Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1619, Troisième partie.
Bibliothèque Mazarine, 8° 63931-3
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LE SEPTIESME LIVRE DE
LA TROISIESME PARTIE
de l'Astrée
de Messire Honoré d'Urfé.

Éd. Vaganay, III, p. 343.

Signet[ 265 recto ] 1621 moderne

  [256 verso sic 254 verso] ADAMAS qui desiroit grandement de contenter toute la belle et honorable troupe qui estoit en sa maison, et de satisfaire particulierement à la promesse qu'il avoit faite à ces belles bergeres, qui l'avoient supplié d'aller en leur hameau, pour faire le sacrifice du remerciment. Soudain que le jour fut venu, il donna ordre à faire partir les Sacrificateurs, avec les animaux et autres choses necessaires, et pour faire advertir tous ceux des hameaux voisins, afin qu'ils y

Signet[ 265 verso ] 1621 moderne

pussent assister. Et cependant qu'il ordonnoit toutes ces choses, la belle Daphnide, et toutes ces estrangeres finirent de s'habiller, et incontinent apres se mirent toutes ensemble en chemin, pour s'en aller au petit pas, au lieu où le sacrifice devoit estre fait. Alexis entre toutes estoit [257 recto sic 255 recto] la plus interdite, car d'abord que sortant du logis, elle jetta les yeux sur la riviere de Lignon, et qu'elle apperçeut le lieu de sa derniere demeure, il luy sembla que ce voyage tant hors de son esperance, n'estoit point veritable, mais en songe seulement. Il est vray que quand elle eut descendu une partie de la coline avec Astrée, et qu'Hylas par ces discours l'eust cent fois esveillée, et que veritablement elle recogneut que ce n'estoit pas un songe, mais un veritable voyage, elle se trouva si pleine de contentement, que chacun le pouvoit lire en ses yeux et en son visage. Astrée d'autre costé, qui ne pouvoit desirer un plus grand bon-heur, que d'estre aupres de ceste Druyde déguisée, et par qui le visage de Celadon luy estoit si naïfvement representé, s'en alloit si contente et satisfaite, qu'ayant presque oublié les traverses que la fortune luy avoit données par le passé, elle se disoit maintenant la plus heureuse bergere de Lygnon : Et parce qu'Adamas luy avoit faict entendre, que ce soir il vouloit loger avec Phocion, et que Leonide, et Alexis y seroient aussi, elle en donna advis au vieux Pasteur, afin qu'il se preparast à bien recevoir ses hostes, et à donner tel ordre en sa maison, qu'ils n'y receussent point d'incommodité : Et d'autant qu'Alcidon, Daphnide,

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et sa troupe devoient loger dans celle de Lycidas, ce fut luy qui laissant ceste troupe, se mit devant pour en porter les nouvelles, cependant qu'au petit pas, ils s'en alloient chantant, et discourant, pour tromper la longueur du chemin.
  Calydon qui avoit le souvenir si present, de la cruelle response qu'Astrée luy avoit faite, n'ayant [257 verso sic 255 verso] plus la hardiesse de s'approcher d'elle, et toutesfois ne pouvant celer son desplaisir, ny son extreme affection, marchant quelques pas devant elle, ne se peut empescher de souspirer ces vers :


SignetSONNET.

Que de l'aymer, c'est assez de
recompense.

POurquoy faut-il l'aymer, puis qu'elle est insensible,
Ou n'a nul sentiment que pour s'armer le cœur,
Contre un fidelle Amant de nouvelle rigueur,
A tout autre ennemy se rendant invincible ?

Pourquoy faut-il aymer, puis qu'il est impossible
De pouvoir par Amour en estre le vainqueur :
Ny gagner son esprit par peine ou par longueur,
Et qu'y perdre le temps, c'est l'espoir η infaillible ?

Signet[ 266 verso ] 1621 moderne

Mais pourquoy ne l'aymer, si telle est sa beauté,
Que de ne l'aymer point, ce seroit lascheté,
Et que de la quitter n'est plus en ma puissance ?

Mais c'est perdre le temps, la peine et le soucy.
Peut-estre Amour vaincra, que s'il n'advient ainsi,
N'est-ce assez de l'aymer pour toute recompense ?

[258 recto sic 256 recto]  Hylas qui estoit aupres de luy, et qui ne pouvoit aprouver ceste opiniastre affection, soudain que Calydon eut achevé, chanta à haute voix ces vers :


SignetVillanelle.

Change d'humeur qui s'y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

I.
CEux qui veulent vivre en servage,
Peuvent comme esclaves η mourir :
Hylas jamais n'a peu souffrir
Que l'on luy fit un tel outrage.
Change d'humeur qui s'y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

Signet[ 267 recto ] 1621 moderne

II.
Il est certain, Hylas vous ayme :
Mais sçavez vous belle Alexis,
De son amour quel est le prix ?
Le prix d'Amour, c'est l'Amour mesme :
Change d'humeur qui s'y plaira,
Jamais Hylas ne changera.
[258 recto sic 256 recto]

III.
Languir aupres d'une cruelle,
C'est un bien maigre passetemp ;
Et c'est enquoy je ne m'entends,
Il vaut mieux estre infidelle :
Change d'humeur qui s'y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

IIII.
Mais pour ne le trouver estrange,
Qu'égale entre nous soit la loy :
Comme je vous ayme, aymez moy,
Et me changez si je vous change :
Change d'humeur qui s'y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

V.
Ainsi d'une si douce vie
Nul de nous ne se lassera,

Signet[ 267 verso ] 1621 moderne

Parce que celuy changera
Qui premier en aura l'envie.
Change d'humeur qui s'y plaira,
Jamais Hylas ne changera
[259 recto sic 257 recto]

VI.
Et si jamais je vous en blasme,
Que je puisse mourir d'amour,
Ou bien que j'ayme quelque jour
Longuement une laide femme :
Change d'humeur qui s'y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

  Chacun se mit à rire de la chanson d'Hylas, et parce que Stiliane qui marchoit avec Carlis et Hermante assez pres de luy avoit escouté attentivement ce qu'il avoit dit : - Il me semble Hylas, luy dit-elle, que ceux qui vous accusent d'estre inconstant vous font un grand outrage, puis que jamais homme ne fut plus constant que vous estes, d'autant que dés la premiere fois que je vous vis, vous estiez de la mesme opinion que je vous retreuve. - Que voulez vous ma vieille maistresse, que je vous die ? c'est de la misere de nostre siecle qu'il faut que je me pleigne, puis que les hommes et les femmes sont de si peu d'esprit qu'ils ne sçavent recognoistre ceste verité : - Voila, dit-elle en sousriant, une mauvaise recompense pour le bon office que je vous rends, vous me nommez vostre vieille maistresse,

Signet[ 268 recto ] 1621 moderne

et ne sçavez vous, Hylas, qu'il n'y a rien qui offence plus une femme que de l'appeller vieille ? - Je le croy, respondit Hylas, mais je ne sçay qu'y faire, le long-temps qu'il y a que nous nous cognoissons est cause de ceste injure. Daphnide qui parloit avec le sage Adamas, oyant rire ceux qui estoient aupres de [259 verso sic 257 verso] Hylas, et desireuse de sçavoir que c'estoit, le demanda à Diane qui estoit assez pres d'elle, et luy en ayant dit le sujet. - Il faut advoüer, dit Daphnide, que son humeur est la plus agreable que l'on puisse rencontrer ; et que l'on le peut nommer l'unique en son espece, et je croy que toute cette trouppe seroit bien marrie de le perdre. Mais, belle bergere, dites moy je vous supplie, depuis quand est-il parmy vous, et qu'est-ce qui l'y a fait venir, et qui l'y arreste ? Diane alors luy respondit, - Il y peut avoir quatre ou cinq η Lunes qu'il vint, et je croy que de vous dire ce qui l'arreste icy, il est superflu, puis, Madame, que vous le pouvez assez imaginer, cognoissant son humeur comme vous faites, mais pour l'occasion qui le nous a amené, je ne pense pas que personne le sçache que luy seul, ce n'est pas qu'il soit fort caché ny retenu à raconter tout ce qui luy est arrivé : mais c'est que ayant plusieurs fois commencé où il a esté interrompu, ou le temps luy a manqué, et je m'asseure, Madame, que pour peu que vous fassiez semblant de le desirer, il ne fera pas difficulté de vous le dire, puis qu'il croit estre bien autant obligé à ceux qui le veulent escouter, que luy sçauroient estre ceux ausquels il raconte ses fortunes : - Je pense adjousta

Signet[ 268 verso ] 1621 moderne

Daphnide, que ce ne seroit point un mauvais divertissement, s'il nous vouloit entretenir, et que le chemin en seroit beaucoup moins ennuyeux : mais pour en venir à bout, il faut que ceste belle Druyde, dit-elle monstrant Alexis, le luy commande. Alexis qui s'oüyt nommer, et qui prit garde au signe que faisoit Daphnide de la main, pour ne point monstrer qu'elle fust [260 recto sic 258 recto] trop attentive à parler avec Astrée, luy demanda si elle vouloit quelque service d'elle, et sçachant par Diane ce qu'elle desiroit : - Je m'asseure, Madame, dit Alexis, que personne n'y a plus de pouvoir que vous : et toutesfois, puis qu'il vous plaist de me le commander ainsi, je m'en vay faire preuve de celuy η que j'y ay ; et lors relevant la voix : - Mon serviteur, luy dit-elle, je deviens jalouse : - Il y a peu d'occasion de l'estre, respondit Hylas ; - L'occasion, adjousta Alexis, y est tres grande : car outre que le visage de ces belles estrangeres ne m'en donne que trop, encores sçavez-vous bien que ce n'est pas sans raison si l'on soupçonne de larcin celuy qui a accoustumé de desrober : - Vous voulez dire, respondit Hylas en sousriant, que j'ay accoustumé de desrober les cœurs de celles qui me voyent, et vous craignez que je n'en fasse de mesme de celuy de ces nouvelles bergeres ? mais n'ayez peur, ma belle maistresse, car il peut bien estre que je feray ce larcin : mais encores que je prenne le leur, je vous promets que pour cela elles n'auront pas le mien, et qu'il sera tout à vous. - Ceste asseurance, repliqua Alexis, me plaist fort : mais mon serviteur, ce n'est pas ce que je veux

Signet[ 269 recto ] 1621 moderne

dire : j'entends qu'elles sont belles, et que vous faites gloire d'aymer toutes celles qui ont de la beauté. Hylas alors s'approchant d'Alexis : - Je voy bien ma maistresse, luy dit-il, que vous ne sçavez pas encore de quelle sorte j'ayme. Il faut que vous sçachiez que je m'y gouverne tout ainsi qu'un marchand bien advisé, lors qu'il faict dessein d'achepter quelque chose, il regarde combien elle peut valoir, et puis amasse de tous costez [260 verso sic 258 verso] l'argent qui luy est necessaire pour esgaler ce prix. J'en fais de mesme : car lors que j'entreprens d'aimer une Dame, je regarde incontinent quelle est sa beauté, car comme vous sçavez, ce qui donne le prix aux femmes, ce n'est que la seule beauté, et soudain je fais un amas d'Amour en mon ame, esgal au prix et à la valeur qui est en elle, et lors que j'ayme, je vay despendant cét amas d'Amour, et quand je l'ay tout employé au service de celle pour qui je l'avois amassé, il ne m'en reste plus pour elle, et faut si je veux aymer, que j'aille ailleurs chercher une nouvelle beauté pour faire un autre amas d'Amour, si bien qu'en cela mon argent et mon amour se ressemblent bien fort : Je veux dire, que l'un et l'autre quand je les ay despendus, je ne les ay plus : Vous auriez donc quelque raison de craindre, ma maistresse, si jamais je n'avois aymé ces nouvelles bergeres : mais il y a long-temps que j'ay despendu tout l'amas que j'avois faict pour leur beauté, et qu'il n'y en a plus en moy pour elles : - Mais, mon serviteur, adjousta Alexis, les marchands qui sont riches, encores qu'ils ayent une fois vuidé leurs bources, ils ne laissent

Signet[ 269 verso ] 1621 moderne

de les remplir pour achepter la seconde fois ce que la premiere ils n'auroient peu avoir ? - Or, reprit Hylas, c'est en quoy, ma maistresse, ces riches marchands et moy ne sommes pas semblables : car eux par deux et trois fois reprennent et renoüent leurs marchez, voire s'ils n'ont pas l'argent, l'empruntent sur leur credit : mais moy, jamais plus je n'y reviens lors que la premiere fois j'ay manqué de l'achepter : - Voila, dit Daphnide en sousriant, la plus belle façon d'aymer dont [261 recto sic 259 recto] j'aye jamais ouy parler ; - Il est vray, dict Alexis, mais elle n'est pas tant à mon advantage que je desirerois bien, car j'ay peur que vous n'ayez bien tost despendu l'amour que vous avez amassée pour moy, et lors vous ne m'aymerez plus : - Il est certain, respondit froidement Hylas, que si je l'avois toute employée, vous n'en devriez jamais esperer en moy : mais il est du tout impossible, parce que quand je fais cét amas d'Amour, je le rends égal à la beauté que je veux aymer, et la vostre estant infinie, vous devez croire que le monceau est grand, de l'amour que j'ay mis ensemble pour l'esgaler : - J'en seray bien ayse, respondit Alexis ; car ce me seroit bien du regret de vous perdre, vous estimant comme je fais, et cela me faict vous supplier, si de fortune il n'y en avoit pas un si grand monceau que vous le figurez, que vous rabatissiez un peu de vostre despence, afin que vostre monceau durast d'avantage : J'ayme mieux que vous m'aymiez un peu moins, que si vous imitiez ceux qui despendent en un jour ce qui leur pourroit suffire pour tout un an : - Ma maistresse, dit-il incontinent, si vous

Signet[ 270 recto ] 1621 moderne

n'avez que ce soucy, vivez seulement en repos, car je vous asseure que j'en ay tant, que j'ay dequoy vous aymer plus long-temps que je ne vivray : - Mais, mon serviteur, puis que vous avez tant d'Amour pour moy, dit Alexis, encore me semble-t'il que vous devriez desirer que j'en eusse autant pour vous, afin que cette Amour ne fust point boiteuse ? - Vous dites fort bien, reprit Hylas, et c'est enquoy je suis bien empesché, si vous me dites ce qu'il faut faire, vous verrez que je le desire pour le moins [261 verso sic 259 verso] autant que je vous ayme : - Je ne doute point, adjousta Alexis, de ceste bonne volonté : mais puis qu'il est ainsi, il faut que vous en cherchiez les moyens : J'ay tousjours ouy dire, que ce qui donne le plus d'Amour, c'est la cognoissance de la chose aymable : Comment voulez vous que je vous ayme, si je ne vous cognois point, ou pour le moins si je ne sçay de vous que fort peu ? Le thresor η caché ne sert à rien pour le faire estimer, vos actions sans doute vous pourroient rendre estimable, si elles estoient sceuës, c'est pourquoy il me semble que si vous desirez que je vous ayme, vous devez estre curieux de me faire sçavoir vostre vie, et maintenant que le temps est si propre, et que vous aurez une si belle audience, vous ne devez pas en perdre l'occasion. - Et quoy, ma maistresse, dit Hylas, tout ce long discours que vous avez fait, n'a-ce esté que pour ce sujet ? Il ne falloit que me faire signe que vous le vouliez, vous eussiez veu que mon affection est encore plus grande que vostre curiosité, et quoy que je tienne ces maximes fausses en Amour, qu'il faille cognoistre

Signet[ 270 verso ] 1621 moderne

avant que d'aymer, aussi bien que toutes les autres que Silvandre va proposant, si ne veux-je manquer de vous dire tout ce que je sçay de moy, seulement pour vous obeyr. Et lors Adamas l'ayant fait mettre au milieu de toute la troupe, chacun demeura attentif à l'escouter, et pour le mieux oüyr, ils se pressoient si fort autour de luy, qu'ils se marchoient presque sur les pieds η. Et lors voyant qu'ils faisoient tous un grand silence, il commença de ceste sorte : [262 recto sic 260 recto]


SignetHISTOIRE

De Cryseide et d'Arimant.

  IL est certain que l'ignorance a cela de propre, qu'elle fait blasmer plusieurs choses, qui d'elles-mesmes sont loüables : Je l'ay recogneu maintesfois depuis que je suis parmy les bergers de cette riviere de Lignon, où les fausses maximes de Silvandre sont tellement suivies, que vous diriez, ma maistresse, quand il parle que c'est un Oracle, et que les Dieux seroient bien offencez, si l'on ne croyoit tout ce qu'il dit : Et cette erreur est tellement enracinee dans l'opinion de tous ceux de cette contree, qu'il semble que ce soit un crime de leze Majesté en Amour que d'y contredire : mais moy qui ne m'arreste pas à l'opinion, mais à la verité, et qui ne me laisses gueres vaincre aux paroles sans les raisons, j'ay tousjours

Signet[ 271 recto ] 1621 moderne

voulu suivre ce que cette raison m'a monstré se devoir faire. Y a-t'il quelqu'un qui puisse blasmer l'experience η, puisqu'elle est mere et nourrice de la prudence ? Et toutefois parlez à Silvandre, et à ceux qui sont de sa secte, ils vous maintiendront au peril de leur vie, que ces experiences sont vicieuses, et qu'il faut comme coquilles η, depuis qu'on est attaché à un rocher, ne s'en separer jamais : Voire comme si [262 verso sic 260 verso] les Dieux ne nous avoient pas donné le jugement pour discerner des choses bonnes, celles qui sont meilleures, et la volonté η qui est tousjours portee de son naturel, et par la raison à celles qui sont les plus parfaites : Ces considerations seront s'il vous plaist devant vos yeux, ma maistresse, quand vous verrez que j'en ay quelquefois aymees, que j'ay changees apres pour d'autres, sans que cela vous puisse faire craindre que je vous laisse jamais pour quelque autre, puis qu'il est impossible que je trouve quelque chose qui vaille mieux.
  Vous n'avez pas esté la premiere, ma belle maistresse, qui avez desiré d'entendre la suitte estrange de mes fortunes : Il y en a eu plusieurs qui ont eu cette curiosité, et mesme en cette troupe, et à qui en diverses fois j'en ay dit une grande partie η. Or je sçay bien que ce que vous desirez sçavoir de moy, c'est ce que vous ne pouvez aprendre de nul autre qui soit icy, car pour le reste, ces causeuses bergeres à qui je l'ay desja raconté, vous le diront à loisir, si desja elles ne l'ont fait : Et pource je ne vous diray pas que je suis originaire de Camargues, que j'y commençay

Signet[ 271 verso ] 1621 moderne

mon apprentissage η auprez de Carlis, et le finis en Stiliane, qui me firent quiter le lieu de ma naissance, tant j'estois nouveau en ce mestier, ny que suivant ma fortune je parvins à Lyon, apres avoir aymé par les chemins la belle Aymee, la folastre Floriante, et la triste Cloris : Je me tairay aussi qu'y estant arrivé, j'entrevis Circeine, et que j'en fus pris d'Amour, et que si cette affection nasquit dans le temple, elle mourut aussi-tost que j'en sortis pour revivre quelque temps apres, laissant cependant [263 recto sic 261 recto] la place à la charitable η Palinice, et celle-là à la courtoise Parthenope, puis à la malicieuse Dorinde, et à la glorieuse Florice : mais parce que Florice est la derniere de toutes celles que j'ay nommees, je suis contraint de commencer mon discours où cette amour prit fin, pour vous faire mieux entendre ce que vous desirez sçavoir de ma vie.
  Periandre, tres-honneste Chevalier, et qui estoit passionnément amoureux de Dorinde, pour luy complaire fut cause de me faire perdre la bonne volonté de Florice : en me desrobant, quoy que mon amy, quelques lettres qu'elle m'avoit escrites, et que depuis Dorinde pour se venger d'elle et de moy, fit voir, la malicieuse qu'elle est, à Theombre mary de Florice, et desquelles il conceut un si grand soupçon, qu'il l'emmena hors de la ville, me laissant perdre par cét esloignement le bien de la voir, et peu de temps apres le desir de la revoir : Car, ma maistresse, je vous avoüe librement, que tout ainsi que mon amour prend naissance par les yeux, de mesme

Signet[ 272 recto ] 1621 moderne

meurt-il aussi tost que par la veuë je ne le puis plus nourrir, suivant cette tres-veritable maxime, Qui est loing η des yeux, l'est aussi du cœur. Et cest autre, Qui ne sçait oublier, s'en aille. Or le sejour de Florice hors de la ville fut d'une Lune, terme assez long pour voir naistre en moy une douzaine de diverses Amours : mais quand le terme de son esloignement n'eut pas esté si long, l'occasion qui se presenta n'eust esté que trop suffisante de me la faire oublier, toutefois il ne faut point que je me vante, encores que la perte ou le changement d'une amitié n'ait guiere accoustumé [263 verso sic 261 verso] de me faire desesperer, ayant tousjours eu une certaine resolution, et grandeur de courage, qui ne m'a jamais laissé abatre sous une trop grande tristesse pour un semblable accident, si fus-je bien empesché de moy-mesme quand Florice partit, et plus encores quand je vis que son sejour estoit si long : car il est certain que je n'ay jamais apreuvé ces Amours qui se nourrissent de la pensee et de l'imagination. Et parce que je me ressouvins, qu'estant petit enfant, lors que par mesgarde je m'estois bruslé le doigt, ceux qui avoient le soin de ma conduite me le faisoient raprocher du feu, et comme s'ils eussent voulu faire brusler la bruslure mesme, me contraignoient de l'y tenir, jusques à ce que les larmes m'en venoient aux yeux. Je pensay qu'Amour estant ainsi qu'on dit un feu qui m'avoit bruslé, il falloit chercher un autre feu, et pour guerir de ma premiere bruslure en faire presque une nouvelle. Cette resolution fut cause, que par-tout où je sçavois qu'il y avoit quelque belle

Signet[ 272 verso ] 1621 moderne

Dame, je m'y en allois pour m'y rebrusler : enfin le Ciel qui ordinairement favorise les desseins qui sont justes, me fit rencontrer le feu qui m'estoit necessaire.
  Un soir je me treuvay sans autre dessein que de laisser passer le reste du jour pres du Pont de l'Arar, dans la place qui le touche, et qui descouvre d'un bout à l'autre de ce Pont, et de fortune y jettant les yeux, j'aperceus venir au grand trot trois chariots descouverts, chacun tirez par six chevaux : et parce que c'estoit un equipage que nous n'avions guiere accoustumé, je me mis en lieu commode pour les voir passer. Dans chacun il y [264 recto sic 262 recto] avoit quatre Dames vestuës tout autrement que les nostres, leurs robes estoient volantes, leurs manches si estroittes, que la forme du bras paroissoit, le bas de la robe sans plis, et tellement coupé sur le corps, que la rondeur du ventre se discernoit, leurs fraizes grandes et à gros boüillons, dont les bords brilloient tout à l'entour de petites paillettes d'or, leurs cheveux fort relevez par le devant, horsmis quelques-uns qui estoient frisez et qu'elles laissoient nonchalamment tomber sur le visage : au haut de la coiffure par le derriere estoit attachee une gaze, qui alloit accompagnant le corps aussi bas que la robe, comme aussi les doubles manches η, qui larges et ouvertes s'avaloient jusques en terre. Cét habit incogneu à mes yeux me donna une extreme curiosité de les considerer : et de fortune, la premiere sur qui je jettay les yeux me les retint tant que je la peus voir. Elle estoit dans le premier chariot en la place la plus honorable.

Signet[ 273 recto ] 1621 moderne

Ses cheveux estoient entre blonds et chastains, son taint si beau, qu'il faisoit honte au satin le plus blanc, l'œil et le sourcil noir : mais l'œil si vif, qu'il perçoit d'un seul coup jusques au centre du cœur, sa bouche si rouge qu'on l'eust jugee du plus vif coral qui se trouve, le col un peu long, mais si blanc, si rond et si uni, qu'il sembloit une colonne d'albastre, et qui s'approchant de la gorge s'alloit eslargissant peu à peu d'une si juste proportion, qu'il faisoit juger l'enbonpoint de tout le reste du corps, sa fraize qui estoit ouverte en laissoit la veuë, et d'une partie du sein aussi, dont un envieux mouchoir cachoit le reste, et toutefois par mesgarde, ou à dessein bien souvent [264 verso sic 262 versto] il s'entr'ouvroit ou s'eslevoit selon le branle du chariot, et laissoit passer l'œil curieux quelquefois bien avant, pour luy donner, comme je croy, plus de desir de voir le reste par la veuë de ce qui luy estoit permis. Pour sa taille, la robe volante la cachoit, et le chariot empeschoit que la hauteur peust estre bien veuë : toutesfois par ce qui s'en voyoit, l'on pouvoit juger qu'elle n'estoit ny grande ny petite. Quant à sa main, que de temps en temps elle sortoit du gand pour relever les cheveux qui luy tomboient sur les yeux, elle paroissoit telle, que rien ne se pouvoit esgaler à la blancheur du visage qu'elle seule.
  Or jugez, Madame, si cette beauté pouvoit estre veuë sans estre aymee, aussi fut-ce le feu où je bruslay toutes mes autres brusleures, mais de telle sorte, qu'en oubliant Circeine, Palinice, Dorinde, et Florice mesme, je me donnay entierement

Signet[ 273 verso ] 1621 moderne

à celle-cy. Peut-estre trouverez-vous estrange qu'estant dans un chariot, et ne faisant que passer, je peusse remarquer tant de particularitez en cette belle : mais il faut se souvenir que je la regardois avec plus de deux yeux, car outre les miens, j'avois encor ceux d'Amour, qu'il me presta, afin que je peusse bien veoir ceste merveille. Et ne faut pas croire ce que Silvandre allegue bien souvent, que l'Amour est aveugle : car au contraire, ceux qui voyent avec ses yeux percent les habillemens, et voyent à travers la robe les beautez qui sont cachées à tous les autres : mais sembla-t'il que cét Amour eust un grand dessein sur moy à ce coup, parce que ce fut luy sans doubte, qui pour donner plus de loisir de me servir de ses [265 recto sic 263 recto] yeux, et des miens, fit accrocher quelques charettes qui venoient de mon costé, pour passer sur le pont, aux rouës de ce bien-heureux chariot : tant y a que quand il s'en alla, il estoit plus chargé que quand il vint, parce qu'il emporta mon cœur de plus.
  - Vous riez Silvandre, dit Hylas, interrompant le fil de son discours, et je cognoy bien que vous voulez dire qu'il n'estoit guere plus chargé au partir qu'à l'abord. Contentez-vous que mon cœur tout leger η que vous l'estimez, est aussi pesant que le vostre : - Je ne scay pas cela, dit Silvandre, mais si fais bien que pour peu que le chariot qui emportoit vostre cœur allast rudement, il en sortit bien tost, car il n'a guere accoustumé de demeurer en une place. - Voila, continua Hylas, la mesme opinion de Periandre, lors qu'il me

Signet[ 274 recto ] 1621 moderne

trouva appuyé sur le banc où je m'estois retiré pour voir passer ces estrangers η. Ce bon amy me voyant à moitié hors de moy, se douta à peu prés de mon mal, et s'approchant doucement : - Courage, me dict-il, Hylas, vous guerirez aussi bien de celle-cy que des autres : je luy respondis d'un visage tout renfrongné, - Periandre, vous vous mocquez de moy, mais si vous sçaviez la grandeur de mon mal, vous en auriez pitié, quoy que je vous advouë qu'il vient d'Amour. - Ah ! mon amy, me repliqua-t'il, il ne faut qu'avoir bon cœur, ce n'est pas la premiere fois que vous avez eu cette mesme maladie sans en mourir. - Il est vray, dis-je, mais en ce temps là je sçavois qui me faisoit mal, et maintenant je l'ignore. - Comment, reprit Periandre en sousriant, vous estes amoureux, et ne scavez [265 verso sic 263 verso] de qui ? - Il est η ainsi que vous dites, luy respondis-je. Or considerez si à cette fois Amour ne m'a pas bien attrapé : - Que vous aymiez, dit-il, je le croy, mais que vous ne sçachiez qui vous aymez, encore qu'en toute autre chose je vous estime veritable, toutesfois en celle-cy, je suis incredule : et s'il est vray, je tiens que celle-cy est l'une de ces choses qui sont plus aisées a faire, qu'à persuader η ny à croire. - Que vous le croyez ou non, dis-je en sousriant η, cela n'empesche pas que je ne sois l'homme du monde le plus possedé d'une amour incognuë. - Et y a-t'il long-temps, me dict-il, que vous avez ce bisarre mal ? - Un peu plus, luy respondis-je, qu'il y a que nous en parlons. A cette responce Periandre se mit à rire, et puis se moquant de moy, et me mettant une main sur l'espaule,

Signet[ 274 verso ] 1621 moderne

- Et bien mon amy, me dit-il, si ce mal envieillit, je veux payer les Medecins : Et à ce mot il s'en voulut aller, mais le retenant par la cape, je luy dis comme par reproche. - Est-ce cela toute l'aide et toute la consolation que je devois attendre de l'amitié que vous m'avez promise ? - Et que puis-je pour vous, me dit-il, si vous ne sçavez qui vous a fait le mal dont vous vous pleignez ? - Encores, repliquay-je, m'y pouvez-vous aider, me faisant avoir cognoissance de celle que j'adore. - Vous vous moquez de moy, dit-il, aussi bien que de vostre mal : comment voulez vous que je la cognoisse mieux que vous ? - Et quoy, repris-je alors, ne voit-on pas ordinairement que les personnes saines disent aux malades quelle est leur maladie, et y trouvent et rapportent les remedes que ceux qui ont le mal ne peuvent ny sçavoir, ny trouver ? [266 recto sic 264 recto] Ah Periandre ! si vous m'aymiez comme vous dites, vous ne me refuseriez pas l'assistance que vous me devez. Alors il me respondit, - Que voulez-vous, Hylas, que je vous die ? Je croy sur ma foy que vous estes fol. - Je suis fol ? luy dis-je, or oyez si c'est folie d'aimer ce que j'adore. Celle pour qui je meurs ne cede en beauté à la mesme deesse d'Appelles, elle a plus de grace que les Graces mesmes : Et si l'Amour n'avoit le bandeau sur les yeux, sans doute Amour brusleroit d'Amour pour elle : mais il est vray que je ne sçay quelle elle est. - En ce dernier poinct, me repliqua-t'il, gist vostre folie : mais où l'avez-vous veue ? - O Dieux ! luy dis-je, n'estes-vous pas bien aveugle de ne voir point le Soleil quand il esclaire ? N'avez-vous

Signet[ 275 recto ] 1621 moderne

point veu ces chariots qui ne font que de passer ? Dans le premier estoit celle que j'aime, et que je ne cognois point : - Si c'est celle-là, me dit-il incontinent, sçaches mon amy que tu es prisonnier d'une prisonniere, Gondebaut nostre Roy η les a prises de-là les Alpes, et les envoye icy pour marque de sa victoire.
  J'appris ainsi qui estoit ceste belle estrangere, et s'il n'eust esté si tard, j'eusse dés ce soir mesme assayé η de la voir, mais le remettant au matin, je me retiray en mon logis si tourmenté, que je ne reposay de toute la nuict. Je sortis du lict au mesme temps que le jour parut : Et parce que Periandre m'avoit promis que nous yrions de compagnie au Palais pour nous trouver lors que ces estrangeres yroient au Temple, attendant qu'il vint, je pris un miroir pour prendre advis de luy comme ce jour là je m'habillerois : cent fois je passay les mains dans mon poil, tantost pour le relever, et [266 verso sic 264 verso] tantost pour le frizer ; et cent fois il me sembla qu'il ne se vouloit tenir si bien que de coustume : cent fois je mis et remis ma fraize, et je ratachay de tant de sorte mes jarretieres, que le jarret m'en faisoit mal, et laissay tous ceux qui η estoient autour de moy à m'accommoder le reste de mon habit : mais enfin quand je revins au miroir, je pris garde que mes cheveux paroissoient un peu trop dorez η, et parce que c'est une chose à laquelle il se faut bien prendre garde, de ne donner point une mauvaise impression aux femmes la premiere fois qu'elles nous voyent, et que je sçay qu'encores que ce soit sans raison, elles craignent η le poil de la couleur du mien, je

Signet[ 275 verso ] 1621 moderne

me chargeay la teste de tant de poudre de Cypre, que de loing elle sembloit mieux la teste d'un meunier que celle d'Hylas, et Periandre m'y surprenant demeura long-temps à me considerer en ce travail, avant que je l'apperceusse. En fin je levay de fortune la teste, et haussant les yeux je vis qu'il s'en sousrioit. - Periandre, luy dis-je, vous n'estes pas bon amy, puis qu'au lieu de m'aider, et d'avoir pitié de mon mal, vous vous moquez de ce que je vous dis. - Tant s'en faut que je m'en moque, dit-il, qu'au contraire je l'admire, et ne puis penser que ce mal duquel vous vous plaignez soit veritable, si ce n'est qu'Amour se soit voulu venger de vous, vous faisant espreuver en vous-mesme, ce que vous n'avez jamais peu croire en autruy. - Et de quoy, dis-je, ay-je esté tant incredule ? - Qu'il se puisse treuver, dit-il, une affection si grande qu'elle puisse effacer tous les autres soings, sinon ceux qui la touchent ou qui despendent d'elle ? - Vous avez raison, luy ds η-je, mais [267 recto sic 265 recto] si m'avez-vous tousjours veu desireux de plaire à celles que j'ay aymees : et parce que quand je mettrois ensemble toutes les amours que j'ay eu pour celles que j'ay jusques icy affectionnées, elles ne sçauroient esgaller la seule affection que je porte à celle η seule, vous ne devez trouver estrange que j'employe aussi plus de peine, et plus de soing que pour toutes les autres, sçachant assez que les premieres impressions qu'elles reçoivent sont malaisément effacées. Et d'autant qu'en luy tenant ce discours, je ne laissois de m'habiller et agencer le plus soigneusement qu'il m'estoit

Signet[ 276 recto ] 1621 moderne

possible : - Encore, me dit-il, faut-il mettre une fin à ceste curiosité, autrement nous y arriverons lors qu'elles seront parties ; Et lors me prenant par la main, il me destacha presque par force de mon miroir, et me contraignit de le suivre au Palais, où estoit logée ceste belle estrangere : et où nous n'eusmes guere attendu, que nous les vismes sortir, se tenans par les mains deux à deux pour s'en aller au temple.
  J'estois si attentif à les voir passer devant nous, et à bien remarquer celle qui m'avoit blessé ; que Periandre pour se moquer de moy, me vint dire à l'oreille, - Prenez garde que celle que vous aymez si fort, ne passe sans que vous la recognoissiez. - Si mes yeux, luy respondis-je, avoient fait cestte faute, je les arracherois du lieu où ils sont, pour n'estre plus trompé de ceste sorte : - Je ne le dis pas sans raison, repliqua-t'il en sousriant : car je suis le plus trompé homme du monde, si elle n'est desja passée. - Est-il possible, repris-je incontinent, et ne vous moquez-vous point de moy ? Et à ce mot sans [267 verso sic 265 verso] attendre sa responce, je m'avançay devant toutes, afin de les revoir repasser une autre fois, mais je cogneus bien qu'il ne l'avoit dit que pour me mettre en peine, parce que peu apres je vis venir celle que j'attendois, la derniere de toutes, accompagnée de tant de beautez, qu'elle attiroit les yeux de chacun sur elle. Ceste seconde veuë me ravit de telle sorte, que je ne sçay ce que je devins : seulement je me ressouviens que quand elle passa au devant de moy, je ne me peus empescher de dire avec un grand souspir :

Signet[ 276 verso ] 1621 moderne

- Voila la plus belle de toutes, et de fortune il advint que de toutes ces estrangeres, il n'y avoit qu'elle seule qui entendist le langage η des Gaulois, de sorte que je l'obligeay aux despens des autres, sans toutesfois aussi les desobliger, parce qu'il n'y eust qu'elle qui m'entendist, d'autant que quelque mine qu'une femme en fasse, c'est une playe presque incurable, que le mespris qu'on fait de sa beauté η, et au contraire de toutes les flatteries qui plaisent le plus aux femmes, il n'y en a point qui leur soit plus agreable, que celles qui touchent leur beauté : parce que jamais leurs jugemens ne desmentent les paroles qui en sont dites, pour avantageuses qu'elles soient. Le temple estoit assez esloigné du Palais : et toutesfois je treuvay le chemin si court, que je ne pensois pas en avoir fait la moitié lors que nous y arrivasmes : mais ce que je treuvay de plus estrange, ce fut de voir achever si promptement le sacrifice qui y fut fait, qu'à peine pensois-je qu'il fut bien commencé, lors que j'oüys les dernieres paroles η qui permettent de s'en aller, et cela d'autant que je recevois un contentement [268 recto sic 266 recto] si extreme, de voir ceste belle estrangere, que je n'ostay jamais les yeux de dessus elle, tant que le sacrifice dura : Et parce que ces belles Dames n'estoient pas sans curiosité non plus que nous, elles ne s'amusoient pas tant à leurs devotions, qu'elles ne donnassent quelquefois le temps à leurs yeux de faire une ronde parmy le temple : mais il n'arriva jamais que ceste belle estrangere tournast les yeux vers moy, qu'elle ne rencontrast les miens attachez

Signet[ 277 recto ] 1621 moderne

sur son visage.
  Diane alors en sousriant : - Encore faut-il, dit-elle, Hylas, que je vous interrompe pour vous faire prendre garde que vous n'avez point de raison de blasmer η Vesta, et la Bonne Deesse, lors que la venerable Chrysante vous deffendit et à tout le reste des bergers, d'assister aux sacrifices qui leur sont faits par les Vestales, puis que les temples son faicts η pour prier les Dieux, et non pas pour faire l'amour à celles que l'on ayme. - Encore n'est-ce pas sans raison, respondit Hylas, que je m'en suis plaint, puis qu'il semble que les Dieux ne doivent pas treuver mauvais que nous fassions en terre ce qu'ils font eux-mesmes dans les Cieux η. Et sans attendre que Diane repliquast, il reprit son discours de ceste sorte :
  Le sacrifice estant finy, elles s'en retournerent au mesme ordre qu'elles estoient venuës ; mais de fortune au sortir du temple qui est relevé comme vous sçavez de plusieurs degrez, ceste belle qui regardoit ailleurs, faillit une des dernieres marches, et à cause des souliers qu'elles portent, qui [268 verso sic 266 verso] sont d'excessive hauteur, ne pouvant se retenir, elle tomba, mais toutesfois sans se faire mal. J'y accourus incontinent, comme celuy qui avoit tousjours les yeux sur elle : et la prenant par le bras je la relevay, avec tant de contentement pour moy, que je tins pour bien employée toute la peine que j'avois eu le reste du jour, luy ayant peu rendre ce petit service, qui fut la premiere cognoissance que depuis elle me confessa avoir euë de ma bonne volonté, et cela a esté cause que depuis en toutes mes autres affections,

Signet[ 277 verso ] 1621 moderne

j'ay observé de ne laisser jamais perdre une occasion pour petite qu'elle soit, de servir celles que j'ay aymées, ayant appris de là, qu'en imitant les bons maistres d'escrime, il vaut mieux tirer plusieurs coups, encore qu'ils ne soient pas tous mortels, que d'attendre tout un jour pour en faire un seul, parce que celuy est bien ignorant en ce mestier η, qui ne sçait se deffendre d'un coup : mais quand il en tombe une gresle, et que pesle-mesle l'un n'attend pas l'autre, il est presque impossible que quelqu'un ne porte, et ne fasse effect. Je dis ces choses particulierement pour Sylvandre, qui est bien si glorieux qu'il ne voudroit pas faire un moindre service à sa maistresse, que de luy sauver la vie, luy semblant que les autres qui sont plus petits ne meritent d'estre mis en conte.
  Silvandre pour ne l'interrompre ne vouloit point respondre : mais voyant que chacun avoit les yeux tournez vers luy, et que Diane mesme le regardoit, comme attendant quelque chose de luy, il creut d'estre obligé de luy dire : - J'avoüe, Hylas, et desavoüe η en partie ce que tu viens de dire de [269 recto sic 267 recto] mon humeur ; car tant s'en faut que je ne voulusse faire un moindre service à ma Maistresse que de luy sauver la vie, qu'au contraire je prie Tautates que l'occasion ne s'en presente point, afin qu'elle ne soit jamais touchee, ny mon cœur aussi d'une si grande et si fascheuse apprehension : mais j'avoüe bien que ces petits services qui mesme ne meritent point d'avoir tel nom, mais seulement des soings, qui autrement n'estans point faicts s'appelleroient

Signet[ 278 recto ] 1621 moderne

nonchalances, ne sont pas dignes d'estre mis au compte que tu fais, puis que les plus grands doivent estre effacez de la memoire de celuy qui les a rendus : Et croy moy, Hylas, qu'à quelque compte que l'Amant vienne de ses services avec celle qu'il ayme, c'est un signe tres-asseuré qu'il se lasse de servir, et qu'il luy tarde de n' η avoir achevé le prix fait qu'il a commencé. - Et quoy donc, reprit Hylas en branlant la teste, on doit perdre la memoire d'un long service ? Et pourquoy faut-il donc les rendre, puis que les choses passees, et desquelles on ne se ressouvient point, il vaudroit autant qu'elles n'eussent point esté ? Sois certain, Silvandre mon amy, que tu treuveras force femmes qui s'accorderont à cette ordonnance, parce que l'ingratitude η qui leur est naturelle, est, pour les biens-faicts receus, la mere de l'oubly : mais ayant tousjours creu que c'estoit vivre en personne de peu de jugement, que de vivre sans compte, je remarque de telle sorte les services que je leur rends, que, si elles font semblant de ne s'en souvenir point, ou de n'y prendre pas garde, je les leur dis et redis si souvent, qu'elles sont bien sourdes, si enfin elles [269 verso sic 267 verso] ne les entendent : aussi pour dire la verité, je pense que si tes services meritoient autant que les miens, tu ne les donnerois pas à si bon marché, ou pour mieux dire, tu ne les voudrois pas perdre si inutilement : car quant à moy, je tiens que les moindres que je rends, meritent une tres-grande recompense. - Si je ne sçavois, respondit Sylvandre en sousriant, que tu és de l'isle de Camargue, je penserois te voyant faire

Signet[ 278 verso ] 1621 moderne

si grand cas de peu de chose, que tu fusses né dans une certaine contrée des Gaules, où les habitans η ont trois conditions, qui ne semblent pas estre fort esloignees de ton humeur. - Et quelles sont-elles ? adjousta Hylas. - Je ne les voulois pas dire, reprit Sylvandre, mais puis que tu me presses, il faut que tu les sçaches. La premiere, c'est qu'ils sont riches de peu de bien : l'autre, docteurs de peu de sçavoir : et la derniere, glorieux de peu d'honneur. Hylas voulut respondre à moitié en colere : mais l'esclat de rire que fit toute la trouppe au commencement l'en empescha. Et apres quand il voulut reprendre la parole, Sylvandre le devança, et luy dit en sousriant : - Il suffit, Hylas, que je te declare n'avoir point dit ces paroles pour la Province des Romains où tu és né : mais si tu te penses estre obligé à quelque ressentiment, je te permets de bon cœur d'en dire autant ou plus du lieu de ma naissance quand il te plaira. - Ne doute point, reprit incontinent Hylas, que si le lieu duquel tu parles ne m'estoit autant incogneu qu'à toy-mesme, je ne demeurerois pas muet à cette reproche, et avec plus de verité que tu n'as pas faict : et toutefois, sans sçavoir quelle est cette contrée malheureuse, [270 recto sic 268 recto] on peut aisément juger, qu'elle ne doit guiere rapporter que des ronces et des chardons, puis qu'elle a produit un esprit si espineux et si mordant que le tien. A quoy Sylvandre n'ayant voulu respondre pour ne le distraire point d'avantage de la continuation de son discours, apres s'estre teu quelque temps, il reprit ainsi la parole :
  La coustume de l'ancienne η ville de Lyon, qui

Signet[ 279 recto ] 1621 moderne

est de caresser, et d'honorer grandement les estrangers, estans tres-religieux en l'observation des loix η de l'hospitalité, fut cause qu'Amasonte, tante de Periandre, quelques jours apres l'arrivee de ces belles estrangeres, s'enquist de ceux qui les avoient en garde, s'il estoit permis de les visiter : et ayant appris que le Roy l'auroit tres-agreable, elle ne manqua point de s'y en aller, pour leur offrir toute sorte d'assistance et de service. Elle avoit une jeune fille nommée Orsinde, qui n'estoit point desagreable : ceste fille dés la premiere fois demeura si satisfaicte de ces Dames, et Amasonte aussi, que depuis elles y retournerent fort souvent. Et de fortune, la plus estroitte amitié qu'elles contracterent, fut avec cette belle, qui m'avoit sceu si bien surprendre : et cela, comme je croy, outre les autres perfections qui l'avantageoient par dessus toutes ses compagnes, fut à cause qu'elle parloit le langage des Gaulois aussi bien que si elle eust esté eslevée en ces contrées. Periandre m'ayant adverty de ces particularitez, je luy dis qu'il falloit en toute sorte faire que cette bonne tante nous y donnast l'entree, sans que mesme elle sceust nostre dessein : Et nous estans separez en cette mesme resolution, [270 verso sic 268 verso] ce mesme jour Periandre disnant avec sa tante, feignit d'estre grandement curieux de scavoir des nouvelles de ces estrangeres, et s'enqueroit fort particulierement quelle estoit leur façon de vivre, quelle leur civilité et leur courtoisie. A quoy Amasonte et Orsinde ayans respondu avec beaucoup de paroles advantageuses, et toutefois veritables, il feignit un

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extreme desir de les voir, et de parler à elles. - Si vous voulez, respondit Orsinde, vous en venir avec ma mere, vous pourrez satisfaire aisément à vostre curiosité. - Il est vray, reprit Amasonte, si toutefois il est permis aux hommes de les visiter, et c'est dequoy je ne me suis point encore enquise : mais je vous promets que demain je les iray voir, et je sçauray d'elles et de ceux qui les gardent, s'il y a des hommes qui y soient encores allez : et si cela est, l'entrée ne vous en sera pas plus defenduë qu'à eux. Et d'effect, la bonne tante n'oublia nullement sa promesse, car le lendemain elle sceut que chacun y pouvoit aller, d'autant que le Roy ne craignoit point que personne les peut enlever, les ayant si fort esloignees du lieu de leur naissance. Cette nouvelle lors que Periandre me la dit, ne me fut point desagreable, comme vous pouvez penser, et moins encores lors que je sceus que le lendemain apres disner elles avoient resolu de l'y conduire. Tout ce jour-là fut si long à mon impatience, que plus de cent fois je demanday quelle heure il estoit, me semblant que le Soleil alloit beaucoup plus lentement que de coustume, je n'eus pas moins d'inquietude toute la nuict, ny le matin plus de patience, [271 recto sic 269 recto] jusques à ce que je vis approcher l'heure que Periandre devoit aller au Palais Royal ; là de fortune je mesuray de telle sorte le temps, que quand ils approcherent de la porte, j'y arrivois d'un autre costé : et feignant que ce fust par rencontre, je demanday à Periandre où il alloit, il me respondit froidement, qu'il se laissoit conduire à sa mere (c'est ainsi qu'il

Signet[ 280 recto ] 1621 moderne

nommoit Amasonte) elle prenant alors la parole, me dit, que si j'estois bon amy, je ne laisserois pas aller Periandre seul en cette occasion. - Je ne m'enquiers, luy respondis-je, où ce peut estre, puis que vous le commandez, et que c'est pour le service de mon amy. Et disant ces paroles, je pris Orsinde soubs les bras. Periandre se pouvoit à peine empescher de rire, voyant combien je me monstrois ignorant de ce voyage, et la promptitude avec laquelle j'avois pris cette occasion. Nous entrasmes donc de cette sorte où estoient ces estrangeres, et d'abord je vis venir la belle que j'adorois, les bras ouverts, avec un visage si riant, et une si grande demonstration de bonne volonté, que je devins envieux d'Orsinde à qui ces caresses s'adressoient. Apres les premieres salutations, Amasonte qui desiroit que je receusse un bon visage de cette belle estrangere à son occasion, luy fit entendre qui nous estions, et l'estroitte amitié de Periandre et de moy, et de plus, le desir que nous avions tous deux de luy faire service : Cela fut cause que s'adressant à nous, elle nous fit toutes les offres de courtoisie, que la civilité luy pouvoit permettre : et puis se tournant à η moy, elle se ressouvint du secours que je luy avois donné [271 verso sic 269 verso] lors qu'elle estoit tombee à la sortie du Temple. - A ce que je vois, Madame, luy dis-je, on ne doit pas plaindre les services qu'on vous faict, puis que vous avez si bonne memoire de si peu de chose : nos Dames Gauloises au contraire soit par gloire, ou par faute de souvenir, n'oublient pas seulement les petits, mais aussi les plus

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grands services que l'on leur puisse rendre. - Et comment, me dit-elle, pouvez vous attribuer cét oubly à gloire ? - Elles ont, respondis-je, une telle opinion de leurs merites, qu'elles estiment chacun estre obligé de les servir : et recevans tous nos services, comme leur estant deus, elles les mesprisent, et les mesprisant, ne daignent pas seulement s'en souvenir. - Vous me depeignez, dit-elle en sousriant, vos Dames d'une estrange humeur : mais prenez garde que ce que vous dites ne procede d'une autre occasion : nostre sexe est tellement la butte de la médisance η, que bien souvent nous sommes contraintes de faire semblant de ne voir point des choses que nous voyons aussi bien que les hommes : et en cela, nous sommes plustost à plaindre qu'à blasmer.
  Periandre et Orsinde s'estoient un peu retirées à costé, et expressement nous avoient laissez ensemble, cependant qu'Amasonte entretenoit toutes ces autres estrangeres : cela fut cause que plus hardiment je luy fis ceste response : - Si ces Dames que vous excusez si bien, avoient, Madame, et le corps et l'esprit comme vous, encore qu'elles eussent beaucoup plus de cruauté, elles n'auroient point toutesfois besoin d'excuse, car quelque rigueur qu'elles nous peussent faire ressentir, [272 recto sic 270 recto] elles ne laisseroient d'estre non seulement servies, mais adorées de chacun. Ces paroles ne l'estonnerent aucunement, au contraire avec un œil riant, elle me respondit : - Et quoy, Seigneur Chevalier, on use de flatterie aussi bien en Gaule que parmy les Romains ? je

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croyois que ce ne fust que dela les Alpes que les hommes s'en sceussent ayder, mais, à ce que je voy, ces Gaulois mesme, qu'on dict parler avec le cœur η, en ont aussi bien appris l'usage que les autres peuples. - Madame, luy respondis-je, je ne sçay si parmy vostre nation on appelle la verité flatterie, ou si en vostre langage flatterie est à dire verité, tant y a que je vous jure par nostre grand Tautates, qui est bien le plus grand serment que je puisse faire, n'avoir jamais rien veu de si beau que vostre visage, ny de si parfait que vostre bel esprit.
  Or, ma maistresse, nous continuasmes de sorte ce discours, qu'avant que de nous separer, je luy fis entendre le desir que j'avois de luy rendre particulierement service, peut-estre trouverez-vous estrange que d'abord je luy fisse ceste declaration, mais outre que mon humeur n'est pas de faire longuement l'amoureux transy, ny de permettre à mes yeux de demander ce que ma langue peut bien dire, encore ay je tousjours creu que les dilayemens ruynent plustost un affaire, qu'ils ne le perfectionnent, et mesme ceux qui sont comme l'Amour, ou ne vaincre pas promptement, c'est estre vaincu : mais ce qui me fit resoudre à ne laisser pas plus long-temps ceste belle estrangere en doute de mon affection, fut une double consideration que je fis en ce mesme lieu. [272 verso sic 270 verso] Je sçavois qu'elle estoit en la puissance d'autruy, et non point comme les filles sont ordinairement en celles η de leurs meres, ou de leurs parentes, mais prisonniere de guerre, et gardée par l'ordonnance du Roy Gondebaut

Signet[ 281 verso ] 1621 moderne

aussi bien que ses compagnes. Et parce que malaisément pouvoit-on sçavoir quel dessein il avoit sur elle, j'eus crainte que la commodité que j'avois de parler à elle, ne me fust peut-estre bien tost retranchée, ou par de plus severes gardes, ou pour estre conduite en quelque autre part. Je sçavois aussi qu'elle avoit esté amenée de delà les Alpes, où les filles sont beaucoup plus hardies et resoluës que ne sont pas nos Gauloises, hardies à entreprendre ce qu'elles desirent, et resoluës à executer ce qu'elles ont entrepris. Je sçavois ceste humeur pour la practique que j'avois eu en Camargue et en la ville d'Arles de plusieurs personnes de ces païs là, qui me fit juger, que celle-cy ne dementant point le lieu de sa naissance, ne trouveroit point estrange ceste prompte et precipitée declaration.
  Suivant donc l'humeur η de son païs, et la mienne particuliere, je luy fis entendre l'affection que je luy portois. Et quoy que mes paroles ne fussent pas peut-estre receuës d'abord, comme venant d'Amour, mais de civilité, si est-ce que depuis, elles faciliterent beaucoup la recherche que je lui fis, et furent cause de luy faire plustost croire ce que je desirois de luy persuader ; j'ay bien opinion que de son costé elle n'avoit aucune pensée qui tendist à ce que je desirois, et toutesfois elle ne laissoit pas d'avoir plus agreable de parler à moy qu'à Periandre, n'y à tout autre qui l'allast visiter, [273 recto sic 271 recto] luy semblant que ceste affection qui me lioit à elle, l'obligeoit pour le moins de se fier d'avantage en

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moy, et si je n'eus autre cognoissance de sa bonne volonté que celle cy, je puis dire avec verité, qu'il y avoit fort peu de choses qu'elle ne me communiquast, pour particulieres et importantes qu'elles luy fussent, et d'effect une Lune presque depuis la premiere fois que je l'avois veuë, et que desja la familiarité estoit grande entre nous, elle m'advertit que suivant leur coustume, elle et toutes ses compagnes, sur le soir se devoient aller promener en l'Isle de l'Athenée, dans un grand jardin qui est sur le confluant du Rosne et de l'Arar, lieu fort plaisant, tant pour les diverses et longues allées, que pour les grosses touffes d'arbres qui y sont. Je n'avois garde de faillir à ceste assignation, tant parce que je n'avois autre exercice ny autre dessein, que d'autant que je pensay que ce seroit luy faire une grande offence, m'en ayant adverty secrettement, si je manquois à la commodité qu'elle m'en donnoit. D'abord qu'elle m'y vid, feignant à cause de ses compagnes, que ce fust par rencontre et non par dessein : - Quelle fortune, Hylas, me dit-elle, vous ameine en ce lieu, où mes compagnes et moy pensions passer le reste du jour sans estre veuës de personne ? Ceste feinte me fut grandement agreable, car c'est un des meilleurs signes qu'on puisse avoir d'estre aymé d'une Dame, quand elle tasche de couvrir aux autres la recherche qu'elle sçait bien que l'on luy fait. Pour continuer donc son artifice, je respondis assez froidement : - Il est impossible, Madame, que la fortune ne soit bonne,

Signet[ 282 verso ] 1621 moderne

qui m'a conduit [273 verso sic 271 verso] icy, puis que j'y fais une si heureuse rencontre, mais elle seroit encores meilleure si j'avois le moyen de vous rendre à toutes quelque agreable service. Elles qui commençoient d'entendre un peu nostre langage, me remercierent assez mal : mais toutesfois le plus courtoisement qu'elles peurent ; et sans s'arrester plus long-temps aupres de nous, parce qu'elles avoient peine de m'entendre, et de me respondre, s'espandirent par les divers promenoirs, et nous laisserent seuls ainsi que nous desirions. Je la pris donc sous les bras, et commençasmes à nous promener : mais de peur qu'elle ne trouvast estrange ceste privauté, je luy dis ; - Encore, Madame, que ce ne soit pas la coustume du lieu où vous estes née, si est-ce qu'estant en Gaule, vous ne trouverez point mauvais, si j'use de vos η privileges, et si vous prenant sous les bras, j'essaye de vous soulager d'une partie de la peine du marcher. - Hylas, me respondit-elle, la bonne volonté que vous me faites paroistre, m'oblige à plus que la familiarité de laquelle vous me parlez, il est vray qu'en l'estat où je suis, les paroles seulement me restent pour vous donner cognoissance, que je cheris vostre amitié comme je dois : Et à ce mot, avec un grand souspir, je la vis changer de visage, comme si ce souvenir luy eust donné un desplaisir extréme, et parce que bien souvent j'avois eu volonté de sçavoir quelle occasion particuliere elle avoit d'estre si triste, ne voulant perdre inutilement la commodité qui se presentoit, apres l'avoir remerciée des courtoises paroles qu'elle m'avoit dites, je la suppliay de me faire

Signet[ 283 recto ] 1621 moderne

sçavoir et quelle fortune l'avoit conduite [274 recto sic 272 recto] en ceste contrée, et quelle estoit l'occasion qui l'y retenoit, d'autant que ce n'est pas un petit advantage de sçavoir et les fortunes, et les humeurs de celle de qui l'on veut acquerir les bonnes graces, puis que l'on s'instruict par-là de ce qui leur plaist, ou qu'elles desapreuvent. - Et comment, me dit-elle, Hylas, ne sçavez vous point que je suis prisonniere du Roy Gondebaut, et quelle est l'extréme obligation que mes compagnes et moy luy avons ? Et luy ayant respondu que je n'en sçavois que le bruit commun : - Vous me faites paroistre, respondit-elle, d'avoir trop de bonne volonté pour moy, pour vous taire les particularitez de ce que vous desirez sçavoir. Oyez donc la plus pitoyable adventure, que jamais fille de ma condition ait peut-estre passée, et seulement je vous supplie de la taire.
   ηIl est certain que la fortune ne se plaist pas seulement à troubler les Monarchies et les grands Estats, mais encore passe son temps à monstrer sa puissance sur les personnes privées, afin comme je croy de donner cognoissance à chacun qu'il n'y

Signet[ 283 verso ] 1621 moderne

a rien soubs le Ciel, surquoy son pouvoir ne s'estende, ce que verifient assez les mal-heurs que j'ay soufferts et la vie deplorable que j'ay passée jusques icy, ainsi que vous pourrez juger, puis que n'estant qu'une simple fille, il semble qu'elle se soit estudiée à me contrarier, et à ne me laisser jamais un moment de repos, depuis que j'eus le jugement de pouvoir discerner le bien du mal. Je suis d'un païs duquel les peuples se nomment Salasses, qui est une contrée que la Doire Baltée, et les Libices confinent du costé de l'Orient, le Po [274 verso sic 272 verso] du Midy, les Taurinois, Centurons et Caturges, de l'Occident, et les Alpes Pennines du Septentrion. Ce païs est assez cogneu des Romains, à cause de l'abondance des mines d'or qui y sont, et pour lesquelles les habitans des lieux ont esté contraints de se revolter si souvent contr'eux, à cause de la Doire qu'ils separoient en plusieurs petits ruisseaux pour purger l'or, et qui apres inondoit presque tout le païs, empeschant ainsi les villageois de se pouvoir servir de la terre pour le labourage, encore que tres-propre et tres-fertile.
  Je vous ay faict ceste description de ma patrie, afin de vous faire entendre ce qui fut predit à mon pere, lors que je naquis, par une fille η Druyde, qui venant des Gaules, passoit assez secrettement par ces montagnes voisines, par le commandement, à ce qu'elle disoit, d'un Dieu, dont le nom nous estoit incognu, mais que depuis l'on m'a nommé, comme η j'ay pris garde que vous jurez. - Est-ce point Tautates ? luy dis-je : - C'est celuy-la mesme, me respondit-elle,

Signet[ 284 recto ] 1621 moderne

qu'elle disoit estre le grand Dieu, et tous les autres dependants de luy. Or ceste femme de fortune arriva en la maison de mon pere, en mesme temps que ma mere se delivroit de moy : et parce que mon pere vit qu'elle me consideroit fort attentivement, il luy demanda, quelle seroit ma fortune. - Telle, luy respondit-elle, que celle de la contrée où elle est née η. Cette response estoit fort obscure, mais quelques années apres elle repassa encores en ce mesme lieu, et ma mere plus curieuse, la pressant d'esclaircir ce qu'elle avoit predit de moy, elle luy dit : - Cette fille aura la [275 recto sic 273 recto] mesme fortune que la contrée où elle nasquit. Les Romains à cause de l'or qui s'y trouve, en ont travaillé par tant de guerres et de travaux les habitans, qu'ils l'ont presque despeuplée, et ainsi son abondance est cause de sa pauvreté, et de ses travaux : De mesme ceste fille sera travaillée de grandes fortunes pour la beauté, et les merites qui sont en elle. Et à la verité il falloit que ceste Druyde fut tres-sçavante, car depuis je ne sçay si j'en dois accuser le subject qu'elle dit, tant y a que jamais fille ne fut plus traversée de la fortune que moy, comme vous pourrez juger par le discours que j'ay à vous faire.
  Je nasquis doncques parmy les Salasses, dans une ville nommée Eporedes, assise entre deux grandes colines, où passe la riviere dite Doire Baltée : Mon pere se nommoit Leandre, et ma mere Lucie ; et quoy que ma propre loüange ne soit pas bien seante en ma bouche, si faut-il, pour vous faire entendre la suitte de ce discours, que vous sçachiez qu'en toute la contrée, il n'y avoit

Signet[ 284 verso ] 1621 moderne

personne qui ne cedast à mon pere, fut pour le bien, fut pour la grandeur et ancienneté de sa race, ou pour les charges, qu'il y possedoit, ou pour l'authorité qu'il s'estoit acquise, tant pour sa propre consideration, que pour la faveur que luy faisoit Honorius, et depuis Valentinian, et tous ceux qui apres luy η, ont dominé l'Italie, qui le preferoient de façon, que si la mort ne l'eust prevenu, lors que l'Empire est allé en decadence, il se fut sans doute emparé non seulement des Salasses, mais des Libices, des Centrons, et des Veragrois aussi, et cette mort fut le premier coup, que sans estre ressenty [275 verso sic 273 verso] de moy, je receus de la fortune. Car n'ayant encore attaint l'aage de neuf ans, je ne sçavois que c'estoit de perdre son pere, et demeurer entre les mains d'une mere plus soigneuse de soy-mesme, que de ses enfans : Je vesquis toutesfois avec assez de repos, jusques en l'aage de quatorze, parce, comme je croy, que la fortune ne me jugeoit pas encores capable de ressentir la pesanteur de ses coups, et voyez comme elle les envenime finement, afin de me les rendre plus mal-aisez, elle voulut les couvrir de quelque apparence de bien, sçachant la cruelle qu'elle est, qu'un mal qui vient avec le visage d'un bien, se rend beaucoup plus sensible.
  Dans la ville où je demeurois, il y avoit quantité de Chevaliers qui de mesme y habitoient, car la Gaule qu'en ce pays-là on nomme Cisalpine, n'est pas comme celle-cy, où j'ay oüy dire que les Chevaliers habitent par les campagnes pour vivre en plus de liberté η, parce que là ils

Signet[ 285 recto ] 1621 moderne

sont tous dans les villes, et par ce moyen en ont toute l'autorité. Entre les autres, il y avoit un jeune Chevalier Lybicien, favorisé certes de la Nature, en toutes les graces qu'elle peut donner : ne luy manquant ny de Noblesse d'ancestres, ny alliance des meilleures familles, ny autre bonne condition qui se puisse desirer, horsmis la richesse, mais en cela il avoit peu d'obligation à son pere qui toute sa vie avoit eu plus de soin d'acquerir de l'honneur, que du bien, peu avisé qui ne sçavoit pas que cét honneur là, sans le bien est comme l'oyseau qui a de bonnes aisles, mais qui ne peut voler pour avoir de trop pesans fardeaux attachez [276 recto sic 274 recto] aux pieds. Ce jeune homme demeuroit dans Eporede, à cause de la haine que Rithimer portoit à son pere : Vous aurez sceu, Hylas, que Rihtimer, quoy que Goth de nation, par sa valeur et bonne conduite, avoit esté fait Citoyen de Rome, et puis Patricine η, et en fin gouverneur de la Gaule Cisalpine, ou plustost Seigneur, car l'authorité qu'il y avoit estoit si absoluë, que l'on pouvoit plustost l'appeller Seigneur que Gouverneur. Le pere d'Arimant (c'est ainsi que ce jeune homme s'appelloit) avoit tres-juste occasion de craindre son ennemy, car encores que tres-vaillant et tres-accomply d'ailleurs, il avoit toutesfois tousjours du naturel Gothique η, et cela estoit cause qu'il se tenoit en cette ville pour pouvoir tant plustost sortir de l'Italie, en cas qu'il le fallut faire, ou par les Centrons, ou par les Veragrois, ou par les Helvetiens.
  Ce jeune Chevalier duquel je vous parle, par

Signet[ 285 verso ] 1621 moderne

malheur me vit à des nopces qui se faisoient en la maison de l'une de mes parentes : en semblables occasions il nous est permis de nous laisser voir, et non pas, comme en ces contrées, où l'entrée des maisons est permise comme celle des Temples. Je dis qu'il me vit par malheur : car deslors il devint amoureux de moy, et cét Amour fut la source de tous ses desplaisirs et de tous les miens. Il prit occasion de me declarer son affection en un bal qui s'accoustume de là les Alpes : l'on dance plusieurs à la fois, se tenant toutefois deux à deux, et se promenant le long de la salle, sans avoir autre soucy, que de marquer seulement un peu la cadance, l'on l'appelle le grand bal η, et semble qu'il ne soit inventé [276 verso sic 274 verso] que pour donner une honneste commodité aux Chevaliers de parler aux Dames. Arimant me vint prendre, et encores qu'il ne l'eust faict qu'à dessein de me descouvrir son affection, si demeura-t'il quelque temps sans l'ozer faire : en fin pour ne perdre l'occasion, qui difficilement en ces pays là se peut recouvrer, il s'efforça de me dire, - N'avoüerez-vous pas avec moy, belle Criseide (car il s'estoit enquis de mon nom) que les loix de ceste contrée sont trop rigoureuses, pour ne dire injustes, de tenir ainsi caché ce qu'elles ont de plus beau ? - Je ne sçay, luy dis-je, surquoy vous-vous fondez : - Sur la coustume, me respondit-il, que l'on a de renfermer entre des murailles les belles Dames, et ne les laisser voir que si peu souvent, qu'à peine peut-on dire que l'on les voye : Et pour ne prendre un exemple plus esloigné, N'est-ce pas une grande

Signet[ 286 recto ] 1621 moderne

cruauté, qu'il y ait plus de six mois que je suis en ceste ville, et voicy la premiere fois que j'ay eu le bon-heur de vous voir ? - Que l'on cache les belles Dames, luy dis-je, cela se fait avec beaucoup de bonne consideration : car ce qui se voit trop souvent, en fin se mesprise : Mais que vous me mettiez en ce rang, ou que vous m'ayez trop peu veuë, vous avez fort peu de raison de vous en plaindre, puis que mon visage tesmoignera assez le contraire, en despit de moy, et que ma veuë ne vous peut estre que fort indifferente. - C'est trop, dit-il en souspirant, que de vouloir vaincre deux fois une mesme personne : Ce vous devoit estre assez, que vos yeux eussent desja eu cette victoire sur moy, sans que par vostre bel esprit je fusse surmonté [277 recto sic 275 recto] doublement. Ceste prompte declaration me surprit, et toutesfois je ne sçay comment elle ne m'offença point, toutesfois je luy respondis, - Vous estes aysé d'estre vaincu, si ce que vous dites est vray, puis que vostre vainqueur a de si mauvaises armes, et que c'est sans y penser qu'il obtient ceste victoire. - Ces reproches, me dict-il, ne feront pas que pour cela je ne sois vaincu, ny que je puisse regretter ma perte.
  Je ne sçavois qui estoit ce jeune Chevalier, comme ne l'ayant jamais veu, toutesfois je pensay bien qu'ayant la hardiesse de s'adresser à moy, il devoit estre des principaux des Salasses, et sa belle presence, et l'affection qu'il me faisoit paroistre, me donnoient une grande curiosité de sçavoir son nom : Et faut advoüer que j'eusse esté bien empeschée à luy respondre, si le bal

Signet[ 286 verso ] 1621 moderne

eust duré d'advantage : mais de bonne fortune, en finissant, il me donna la commodité de sçavoir ce que je desirois. Luy qui commençoit de ressentir les premiers coups d'une jeune Amour, qui sont d'ordinaire pleins d'impatience, et qui sçavoit bien que peut-estre de long-temps il ne pourroit parler à moy, si ceste commodité se perdoit ; Il tourna de tant de costez, qu'il me prit encores une fois pour dancer, encores que ce ne soit pas bien la coustume, et rendu plus hardy et meilleur mesnager du temps, d'abord que nous fusmes un peu esloignez, il me dit : - L'on m'avoit tousjours bien asseuré que les belles ne veulent guere croire les choses vrayes, et soupçonnent plustost celles qui ne sont pas : - Encores, luy dis-je, que je devrois laisser aux belles à vous respondre, [277 verso sic 275 verso] toutesfois n'y en ayant point icy qui vous entende, je ne laisseray de vous demander pourquoy vous les accusez de ce defaut : - Parce, respondit-il, que je le trouve en vous, pardonnez moy, belle Chryseide, si je vous offense. Pourquoy ne croyez-vous quand je vous dis que je suis vostre serviteur, puis qu'il est vray ? Et pourquoy soupçonnez vous que je mente, puis que cela n'est pas ? - Arimant, luy dis-je, jamais les paroles η seules ne me persuaderont ce que vous dites, puis que la raison dément vos paroles, et puis que je sçay que les hommes font profession d'en donner beaucoup pour peu d'argent. - Si cela est, me dit-il, je proteste que je ne suis pas homme η. - Et qu'estes-vous donc ? repliquay-je incontinent :- Vostre serviteur, me respondit-il, et le plus fidele que vous aurez jamais. J'avouë,

Signet[ 287 recto ] 1621 moderne

Hylas, que sa bonne naissance, son gentil esprit, et que c'estoit le premier qui eust commencé de faire cas de moy, m'obligeast à luy respondre d'autre sorte que je n'eusse faict, si je n'eusse point eu ces considerations, et qu'elles furent cause qu'en sousriant : - Nous verrons Arimant, luy dis-je, si à la premiere fois que nous nous rencontrerons, vous serez encores de mesme opinion, et c'est en ce temps-là que je remets la responce que je vous devrois faire à cette heure.
  Le bal se finit en mesme temps, et l'assemblée se separa, car il estoit heure de soupper, et quelque artifice qu'il y pût mettre, je ne voulus luy donner la commodité de parler à moy : me semblant que pour la premiere fois il y avoit dequoy se contenter : et parce que les resjouyssances de [278 recto sic 276 recto] ces nopces durerent plusieurs jours, le lendemain et tant que l'assemblée continua, il ne perdit une seule occasion de me tesmoigner la verité de ses paroles, desquelles enfin je fus persuadée de le croire, et pour luy donner quelque satisfaction luy permettre de croire que je l'aymois. Il est vray que j'attendis le dernier jour à luy faire cette declaration, de peur que si je l'eusse faite plustost, il n'eust voulu pretendre à quelque plus grande faveur, et que si je l'eusse retardée d'avantage, je n'eusse plus le moyen de la luy dire, car en toute façon je ne le voulois laisser sans quelque asseurance de ma bonne volonté, presque pour arres de la sienne.
  Depuis ce temps, nous demeurasmes sans nous voir fort long-temps, sinon dans les temples,

Signet[ 287 verso ] 1621 moderne

et aux lieux publics, dequoy je confesse que j'avois de la peine, parce que je commençois de l'aymer, considerant mesme le soing qu'il avoit de ne perdre une seule commodité de me voir, et avec combien de discretion il les prenoit η, pour ne faire soupçonner son dessein à personne : Il venoit fort souvent la nuict, avec quantité d'instruments, faire la musique à mes fenestres, et parce qu'il avoit la voix fort bonne, je me souviens qu'il chantoit au commencement ces vers, sur la contrainte que je luy faisois de taire et de cacher son affection. [278 verso sic 276 verso]


SignetSTANCES.

Qu'il mourra plustost qu'il ne dira
son Amour.

I.
DOncques la mort sans plus descouvrira mon dueil,
Et quand d'un voile noir elle clorra mon œil,
Elle ouvrira ma bouche.
Et ne faut esperer que le mal que je sens
Descouvre par ma voix la douleur qui me touche,
Qu'en mes derniers accens.

II.
Ainsi je porteray dans un mesme tombeau,
Sans deceler mon mal, la vie et le flambeau
Qui dans mon cœur s'allume :

Signet[ 288 recto ] 1621 moderne

Mais comme ce peut η-il qu'un feu si violant,
Ne soit veu de quelqu'un, ou qu'au moins il ne fume η,
Puis qu'il me va bruslant ?

III.
Il le faut toutesfois, Amour le veut ainsi,
Amour qui fait dessein d'esgaler mon soucy
Aux morts plus inhumaines :
Il sçait bien le cruel ! Que c'est quelque soulas,
De pouvoir librement se plaindre de ses peines :
C'est ce qu'il ne veut pas.
[279 recto sic 277 recto]

IV.
Contentons-le, mon cœur, ou bien nous esloignons
En des lieux escartez, quand nous nous en pleignons ;
De peur que la parole,
Dont nous pensons nos maux recevoir guerison η,
Contre nostre dessein ce devoir ne viole :
Quoy qu'avecque raison.

V.
Je dis avec raison, car de quels ennemis,
Pressé de sa douleur, ne seroit-il permis
De plaindre sa misere ?
Amour seul le defend, et seulement à moy :
- Il te faut, me dit-il, te brusler, et te taire
Pour me monstrer ta foy.

VI.
Et bien je me tairay, puis que l'Amour le veut,
Amour qui me commande, et si mon cœur ne peut
Celer du tout ma flame,

Signet[ 288 verso ] 1621 moderne

Loing bien loing de chacun je m'en iray cacher :
Et ne descouvriray les secrets de mon ame,
Qu'au plus secret rocher.

VII.
Là parmy les replis des rochers caverneux,
Et les divers destours des antres espineux,
Aux Dieux η plus solitaires :
Avant que de mourir je diray mes douleurs,
Et suppliray ces lieux d'estre les secretaires η
De mes secrets malheurs.
[279 verso sic 277 verso]

VIII.
Peut-estre η adviendra-t'il qu'un jour apres ma mort
Ma cruelle y viendra conduite par le sort,
Allegeance tardive,
Et que voyant gravez aux arbres d'alentour
Les chiffres de nos noms, elle dira pensive,
- Il avoit de l'amour.

IX.
Pour certain il aymoit, dira-t'elle en son cœur ;
Et lors amolissant ce rocher de rigueur,
Que pour cœur elle porte :
Elle regrettera la perte de mon temps :
Heureux dans le tombeau si pleignant de la sorte,
Un souspir j'en entends.

  Mes discours seroient trop longs et ennuyeux, gentil Hylas, si je voulois vous redire toutes les particularitez de cette recherche : contentez vous qu'il n'y avoit sorte de me tesmoigner

Signet[ 289 recto ] 1621 moderne

avec discretion le bien qu'il me vouloit, qu'il ne recherchast, ny commodité qu'il n'employast ainsi qu'il devoit. O Hylas, qu'il est fin cét Amour ! et qu'il a de vieilles malices, encores qu'on le despeigne un enfant η. Celuy veritablement est bien ignorant de ses effets qui s'en laisse approcher, et croit d'en pouvoir rapporter la victoire. Je sçay, et je le sçay par experience, et à mes despens, que celuy qui le voudra vaincre, il le doit combattre à la façon de ces peuples η qu'on dit faire tous leurs combats en fuyant, autrement s'il vient main à main avec luy, il est impossible qu'il ne demeure [280 recto sic 278 recto] vaincu : car il a tant de ruses, et se sert de tant de sortes d'armes, que sans doute, l'une ou l'autre η, s'il ne le blesse, pour le moins l'esgratignera : et ses armes sont tellement empoisonnées, qu'aussi tost qu'elles attaignent jusques au sang, il n'y a plus d'esperance de salut pour celuy qui est blessé, d'autant qu'au commencement, au lieu que les autres playes ont de la cuiseur, celles-cy rapportent une certaine demangeson, qui convie à se grater, et agrandir ainsi soy-mesme son propre mal. O que je le recognois bien en cét accident ! Car je vous promets, Hylas, qu'au commencement je ne souffris les recherches d'Arimant, que pour me sembler que c'estoit un tesmoignage de ma beauté. Depuis le soing, et les devoirs qu'il me rendit, me le firent considerer de plus pres, et lors sa bonne naissance, ses merites, sa generosité, et la discretion dont il usoit, me le firent trouver agreable ; et peu de temps apres, me donnerent

Signet[ 289 verso ] 1621 moderne

de sorte dans la veuë, que j'eusse esté bien marrie de le perdre, et toutesfois, Amour n'estoit pas encores possesseur de mon cœur, que bien tost apres je fus contraincte de luy rendre, voyant que le temps ne me laissoit plus douter, que veritablement il ne m'aymast. Mais considerez, je vous supplie, combien je changeay d'humeur soudainement, lors qu'Amour eut obtenu cette victoire. Tant que je ne l'aimay point, je me souciois fort peu que chacun recognut l'affection qu'il me portoit ; au contraire, j'estois presque bien aise que l'on la sceut, me semblant que plus il avoit de passion pour moy, plus aussi [280 verso sic 278 verso] recognoissoit-on ce que je valois. Mais aussi tost que je l'aymay, je ne sçaurois vous dire combien j'estois offencee de la moindre cognoissance qu'il en donnoit : de façon que toutes les fois que je pouvois parler à luy, c'estoit ce que sur toute chose je luy recommandois : je veux dire, de se taire, et d'estre secret, et c'estoit aussi de ce qu'il se plaignoit en ces vers, qu'il chanta à cette fois sous ma fenestre.
  Nos affaires estans en cét estat, et nos bonnes volontez s'augmentant de jour à autre, nous ne cherchions que les occasions de nous les tesmoigner d'avantage, mais les contraintes avec lesquelles les filles sont delà les Monts tenuës comme des prisonnieres, nous donnoient tant d'empeschements, qu'il nous estoit impossible de nous voir que par hazard, ny de nous parler qu'en presence de chacun, et encores fort peu souvent : cela fut cause qu'il jugea qu'une femme assez vieille, et qui gaignoit sa vie à porter

Signet[ 290 recto ] 1621 moderne

par les maisons de la toille, et des passemens, pourroit me donner secrettement de ses lettres, et que par ce moyen nous pourrions pour le moins parler par l'escriture, si ce n'estoit de vive voix. Il la gaigna aisément par des promesses, et par des presents : et elle, qui je m'asseure ne faisoit pas là son apprentissage, feignant de me prendre la mesure d'une fraize : et pour cét effect, m'ayant reculée vers une fenestre, me voulut mettre une lettre en la main, sans me dire autre chose, sinon, η Arimant : η j'entendis bien que c'estoit une lettre qui venoit de sa part : mais ne me voulant obliger à la discretion, ny à la fidelité de [281 recto sic 279 recto] cette vieille, que je ne cognoissois point, sçachant assez que ces femmes bien souvent s'estans insinuées dans les secrets de celles qui peu sagement s'y fient, veulent apres user de tyrannie sur elles, ou vendre si cherement leur silence, et leur discretion, qu'il est impossible de les contenter : Je ne la voulus point recevoir, au contraire, je la refusay avec de si rudes paroles, mais basses toutefois, que la pauvre femme la raporta toute honteuse à celuy qui la luy avoit remise, le suppliant de ne luy plus donner de semblables commissions. Luy qui s'estoit imaginé que je l'aurois tres-agreable, et que pour response, il auroit de mes lettres, et des asseurances de ma bonne volonté, voyant au contraire ce refus, et oyant les aigres paroles desquelles j'avois usé, il demeura le plus estonné du monde : et ne sçachant à qui s'en plaindre, le soir mesme s'en vint à nostre ruë avec plusieurs instruments de musique, et apres avoir sonné

Signet[ 290 verso ] 1621 moderne

quelque temps, et qu'il jugea que j'estois à la fenestre, il s'approcha tout seul, et chanta ces vers :


SignetSONNET.

Il se plaint qu'elle refuse ses lettres.

ELle dit qu'elle m'ayme, et veut par ses discours
Me faire croire enfin ses serments veritables :
Mais que luy sert cela, si j'apprens tous les jours
Par de certains effects, que ce ne sont que fables ?
[281 verso sic 279 verso]

O parjures beautez, que vous estes coulpables !
Craignez vous point les Dieux, pensez-vous qu'ils soient sourds ?
Ou que vous ne soyez justement punissables
De jurer en dessein de faire le rebours ?

Elle dit qu'elle m'ayme, et toutesfois cruelle,
Ne veut lire les maux que je souffre pour elle,
Refuse les escrits qu'Amour luy fait offrir.

N'est-ce pas en effect se moquer de ma flame ?
Et puis-je croire Amour estre dedans une ame,
Dont les yeux seulement ne le peuvent souffrir ?

Signet[ 291 recto ] 1621 moderne

  J'entendis bien aisément le subjet de sa plainte, et parce que le refus que j'avois faict n'estoit pas procedé de faute d'affection, mais d'un peu de prudence, je pensay que j'estois obligée de l'en advertir, et cela d'autant qu'il sembloit qu'il attendit ce contentement de moy, faisant continuer la Musique, comme s'il m'en eust voulu donner le loisir : je pris donc la plume sans beaucoup considerer ce que je faisois, et le plus hastivement que je pus, je luy escrivis de cette sorte :


SignetLETTRE

De Cryseide à Arimant.

  MA plainte seroit bien plus juste, si l'amitié que je vous porte me permettoit de me pouvoir plaindre de vous : et si [282 recto sic 280 recto] la vostre luy estoit égale, elle ne souffriroit non plus, que vous pussiez vous douloir du refus que j'ay faict, ny que vous le prinsiez pour un tesmoignage de peu d'amitié ; puis qu'il n'est procedé que du dessein que j'ay eu d'estre meilleure mesnagere de mon honneur, et de vostre repos, qu'en cette action vous ne l'avez esté,

Signet[ 291 verso ] 1621 moderne

ce que je n'accuse toutesfois de defaut, mais plustost d'excez d'affection, qui ne vous a laissé considerer en quel danger vous me mettiez, et en quelle obligation vous vous estreigniez envers une personne qui m'est incogneuë, et qui ne vous est asseuree, qu'autant que les presents auront de force, soyez une autre fois, non pas avec moins d'Amour, mais avec plus de prudence, et vous contentez que je sçay que vous m'aymez.

  Or il faut que vous sçachiez, Hylas, que quelque temps auparavant, considerant en moy-mesme, qu'il est impossible de continuer longuement une amitié secrette s'il n'y a un tiers avisé, qui y tienne la main, parce que comme je vous ay dit, [282 verso sic 280 verso] de-là les Alpes les difficultez sont si grandes, que l'on ne s'en sçauroit demesler tout seul, outre que la passion qui clost les yeux, empesche chacun de voir bien clair en ce qui le touche, je pensay qu'il falloit de necessité me confier en quelque personne qui me pust et soulager et conseiller : et apres que j'eus jetté les yeux sur tous ceux de nostre maison, je ne trouvay personne plus propre qu'une fille de ma nourrice, qui pour avoir esté de tout temps eslevée auprés de moy, me portoit une si grande affection,

Signet[ 292 recto ] 1621 moderne

qu'elle ne se pouvoit saouler de me servir. Cette fille estoit de mon aage, et toute telle qu'il me la falloit, car elle estoit hardie plus que je ne suis, et si resoluë, que bien souvent je la vis rire des craintes et des frayeurs que je prenois, lors qu'Arimant faisoit trop paroistre son affection. Au reste, elle avoit de l'esprit et de certaines petites inventions toutes propres pour l'affaire que j'en avois. Quant à la fidelité, et à sa discretion, elles estoient si grandes, que je pouvois estre aussi asseurée d'elle que de moy-mesme : de plus elle gouvernoit sa mere, qui estoit celle qui m'avoit en garde, et qui couchoit d'ordinaire dans ma chambre. Ce fut donc celle-cy que j'esleus pour m'assister, et luy en ayant fait entendre ce qu'au commencement je jugeay luy en devoir dire : je la trouvay si disposée à tout ce que j'eusse sceu desirer, que je luy declaray en fin tout à fait le dessein que je faisois, de n'aymer jamais autre qu'Arimant. Or à ce soir sa mere dormoit, de sorte que je pus aisément apres avoir escrit, et serré la lettre avec un peu de soye, m'approcher de la fenestre sans estre veuë, parce qu'en ces pays de [283 recto sic 281 recto] de là on use aux fenestres de certains petits treillis de roseaux η, pour voir dans la ruë sans estre veu, et fus bien assez avisée pour faire cacher la bougie avant que d'ouvrir les vanteaux des fenestres, de peur que ceux qui estoient en bas, ne vissent la lumiere : et puis m'avançant un peu sur la muraille, je fis tout ce que je pus pour remarquer Arimant. Il ne me fut guere mal-aisé, parce que c'est la coustume, pour le moins, des plus advisez,

Signet[ 292 verso ] 1621 moderne

quand on fait ces musiques de nuict, de venir dans la ruë de celle pour qui l'on la fait, mais de faire arrester toute la trouppe, ou plus haut ou plus bas, pour ne donner cognoissance de celle à qui elle s'adresse, et celuy qui en est l'autheur s'avance au droit de la fenestre, pour essayer de la voir ou de parler à elle, ou d'en recevoir quelque faveur. Suivant cette coustume, Arimant estoit sous la mienne, et je le recognus au mouchoir qu'il avoit en la main, qui estoit le signal que nous avions pris ensemble. L'ayant donc bien recognu, j'entr'ouvre le treillis η de roseaux, et fais expressement un peu de bruit pour luy faire hausser la teste, et soudain que je vis qu'il me regardoit, je laissay tomber la lettre si justement, qu'elle luy donna sur le visage. Et soudain me retirant toute tremblante, je me rejettay dans le lict sans m'en oser plus lever, quoy que la Musique durast encore plus d'une demie-heure, comme si c'eust esté pour remerciment de la faveur que je luy avois faite : Et n'eust esté que Clarine (c'est ainsi que s'apelloit cette jeune fille) se ressouvint de fermer les fenestres, sans doute ma nourrice les eust trouvées ouvertes le matin, et s'en fust peut-estre faschée. Quant à Arimant, il [283 verso sic 281 verso] s'en alla tout incontinent au logis, impatient de voir cette lettre, et commanda à ceux qui faisoient la Musique de continuer encore quelque temps.
  Or Clarine, considerant le hazard où je m'estois mise, en jettant cette lettre de cette sorte, chercha une invention d'escrire avec moins de peril, qui fut telle : Le soir avant que je luy voulusse

Signet[ 293 recto ] 1621 moderne

faire avoir de mes nouvelles, je mettois un mouchoir à la fenestre, comme si c'eust esté pour le seicher, et par là nous entendions que le lendemain à l'heure que les autres vont au temple, il falloit y aller aussi, et l'endroit où nous voyons la plus grande foule, c'estoit celuy où nous allions, afin qu'on s'en doutast le moins, que si je pouvois laisser choir dans son chapeau η cependant que le sacrifice se faisoit, un petit livre duquel je faisois semblant de me servir en mes devotions, sans que personne s'en prit garde, je le faisois autrement quand je m'en allois, je faignois de le laisser par mesgarde au lieu où j'avois esté à genoux, ou de le laisser choir, en quelque sorte qu'il le vit, luy qui avoit tousjours l'œil sur moy, et qui en ce temps là s'en tenoit le plus prés qu'il pouvoit, le relevoit incontinent, et si personne ne le voyoit, il le gardoit, mais si quelqu'un s'en apercevoit, il m'en rendoit un autre qui ressembloit au mien, et qu'il avoit faict faire exprés. Or dans ces livres, nous escrivions tout ce que nous voulions, mais avec un artifice, qu'il estoit bien malaisé de descouvrir : nous effassions par ordre les lettres desquelles nous voulions nous servir, et quand nous les voulions lire, nous escrivions ensemble toutes celles [284 recto sic 282 recto] qui estoient effacées selon leur ordre, et les rejoignant diligemment ensemble, nous trouvions les paroles, et tout ce que nous nous voulions escrire : ma mere et ma nourrice eurent plusieurs fois ce livre entre leurs mains, mais jamais elles ne se prindrent garde de cette finesse, qui n'estoit fascheuse, sinon en ce qu'il falloit que les lettres

Signet[ 293 verso ] 1621 moderne

fussent courtes.
  Depuis ce temps, nous nous escrivismes bien souvent, et ne passa guere jour que nous n'eussions des nouvelles l'un de l'autre, qui nous fut un grand soulagement en la contrainte où nous vivions : mais d'autant que l'Amour ressemblant en cela au feu, quand on luy met du bois dessus, plus on luy fait de faveur, et plus il se va augmentant. Il advint que celles que je faisois à Arimant, le convierent d'en desirer de plus grandes encores, et ne se pas contenter de ce que je pouvois faire sans reproche. Et ainsi par mille et mille importunes supplications, il me pressa tant de luy permettre de me voir dans ma chambre, qu'en fin je le luy accorday, pourveu que l'on en put trouver les moyens, et qu'il me promit de ne vouloir de moy, que ce qui η me plairoit de luy permettre : Depuis que cette permission luy fut donnée, il ne tarda guere à faciliter toutes les difficultez. La premiere estoit de pouvoir entrer : mais à celle-là, il remedia aisément, parce qu'avec une eschelle de soye qu'il donna à Clarine, il pouvoit facilement monter par la fenestre de ma chambre, où il n'y avoit point d'empeschement, que le treillis de roseaux η qui se levoit et baissoit sans beaucoup de peines : Mais ma nourrice qui estoit dans un [284 verso sic 282 verso] lict assez prés du mien, et qui n'estoit point de nostre intelligence, nous estoit bien une plus grande difficulté, et toutefois il ne demeura guiere sans y trouver remede. Il y avoit dans Eporedes un tres-scavant Medecin Empirique, et qui se servoit de receptes toutes particulieres à luy : Cét homme pour

Signet[ 294 recto ] 1621 moderne

quelque grande obligation qu'il avoit à Arimant desiroit infiniment de le pouvoir servir. Amour conseilla ce jeune homme de s'adresser à luy, et de luy demander quelque moyen d'endormir une personne, luy qui faisoit particulierement profession de semblables secrets, luy donna d'un unguent, qui estant mis soubs le nez de celuy qui commence de dormir, l'assoupit de sorte, qu'il est impossible, quelque bruit que l'on fasse, qu'il se puisse éveiller, tant qu'il a cette odeur sous le nez. Avant que de s'en servir en cette occasion, il l'essaya en un de ses domestiques, qui s'endormit de façon, que quoy qu'il luy criast aux oreilles, et qu'il le fit porter d'un lieu à l'autre, il ne se put jamais esveiller, qu'en ostant η la boiste de dessous son nez, et luy jettant un peu d'eau fresche sur le visage.
  Toutes choses estans donc preparées, il ne falloit plus que les executer. J'avouë qu'alors le cœur commença de me faillir, et que considerant en quel hazard je me mettois, j'avois presque envie de m'en desdire, sans Clarine, qui plus resoluë que je n'estois, me dit qu'il n'en falloit pas estre venuë si avant pour ne vouloir passer plus outre. Que si d'abord j'eusse tout à faict osté cette esperance à ce Chevalier, il ne s'en fust pas tant offensé, mais que maintenant ce seroit luy faire un tres-sensible outrage : et me sçeut tellement representer [285 recto sic 283 recto] l'obligation en laquelle je m'estois mise, et la facilité qu'il y avoit d'achever ce que j'avois promis, qu'en fin je me resolus de le faire. L'heure estant venuë de se retirer,

Signet[ 294 verso ] 1621 moderne

nous nous mettons toutes dans le lict, et la bonne nourrice qui ne pensoit point à nostre dessein s'endormit de fortune ce soir plustost que de coustume : Soudain que Clarine l'ouyt souffler en façon de personne qui dort, elle mit la main à la boiste qu'elle avoit cachee sous le chevet du lict, et la luy mettant sous le nez, elle feignit de l'appeller pour quelque frayeur qu'elle disoit avoir euë, mais la bonne vieille estoit tellement assoupie, que si la maison fust tombee, elle ne l'eust pas ouye. Clarine toute contente de ce bon commencement se leva d'aupres de sa mere, et luy appuyant la boitte ouverte contre le nez, me vint aider à sortir du lict, et me donna seulement une robe de nuict η, qu'elle m'ageança ainsi qu'elle voulut : Car je vous jure, Hylas, que j'estois tellement hors de moy, que je ne sçavois ce que je faisois : nous avions tousjours de la lumiere dans la chambre, pour tout ce qui pouvoit arriver, cela fut cause que cette folastre de Clarine m'apportant le miroir, me contraignit de raccommoder mon poil, et un colet de nuict qu'elle me mit dessus les espaules, me disant que les bons soldats quand ils vouloient aller au combat, preparoient leurs armes, afin de gaigner la victoire. - Vous estes une fole Clarine, luy dis-je, si cette victoire n'estoit desja gagnée, nous ne serions pas en la peine où nous sommes. - Mais, me dit-elle, prenez garde que la victoire ne soit des deux costez. - J'ay plus [285 verso sic 283 verso] de peur, luy dis-je, que la perte ne soit double que la victoire. - Ne parlons point de cela, me repliqua-t'elle, le Ciel vous ayme trop pour

Signet[ 295 recto ] 1621 moderne

vous traitter si rudement : Mais disons un peu, puis que vous avez eu la victoire, quelle rançon voulez-vous que vostre vaincu vous paye ? - Le cœur, luy dis-je. - Mais s'il vous donne le cœur, respondit-elle, il ne luy en restera point, et avec quoy voulez-vous que par apres il vous ayme ? - Je luy donneray le mien, luy dis-je, au lieu de celuy que j'auray eu de luy. - Je vous asseure, reprit-elle en sousriant, que si cela est, ce sera bien le Chevalier le moins hardy qui fut jamais, ou pour le moins le cœur que vous luy avez donné en eschange η. - Vous estes une causeuse, luy dis-je, vous m'entretenez de vos folies, et cependant le temps se perd, et celuy qui attend, le trouve bien long, je m'en asseure. A ce mot, apres avoir caché la lumiere, nous allasmes ouvrir la fenestre, où je ne fus pas plustost, que je vis Arimant appuyé contre le coing d'une ruë qui respondoit à l'un des costez de nostre logis. Il avoit tellement l'œil sur la fenestre, qu'il nous fut impossible de l'ouvrir sans qu'il s'en apperceut, et qu'au mesme temps il ne se vint mettre au dessous, attendant que l'on luy jettast en bas l'eschelle, je tremblois de sorte et de contentement et de crainte, que je fus contrainte de m'assoir sur mon lict, et laisser toute la peine à Clarine, qui plus asseuree que je n'eusse jamais creu, apres avoir bien attaché les crochets contre les accoudoirs de la fenestre, jetta l'eschelle en bas, par laquelle Arimant fut si diligent à monter, que [286 recto sic 284 recto] je le vis plustost dans la chambre, que je n'avois opinion qu'il eust mis le pied sur le premier escalier, aussi-tost qu'il fut entré, il se vint jetter à genoux devant moy,

Signet[ 295 verso ] 1621 moderne

qu'il trouva si interdite, que je ne sçavois pas seulement luy dire qu'il s'assit : Clarine avant que de venir vers nous, retire l'eschelle, et referme la fenestre, et puis vient voir ce que nous faisons : mais trouvant le Chevalier encores à genoux, sans que je luy disse un seul mot, ny luy à moy : mais moy pour l'estonnement de voir un homme dans ma chambre à ces heures, et luy d'extreme contentement d'avoir cette asseurance de mon amitié, outre qu'il ne pouvoit parler, parce qu'il m'avoit pris une main, que sans cesse il baisoit, elle me dit : - Il me semble, ma maistresse (c'est ainsi qu'elle me nommoit) que vous usez de peu de civilité envers ce Chevalier, le laissant si long-temps en l'estat où je le vois, et si mal à son aise. - Je vous supplie, reprit incontinent le Chevalier, ne m'enviez point le lieu où je suis, puis que je l'ay tant et si ardemment desiré, et que c'est le plus heureux et agreable que je puisse avoir. Alors revenant en moy-mesme, - J'avoüe, luy dis-je, que Clarine a raison, et que si vous n'excusez ma faute par l'estonnement où je suis, vous aurez occasion de me blasmer de peu de discretion : Et à ce mot, je me levay, et le prenant par un bras, et Clarine par l'autre, nous le fismes asseoir, presque par force dans une chaire qui estoit au chevet de mon lict : Et lors Clarine prenant la main d'Arimant : - Vous jurez η, luy dit-elle, Chevalier, et promettez sur le nom [286 verso sic 284 verso] que vous portez, de ne point contrevenir aux conditions avec lesquelles nous vous avons receu ceans. Arimant alors, - Je jure et promets, respondit-il, non seulement

Signet[ 296 recto ] 1621 moderne

de ne point manquer par effect à ce que vous dites, mais non pas mesme par la pensee, et si j'y contreviens, j'appelle les Dieux Pennates qui sont icy, et qui nous escoutent, afin qu'ils punissent la foy que j'auray parjuree, plus cruellement que celle de Laomedon. Et disant cela, il se leve, s'approche du fouyer, prend un peu de cendre η, et la jettant sur sa teste, - Je mets, continua-t'il, cette cendre sur mon chef, pour signe que, comme je mets ceste cendre sur moy, je me sousmets de mesme à vous, Dieux domestiques η pour estre puni, si je me rends parjure d'effect ny de pensee.
  - Il ne falloit point, luy dis-je, Arimant, que vostre parole fust confirmee, ny par ce serment, ny par ceste imprecation, une personne telle que vous estes, ne dit jamais rien, qu'il ne vueille observer : et quant à moy, j'en suis si fort asseuree que je ne le suis η point plus de moy que de vous. Et retournant nous assoir, comme nous estions, et Clarine demeurant aupres de la mere, pour garder qu'en se tournant, ou par quelque autre accident, la boite ne tombast, Arimant, prenant la parole, me dit ainsi :
  - C'est la coustume des Dieux et des Deesses, belle Chryseide, de faire tousjours les graces plus grandes, que les merites de celuy qui les reçoit, afin qu'en cela on recognoisse et leur puissance et leur bonté : Vous aussi, Madame, imitant ceux que [287 recto sic 285 recto] vous ressemblez et en beauté et en vertu, vous avez voulu m'en faire une aujourd'huy, qui n'outrepasse pas seulement ce que je puis valoir, mais toutes les esperances

Signet[ 296 verso ] 1621 moderne

que j'eusse jamais pu concevoir. Puis qu'il est ainsi, et que je le cognois, qu'est-ce qu'il faut que je fasse, non pour m'acquiter, car je n'y veux point pretendre, sçachant qu'il est impossible, mais seulement pour eviter le tiltre d'ingrat, et de mescognoissant ? J'avoüe que plus j'y pense, plus je demeure confus et honteux, que ma fortune m'ait donné tant de moyens de recevoir les biensfaits, et si peu d'entendement pour sçavoir rendre les recognoissances que j'en dois. Enfin apres les avoir long-temps recherchees en moy-mesme, je ne trouve autre voye pour sortir de ce labyrinthe, que d'en remettre le choix à vostre volonté, afin que tout ainsi qu'à ma supplication vous m'avez voulu faire cette grace, de mesme par vostre commandement je fasse ce que je dois pour la recognoistre. Ayant dit ces paroles, il se teut pour attendre ma responce qui fut telle : - Arimant, luy dis-je, que vous recognoissiez ce que je fais en ceste occasion pour vous estre quelque chose de grand et d'extraordinaire, ce m'est une si grande satisfaction, que je ne la vous puis assez representer : et je me tiens tellement satisfaicte de cette cognoissance que vous en avez, que je ne vous en demande point une plus grande : Mais je ne puis souffrir que vous vous estimiez si peu, que vous croyez ne meriter cette faveur : car vous n'offensez pas seulement en cela la verité, mais le jugement aussi que j'ay faict de vous lors que je vous ay jugé digne [287 verso sic 285 verso] de mon amitié. Ne croyez point, Arimant, que j'aye faict quelque chose à la volee, ou sans une meure deliberation.

Signet[ 297 recto ] 1621 moderne

Quand j'ay commencé de recevoir vostre bonne volonté, j'avoüe que ç'a esté sans dessein, et seulement parce que vostre recherche m'y convyoit : mais quand je vous ay donné la mienne, croyez,) si vous ne voulez avoir mauvaise opinion de moy, que ce n'a point esté sans avoir longuement debatu en moy-mesmes si je le devois faire, et si je ne serois point blasmee d'une telle election : j'ay consideré vostre maison, parce que je n'eusse voulu offencer mes Ancestres : et j'ay trouvé que les vostres avoient toutes les qualitez qui me pouvoient contenter ; J'ay regardé vostre personne, et je n'ay rien veu qui ne m'ait esté agreable, soit en l'esprit, soit au corps : J'ay recherché vostre vie, et je n'y ay rien remarqué qui ne fust et honorable et estimable, l'honneur et la vertu l'ayant accompagnee tousjours en toutes vos actions : bref, j'ay tourné les yeux sur la verité de vostre affection, et il m'a semblé que veritablement vous m'aymez. Et trouvez-vous Arimant, que celuy qui a ces conditions, ne merite η de recevoir quelque faveur de la personne qu'il ayme ? - Madame, me respondit-il en me baisant la main, ceste grace que vous me faictes est encore, s'il se peut, plus grande que la premiere. Et je voy bien que vous voulez me laisser du tout sans espoir de me pouvoir acquitter de tant d'obligations. Les avantageuses loüanges que vous me donnez, seront receuës de moy, non pas pour estre si vain, que je pense qu'elles me soient deuës, mais parce que je desire de tout mon [288 recto sic 286 recto] cœur que vous les croyez estre vrayes,

Signet[ 297 verso ] 1621 moderne

pour vous obliger tant plus de me continuer l'honneur de vos bonnes graces. - Arimant, repliquay-je, vous sçavez bien, et je le sçay aussi, que ce que je dis de vous est veritable : et cecy seulement vous doit estre un grand tesmoignage de vostre merite, quand vous considererez que Cryseide vous ayme : car ou vous la jugez sans esprit, et sans cognoissance, ou puis qu'elle vous ayme, il faut que vous croyez que vous estes aymable. Mais laissons ce discours, et me dites, je vous supplie, s'il est vray que l'on parle de vous marier : et si cela est vray comme l'on me l'a dit, que c'est que vous pensez de faire ? Arimant alors rougit, et quoy que je l'eusse dit sans en rien sçavoir, si se trouva-t'il que son pere en parloit depuis quelques jours : c'est pourquoy il me respondit : - Il est tres-certain, Madame, que l'on en parle, mais mon pere me ravira plustost la vie qu'il m'a donnée, que jamais j'y consente, estant resolu de n'estre jamais qu'à la belle Cryseide, s'il luy plaist de m'en faire l'honneur. - Je ne voudrois pas, luy repliquay-je, estre cause de vostre desobeyssance envers vostre pere. - Madame, dit-il, je suis plus obligé aux Dieux : et c'est eux qui me commandent que je ne sois jamais qu'à vous, outre qu'il n'est plus temps de deliberer, ny de consulter d'une chose qui est desja faicte. Et lors se jettant à mes genoux, - Je proteste à tous les Dieux, et particulierement à ceux qui nous escoutent η, et qui sont tesmoings icy de nos discours, que je veux mourir quand je ne seray plus vostre, et que je ne partiray jamais de vos genoux, que vous ne me fassiez l'honneur de [288 verso sic 286 verso] me

Signet[ 298 recto ] 1621 moderne

recevoir pour mary de la belle Cryseide. - Arimant, luy dis-je, vous m'obligez d'avoir cette volonté pour moy, et vous devez croire que jamais je ne vous eusse donné l'entrée de ce lieu, si je n'eusse eu la mesme intention : mais d'autant que nous sommes et l'un et l'autre en pouvoir d'autruy, ce n'est pas une promesse que nous puissions, ny devions faire si legerement, elle merite bien que l'on y pense. - Comment, reprit-il incontinent, Madame, voudriez-vous bien m'avoir fait des faveurs si signalées, pour me refuser celle que je vous demande avec tant de raison ? Resolvez-vous, ou de me voir eternellement embrasser vos genoux, ou de m'accorder ma supplication. Je sousris quand j'ouys ces dernieres paroles, car il les dit avec une certaine action qui monstroit bien qu'il estoit pressé. Je luy dis toutesfois : - Et qui sçait, Arimant, si vous ne vous en repentiriez pas bien tost, en cas que je vous prisse au mot ? - O Dieu ! dit-il, belle Cryseide, n'offencez point si cruellement et mon affection, et vostre beauté. Et afin que vous n'entriez plus en cette doute, j'appelle Hymen et la Nopciere Juno, et les prends tous deux pour tesmoings, que je ne seray jamais mary que de la belle Cryseide, et qu'en tesmoignage, je sentis, à ce mot, qu'il me vouloit mettre une bague au doigt, qui fut cause, que l'interrompant je retiray la main, et me voulus lever, mais il me retint par force sur le lict, en me disant : - Et me voulez-vous rendre parjure, Madame, en me faisant oster d'icy, où j'ay protesté de demeurer eternellement, si vous

Signet[ 298 verso ] 1621 moderne

n'accomplissez ma requeste ? - Vostre requeste, repris-je incontinent, est injuste, et vostre [289 recto sic 287 recto] serment de nulle force, puis que le premier que vous avez fait en entrant ceans le contrarie. - Et comment cela ? me dit-il. - Vous m'avez promis, respondis-je, que vous ne rechercheriez rien de moy que ce que je voudrois, c'est pourquoy ne voulant point encore ce que vous me demandez, vous estes obligé à ne m'en point presser d'avantage, et quelque serment que vous ayez pû faire depuis au contraire, ne peut point estre valable : - Il est impossible, dit-il lors en se relevant, de resister ny à vostre beauté, ny à vostre volonté. Et je cognois que je recevrois tout à coup trop de graces, si celle-cy estoit adjoustée pour le comble de toutes les autres. - Arimant, luy dis-je alors, conservez seulement la volonté que vous avez pour moy, et à cette heure je vous promets librement, que si je puis y faire consentir ceux qui peuvent disposer de moy, je vous espouseray, et me donneray entierement à vous. Seroit-il bien possible que je pusse vous representer le contentement de ce jeune homme ? Je ferois, Hylas, plus qu'il ne put faire, quoy qu'il s'y essayast par toutes les paroles, et par tous les remerciements qu'il put inventer. Tant y a, que cela faillit d'estre cause de nostre perte : parce qu'appellant Clarine pour estre tesmoing de ce que je luy promettois, et elle s'en venant un peu inconsiderément vers nous, tira sans y penser la petite boitte qui s'estoit prise à sa manchette, et si brusquement qu'elle tomba à bas du lict, où elle se rompit, et l'onguant qui estoit

Signet[ 299 recto ] 1621 moderne

fort liquide, s'espandit sur le plancher.
  C'est une chose estrange, que presque aussi tost que la boitte ne fut plus sous le nez de ma nourrice, [289 verso sic 287 verso] elle s'esveilla, mais avec la teste si estourdie de cette odeur, qu'elle ne sçavoit ce qu'elle faisoit, et comme je crois ainsi qu'une personne qui est yvre. Soudain qu'Arimant ouyt donner le coup en terre, il s'en douta, et me dit : - Levez-vous, Madame, et vous mettez autour de la bonne vieille, cependant que je descendray, car infailliblement elle est éveillée ; Et à ce mot, il courut vers la fenestre, moy vers le lict, et Clarine vers l'eschelle, et afin de me mettre devant elle, je me jettay sur son lict, et commençay de l'embrasser et serrer contre mon estomach, et faisant semblant d'avoir peur qu'elle ne mourut du mal qu'elle avoit, je luy disois qu'elle eust bon courage, et que ce ne seroit rien, et envoyay Clarine, qu'elle apportast du vinaigre ou de l'eau, pour la faire revenir. Et la sçeus de telle façon abuser par mes discours, luy frottant tantost le pouls, tantost le nez, que je donnay loisir à Arimant de s'en aller, et à Clarine de retirer l'eschelle et la cacher. Et incontinent courant à l'eau, elle en apporta, et lors faisant les empeschées, nous luy en jettasmes au visage, et l'en mouillasmes de sorte, qu'elle eust esté bien endormie si à faute d'eau elle ne se fust esveillée. Elle alors toute estonnée, reprenant ses esprits : - Et mon Dieu ! dit-elle, et de quel monde suis-je revenuë ? quel est cét accident, et qui en peut estre cause ? Ah mes enfans ! que je vous ay de l'obligation, et que les bons

Signet[ 299 verso ] 1621 moderne

Dieux m'ont bien esté favorables à ne vous laisser point endormir, quand ce mal m'a surprise, car je croy que veritablement je fusse morte sans vostre secours. - Comment ? ma mere, dit Clarine, vrayement nous avons dormy [290 recto sic 288 recto] plus de deux heures, et il y en a bien une demie, que nous vous avons fait mille maux pour vous esveiller, et je croy bien que si vous n'eussiez vomy, vous estiez morte. - Et mes enfans, dit la bonne vieille, comment vous estes vous esveillées ? - Comment ? dit Clarine, j'estois couchée aupres de vous, je vous ay senty debattre, et puis grommeller, comme font ceux que l'on estrangle, je vous ay appellée deux ou trois fois en sursaut, et voyant que vous ne me respondiez point, je me suis jettée à bas du lict, j'ay esveillé Cryseide, et prenant de la bougie, nous vous sommes venus secourir : Et les Dieux soient loüez, continua-t'elle en joignant les mains, que vous voila remise : - Et j'ay vomy ? dit la vieille : - Comment, si vous avez vomy ? reprit Clarine, ouy certes, et à la bonne heure, car sans cela c'estoit faict de vous, estant sorty de vostre estomach je ne sçay quoy de noir et qui sent : - Mais, mon Dieu, dit-elle en se frottant le nez, ne le sentez vous pas encores ? Et cela, elle le disoit à cause de l'onguent qui estoit espandu sur le plancher, qui sentoit fort mauvais. - Si fais certes, dit ma nourrice : Mais, continua-t'elle, Clarine, prends le ballay, et nettoye-le, autrement il vous pourroit faire mal : Elle qui ne desiroit que ce commandement, prend la pasle, et le plus soigneusement

Signet[ 300 recto ] 1621 moderne

qui luy fut possible le ramassa, et puis l'alla jetter par la fenestre, et avec de l'eau lava apres le plancher le mieux qu'elle put. Mais il faut rire de ce qui advint le lendemain. Cét ongant tumba sur quelque chose de sale qui estoit dans la ruë, où un chien passant et sentant ou l'huile ou la graisse qui estoit [290 verso sic 288 verso] en cét onguent, le mangea, mais il ne l'eut pas plustost avalé qu'il tomba comme mort, ou pour le moins tellement endormy, que pour coup qu'on luy donnast, il ne se put esveiller : Clarine qui le vit de la fenestre, et qui s'en douta, luy jetta de l'eau dessus, et si à propos, qu'aussi tost qu'il en fut touché, il se releva, et commença à secoüer les oreilles, et à s'estendre comme le matin quand il s'esveille : il faut bien que la composition, et les drogues en fussent assoupissantes.
  Le soir apres, Arimant ne manqua point de venir selon sa coustume avec la musique sous la fenestre, et apres avoir quelque temps fait jouër, il chanta tels vers :


SignetSONNET.

Qu'il tiendra inviolablement ce qu'il
a promis.

SI je romps les sermens qui sont faits entre nous,
Que le Ciel dessus moy, comme traitre et parjure,

Signet[ 300 verso ] 1621 moderne

Où que j'aille vivant punisse cette injure,
Et qu'exemple à chacun je sois de son courroux.

Que s'il advient helas ! qu'ils soient rompus de vous,
Dieux esloignez de moy si mal-heureux augure !
[291 recto sic 289 recto]
Mais, s'il doit advenir que dans la sepulture
Loing des soucis humains je reçoive ces coups.

Que si dedans les Cieux ma heureuse destinee
M'ordonne quelquefois cette bonne journée,
Où doivent s'accomplir les sermens de tous deux.

Dieux abregez d'autant la longueur de ma vie,
Et ce jour m'approchez, si vous avez envie
Entre tous les mortels, d'en voir un bien heureux !

  Cependant que nous vivions de cette sorte, et que nostre affection estoit allée de telle façon augmentant, que je ne sçay qui des deux estoit le plus amant, ou le plus aymé : Ne voyla pas que la fortune commença à vouloir mesler ses amertumes parmy nos douceurs, ou plustost nous ravir toutes nos douceurs pour en leur place nous paistre des plus cruelles amertumes ? Helas ! je le puis bien dire ainsi : car depuis ce temps, je ne sçay que c'est que plaisir ny contentement. Rithimer duquel je vous ay desja parlé, tres-grand Capitaine, et qui favorisé de l'Empereur Majoranus, avoit obtenu non seulement d'estre citoyen Romain,

Signet[ 301 recto ] 1621 moderne

mais aussi Patricien, et Gouverneur de la Gaule Cisalpine, parvint à un si grand credit, qu'il disposoit absolument de tout ce qui estoit dans cette Gaule. Cette auctorité estoit procedée non seulement de la bonne volonté, et de la faveur des Empereurs, mais beaucoup plus des grands exploits qu'il avoit faicts contre [291 verso sic 289 verso] les Vandales pour la conservation de l'Italie. Ce vaillant Prince avoit espousé une parente de ma mere, et qui desirant de me bien loger, avoit jetté les yeux sur un jeune homme, en quelque sorte allié de Rithimer, fort riche, mais le plus vicieux d'esprit, le plus laid et le plus difforme corps qui fut en toute la Gaule Cisalpine. Ma mere qui avoit fait dessein de se deffaire de moy, parce que comme je recognus depuis, je l'empeschois de se remarier, prit cette occasion aux cheveux, et se delibera de me conduire vers cette Princesse, esperant que la moindre commodité qu'elle en auroit, seroit de me laisser entre ses mains, ainsi qu'lle η avoit monstré de le desirer. Cette deliberation estant prise, sans m'en rien dire, fut presque executée sans que je la sceusse, et cela d'autant qu'elle commençoit de prendre garde que je n'avois point desagreable la recherche que me faisoit Arimant, laquelle sans doute ne luy eust point depleu, si son bien eust esté esgal à son merite, et à sa noblesse : mais cela n'estant pas, elle pensa que l'eslongnement estoit le meilleur remede qu'elle y pouvoit rapporter. Toutesfois voyant le soing qu'elle avoit de me faire habiller en diligence, et l'ordre qu'elle mettoit en sa maison, et à son train, je jugeay qu'elle vouloit faire un

Signet[ 301 verso ] 1621 moderne

voyage, où elle faisoit η dessein de m'emmener. Et parce que je fusse morte de regret, s'il m'eust falu partir sans qu'Arimant en eust esté adverty, je commanday à Clarine qu'elle le luy fit sçavoir, et luy donnay le livre accoustumé : elle ne manqua point de luy mettre dans le chappeau le lendemain estant [292 recto sic 290 recto] au temple, la lettre que je luy escrivois estoit telle :


SignetLETTRE

De Cryseide à Arimant.

  L'On me veut esloigner, j'eusse dit de vous, si ce n'est que vous estes tousjours en mon cœur, et que mon affection est telle, qu'il est impossible que je ne vive non seulement pres de vous, mais en vous mesme : toutefois il est certain que nous changeons de demeure, je ne sçay en quelle partie de la terre ce sera : mais si fay bien que pour belle qu'elle puisse estre à tout autre, ce me sera un lieu de supplice, si je ne vous y voy point : Si je la η descouvre, je vous en advertiray, afin que s'il

Signet[ 302 recto ] 1621 moderne

vous est possible, vous puissiez estre bien-tost du corps, où vous serez tousjours par ma pensee.

  Arimant leut cette lettre avec le desplaisir que vous pouvez penser qui le remplit de telle [292 verso sic 290 verso] inquietude, qu'il ne se donna repos, qu'il n'eust apris que j'allois trouver la femme de Rithimer : mais celuy qui le luy dit, qui fut un parent de ma mere, luy cela ce qui estoit de mon mariage, fut qu'il ne le sçeut pas, ou qui sçachant l'affection qu'il me portoit, il jugeast estre à propos de luy cacher ; mon esloignement luy faschoit, mais encore plus sçachant où j'allois, parce qu'il creut bien que son pere ne luy permettroit jamais d'y venir, à cause de leur inimitié : il m'escrivit donc incontinent de cette sorte, par le moyen du livre qu'il donna à Clarine.


SignetLETTRE

D'Arimant à Cryseide.

  SI ce n'est la plus cruelle infortune qui me put arriver, que celle qui vous emmeine, je ne sçay quelle peust estre celle qui merite ce nom ? Vous allez vers Rithimer,

Signet[ 302 verso ] 1621 moderne

le seul lieu de tout le monde qui m'est le plus defendu : Mais qu'il vous plaist de me le commander, je vous y verray bien tost, et vous rendray tesmoignage que mon [293 recto sic 291 recto] affection est plus grande que tous les empeschemens qui s'y peuvent opposer.

  Je receus cette lettre presque en mesme temps que j'entrois dans le chariot, pour commencer le voyage, de sorte que je ne pus la lire, parce qu'il yalloit η du temps pour chercher, et puis adjouster ensemble les lettres separées par tout le livre, qui ne me fut pas une petite surcharge de desplaisir. Arimant d'autre costé qui scavoit que ce jour là je partirois, se trouva sur le chemin comme par rencontre avec deux Chevaliers de ses amis, ausquels il n'avoit pas dict l'affection qu'il me portoit, mais qui toutesfois ne l'ignoroient pas entierement, et qui à cette occasion estans mesme assez familiers avec ma mere, soudain qu'ils nous rencontrerent s'approchans du chariot la salüerent, et s'enquirent de son voyage, elle qui ne se soucioit plus que l'on le sceust, le leur dit assez librement, et commença à leur raconter la grandeur de Rithimer, et le pouvoir que sa parente y avoit, et l'esperance qu'elle luy donnoit de vouloir faire pour moy. Cependant Arimant s'estoit approché de mon costé, mais si triste et affligé qu'il m'en faisoit pitié, et tellement hors de luy-mesme, qu'il

Signet[ 303 recto ] 1621 moderne

disoit des choses si hors de propos, qu'on eust jugé qu'il révoit, et encor pour augmenter nostre mal, de peur de faire recognoistre la bonne intelligence qui estoit entre nous, il n'osoit adresser sa parole à moy, quoy que ses yeux ne partissent jamais de dessus mon visage ; ceux qui l'oyoient, et [293 verso sic 291 verso] qui ne sçavoient le subject qui le divertissoit ainsi, et qui luy alienoit l'esprit, rioient de ses discours si mal à propos : mais moy j'en avois compassion. En fin me souvenant que quelquesfois pour vouloir trop faire le fin, on descouvre sa finesse, j'eus peur que l'on ne s'apperceut de l'occasion pour laquelle il ne parloit point à moy, de sorte que je pensay estre à propos d'adresser ma parole à luy, comme indifferemment faisoient toutes les autres : Je luy demanday doncques : d'où procedoit cette grande tristesse, de laquelle chacun se prenoit garde : - Je vous asseure, me respondit-il en souspirant, que c'est d'envie : - Je n'eusse jamais pensé, respondis-je, qu'une personne pleine de merite pust porter envie à quelqu'un. Mais de qui et de quoy estes-vous envieux ? - De vostre chariot, me dit-il, qui va vers les Libicins, et qu'il ne me soit permis d'y aller, encore que ce soit ma patrie. - Et quoy ? repliquay-je, estes-vous si amateur de vostre patrie, que mesme vous portiez envie à une chose insensible ? - Que voulez-vous que je fasse, me dit-il, si mesme ces choses que vous dites sont plus heureuses que moy. - Le Ciel, adjoustay-je, fait toutes choses pour le mieux. - C'est la consolation, respondit-il, qu'on donne tousjours aux mal-heureux : toutesfois je vous asseure

Signet[ 303 verso ] 1621 moderne

que ce mieux-là ne sera jamais tant desiré de moy, que son contraire. - Les malades aussi, luy dy-je, en font de mesme, ils trouvent les medecines ameres, et l'on leur donne pour leur salut le plus souvent le contraire de ce qu'ils desirent. - Il y a bien de la difference, me respondit-il, des maladies η du corps à celles de l'esprit : car celles du corps se guerissent [294 recto sic 292 recto] par leurs contraires, et celles de l'esprit par la possession de la chose qui luy fait le mal. Si l'ambition nous blesse, y a-t'il quelque meilleur remede pour en guerir que de posseder la chose qui est ambitionnée ? Si la beauté nous offense, rien ne nous peut guerir si promptement que la possession η de cette mesme beauté : et c'est pourquoy l'on dit que les desirs assouvis au commencement s'allantissent, et en fin s'assoupissent entierement. De sorte qu'aux maux de l'esprit, tout ce qui nous blesse a la proprieté du scorpion η, qui porte la guerison de la blesseure qu'il a faite. - Il y a si long-temps, interrompit Clarine, que vous estes hors de vostre patrie, et de quoy vous souvenez vous maintenant d'en estre si fasché ? - Vostre voyage, dit-il, en souspirant, en est cause, qui m'en rafraischit la memoire.
  Ceux qui oyoient nos discours, ne les entendoient pas : il est vray que si ma mere n'eust esté distraitte par les demandes et par les discours des deux compagnons d'Arimant, il ne faut pas douter qu'elle n'eust bien recognu ce qu'il vouloit dire : Et toutesfois pour les interrompre, car elle oyoit bien que nous parlions ensemble, elle ne voulut leur permettre de passer plus outre,

Signet[ 304 recto ] 1621 moderne

quoy qu'ils dissent que leur chemin s'adressoit par là : mais elle les pressa de sorte, qu'elle les contraignit de nous laisser. Je cognus bien alors que c'est avec beaucoup de raison que l'esloignement η de la personne aimée est dit une mort, non seulement à la douleur que je ressentis en cette separation, mais aussi à ce que devint Arimant : car il perdit toute couleur, et presque le sentiment, demeurant de [294 verso sic 292 verso] telle sorte hors de luy-mesme, qu'il ne peut ny me dire adieu, ny à personne de la compagnie. Ce qui fut par ma mere expliqué à incivilité, et peut estre à dessein, quoy qu'elle creut le contraire. Quant à moy, je scavois bien qu'en penser, espreuvant en moy-mesme la rigueur de cette cruelle separation.
  Je ne vous raconteray point icy ny les desplaisirs d'Arimant, ny ceux que je souffris en cette absence, parce que le temps de ce promenoir seroit trop court : mais, Hylas, vous le pourrez juger, tant par ce qui s'estoit passé, que par les choses qui suivirent. Nous tombasmes tous deux malades, mais Arimant beaucoup plus que moy : car mon mal ne fut qu'une certaine langueur qui m'abatit si fort avec le temps, qu'on craignoit que je devinsse ethique : Luy au contraire, il prit un mal si violant, qu'en peu de jours il se trouva à l'extremité. En cét estat, chacun pensoit qu'il deust mourir : et luy-mesme ayant cette creance, et ne voulant partir de cette vie sans mon congé, il s'efforca de m'escrire cette lettre :

Signet[ 304 verso ] 1621 moderne


SignetLETTRE

D'Arimant à Cryseide.

  LA fortune semble de se lasser, elle veut mettre fin à mes peines, n'y consentirez[295 recto sic 293 recto] vous pas, Madame, et ne me donnerez-vous pas congé de sortir de ces continuelles peines ? Je vous en requiers η par cette affection qui me porte au tombeau, et qui ne diminuëra jamais, quoy que mes cendres deviennent.

  Ceste lettre si courte et fort mal escrite, outre le bruit commun de la grandeur de son mal, faillit à me faire mourir, et ce fut bien alors que Clarine eust de la peine à me consoler, je luy fis promptement responce : et pour sçavoir l'estat de son mal, je priay Clarine d'envoyer quelqu'un de sa part avec celuy qui m'apporta cette lettre η, pour revenir incontinent nous en dire des nouvelles : Je luy escrivis ainsi :

Signet[ 305 recto ] 1621 moderne


SignetLETTRE

De Cryseide à Arimant.

  VOus m'avez tousjours asseuree que vous feriez tout ce que je vous ordonnerois : [295 verso sic 293 verso] Je vous commande de vivre, afin que vous me puissiez plus longuement servir. Je verray s'il y a quelque chose qui ait plus de pouvoir sur Arimant que moy.

  Nous sceusmes par le retour de celuy que nous y avions envoyé, qu'apres avoir esté sur le sueil du tombeau, il avoit eu tant de force, que le mesme jour qu'il y estoit arrivé, il avoit eu une crise, qui donna bonne esperance de son salut, et que le jour d'apres on le tenoit presque hors de danger. Quant à moy, qui me flattois, je creus que le contentement que ma lettre luy avoit raporté, en avoit esté la cause : mais que cela fut ou ne fust pas vray, il est certain que depuis je sceus son entiere guerison, qui me rapporta bien un si grand contentement, que je commençay aussi de mon costé à me r'avoir, et sembla que nous eussions eu quelque sympathie de tomber malades, et de guerir tous deux en mesme temps. Mais voyez, Hylas, comme je suis née sous une mal-heureuse destinée :

Signet[ 305 verso ] 1621 moderne

  Lors que j'arrivay en la maison de Rithimer, et que sa femme me vit si défaite, tant pour la longueur du chemin, que pour le mal qui m'estoit survenu : mais plus peut-estre pour l'esloignement de celuy que j'aimois : elle fut d'avis que sans me laisser voir, l'on me laissast guerir, et qu'on ne parlast point cependant du mariage qu'elle avoit intention de faire, puis qu'elle pensoit que la beauté que l'on disoit estre en moy, seroit celle [296 recto sic 294 recto] qui y feroit plustost resoudre Clorange, ainsi se nommoit celuy qu'elle me vouloit faire espouser : Et depuis me voyant empirer, l'on n'en fit point de semblant, jusques à ce que je commençay à me r'avoir, et que peu à peu j'allois reprenant le visage que je soulois avoir : soudain ma mere qui le desiroit passionnément en mit le propos en avant, et l'asseura que dans peu de jours je serois en bon estat. Et il advint pour mon mal-heur, comme elle dit, parce que je fus avertie par Arimant, qu'il me viendroit voir, ou desguisé, ou autrement, en sorte qu'il ne seroit point recognu. Cette esperance me redonna entierement la santé, et le mesme visage que je soulois avoir, si bien que l'on commença à me faire voir, et il est vray que plusieurs d'abord jetterent les yeux sur moy, et mesme Rithimer, comme depuis je recognus : sa femme en mesme temps mist en avant ce mariage, le proposa à Rithimer, et le pria, parce que j'estois sa parente, de le vouloir faire reüssir : luy qui avoit quelque dessein sur moy, encores qu'il vit Clorange si difforme et si mal fait, ne laissa de l'appreuver, pensant que η tant moins j'aymerois mon mary,

Signet[ 306 recto ] 1621 moderne

tant plus aisément viendroit il à bout de ce qu'il desiroit : Et feignant de ne le faire que pour complaire à sa femme, envoye querir Clorange, le luy propose, le luy conseille, et en mesme temps l'y fait resoudre. Je ne sçay si ce qu'on nommoit beauté en moy, ou mon mal-heur en fut cause, tant y a que le tout fut conclud avant que l'on m'en dit un seul mot. Voyez comme le Ciel se moque des propositions des humains : lors que je me figure de recevoir le plus de contentement, [296 verso sic 294 verso] c'est lors que je me vois accablée du plus grand mal-heur qui m'eust peu arriver.
  Ma mere, un soir que j'estois preste à me mettre au lict, me vint trouver dans ma chambre, et apres m'avoir representé les incommoditez de nostre maison, qu'elle feignoit expressement tres-grandes, et telles qu'elle vouloit, l'aage qui commençoit à me presser, le peu de partis qui se rencontroient, le grand contentement qu'il y avoit d'entrer dans une maison riche et accommodee : Elle me vint proposer Clorange, et en le proposant, me dit, que Rithimer et sa femme en avoient conclud le mariage, et que dans deux jours les nopces se feroient, qu'elle m'en avoit bien voulu avertir, afin que quand Rithimer me feroit l'honneur de m'en parler, je ne fusse pas si sotte de faire un mauvais visage, ou deviser des remercimens tels que meritoit la peine qu'il luy avoit pleu de prendre pour moy. Qu'encores qu'il eust le corps un peu mal faict, il avoit tant d'autres conditions qui le rendoient estimable, qu'il ne faloit pas en faire semblant. Qu'il estoit si amoureux de

Signet[ 306 verso ] 1621 moderne

moy, que je ferois de luy tout ce que je voudrois, pourveu que je le sceusse un peu flatter. Bref, Hylas, elle n'oublia rien à me dire de tout ce qu'elle creut me devoir convier à ce mariage : et sans attendre ma responce, s'en alla coucher à l'heure mesme, s'asseurant bien que d'abord je n'en serois pas fort contente : mais craignant η aussi que la nuict m'apporteroit la resolution qu'elle desiroit.
  O Dieux ! Hylas, quelle devins-je oyant ces nouvelles ? Encores me fut-ce du soulagement [297 recto sic 295 recto] que ma mere s'en allast : car je pus avec plus de liberté pleurer, et me plaindre : toute vestuë que j'estois, je me jettay sur le lict, m'abouchay sur le chevet, et de peur d'estre ouye, je mordois le linceul, et m'en remplissois la bouche : mais tout cela n'empescha que Clarine, qui en avoit esté avertie, ne s'en prit garde : Et venant vers moy, elle voulut me dire quelque chose pour me consoler : mais relevant la teste vers elle, je luy dis, - Tay-toy Clarine, je te supplie, qu'il te suffise que mon malheur me tourmente assez sans que tu t'en mesles : laisse moi plaindre le peu de temps que j'ay à vivre, le mal que je ne sçaurois assez pleurer. Elle qui m'aymoit tendrement, et qui sçavoit bien le sujet que j'avois de m'affliger : - Je ne viens pas, dit-elle, en dessein de vous consoler, mais seulement pour vous mettre au lict, afin que l'on vous y vienne moins importuner. - Il vaudroit mieux, repliquay-je, si cela est, que tu me misses au tombeau. A ce mot, sans me bouger, je me laissay deshabiller, comme si j'eusse esté morte : car le mal que je ressentois s'estoit de

Signet[ 307 recto ] 1621 moderne

telle sorte saisi de moy, que mesme je ne pouvois pleurer : mais quand je fus au lict, et que je n'eus plus la lumiere devant les yeux, ce fut alors que mes larmes commencerent à me noyer le sein, et à moüiller de sorte mon lict, que j'estois toute en eau. D'un costé, Arimant se representoit à moy accompagné de tous ses merites, et de tous les tesmoignages d'affection qu'il m'avoit rendus. De l'autre costé, Clorange avec toutes ses déformitez et laideurs : Et alors voyant la difference qu'il y avoit de l'un à l'autre, [297 verso sic 295 verso] j'entrois en de si grands desplaisirs, que veritablement je fus bien assistee des Dieux, de ne me point laisser aller à un violant desespoir. Toute la nuict je ne fis que plaindre, et le jour me trouva dans le lict sans avoir peu clorre l'œil. Enfin voyez à quoy une grande affection nous porte quelquefois. Je me resolus de mourir, sçachant bien que ma mere, pour quelque supplication que je luy pusse faire, ne changeroit point de resolution : et ne me pouvant figurer que mon affection, ny celle d'Arimant pust supporter cét outrage, je pensay qu'il valoit mieux mourir une fois, que de remourir tous les momens qui me resteroient de vie.
  Le matin donc estant venu, quand je vis Clarine, et que la pluspart de ceux du logis estoient allez au temple comme de coustume, et qu'ils ne m'avoient laissé pour me garder qu'un jeune enfant qui me souloit servir : Je l'appellay, et luy dis, que je le priois d'aller promptement querir un Chirurgien, sans en rien dire à personne, le petit n'y manqua point, et lors qu'il fut entré :

Signet[ 307 verso ] 1621 moderne

- Nostre maistre, luy dis-je, j'ay un grand mal de teste, je vous prie, eventez moy un peu la veine du bras, car j'ay accoustumé de faire ainsi, quand ce mal me vient, et je suis incontinent guerie. Luy qui me vit toute rouge, et les yeux chargez, le creut facilement. Et sans se le faire dire deux fois m'ouvre la veine, et puis me bande le bras, et s'en alla : mais il ne fut pas si tost hors du logis, que je r'appellay ce jeune garcon, et luy dis, que je le priois de m'en aller querir un autre, parce que celuy-là ne m'avoit pas bien [298 recto sic 296 recto] servie. L'enfant s'y encourut, pensant bien faire, et me l'emmena incontinent : Je luy fis la mesme harangue que j'avois faite à l'autre, et cestui-cy aussi prompt que le premier, m'ouvre l'autre bras que je luy presente, luy cachant celuy où j'avois desjà esté saignee, et puis soudain il se retira.
  Alors croyant avoir mis l'ordre qu'il falloit pour finir plus promptement et plus asseurément mes jours, je fais tirer les rideaux, et serrer les fenestres, feignant de vouloir reposer : Mais incontinent je me desbande les deux bras, et oste les compresses, et tout ce qui pouvoit empescher le sang de couler, m'estant voulu ouvrir les deux bras pour mourir tant plustost, et de peur aussi que s'il n'y en eust eu qu'un, le sang peut-estre se fust arresté de soy-mesme, comme il advient quelquesfois en semblables occasions. La premiere chose qui me vint devant les yeux estant en cét estat, fut le desplaisir qu'Arimant auroit de cette nouvelle : Et par-ce que je creus que ce luy seroit un grand

Signet[ 308 recto ] 1621 moderne

soulagement de sçavoir que je mourois en l'aymant, je pris promptement mon mouchoir, et l'estendant sur le lict, je trempay le doigt dans mon sang η, et j'escrivis fust bien ou mal ces trois paroles. TIENNE JE MEURS, ARIMANT, qui fut tout ce que je pus faire, car incontinent les yeux commencerent à me troubler, et le cœur à me deffaillir, de sorte que je perdis toute cognoissance. Je me souviens toutesfois que ma derniere imagination fut, que, regrettant Arimant, et rien que luy seul, je dis assez haut : - Fortune, enfin [298 verso sic 296 verso] la victoire est mienne. Depuis ce mot là je demeuray comme morte, et sans doute c'estoit fait de ma vie, si Clarine ne fut entrée dans la chambre, qui sçachant bien que tout mon mal procedoit du desplaisir que j'avois de perdre Arimant, me venoit apporter de ses nouvelles, ayant eu de ses lettres par celuy qui m'en avoit apporté l'autre fois. Mais quand elle ouvrit les rideaux, et qu'elle vit tout en sang alentour de moy, car les fenestres mal closes laissoient entrer assez de clarté pour le voir : ô Dieux quel cry fit-elle ! Il fut tel que ceux qui estoient dans la chambre de ma mere qui touchoit celle où j'estois, s'effroyerent de l'ouyr, et accoururent pour en sçavoir le subject. - O Dieux ! s'escrioit-elle, elle est morte, Criseide est morte, et battant des mains, et puis s'arrachant le poil, elle couroit par la chambre sans sçavoir ce qu'elle faisoit. Les fenestres furent incontinent ouvertes, et chacun accourut autour de moy : Ils virent bien que j'estois toute en sang : mais ne se pouvans imaginer qu'il vint du bras, ils furent

Signet[ 308 verso ] 1621 moderne

long-temps à chercher la blesseure. Clarine cependant jettant la main sur le mouchoir, et le desployant, vit ce que j'y avois marqué du doigt, qui encores que mal escrit se pouvoit toutesfois lire avec un peu de peine, elle le met en sa poche pour empescher que personne ne le vit, et courant hors de la chambre vers ma mere l'advertir de cet accident, de fortune elle rencontra celuy qui luy avoit apporté la lettre qu'Arimant m'escrivoit, qui luy demandant responce, parce que son maistre luy avoit commandé de retourner le plus promptement qu'il pourroit : - C'est, dit-elle, toute en [299 recto sic 297 recto] pleurs et toute eschevelée, une triste responce que celle que tu porteras à ton maistre cette fois, Chriseide est morte, parce qu'on la vouloit forcer d'espouser Clorange, porte luy ce mouchoir où il verra escrit de la main et du sang de Cryseide, le subject qu'il a d'en aymer la memoire. A ce mot avec des pleurs extremes, et des cris, elle alla advertir ma mere, qui estoit alors avec la femme de Rithimer : tous trois oyans ces pitoyables nouvelles, furent surpris d'un grand estonnement : Mais le Prince tout transporté courut le premier où j'estois, et me voyant tout en sang, de fortune il me prit par le bras pour me relever, et trouvant ma manche toute pleine : - Elle s'est coupée les veines, cria-t'il : Et incontinent me retroussant luy-mesme la chemise, trouva que le sang ne couloit plus, parce qu'il s'estoit figé sur la playe, et je croy que cela fut cause de me sauver la vie : Car soudain qu'il en eust osté le sang, il vit qu'il commençoit à seigner encore,

Signet[ 309 recto ] 1621 moderne

il mit le doigt dessus, et dit à Clarine qu'elle en fit de mesme à l'autre bras, car il voyoit l'autre manche aussi sanglante que celle qu'il tenoit, et m'ayant fait apporter de l'eau fresche : - Pour certain, dit-il, elle n'est pas encore morte, je sens qu'elle est un peu chaude, et m'en jettant contre le visage, et puis me frottant les temples et le poulx avec des eaux imperiales, et autres semblables, il sentit que le poulx commença de me revenir, et soudain je commençay de respirer : - Elle revient, dit-il, qu'on fasse appeller des Medecins, car si elle est secouruë, elle ne mourra pas, et envoyant message sur message, ma chambre fut incontinent pleine de Medecins et de Cirurgiens, [299 verso sic 297 verso] qui userent d'une telle diligence autour de moy, qu'avant qu'il fust nuict, je revins du tout, et repris la cognoissance que j'avois perduë, sans que jamais Rithimer partit d'autour de moy qu'il ne me vit hors de danger : Depuis il me dit, qu'il ne m'avoit jamais veuë si belle, qu'estant en cét estat toute soüillee de mon sang : car la rougeur du sang me faisoit paroistre si blanche, et la blancheur de mon visage donnoit une couleur si vermeille au sang, qu'il sembloit que l'un adjoustoit de la beauté à l'autre, outre que la pitié de me voir reduite en cét estat luy augmentoit l'Amour, sous le voile de la compassion.
  Mais lors que je fus un peu remise, sa femme et ma mere, toutes effrayées, me demanderent, qui m'avoit mise en cét estat : si j'eusse voulu parler, peut-estre que je l'eusse bien faict en m'efforçant un peu : mais sçachant que c'estoient

Signet[ 309 verso ] 1621 moderne

elles qui estoient la cause de mon mal, je fis semblant pour éviter leur importunité, de ne les ouyr point, ny de ne pouvoir parler : Ce que peut-estre recognoissant l'un de ces vieux et experimentez Medecins, leur dict, qu'il me falloit faire prendre quelque chose, et me laisser reposer, parce que le parler me pourroit peut-estre faire beaucoup de mal. Il fut faict comme il l'avoit dit, et cependant Rithimer s'enquit du jeune garçon qui me gardoit, s'il ne s'estoit point aperceu de ce que j'avois faict. Luy qui craignoit d'estre chastié s'il confessoit la verité, dit que non, et que seulement je luy avois commandé de fermer les rideaux et les fenestres. Cela fut cause que Rithimer faisant venir Clarine : - N'abandonnez pas, [300 recto sic 298 recto] dit-il, Cryseide, car elle veut mourir : et si vous n'y prenez bien garde, elle se desbandera encore les bras. - Seigneur, luy dit-elle, si vous voulez, vous pouvez bien luy redonner la vie, qu'elle perdra sans doute, si ce n'est à cette heure et de cette sorte, ce sera bien-tost, et de quelqu'autre façon. - Je jure η, dit-il, par la vie d'Anthemius, qu'il n'y a chose que je ne fasse pour cela. Elle qui creut avoir trouvé une bonne occasion. - Seigneur, dit-elle, ne me descouvrez point, s'il vous plaist, mais croyez que Clorange est cause de sa mort, et qu'elle choisira plustost le tombeau, que luy. - Et pensez-vous, respondit Rithimer, que Clorange soit cause d'une si genereuse action η ? - N'en doutez point, Seigneur, repliqua-t'elle, et si vous en voulez voir la verité, prenez garde au changement de visage qu'elle

Signet[ 310 recto ] 1621 moderne

fera lors que je le luy diray à l'oreille. Alors s'approchans tous deux du lict, et faisant retirer chacun d'autour de moy, elle me dit tout bas, - Cryseide consolez-vous, Rithimer jure par la vie η d'Anthemius, que vous n'espouserez jamais Clorange. J'estois si foible que je ne pouvois mouvoir que les yeux : mais cette bonne nouvelle me toucha de sorte, que les eslevant au Ciel, il sembloit que je le remerciasse d'une si grande grace : et puis les tournant vers Rithimer, je m'efforçay de luy dire, - Seigneur, sera-t'il vray ? - Ouy, ma mignonne, me dit-il, et je le vous jure non seulement par Anthemius, mais par le chef de mon pere, et par tout ce qui me peut estre plus sainct. - Je vivray donc, repliquay-je. - Vivez, me respondit-il, et soyez certaine que je consentiray plustost à ma mort, qu'au contraire de ce [300 verso sic 298 verso] que je vous ay promis. A ce mot, je changeay toute de visage, et deslors on me vit reprendre la vigueur comme par miracle. Rithimer admira cette resolution en moy, et appellant sa femme et ma mere : - Voyez-vous, leur dit-il, qu'on ne parle plus du mariage de Cryseide et de Clorange ? η Je jure que je consentiray plustost à la perte de toute ma fortune, qu'à cette si peu convenable alliance. Elles voulurent repliquer, mais il interrompit, - Je l'ay juré par la vie η d'Anthemius, par le chef de mon pere, et par tout ce qui me peut estre le plus sainct : il ne faudra point en parler d'avantage, et qui fera autrement, je luy donneray cognoissance qu'il me fera desplaisir. Elles s'en allerent toutes deux sans dire un seul mot. Rithimer ne pouvant assez estimer

Signet[ 310 verso ] 1621 moderne

l'extreme resolution que j'avois prise, augmenta de sorte la bonne volonté qu'il me portoit, que deslors on peut dire, que veritablement il fut amoureux de moy. Il s'en alla, et retourna cent fois pour voir en quel estat j'estois, et ordinairement tout seul. Et parce qu'il n'osoit parler à moy, de peur que cela ne me fist mal, il entretenoit Clarine, et quelquefois il luy demandoit, comment elle avoit recogneu que le mariage de Clorange m'avoit faict prendre cette resolution : et d'autrefois il la remercioit de l'en avoir averty. Bref, il monstroit si clairement par son inquietude la grandeur de son affection, que sa femme s'en prit garde, et Clarine aussi. Quant à moy, je prenois toutes ses actions comme venant de la compassion que cét accident avoit causee en son ame genereuse, outre que l'estat où j'estois ne me permettoit pas [301 recto sic 299 recto] de faire de grands discours : car j'estois encore tellement abatuë, que je ne voulois que dormir, et me reposer.
  Je demeuray deux ou trois jours de cette sorte sans me souvenir du mouchoir où j'avois escrit avec le doigt et de mon sang : mais un matin que je commençois à me remettre un peu, il me revint en la memoire : et parce que Clarine qui ne m'abandonnoit jamais m'oüyt aspirer, elle me demanda si je ressentois quelque nouveau mal : - Le mal, luy dis-je froidement, est dans l'esprit. Mais Clarine dites moy je vous supplie, fustes vous la premiere qui me trouvastes en l'estat où je m'estois mise ? - Et qui est-ce, me dit-elle, qui a plus de soing de vous ? - Je sçay bien, luy respondis-je,

Signet[ 311 recto ] 1621 moderne

puis que vous fustes la premiere, ne vistes vous point un mouchoir qui estoit marqué de mon sang ? - Ah ! dit-elle, ouy je l'ay veu, et vous me faites souvenir que j'ay fait une grande faute, et à laquelle il faut remedier promptement : car sçachez, dit-elle, ma maistresse, que le matin que ce malheur arriva, Arimant vous avoit escrit, et j'ay icy la lettre, je venois toute joyeuse la vous apporter : mais quand je vous trouvay en cét estat, je fus si surprise, que je courois par la maison comme une folle, criant et me tourmentant : et de fortune estant ainsi hors de moy, je rencontray celuy qu'Arimant vous avoit envoyé, qui ne sçachant ce qui vous estoit arrivé, me pressoit d'avoir responce : Je luy dis que vous estiez morte, et luy donnay le mouchoir duquel vous parlez, pour le porter à son maistre en tesmoignage de vostre amitié. - Et Arimant, repris-je alors, a mon mouchoir ? [301 verso sic 299 verso] - Il l'a sans doute, me dit-elle, car il y a trois jours que je le donnay. - O Dieux ! m'escriay-je, voila la perte d'Arimant ! Que pensez-vous Clarine qu'il devienne, voyant ceste asseurance de ma mort ? Elle demeura muette pour quelque temps, en fin elle me respondit : - Il est certain que si ce jeune homme s'en est allé sans demander plus particulierement de vos nouvelles, il luy aura porté celles de vostre mort. - Et à qui, repris-je, voudriez vous qu'il s'en fut enquis pour en sçavoir de plus certaines, qu'à vous mesmes ? Veritablement, Clarine, vous fistes là une grande faute : et la seconde n'est guiere moindre, lors que, me voyant estre hors de

Signet[ 311 verso ] 1621 moderne

danger, vous ne l'en avez point averty. Qu'esperez vous que fasse ce pauvre Chevalier ? Nous orrons dire qu'il aura fait quelque extreme resolution, et Dieu vueille qu'elle ne soit telle, qu'elle me convie à le suivre. - Ma maistresse, me dit-elle, je vous en demande pardon, le desplaisir que j'avois de vostre mort, estoit tel, que je me resolvois à vous suivre, et j'avouë que j'envoyay ce mouchoir à Arimant exprés pour le convier d'en faire de mesme. Il est bien vray que depuis je l'en devois η avoir adverty : mais j'ay esté de telle sorte employée auprés de vous, que je ne me suis souvenuë non pas mesme de manger. - Or sus, luy dis-je, escrivez luy de ma part, et si je puis, j'y mettray un mot de ma main. Clarine alors prenant la plume et le papier, apres avoir fermé la porte, de peur que quelqu'un ne nous surprit, luy escrivit ce peu de mots à la haste : [302 recto sic 300 recto]


SignetLETTRE

DE Clarine à Arimant.

  JE m'en desdis, Arimant, Cryseide vit encores, et m'a commandé de vous en avertir. Elle mourut certes quand je le vous manday : mais les Dieux l'ont ressuscitee pour vous. Vous estes le plus

Signet[ 312 recto ] 1621 moderne

heureux Chevalier qui vive, estant aymé de la plus belle Dame de l'Univers : et seulement malheureux pour ne pouvoir estre tesmoing de vostre bon-heur.

  Alors prenant à toute force la plume, avec beaucoup de peine j'escrivis ce peu de paroles : JE VIS, ARIMANT, ET POUR UN SEUL ARIMANT. Et soudain l'ayant bien cachetée, elle faict partir en toute diligence celuy qui desja y avoit esté une autrefois, luy commandant sur tout de luy bien dire par le menu ce qui estoit arrivé, et de faire une extreme diligence. Apres voyant que personne n'estoit encore dans la chambre, nous ouvrismes la lettre qu'auparavant il m'avoit escrite, et nous trouvasmes qu'elle estoit telle : [302 verso sic 300 verso]


SignetLETTRE

D'Arimant à Cryseide.

  N'Avoir tout le jour que les frayeurs, et des terreurs Pannniques, et toute la nuict vous voir toute en sang, et avec un pied dans le cercueil me faire signe que je vous suive, me trouble de sorte, que

Signet[ 312 verso ] 1621 moderne

je ne puis appeller vie η celle que je passe esloigné de vous. J'envoye ce porteur pour sçavoir comme se porte celle à qui je suis, je le suivray de si prez, que j'espere le trouver à son retour à my-chemin. Il faut qu'à ce coup la haine de Rithimer envers les miens cede à l'Amour que je vous porte.

  Cette lettre me consola infiniment pour plusieurs occasions : L'une, que je pensay que plus il s'approcheroit du lieu où j'estois, tant plustost aussi sçauroit-il que le bruit de ma mort estoit faux. L'autre que je cognus que veritablement il m'aymoit, parce que les Dieux n'envoyent jamais ces presages η qu'à ceux qui y ont quelques [303 recto sic 301 recto] interests : et enfin pour l'esperance que j'avois de le voir bien tost, et luy pouvoir communiquer un dessein que j'avois faict. Mais cependant son homme fit une telle diligence, que marchant et nuict et jour, il le trouva encores en sa maison, prest toutesfois de partir le lendemain : Il estoit de fortune encores au lict, et ce jeune homme s'approchant de luy, - Seigneur, luy dit-il, j'ay de grandes choses à vous dire, faictes sortir toutes vos gens d'icy. Et lors le leur ayant commandé et fermé la porte par le dedans, Arimant le voyant tout effroyé, soupçonnant quelque grand accident, s'estoit à moictié relevé sur le lict, et comme devinant son mal : - Est-elle morte, luy demanda-t'il, ou vit-elle encores ?

Signet[ 313 recto ] 1621 moderne

Alors ce jeune homme fondant en larmes, et luy presentant mon mouchoir : - Helas ! Seigneur, respondit-il, voyla qui vous dira ce que la douleur m'empesche de pouvoir proferer : Et lors s'abouchant sur une table, se mit à sanglotter comme s'il eust voulu mourir : mais Arimant despliant ce mouchoir, et au commencement le voyant tout taché de sang, et enfin, lisant ce que j'y avois escrit du doigt, TIENNE JE MEURS ARIMANT. - O Dieux ! dit-il, elle est donc morte, et lors tombant à la renverse dans le lict, il demeura comme mort. Ce jeune homme apres avoir cessé un peu ses pleurs, et prenant garde que le Chevalier ne disoit mot, il courut vers luy, et le trouvant esvanouy, le releve sur le lict, l'appelle, et le tourmente pour le faire revenir : mais voyant qu'il n'en faisoit point de signe, et craignant qu'il ne luy mourust entre les bras, il met promptement [303 verso sic 301 verso] le mouchoir sous le chevet, et court à la porte appeller du secours : tous ceux de la maison y accoururent : car il estoit extremement aymé de tous, et luy firent tant de remedes, qu'en fin ils le firent revenir. Le premier mot qu'il dit, ce fut un helas : mais incontinent, se prenant garde que la chambre estoit pleine de gens, il retint et les larmes et les plaintes, ne voulant en donner cognoissance à personne. Et parce que la contrainte le travailloit presque autant que son propre mal, il les pria tous de le laisser reposer, leur disant, qu'il ne vouloit personne que ce jeune homme avec luy. Eux qui ne se doutoient point de l'occasion de son mal, et

Signet[ 313 verso ] 1621 moderne

qui ne pensoient pas que ce fut autre chose qu'une deffaillance, qui ayant fait son cours ne pouvoit plus luy faire du mal, luy obeyrent incontinent : Et lors se voyant seul : - Qu'est devenu, dit-il, ce mouchoir ? - Seigneur, respondit le jeune homme, je ne veux plus vous le faire voir, puis que sa veuë vous rapporte tant de desplaisir. - O mon amy ! reprit Arimant, que celuy-cy est peu de chose au prix de ceux que je me prepare : Non, non, continua-t'il donne le moy seulement, car au lieu d'augmenter mon mal, il me soulage, voyant qu'elle a eu memoire de moy au dernier moment de sa vie. Et lors le luy remettant entre les mains : - O mouchoir, dit-il, qui me representes le plus grand de mes desastres, quel nom te dois-je donner qui responde aux effects que tu produits en moy ? Et là s'estant teu quelque temps tenant les yeux fermes sur les paroles de sang, tout à coup en le baisant il dit : - Je t'entends bien, interprete du cœur qui t'envoye, [304 recto sic 302 recto] tu me convies de faire le mesme chemin, je n'ay garde de te refuser, je suis prest à faire ce voyage, je ne me deulx sinon que tu m'ayes voulu devancer, ou pour le moins que nous ne l'ayons faitc de compagnie. Et lors se tournant vers ce jeune homme : - Mais, luy dit-il, mon amy, tu ne me dis point comment cét accident est arrivé ? - Seigneur, respondit-il, s'il vous plaist vous donner un peu de repos, et que vous me promettiez que cela ne vous affligera point d'avantage, je vous diray tout ce que j'en sçay. - Non, non, reprit soudain Arimant, il n'y a rien qui puisse agrandir ny diminuer ma douleur : dy

Signet[ 314 recto ] 1621 moderne

moy seulement tout ce que tu en sçais. - Je vous diray donc, continua ce jeune homme, que j'arrivay là de bon matin, et que suivant le commandement que vous m'en aviez fait, je pris garde lors que Clarine alloit au Temple, où je luy mis la lettre que vous escriviez si discrettement dans la main, que personne ne s'en apperceut : et l'ayant priée de me faire promptement avoir ma response, elle me dit que ce matin mesme je l'aurois. Incontinent apres j'allay dans le logis de Rithimer, car c'est où elle loge : mais à peine y fus-je entré, que j'ouys un grand bruit du costé de Cryseide. Je montay les escaliers, et je trouvay Clarine toute eschevelée, qui aussi tost qu'elle me vit : - C'est, dit-elle une triste response que celle que tu porteras à ton maistre cette fois. Cryseide est morte, parce qu'on la vouloit forcer d'espouser Clorange, porte luy ce mouchoir, où il verra escrit de la main, et du sang de Cryseide le subject qu'il a d'en aymer la memoire. A ce mot, toute en [304 verso sic 302 verso] pleurs, et criant comme une folle, elle passa en une autre chambre. - O Dieux ! s'escria le Chevalier, faut-il que je vive seulement pour ouyr ces nouvelles ? Mais continuë, dit-il, je te prie. - Vous pouvez croire, dit le Messager, que je demeuray grandement estonné, et toutefois pour en sçavoir plus de verité η, je m'arrestay encore un peu en ce mesme lieu, et je vis sortir trois ou quatre personnes de la chambre de Cryseide, qui toutes estonnées, et tenant les mains joinctes ensemble, disoient : - Elle est veritablement morte d'une estrange façon : Cela me donna curiosité

Signet[ 314 verso ] 1621 moderne

et courage d'y entrer, voyant mesme que tous ceux de la maison y accouroient, je la vis, Seigneur : mais ô quelle veuë ! Je la vis morte dans son lict, et tout à l'entour le sang, qui mesme avoit coulé jusques en terre. A mesme temps Rithimer et quantité de femmes y entrerent, et j'ouys que Rithimer s'escria, qu'elle s'estoit couppé les veines. J'eus peur alors d'estre recognu de quelqu'un : et parce que vous me l'aviez expressement defendu, et que je creus ne pouvoir rien apprendre d'avantage, je partis à l'heure mesme de la ville, et m'en suis venu en toute la diligence qu'il m'a esté possible, non pas que je n'eusse beaucoup de regret de vous apporter une si mauvaise nouvelle, mais pour ne point manquer au commandement que vous m'en avez faict. - O Dieux ! s'escria-t'il alors, il n'y a donc plus de doute que Cryseide ne soit morte, puis que tu l'as veuë de tes yeux propres : Et comment est-il possible que les Dieux ayent consenty à cette cruauté ? mais comment se peut-il que j'oye ces [305 recto sic 303 recto] nouvelles, et que je ne meure ? Vous Dieux vous l'avez permis pour ma punition, et moy je ne meurs point encores pour souffrir plus par le peu de vie qui me reste, que je ne ferois par une prompte mort. Il vouloit continuer lors que son pere qui avoit esté averty de son mal, et qui aimoit ce fils fort tendrement, comme n'ayant enfant que luy, et outre cela estant accomply de tant de perfections, s'en vint hurter à la porte de la chambre : et parce que ce jeune homme en recognut la voix, il en avertit Arimant,

Signet[ 315 recto ] 1621 moderne

qui se remettant un peu, et cachant le plus qu'il luy estoit possible sa douleur, luy fit ouvrir la porte. Les fenestres estoient fermées, et les rideaux du lict tirez de sorte, que quand le pere fut dans la chambre, il ne put rien remarquer au visage d'Arimant, mais s'approchant de luy, et luy prenant le bras, il luy demanda, comme il se portoit. - Ce ne sera rien, luy dit-il, Seigneur, j'ay eu une petite deffaillance, je croy que cela ne vient que de replession d'humeurs, à cause que je ne fais point d'exercice : mais si vous le trouvez bon, je croy qu'il me feroit grand bien de faire un petit voyage, tant pour dissiper ces humeurs, que pour changer un peu d'air : car il est vray que depuis quelques jours je ne me sens guere bien. - Ce sera bien fait, respondit le pere, mais où voudriez-vous aller ? - Il me semble, respondit Arimant, que je ne scaurois mieux faire que d'aller vers les Libicins, tant parce que c'est le lieu de ma naissance, qui profite grandement pour le changement d'air, que pour le contentement que j'aurois de voir nos parens, et nos anciens amis. - J'en serois bien aise, respondit le pere, [305 verso sic 303 verso] mais je crains la haine que Rithimer nous porte. - Seigneur, reprit incontinent le Chevalier, n'entrez point en cette doute : cela seroit bon si vous y alliez, mais de moy il ne s'en soucie point, et il sçait bien que quand je serois mort, cela n'avanceroit en rien ses affaires, outre que j'y demeureray si peu et tousjours chez mes parens et amis, que quand il en auroit la volonté, il n'en aura ny le temps, ny la commodité. Le pere croyant ce

Signet[ 315 verso ] 1621 moderne

qu'Arimant disoit, se laissa facilement porter à son opinion : ce qui ne rapporta pas peu de bien pour tous, ny peu de consolation pour luy : car ayant auparavant resolu de se tuer, il remit l'execution de ce qu'il vouloit faire lors qu'il seroit en ce voyage. Il s'efforce donc de faire la meilleure mine qu'il peut, et part le lendemain, sans mener avec luy que ce jeune homme qui luy avoit porté la nouvelle, et un autre pour le servir à la chambre, disant à son pere qu'il yroit plus asseurément avec peu de train, que s'il estoit mieux accompagné, parce qu'on ne prendroit pas si tost garde à luy. Son dessein estoit d'aller vers les Lybicins en toute diligence pour trouver Clorange en quelque lieu qu'il fut, de venir aux mains avec luy, et si la fortune luy estiot η si favorable que de luy en donner la victoire, s'en-aller sur le lieu où je serois enterrée, et là se sacrifier soy-mesme à mes cendres. Et veritablement ce fut un grand-heur que cette vengeance luy vint en l'ame, car elle retarda la volonté qu'il avoit de se deffaire : et celuy que je luy envoyois eust le loisir de luy porter nos lettres.
  Le lendemain qu'il fut party d'aupres de son [306 recto sic 304 recto] pere, la moitié du jour estant desja passee sans qu'Arimant se souvint de manger, ny de reposer, celuy que je luy envoyois le rencontra au passage d'une riviere qui s'appelle le Tesin, et sans le recognoistre, l'outrepassa, tant parce qu'il ne pensoit pas le trouver ailleurs que dans Eporedes, que d'autant que le desplaisir luy avoit de sorte changé le visage, qu'il estoit mescognoissable,

Signet[ 316 recto ] 1621 moderne

et qu'ayant si peu de suitte, il n'eust jamais pensé que ce fust Arimant : et Arimant mesme alloit tellement pensif, et les yeux de sorte arrestez contre terre, qu'il ne le vid point lors qu'il passa aupres de luy. Mais de bonne fortune, celuy qui m'estoit venu trouver de sa part, n'en fit pas de mesme, qui l'ayant bien remarqué, en vint advertir son maistre, luy disant, que s'il vouloit, il sçauroit bien au long l'histoire de Cryseide, parce qu'il avoit veu celuy qui desja une fois luy en avoit apporté des nouvelles. - Et que veux-tu, respondit Arimant, que j'en apprenne d'avantage ? n'est-ce pas assez que je sçay qu'elle est morte ? Et ainsi sans tourner seulement les yeux, il continua son chemin. Mais ce jeune homme qui estoit assez advisé, et desireux de sçavoir comme j'aurois esté enterrée, et tout le cours de mon histoire, retourna courant vers celuy que j'envoyois, et luy faisant cognoissance, luy demanda des nouvelles de Clarine, et comme elle se portoit depuis la mort de Cryseide. - Cryseide, dit-il, est en vie, et se porte bien, graces aux dieux. - Cryseide, repliqua l'autre, est en vie ? - Ouy, reprit-il, elle est en vie, et m'envoye vers ton maistre. Alors l'embrassant, - ô Messager de bonnes [306 verso sic 304 verso] nouvelles, que les Dieux, dit-il, te rendent à jamais content : Suy moy, je te supplie au petit pas et j'acourciray ton voyage. A ce mot, le jeune homme donnant des esperons à son cheval, cria à son maistre : - Arrestez, seigneur, arrestez, que je vous redonne la vie, en eschange de la mort qu'autrefois je vous ay apportée. Arimant qui ouyt sa voix, et ne peut entendre ses paroles confuses, voyant les batemens des mains, et la

Signet[ 316 verso ] 1621 moderne

joye qu'il faisoit paroistre en ses actions, demeura estonné de ce changement, et lors qu'il fut un peu plus pres de luy, - Qu'y a-t'il, et qu'est-ce, luy cria-t'il, que tu me veux ? - Seigneur, s'escria le jeune homme, bonnes nouvelles, Cryseide n'est point morte, elle vous envoye ce messager. - Cryseide n'est point morte ? reprit-il tout hors de soy. Est-il bien possible ? - Seigneur, dit l'Escuyer, il est certain, et voyla celuy qui vous en apporte des nouvelles. A ce mot, Arimant tournant les yeux et les mains au Ciel : - O Dieux ! continua t'il, soyez-vous à jamais benis et loüez de cette faveur que vous me faites. Et à ce mot, celuy que je luy envoyois arriva, et le recognoissant, - Seigneur, luy dit-il, Clarine m'a commandé de vous donner cette lettre. Arimant estoit tellement hors de luy-mesme, qu'il la receut la main toute tremblante, et sans sçavoir ce qu'il faisoit, enfin se souvenant qu'il ne falloit point que ce messager sceut l'affection qu'il me portoit, mais qu'il feignit que ce fut à Clarine : il reprit un peu ses esprits, et luy demanda de ses nouvelles. - Seigneur, luy dit-elle η, elle se porte bien, et m'a commandé de vous dire de sa part, que Cryseide aussi est en fort bonne santé. [307 recto sic 305 recto]Cryseide, repliqua-t'il froidement, l'on m'avoit dit qu'elle estoit morte ? Et à ce mot, ouvrant la lettre de Clarine, quoy qu'il voulut dissimuler, si est-ce que son visage donna assez de cognoissance de cette joye inopinée, et plus encores quand il vit le peu de mots que je luy avois escrit, sans lesquels il eut pensé que Clarine le vouloit tromper, mais reconnoissant fort bien

Signet[ 317 recto ] 1621 moderne

mon escriture, il s'asseura entierement que je vivois, encore qu'il jugeast bien que j'estois fort foible. Relevant donc les yeux : - Mais dy moy mon amy, est-il possible, luy dit-il, que Cryseide ait esté en l'estat que l'on m'a fait entendre ? - Seigneur, respondit le Messager, elle a encor esté plus mal que l'on ne vous a point dit : car on peut dire qu'elle a esté morte, et puis retournée en vie : Et lors il luy raconta tout ce qui m'estoit arrivé, et de quelle façon j'en avois usé. - Il faut avouër, dit Arimant alors, que Cryseide faict honte aux Dames par sa beauté, et aux Chevaliers par la grandeur de son courage : Et craignant d'en dire trop, il se teut : et reprenant son chemin alla repaistre en la plus prochaine ville, où il ne se pouvoit lasser de se faire redire tout ce qui s'estoit passé.
  Et d'autant que les nouveaux accidens donnent des nouveaux conseils η, Arimant s'estant arresté en ce lieu le reste du jour, il ne fit toute la nuict que penser au moyen qu'il auroit de me voir. Et ne pouvant se bien resoudre tout seul, il appella ce jeune homme qu'il m'avoit envoyé, et qui, outre l'affection qu'il avoit à son maistre, n'avoit point faute d'esprit ny de jugement. Il luy communique donc le desir qu'il avoit de me voir, [307 verso sic 305 verso] que jamais il n'auroit ny repos, ny contentement, qu'il n'eust esté aupres de moy : Que toutesfois Rithimer haïssoit de sorte son pere, qu'il ne sçavoit avec quelle asseurance il pouvoit venir où j'estois, ny moins entrer dans mon logis. Ce jeune homme apres y avoir quelque temps pensé, - Seigneur, luy respondit-il,

Signet[ 317 verso ] 1621 moderne

il faut faire de necessité vertu η : Renvoyez ce messager, afin qu'il ne descouvre vostre dessein, et puis desguisez η vous, et vous habillez en marchand, vous pouvez entrer dedans la ville, et y demeurer quelque temps sans estre cogneu, estant sur le lieu, peut-estre se presentera-t'il telle commodité, que vous ne sçauriez d'icy vous imaginer.
  Arimant trouva bonne l'opinion de ce jeune homme, et dés qu'il fut jour despescha le mien η, qui le lendemain me rendit sa lettre, et nous dict en quel lieu il l'avoit trouvé, et par quel hazard recognu : Je ne vous redis point icy, gentil Hylas, quelle fut sa responce, car vous pouvez juger qu'elle estoit pleine de remerciement et d'extremes contentements. Sur la fin il m'asseuroit de me voir bien tost, quelque fortune qu'il put courre. Cependant il ne perdit pas le temps, car jugeant qu'il estoit plus à propos de ne s'approcher point du lieu où j'estois sans estre desguisez, il fiz faire trois habits de marchands en toute diligence, et puis passant par un bois, ils les vestirent, et serrerent les leurs dans des males, pour les reprendre quand il seroit necessaire, et ainsi revestus, et se desguisant le mieux qu'ils pouvoient, ils entrerent dans la ville où j'estois, et se logerent en une hostellerie la plus voisine de la porte. Quant à luy, il [308 recto sic 306 recto] tint le logis tout le reste du jour : Mais il envoya ses valets apprendre des nouvelles, et entre autre, commanda à celuy qui m'avoit apporté des siennes, qu'il sçeut comme je me portois, et qu'il vit Clarine s'il estoit possible. Ce jeune homme s'aquita

Signet[ 318 recto ] 1621 moderne

fort bien de la commission qu'il luy avoit donnée, et le soir l'un et l'autre luy revindrent dire tout ce qu'ils avoient appris. Celuy qu'il avoit envoyé en mon logis, luy dit qu'il avoit veu Clarine, et qu'il avoit parlé quelque temps à elle sans qu'elle le recogneust, et qu'en η s'estant fait cognoistre, elle l'avoit mené vers sa maistresse qui estoit encores au lict retenuë de la foiblesse, pour la grande perte de sang qu'elle avoit faite, et là se mettant sur mes loüanges, luy juroit ne m'avoir jamais veuë si belle, parce que j'estois plus blanche, et le teint si beau qu'il ne se peuvoit rien voir de semblable, et puis luy raconta que de fortune estant toute seule, il avoit eu loisir de m'entretenir fort au long, et de me dire comme il s'estoit desguisé, pour n'estre recogneu de Rithimer, ou de quelqu'un des siens, le redoutant grandement à cause de la vieille inimitié qu'il avoit avec son pere, et qu'encore que son peril nous fit peur, si est-ce que Clarine et moy en avions ry de bon cœur, nous le representant revestu de ceste sorte : Qu'enfin je luy avois dict, que puis qu'il estoit ainsi desguisé, il faloit chercher quelques toilles ou autres choses semblables, et faire semblant de me les venir vendre, que s'il se trouvoit que quelqu'un fust en ma chambre, cela serviroit d'excuse, pour revenir une autrefois avec plus de commodité, que si j'estois seule avec Clarine comme il [308 verso sic 306 verso] avenoit fort souvent, il pourroit entrer, et parler à moy avec toute sorte d'asseurance. Arimant oyant ceste proposition la trouva bonne, luy qui n'en eut pas desappreuvé une

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seule qu'on luy eut voulu proposer, pour hazardeuse qu'elle eut esté. Et ainsi commença à se mettre en queste de la marchandise qui luy estoit necessaire. Quant à son homme, les nouvelles que l'autre luy raconta, ce furent les frayeurs que ceux de la ville avoient d'un certain Roy estranger η, que l'on disoit venir des Gaules pour ravager toutes ces contrées, comme il avoit fait desja diverses fois : Et venant un peu plus sur les choses particulieres, disoit que tous ceux de la ville murmuroient, que cependant que ce Roy pilloit et ravageoit presque toute la Gaule Cisalpine, et la dépeuploit d'hommes et de femmes, qu'il emmenoit prisonniers, Rithimer s'amusoit à faire l'amour à une jeune fille nommée Cryseide, et perdoit non seulement le soucy de ces peuples qu'il avoit en gouvernement, mais encore de la reputation qu'il avoit autrefois acquise par tant de beaux exploits de guerre.
  Cette derniere nouvelle toucha fort au cœur d'Arimant, toutefois se voyant si prés de moy, et esperant de me voir bientost, il ne s'y arresta pas longuement : mais tournant entierement toutes ses pensées à donner ordre à recouvrer la marchandise par laquelle il esperoit avoir entrée en mon logis ; il se chargea et son homme aussi, des plus belles toiles qu'il put trouver, et feignit de venir des Gaules, d'où il en sort ordinairement de tres-belles η, outre qu'ayant la langue η Gauloise, il luy estoit fort facile de se faire croire marchand Gaulois. [309 recto sic 307 recto] Il employa tout le lendemain à dresser tout son équipage de marchandise,

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et ayant bien accommodé ses bales, s'en vint au logis de Rithimer, et conduit par ce jeune homme qui y avoit desja esté, passa au costé où je logeois : ceux qui les voyoient monter avec leurs bales, ne leur demandoient point où ils alloient, parce que les pensant estre des marchands, et d'ordinaire plusieurs y venant, ils ne trouvoient point estrange de voir ceux-cy. Ils s'arresterent dans l'anti-chambre, où de fortune le petit garcon qui avoit accoustumé de me servir, passant pour quelque affaire que je luy avois commandé, les vid : et r'entrant dans la chambre, dit à Clarine, qu'il y avoit des marchands dans l'anti-chambre, qui demandoient, si l'on vouloit acheter de la toile. Clarine incontinent se douta que c'estoit Arimant, et s'aprochant de moy : - Vous verrez, me dit-elle, Madame, que ce seront nos marchands : - Allez voir, luy dis-je, et si ce sont eux, faites-les entrer, car nous aurons loisir de voir leur marchandise, cependant qu'il n'y a personne qui nous empesche. Et il estoit vray, que de bonne fortune il n'y avoit dans ma chambre que nous trois ; Clarine incontinent s'y en alla, et parce que le petit enfant la suivit, elle fit semblant de ne les cognoistre point, leur demandant quelle marchandise ils portoient, - De fort belles toiles, respondit Arimant, en langage Gaulois, et à fort bon marché. - Vous venez, dit-elle, tout à propos, car Madame est seule, elle sera bien aise de voir vostre marchandise. Et à ce mot, elle les conduisit vers moy. [309 verso sic 307 verso]
  Je vous avoüe, Hylas, que je fus tellement transportee, et luy aussi, que voyant n'y avoir

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personne dans la chambre qui nous peust voir, parce que Clarine avoit donné une commission au petit qui nous servoit, pour aller par la ville, d'abord qu'il entra dans ma chambre, je luy tendis les bras, et luy s'en vint de mesme vers moy, et se mettant à genoux devant mon lict, je le tins un fort long temps serré contre mon sein, si surprise de contentement, que je ne pouvois le destacher de mes bras. - Amy, luy dis-je, enfin voicy ta Cryseide, que les Dieux ont refusee, pour ne te faire une si grande injustice, que de te ravir ce qui est si bien à toy. - Madame, dit-il, je recognois en cela que veritablement ils sont Dieux, puis qu'ils sont si justes : Mais qui η pensez-vous que vous me rendez, quand vous me dites que Cryseide est mienne ? - Arimant, repris-je, soyez certain que si Cryseide n'est vostre, elle n'est point du tout, je le vous ay escrit de mon sang, et si vous en voulez un plus grand tesmoignage, vous l'aurez de moy, et tout tel que mon honnesteté me le pourra permettre, car je pense estre bien raisonnable, qu'ayant voulu mettre la vie pour me conserver toute à vous, je ne reserve plus rien qui ne soit vostre, ou pour mieux dire, à vostre discretion, sinon ce qui seul η me peut rendre digne d'estre à vous.
  Il vouloit respondre, lors que Clarine le vint oster d'aupres de moy, parce qu'elle oyoit marcher dans l'antichambre. Se retirant donc diligemment, il se mit aupres de son compagnon, qui commençoit desja à desployer sa marchandise, [310 recto sic 308 recto] et à la monstrer à Clarine, qui faisoit grandement

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l'empeschee à bien considerer la bonté et la beauté de la toile, et en mesme temps Rithimer entra dans la chambre. Il avoit accoustumé de me venir voir fort souvent, et sembloit que le bruit qui couroit par la ville de l'amour qu'il me portoit, ne fut point faux, car depuis l'accident qui m'estoit arrivé, l'affection qu'il me souloit porter estoit tellement augmentée, que sa femme mesme s'en estoit aperceuë : Et parce qu'elle estoit d'un naturel fort jaloux, et qui ne vouloit point que personne eust part en ce qu'elle devoit posseder toute seule, elle commençoit de me haïr, et de faire resolution de m'esloigner de Rithimer aussi-tost que je serois en estat de pouvoir marcher. Et voyant ma mere fort en colere contre moy, pour le refus que j'avois faict de Clorange, elle ne fit point de difficulté de le luy dire : et de fortune, Clarine, sans qu'elles s'en apperceussent, ouyt tous leurs discours, et me les raconta. Cét esloignement n'estoit pas celuy qui me faschoit, car au contraire j'en estois tres-aise, pensant par ce moyen de revenir à Eporede : mais ce fut la cruauté de ma mere, qui jura en mesme temps, que le voulussay-je ou non, soudain que je serois hors de la presence de Rithimer, elle me feroit espouser Clorange. Cette resolution de ma mere m'en fit prendre une autre, que peut-estre je n'eusse pas euë de long-temps, qui fut de me donner entierement à Arimant, et de fuir en toute façon la tyrannie de laquelle elle vouloit user sur moy.
  Mais, pour revenir à Rithimer, le voyant entrer [310 verso sic 308 verso] dans ma chambre, je dis tout haut à Clarine

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qu'elle dist à ces marchands, que pour cette heure ils s'en allassent, et qu'ils revinssent le matin, que j'acheterois volontiers de leurs toiles, et cela je le fis expres, afin que si Rithimer les revoyoit une autre fois, il ne le trouvast pas estrange. Arimant qui sçavoit le bruit qui couroit de l'amour que ce Prince me portoit, le voyant fort aymable de sa personne, outre la faveur que sa qualité luy pouvoit acquerir, le regardoit avec un œil qui ne ressentoit point le marchand, et supportoit avec une peine extreme, qu'il fallust luy quitter la place, et s'en aller pour ne rien descouvrir : toutesfois voyant qu'il le falloit faire par force, il replia et refit ses bales, et apres les mettant sur son compagnon, apres avoir faict une grande reverence, s'en alla : Et moy le voyant partir, je luy criay, - Adieu, nostre maistre, ne faillez pas de revenir demain au matin.
  Voyla quelle fut nostre premiere veuë : Mais pour ne tirer ce discours trop en longueur, sçachez, Hylas, que le lendemain il revint, lors que chacun estoit allé au temple, et qu'il n'y avoit que Clarine aupres de moy : Et pour ne perdre le temps à redire les mesmes propos que nous nous tismes η, nostre resolution fut telle : Voyant qu'aussi-tost que je serois en estat de marcher, ma mere m'emmeneroit pour me faire espouser par force Clorange ; Nous fusmes d'avis de la devancer, et que quelques jours avant que de faire cognoistre que je fusse bien remise, je manderois vers Arimant, qui cependant demeureroit vers les Libicins, et que m'habillant en homme, [311 recto sic 309 recto] je me desroberois, et m'en viendrois le trouver au

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logis, où alors il logeoit, et que de là il m'emmeneroit où bon luy sembleroit, avec promesse de m'espouser au premier lieu où il pourroit le faire en asseurance, et que cependant nous vivrions comme frere et sœur. Cette deliberation prise, Arimant donna ordre de faire les habits, tant pour moy, que pour Clarine, et avant que de partir, les luy remit entre les mains, et puis promit sans faillir d'estre le quinziesme jour apres en cette mesme ville, et dans le mesme logis où il estoit alors logé, lequel il fit aussi fort bien recognoistre à Clarine, afin qu'elle m'y sceust conduire. Voyez, Hylas, à quoy la rigueur des meres conduit quelquesfois les enfans qui sont maladvisez. Or voicy ce qui en advint : Les quinze jours estans escoulez, et croyant qu'Arimant fust en son logis comme nous avions resolu ensemble, je ne manquay point à m'y rendre vestuë en homme, et Clarine aussi, et si bien déguisées, qu'ayans rencontré au sortir du logis ma mere qui revenoit du temple, elle ne nous recogneut ny l'une, ny l'autre : Mais je fus bien estonnee quand je fus au logis, et que je n'y trouvay personne, et plus encores quand je vis arriver la nuict, sans avoir point de nouvelles de luy, ce fut alors que je commençay à me repentir de ma fuite precipitée, et d'avoir esté si hastive à sortir d'aupres de ma mere, sans sçavoir pour le moins si Arimant estoit revenu, et ce qui me troubla d'avantage, ce fut qu'incontinent le bruit s'espandit par toute la ville que j'estois perduë, et qu'on me faisoit chercher de tous

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costez : me resolvant [311 verso sic 309 verso] enfin à tout ce qui m'en pouvoit arriver, et me semblant que la mort remedieroit au pis aller à tous mes inconveniens : Je dis à Clarine, qu'il falloit sortir par quelque moyen de cette ville, et que je pensois, puis qu'Arimant n'estoit point venu, qu'asseurément il luy estoit arrivé quelque grand empeschement : Et lors que nous estions en la plus grande peine, je vis entrer dans la chambre le jeune homme qui servoit Arimant. Vous pouvez penser, Hylas, quel contentement j'en eus, il fut tel que luy jettant les bras au col, - Ah ! mon amy, luy dis-je, et où est ton maistre ? - Il est en sa maison, me dit-il, mais si blessé qu'il n'a peu venir. - Et qui l'a blessé de cette sorte ? repliquay-je toute tremblante. - C'est, respondit-il, une personne à qui il a donné la mort. Et pour ne vous point tenir en peine plus long temps, sçachez, dit-il, que mon maistre n'ignoroit point le dessein que Clorange avoit sur vous, il l'a fait appeller, il s'est battu avec luy, et l'a tué ; il est vray qu'il n'est point sorty du combat sans deux grandes blesseures, qui encores qu'elles ne soient pas dangereuses, l'incommodent de sorte, pour estre l'une à la jambe, et l'autre à la cuisse, qu'il luy est impossible de souffrir le cheval, ny de marcher. Et voyant qu'il ne pouvoit estre icy comme il vous avoit promis, il m'y a envoyé pour vous servir et vous conduire où il est, m'ayant donné et chevaux et tout ce qui est necessaire : - Mon amy, luy dis-je, je voyois bien que quelque grande occasion empeschoit ton maistre d'estre icy : Je

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loüe Dieu de ce que luy et moy soyons hors de la peine que Clorange nous pouvoit donner, [312 recto sic 310 recto] je voudrois bien qu'il ne luy eust pas cousté si cher : Quand tu voudras nous nous mettrons en chemin pour aller penser ses blesseures. - Je crois à la verité, me dit-il, que l'on ne sçauroit luy donner un meilleur remede. Et lors appellant Clarine, nous commençasmes à consulter ce que nous avions à faire pour eschaper, y ayant apparence qu'il y auroit de grandes gardes aux portes ; et apres avoir longuement debatu, nous conclusmes qu'il falloit que le jeune homme allast au Palais de Rithimer, pour oüir ce que l'on disoit, et apprendre, s'il estoit possible, de quelle façon l'on faisoit nostre recherche, et que cependant nous nous couperions les cheveux, afin que si de fortune nous estions trouvées, l'on ne nous peut cognoistre que difficilement.
  Ceste deliberation faite, ce jeune garçon part, et va avec une tres grande finesse, se meslant parmy les domestiques de Rithimer, où il entend que tout leur discours n'estoit que de moy : Les uns disoient que je m'en estois fuye et avec raison, parce que l'on me vouloit forcer d'espouser Clorange, le plus malfait de tous les hommes de la Gaule Cisalpine. Les autres qui pensoient estre plus fins, alloient murmurant contre la femme de Rithimer, disant qu'elle m'avoit fait desrober, jalouse de l'amitié que son mary me faisoit paroistre, et ceste derniere opinion passa si avant, que Rithimer le creut, se souvenant qu'en semblable occasion elle en

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avoit desja usé ainsi, et cela fut cause que quand ma mere s'alla jetter à ses pieds, pour le supplier de me faire chercher avec diligence, il luy dit avec un sous-ris de colere. - Allez, [312 verso sic 310 verso] allez, Madame, et si vous ne sçavez où est vostre fille, demandez la à vostre parente ; Et sans luy faire autre response se tourna de l'autre costé. Cela fut cause que ma mere redisant à sa femme ce qu'il luy avoit respondu, et le peu de conte qu'il en avoit fait, et d'ailleurs ayant assez recogneu l'affection qu'il me portoit, elle creut qu'asseurément Rithimer m'avoit fait desrober pour me tenir cachée en quelque lieu de plaisir. Quant à ma mere, elle ne sçavoit que soupçonner : Une fois elle croyoit que Rithimer m'eust ravie ; l'autre, que c'estoit la femme qui par jalousie m'eust fait desrober, car de penser que ce fut pour Clorange, ne sçachant point que j'eusse esté advertie de la resolution qu'elles avoient faite, elle ne pouvoit s'imaginer que c'en fut la cause ; Et ainsi pour ne sçavoir lequel croire, elle croyoit, ou plustost craignoit tous les deux. Et de là il advint que se soupçonnant ainsi tous trois, ils ne mirent pas grande peine à me faire chercher, se mocquant l'un de l'autre, quand il y en avoit quelqu'un qui proposoit qu'il le falloit faire. Ce soupçon fut celuy qui me donna la commodité de sortir le lendemain un peu avant midy, outre qu'estant un jour de marché, il nous fut aisé de nous mesler parmy la foule, et mesme n'y ayant personne aux portes qui eust charge de prendre garde à nous. Dieu sçait si nous pressasmes nos chevaux, quand nous fusmes

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hors des fauxbourgs de la ville, nous allasmes repaistre dans un bois des provisions que ce jeune homme avoit apportées : et de là reprenant nostre chemin, nous marchasmes toute la nuict, et jusques au lendemain qu'il estoit plus de midy, [313 recto sic 311 recto] que nous allasmes loger dans une maison des amis d'Arimant, auquel ce jeune homme donna une lettre de sa part, et où nous receusmes toute la bonne chere qu'il se peut dire : mais j'estois tellement assoupie du travail du chemin, et de la longue veille, que je m'endormois en mangeant : nous reposasmes donc le reste du jour, et toute la nuict suivante, je croy quant à moy, que ce fut sans m'esveiller : je sçay bien pour le moins que le Soleil estoit fort haut que j'estois encor au lict, et lors que ce jeune homme me vint appeller, il me sembla que la nuict avoit esté bien plus courte que de coustume. Nous reprismes donc le chemin, et marchasmes jusques à la nuict que nous arrivasmes un peu apres les vingt-quatre heures η en la ville des Libicins, avec le contentement que vous pouvez penser. Mais vous sçaurois-je representer combien fut grand celuy d'Arimant, lors que je l'allay embrasser dans son lict ! Il fut tel que ses playes se r'ouvrirent, et recommencerent à saigner, de sorte qu'il faillit d'y demeurer ; et je croy qu'il avoit tant de joye de me voir en sa maison que, si je ne m'en fusse prise garde, il n'en eust rien dit pour ne me point effrayer, mais luy voyant le visage tout changé, je luy demanday s'il ne se trouvoit point mal : - Ce n'est rien, me dit-il, mon frere (c'est ainsi que depuis nous nous appellasmes

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tousjours) il faut seulement faire venir le chirurgien, cependant que vous poserez vos bottes, car je ne laisseray de soupper avec vous, encore que je sois au lict. - C'est ainsi que je l'entends, luy dis-je, et appellant le chirurgien, apres que je l'eus embrassé, je me retiray un peu en ma chambre. [313 verso sic 311 verso] Mais vous pourrois-je bien dire les discours de Clarine, et les gracieuses rencontres qu'elle faisoit ? Je croy qu'il seroit mal-aisé, parce qu'ayant esté tousjours en frayeur jusques là, il sembloit qu'elle fut revenuë de la mort à la vie. Cependant que nous allions gaussant ensemble, l'on nous vint avertir qu'Arimant avoit perdu tant de sang, que ses playes s'estoient beaucoup empirées, et que le danger en estoit grand. Je courus toute effrayée vers luy, mais je trouvay que le sang estoit desja estanché, et le Chirurgien me pria de le laisser en repos pour toute la nuict, que le mal n'estoit pas grand, mais qu'il le pourroit devenir si l'on n'y prenoit garde. Je fus donc contraint de me retirer sans le voir, et je vous supplie, Hylas, considerez ce que peut l'Amour : Le jour precedent, que je n'avois fait que la moitié du chemin, j'estois si lasse [av lassée], et si outrée de sommeil, que je ne pouvois tenir les yeux ouverts, et à ce coup que j'en avois faict encore autant, je ne pus clorre l'œil de toute la nuict, mais de temps en temps j'envoyois sçavoir comme se portoit Arimant, sans reposer, que le matin qu'il me fut permis de le voir. - Et quoy, mon frere, luy dis-je, vous vous estes trouvé mal, et vous ne vouliez pas nous le dire ? - Je sentois bien, me dit-il en sousriant, que mes playes saignoient,

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mais je vous avoüe que j'estois bien aise de perdre un peu de sang pour vous, en eschange de celuy que vous avez emploié pour moy. - Ah ! luy dis-je, mon frere, nos desseins estoient bien differents, car lors que j'ay perdu le mien, c'estoit pour me conserver à vous, et vous à cette heure vous perdiez [314 recto sic 312 recto] le vostre pour vous ravir à moy.
  Mais Hylas, que vas-je vous racontant toutes ces choses par le menu, puis que ce temps qu'entre tous ceux de ma vie je puis dire avoir esté le seul heureux, est tellement changé, qu'il ne m'en reste que la memoire pour le regreter ? Je le passeray donc sous silence, pour ne redire mes contentemens en une saison, où il n'y en a plus pour moy. Et vous diray qu'apres avoir demeuré six sepmaines en ce lieu, pour donner loisir aux blessures d'Arimant de se guerir, son pere luy manda qu'il le revint trouver : car ayant sçeu le dueil η qu'il avoit fait contre Clorange, il estoit en continuelle peine pour luy, non seulement pour les blessures qu'il avoit receuës, mais aussi pour la haine de Rithimer. Et lors qu'Arimant receut ce commandement de son pere, ce fut en mesme temps que ses playes estoient du tout guaries. Le mal qu'il avoit eu, et l'incommodité de ses blessures avoient esté cause, que tous les desseins qu'il pouvoit avoir sur moy avoient esté prolongez jusques à ce qu'il sortiroit du lict, et maintenant qu'il n'avoit plus de mal, lors qu'il me tesmoignoit de m'en vouloir presser, je ne pouvois luy remettre devant les yeux, sinon qu'il considerast que j'estois sienne, et

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que la cognoissance que je luy en avois donnée n'estoit pas si petite, qu'il en put douter : Que ce qu'il demandoit de moy n'estoit pas raisonnable, sinon avec les conditions qui en pouvoient oster toute sorte de blasme, qu'il pouvoit bien penser que quand je m'estois remise entre ses mains, ç'avoit esté avec dessein de me donner entierement à luy, ainsi que j'avois [314 verso sic 312 verso] fait, et que je faisois encores : mais que je le suppliois d'avoir un peu d'esgard à ce que et luy et moy nous nous devions, parce que si je luy devois toute sorte de contentement et de satisfaction, il me devoit aussi la conservation de la seule chose qui me pouvoit rendre digne de luy, qui estoit mon honnesteté : Et lors qu'il me respondoit qu'il n'avoit jamais eu autre dessein, et qu'il aymeroit mieux la mort, que de vouloir de moy chose quelconque, que sous les conditions de m'espouser : Je luy representois alors, qu'il estoit impossible de faire le mariage au lieu où nous estions, à cause que si Rithimer le sçavoit, comme il seroit impossible qu'il ne le sçeust, il n'y auroit rien qu'il ne fit pour se vanger de cette injure, qu'il falloit donc nous mettre en lieu où il n'y eust pas tant de danger : qu'outre cela, encore seroit-il bon que son pere en fust adverty, parce que encores que nous fussions tous deux resolus de passer outre, quoy qu'il ne le voulut pas, si estoit-il raisonnable de luy rendre ce devoir, que les Dieux avoient grandement agreable le respect et l'obeissance que les enfans rendoient à leur pere, et que cela seroit cause qu'ils beniroient nos intentions et nos desseins.

Signet[ 325 recto ] 1621 moderne

Bref, Hylas, je sceus luy representer mes raisons, de sorte que me prenant entre les bras, et me baisant : - Il est impossible, me dit-il, de resister à ce qu'il vous plaist, faites et ordonnez de ma vie η, et de mon contentement comme il vous plaira. Et quand il receut le commandement de son pere de s'en retourner. - Ne voyez-vous pas, luy dis-je, comme Dieu commence à bien-heurer nostre dessein, puis que nous allons [315 recto sic 313 recto] en lieu où nous le pourrons achever plus facilement.
  Il se met donc en chemin, et m'emmena avec luy, mais parce qu'il ne vouloit que son pere me cogneust, avant qu'il eust accordé son mariage, il changea mon nom, et m'appella Cleomire, disant que j'estois Gaulois Transalpin, favorisé en cela de la langue Gauloise que j'avois. Et pour prendre suject de me tenir aupres de luy, il disoit que je lui avois sauvé la vie, au combat qu'il avoit fait avec Clorange, ayant empesché que deux des siens qui s'estoient cachez au lieu où le dueil avoit esté fait, ne luy fissent supercherie, m'estant si genereusement opposé à tous les deux, qu'encore qu'il fut si blessé, qu'à peine se pouvoit il tenir debout, toutesfois je les avois forcez de se sauver à la fuitte, et que cét acte l'avoit obligé, qu'il ne vouloit jamais se separer de moy. Considerez Hylas, comme la personne qui aime se va imaginant des sujects d'obligation, car il faut que vous sçachiez qu'Arimant estoit si aise que chacun le pensast ainsi, que j'ay opinion qu'en fin luy-mesme le croyoit aussi bien que les autres.

Signet[ 325 verso ] 1621 moderne

  Nous fismes nostre voyage heureusement, et arrivasmes à Eporedes, où le pere d'Arimant nous receut avec tant de bon visage qu'il faisoit bien paroistre l'amitié qu'il portoit à ce fils. Mais quand il sçeut que j'estois Cleomire, duquel son fils luy avoit escrit la valeur et l'assistance imaginée, je ne sçaurois vous dire les remerciements et les offres qu'il me fit, car veritablement c'estoit un tres-honorable Chevalier, et plein de toute vertu, digne du nom η qu'il portoit. Je fus bien [315 verso sic 313 verso] aise et Arimant aussi, de voir ce bon commencement, ayant esperance que bien tost le propos de nostre affaire nous porteroit à l'heureux accomplissement que nous desirions. Les premiers jours estans passez, et Arimant ne pouvant avoir repos qu'il ne vit la conclusion de nostre mariage : nous consultasmes longuement ensemble, de quelle façon nous devions nous y conduire. Enfin nous fusmes tous quatre d'opinion, car Clarine et ce jeune homme estoit η tousjours de nostre conseil : qu'il faloit que ce fust moy qui en fisse l'ouverture au pere, parce que depuis que j'estois arrivée, il avoit pris une si grande creance en moy, que sans doute il se laisseroit porter à tout ce que je voudrois, et que je luy conseillerois : Je pris cette charge fort à contre-cœur, me semblant que c'estoit bien mal la coustume, qu'il me falut demander un mary, au lieu que ce sont tousjours les maris qui demandent les femmes. Toutesfois puis que desja ma fortune m'avoit faict rompre les coustumes des autres femmes, je creus que mon affection m'en pouvoit

Signet[ 326 recto ] 1621 moderne

bien faire faire de mesme à ce coup, outre que voyant que c'estoit la volonté d'Arimant, j'eusse pensé de faire une tres-grande faute, si j'y eusse contredict.
  Je m'en vay donc trouver le pere dans un jardin, où alors il se promenoit tout seul, et apres l'avoir salüé, et que nous eusmes parlé quelque temps de la beauté du lieu et de la saison, enfin je fis tomber le propos sur le contentement que chacun a de se voir perpetuer en ses enfans, et puis luy representant quel devoit estre le sien [316 recto sic 314 recto] quand il consideroit Arimant, comme le plus accomply Chevalier, non seulement des Salasses et des Libicins, mais de toute l'Æmilie. Il me respondit, que l'amitié que je luy portois me le faisoit croire tel : - J'avouë, luy dis-je alors, que je l'aime plus que Chevalier que j'aye jamais cognu, mais avant que je l'aye aimé de cette sorte, je vous asseure, Seigneur, que je l'ay estimé tel, et que tous ceux qui en parlent en font le mesme jugement. Mais continuay-je, puis que nous en sommes venus si avant, encore faut-il que je vous die que je me suis fort estonné comme vous avez tant tardé à le marier, il en est d'aage, et je croy que ce seroit beaucoup adjouster à vostre contentement, si vous le voyez marié, et bien tost apres pere de plusieurs beaux enfans. - Vous avez raison, me respondit-il, je ne croy pas que si je voyois ce que vous dites, j'eusse rien plus à desirer : mais les partis sont si rares, et j'en vois si peu, qu'il faut de necessité attendre, si le Ciel ne nous en donnera point quelqu'un. - Peut-estre, adjoustay-je, vous voulez

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trop choisir. - Pardonnez-moy, me dit-il, mais c'est que veritablement je n'en vois point, car pourveu que je trouvasse une fille noble et vertueuse, et qu'il n'y eust point de reproche en sa race, je ne m'arresterois guere à la richesse : - Il me semble, luy dis-je, que vous oubliez l'un des plus grands poincts : - Et lequel ? me respondit-il : - C'est, luy dis-je, qu'ils s'entr'aymassent bien tous deux : - Il est vray, reprit-il incontinent, mais je n'ay point mis ceste condition, parce qu'elle doit estre la premiere presupposée, vous protestant, Cleomire, que j'aymerois mieux [316 verso sic 314 verso] la mort, que si je voyois que la necessité de mes affaires contraignit Arimant d'espouser une femme indigne de luy, ou qu'il n'aymast pas, ayant desja rompu un mariage pour avoir recogneu qu'il n'y avoit pas de l'intention. - Vous estes, repliquay-je, vray pere en cela : Mais que diriez-vous, Seigneur, si encore qu'estranger, je vous proposois un party en ce païs, où vous trouverez toutes les conditions que vous venez de dire ? et qu'il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez quand vous voudrez ? - Je dirois, me respondit-il tout estonné, que vous avez eu plus d'esprit que tant que nous sommes η : - Non pas cela, luy dis-je, mais peut-estre plus de commodité de le recognoistre que les autres : Or si vous l'avez aggreable, je le vous proposeray, mais avec cette condition, que vous me ferez l'honneur de recevoir ce que je vous en diray, comme d'une personne qui vous honore infiniment, et qui aime Arimant plus que toutes les choses du monde. - Vous avez rendu tesmoignage à mon

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fils de ce que vous dites, me respondit-il, et j'ay telle creance de l'amitié que vous me portez, que vous ne devez douter que je ne reçoive tout ce que vous me proposerez, comme venant d'une personne que je dois aimer, honorer, et croire plus qu'autre que je cognoisse.
  - Avec cette asseurance, repris-je, je vous diray donc, Seigneur, que vous avez prés de vous et en cette ville mesme ce que vous cerchez bien loing, la noblesse de la race, la vertu, et l'amour, que le mary et la femme se doivent porter, et encores les biens, selon la qualité de vos maisons, choses que toutes ensemble ne sont pas peu considerables. [317 recto sic 315 recto] - Et pour Dieu, m'interrompit-il, je vous supplie Cleomire, nommez-la moy vistement. - C'est, luy dis-je en rougissant un peu, Cryseide. - Veritablement, me dit-il alors, pour sa maison, et pour son bien, je l'avouë, mais pour le reste, je ne sçay qu'en dire : et faut que je vous die, qu'il a esté un temps, lors qu'elle estoit icy, que je l'eusse desirée, n'eust esté que sa mere est parente de la femme de Rithimer, lequel je ne sçay si vous en avez esté adverty, me veut un grand mal : - Seigneur, luy dis-je, me permettez-vous que je parle en sa deffence, sans offencer vostre jugement : Et lors m'ayant dit qu'il en seroit bien aise, je repris la parole de cette sorte :
  - Je ne croy pas que Cryseide ait fait que deux actions qui vous puissent avoir donné subject de changer le jugement que vous aviez fait d'elle : La premiere, la resolution qu'elle fit de se couper les veines, et mourir plustost, que d'espouser

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Clorange : Et l'autre, sa fuitte hors des mains de sa mere. Mais afin que vous puissiez mieux estre esclaircy de ces deux poincts, il faut que je vous descouvre une chose, que sans doute vous n'avez pas sceuë, et laquelle toutesfois je vous supplie de ne trouver point mauvaise, puis que le respect qui vous est deu a tousjours esté conservé entier comme vous entendrez. Sçachez donc, Seigneur, qu'Arimant ayant veu cette fille de laquelle nous parlons, et en faisant le mesme jugement que vous, recognoissant outre cela quelque beauté en elle, en devint tellement Amoureux, qu'il ne laissa aucune sorte de recherche pour s'en faire aimer. La fille qui recogneut l'honneur que vostre fils luy [317 verso sic 315 verso] faisoit, apres avoir souffert quelque temps les soins et les devoirs que les personnes qui aiment bien, ont accoustumé de rendre, luy demanda quelle estoit son intention. Arimant qui en cela ainsi qu'en toute autre chose procedoit en vray Chevalier, et comme ne degenerant point de la vertu de ses illustres predecesseurs, luy repondit, qu'il pretendoit acquerir ses bonnes graces, non point pour en mes-user, mais pour se lier avec elle du lien de mariage, comme ceux de sa condition ont accoustumé de faire. Et lors qu'elle luy mit devant les yeux cette haine que Rithimer vous porte, et la proximité de sa mere avec sa femme, il repondit, que les Dieux qui ne vouloient point d'inimitié perpetuelle, avoient peut-estre desseigné de reconcilier η vos deux maisons par ceste alliance, et qu'il s'asseuroit que quand vous en seriez averty, car il ne vouloit rien faire en

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cela qu'avec vostre permission, vous l'auriez agreable, et loüeriez son juste dessein. Depuis cette fille ayant quelque temps resisté, et l'amour d'un costé et d'autre s'augmentant tous les jours, ils vindrent ensemble à ces promesses, de se donner parole de s'espouser, pourveu que vous l'eussiez agreable, et cependant faire tous deux tout ce qu'il leur seroit possible pour le faire trouver bon à leurs parens.
  Les choses estans en ces termes, Cryseide est emmenée en la maison de Rithimer, où l'on luy parle de la marier avec Clorange. Vous sçavez, Seigneur, quel homme il estoit, c'est à dire le plus difforme et le plus vicieux de tous les hommes : mais quand il eust esté le plus agreable et le plus [318 recto sic 316 recto] parfait, jugez si Cryseide pouvoit espouser un autre, s'estant desja donnée à vostre fils ? Et toutefois et en cecy vous remarquerez sa vertu, parce qu'elle n'avoit rien promis, qu'à condition que ceux de qui elle devoit despendre, l'eussent agreable : et voyant comme leur intention les portoit ailleurs, elle resolut de se faire mourir, d'autant plus vertueuse en cette action, que Lucresse, que celle-cy voulut prevenir la faute pour laquelle l'autre se fit mourir. Si celle-cy n'est point une grande preuve d'Amour envers Arimant, et de vouloir conserver son affection entiere, vous en ferez, Seigneur, le jugement. Tant y a, qu'estant miraculeusement retirée du tombeau, lors qu'elle commencoit à se remettre de la grande perte du sang qu'elle avoit faite, elle fut avertie par une de ses filles, que sa mere et la femme de Rithimer la vouloient oster de

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la presence de ce Prince, pour apres la faire espouser à Clorange, voulust-elle η ou non. Il n'y a point de doute, qu'alors elle eust recouru au mesme remede qu'elle avoit desja fait, si Arimant ne la fut venu trouver, et ne luy eust les larmes aux yeux representé qu'elle en feroit mourir deux, si elle ne se déportoit de ceste resolution, parce qu'il ne la survivroit point, mais qu'il valoit bien mieux se retirer de ceste cruelle tyrannie de sa mere. Que si elle se vouloit asseurer en luy, il luy juroit par tous les plus inviolables sermens, que sans la recherche η de chose quelconque, il la mettroit secrettement parmy les Vestales, où elle pourroit vivre en attendant qu'il vous peust faire appreuver leur mariage.
  Or jugez maintenant, Seigneur, si ces deux [318 verso sic 316 verso] actions doivent estre desappreuvées, ou s'il y a deffaut de generosité et d'Amour en ceste fille, qui d'ailleurs a toutes les autres conditions que vous avez demandées. Je finis de cette sorte avec le grand estonnement du pere, qui fit deux ou trois tours dans l'allée où nous nous promenions, sans dire un seul mot, cependant que j'attendois la sentence de ma mort ou de ma vie. En fin relevant la teste qu'il avoit tenuë contre terre assez long temps, il me respondit de cette sorte :
  - J'avouë, Cleomire que vous m'avez dit de grandes choses, et lesquelles avec raison m'ont rendu un peu pensif. En fin considerant qu'il n'y a rien en ce monde qui soit conduit par le hazard, mais tout par la sage providence η des Dieux : je veux croire que toutes ces choses que vous

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m'avez racontées, ne sont point advenuës que par leur volonté, et cela estant, serois-je bien si temeraire d'y vouloir contrevenir ? Mon fils, à ce que vous me dites, ayme Cryseide, et je juge bien ayant ouy ce que vous m'en avez raconté, que son voyage vers les Libicins n'a esté que pour s'approcher d'elle, ny le combat de Clorange, que pour n'en pouvoir souffrir les pretensions au prejudice des siennes. Cryseide aussi a donné de tres-grands tesmoignages de l'aimer cherement : Je veux conclure par là, que les Dieux qui n'assemblent jamais les contraires, sans quelque lien de sympathie, ne les auroit pas poussé à cette bonne volonté, qu'elle ne fut desja entre-eux. Je louë, Amy, l'election de mon fils, car Cryseide merite d'estre aimée, et maintenant que je sçay les raisons pour lesquelles elle a fait ce que je desappreuvois, je [319 recto sic 317 recto] l'estime au double de ce que je faisois : Et par ainsi vous direz à mon fils, car je voy bien que c'est luy qui vous a donné charge de m'en parler, que puis que selon son devoir, il m'a porté ce respect, de ne point prendre Cryseide sans mon consentement, je luy en sçay si bon gré, que non seulement je l'appreuve et le loüe, mais en remercie les Deux, et les prie de me donner ce contentement, que je les puisse voir bien tost tous deux ensemble. Et encore que je prevois que Rithimer pourroit augmenter la haine qu'il me porte, se figurant que mon fils l'aura offencé, en luy ravissant dans sa maison une parente de sa femme : toutefois cela ne me fera point changer d'opinion, estant resolu de les maintenir au peril de quoy qui

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m'en puisse arriver.
  Je m'asseure, Hylas, que vous ne douterez point que ceste responce ne me donnast le plus grand contentement que j'eusse peu desirer, et jugez-le, puis que me jettant à ses genoux, je le remerciay pour son fils, et pour Cryseide, ne m'osant encores declarer, que ce ne fut par l'advis de mon cher Arimant, auquel incontinent apres je m'en allay raconter l'effect de ma commission, avec tant de plaisir et de satisfaction, que me prenant entre ses bras, je croyois qu'il ne se souleroit jamais de me remercier et de me baiser. En fin nous resolusmes, puis que j'avois dit à son pere que j'estois parmy les Vestales, qu'il ne me falloit point declarer, de peur d'estre surprise en menterie : Car le mensonge a cela de propre que quand il est recogneu, il fait mescroire la verité η : Et que pour eviter le courroux de Rithimer, et de ma mere aussi, il seroit à propos [319 verso sic 317 verso] de celer nostre mariage quelque temps, et cependant l'on essayeroit de leur faire trouver bon. Le pere d'Arimant approuva encores ces advis, et deslors remit tout à la volonté de son fils.
  Or voyez, Hylas, comme les hommes proposent, et les Dieux disposent. Qui eust pensé que nos affaires ne deussent avoir la fin la plus heureuse que l'on sçauroit imaginer, et toutefois les contrarietez que jusques icy nous avons racontées, ne sont que je η auprés de ce que j'ay à vous dire ? Car Arimant et moy desirans de terminer heureusement nostre dessein, nous feignismes d'aller querir Cryseide, et partismes

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apres avoir faict faire des habits de femme, et tout ce qui estoit necessaire pour les nopces : et nous en allasmes dans une des villes des Caturges pour y demeurer autant de temps que nous pouvions juger qu'il en falloit, pour faire croire au pere que nous estions allez querir bien loing celle qui estoit avec nous. Mais ne voila pas le malheur qui voulut qu'en ce mesme temps, Gondebaut le Roy des Bourguignons ayant passé les Alpes avec une puissante armée, s'estoit jetté par le costé des Coties dans le Territoire des Taurinois, et des Caturges tellement à l'impourveu, qu'il les trouva tous sans deffences, et sans soupçon de devoir estre attaquez ; Et par fortune, le lendemain que nous fusmes arrivez, il donna luy mesme en cette ville, où tout ce que l'on put faire, ce fut de fermer les portes contre la surprise des premiers : mais incontinent apres toute l'armee arrivant, ce que purent faire les habitans, ce fut de se rendre à quelques conditions, si peu avantageuses, [320 recto sic 318 recto] qu'ils n'amenderent leur marché en rien, sinon que les femmes, encores que prisonnieres, ne furent point forcées, ny les Temples pillez, comme on avoit faict ailleurs : mais pour tout le reste, tout fut à la discretion du soldat. O Dieux, Hylas, quelle cruauté de voir les filles emmenées captives d'entre les bras de leurs meres, leur tendre les bras en pleurant ! Mais, ô Dieux ! quelle extreme et plus qu'extreme inhumanité, voir les femmes arrachées violemment des mains de leurs maris, sans que les prieres, les supplications, les larmes, ny les offres de tous leurs biens les peust

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racheter ? Je ressentis ce malheur, c'est pourquoy j'en puis parler comme experimentée : car de fortune ce jour-là je m'estois vestuë en femme, et me sembloit bien que je n'estois point trop mal, encores que mes cheveux un peu courts m'empeschassent de me pouvoir si bien coiffer que j'eusse desiré : et le pauvre Arimant ne se pouvoit lasser de me caresser, comme s'il prevoyoit que ce seroit la derniere fois. La ville incontinent fut distribuée en quartier, et chacun assigné à quelque troupe, laquelle non point en foule, mais peu à peu mettoit hors des maisons qui luy estoient escheues en partage, tout ce qu'il y avoit de bon, fust meuble, chevaux, ou personnes. Arimant sçachant ceste honteuse capitulation, crioit par la ville, qu'il valoit mieux mourir, que de faire un acte si lasche, que les murs estoient encore debout, que les ennemis n'avoient pas des aisles pour voler par dessus, que nos fleches n'estoient point encores faillies, ny nos arcs rompus. Qu'il leur promettoit luy seul de conserver la ville, jusques [319 verso sic 318 verso] à ce que Rithimer les vint secourir, qu'il estoit desja en chemin, et que cette lascheté leur seroit à jamais reprochée. Bref, voyant qu'il n'y avoit plus de remede, et que personne ne s'esmouvoit à ses paroles, il met la main à l'espee, et crie en pleine ruë que les principaux avoient trahy et vendu le peuple : que quant à eux, ils n'auroient point de mal, et que tout tomberoit sur les plus foibles, qu'il valoit mieux les offrir à l'ennemi, et sauver tout le reste : Il cria et se tourmenta de sorte, que quelques-uns se r'allierent aupres de luy,

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avec lesquels il s'alla saisir d'une porte, qu'il defendit si bien, que le Roy Gondebaut fut contraint de passer d'un autre costé, où les habitans asseurez le conduisirent. Et par ainsi trahy par ceux du lieu, cependant qu'il repoussoit l'ennemi qu'il avoit en teste, il se sentit charger par les espaules si courageusement, qu'enfin la vertu estant surmontée par le grand nombre, et il faut dire par presque toute l'armée, il luy fut impossible de resister : Car apres avoir soustenu toute l'armée, et estre demeuré sans fleches, ny autre sorte d'armes, il fut contraint de venir aux mains, où il fut emporté par le grand nombre des ennemis, qui toutefois ne sceurent jamais le prendre, que chargé de coups il ne tombast par terre, desirant de mourir plustost, que de me voir entre les mains de ceux qu'il nommoit barbares. Quant à moy en mon malheur, encore puis-je dire que j'eus de la bonne fortune : car l'endroit de la ville où je me treuvay fut marqué pour le quartier du Roy Gondebaut, et ceux qui estoient pour luy me prirent avec un bon nombre d'autres [321 recto sic 319 recto] Dames, qui toutes aussi bien que moy, furent emmenées en cette ville sous bonne garde, où nous attendons la venuë de ce grand Roy, avec esperance que sa generosité nous donnera aussi bien la liberté, que jusques icy par sa vertu nostre pudicité nous a esté conservée.
  Voilà, Hylas, ce que vous avez desiré de sçavoir de moy et de ma bonne fortune, laquelle je m'asseure vous ne trouverez pas peu estrange, puis qu'apres tant de travaux, et lorsqu'il sembloit

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qu'il devoit par raison esperer quelque repos, et quelque contentement au cours de ma vie : Le Ciel au contraire, m'a voulu oster la liberté, et tout ce que j'avois jamais aimé, qui sont les deux choses les plus estimées, et les plus cheres entre les hommes, ne me laissant la vie que pour me faire mieux et plus longuement ressentir la perte qu'elle m'a fait faire, et le miserable estat où elle m'a reduite.
  Ainsi la belle Cryseide, dit Hylas, fondant toute en pleurs, m'alloit racontant sa fortune, et j'avois pris tant de plaisir au recit qu'elle m'en avoit faict, qu'il ne me sembloit point qu'il y eust un quart d'heure qu'elle eust commencé à me le raconter, et toutesfois il se trouva estre si tard, que toutes ses compagnes se voulurent retirer. Je les accompagnay jusques sur le bord de l'Arar, où les aydant à monter sur des petits batteaux pour passer de l'autre costé du fleuve, tant la veüe de cette belle estrangere m'estoit douce et agreable : Je me retiray enfin, plus rempli d'amour que je n'avois jamais esté, mais avec une extreme satisfaction, de sçavoir que cette belle avoit appris à [321 verso sic 319 verso] aymer ; et que toutesfois ses affections n'estoient plus employées, puis qu'Arimant estoit mort, qui ne me donna pas une petite esperance de pouvoir parvenir à ce que je desirois η : Mais je fus bien deceu, lors que quinze ou vingt jours apres, je sceus que cette belle, ayant trompé ceux qui l'avoient en garde, estoit sortie de nuict, et s'en estoit allée avec une seule fille, si finement, que l'on ne pouvoit descouvrir par où elle avoit pris son chemin. J'avoüe, que je l'aymois esperduëment, et qu'à cette nouvelle je ne me peus empescher de regretter sa fuitte, estant combatu et du desplaisir de sa perte, et du hazard qu'elle couroit, si elle estoit retreuvée : de sorte que je ne sçavos si je devois plustost desirer qu'elle demeurast perduë, ou qu'elle revint encore. La recherche en fut faicte fort diligemment, mais en vain ; car jamais on n'en peut rien apprendre que deux jours apres, que la voix s'espandit qu'elle avoit pris son chemin du costé des Vissigots : Et parce qu'entre toutes les Dames prisonnieres, celle-cy avoit esté la plus recommandée, ceux qui l'avoient en garde, pour rendre tesmoignage qu'il n'y alloit point de leur faute, rechercherent fort particulierement tous ceux qui avoient accoustumé de les pratiquer, et d'autant qu'il n'y en avoit point qui les vist si particulierement que moy : Je fus adverty par quelques-uns de mes amis, de m'eslongner pour quelque temps, de peur que les personnes qui en estoient en peine, ne rejetassent à mon dommage leur faute sur moy, et cela d'autant plus, que l'on disoit que le Roy en estoit grandement amoureux, et qu'il ressentiroit [322 recto sic 320 recto] un tres-grand desplaisir de sa perte. Je creus que le conseil estoit fort bon, et qu'il le falloit mettre en execution bien tost, tant parce que Gondebaut devoit arriver dans un jour ou deux, que d'autant qu'il me sembloit que je pourrois peut-estre la rencontrer en quelque lieu, si ma fortune me vouloit bien guider. Ceste pensée estant donc resoluë, lors que je fus prest de me mettre en chemin, je creus que si l'on me surprenoit en ce voyage, je serois non seulement attaint, mais presque convaincu d'estre coulpable de la fuite de Cryseide, c'est pourquoi je jugeay estre à propos de me desguiser, et ne treuvant habit plus commode η, je pris celuy de berger, me semblant que je passerois plus aysément sous ce nom par les Forests, et par ces montagnes, où la pluspart des habitans sont vestus de ceste sorte, et en ce dessein m'estant revestu comme vous me voyez, je traversay toute ceste contrée, et voulant gaigner Toulouse, je parvins jusques au Mont d'or, où je rencontray η Madonthe, Thersandre, Laonice, et Tircis, avec lesquelles m'estant arresté quelques jours, et desja la peine de suivre Cryseide, surpassant le plaisir que je prevoyois recevoir en la rencontrant : Je tournay je ne sçay comment les yeux sur Laonice, et la vis tant agreable, que changeant le dessein de suivre qui s'enfuyoit devant moy, je me resolus de m'arrester à celle-cy, attendant quelque meilleure rencontre : J'allay donc au Mont d'or bien Amoureux, et m'en retournay de mesme, sans qu'on me puisse dire inconstant, puisque ç'a tousjours esté l'amour, et la beauté que j'ay suivie [322 verso sic 320 verso] en allant, et que j'ay accompagnée en revenant : Et d'autant que je m'asseure que ceste causeuse de Philis, n'aura pas manqué de vous dire ce qui m'est arrivé depuis que je suis en ceste contrée, je penserois employer mal le temps à vous le redire, et veux bien m'en remettre à elle, encore qu'elle puisse estre en quelque sorte offencée de n'estre plus que ma feu maistresse.

 

Fin du septiesme livre.