouyr, fut si grand, que Leonide s'en esveilla, et les oyant parler aupres d'elle, la curiosité luy donna volonté de sçavoir qui elles estoient. Et parce qu'apres estre un peu Ξremise, ces trois Bergeres se leverent pour s'en aller, tout ce qu'elle peut faire, ce fut d'Ξéveiller ΞSylvie pour les luy Ξmonstrer. Aussi tost qu'elle les Ξapperceust, elle Ξreconneust Astrée, quoy qu'elle fust fort changee, pour le desplaisir qu'elle avoit Ξde la perte de Celadon. - Et les autres deux, dit Leonide, qui sont elles ? - L'une, dit-elle, qui est à main gauche, c'est Phillis sa chere compagne, et l'autre c'est Diane fille de la sage Bellinde, et de Celion, et suis bien marrie que nous ayons si longuement dormy, car je m'Ξasseure que nous

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eussions bien appris de leurs nouvelles, y ayant Ξapparence que l'occasion qui les a esloignées des autres, n'a esté que pour parler plus librement. - Vrayement, respondit Leonide, j'advouë n'avoir jamais rien veu de plus beau qu'Astrée, et faisant comparaison d'elle Ξa toute les autres, je la trouve du tout Ξadvantagee. - Considerez, repliqua Silvie, Ξqu'elle η esperance doit avoir Galathée de divertir l'affection du Berger. ΞCeste consideration toucha bien aussi vivement Leonide pour son sujet propre, que pour celuy de Galathée. Toutefois Amour qui ne vit jamais aux Ξdespens de personne, sans luy donner pour payement quelque espece d'esperance, ne
  " voulut point traitter ceste Nymphe plus avarement
  " que les autres, et ainsi, quoy qu'il n'y eust
  " pas grande Ξapparence, ne laissa de luy promettre
  " que peut-estre l'absence d'Astrée, et l'amitié qu'elle luy η feroit paroistre, luy η pourroient faire changer de volonté. Et apres quelques autres semblables discours, ces Nymphes se separerent, Leonide prenant le chemin de Feurs, et Silvie celuy d'Isoure, cependant que les trois belles Bergeres, ayant ramassé leurs Ξtrouppeaux, s'alloyent peu à peu retirant dans leurs cabanes.
  A peine avoient-elles mis le pied dans le grand pré, où sur le tard on avoit accoustumé de s'assembler, qu'elles apperceurent Lycidas parlant avec Silvandre ; mais aussi tost que le Berger Ξreconnut Astrée, il devint pasle, et si changé que pour n'en donner Ξconnoissance à Silvandre, il luy rompit compagnie, avec

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quelque mauvaise excuse ; mais, voulant éviter leur rencontre, Phillis luy alla couper chemin avec Diane, apres avoir dit à Astrée la mauvaise satisfaction que ce Berger avoit d'elle. Et parce Ξque Phillis ne vouloit point le perdre, l'ayant jusques là trop cherement η conservé, quoy qu'il essayast de l'Ξoutrep-asser promptement, si l'atteignit-elle, et luy dit en sousriant : - Si vous fuyez de ceste sorte vos amies, que ferez vous de vos ennemies ? Il respondit : - La compagnie que vous cherissez tant, ne vous permet pas de retenir ce nom. - Celle repliqua la Bergere, de qui vous vous
  " plaignez, souffre plus de peine de Ξvous avoir
  " offensé que vous mesme. - Ce n'est pas,
  " respondit le Berger, guerir la Ξblesseure que de rompre le glaive qui l'a faite. En mesme temps Astrée arriva, qui s'adressant à Lycidas, luy dit : - Tant s'en faut Berger, que je die la Ξhayne que vous me portez estre injuste que j'advouë que vous ne me sçauriez autant haïr que vous en avez Ξ*d'occasion. ΞToutesfois si la memoire de celuy qui est cause de ceste mauvaise satisfaction, vous est Ξencor aussi vive en l'ame qu'elle Ξ sera à jamais en la mienne, vous vous ressouviendrez que je suis la chose du monde, qu'il a Ξ plus Ξaymée, et qu'il vous sieroit mal de me Ξhayr, puis qu'encore il n'y a rien qu'il Ξayme davantage que moy. Lycidas vouloit respondre, et peut-estre selon sa passion trop aigrement, mais Diane luy mettant la main devant la bouche, luy dit : - Lycidas, Lycidas, si vous ne recevez ceste satisfaction, autant que jusques icy vous avez eu de

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raison, autant serez vous blasmé pour estre Ξderaisonnable. Astrée sans s'arrester à ce que Diane disoit, luy osta la main du visage, et luy dit : - Non, non, sage Bergere ne contraignez point Lycidas, laissez luy user de toutes les rigoureuses paroles qu'il luy plaira. Je sçay que ce sont des Ξeffects de sa juste douleur : toutefois je sçay bien aussi qu'en cela il n'a pas fait plus de perte que moy. Lycidas oyant Ξses parolles, et la façon dont Astrée les proferoit, donna tesmoignage avec ses larmes qu'elle lavoit η attendry, et ne pouvant se commander si Ξpromptemens, quelque deffence que Phillis et Diane fissent, il se deffit de leurs mains, et s'en alla d'un autre costé ; dequoy Phillis s'appercevant, afin d'en avoir entiere victoire le suivit, et luy sçeut si bien representer le Ξdeplaisir d'Astrée et la meschanceté de Semire qu'Ξenfin elle le remit bien avec sa compagne.
  Mais cependant Leonide suivoit son chemin à Feurs, et quoy qu'elle se hastast, elle ne peut Ξoutre-passer Ponsins, parce qu'elle avoit Ξd'ormy η trop long temps. Cela fut cause qu'elle s'esveilla beaucoup avant le jour, desireuse de retourner de bonne heure, afin de pouvoir demeurer quelque temps à son retour, avec les Bergeres qu'elle venoit de laisser, Ξtoutesfois elle n'osa partir avant que la clarté Ξ luy Ξmonstrast le chemin, de peur de se perdre, quoy qu'il Ξluy fust impossible de fermer l'œil le reste de la nuit. Cependant qu'elle alloit entretenant ses pensees, et Ξquelle η y estoit le plus attentive, elle Ξouyt que quelqu'un

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parloit assez pres d'elle, car il n'y avoit qu'un entre-deux d'Ξaix fort Ξdeslié, qui separoit une chambre en deux, Ξd'autant que le maistre du logis estoit un fort honneste pasteur, qui par courtoisie, et pour les loix de l'hospitalité recevoit librement ceux qui faisoient chemin, sans s'enquerir quels ils estoient ; et parce que son logis estoit assez Ξestroict il avoit esté contraint de faire des entre-deux d'aiz pour avoir plus de chambres. Or quand la Nymphe y arriva, il y avoit deux estrangers logez ; mais parce qu'il estoit fort tard, ils estoient Ξdesja retirez et endormis, et de fortune la chambre Ξ*où la Nymphe fut logee estoit faitte de ceste sorte, et tout au prez de la leur, sans qu'en s'y couchant elle s'en prit garde. Oyant donc murmurer quelqu'un aupres de son Ξlict, car le chevet estoit tourné de ce costé-la, afin de les mieux entendre, elle Ξapprocha l'oreille Ξ, et par hazard l'un d'eux relevant la voix un peu Ξplus, elle ouyt qu'il Ξrespondit ainsi à l'autre : - Que voulez vous que je vous die davantage, sinon qu'Amour vous rend ainsi impatient ? Et bien, elle se sera trouvée Ξl'asse η, ou malade ou incommodée de quelque survenant qui l'aura fait retarder, et faut-il se desesperer pour cela ? Leonide pensoit bien Ξreconnoistre ceste voix, mais elle ne pouvoit s'en Ξressouvenir entierement, si fit bien de l'autre η aussi tost qu'il respondit : - Mais voyez vous Climanthe, ce n'est pas cela qui me met en peine, car l'attente ne m'ennuyera jamais tant que j'espereray quelque bonne issuë Ξde nostre entreprise ;

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ce que je crains, et qui me met sur les espines où vous me voyez, c'est que vous ne luy ayez pas bien fait entendre ce que nous avions deliberé, ou qu'elle n'Ξayt pas adjousté foy à vos paroles. Leonide oyant ce discours, et Ξreconnoissant fort bien celuy qui parloit, estonnée, et desireuse d'en sçavoir davantage, s'approcha si pres des aiz, qu'elle n'en perdoit une seule parole, et lors elle oüyt que Climanthe η Ξrespondit : - Dieu me soit en ayde avec Ξcét homme. Je vous ay desja dit plusieurs fois que cela estoit impossible. - Oüy bien, dit l'autre, à vostre jugement. - Vrayement, respondit Climanthe, pour le vous faire Ξavouër, et pour vous faire sortir de ceste peine, je vous veux encor une fois redire le tout par le menu.


Histoire de la
tromperie de
Climanthe

  Apres que nous nous fusmes separez, et que vous m'eustes Ξfaict cognoistre Galathée, Sylvie, Leonide, et les autres Nymphes d'Amasis, aussi bien de veuë que je les cognoissois desja par les discours que vous m'en aviez tenus, je creus qu'une des principales choses qui pouvoient servir à nostre dessein, Ξestoit de sçavoir comme seroit vestu Lindamor le jour

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de son départ. Car vous sçavez, que Clidaman et Guyemants s'en estans allez trouver Meroüée, Amasis commanda à Lindamor de le suivre avec tous les jeunes Chevaliers de ceste contree afin Ξque Clidaman fust reconneu de Meroüée, pour celuy qu'il estoit. Et par malheur, il sembloit que Lindamor eust Ξdavantage de dessein de faire tenir sa livrée secrette, qu'il n'avoit jamais eu. Si est ce que j'allay si bien Ξépiant l'occasion, qu'un soir qu'il estoit au milieu de la ruë, Ξjoüis η qu'il commanda à un de ses gens d'aller chez le maistre qui luy faisoit ses habits, pour luy apporter le hoqueton qu'il avoit fait faire pour le jour de la monstre, Ξparce qu'il le vouloit essayer ; et Ξd'autant qu'il avoit expressement deffendu de ne le laisser voir à personne, il luy donna une bague pour contre-signe. Je suivis d'assez Ξloin cest homme, pour Ξreconnoistre le logis, et le lendemain à bonne heure, sçachant le nom du maistre, j'entray effrontement en sa maison, et luy dis que je venois de la part de Lindamor, parce qu'Amasis le pressoit de partir, et qu'il craignoit que ses habits ne fussent pas faits à temps, et que je ne m'en fiasse point à ce qu'il m'en diroit, mais que je les visse moy mesme pour luy en rapporter la verité. Et puis continuant, je luy dis : - Il m'eust donné la bague que vous sçavez pour contre-signe, mais il m'a dit, qu'il suffisoit que je vous disse, que hier au soir il avoit envoyé querir le Ξhocqueton, et que celuy qui le vint demander vous l'avoit apportee. Ainsi je trompay le maistre,

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et remarquay ses habits le mieux qu'il me Ξfust possible, et lors que je fis semblant de le haster, il me respondit qu'il avoit assez de temps, puis que ce jour Ξla mesme, il avoit veu une lettre d'Amasis, dans l'assemblée de la ville, par laquelle elle leur ordonnoit de se tenir armez dans cinq semaines, Ξpar ce qu'au jour qu'elle leur marquoit, elle vouloit faire son assemblée dans leur ville, à cause de la monstre Ξgenerale que Lindamor et ses troupes faisoient pour aller trouver Clidaman, et que le lendemain elle vouloit que vous fussiez receu pour general de ceste contree en son absence. Par ce moyen, je sçeus le jour du depart de Lindamor, et de plus, que vous Ξdemeuriez en ce Ξpays, qui fut un accident, qui vint tres à propos pour parachever nostre dessein, quoy que vous en eussiez Ξesté desja bien adverty. Suivant cela, je m'en allay retirer dans ce grand bois de Savignieu, où sur le bord de la petite riviere qui passe au travers, je fis une cabane de Ξfueilles, mais si cachée que plusieurs eussent passé aupres sans la voir, et cela Ξaffin que l'on creust que j'y avois demeuré longuement, car comme vous sçavez, personne ne me cognoissoit en ceste contrée, et pour mieux monstrer qu'il y avoit long temps que j'y demeurois, les Ξfueilles dont je couvris ceste loge estoient Ξdesja toutes seiches, et puis je pris le grand miroir que j'avois fait faire, que je mis sur un autel, que j'Ξentournay de houx, et d'espines, y mettant parmy η quelques herbes,

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comme Verveine, Fougere, et autres semblables. Sur un des costez je mis du Guy, que je disois estre de chesne η, de l'autre la Serpe d'or dont je Ξfeignois l'avoir Ξcouppé le Ξ*sixiesme de la premiere lune, et au milieu le linceul, ou je l'avois Ξcueilly ; et au dessus de tout cela j'attachay le miroir au lieu le plus obscur, Ξaffin que mon artifice fust moins apperceu, et vis à vis par le dessus, j'y accommoday le papier Ξpeint, Ξou j'avois tiré si au naturel η le lieu que je voulois monstrer à Galathée, qu'il n'y avoit personne qui ne le Ξreconneut. Et afin que ceux qui seroient en bas, s'ils tournoient les yeux en haut ne le vissent, du costé ou l'on entroit, j'entrelassay des branches, et des Ξfueilles de telle sorte ensemble, qu'il estoit impossible η ; et Ξpar ce que si l'on eust approché Ξl'autre η, se tournant de l'Ξaustre costé, on eust sans doute veu mon artifice, je fis à l'entour un assez grand cerne, Ξou je mis les encensoirs de rang, et deffendois à chacun de ne Ξles outre-passer point. Au devant du miroir, il y avoit une Ξaiz, sur laquelle ΞHecathe estoit Ξpeinte, ceste Ξaiz avoit tout le bas ferré d'un fusil, et comme vous sçavez, elle ne tenoit qu'à quelques poils de cheval, si deliez, qu'avec l'obscurité du lieu, il n'y avoit personne qui les Ξpeust η appercevoir ; aussi tost que l'on les tiroit, l'Ξaiz tomboit, et de sa pesanteur frappoit du fusil sur une pierre si à propos, qu'elle ne manquoit presque jamais de faire feu. J'avois mis au mesme lieu une mixtion de souffre, et de salpestre qui s'esprend Ξde sorte

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au feu qui le touche, qu'il s'en esleve une Ξflamme, avec une si grande promptitude, qu'il n'y a celuy qui n'en demeure en quelque sorte estonné : Ξce que j'avois inventé pour faire croire que Ξc'estoit une espece, ou de divinité, ou d'enchantement ; tant y a que je trouvay le tout si bien disposé, qu'il me sembloit qu'il n'y avoit rien à redire. Apres toutes ces choses, je commençay Ξquelques fois à me laisser voir, mais rarement, et soudain que je prenois garde que l'on m'avoit apperçeu, je me retirois en ma loge, où je faisois semblant de ne me nourrir que de racines, Ξpar ce que la Ξnuict j'allois acheter à trois, et quatre lieuës de là, avec d'autres habits, tout ce qui m'estoit necessaire. Dans peu de jours plusieurs se prirent garde de moy, et le bruit de ma vie fut si grand, qu'il parvint jusques aux Ξoreilles d'Amasis, qui se venoit bien souvent promener dans ces grands jardins de ΞMontbrison. Et entre autres, une fois qu'elle y estoit, Silaire, Sylvie, Leonide, et plusieurs autres de Ξleurs compagnes, vindrent se Ξpourmener le long de mon petit ruisseau, où pour lors Ξ je faisois semblant d'amasser quelques herbes, aussi tost que je Ξreconneu qu'elles m'avoient apperceu, je me retiray au grand pas en ma cabane. Elles qui estoient curieuses de me voir, et de parler à moy, me suivirent à travers ces grands arbres. Je m'estois Ξdesja mis à genoux, mais quand je les Ξouys approcher, je m'en vins sur la porte, où la premiere que je rencontray,

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fut Leonide ; et Ξpar ce qu'elle estoit preste d'entrer, la repoussant un peu, je luy dis assez rudement : - Leonide, la divinité que je sers, vous commande de ne Ξ profaner ses autels. A ces mots elle se recula, un peu surprise, car mon habit de Druide me faisoit rendre de l'honneur, et le nom η de la divinité donnoit de la crainte. Et apres s'estre Ξr'asseurée, elle me dit : - Les autels de vostre Dieu, quel Ξquil η soit, ne peuvent estre profanez de recevoir mes vœux, puis que je ne viens que pour luy rendre l'honneur que le ΞCiel demande de nous. - Le ΞCiel, luy respondis-je, demande à la verité les vœux, et l'honneur, mais non point differents de ce qu'il les ordonne ; par ainsi, si le zele de la divinité que je sers, vous ameine icy, il faut que vous observiez ce qu'elle commande. - Et quel est son commandement ? adjousta ΞSilvie. - ΞSilvie, luy dis-je, si vous avez la mesme intention que vostre compagne, faites toutes deux ce que je vous diray, et puis vos vœux luy seront agreables. Avant que la Lune commence à décroistre, Ξl'avez η vous avant jour la jambe droitte jusques au genoüil, et le bras jusques au coude dans ce ruisseau qui passe devant ceste saincte caverne ; et puis, la jambe, et le bras nud, venez icy avec un Ξchappeau de ΞVervaine et une ceinture de Fougere. Apres je vous diray ce que vous aurez à faire pour participer aux sacrez mysteres de ce lieu, que je vous ouvriray, et declareray. Et lors luy prenant la main, je luy dis : - Voulez-vous, pour

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tesmoignage des graces, dont la divinité que je sers me favorise, que je vous die une partie de vostre vie, et de ce qui vous adviendra ? - Non pas moy, dit-elle, car je n'ay point tant de curiosité ; mais vous, ma compagne, dit-elle, s'Ξaddressant à Leonide, je vous ay Ξveuë Ξautresfois desireuse de Ξla sçavoir, passez en à ceste heure vostre envie. - Je vous en supplie, me dit Leonide, en me presentant la main. Alors me ressouvenant de ce que vous m'aviez dit de ces Nymphes en particulier, je luy pris la main, et luy demanday, si elle estoit née de jour ou de Ξnuict, et sçachant que c'estoit de Ξnuict, je Ξprins η la main gauche, et apres l'avoir quelque temps considerée, je luy dis : - Leonide, ceste ligne η de vie, nette, bien marquée, et longue, vous monstre que vous devez vivre, pour les maladies du corps assez saine, mais ceste petite croix, qui est sur la mesme ligne, presque au Ξ haut de l'angle qui a deux petites lignes au dessus, et trois au dessus et trois au dessous, et Ξdes η trois aussi qui sont à la fin de celle de la vie, vers la restrainte, monstrent en vous des maladies que l'amour vous donnera, qui vous empescheront d'estre aussi saine de l'esprit que du corps ; et ces cinq ou six points, qui comme petits grains, sont semez ça et là de ceste mesme ligne, me font juger que vous ne hayrez jamais ceux qui vous Ξaymeront, mais Ξplustost que vous vous plairez d'estre Ξaymee, et d'estre servie. Or regardez ceste autre ligne, qui prend de la racine de celle Ξque nous avons Ξdesja parlé, et

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passant par le milieu de la main, s'esleve vers le mont de la Lune, elle s'appelle moyenne naturelle, ces coupures que vous y voyez, qui paroissent peu, signifient que vous vous courroucez facilement, et mesme contre ceux sur qui l'Amour vous donne authorité ; et ceste petite Ξestoille, qui tourne contre l'Ξenfleure du poulce, monstre que vous estes pleine de bonté, et de douceur, et que facilement vous perdez vos coleres. Mais voyez vous ceste ligne que nous nommons Mensale, qui se joint avec la moyenne naturelle, en sorte que les deux font un angle, cela monstre que vous aurez divers troubles en l'entendement pour l'Amour, qui vous rendront quelquefois la vie Ξdesagreable ; Ξce que je juge encor mieux, considerant que peu apres la moyenne deffaut, et celle-cy s'assemble avec celle de la vie, si bien qu'elles font l'angle de la Mensale, et de l'autre, car cela m'apprend que tard, ou jamais aurez vous la conclusion de vos desirs. Je voulois continuer, quand elle retira la main, et me dit que ce n'estoit pas ce qu'elle me demandoit, car je parlois trop en general, mais qu'elle vouloit clairement sçavoir ce qui adviendroit du dessein η qu'elle avoit. Alors je luy Ξrespondis : - Les Numes celestes, sçavent eux seuls ce qui est de l'advenir, sinon en tant que par leur bonté, ils en donnent cognoissance à leurs serviteurs ; et cela quelquefois pour le bien public, quelquefois pour satisfaire aux ardantes supplications de ceux, qui plusieurs fois en

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importunent leurs autels, et bien souvent
  " pour faire paroistre que rien ne leur est caché.
  " Et toutesfois c'est apres au prudent interprete
  " de ce Dieu, de n'en dire qu'autant qu'il Ξconnoist
  " estre necessaire, par ce que les secrets
  " des Dieux ne veulent point estre divulguez
  " sans occasion. Je vous dy cecy afin que vostre curiosité se contente de ce que je vous en ay discouru un peu moins clairement que vous ne desirez, car il n'est pas necessaire que je le vous die autrement ; et afin que vous Ξconnoissiez que le Dieu ne m'est point chiche de ses graces, et qu'il me parle familierement, je vous veux dire des choses qui vous sont advenuës, par lesquelles vous jugerez combien je sçay.
  En premier lieu, belles Nymphes, vous sçavez bien que je ne vous vy jamais, et toutefois, à l'Ξabord, je vous ay toutes nommées par vos noms : Ξce que j'ay fait, parce que je veux bien que vous me croyez plus sçavant que le commun, non pas Ξà fin que la gloire m'en revienne, ce seroit trop de presomption, mais Ξ à la divinité que je sers en ce lieu. Or il faut que vous croyez que tout ce que je vous diray, je l'ay appris du mesme ΞMaistre. Et certes en cela je ne mentois pas, car c'estoit vous, Polemas, qui me l'aviez dit. - Mais parce, continuay-je, que les particularitez rendront peut estre mon discours plus long, il ne seroit point hors de propos que nous nous Ξmissions sous ces arbres voisins. A ce mot nous y allasmes, et lors je

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recommençay ainsi. - Vrayement Ξ interrompit Polemas, vous ne pouviez conduire avec plus d'artifice ce commencement. - Vous jugerez, respondit Climanthe, que la continuation ne fut point avec moins de prudence. Je pris donc la parolle de ceste sorte. 
  - Belle Nymphe, il peut y avoir trois ans, que le gentil Agis, en pleine assemblée, vous fut donné pour serviteur, a ce commencement, vous vous fustes Ξindifferens, car jusques alors, la jeunesse Ξde l'un et de l'autre, estoit cause que vos cœurs n'estoient capables des passions que l'Amour conçoit, mais depuis ce temps Ξ*vostre beauté en luy, et sa recherche en vous, commencerent d'esveiller peu à peu Ξses η feux, dont Ξnature met les premieres estincelles en nous, dés l'heure que nous naissons, de sorte que ce qui vous estoit indifferent, devint particulier Ξ*enfin en tous deux, et l'Amour en fin Ξ se forma, et nasquit en son ame, avec toutes les passions qui ont accoustumé de l'accompagner, et en vous une bonne volonté, qui vous faisoit agréer Ξd'avantage son affection, et ses services que de tout autre.
  La premiere fois qu'à bon escient il vous en fit ouverture, fut quand Amasis s'allant promener dans ses beaux jardins de Mont-brison il vous prit Ξsous le bras, et apres avoir demeuré quelque temps sans parler, il vous dit tout à coup : - En fin, belle Nymphe, il ne sert de rien que je dispute en moy-mesme, si je dois, ou si je ne dois pas vous declarer ce que j'ay dans l'ame, car le dissimuler est peut-estre recevable

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en ce qui Ξquelquesfois peut estre changé, mais ce qui me contraint de parler à cet heure m'accompagnera jusques au delà du tombeau. Icy je m'arrestay, et luy dis : - Voulez-vous Leonide que je redie les mesmes Ξparolles que vous luy respondites ? - Sans mentir, luy dit alors Polemas, vous vous mettiez en un grand hazard d'estre Ξdecouvert. - Nullement, respondit Climanthe, et pour vous rendre preuve de la perfection de ma memoire, je vous diray les mesmes paroles. - Mais, repliqua Polemas, si moy-mesme m'estois oublié à les vous dire ? - O adjousta Climanthe, je ne doute pas que cela ne soit ; mais tant y a que le sujet des Ξparolles estoit celuy que vous m'avez dit, et elle mesme ne sçauroit se ressouvenir des mesmes mots, de sorte qu'avec l'opinion que ce soit un Dieu qui me les ait dits, sans doute elle eust creu Ξ, que c'estoient ceux-la mesme. Que si vous n'eussiez esté si familier avec elle, comme vostre secrette affection vous avoit rendu, je ne l'eusse pas si Ξaisément entrepris, mais me ressouvenant que vous m'aviez dit, que vous l'aviez servie fort longuement, et que ce service avoit esté tousjours bien receu, jusques à ce que vous aviez changé d'affection, et que vous estiez devenu serviteur de Galathée, et mesmes que cela estoit cause que pour vous faire desplaisir elle tenoit le party de Lindamor contre vous. Je parlois plus hardiment de tout ce qui Ξs'estoit passé en ce temps-là, sçachant Ξbien que l'Amour ne permet pas que l'Ξun η puisse celer quelque chose à la

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personne que l'on ayme. Mais pour revenir à nostre propos, elle me respondit : - Je veux bien que vous m'en disiez ce qu'il vous Ξplaira, mais nous Ξ croirons ce que nous voudrons. ΞCe qu'elle disoit comme estant un peu picquee de ce qu'elle le vouloit peut estre celer à ses compagnes. Je ne laissay de continuer : - Or bien Leonide vous en croirez ce que il vous Ξplaira, car je m'Ξasseure que je ne vous diray rien qu'en vostre ame vous Ξ l'Ξavoüyez pour vray. Vous luy respondites, comme Ξfeignant de n'entendre pas ce qu'il vouloit dire : - Vous avez raison Agis, de ne point taire par dissimulation ce qui vous doit accompagner aussi longuement que vous vivrez, autrement ne pouvant estre qu'il ne se Ξdécouvre, vous seriez tenu pour personne double, nom qui n'est Ξhonnorable à nulle sorte de gens, mais moins a ceux qui font la profession η que vous faites. - Ce conseil donc, Ξrépondit-il, et ma passion me contraindront de vous dire, belle Nymphe que ny l'inégalité de vos merites à moy, ny le peu de bonne volonté, que j'ay recogneu en vous, n'ont peu empescher mon affection, ny Ξ* ma temerité qu'Ξelles ne m'Ξayent eslevé η jusques à vous, que si Ξtoutefois non point la qualité du don, mais de la volonté doit estre recevable, je puis dire avec Ξasseurance, que l'on ne vous sçauroit offrir un plus grand sacrifice ; car ce cœur que je vous donne, je le donne avec toutes les affections, et avec toutes les puissances de mon ame, et tellement tout, que ce qui Ξ apres ceste donation

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ne se trouvera vostre en moy, je le desavoüeray et renonceray comme ne m'appartenant pas. La conclusion fut que vous luy respondites : - Agis, je croiray ces paroles quand le temps, et vos services me les auront dittes, aussi bien que vostre bouche. ΞVoila la premiere declaration d'amitié que vous eustes de luy, de laquelle il vous rendit par apres assez de preuve tant par la recherche qu'il fit Ξpour vous Ξépouser, que par Ξ querelles qu'il prit contre plusieurs, desquels Ξil estoit jaloux. Ce fut en ce temps que voulant vous Ξfriser les cheveux, vous vous Ξbruslates la jouë, surquoy, il fit tels vers.


Chanson.
D'Agis sur la bruslure de la
jouë de Leonide.

Ξ*Cependant que l'Amour se joue
Dedans l'or η de vos beaux cheveux,
Une estincelle de ses feux
Par mal-heur vous touche la jouë.

Par Ξ*la jugez Nymphe cruelle,
Combien en est le feu cuisant,

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Puis que ceste seule estincelle
Tant de douleur va-produisant.

Cependant que vostre œil eslance,
Encores qu'il en Ξfut vainqueur,
Tant de Ξflames contre mon cœur,
L'une η la joüe vous offence,

Par Ξ*la jugez Nymphe cruelle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle,
Tant de douleur va produisant.

ΞCependant que mon cœur en flame
ΞVoulant son ardeur vous lancer,
Son feu qui ne pût y passer,
Brusla la joue au lieu de l'ame.

Par Ξ*la jugez Nymphe cruelle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule Ξestincelle,
Tant de douleur va produisant.

  Et pour vous faire paroistre que veritablement je sçay ces choses, par une divinité qui ne peut mentir et de qui la veuë, et l'ouye penetrent jusques dans le profond des cœurs, je vous veux dire une chose sur ce sujet, que personne ne peut sçavoir que vous et Agis. Elle eut peur que je ne Ξdécouvrisse quelque secret

Signet[ 131 verso ] 1607 moderne

qui la Ξpeust η fascher, aussi estoit-ce mon dessein de luy donner ceste apprehension. Cela fut cause qu'elle me dit toute troublée : - Homme de Dieu, encor que je ne craigne pas que Ξvous ou autre puissiez dire chose sur ce sujet, qui me doive importer, toutefois Ξce discours est si sensible, qu'il est bien mal-aisé d'y toucher d'une main si douce, que la Ξblesseure n'en cuise, Ξ*c'est pourquoy je vous supplie de le finir. Elle profera ces parolles avec un tel changement de visage et d'une voix interditte, que pour la r'asseurer, je fus contraint de luy dire : - Vous ne devez me croire avec si peu de consideration, que je ne sçache celer ce qui pourroit vous Ξoffencer, ny que j'Ξignore que les moindres blessures sont bien fort sensibles en la partie où je vous Ξtouche, car Ξc'est au cœur à qui toutes ces playes s'Ξaddressent. Mais puis que vous ne voulez pas en sçavoir Ξd'avantage, je m'en tairay, aussi bien il est temps que je r'entre vers la divinité Ξque je η me rappelle. Et en Ξcest instant, je me levay, et leur donnay le bon jour, puis apres avoir fait Ξquelque apparence de ceremonies sur la riviere, je dy assez haut : - O souveraine Deité, qui presides en ce lieu, voicy que dans ceste eau, je me nettoye, et despoüille de tout le profane que la pratique des hommes me peut avoir laissé depuis que je suis Ξsorty hors de ton sainct Temple. A ce mot je donnay trois fois des mains dans l'eau, et puis en puisant au creux de l'une, j'en pris trois fois dans la bouche,

Signet[ 132 recto ] 1607 moderne

et les yeux, et les mains tournées au ΞCiel, j'entray en ma cabane sans Ξparler à elle Ξ η Ξpar ce que je me doutay bien qu'elles auroient assez de curiosité pour venir voir ce que je ferois, je m'Ξen allay devant l'autel, où η faisant semblant η de me mettre en terre, je tiray les poils de cheval, qui faisant leur Ξeffect laisserent tomber la petite aiz serrée qui estoit devant le miroir, Ξqui donna si à propos sur le caillou, qu'il fit feu, et en mesme temps se prit à la composition, qui estoit au dessous, si bien que la Ξflamme en sortit avec tant de promptitude, que ces Nymphes qui estoient à la porte, voyant au commencement Ξéclairer le miroir, puis tout à coup le feu si prompt, et violent, prirent une telle frayeur, qu'elles s'en retournerent avec beaucoup d'opinion, et de ma saincteté, et du respect envers Ξ*la Divinité que je servois. Ce commencement pouvoit-il estre mieux conduit que cela ? - Non certes respondit Polemas, et je juge bien quant à moy que toute personne qui n'en eust point esté advertie, s'y Ξfut aisément trompée.
  Cependant que Climanthe parloit ainsi, Leonide l'escoutoit, si ravie hors d'elle-mesme, qu'elle ne sçavoit si elle dormoit ou veilloit car elle voyoit bien que tout ce qu'il racontoit, estoit tres-veritable, et toutefois elle ne pouvoit bonnement croire que cela Ξfust ainsi. Et, cependant qu'elle disputoit Ξen elle mesme,

Signet[ 132 verso ] 1607 moderne

elle Ξouyt que Climanthe recommençoit : - Or ces Nymphes s'en allerent, et ne puis sçavoir Ξasseurement quel rapport elles firent de moy, si est-ce que par conjecture, il y a Ξapparence qu'elles Ξdirent à chacun les choses admirables qu'elles avoient veuës. Et comme la renommée augmente tousjours, Ξ la ΞCour n'estoit pleine que de moy ; et certes en ce temps-là j'euz de la peine à continuer mon entreprise, car une infinité de personnes vindrent me voir, les unes par curiosité, les autres pour estre instruites, et plusieurs, pour sçavoir si ce Ξque l'on disoit de moy estoit point controuvé, et fallut que j'usasse de grandes ruses, Ξquelques fois pour eschapper, je disois que ce jour la estoit un jour muet pour la deité que je servois, une autre fois que quelqu'un Ξavoit l'offensee, et qu'elle ne vouloit point respondre, que je ne l'eusse appaisee par Ξjeunes ; d'Ξautres-fois je mettois des conditions aux Ξceremonies que je leur faisois faire, qu'ils ne pouvoient parachever qu'avec beaucoup de temps, et quelques fois quand le tout estoit finy, j'y trouvois a dire, ou qu'ils n'avoient pas bien observé tout, ou qu'ils en avoient trop ou trop peu fait ; et par ainsi je les faisois recommencer, et allois gaignant le temps. ΞPour le regard de ceux dont quelque chose m'estoit Ξcogneuë, je les despeschois assez promptement, et cela estoit cause que les autres desireux d'en sçavoir autant que les premiers, se sousmettoient

Signet[ 133 recto ] 1607 moderne

à tout ce que je voulois. Or durant ce temps Amasis me vint voir, et avec elle Galathée. Apres que j'eus Ξsatisfaict à Amasis sur ce Ξqu'elle η me demandoit, qui fut en somme de sçavoir quel seroit le voyage que Clidaman avoit entrepris, et que je luy eus dis qu'il courroit beaucoup de fortune, qu'il seroit blessé, et qu'il se trouveroit en trois batailles, avec le Prince des Francs η, mais qu'en fin il s'en reviendroit avec toute sorte d'honneur et de gloire, elle se retira de moy fort contente, et me pria que je recommandasse son fils à la Deité, que je servois. Mais Galathée Ξbeaucoup plus curieuse que sa mere, me tirant à part, me dit : - Mon pere, obligez moy de me dire ce que vous sçavez de ma fortune. Alors je luy dis, qu'elle me monstrast la main, je la regarday quelque temps, Ξ je la fis cracher trois fois en terre, et Ξayant mis le pied gauche dessus, Ξ je la tournay du costé du Soleil Levant, et la fis regarder quelque temps en haut. Je luy pris la mesure du visage, et de la main puis la grosseur du col, et avec ceste mesure je mesuray η depuis la ceinture en haut, et en fin luy regardant Ξencore un coup les deux mains, je luy dis : - Galathee, vous estes heureuse si vous sçavez prendre vostre heur, et tres mal-heureuse, si vous le laissez eschapper, ou par nonchalance, ou par Amour, ou par faute de courage. Mais à la verité, si vous ne vous rendez incapable du bien, à quoy le Ciel vous a destinee, vous ne sçauriez Ξpas η le desir attaindre

Signet[ 133 verso ] 1607 moderne

à plus de felicité, et tout ce bien, ou tout ce mal, vous est preparé par l'Amour. Advisez donc de prendre une belle et ferme resolution en vous mesme, de ne vous laisser esbranler à persuasion d'Amour, Ξn'y η à conseil d'amie, Ξn'y η à Ξcommandemens de parents. Que si vous ne le faites, je ne croy point qu'il y ait sous le Ciel rien de plus miserable que vous serez. - Mon Dieu, dit alors Galathée, vous m'estonnez. - Ne vous en estonnez point, luy dis-je, car ce que je vous en dis n'est que pour vostre bien. Et afin que vous vous y puissiez conduire avec toute prudence, je vous en veux descouvrir tout ce que la divinité qui me Ξla η appris me permet, mais ressouvenez-vous de le tenir si secret, que vous ne le Ξdisiez à personne. Apres qu'elle me l'eust promis η, je le η continuay de ceste sorte : - Ξ*Ma fille, car l'office auquel les Dieux m'ont appellé me permet de vous nommer ainsi η, vous estes et serez servie de plusieurs grands Chevaliers, dont les vertus et les merites peuvent diversement vous esmouvoir, mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur Amour, et non point à ce que je vous en diray, vous vous rendrez autant pleine de Ξmal-heur qu'une personne hors de la grace des Dieux le sçauroit estre. Car moy qui suis l'Ξinterprete de leur volonté, en la vous disant je vous oste toute excuse de l'ignorer, si bien que d'or en là vous serez Ξdesobeyssante envers eux Ξ si vous y contrevenez, et

Signet[ 134 recto ] 1607 moderne

vous sçavez que le Ciel demande plus l'obeissance et la sousmission que tout autre sacrifice, par ainsi ressouvenez-vous bien de ce que je vous vay dire. Le jour que les Baccanales vont par les ruës Ξheurlant η et tempestant pleines de l'enthousiasme de leur Dieu η, vous serez en la Ξgrand ville de Marcilly, où plusieurs Chevaliers vous verront : mais prenez bien garde à celuy qui sera vestu de toile d'or verte, et Ξqui de η toute la Ξsuite portera la mesme couleur ; si vous l'Ξaymez, je plains dés icy vostre Ξmal-heur, et ne puis assez vous dire, que vous serez la butte de tous desastres, et de toutes infortunes, car vous en ressentirez Ξplus encores, que je ne Ξ*vous en puis dire. - Mon pere me Ξrespondit-elle, un peu estonnée, à cela je sçay un bon remede, qui est de ne rien Ξaymer du tout. - Mon enfant, luy repliquay-je, ce remede est fort dangereux, Ξd'autant que non seulement vous pouvez Ξoffencer les Dieux, en faisant ce qu'ils ne veulent pas, mais aussi en ne faisant pas ce qu'ils veulent ; par ainsi prenez garde à vous. - Et comment, adjousta-t'elle, faut-il que je m'y conduise ? - Je vous ay des-ja dit, luy respondis-je, ce que vous ne devez pas faire, à ceste heure je vous diray ce qu'il faut que vous fassiez.
  Il faut en premier lieu, que vous sçachiez "
  que toutes les choses corporelles ou spirituelles "
  ont chacune leurs contraires, et leurs Ξsympathisantes ; "
des plus petites nous pourrions venir à la preuve des plus grandes. Mais pour la cognoissance qu'il faut que vous ayez, ce

Signet[ 134 verso ] 1607 moderne

discours seroit inutile ; aussi ce que je vous en dis n'est que pour faire entendre, que tout ainsi que vous avez ce mal-heur contraire à vostre bon-heur, aussi avez vous un Ξ*destin si capable de vous rendre heureuse, que vostre heur ne se peut representer, et en cela les Dieux ont voulu recompenser Ξ*celuy, ausquels η ils vous ont sousmise. - Puis qu'il est ainsi, me respondit-elle, je vous conjure mon pere par la divinité que vous servez, de me dire quel il est. - C'est, luy dis-je, une autre personne, que si vous l'espousez, vous vivrez avec toute la felicité qu'une mortelle peut avoir. - Et qui est-il ? respondit Ξincontinent Galathee. - Belle Nymphe, luy dis-je, ce que je vous dy ne vient pas de moy, c'est Ξd'Hecathe que je sers. De sorte que si je ne vous en dy Ξd'avantage, ne croyez pas que ce soit faute de volonté, mais c'est qu'elle ne me l'a point encor Ξdécouvert, et cela Ξd'autant que je n'en ay pas eu la curiosité, mais si vous en avez envie, observez les choses que je vous diray, et vous en sçaurez tout Ξ ce qui sera necessaire ; car encor que liberalement les Dieux fassent les biens aux hommes qu'Ξils η leur plaist, si veulent
  " ils estre Ξrecogneus pour Dieux, et les sacrifices
  " des mortels leur agreent, comme
  " Ξconnnoissances qu'ils donnent de n'estre point
  " ingrats des biens receus. Apres quelques
  " autres propos, ceste Nymphe fort interditte
  " me dit, qu'elle ne desiroit rien Ξd'avantage, et qu'elle observeroit tout ce que j'ordonnerois. - Il est temps, à ceste heure, luy dis-je,

Signet[ 135 recto ] 1607 moderne

car la Lune est en son Ξplain, ou peu s'en faut, et si vous la laissez Ξdécroistre, vous ne le pourrez plus ; et puis je luy fis le mesme commandement que j'avois fait à Silvie et à Leonide, de se laver avant jour dans le ruisseau voisin, la jambe et le bras, et venir de ceste sorte avec un chappeau de Verveine, et une ceinture de Fougiere devant ceste caverne, et que j'y tiendrois preparé ce qui seroit necessaire pour le sacrifice ; mais qu'il ne falloit pas que ceux qui y assisteroient fussent en autre estat qu'elle. - Et bien, me dit-elle, j'y viendray avec deux de mes Nymphes, et si secrettement que personne n'en sçaura rien ; mais advisez à ne me Ξ parler devant elles en sorte qu'elles sçachent Ξasseurement cét affaire, car elles tascheroient de m'en divertir. Je fus extremement aise de cét advertissement, ayant moy mesme ceste mesme crainte, outre que la voyant avec ceste prevoyance je jugeay qu'elle faisoit dessein de Ξsuyvre mon Ξavis, autrement elle ne s'en fust pas souciée. Ainsi donc elle s'en alla avec Ξasseurance de revenir le troisiesme jour d'apres. Or ce qui m'avoit fait dire qu'il falloit, que ce Ξfut avant que la Lune descreust, fut afin que si quelqu'autre me venoit importuner Ξde semblable chose, je Ξpeusse trouver excuse sur le deffaut de la Lune, et aussi j'avois dit qu'il falloit que ce Ξfut avant jour, afin d'y avoir moins de personnes. Et quant au jour des Baccanales, j'avois conté que c'estoit ce jour-la que Lyndamor devoit

Signet[ 135 verso ] 1607 moderne

prendre congé d'Amasis à Marcilly, et d'elle par Ξconsequent, et aussi qu'il seroit habillé de vert.
  Or toutes ces choses ainsi resoluës et preparees, je donnay ordre à trouver ce qu'il falloit, pour le sacrifice que nous avions à faire le troisiesme jour : car encore que je ne sceusse Ξguere bien ce Ξmestier, Ξ η falloit-il que je me monstrasse expert en cela, afin qu'elles, qui y estoient accoustumées, n'y trouvassent rien à Ξdire. Vous sçavez que dés le commencement Ξ nous η y estions preparez, et que nous avions donné ordre pour recouvrer tout ce qui estoit necessaire.
  Le matin venu, a peine le jour commençoit à poindre que je la trouvay en l'estat que je luy avois ordonné avec Silvie et Leonide, et sans mentir je desiray alors que vous y fussiez, pour avoir le contentement de voir Ξcette belle, dont les cheveux au gré du vent s'alloient recrespants en ondes n'Ξestans couverts que d'un chappeau de Verveine. Vous eussiez veu ce bras nud, et ceste jambe blanche comme albastre, le tout gras et poly, en sorte qu'il n'y avoit point d'Ξapparence d'os, la greve longue et droite, et le pïed petit et mignard, qui faisoit honte à ceux de Tetis.
  Il faut que j'advoue la verité, je voulus un peu passer le temps, et voir Ξd'avantage des beautez, Ξque η je leur dis qu'il falloit qu'elles se parfumassent tout le corps d'Ξencens masle, et de souffre, Ξ afin que les visions des Deitez de Stix ne les Ξpeussent η offenser, et leur monstray

Signet[ 136 recto ] 1607 moderne

à cet effet un lieu un peu plus reculé où elles ne pouvoient estre veuës que Ξmal-aisément.
  Sur le panchant du vallon voisin duquel ce petit ruisseau arrouse le pied, il s'esleve un boccage espaissi branche sur branche de diverses Ξfueille, dont les cheveux n'ayant jamais esté tondus par le fer, a cause que le bois est dedié à Diane, s'entre-ombrageoient espandus l'un sur l'autre, de sorte que mal-aisément pouvoient ils estre percez du Soleil Ξn'y η a son lever, Ξn'y η a son coucher, et par ainsi au plus haut du midy mesme une chiche lumiere d'un jour blafard y pallissoit d'ordinaire. Ce lieu ainsi commode leur donna courage, mais plus encore la curiosité de Ξ*sçavoir ce qu'elles desiroient. La donc apres avoir pris les parfums necessaires, elles vont se deshabiller toutes trois ; et moy qui sçavois quel estoit le lieu, m'esgarant η à travers les halliers revins par un autre costé où elles estoient, et eus commodité de les voir nuës. Sans mentir, je ne vy de ma vie rien de si beau, mais sur toutes je trouvay Leonide admirable, Ξfut en la proportion de son corps, Ξfut en la blancheur de la peau, fust Ξen l'embonpoinct, elle les surpassoit de beaucoup, si bien qu'alors je vous condamnay pour homme peu expert aux beautez cachées, puis que vous l'aviez quittée pour Galathée, qui à la verité Ξà bien quelque chose de beau au visage, mais le reste si peu accompagnant ce Ξqu'il η se

Signet[ 136 verso ] 1607 moderne

voit, qu'il se peut avec raison nommer un abuseur. - Mon Dieu Climanthe, dit alors Polemas, qui ne pouvoit ouyr parler de ceste sorte de ce qu'il Ξaymoit, si vous me voulez plaire laissez ces termes, et continuez vostre discours, car il y a bien de la comparaison du visage de Leonide à celuy de Galathée. - En cela, respondit Climanthe, vous pourriez, avoir quelque raison ; mais croyez moy, qui le sçay pour l'avoir veu, le visage de Leonide est ce qui est de moins beau en son corps. - Or je luy conseille donc, dit Polemas tout en colere, qu'elle cache le visage, et qu'elle Ξmontre ce qu'elle a de plus beau ; mais voyez vous, vous aviez les yeux troublez, tant pour l'obscurité du lieu, que pour avoir tout l'entendement à vostre entreprise, de sorte qu'en ce temps-là Ξmal aisement en pouviez vous faire quelque bon jugement. Mais laissons cela à part et continuez vostre discours, je vous supplie. Leonide qui escoutoit tous ces propos, voyant Ξavec quel mespris Polemas parloit d'elle, se ressentit de sorte offensée contre luy, que jamais depuis elle ne luy Ξpeut η pardonner, et au contraire quoy qu'elle voulust mal à la ruse de Climanthe, si l'aimoit elle en quelque Ξ s'oyant louer, car il n'y a rien qui chatoüille Ξd'avantage une fille que la louange de sa beauté, et mesme quand elle est hors de soupçon de flatterie. Cependant qu'elle estoit en ces pensers, elle ouyt qu'il continuoit ainsi : - Or ces trois belles Nymphes

Signet[ 137 recto ] 1607 moderne

s'en revindrent vers moy, et me trouverent au devant de ma caverne, où je faisois une fosse pour le sacrifice η, Ξd'autant que soudain qu'elles avoient commencé de se Ξr'abiller, je Ξmen η estois revenu, et avois eu le loisir d'en faire une partie. Je la creusay d'une coudée et de quatre pieds en rond, puis j'allumay trois feux à l'entour, d'encens, d'ache, Ξ η de pavot, et avec un encensoir, je parfumay le lieu trois fois en rond, et autant ma cabane, et puis je leur entournay le corps de Verveine, et leur fis à chacune une couronne de pavot, et mis dans leur bouche du sel, que je leur fis Ξmascher.
  Apres je pris trois genices noires, et les plus belles que j'eusse Ξ*peu choisir, et neuf brebis qui n'avoient point esté Ξcogneuës du bellier, dont la Ξleine noire et longue ressembloit à de la soye, tant elle estoit douce et deliée ; je Ξconduisis ces animaux sans les frapper sur la fosse, où m'estant tourné du costé de l'Occident, je les poussay sur le bord, de la main gauche, et de l'autre je prins le poil qui estoit entre les cornes, et le jettay dedans le creux, y Ξrespandant ensemble du Ξlaict, Ξ de la farine, du vin, et du miel, et apres avoir appellé Ξ*quatre fois Hecathe, je mis le Ξcousteau dans le cœur des animaux, l'un apres l'autre, et en receus le sang dans une tasse, et puis Ξr'appellant encore Hecathe, je Ξle laissay tomber peu à peu dedans. Lors me semblant qu'il ne restoit plus rien à faire je me relevay sur le bout des pieds, et faisant comme le transporté, je dis aux

Signet[ 137 verso ] 1607 moderne

Nymphes : - Voicy le Dieu, il est temps. Et prenant Galathée par la main, nous entrasmes tous Ξquatres dedans. Je m'estois rendu farouche, j'avois les yeux ouverts, et roüans dans la teste, la bouche entr'ouverte, l'estomach pantelant, et le corps comme tremoussant par le sainct Enthousiasme. Estant pres de l'autel, je dis : - O saincte Deité, qui Ξpreside en ce lieu, donne moy que je puisse respondre à ceste Nymphe, avec verité sur ce qu'elle m'a demandé. Le lieu estoit fort obscur, et n'y avoit clarté que celle que deux petits flambeaux donnoient, qui estoient allumez sur l'autel, et le jour qui estoit des-ja assez grand donnoit un peu de clarté à l'endroit où estoit le papier Ξpeint, afin qu'il se peust mieux representer dans le miroir. Apres avoir dit ces mots, je me laissay choir en terre, et ayant tenu quelque temps la teste en bas, je me relevay, et m'Ξaddressant à Galathée, je luy dis : - Nymphe Ξaymé du Ciel, tes Ξvœux et tes sacrifices ont esté receus, Ξ*la Deité que nous avons reclamée, veut que par la veuë, et non Ξseulement par l'oüye η, tu sçaches où tu dois trouver ton bien. Approche toy de cét autel, et dy apres moy : O grande Hecathe qui Ξpreside au Palus Stigieux, ainsi jamais le Ξchien à trois testes ne t'aboye quand tu y descendras, ainsi tes autels fument tousjours d'agreables sacrifices, comme je te promets tous les ans de les charger d'un semblable à cestuy-cy, pourveu, grande Deesse, que par toy je voye ce que je te requiers. A ceste

Signet[ 138 recto ] 1607 moderne

derniere parole, je touchay les poils de cheval Ξausquels la petite aix estoit souspenduë, qui estant laschée tomba, et sans manquer donnant sur le caillou, fit le feu accoustumé, avec une flame si prompte, que Galathée fut Ξsurprise de frayeur ; mais je la retins et luy dis : - Nymphe, n'ayez peur, c'est Hecathe qui vous monstre ce que vous demandez. Lors la fumée peu à peu se perdant, le miroir se vid, mais un peu Ξtrouble de la fumee de ce feu qui fut cause que prenant une esponge moüillée, que je tenois expressément au bout d'une cane, je passay deux ou trois fois sur la glace qui la rendit fort claire, et de fortune le Soleil leva en mesme temps, donnant si à propos sur le papier Ξpeint, qu'il paroissoit si bien dans le miroir, que je ne l'eusse sçeu desirer mieux. Apres qu'elles y eurent regardé quelque temps, je dis à Galathée : - Ressouviens toy Nymphe, qu'Hecathe te fait sçavoir par moy, qu'en ce lieu que tu vois representé dans ce miroir, tu trouveras un diamant à demy perdu qu'une belle et trop desdaigneuse a mesprisé, croyant qu'il η fust faux, et Ξtoutefois il est d'inestimable valeur, Ξprens le et le Ξconserve curieusement. Or ceste riviere, c'est Lignon, ceste Saulaye qui est deça, c'est le costé de Mont-Verdun, au dessous de ceste colline, où il semble qu'autrefois la riviere Ξayt eu son cours : remarque bien le lieu et t'en ressouviens. Puis tirant la Nymphe à part, je luy dis : - Ξ*Mon enfant vous avez comme je vous ay dit, une

Signet[ 138 verso ] 1607 moderne

influence infiniment mauvaise, et une autre la plus heureuse qu'on puisse desirer. La mauvaise je la vous ay ditte, gardez vous en si vous Ξaymez vostre contentement ; la bonne, c'est celle-cy, que vous voyez dans ce miroir. Remarquez donc bien le lieu que je vous y ay fait voir, et afin de vous en mieux ressouvenir, apres que Ξj'auray parlé à vous, retournez le voir, Ξet le remarquez bien, car le jour que la Lune sera au mesme estat qu'elle est aujourd'huy, environ ceste mesme heure, un peu plus tost ou un peu plus tard, vous trouverez celuy que vous devez aymer ; s'il vous void avant que vous luy, il vous Ξaymera, mais difficilement le Ξpourez vous aymer ; au contraire si vous le voyez la premiere, il aura de la peine à vous Ξaymer, et vous l'aimerez Ξincontinent. Si faut il, comme que ce soit que par vostre prudence vous surmontiez Ξceste contrarieté : resolvez-vous donc, et de vous vaincre, et de le vaincre, s'il est de besoin, car sans doute avec le temps vous y parviendrez. Que si vous ne le rencontrez la premiere fois, retournez y la Lune d'apres au mesme jour, et environ ceste mesme heure, et continuez ainsi jusques à la troisiesme, si à la seconde vous ne l'y rencontrez : Ξ Hecathe ne veut pas bien m'Ξasseurer du jour. Les Dieux se plaisent de mettre
  " de la peine en ce qu'ils veulent nous donner,
  "afin que l'obeissance qu'en cela nous leur
  " rendons, soit tesmoignage Ξ combien nous les
  " estimons. Lors, prenant une petite Ξhoussine, je

Signet[ 139 recto ] 1607 moderne

m'approchay du miroir, et luy monstray avec le bout tous les lieux. - Voyez-vous, luy disois-je, voila la Ξmontagne d'Isoure, voila Mont-verdun, voilà la riviere de Lignon. Or voyez vous la Cala à ce bord de deçà, et un peu plus bas la Pra : allant à la chasse vous y avez passé souvent, vous pourrez bien le recognoistre. Or ΞNymphe, Hecathe te mande encor par moy, que si tu n'Ξobserve ce qu'elle t'a declaré, et ce que tu luy as promis, elle augmentera le Ξmal-heur dont le destin te menasse. Et puis changeant un peu de voix, je luy dis : - Et je suis tres-aise qu'avant mon depart j'aye esté si heureux que de vous avoir Ξ*donné cét advis, car encor que je ne sois point de ceste contree, si est ce que vostre vertu et vostre pieté envers les Dieux m'obligent a vous Ξaymer, et à prier Hecathe qu'elle vous conserve et rende heureuse, et par Ξla vous voyez que je suis du tout à ceste Deesse, Ξpuisque m'ayant commandé de partir dans demain, sans luy contredire, je m'y Ξresolus et vous dis à Dieu. A ce mot je les mis hors de la cabane, et leur ostant les herbes que je leur avois Ξmis autour, je les bruslay dans le feu qui estoit encor allumé, et puis je me retiray.
  Je vous veux dire à ceste heure, pourquoy je luy dis que ce fust à la pleine Lune, car vous vous estes fasché que je luy Ξay donné si long terme, je l'ay fait, afin que Lindamor fust party avant qu'elle y allast, n'y ayant pas apparence qu'Amasis le luy eust permis auparavant.

Signet[ 139 verso ] 1607 moderne

Et puis encor falloit-il que vous, qui deviez prendre la charge de toute la ΞProvince, eussiez un peu de loisir de demeurer pres d'Amasis apres le depart de tous ces Chevaliers, pour y commencer à donner quelque ordre ; puis que
  " d'aller si promptement à la chasse, chacun en
  " eust murmuré : Ξd'autant que Ξ vous sçavez combien une personne qui se mesle de l'ΞEstat, est sujette aux envies et calomnies. Je luy donnay les trois Lunes apres, afin que si vous y failliez un jour, vous y puissiez estre l'autre. Je luy dy, que si elle vous voyoit la premiere, qu'elle vous Ξaymeroit facilement, que si c'estoit vous, ce seroit au contraire, et cela seulement pource que je sçavois fort bien que vous seriez le premier à la voir, si bien qu'elle trouveroit veritable en elle mesme ceste difficulté d'Amour ; car comme vous sçavez elle Ξayme Lindamor. Je luy dis que je devois partir le lendemain, afin qu'elle ne trouvast pas estrange mon depart, si de fortune elle revenoit me chercher pour quelque autre curiosité. Car ayant fait envers elle ce que nous avions resolu, ma plus grande haste estoit de m'en aller pour n'estre Ξrecogneu de quelque Druide qui m'eust fait chastier, et vous sçavez bien que ç'a tousjours esté la toute ma crainte : vous semble-t'il que j'y aye oublié quelque chose ? - Non certes, dit alors Polemas, mais que peut estre ce qui l'a des-ja retardée si long-temps ? - Quant à moy, dit Climanthe, je ne le puis sçavoir, si ce n'est qu'elle n'ait

Signet[ 140 recto ] 1607 moderne

pas bien conté les jours de la Lune. Mais puis que rien ne vous presse, et que vous pouvez encor vous retrouver icy au temps que je luy ay donné, je suis d'advis que vous le fassiez, et que tous les matins deux jours avant et apres, vous ne manquiez point d'aller là à bonne heure ; car il est tout vray, que le premier jour nous y fusmes un peu trop tard. - Et que voulez-vous, respondit Polemas, que j'y fasse ? Ce fut la perte de ce Berger qui se noya, qui en fut cause, et vous sçavez bien que le bord de Ξla riviere estoit si plein de personnes, que je n'eusse Ξpeu demeurer là seul η sans soupçon, mais si ne retardasmes nous pas beaucoup, et n'y a pas Ξapparence qu'elle y fust ce jour-la, car je m'Ξasseure que la mesme occasion qui m'en empescha l'aura aussi fait retarder, pour n'estre point veuë. - Ne vous persuadez point cela, repliqua Climanthe, elle estoit trop desireuse d'observer ce que je luy avois ordonné. Mais il me semble qu'il seroit temps de se lever, afin que vous partissiez. Et lors ouvrant les fenestres il vid poindre le jour. - Sans doute, luy dit-il, avant que vous soyez au lieu où vous devez estre, l'heure sera passée ; hastez vous, car il Ξ vaut mieux en toutes choses avoir plusieurs heures de reste, qu'un moment de moins. - Et voulez-vous, luy dit Polemas, que nous y allions encore ? Pensez-vous qu'elle y vienne, y ayant plus de quinze η jours que le temps est passé ? - Peut estre, respondit-il, aura-t'elle mal conté, ne laissons pas de nous y trouver.

Signet[ 140 verso ] 1607 moderne

Leonide qui craignoit d'estre veuë ou par Polemas, ou par Climanthe, n'osa se lever qu'ils ne fussent partis, et afin de Ξreconnoistre le visage de Climanthe, lors qu'il fut jour, elle le considera de sorte, qu'il luy sembla impossible qu'il se Ξpeust η dissimuler à elle. Et soudain qu'elle les vid sortir hors de la maison, elle Ξdépescha de s'Ξhabiller, et apres avoir pris congé de son hoste, continua son Ξvoyage, si confuse en elle mesme du malicieux artifice de ces deux personnes, qu'il luy sembloit que Ξtout autre y eust esté Ξdeceu aussi bien qu'elle. Si est ce que le mespris que Polemas avoit fait de sa beauté la Ξpicquoit si vivement, qu'elle resolut de remedier par sa prudence à sa malice, et de faire en sorte que Lindamor en son absence ne ressentist les Ξeffects de ceste trahison, ce qu'elle jugea ne se pouvoir faire mieux que par le moyen de son oncle Adamas, auquel elle fit dessein de declarer tout ce qu'elle en sçavoit. Et en ceste resolution, elle se hastoit pour aller à ΞFleurs η, où elle pensoit le trouver ; mais elle Ξ arriva trop tard, car dés le matin il estoit party pour s'en retourner chez luy, ayant le jour auparavant parachevé ce qui estoit du sacrifice η. Et des-ja le Soleil commençoit à eschauffer bien fort, quand il se trouva dans la grande plaine de Mont verdun ; et Ξpar ce qu'à main gauche il remarqua une touffe d'arbres qui faisoient ce luy sembloit, un assez Ξgracieux ombrage, il y tourna ses pas en volonté de s'y reposer quelque temps. A peine y estoit-il

Signet[ 141 recto ] 1607 moderne

arrivé, qu'il vid venir d'assez loing un Berger, qui sembloit Ξ chercher ce mesme lieu, pour la mesme occasion qui l'y avoit conduit ; et Ξpar ce qu'il monstroit d'estre fort pensif en soy mesme, lors qu'il arriva, Adamas pour ne le distraire de ses pensées, ne le voulut point saluer, mais sans se faire voir à luy, voulut Ξécouter ce qu'il alloit disant. Et peu apres qu'il se fut assis de l'autre costé du buisson, il Ξouyt qu'il reprit la parole ainsi. - Et pourquoy aymerois-je ceste Ξvolage ? En premier lieu sa beauté ne m'y peut contraindre, car elle n'en a pas assez pour avoir le nom de belle. Et puis ses merites ne sont point tels, que s'ils ne sont Ξaidez d'autres considerations, ils puissent retenir un honneste homme à son service ; et en fin son amitié qui estoit tout ce qui m'obligeoit à elle, est si muable, que Ξs'il y a quelque impression d'Amour en son cœur, je croy qu'il est non seulement de cire, mais de cire presque fondüe, tant il reçoit Ξaisement les figures de toutes nouveautez, et Ξ* ressemble à Ξces yeux, qui reçoivent les figures de tout ce qu'on leur presente, mais aussi qui les perdent aussi tost que l'object n'en est plus devant eux. Que si je l'ay Ξaimée, il faut que j'advoüe, que c'est parce que je pensois qu'elle m'aimast, mais si cela n'estoit pas, je l'excuse, car je sçay bien qu'elle mesme pensoit de m'aimer. Ce Berger eust continué davantage, n'eust esté qu'une Bergere, de fortune y survint, qui sembloit l'Ξavoir suivy de loing ; et quoy qu'elle eust ouy quelques paroles des

Signet[ 141 verso ] 1607 moderne

siennes, si n'en fit elle semblant, et au contraire s'asseant aupres de luy, elle luy dit : - Et bien, Corilas, quel nouveau soucy est celuy qui vous retient si pensif ? Le Berger luy respondit le plus Ξdédaigneusement qu'il peut η, et sans tourner la teste de son costé : - C'est celuy qui me fait Ξrechercher avec quelle nouvelle tromperie vous Ξlaisserez ceux qu'à ceste heure vous commencez d'aymer. - Et quoy, dit la Bergere, pourriez-vous croire que j'affectionne autre que vous ? - Et vous, dit le Berger, pourriez-vous croire que je pense que vous m'Ξ*affectionnez η ? - Que croyez-vous donc de moy ? dit-elle. - Tout le pire, respondit Corilas, que vous pouvez croire d'une personne que vous haïssez. - Vous avez, adjousta-t'elle, Ξd'estranges opinions de moy. - Et vous, dit Corilas, d'estranges effets en vous. - O Ξdieux ! dit la Bergere, quel homme ay-je trouvé en vous ? - C'est moy, respondit le Berger, qui puis dire avec beaucoup plus de raison, en vous rencontrant, Stelle, Quelle femme ay-je trouvee ? Car y a-t'il rien qui soit plus incapable Ξd'amitié que vous ? Vous, dis je, qui ne vous plaisez qu'à tromper ceux qui se fient en vous, et qui imitez le chasseur η, qui poursuit avec tant de soing la beste dont apres il donne curée à ses chiens. - Vous avez, dit-elle, si peu de raison en ce que vous dittes, que celuy en auroit encore moins, qui s'arresteroit à vous respondre. - ΞPleust à Dieu, dit le Berger, que j'en eusse tousjours eu autant en mon ame, qu'à ceste heure j'en ay en mes paroles, je n'aurois

Signet[ 142 recto ] 1607 moderne

pas le regret qui m'afflige. Et apres s'estre l'un et l'autre teus pour quelque temps, elle Ξreléva sa voix, et chantant luy parla de ceste sorte ; et luy de mesme, pour ne demeurer sans Ξréponse, luy alloit repliquant.


Dialogue
de Stelle et Corilas
η.

Stel.
Ξ*Voudriez vous estre (mon Berger,)
A faute d'Amour infidelle ?

Cor.
Pour suivre vostre esprit leger,
Il faut plustost une bonne ayle,
Que non pas un courage haut,
Mais vous suivre, c'est un deffaut.
Stel.
Vous n'avez pas tousjours pensé,
Que m'aimer fust erreur si grande.
Cor.
Ne parlons plus du temps passé,
Celuy Ξvit mal qui ne s'Ξamende,
ΞLe passé ne peut revenir,
Ny moy non plus m'en souvenir.

Stel.
Que c'est de ne sçavoir aymer,
Et se figurer le contraire ?

Signet[ 142 verso ] 1607 moderne

Cor.
Pourquoy me voulez vous blasmer,
De ce que vous ne sçavez faire ?
Vous Ξaimez par opinion,
Et non pas par Ξ*élection.
Stel.
Je vous ayme et vous Ξaimeray,
Quoy que vostre Amour soit changee.
Cor.
Moy, jamais je ne changeray,
Celle où mon ame est engagee :
Ne Ξcroiez point qu'à chasque jour,
Je change comme vous d'Amour.
Stel.
Vous estes Ξdonc resolu
De suivre une amitié nouvelle ?
Cor.
Si quelquefois vous m'avez pleu,
Je vous jugeois estre plus belle ;
J'ay depuis veu la verité,
Vous avez trop peu de beauté.
Stel.
ΞInfidelle ! Vous destruisez
Une amitié qui fut si grande ?

Cor.
De vostre erreur vous m'accusez,
Le battu paye ainsi l'amende ;
Mais dittes ce qu'il vous plaira,
Ce qui fut jamais ne sera.

Signet[ 143 recto ] 1607 moderne

Stel.
Mais quoy, vous m'aimiez en effet,
Qui vous fait estre si volage ?
Cor.
Quand on voit l'erreur qu'on a fait,
Changer d'advis, c'est estre sage :
Il vaut mieux tard se repentir,
Que jamais d'erreur ne sortir.
Stel.
Le change oste donc d'entre nous
Ceste amitié que je desire.
Cor.
Le change m'a fait estre à vous,
De vous le change me retire ;
Mais si je plains changeant ainsi,
C'est d'avoir tardé jusqu'icy.
St.
Et quoy, l'honneur ny le devoir
Ne sçauroient vaincre une humeur telle ?
Cor.
Qu'est-ce qu'en vous je puis plus voir,
Qui ceste amitié renouvelle,
Dont vos Ξfeintes m'avoient espris,
Puis qu'en son lieu j'ay le mespris ?
St.
Je vous verray pour me venger,
Sans estre aymé, servir quelqu'autre.

Signet[ 143 verso ] 1607 moderne

Cor.
Ξ*Bien tost d'un tel mal le changer
Me guerira comme du vostre :
Et si je Ξfais onc autrement,
J'auray perdu l'entendement.
St.
Et n'aurez vous point de regret
D'une infidelité si grande ?
Cor.
J'en ay prononcé le decret,
Celuy me doit η qui me demande :
Mais demandez, et plaignez vous,
Toute Amour est morte entre nous.

  La Bergere voyant bien qu'il ne demeureroit jamais sans replique à ses demandes, laissant le chanter, luy dit : - Et quoy, Corilas, il n'y a donc plus d'esperance en vous ? - Non plus, dit-il, qu'en vous de fidelité, et ne croyez point que vos Ξfeintes, ny vos belles paroles me puissent faire changer de resolution, je suis trop Ξaffermy en ceste opiniastreté, de sorte que c'est en vain que vous essayez vos armes contre moy, elles sont trop faibles, je n'en crains plus les coups, je vous conseille de les esprouver contre d'autres, à qui leur cognoissance ne les fasse pas Ξmépriser comme à moy ; il ne peut estre que vous n'en trouviez à qui le ΞCiel pour punir quelque secrette faute, ordonne de vous aymer, et ils vous seront d'autant plus agreables, que la nouveauté Ξvous plaist sur toute chose. A ce coup la Bergere fut à bon escient piquee, toutefois Ξfeignant de tourner ceste offense en risée, elle luy dit en

Signet[ 144 recto ] 1607 moderne

s'en allant : - Que je me Ξmocque de vous Corilas, et de vostre colere, nous vous reverrons bien tost en vostre bonne humeur ! Cependant contentez-vous que je patiente vostre faute sans que vous la Ξrejettiés sur moy. - Je sçay, repliqua le Berger, que c'est vostre coustume de vous moquer de ceux qui vous ayment, mais si l'humeur que j'ay me dure, je vous Ξasseure que vous pourrez Ξlongtemps vous moquer de moy, avant que ce soit d'une personne qui vous ayme. Ainsi se separerent ces deux ennemis, et Adamas qui les avoit escoutez, ayant cognoissance par leurs noms de la famille dont ils estoient, eut envie de sçavoir davantage de Ξ*leurs affaires, et Ξappelant Corilas par son nom le fit venir à luy. Et parce que le Berger se monstroit estonné de ceste surprise η, pour le respect qu'on portoit à l'habit, et à la qualité de Druide, Ξà fin de le r'asseurer, il le fit Ξasseoir aupres de luy, et puis luy parla ainsi : - Mon enfant, car tel Ξje vous puis nommer pour l'amitié que j'ay tousjours portée à tous ceux de vostre famille, il ne faut que vous soyez marry d'avoir parlé si franchement à Stelle devant moy. Je suis tres-aise d'avoir sçeu vostre prudence, mais je desirerois d'en sçavoir Ξd'avantage, à fin de vous conseiller si bien en Ξcest affaire, que vous n'y fissiez point d'erreur, et pour moy je ne croy pas y avoir peu de difficulté, puis que les loix de la civilité et de la courtoisie obligent η peut estre Ξd'avantage qu'on ne pense pas. Aussi tost que Corilas avoit veu le Druide il l'avoit bien Ξreconneu pour l'avoir veu

Signet[ 144 verso ] 1607 moderne

plusieurs fois en divers sacrifices. Mais Ξn'ayant jamais parlé à luy, il n'avoit la hardiesse de luy raconter par le menu ce qui s'estoit passé entre Stelle et luy, quoy qu'il desirast fort que chacun sceust la justice de sa cause, et la perfidie de la Bergere ; Ξde quoy s'appercevant Adamas, Ξà fin de luy en donner courage, il luy fit entendre qu'il en sçavoit Ξdesja une partie, et que plusieurs le racontoient à son Ξdesavantage, ce qu'il oyoit avec Ξdéplaisir, pour l'amitié qu'il avoit tousjours portée aux siens. - Je crains, respondit Corilas, que ce ne vous soit importunité d'oüïr les particularitez de nos villages. - Tant s'en faut, repliqua-t'il, ce me sera beaucoup de satisfaction de sçavoir que vous n'avez point de tort, aussi bien veux-je passer icy une partie de la chaleur, et ce sera autant de temps employé.

Signet[ 145 recto ] 1607 moderne


Histoire de Stelle
et Corilas

  Puis que vous le commandez ainsi, dit le Berger, il faut que je prenne ce discours d'un peu plus haut. Il y a fort long temps que Stelle demeura vefve d'un mary que le ΞCiel luy avoit donné, Ξplustost pour en avoir le nom que l'Ξeffect : car outre qu'il estoit maladif, sa vieillesse qui approchoit de soixante et quinze ans, luy diminua tellement les forces, qu'elle le Ξcontraignit de laisser ceste jeune vefve avant presque qu'elle fust vrayement mariée. L'amitié qu'elle luy portoit ne luy fit pas beaucoup ressentir ceste perte, ny son humeur aussi, qui n'a jamais esté de prendre fort à cœur les Ξaccidents qui luy surviennent. Demeurant donc fort Ξsatisfaite en soy-mesme, de se voir Ξdelivrée tout à coup de deux si pesants fardeaux, Ξà sçavoir de l'importunité d'un fascheux mary, et de l'authorité que ses parents avoient accoustumé d'avoir sur elle, Ξincontinent elle se mit à bon escient au monde, et quoy que sa beauté, ainsi que vous avez veu, ne soit pas de celles qui peuvent contraindre à se faire aymer, si est-ce que Ξces affetteries ne Ξdéplaisoient point à la Ξplus-part de ceux qui la Ξvoyoient. Elle pouvoit avoir Ξdix-sept ou dix-huict ans, Ξaage tout propre à commettre beaucoup d'Ξimprudences

Signet[ 145 verso ] 1607 moderne

quand on Ξ a la liberté. Cela fut cause que ΞSalian, son frere, tres-honneste, et tres-advisé Berger, et des plus grands amis que j'eusse, ne pouvant supporter Ξses libres et coustumieres recherches, afin de luy en oster les commoditez en quelque sorte, se resolut de l'esloigner de son hameau, et la mettre en telle compagnie qu'elle Ξpeut η passer son Ξaage plus dangereux sans reproche. Pour cet Ξeffect, il pria Cleanthe de trouver bon qu'elle fist compagnie à sa petite fille η Aminthe, parce qu'elles estoient presque d'un Ξaage, encore que Stelle en eust quelque peu Ξd'avantage. Et Ξd'autant que Cleanthe le trouva bon, elles commencerent ensemble une vie si privée, et si familiere, que jamais ces deux Bergeres n'estoient l'une sans l'autre. Plusieurs s'estonnoient qu'Ξestans si differentes d'Ξhumeurs, elles peussent se lier si estroittement ; mais la douce pratique d'Aminthe, et le souple naturel de Stelle en furent cause, et ainsi jamais Aminthe ne Ξdeduisoit η les deliberations de sa compagne, et Stelle ne trouvoit jamais rien de mauvais de tout ce que Aminthe vouloit. De ceste sorte elles vesquirent si privément, qu'il n'y avoit rien de caché entre-elles. Mais en fin Lysis fils du Berger Genetian, laissant les Ξvalons gelez de Mont-Lune, descendit Ξen nostre plaine, où ayant veu Stelle Ξen une assemblée generalle qui se faisoit au Temple de Venus, vis à vis de Mont-Suc, lors mesme η qu'Astrée eut le prix de beauté, il en devint de sorte amoureux, que je ne croy pas qu'il ne le soit encores au tombeau, et elle

Signet[ 146 recto ] 1607 moderne

le trouva tant à son gré, qu'apres plusieurs voyages, et plusieurs messages, ses affections passerent si avant que Lysis fit parler de mariage, à quoy elle fit toute telle Ξresponce qu'il eust sçeu desirer. En ce temps-là ΞSalian fut contraint de faire un voyage si lointain qu'il ne Ξsçeust rien de tout ce traitté, outre qu'elle s'estoit Ξdesja prise une si grande authorité sur soy-mesme qu'elle ne luy communiquoit pas beaucoup de ses affaires. D'autre costé, Aminthe la voyant si tost resoluë à ce mariage, plusieurs fois luy demanda si c'estoit à bon escient, et qu'il luy sembloit qu'en chose de si grande importance, il Ξfalloit bien regarder. - Ne vous en mettez point en peine, luy dit-elle, je sortiray Ξaisement de cest affaire. Sur cela Lysis, qui poursuivoit fort vivement, prit jour assigné η pour faire l'assemblée, et se met aux Ξdépenses accoustumées en semblable occasion, tenant son mariage pour Ξasseuré. Mais l'humeur Ξ coustumiere de plusieurs femmes η, de ne faire personne maistre de leur liberté, l'empescha de continuer Ξ son premier dessein, qu'elle tascha de rompre par des demandes, tant Ξdéraisonnables, qu'elle croyoit que les parents et amis de Lysis n'y consentiroient jamais ; mais l'Amour qu'il luy portoit, estant plus fort que toutes ces difficultez, elle fut en fin contrainte de le rompre sans autre couverture que de son peu de bonne volonté. Si Lysis fut offensé, vous le pouvez juger, recevant un si grand outrage, Ξtoutesfois il ne Ξpeust η chasser cet Amour qu'il ne fust encor vainqueur. Et me souvient

Signet[ 146 verso ] 1607 moderne

que sur ce discours il fit ces vers, que depuis, lors que nous fusmes amis, il me donna.


SONNET.
Sur un despit d'Amour.

Despit foible guerrier η, parrain audacieux,
Qui me Ξconduis au camp sous de si foibles armes,
Contre un Amour Ξarmé de fléches et de charmes,
Amour si coustumier d'estre victorieux.

Ξ*Si le vent de son aisle aux premieres alarmes
Fait fondre tes glaçons, qui coulent de mes yeux ;
Et que feront les feux, qui consument les Dieux,
Et qui vont s'irritant par les torrens de larmes ?


Je Ξviens crier mercy, vaincu je Ξtens la main,
Ξ*Fléchissant sous le joug d'un vainqueur inhumain,
Qui de ta resistance augmentera sa gloire :


Ξ*Je veux pour mon salut faire armer la pitié,
Et si de la Bergere, elle émeut l'amitié,

Mon sang soit mon triomphe, et Ξma mort ma victoire.

  Ce qui fut cause de ce changement en Stelle, fut une nouvelle affection, que la recherche d'un Berger nommé Semire, fit naistre dans son ame, dequoy Lysis s'apperceut le dernier, Ξpar ce qu'elle se cachoit Ξplus de luy que de tout autre. Ce Berger est entre tous ceux que je Ξvids jamais,

Signet[ 147 recto ] 1607 moderne

le plus dissimulé et cauteleux, du reste tres-honneste homme, et personne qui a beaucoup d'Ξaimables parties, qui donnerent occasion à la Bergere de refuser, contre sa promesse, l'alliance de Lysis mettant ce refus en ligne de faveur à son nouvel Amant, qui toutefois ne triompha pas longuement de ceste victoire, car il advint que Lupeandre faisant une assemblee η pour le mariage de sa fille Olimpe, Lysis et Stelle y furent Ξappelez, et Ξpar ce que nous sommes fort proches parents Olimpe et moy, je ne vouluz faillir de m'y trouver. Je ne sçay si ce fut vengeance d'Amour, ou que le naturel inconstant de la Bergere par son bransle incertain, la rapportast d'où elle estoit partie, tant y a qu'elle ne revit pas si tost Lysis, qu'il luy reprit fantasie de le Ξr'appeler, et pour Ξcest effet n'oublia nulles de ses affetteries, dont la nature luy a esté imprudemment prodigue. Mais le courage offensé du Berger, luy donnoit d'assez bonnes armes, non pas pour ne l'Ξaymer, mais pour cacher seulement son affection. En fin sur le soir que chacun estoit attentif, qui à dancer, et qui à entretenir la personne plus à son gré, elle le poursuivit de sorte, que le serrant contre une fenestre, d'où il ne pouvoit honnestement Ξéchapper, il fut contraint de soustenir les efforts de son ennemie.
  D'autre costé Semire qui avoit tousjours l'œil sur elle, Ξaiant remarqué les poursuittes qu'elle avoit Ξfaites tout le Ξ soir à ce Berger,
  suivant le naturel de tout Amant, commença "
  à laisser naistre quelque jalousie en son ame "

Signet[ 147 verso ] 1607 moderne

sçachant bien que la mesche nouvellement estainte se Ξr'allume Ξfort Ξaisement, et voyant
  " qu'elle avoit serré Lysis contre la fenestre,
  " afin d'Ξoüyr ce qu'elle luy disoit, faignant de parler à quelqu'autre, il se mit si pres d'eux, qu'il Ξoüyt qu'elle luy demandoit pourquoy il la fuyoit si fort. - Vrayement, respondit Lysis, c'est me poursuivre à outrance, et avec trop d'effronterie. - Mais encore reprit Stelle, que je sçache d'où procedent ces injures ; peut-estre que m'ayant Ξoüye, et jugeant sans passion, tout le mal ne sera du costé de celuy que vous pensez. - Pour Dieu, Ξrépondit Lysis, Bergere, laissez moy en paix, et qu'il vous suffise que ces injures procedent de la haine que je vous porte, et l'occasion de ma haine, de vostre legereté, qui Ξla rend si juste, que Ξpleust au Ciel que celuy qui en a tout le tort, en ressentist aussi tout le Ξdéplaisir ; mais mettons toutes ces choses sous les pieds, et en perdez aussi bien la memoire que j'ay perdu toute volonté de vous Ξaymer. - J'entens, Ξrépondit Stelle, d'où procede vostre courroux, et certes vous avez bien raison de vous en formaliser de ceste sorte. Voyez je vous supplie le grand tort qu'on luy a fait de ne l'avoir reçeu pour mary Ξaussitost qu'il s'est presenté ! N'est-ce pas la coustume de ne le faire jamais demander deux fois ? A la verité, si je ne vous ay pris au mot, je vous ay fait une grande Ξoffense ; mais quelle Ξapparence y a-t'il aussi de refuser une personne si constante, qui m'a aymee presque trois mois ? Lysis voyant devant luy celle que son outrage ne luy permettoit

Signet[ 148 recto ] 1607 moderne

d'aimer, et que son amitié ne souffroit qu'il haïst, ne sçavoit avec quels mots luy respondre, Ξtoutesfois pour interrompre ce torrent de paroles, il luy dit : - Stelle, c'est assez, nous avons esprouvé il y a long temps, que vous sçavez mieux dire que faire, et que les Ξparolles vous croissent Ξen la bouche davantage, quand la raison η vous deffaut le plus. Mais tenez ce que je vous Ξvay dire pour inviolable : autant que je vous ay Ξautresfois aymee, autant vous hay-je à ceste heure, et ne sera jour de ma vie, que je ne vous publie pour la plus Ξingratte, et plus trompeuse femme qui soit sous le Ciel. A ce mot, Ξforceant son affection, et le bras de Stelle, qu'elle appuyoit à la muraille pour le clorre contre la fenestre, il la laissa seule, et s'en alla entre les autres Bergeres, qui pour l'heure le Ξgarantirent de ceste ennemie.
  Semire, qui comme je vous ay dit, escoutoit tous ces discours, demeura si estonné, et si mal Ξsatisfaict d'elle, que dés lors il se resolut de ne faire jamais estat d'un esprit si Ξvolage, et ce qui luy en donna encore plus de volonté, fut que par hazard, ayant longuement recherché l'occasion de Ξparler à elle, et voyant que Lysis l'avoit laissée seule, je m'en allay l'accoster ; car il faut que j'advouë que ses attraits, et mignardises avaient Ξeu plus de force Ξsus η mon ame, que les outrages qu'elle avoit Ξfait à Lysis ne m'avoient Ξpeu donner de Ξconnoissance de l'imperfection de son esprit. Et comme chacun va tousjours flattant son desir je m'allois figurant, que ce que les merites de Lysis n'avoient Ξpeu obtenir sur elle, ma

Signet[ 148 verso ] 1607 moderne

bonne fortune me le pourroit acquerir. Tant y a que tant que sa recherche dura, je ne voulus point faire paroistre mon affection, car outre le Ξparentage qui estoit entre luy et moy, encore y avoit-il une tres-Ξestroitte amitié η ; mais lors que je vis qu'il s'en departoit, croyant que la place fust vacante (je n'avois pris garde à la recherche de Semire) je creus qu'il estoit plus à Ξprops η de luy en Ξdecouvrir quelque chose, que non pas d'attendre qu'elle eust quelque autre dessein. Ainsi donc m'adressant à elle, et la voyant toute pensive, je luy dis, qu'il Ξfalloit bien que ce fust quelque grande occasion qui la rendoit ainsi changée, car ceste tristesse n'estoit pas coustumiere à sa belle humeur. - C'est ce Ξ*fascheux Lysis, me respondit-elle, qui se ressouvient tousjours du passé, et me va reprochant le refus que j'ay fait de luy. - Et cela, luy dis-je, vous Ξennuye-t'il ? - Il ne peut estre autrement, me respondit elle 
  " car on Ξ ne Ξdespoüille pas une affection comme
  " une
chemise η, et il prit si mal mon retardement qu'il l'a tousjours nommé un congé. - Vrayement, luy dis-je, Lysis ne meritoit pas l'honneur de vos bonnes graces, puis que, ne les pouvant acheter par ses merites, il Ξ devoit pour le moins Ξessayer de le faire par ses longs services accompagnez d'une forte patience ; mais son humeur boüillante, et peut estre son peu d'amitié ne le luy permirent pas. Si ce bon-heur Ξme fust arrivé comme à luy, avec quelle affection l'Ξeusse-je receu, et avec quelle patience l'Ξeusse-je attendu ! Vous trouverez peut-estre estrange, mon pere,

Signet[ 149 recto ] 1607 moderne

de m'Ξouyr dire le prompt changement de ceste Bergere, et Ξtoutesfois je vous jure qu'elle receut l'ouverture de mon amitié, aussi tost que je la luy fis, et de telle sorte, qu'avant que nous Ξseparer, elle Ξeust agreable l'offre du service que je luy fis, et me permit de me dire son serviteur. Vous pouvez croire que Semire qui estoit aux escoutes, ne demeura Ξguere plus satisfait de moy, qu'il l'avoit esté de Lysis. Et de Ξfaict, depuis ce temps il se departit de ceste recherche, si discrettement Ξtoutesfois, que plusieurs creurent que Stelle par ses refus en avoit esté la cause ; car elle ne monstra pas de s'en soucier beaucoup, parce que la place de son amitié estoit Ξoccupée du nouveau dessein qu'elle avoit en moy ; qui estoit cause que je recevois plus de faveur d'elle que je n'eusse pas Ξfaict, de quoy ΞLysis s'Ξapperçeut bien tost. Mais Amour qui veut Ξtousjours triompher de l'amitié η, m'empeschoit de Ξluy en parler, craignant de Ξdéplaire à la Bergere ; et quoy qu'il s'offençast bien fort de ce que je me cachois de luy, si ne luy en eusse-je jamais parlé sans la permission de Stelle, qui mesme me fit paroistre de desirer η
  que cét affaire passast par ses mains. Et depuis, "
  comme j'ay remarqué, elle le faisoit en dessein "
de le Ξremarquer η encor une fois Ξavec elle ; mais moy qui pour lors ne prenois pas garde à toutes ses ruses, et qui ne cherchois que le moyen de la contenter, une Ξnuict que Lysis et moy estions couchez ensemble, je luy tins un tel langage : - Il faut que je vous advoue Lysis, qu'en

Signet[ 149 verso ] 1607 moderne

fin Amour s'est mocqué de moy, et de plus qu'il n'y a point de delay à ma mort, s'il ne vient de vous. - De moy, respondit Lysis, vous devez estre Ξasseuré que je ne failliray jamais à nostre amitié, Ξencore que vostre meffiance vous y fasse faire de si grandes fautes ; et ne croyez pas que je n'aye Ξreconneu vostre Amour, mais vostre silence qui m'Ξoffençoit, m'a fait taire. - Puis, repliquay-je, que vous l'avez Ξcogneu, et que vous ne m'en avez point parlé, je suis le plus Ξoffencé, car j'advouë bien
  " d'avoir failly en quelque chose contre nostre
  " amitié en me Ξ taisant, mais il faut considerer
  " qu'un Amant n'est pas à soy mesme, et que de toutes ses erreurs il en faut accuser la violence de son mal ; mais vous qui n'Ξavez point de passion, vous n'avez point d'excuse Ξ que le deffaut d'amitié. Lysis se mit à sousrire, oyant mes raisons, et me respondit : - Vous estes Ξ*plaisant, Corilas, de me payer en me demandant η, si ne veux-je toutesfois vous contredire, et puis que vous avez ceste opinion, voyez en quoy je puis Ξamender ceste faute. - En faisant pour moy, respondis-je, ce que vous n'avez peu faire pour vous. ΞC'est (il faut en fin le dire) que si je ne parviens à l'amitié de Stelle, il n'y a plus d'espoir en moy. - O Dieux ! s'escria alors Lysis, à quel Ξ passage vous Ξ conduit vostre desastre ? Fuyez, Corilas, ce dangereux rivage, où en verité il n'y a que des rochers, et des bancs qui ne sont remarquez que par les naufrages de ceux qui ont pris Ξcest mesme Ξroute. Je vous en parle comme experimenté, vous le sçavez.

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Je croy bien qu'ailleurs vos merites vous acquerront meilleure fortune qu'à moy, mais avec ceste perfide, c'est Ξ*erreur que d'esperer que la vertu ny la raison le puissent faire. Je luy respondis : - Ce ne m'est peu de contentement de vous ouyr tenir Ξce langage, car jusques icy j'ay esté en doute que vous n'en eussiez Ξencores quelque ressentiment, et cela m'a fait aller plus retenu. Mais puis que, Dieu mercy cela n'est pas, je Ξveux en cet Amour tirer une extreme preuve de vostre amitié. Je sçay que la Ξhaine qui succede à l'Amour, se mesure à la grandeur de son devancier, et qu'ayant tant Ξaymé ceste belle Bergere, venant à la Ξhayr, la haine en doit estre d'autant plus grande. Toutefois ayant sceu par Stelle mesme, que je ne puis parvenir à ce que je desire que par vostre moyen, je vous adjure par nostre amitié de m'y vouloir Ξayder, soit en le luy conseillant, soit en la priant, ou de Ξquelque sorte que ce puisse estre et je nomme celle-cy une extréme preuve ; car je ne doute point que la Ξhayssant, il ne vous ennuye de Ξparler à elle, mais c'est mon amitié qui veut faire paroistre qu'elle est plus forte que la haine. Lysis fut bien surpris, attendant de moy toute autre priere que celle cy, par laquelle, outre le Ξdeplaisir qu'il auroit de parler a Stelle, encor se voyoit il a jamais privé de la personne qu'il Ξaymoit le plus. ΞToutesfois, il respondit : - Je feray tout ce que vous voudrez, vous ne vous sçauriez promettre davantage de moy que j'en ay de volonté. Mais ressouvenez-vous

Signet[ 150 verso ] 1607 moderne

de ce qui s'est passé entre nous, et que j'ay Ξtousjours ouy dire, qu'aux messages d'Amour, il se faut servir de personnes qui ne sont point Ξhayes. Il est vray qu'il ne faut Ξ
  " pour Stelle y regarder de si pres,
  " puis que je vous Ξasseure, que vous y ferez aussi bien vos affaires de ceste sorte que d'une autre. ΞVoyla donc le pauvre Lysis au lieu d'Amant devenu messager d'Amour, mestier que son amitié luy commanda de faire pour moy, non point par acquit, mais en intention de m'y servir en amy, quoy que peut estre depuis l'Amour luy fist en quelque sorte changer ce dessein, comme je vous diray. Mais en cela il faut accuser la violence d'Amour, et le pouvoir trop absolu qu'il a sur les hommes, et admirer l'amitié qu'il me portoit, qui luy permit de consentir à se priver à jamais de ce qu'il Ξaymoit, pour me le faire posseder. Quelques jours apres, recherchant la commodité de Ξparler à elle, il la trouva si à propos chez-elle, qu'il n'y avoit personne qui Ξpeust η interrompre son discours, pour long qu'il le Ξvoulu faire, et lors, renouvellant le souvenir de l'injure qu'il en avoit euë, il s'arma tellement contre ses Ξattrais, qu'Amour n'Ξeust guere d'espoir pour ce coup de le pouvoir vaincre. Ce ne fut pas que la Bergere ne mist autant d'estude pour le surmonter, que luy pour trouver Ξles seuretez pour sa liberté ; mais parce que contre Amour il opposa le despit et l'amitié, le premier armé de l'offense, et l'autre du devoir, il demeura invaincu en ce

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combat. Avant qu'il commençast de parler, elle le voyant approcher, luy alla au devant, avec les paroles de la mesme η affetterie : - Quel nouveau bon-heur dit elle, est celuy qui me rameine ce desiré Lysis ? Quelle faveur inesperee est celle-cy ? Je Ξretourne Ξa bien esperer de moy, puis que vous revenez : car je puis avec verité jurer Ξque depuis que vous me laissastes je n'ay jamais eu un entier contentement. A quoy le Berger respondit : - Plus Ξ*affettée que fidelle Bergere, je suis plus satisfait de la confession que vous faites, que je n'ay esté offensé par vostre infidelité. Mais laissons ce discours, et oublions-le pour jamais, et respondez moy à ce que je veux vous demander. Estes vous encor resoluë de tromper tous ceux qui vous Ξaymeront ? Pour moy je sçay bien qu'en croire, nulle de vos humeurs à mes despens ne m'estant Ξinconüe. Mais ce qui me Ξ*convie à les vous demander, c'est pour cognoistre à vostre mine, si l'on en sera quitte à meilleur marché ; car si vous Ξdites avec affection, serment, ou autre sorte d'asseurance, que nul ne sera déceu de vous, pour certain ils sont de mon rang. La Bergere n'attendoit pas ces reproches, Ξtoutesfois elle ne laissa de luy respondre : - Si vous n'estes venu que pour m'injurier, je vous remercie de ceste visite ; mais aussi vous avez bien occasion de vous plaindre de moy. - Me plaindre, respondit le Berger, je vous prie laissons cela à part, je ne me plains non plus que je vous injurie, et tant s'en faut que j'use de plainte, que

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je me louë de vostre humeur ; car si vous eussiez plus longuement fait paroistre de m'aimer, j'eusse plus long temps vescu en tromperie. Et Ξpleust à Dieu que la perte de vostre amitié ne m'eust Ξr'apporté plus de regret
  " que de dommage ; vous n'auriez pas occasion
  " de dire que je Ξme plains, Ξnon plus que je ne vous injurie pas, puis que l'injure et la verité ne peuvent non plus estre ensemble, que vous et la fidelité, mais il est tres-veritable que vous estes la plus trompeuse et la plus ingratte Bergere de Forests. - Il me semble, luy respondit Stelle, peu courtois Berger, que ces discours Ξ*seroient mieux en la bouche de quelqu'autre que de vous. Alors Lysis changeant un peu de façon : - Jusques icy, dit-il, j'ay presté ma langue au juste despit de Lysis, à ceste heure je Ξl'ay presté η à un qui a bien plus affaire de vous : c'est un Ξ prudent η Berger qui vous Ξayme, et qui n'a rien de cher au prix de vos bonnes graces. Elle croyant qu'il se mocquast, luy respondit : - Laissons ce discours, et qu'il vous suffise, Lysis, que vous m'avez Ξaymée, sans à ceste heure vouloir renouveller le souvenir de vos erreurs. - A la verité, repliqua soudain le Berger, c'estoient bien erreurs celles qui me Ξpoussoient à vous Ξaymer. Mais vous n'errez pas moins, si vous avez opinion que je parle de moy : c'est du pauvre Corilas, qui s'est tellement laissé surprendre à ce qui se void de vous, que pour chose que je luy aye sceu dire de vostre humeur, il m'a esté impossible de l'en tirer. Je luy ay dit ce que j'avois

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Ξesprouvé de vous, le peu d'amitié, et le peu d'Ξasseurance, qu'il y a en vostre ame, et en vos paroles. Je luy ay juré que vous le tromperiez, et je sçay que vous m'empescherez d'estre parjure, mais le pauvre miserable est tant aveuglé, qu'il a opinion que où je n'ay Ξpeu attaindre, ses merites le feront parvenir, et Ξtoutesfois pour le Ξdetromper je luy ay bien dit, que le plus grand empeschement d'obtenir quelque chose de vous estoit le merite. Et afin que vous en croyez ce que je vous en dis, voicy une lettre qu'il vous escrit ; j'ay opinion que s'il a failly, vous luy en ferez bien faire la penitence. Et Ξpar ce que Stelle ne vouloit lire ma lettre, Lysis l'ouvrant la luy leut tout haut.


Lettre de Corilas
a Stelle.

  Il est bien impossible de vous voir sans vous Ξaymer, mais plus encore de vous Ξaymer sans estre extréme en telle affection ; que si pour ma Ξdeffence il vous plaist de considerer ceste verité, quand ce papier se presentera devant vos yeux, je m'Ξasseure que la grandeur de mon mal obtiendra par pitié autant de pardon envers vous, que l'outrecuidance qui m'esleve Ξà tant de merites, pourroit meriter de juste

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punition Ξ*. Attendant le jugement que vous en ferez, permettez que je baise mille et mille fois vos belles mains, sans pouvoir par tel nombre Ξesgaler celuy des morts, que le Ξrefus de ceste supplication me donnera, ny des felicitez qui m'accompagneront, si vous me recevez comme veritablement je suis, pour vostre tres-affectionné et Ξfidelle serviteur η.

  Soudain que Lysis eut Ξachevé de lire, il continua : - Et bien Stelle, de quelle mort mourra-t'il ? Pour combien en sera-t'il quitte ? Pour moy, je commence à le plaindre, et vous à penser par quel moyen vous l'entretiendrez en Ξ opinion où il est, et puis comme vous luy ferez trouver vos refus plus amers. Ces discours touchoient à bon escient ceste Bergere, Ξ*voyant combien il estoit esloigné de l'aymer, de sorte que pour l'interrompre elle fut contrainte de luy dire : - Il me semble Lysis que si Corilas est en la volonté que ce papier fait paroistre, il a esté peu advisé de vous y employer, puis que vos paroles sont plus capables d'acquerir de la Ξhayne que de l'amitié, et que vous semblez Ξplustost messager de guerre, que de paix. - Stelle, repliqua le Berger, tant s'en faut qu'il ait esté peu advisé en ceste élection, que s'il avoit monstré autant de jugement au reste de ses actions. Il ne seroit pas tant necessiteux de vostre secours. Il a Ξesprouvé

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vos affetteries, il sçait quels sont vos attraits, et de qui se fust-il pû servir sans soupçon de se faire Ξplustost un competiteur Ξque un amy favorable, sinon de moy, qui vous hay plus que la mort ? Et toutefois l'artifice dont je me sers n'est pas mauvais, car vous representant si naïfvement ce que vous estes, vous Ξreconnoistrez mieux l'honneur qu'il vous fait de vous Ξaymer. Mais laissons ce propos et me dittes à bon escient s'il est en vos bonnes graces, Ξ η combien il y demeurera ? puis qu'en verité je n'oserois retourner à luy sans luy en apporter quelque bonne Ξresponce. Je vous en conjure par son amitié, et par la nostre passée. A ce propos le Berger en adjousta quelques autres avec tant de prieres, que la Bergere creut qu'il le disoit à bon escient, ce qu'elle mesme se persuada aisément selon son naturel ; car c'est la coustume de celles qui s'affectionnent aisément η de croire encore plus aisément d'estre Ξaymées, si est-ce que pour ceste fois Lysis ne Ξpeust η obtenir d'elle, Ξsi non que l'amitié de son cousin, au deffaut de la sienne, ne luy estoit point desagreable, mais que le temps seroit son conseil. Et depuis par diverses fois, Ξil la sollicita, de sorte, qu'il en eut toute telle Ξasseurance qu'il voulut, et Ξpar ce qu'il se ressouvint de son humeur volage, il tascha de l'obliger par une promesse Ξescritte de sa main, et la sceut tourner de tant de costez, qu'il en eut ce qu'il voulut.
  Il s'en revint de ceste sorte vers moy, et me Ξ*fit le discours de tout ce qu'il avoit fait, horsmis

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de ceste promesse, car connoissant l'humeur de Stelle, il se doutoit Ξtousjours qu'elle le tromperoit, et que s'il me parloit de ce papier, ce seroit m'y embarquer Ξd'avantage, et puis plus de peine a me Ξr'amener. Tout cecy fut sans le sceu d'Aminthe, de laquelle plus que de Ξnul autre Stelle Ξse cachoit. Lors que j'eus receu une telle Ξasseurance de ce que je desirois le plus, apres en avoir remercié la Bergere, je commençay avec sa permission de donner ordre aux nopces, et ne faisois plus difficulté d'en parler ouvertement, quoy que Lysis me predit tousjours bien qu'en fin je serois trompé. Mais l'Ξapparence du bien que nous desirons, flatte de sorte,
  " que Ξmal-aisément prestons nous l'aureille
  " à qui nous dit le contraire. ΞCependant que ce
  " mariage s'alloit divulgant, Semire, qui comme je vous ay dit, avoit quitté ceste recherche à cause de Lysis et de moy, estant Ξpicqué des discours qu'elle avoit tenus de luy, resolut pour faire paroistre le contraire, à Ξquelque prix que ce Ξfut de r'entrer en ses bonnes graces, en dessein de la quitter par apres si effrontement qu'elle ne Ξpeust plus dire que ceste separation procedast d'elle. Il ne fallut pas y apporter beaucoup d'artifice, car son humeur changeante se laissa aisément aller à son naturel, et ainsi Ξà coup η la voilà resoluë de me quitter pour Semire, comme peu auparavant elle avoit quitté Semire pour moy. Si n'estoit-elle pas sans peine, à cause de la promesse qu'elle avoit escritte, ne sçachant

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Ξcomment s'en desdire. En fin le jour Ξdes nopces estant venu, où j'avois assemblé η la plus part de mes Ξparens et amis, je m'en tenois si asseuré, que j'en recevois la Ξresjouyssance η de tout le monde, mais elle qui pensoit bien ailleurs, lors que je n'estois attentif qu'à faire bonne chere à ceux qui estoient venus, Ξ rompit tout à fait ce traitté, avec des excuses encores plus mal-basties que les premieres, dequoy je me sentis tant offensé, que, partant de chez elle sans luy dire à dieu, je Ξconçeus un si grand mespris de sa legereté, que jamais depuis elle n'a peu rapointer avec moy.
  Or jugez, mon pere, si j'ay occasion de me douloir d'elle, et si ceux qui le racontent à mon des-avantage en ont esté bien informez. - A la verité, respondit Adamas, voilà une femme indigne de ce nom, et m'estonne comme il est possible qu'Ξayant trompé tant de gens, il y ait encor quelqu'un qui se fie en elle. - Encore ne vous ay-je pas tout raconté, reprit Corilas ; car apres que chacun s'en fut allé, horsmis Lysis elle fit en sorte que Semire l'arresta Ξjusque sur le soir. Cependant, comme je croy, qu'elle alloit cherchant quelque artifice pour Ξr'avoir sa promesse, Ξpar ce qu'elle voyoit bien qu'il estoit du tout Ξoffencé contre elle. En fin tout effrontement elle luy parla de ceste sorte : - Est-il possible, Lysis, que vous ayez tellement perdu l'affection que si souvent vous m'avez jurée, que vous n'ayez plus nulle volonté de me plaire ? - Moy, dit Lysis, le Ciel me

Signet[ 154 verso ] 1607 moderne

fasse plustost mourir. A ce mot Ξquelque empeschement qu'elle y Ξsçeut mettre, il sortit Ξde la maison pour Ξ*s'en aller, mais elle l'atteignit assez pres de la, et luy prenant la main entre les siennes, la luy alloit serrant d'une façon que chacun eust jugé qu'il y avoit bien de l'Amour, et quoy qu'il fust tres-sçavant de son humeur et de ses tromperies, si ne Ξ*se peust η-il empescher de se plaire à ses flatteries, encore qu'il ne leur adjousta point de foy, ce qu'il tesmoigna bien, lors que considerant ses actions, il luy dit : - Mon Dieu, Stelle, que vous abusez des graces dont le Ciel vous a esté sans raison prodigue ! Si ce corps enfermoit un esprit qui eust quelque Ξ*ressemblance avec sa beauté, qui est-ce qui pourroit vous resister ? Elle qui Ξreconnut quelle force avoient eu ses caresses, y adjousta tout l'artifice de ses yeux, toutes les menteries de sa Ξbouche, et toutes les malices de ses inventions, avec lesquelles elle le tourna de tant de costez, qu'elle le mit presque hors de luy mesme η, et puis elle usa de tels mots : - Gentil Berger, s'il est vray que vous soyez ce Lysis, qui Ξautres fois m'a tant affectionnée, je vous conjure par le souvenir Ξd'une saison si heureuse pour moy, de vouloir m'escouter en particulier, et croyez que si vous avez eu quelque occasion de vous plaindre, je vous Ξferay paroistre, que ceste seconde faute, ou pour le moins que vous estimez telle, n'a esté commise que pour remedier à la premiere. A ces paroles Lysis fut vaincu ; Ξtoutesfois pour ne se montrer si foible, il luy respondit : - ΞVoyez vous,

Signet[ 155 recto ] 1607 moderne

Stelle, combien vous estes esloignée de vostre opinion, tant s'en faut que je voulusse faire quelque chose qui vous Ξpleust, qu'il n'y a rien qui vous Ξdeplaise que je ne tasche de faire. - Puis qu'il n'y a point d'autre moyen, respondit la Bergere, revenez donc dans la maison pour me Ξdéplaire. - Avec ceste intention, respondit-il, je le veux. Ainsi donc ils r'entrerent chez elle, et lors qu'ils furent pres du feu η, elle reprit la parole de ceste sorte : - En fin, Berger, il est impossible que je vive plus longuement avec vous, et que je dissimule. Il faut que Ξj'oste du tout le masque à mes actions, et vous Ξconnoistrez que ceste pauvre Stelle, que vous avez tant estimée volage, est plus constante que vous ne pensez pas, et veux seulement, quand vous le Ξconnoistrez ainsi, que pour satisfaction des outrages que vous m'avez faits, vous confessiez librement que vous m'avez Ξoutragée. Mais, dit-elle soudain, interrompant ce propos, qu'avez vous fait de la promesse qu'autrefois vous avez euë de moy en faveur de Corilas ? Car si vous la luy avez donnee, cela seul peut interrompre nos affaires. Qui est-ce qui en la place de Lysis n'eust creu qu'elle l'aimoit, et qui ne se fust laissé tromper comme luy Ξ ? Aussi ce Berger, ayant opinion qu'elle vouloit faire pour luy ce qu'elle m'avoit refusé, Ξ luy rendit sans difficulté ceste promesse qu'il avoit tousjours tenuë et fort chere, et fort secrette. ΞSoudain qu'elle l'eut, elle la Ξdechira, et s'approchant du feu luy en fit un sacrifice ; et puis, se tournant Ξvers le Berger,

Signet[ 155 verso ] 1607 moderne

elle luy dit en sousriant : - Il ne tiendra plus qu'à vous, gentil Berger, que vous ne poursuiviez vostre voyage, car il est des-ja tard. - O Dieux ! s'escria Lysis Ξconnoissant sa tromperie, est-il possible que jusques à trois fois j'aye esté deçeu d'une mesme personne. - Et quelle occasion, luy dit Stelle, avez-vous de dire que vous ayez esté trompé ? - Ah ! perfide et Ξdesloyale, dit-il, ne venez-vous pas de me dire que vous me feriez paroistre que ceste derniere faute n'a esté faite que pour reparer la premiere, et que pour me monstrer que vous estiez constante, vous me Ξdécouvririez au nud vostre cœur et vos Ξintentions ? - Lysis, dit-elle, vous venez tousjours aux injures. Si je ne vous ay jamais aimé ne suis-je constante à ne vous aimer point encores ? Et ne vous fay-je voir quel est mon cœur ? Et à quoy tendent mes actions, puis qu'ayant eu ce que je voulois de vous, je vous laisse en paix ? Croyez que toutes les Ξparolles que vous m'avez fait perdre depuis une heure en çà, n'estoient que pour recouvrer ce papier, et à ceste heure que je l'ay, je prie Dieu qu'il vous donne le Ξbonsoir. Quel estonnement pensez-vous que fut celuy du Berger ? Il fut si grand, que sans parler, ny temporiser Ξd'avantage, demy hors de soy, il s'en alla chez luy. Mais certes il a bien eu depuis occasion d'estre vengé, car Semire, comme je vous ay dit, qui avoit esté la cause de mon mal, ou Ξplustost de mon bien, telle η puis-je nommer ceste separation d'amitié, se ressentant encor offensé du premier mespris qu'elle avoit fait de luy, voyant ceste extreme legereté, et considerant que peut-

Signet[ 156 recto ] 1607 moderne

estre luy en pourroit elle faire Ξencore de mesme resolut de la prevenir. Et ainsi, l'ayant abusée, comme nous l'avions esté Lysis et moy, il rompit le traitté du mariage au milieu de l'assemblee qui en avoit esté Ξfaite, qui fit dire à plusieurs, que par les mesmes armes η dont l'on blesse, on en reçoit bien souvent le supplice.
  Corilas finit de ceste sorte. Et Adamas Ξen sousriant luy dit : - Mon enfant, le meilleur conseil que je vous puisse donner en cecy, c'est de fuir la familiarité de ceste trompeuse, et pour vous deffendre de ses artifices, et contenter vos parents, qui desirent avec tant d'impatience de vous voir marié, lors que quelque bon party se presentera Ξ recevez-le sans vous arrester à ces jeunesses d'Amour ; car il n'y a rien qui vous puisse mieux garantir des finesses et surprises de ceste trompeuse, ny qui vous rende plus estimé parmy vos voisins, que de vous marier, non point par Amour, mais par raison. Celle-là estant une des plus importantes actions que vous puissiez jamais faire, et de laquelle tout l'heur et tout le mal-heur d'un homme peut Ξdépendre. A ce mot ils se separent, car il commençoit à se faire tard, et chacun prit le chemin de son logis.