Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1619, Troisième partie.
Bibliothèque Mazarine, 8° 63931-3
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LE
DOUZIESME LIVRE DE
LA TROISIESME
partie de l'Astree

De Messire Honoré d'Urfé.

Éd. Vaganay, III, p. 629.

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  [480 recto sic 482 recto] LA Nymphe Galathee et Damon, incontinent apres disner, partirent de Bonlieu pour aller trouver Amasis, qui impatiente ou plustost pressee des nouvelles qu'elle avoit receuës, leur avoit encores renvoyé un autre Chevalier pour haster, qu'ils renvoyerent incontinent pour l'avertir qu'ils seroient pres d'elle aussi tost que le Chevalier. Et cela fut cause qu'Adamas estant party plus tard d'aupres de ces gentils bergers, et belles bergeres, il ne la peut trouver au temple de la bonne Deesse, ainsi qu'elle le desiroit grandement, mais luy qui estoit soigneux de luy rendre toute sorte de devoir comme à sa Dame, sçachant qu'elle estoit partie il n'y avoit pas long temps, supplia Daphnide, et Alcidon, de trouver bon de continuer le voyage, et qu'il envoyeroit Lerindas vers la Nymphe pour l'en avertir, qu'il

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s'asseuroit qu'elle leur feroit l'honneur de les [480 verso sic 482 verso] attendre, et les prendre dans son chariot. Ces estrangers qui ne vouloient luy desplaire en chose quelconque, se mirent incontinent en chemin, et Lerindas, par le commandement du Druyde se mit à courre pour l'attaindre. Cependant la Nymphe et Damon faisoient leur voyage, parlant de diverses choses lors que le chemin le leur permettoit, car le Chevalier, fust par fortune ou à dessein, n'avoit voulu entrer au chariot, mais estoit armé et alloit à la portiere sur un tres-bon cheval que Amasis luy avoit envoyé, luy semblant qu'estant seul aupres de ces belles Nymphes, il falloit qu'il fust en estat de les pouvoir deffendre, et cela avoit esté cause que ce jour il portoit son habillement de teste et son escu, qu'il souloit les autres fois laisser à son Escuyer. Marchant donc de cette sorte, lors qu'ils eurent passé le pont de la Bouteresse, et qu'ils entrerent dans un bois qui est le long du grand chemin, et tout aupres de la maison du sage Adamas, Halladin qui estoit assez loing derriere le chariot de Galathee, vit sortir à l'impourveuë trois Chevaliers hors du bois entre luy et Damon, qui tous η à coup baissant leurs lances, s'en allerent à course de cheval contre son maistre, le fidele escuyer voyant ces gens, ne peut en avertir Damon sinon en luy criant le plus qu'il peut qu'il se prist garde. Le Chevalier au cry de son Escuyer tourna la teste, et à mesme temps vit desja si pres de luy les trois Chevaliers, que tout ce qu'il peut faire fut de leur tourner le visage, mettre la main à l'espée, et se couvrir bien de son escu : mais à peine ceux-cy

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[481 recto sic 483 recto] estoient sortis du bois, que Galathee en vit autres trois, qui à toute bride vindrent comme les autres attaquer Damon, elle qui n'avoit encores aperceu que ceux-cy, se mit à crier, et les Nymphes aussi qui estoient dans son chariot, ce qui fut cause que le Chevalier faillit d'estre porté par terre, par ce que tournant la teste vers elles, il fut en mesme temps attaint de deux lances, qui le trouvant un peu tourné en arriere faillirent de le desarçonner. Le troisiesme qui venoit un peu apres les autres, receut pour tous trois, car Damon en colere de se voir si indignement traitter, luy donna un si grand coup sur l'espaule, qu'il luy avala presque tout le bras gauche, si bien que de douleur il tomba entre les pieds de son cheval. Mais parce que le Chevalier oyoit tousjours redoubler les cris des Nymphes, tournant tout à faict vers elles, il se rencontra avec les autres trois Chevaliers, qui plus avisez que les premiers, donnerent tous trois dans le corps de son cheval, de telle sorte qu'avec trois tronçons de lance, il η fut contrainct de tomber, donnant si peu de loisir à son maistre, que tout ce qu'il η peut faire fut de sortir à temps les pieds des estrieux. Sautant donc hors de la selle, et se voyant attaqué de cinq tout à la fois, il pensa que le meilleur estoit de se tenir aupres de son cheval η mort, pensant empescher les autres de le fouler aux pieds, mais ceux qui l'attaquoient voyant que leurs chevaux faisoient difficulté de s'en approcher, trois mirent pied à terre, et deux demeurerent à cheval, et tous cinq ensemble s'en [481 verso sic 483 verso] vindrent contre luy d'une façon si resoluë qu'il cogneut bien avoir une forte partie. Luy toutesfois

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qui avoit souvent couru semblables fortunes, se resolut de leur vendre sa vie bien cherement, et ainsi d'abord qu'il les vit venir à luy, il s'avança contre ceux qui estoient à pied, et au premier qu'il rencontra, il donna un si grand coup sur la teste, que les armes se trouvant bonnes, et l'homme n'ayant pas la force de soustenir la pesanteur du coup, il se laissa choir à la renverse tout estourdy, et donna un si grand coup contre une pierre, que le heaume luy sortit de la teste, de sorte que le combat se faisant fort prés du chariot de Galathee, elle et ses Nymphes recogneurent facilement ce soldurier pour l'avoir veu souvent avec Polemas, qui leur fit juger que cette trahison venoit de luy, et cela fut cause que toutes ces Nymphes luy η conseilloient de ne s'arrester point la : mais de faire chemin, cependant que ces solduriers estoient occupez contre Damon : Mais la Nymphe, respondit qu'on ne diroit jamais qu'elle eust laissé un si gentil Chevalier dans un peril dont elle pensoit estre la cause. Cependant qu'elles parloient ainsi, elles virent que les deux qui estoient demeurez à cheval, aussi tost que Damon avoit éloigné le sien l'estoient venu attaquer, et qu'au premier le Chevalier avoit mis l'épée dans le poitral jusques à la garde, mais le second ne perdant point le temps avoit heurté si rudement Damon, qu'il η l'avoit estendu de son long en terre, non pas toutesfois sans vengeance, car il avoit donné au deffaut de la cuirasse [482 recto sic 484 recto] de la pointe de l'espee si avant dans le petit ventre du soldurier, qu'il estoit tombé mort à trois ou quatre pas de là. Des six il n'en restoit plus que trois qui fussent en estat de l'offencer

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et tous à pied, mais si opiniastres à finir leur dessein, que deux tout à coup se jetterent sur luy aussi-tost qu'il fut tombé, et quoy qu'il fust d'une extreme force, et qu'il se debattist et fit tout ce qu'il peut pour se relever, si luy estoit-il impossible ayant ces deux hommes forts et puissans dessus luy, et sans doute le troisiesme qui s'estoit démeslé de son cheval, eust bien eu le moyen de le tuer, s'il n'eust eu peur de blesser ses compagnons que Damon tenoit embrassez, et toutesfois il luy estoit impossible d'eviter la mort, car celuy-cy luy alloit cherchant les defauts, lors qu'un berger et une bergere arriverent en ce lieu, et le berger voyant l'outrage que tant de personnes faisoient en un seul : - Et pourquoy, dit-il à l'Escuyer, ne deffendez vous vostre maistre ? Il jugeoit bien que c'estoit l'Escuyer de celuy que l'on traittoit si mal, par le desplaisir qui se voyoit en son visage. - Helas ! dit l'Escuyer, je voudrois bien, mon amy, qu'il me fut permis, mais je n'ay point encore l'ordre η de Chevalerie, et si j'avois mis les mains aux armes contre un Chevalier, je serois incapable de recevoir jamais cét honneur. - Que maudite soit, dit-il, la consideration, qui vous empesche de secourir au besoin vostre maistre ? η Et à ce mot, prenant l'espee et l'escu d'un chevalier mort, il courut contre celuy qui alloit tastant les defauts des armes de Damon, et apres luy avoir crié qu'il se gardast de luy, luy deschargea [482 verso sic 484 verso] deux si grands coups sur l'espaule, qu'il le contraignit se sentant blessé, de tourner vers luy, mais si mal à propos, que le berger le prenant à descouvert, luy donna de la pointe de l'espée souz le bras droict, si avant qu'elle

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luy sortit de l'autre costé du corps, de sorte qu'il tomba mort tout aupres de ses compagnons. Le bruit et le cry qu'il fit en tombant, estonna η grandement ceux qui estoient sur Damon, et l'un d'eux voyant que c'estoit une personne desarmée qui avoit donné ce secours, il η dict à son compagnon qu'il gardast bien que celuy-cy n'eschapast, et qu'il alloit chastier celuy qui avoit tué leur amy par derriere, et s'addressant au berger, il le chargea de coups si furieux, qu'ayant l'avantage de combattre armé contre un qui ne l'estoit point, il le blessa de deux ou trois grandes playes dans le corps, non pas que le berger ne se deffendit, et fort genereusement et avec beaucoup d'addresse, mais tous les coups desquels l'autre le frappoit, l'espée qui ne trouvoit point de resistance luy faisoit de tres-grandes blesseures. Damon cependant n'ayant plus à faire qu'à un Chevalier, encore qu'il fut blessé en deux ou trois lieux dans les cuisses, si l'eut-il bien tost mis sous luy, et à mesme temps luy enfonçant un petit poignard dans les ouvertures de la visiere qui estoit à demy rompuë, il l'estendit mort en terre, et soudain s'en courut vers le berger qui l'avoit secouru, mais parce que son heaume ayant les courroyes toutes rompuës, de force de s'estre debattu en terre, luy estoit tourné en la teste, et l'empeschoit de [483 recto sic 485 recto] bien voir, de peur de perdre trop de temps à se le racommoder, il l'osta du tout, et s'en courut la teste toute nuë vers ce Soldurier, qui alors mesme avoit donné un si grand coup au berger, qu'il alloit chancellant pour tomber : mais Damon qui arriva ainsi qu'il se démarchoit pour le poursuivre, luy donna si à propos

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entre la teste et les espaules qu'il la luy separa du corps, et à mesme temps le pauvre berger ayant veu faire sa vengeance tomba de son long en terre presque mort : la bergere accourut incontinent vers luy, et se jettant en terre le mit sur son giron tout sanglant, si pleine de desplaisir de le voir en cét estat, qu'elle eust voulu estre en sa place. Damon s'avançoit pour luy aller ayder, lors que Galathee luy cria qu'il prit garde à celuy qui l'attaquoit, et sans doute le Chevalier eust esté en grand danger de sa vie, sans le cry de la Nymphe : car ayant opinion que tous les six Solduriers estoient morts, il ne se prenoit pas garde que celuy qui estoit demeuré esvanoüy s'estoit relevé, et s'en venoit par derriere luy descharger un grand coup sur la teste, qu'estant η nuë, il luy eust fenduë jusques aux dents, mais tournant le visage du costé du cry, il vit tout aupres de luy cet homme qui l'espee droite le frappa d'un si pesant coup qu'il luy couppa l'escu en deux, en faisant choir une grande partie en terre ; et parce que c'estoit un tres-vaillant homme, et qui combattoit comme une personne desesperee, le combat fut fort dangereux pour Damon, qui desja blessé en deux ou trois lieux, ne pouvoit se servir de son adresse et de sa legereté [483 verso sic 485 verso] comme de coustume, toutesfois à la fin il en vint à bout, et luy donnant de l'espee dans le gosier, le luy coupa, de sorte que le sang incontinent l'estouffa.
  Cependant Adamas arriva sur le mesme lieu, et Alcidon et Hermante voyant tout ce spectacle, et croyant qu'il y eut encore quelque chose à faire, se saisirent promptement chacun d'une

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espee et d'un escu des morts, et s'en coururent vers le chariot de la Nymphe pour la deffendre, et se mettant au devant d'elle demeurerent en estat, qui faisoit bien juger qu'ils sçavoient bien faire autre mestier que celuy de berger. Quant à Adamas, s'approchant de la bergere, et voyant le berger qu'elle tenoit en son giron si fort blessé, avec son ayde il le deshabilla pour luy bander ses playes, ce qu'il achevoit de faire lors que la Nymphe ayant veu la fin de ce Soldurier alloit vers Damon pour sçavoir comment il se portoit. Le Chevalier qui avoit bien veu que celuy qui l'avoit secouru estoit en mauvais estat, soudain accourut vers luy pour luy donner quelque secours, mais il trouva qu'Adamas luy avoit desja bandé ses playes, et que la bergere luy tenant la teste appuyee estoit toute couverte de larmes, et sans oster les yeux de dessus luy, pleine de douleur et de desplaisir, le voyoit tendre à la mort. Le berger sentant bien que la fin s'approchoit, essaya deux ou trois fois de tourner la teste pour la voir, mais estant estendu de son long et couché tout au contraire, il luy fut impossible, et toutesfois sentant les larmes qui luy couloient sur le [484 recto sic 486 recto] visage : - Consolez vous, luy dit-il, Madame, et ne craignez point que celuy qui est le juste juge de nous autres, ne vous pourvoye de quelqu'un en ma place pour vous reconduire en vostre patrie, j'emporte ce seul regret avec moy dans le tombeau, de vous laisser en cette contree, et esloignee sans voir personne, auprés de vous qui ayt le soin que j'ay eu de vous servir jusques icy : Mais je sçay que Tautates nous escoute et qu'il me fera cette grace de ne

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vous laisser point seule dans ces bois η si dangereux. Il vouloit parler d'avantage, mais la foiblesse l'en empescha, et la bergere alors, - Et quoy, dit-elle, as-tu bien le courage de m'abandonner à ce besoin, et de me laisser seule apres m'avoir tant de fois promis que jamais tu ne partirois d'auprès de moy, que nous n'eussions trouvé le Chevalier que nous chercions ? Est-ce ainsi que tu me tiens ta promesse, me delaissant dans ces bois η effroyables, sans ayde, sans secours, et sans support ? - Madame, respondit le berger, ne m'accusez point de la force que le destin me fait, je proteste le Ciel et tout ce qui nous voit et nous entend, que mon dessein ne fut jamais de vous esloigner que je ne vous eusse remise entre les mains du Chevalier du Tigre, ainsi que vous desiriez. Mais, helas ? η si les destinees coupent η le filet de ma vie plustost que je n'ay peu satisfaire à ce dessein, en quoy suis-je coulpable ? Et de quoy me peut-on accuser, sinon que j'ay plus entrepris que je ne meritois pas d'executer ? mais en cela il en faut blasmer le desir que j'ay eu toute ma vie de vous rendre le tres-humble service, que tous ceux qui vous voyent sont obligez [484 verso sic 486 verso] de vous rendre. Or, Madame, si durant tout ce voyage j'ay manqué à l'honneur et au respect que je vous dois, ou au soing que j'estois obligé d'avoir de vous, je ne veux point que ce grand Tautates me pardonne mes autres erreurs, sçachant bien que je n'ay jamais eu qu'une volonté si entiere et pure pour vostre service, qu'il est impossible que j'aye esté si malheureux que d'y avoir manqué, et parce que la conscience η sert de mille tesmoings, je l'ay si nette de toute mauvaise

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intention, que si j'eusse receu cette grace de vous remettre avant ma mort en lieu asseuré, je m'en irois avec toute sorte de contentement en l'autre vie.
  Le Chevalier estoit accouru vers ce berger pour l'assister, mais d'abord qu'il jetta les yeux, sur luy, et qu'il vit son visage : il demeura si ravy d'estonnement, que sans bouger d'une place, il s'arresta un long-temps immobile à le considerer, que si la bergere n'eust eu la teste baissee, et qu'il l'eust peu voir, sans doute son admiration eust encore esté plus grande, mais elle se panchoit toute sur le visage du berger, tant pour ne luy donner la peine de tourner les yeux vers elle, que pour mieux oüir ce qu'il luy disoit, il luy sembloit bien de cognoistre ce visage, et en quelque sorte le ton de cette voix : mais les habits dont ce berger estoit revestu, et les pasleures mortelles, dont ses profondes blessures le ternissoient, le mettoient en doute que ses yeux et ses oreilles ne le trompassent. Cependant qu'il estoit en cet estat Halladin s'estoit approché de luy pour luy bander quelques playes desquelles [485 recto sic 487 recto] il voyoit couler le sang, mais il estoit tant attentif à considerer ce berger, que sans respondre à son Escuyer, ny sans tourner les yeux vers luy, il se laissa oster l'escu du col, et l'on commençoit de le vouloir desarmer à l'endroit où l'on voyoit le sang, car le Druyde s'estoit approché de luy, et Galathee lors que le berger tournant les yeux de fortune sur l'escu que Halladin avoit posé en terre aupres de luy, - O Dieu, dit-il Madame, qu'est-ce que je voy ! Et lors tendant à toute force le bras, il luy monstra l'escu avec la Tygre η se repaissant d'un cœur humain, et

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recognoissant que c'estoit veritablement celuy du Chevalier qu'ils cherchoient : - O heureux Tersandre s'escria-t'il et bien aymé du Ciel, puis qu'il t'a permis de conduire Madonthe entre les mains de celuy à qui son aveugle affection η l'a donnee, et qu'il ne veut pas que tu vives d'avantage pour ne te donner les desplaisirs d'en voir un autre plus heureux qu'il n'a voulu que tu ayes esté ! Damon oyant le nom de Thersandre, et apres de Madonthe, et l'un et l'autre ayant tourné les yeux vers luy, eust esté bien aveugle s'il ne les eust recogneus. Il vit donc cette Madonthe qu'il alloit cherchant, et ce Thersandre, duquel il avoit tant desiré la rencontre pour luy oster la vie : Et en mesme temps l'Amour de Madonte, la haine de Thersandre, l'extreme contentement de l'avoir trouvee, et l'extreme colere de se voir devant les yeux de celuy duquel il pensoit estre le plus offencé, le saisirent de sorte qu'il se mit à trembler, comme s'il eust esté saisi d'un tres-grand accez de fiévre, [485 verso sic 487 verso] il ne sçavoit s'il s'en devoit aller, ou s'il devoit faire sa vengeance, et tuer le ravisseur de son bien devant les yeux de celle de laquelle il pensoit d'avoir esté si mal traitté. L'injure pretenduë l'y convioit, l'affection et le respect l'en retiroit η, mais enfin le souvenir qu'il eut de l'Oracle η qu'il avoit receu à Mont-verdun, chassa de son ame tout desir de vengeance. Et soudain, se démeslant de ceux qui estoient autour de luy, et qui pensoient que tous ces tremblemens qu'ils voyoient en luy, fussent des accidens de ses blessures, il s'encourut vers la bergere en s'escriant, - O Madonthe ! O Madonthe ! est-il possible que le

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Ciel m'ayt enfin voulu donner ce contentement de vous voir avant que de finir mes jours ? Et à ce mot, mettant un genouïl en terre devant elle, il luy voulut prendre la main pour la luy baiser : mais Madonthe surprise plus qu'on ne sçauroit penser, premierement d'avoir rencontré ce Chevalier du Tigre qu'elle alloit cherchant, puis d'avoir recogneu que c'estoit Damon, qu'elle croyoit mort, il y avoit si long-temps, demeura tellement ravie, que se le η voyant à genoux devant elle, lors que moins elle l'esperoit, elle ne peut faire autre chose au lieu de luy laisser prendre sa main, que de luy tendre les bras, et en l'embrassant elle fut si outree de cette prompte joye, et de cette inesperee rencontre, qu'elle se laissa aller comme morte sur son visage. Damon de son costé n'en fit pas moins, de sorte que sans Halladin qui accourut promptement et qui se jettant en terre les appuya, sans doute ils fussent tous deux tombez. Thersandre [486 recto sic 488 recto] qui avoit aussi recogneu Damon, lors qu'il s'estoit approché, et qu'il l'oüyt parler, levant les yeux au Ciel, n'ayant plus la force d'y hausser les mains, - O Dieu, dit-il, combien es tu juste, bon et puissant ? Juste, rendant Damon à Madonthe, et Madonthe à Damon : Bon, voulant faire tout à coup trois personnes si heureuses, ces deux Amans ayant rencontré tout le bonheur qu'ils desiroient, et Thersandre ayant satisfait à son devoir et à sa promesse, et Puissant, ayant peu ordonner toutes ces choses lors que tous trois nous les esperions le moins. O Madonthe ! et ô Damon ! soyez contens, et vivez ensemble à longues annees avec toute sorte de repos et de bon-heur.

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  A ce mot, il devint pasle, et peu apres s'alongissant et tremblant, il se mit à bailler, et rendit l'esprit, avec un visage qui monstroit bien qu'il laissoit cette vie avec contentement. La Nimphe cependant et Adamas qui s'estoient avancez vers le Chevalier, et toutes les autres Nimphes de mesmes demeuroient estonnees, contemplant ces trois personnes, qui sembloient estre aussi peu vivantes les unes que les autres. Mais Halladin qui estoit porté d'une extreme affection envers ce maistre qu'il aymoit : - Si la pitié, dit-il, vous touche point, Madame, je vous supplie de commander que Damon soit desarmé, afin que la perte de sang ne soit cause de nous en priver apres un si grand hazard. - Comment, dit Alcidon, Escuyer mon amy, est-ce icy le vaillant d'Amon η d'Aquitaine ? - C'est luy-mesme, respondit l'Escuyer, qui apres tant de loingtains [486 verso sic 488 verso] voyages, semble s'estre venu enterrer en cette contree, où il a plus respandu η de sang en huict jours η qu'il y est, qu'il n'a fait en tant d'annees, par tous les autres lieux où il s'est trouvé. - Mon pere, dit alors Alcidon, je vous conjure de secourir ce Chevalier, vous asseurant qu'il n'y en a point un meilleur, ny un plus accomply en toute l'Aquitaine. Et lors mettant un genoüil en terre, et Hermante de l'autre costé, il le commença à desarmer sans qu'il en sentist rien. Quant à Madonthe, apres avoir demeuré quelque temps en son évanoüissement enfin elle revint, et ouvrant les yeux, et voyant chacun empesché autour de Damon, elle pensa qu'il fust mort des blesseures qu'il avoit receuës en ce combat. - O Dieu ! s'escria-t'elle, se destournant les mains, et se frappant

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à grands coups : O Dieu ! falloit-il que je te retrouvasse pour te reperdre si tost ? et falloit-il que je te revisse pour ne te revoir jamais plus ? Miserable Madonthe ! et quelle fortune t'attend desormais, puis que les biens que tu reçois, ne te sont donnez que pour t'en mieux faire ressentir la prompte perte η ? O Ciel ! qu'est-ce que tu reserves plus pour mon supplice, et puis que tu as versé η sur moy toutes les plus grandes amertumes qu'une personne vivante peut ressentir ? Qu'attens-tu plus à me ravir la vie qui me reste, afin de me faire aussi bien espreuver ta rigueur dans le tombeau, que je l'ay soufferte sur la terre ? A ce mot, les sanglots et les larmes luy empescherent de sorte le passage de la voix, qu'elle fut contrainte de se taire : mais son silence apporta tant de compassion à toutes [487 recto sic 489 recto] ces Nymphes, que cependant qu'Alcidon, Daphnide, Hermante, Adamas, et Galathee, estoient autour du Chevalier, elles prindrent la bergere sous les bras : et l'ostant presque à force du lieu où elle estoit, l'esloignerent de ce sang et de ces morts, et la mettant en terre, l'une d'elles la tenoit appuyee, et les autres assises toutes à l'entour, luy donnoient toute la consolation qu'elles pouvoient.
  Cependant Damon fut desarmé, ses playes bandees, au mieux que l'incommodité du lieu le permettoit, et peu apres on luy vit ouvrir les yeux ; mais d'autant que la foiblesse l'empeschoit de se pouvoir lever, il tourna deux et trois fois la teste pour retrouver Madonthe et Halladin cognoissant bien ce qu'il cherchoit, - Ne vous mettez point en peine, luy dit-il, Seigneur, elle

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n'est pas loing de vous cette tant aymee Madonthe, il faut seulement que vous repreniez un peu de courage afin de luy conserver celuy qui l'ayme si parfaitement. - Halladin, respondit Damon, et qu'est-ce que tu me dis de courage ? pense-tu que celuy en puisse avoir faute, qui en a eu assez pour aymer les perfections de Madonthe ? mais où est-elle ! η et qui est-ce qui me cache ce beau visage ? est-elle point encores aupres de Thersandre, - Thersandre, respondit l'escuyer, est mort en vous sauvant la vie, et par là vous voyez combien l'Oracle η est veritable, et combien vous devez vous resjoüir, puis qu'il semble que vous soyez parvenu à la fin de vos peines : - Jamais, dit-il, que je souffriray pour un si bon sujet n'aura ce nom de [487 verso sic 489 verso] peine que tu luy donnes : mais Halladin ayde moy à me relever afin que je voye si ce que tu me dis est vray. Madonthe qui avoit ouy tout ce que Damon avoit dit, reprenant ses esprits, et joyeuse de le voir en meilleure santé qu'elle n'avoit pensé, se relevant à toute force, s'en courut vers luy, où arrivant, sans regarder en la presence de qui elle estoit, elle s'abouche sur luy, et sans pouvoir de quelque temps former une parole : en fin retiree par Halladin, qui craignoit que ces trop grandes caresses ne fissent mal à son maistre, et s'assiant en terre aupres de luy les bras croisez, et le considerant d'un œil plein d'admiration : - Est-il bien possible, luy dit elle, que le Ciel m'ayt reservee à ce contentement de te voir Damon encore une fois ? Est-il possible que ce Chevalier du Tygre qui me vint oster d'entre les mains de la perfide Leriane, soit

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ce Damon à qui elle avoit malicieusement donné tant d'occasion de me hayr ? Est-il possible, ô Chevalier, que ton affection ayt eu tant de force par-dessus le juste despit que tu devois avoir conceu contre moy, qu'elle ayt peu pousser ta generosité à venir sauver la vie à celle que tu devois plus hayr que la mort ? J'avoüe Damon, que tu te peux dire le plus parfaict η Amant qui fut jamais, et moy la mieux aymee de toutes les filles du monde : Mais Chevalier, s'il est vray que tu sois ce Damon que je dis, et si les desplaisirs que tu as receus de moy, et la longue absence n'ont point changé cette affection de laquelle je parle, pourquoy tardes-tu tant à m'en asseurer, et que ne me tens-tu la main en [488 recto sic 490 recto] signe de la fidelité que je veux croire que tu m'as conservee ? Damon alors baisant la main, et luy prenant la sienne : - Ouy Madame, luy dit-il, je suis celuy-là mesme que vous dites, et je vous promets n'y avoir rien en moy de changé, sinon que je vous ayme encore d'avantage que je faisois : et quelque occasion que la malice de Leriane m'ayt donnee, ou que le bon-heur de Tersandre m'ayt peu representer, le Ciel est tesmoing qui a souvent ouy mes protestations, et le Soleil qui a veu toutes mes actions, que jamais je n'ay peu estre approché de la moindre pensee qui eust intention de diminuer l'amour que je vous ay voüée. - J'avoüe, reprit Madonthe, que la trahison de Leriane vous a donné sujet de me haïr, et de croire tout ce qu'elle a voulu du bon-heur de Thersandre : mais je jure par la memoire de mon pere, et par tout le contentement que je puis encores souhaitter, n'avoir jamais esté trompee

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d'elle que pour le desir qui me pressoit d'estre plus aymee de vous, et que toutes les faveurs de Thersandre n'estoient faictes que pour r'appeller Damon et le retirer d'une autre affection imaginee η, ny que le dessein qui m'esloigna de mes parens et de ma patrie, n'a esté que pour chercher Damon sous le nom et les armes du Chevalier du Tygre. - O Dieux η s'escria Damon, y a-t'il quelque Chevalier au monde plus heureux que celuy-cy, puis que je reçois ces asseurances de la bouche de Madonthe ?
  Elle vouloit repliquer lors qu'Adamas craignant que le sejour en ce lieu ne fut guere asseuré, [488 verso sic 490 verso] ou que les blesseures de Damon n'empirassent, dit à Galathee qu'il luy sembloit bien à propos de faire emporter ce Chevalier en quelque lieu où il peut estre mieux pensé, et que voyant la grande foiblesse qu'il avoit, il luy sembloit fort à propos de le faire reposer pour quelque jours en sa maison, parce qu'elle estoit si proche de là qu'il ne falloit que monter la petite coline, sur laquelle elle estoit assise : La necessité fit consentir la Nymphe à cét avis, et ayant envoyé pres de là dans quelques hameaux, l'on fit venir quelques hommes avec des branquars qui emporterent Damon dans la maison d'Adamas, et le corps de Thersandre dans la ville de Marcilly, pour luy donner une honorable sepulture η, et en mesme temps Galathee advertit Amasis par Lerindas, de tout ce qui luy estoit arrivé, la suppliant de trouver bon qu'elle mit Damon en lieu de seureté, et qu'incontinent apres elle l'iroit trouver, pour recevoir ses commandemens.

Signet[ 495 recto sic 499 recto ] 1621 moderne

  Il fut impossible à Madonthe de n'accompagner de larmes le corps du pauvre Thersandre, et de ne regretter sa perte, qu'elle eust bien mieux ressentie, sans la rencontre de Damon, et toutesfois l'affection, la fidelité, et la discretion qu'il luy avoit fait paroistre tant d'annees, ne luy pouvoient revenir devant les yeux de l'esprit, qu'elles ne contraignissent ceux du corps à donner quelques larmes, pour payer en quelque sorte tant de services et tant de peines ; cependant l'on emportoit Damon, qui tournant les yeux de tous costez, pour voir que faisoit Madonthe, [489 recto sic 491 recto] et apercevant le corps de Thersandre, ne peust le laisser partir sans l'accompagner d'un souspir, ne sçachant encores s'il le devoit desirer en vie : et toutesfois considerant qu'il estoit mort pour le sauver, sa generosité le contraignit de dire : - Or Adieu amy, et reposes content η coronné de cette gloire, d'avoir eu Damon pour ennemy, et l'avoir obligé à regretter ta perte, et à te nommer son amy. A ce mot il tendit la main à Madonthe, qui s'estoit approchee du branquart, et qui ne l'abandonna plus qu'il ne fut dans la maison du sage Adamas, quoy que Galathee la pressast fort d'entrer avec elle dans son chariot, aymant mieux suivre à pied Damon, que de l'esloigner d'un moment.
  D'autre costé Adamas ayant fait cognoistre Daphnide, Alcidon, et les autres de leur compagnie à la Nymphe, et elle leur ayant dit toutes les paroles de civilité, que le trouble où elle estoit luy pouvoit permettre, les fit entrer tous deux dans son chariot, et les autres dans ceux de

Signet[ 495 verso sic 499 verso ] 1621 moderne

ses Nymphes, car Adamas voulut suivre Damon que l'on portoit par un chemin plus court, afin d'estre aussi tost que luy en sa maison, pour le faire mieux loger, parce que les chariots estoient contraints de faire un grand destour, pour monter plus aysément la coline qui estoit un peu trop aspre η par le droit chemin. Mais cependant Lerindas laissant venir doucement le corps de Thersandre, se mit au grand trot pour donner promptement à Amasis l'advis que Galathee luy mandoit, et quoy qu'il apperceut bien plusieurs personnes à main gauche qui chassoient [489 verso sic 491 verso] dans la campagne, et qu'il eust opinion que ce fut Polemas, si est-ce qu'il ne s'arresta point, ayant commandement de ne parler à personne qu'à Amasis, mais celuy que Polemas avoit mis prés du chemin pour prendre garde à ceux qui y passeroient, courut l'en advertir, et peu apres un autre luy vint rapporter que l'on voyoit venir un branquart, où il sembloit qu'il y eust quelqu'un dessus. Luy qui n'estoit venu en ce lieu que pour sçavoir tant plustost ce qui seroit advenu de Damon, creut incontinent que c'estoit luy que l'on portoit ou mort, ou bien blessé, et s'en resjouïssant grandement en soy-mesme, et faisant semblant d'en estre en peine, il s'y en alla au petit pas, apres y avoir renvoyé en diligence ceux qui luy avoient apporté les nouvelles, et par le chemin, feignant d'ignorer que Galathee fust allee à Bon-lieu, ny qu'elle deust revenir par là, il demandoit à ceux qui estoient avec luy, qui pouvoit estre celuy que l'on portoit de ceste sorte. Personne ne sçavoit que luy respondre, parce qu'il n'avoit rien

Signet[ 496 recto sic 500 recto ] 1621 moderne

descouvert de cette entreprise à pas un η de tous ceux qui estoient autour de luy, jugeant bien qu'il faut divulguer les desseins que l'on ne veut pas executer : Il n'eut guiere marché que l'un des siens s'en retournant luy dit, que c'estoit un mort que Galathee faisoit emporter à Marcilly, et qui avoit esté tué en sa presence dans le bois plus proche. Ce fut bien alors qu'il eut opinion que ses solduriers avoient exécuté ce qu'ils avoient promis, et en son cœur en avoit le contentement que la vengeance peut [490 recto sic 492 recto] donner à une ame offencee, mais il ne luy dura du'autant η qu'il retarda d'arriver où estoit celuy que l'on emportoit, parce qu'alors il vid bien que ce n'estoit pas un Chevalier, et demandant à ceux qui l'avoient en charge, où ils avoient pris ce corps, et où ils le portoient, ils luy respondirent que Galathee avoit esté attaquee par six Chevaliers, et qu'un seul les avoit tous deffaits, que toutefois ce berger luy ayant voulu donner secours avoit esté tué, mais que les autres y estoient tous demeurez morts, et qu'ils portoient ce corps par commandement de Galathee, pour le faire honorablement enterrer à Marcilly : - Et le Chevalier, dit Polemas, qui a resisté à tous les autres, qu'est-il devenu ? - Il est fort blessé, respondirent-ils, et l'on l'a emporté en la maison du Grand Druyde. Polemas alors faisant semblant de ne sçavoir rien de cét affaire : - Voilà que c'est, reprit-il en s'en allant, de licentier ces solduriers sans raison, je m'asseure que ce sont ceux que η nous avons cassez, qui en colere contre Damon, ont voulu s'en venger, et l'ont attendu dans ce bois : Et cela il le disoit afin de preparer son excuse,

Signet[ 496 verso sic 500 verso ] 1621 moderne

lors que Galathee s'en plaindroit, parce qu'il eut bien opinion qu'ils seroient recogneus. Et continuant encores quelque temps de chasser, pour oster à tous l'opinion qu'il eust quelque part en cette entreprise, depescha incontinent un des siens, pour aller de sa part se resjouïr avec Galathee, du bon-heur que Damon avoit eu en cette rencontre, et luy commanda de prendre bien garde à toutes les paroles, et à toutes les actions de la [490 verso sic 492 verso] Nymphe, et en mesme temps en depescha un autre pour en donner avis à Amasis, la suppliant de ne permettre plus que Galathee marchast ainsi seule, et sans les gardes ordinaires qui estoient convenables à sa grandeur ; il fit le mesme commandement à celuy-cy, de prendre garde à tout ce que diroit et feroit Amasis, et cependant il continua sa chasse jusques à la nuict.
  Depuis que Clidamant, Guyemants, et Lindamor, avec la plus grande partie des Chevaliers de la contree, estoient partis η pour aller en l'armee des Francs, Polemas qui estoit demeuré comme Lieutenant d'Amasis, et en la place que Clidamant souloit avoir : d'un dessein ambitieux avoit haussé ses esperances à se rendre Seigneur de cette Province, et toutefois considerant combien il est malaisé que les loix fondamentales η d'un estat soient renversees sans une grande violence, et combien la domination qui est telle est peu asseuree ; il fit resolution d'espouser Galathee, et de ne rien laisser d'intenté pour y parvenir ; et parce qu'il voyoit deux voyes pour achever son entreprise. L'une de la douceur, et l'autre de la force, Il pensa qu'il falloit essayer celle qui venoit de la bonne volonté, et en cas qu'elle

Signet[ 497 recto sic 501 recto ] 1621 moderne

vint à manquer, recourre apres aux extremes remedes. Pour suivre ce premier η dessein, il voulut que ce faint Druyde qui se nommoit Climante, et qui avoit autrefois donné la bonne fortune η à Galathee, revint encores une fois pour refaire encores ce premier artifice, ayant opinion que ou la Nymphe l'avoit oublié, ou que le faint Druyde ne s'estoit pas bien fait [491 recto sic 493 recto] entendre. Il le fit donc venir pres de ces mesmes jardins de Mont-brison, où il avoit esté l'autre fois, et ayant ce luy sembloit, donné encores meilleur ordre à ses artifices qu'auparavant, il y avoit desja deux ou trois jours η qu'il commençoit de se laisser veoir, esperant que Galathee ne manqueroit pas de l'aller trouver comme elle avoit faict autrefois : Et à fin que le temps de l'esloignement de Clidamant, et de Lindamor ne se perdit pas inutilement, il tenoit quantité de Solduriers dans les estats des Vissigots, et des Bourguignons, qui sans se dire tels η demeuroient dans les villes voisines, et n'attendoient que son commandement. Il avoit aussi acquis l'amitié des Princes voisins, par presens faict à leurs principaux officiers, et dans le pays des Secusiens faisoit paroistre une si grande liberalité et au peuple et aux Solduriers, tant de courtoisie, et de douceur aux Chevaliers, et tant d'honneur et respect aux Druydes, Eubages, Sarronides, Vacies, et autres sacrificateurs, qu'il y en avoit fort peu qui ne desirassent le mariage de Galathee et de luy, si ce n'estoient ceux qui plus avisez s'estoient pris garde qu'il forçoit en cela son naturel, et qu'il n'en usoit de cette sorte, que pour parvenir à ceste

Signet[ 497 verso sic 501 verso ] 1621 moderne

souveraine puissance, laquelle ayant obtenuë, il ne maintiendroit pas avec les mesmes moyens qu'il l'auroit acquise, mais avec de bien plus rudes et plus tyranniques. Amasis avoit demeuré long temps sans se prendre garde de toutes ces choses, par ce que mal-aysément une ame bien née se peut-elle imaginer qu'une personne outree [491 verso sic 493 verso] d'obligation, se laisse emporter à l'ingratitude, et à la trahison. En fin elle commença de s'en appercevoir, par le moyen d'une lettre η qui luy tomba entre les mains, par laquelle elle vit l'éstroitte amitié que Gondebaut avoit avec luy, cela fut cause qu'aussi tost que Lerindas luy eut dit l'accident qui estoit arrivé à Damon, et que c'estoit des Solduriers de Polemas, elle eut opinion qu'il l'avoit faict faire, et toutesfois sçachant combien il est dangereux de faire paroistre η à son principal officier d'avoir quelque doute de sa fidelité, sans estre en estat de se pouvoir opposer à mesme temps à ses mauvais desseins, lors que le soldurier de Polemas luy vint dire de sa part ces nouvelles, elle feignit de recevoir un grand contentement du soing qu'elle luy voyoit avoir, et de la conservation de Galathee, et de sa grandeur, et luy remanda qu'elle suivroit et en cela et en toute autre chose son bon avis : Et à mesme temps le luy ayant renvoyé, elle partit de Marcilly, et s'en alla en la maison d'Adamas souz la conduitte d'une fort bonne trouppe de Chevaliers qu'elle mena pour la servir, par ce que les nouvelles qu'elle avoit euë de l'armée des Francs, la pressoient infiniment, et elle craignoit que ne la pouvant η pas tenir secrette longuement, Polemas ne se resolut

Signet[ 498 recto sic 502 recto ] 1621 moderne

à quelque meschant dessein, comme depuis quelques jours elle en estoit entrée en opinion.
  Galathee estoit à peine arrivee au logis d'Adamas, que le soldurier de Polemas y arriva, qui luy fit assez troublé la harangue que [492 recto sic 494 recto] son maistre luy avoit commandée : mais elle ne pouvant dissimuler le desplaisir qu'elle avoit receu, luy respondit : - Dites à vostre maistre, que je suis fort mal satisfaicte de ceux qui sont à luy, et que s'il n'y met ordre, j'auray occasion de m'en plaindre. Cependant Damon ayant esté mis au lict fut visité par les Chirurgiens, et ses playes trouvees plus douloureuses que dangereuses, par ce qu'encores qu'il eust la cuisse percée en deux ou trois endroicts, si est-ce que de bonne fortune, il n'y avoit ny veine, ny nerf offencé qui fut d'importance, si bien que Madonthe estoit si ravie de contentement, qu'elle ne pouvoit assez en donner de cognoissance. Et les Chirurgiens qui cogneurent combien le contentement est necessaire à la guarison du corps η, supplierent Madonthe de ne bouger d'aupres de luy : Et par ce qu'elle desiroit η sçavoir quelle avoit esté sa fortune depuis qu'elle estoit partie d'Aquitaine, elle luy raconta non seulement ce qu'il avoit demandé, mais de plus tous les artifices dont Leriane avoit usé à l'advantage de Thersandre, et luy rapporta tout ce discours si naifvement η, que tous ceux qui l'ouyrent, jugerent qu'il estoit veritable : mais lors qu'elle racontoit les desplaisirs qu'elle eut de sa mort, quand Halladin apporta à Leriane le mouchoir plein de sang, et la bague de Thersandre à elle, elle ne pouvoit encores en retenir η les larmes : Et puis quand elle

Signet[ 498 verso sic 502 verso ] 1621 moderne

representoit l'horreur qu'elle avoit de mourir d'une mort si honteuse, et le secours inesperé qu'elle avoit receu du Chevalier du Tygre : - Il faut bien, [492 verso sic 494 verso] disoit-elle, que nous ayons en nous quelque chose qui nous advertit des choses plus secrettes, par ce que je ne vis pas si tost entrer ce Chevalier, que je ne luy prisse une certaine affection qui n'estoit pas commune : Et encores que le combat estant finy, il s'en allast sans hausser sa visiere, j'avouë que je l'aymé d'amour, sans l'avoir jamais veu au visage : Et cela fut cause, continuoit-elle, que je me resolus de le venir chercher du costé où il m'avoit dit. Mais cruel, il faut bien, Damon, que je vous donne ce tiltre ? Comment vous en pûstes-vous aller sans me dire qui vous estiez ? Comment m'ayant donné la vie du corps, me voulustes-vous ravir celle de l'ame ? Et pourquoy ne me fistes-vous sçavoir que vous viviez, à fin de tarir pour le moins les pleurs, qui sans cesse comme d'une source immortelle, sont continuellement sortis de mes yeux ? O Damon ! que vous m'eussiez espargné de souspirs, de peines, de larmes, et de travaux incroyables : Mais non, Damon, la faute n'en est pas à vous, mais à ma fortune qui vouloit que j'achetasse plus cherement le contentement de vous sçavoir en vie, de vous voir, et de vous avoir : apres elle luy raconta le dessein qu'elle avoit fait de trouver ce Chevalier incogneu, sans presque sçavoir pourquoy elle le cherchoit : mais en effect pensant que le destin qui conduit toute chose soubz la sage providence η du grand Tautates, l'avoit ainsi ordonné, à fin de pouvoir rencontrer

Signet[ 499 recto sic 503 recto ] 1621 moderne

de cette sorte ce Damon qu'elle alloit cherchant soubs le nom d'un autre, - Car, disoit-elle, j'ay opinion [493 recto sic 495 recto] que si je ne vous eusse trouvé de cette sorte, jamais je n'eusse eu le bien de vous voir, puis que vous alliez si curieusement vous esloignant et vous cachant de nous, en fin voyez comme Dieu rapporte η toute chose à son commencement, Thersandre avoit esté la premiere cause de nostre separation, et Thersandre a esté la derniere cause de nous avoir remis ensemble, que les peines qu'il a prises à me servir et me conduire avec tant de fidelité, luy soient recogneues par la bonté de Bellenus au lieu où il est, car il s'en va avec cette reputation aupres de moy, de n'avoir jamais faict faute contre le respect qu'il me devoit, que celle que la malicieuse Leriane luy avoit faict commettre, par les esperances trompeuses qu'elle luy avoit données, et ausquelles un plus advisé que luy, se fut peut-estre bien laissé decevoir. Et sur ce propos elle raconta η comme sa nourrice mourut sur le Mont d'or, la rencontre qu'elle eust de Laonice, de Hylas, et de Tircis, et en fin comme l'Oracle η l'avoit faict venir en ce pays de Forests, où elle avoit tousjours esté en la compagnie d'Astrée, Diane, Philis et ces autres bergeres de Lignon, d'aupres desquelles elle estoit partie ce matin η en dessein de se retirer en Aquitaine parmy les Vestales ou filles Druydes. Bref elle n'oublia rien de tout ce qui luy estoit advenu qu'elle ne luy rapportast fidelement, ce que Damon escoutoit avec tant de contentement, qu'il ne pouvoit assez remercier Dieu du bon-heur où il se voyoit, et aprés il luy dit : - Je vous raconteray à

Signet[ 499 verso sic 503 verso ] 1621 moderne

loisir, Madame, qu'elle η a esté ma vie depuis [493 verso sic 495 verso] que je n'ay eu l'honneur de vous voir : mais à cette heure que les Mires me deffendent de parler, je ne veux pas vous faire un si long discours, c'est assez pour ce coup, que je vous die, que j'espere d'oresnavant nostre fortune meilleure, par ce que l'Oracle η que j'ay consulté le dernier à Mont-Verdun, m'a asseuré que je serois remis de la mort à la vie, par celuy des hommes que je hayssois le plus, et je voy bien qu'il a voulu entendre que ce pauvre Chevalier vous conduiroit au lieu où je vous ay trouvee, car il est vray que je pouvois estre estimé mort η, estant privé du bien de vostre veuë, et que maintenant je puis dire que je vis, ayant le bon-heur d'estre aupres de vous, et quand je considere cét accident, il n'y a rien en quoy je n'admire la prevoyance de ce grand Dieu, qui a si bien veu que Thersandre me donneroit doublement la vie, je veux dire celle du corps, par le secours qu'il m'a faict, et celle de l'ame, vous conduisant si à propos et si inopinément où j'estois, sinon qu'il me reste encores une doute en l'Oracle qu'il m'a rendu, car voicy quel il a esté :

Et toy parfaict Amant,
Lorsque tu parviendras, où parle un Diamant,
Tu seras rappellé de la mort à la vie

Par celuy des humains
A qui plus tu voudrois l'avoir desja ravie,
Laisse donc contre luy desormais tes desdains.

  Car je voy tout le reste avoir eu effect horsmis d'estre parvenu où un diamant parle, si [494 recto sic 496 recto] ce n'est

Signet[ 500 recto sic 504 recto ] 1621 moderne

qu'il aye voulu entendre que vous soyez η un diamant, en la constance et en la fermeté de vostre amitié, le Druyde qui avoit attentivement escouté leurs discours, - Si j'eusse eu le bien, dict-il en sousriant, d'estre cogneu de vous, vous eussiez aysément entendu l'obscurité de cet Oracle, par ce que je m'appelle Adamas ; et ce mot signifie, en la langue η des Romains, un diamant, de sorte qu'il vouloit vous faire sçavoir qu'aussi tost que je serois aupres de vous, cet accident vous arriveroit ; et il est advenu tout ainsi, car à l'heure mesme que Alcidon, Daphnide et moy sommes venus sur le lieu où nous vous avons trouvé, vous avez recogneu Madonthe : - J'advouë, dit Damon, qu'il n'y a plus rien à desirer pour l'esclaircissement de cet Oracle, que j'ay retrouvé si certain pour mon bon-heur, et dont je remercie la bonté de celuy qui l'a ainsi ordonné, lors que je l'ignorois η le moins : Mais mon pere, continua-t'il, et tournant les yeux par toute la chambre, vous me nommez deux personnes, que si ce sont celles que j'ay veuës porter ailleurs ces noms, je m'estimerois infiniment heureux d'avoir rencontrées en ce lieu. Alors Alcidon s'avançant et l'embrassant, - Ouy, Damon, ce sont ces mesmes Daphnide et Alcidon que vous dites, et qui sont conduits en cette contrée, qui se peut dire celle des merveilles, par le mesme amour qui vous y a faict venir ; et à mesme temps, Daphnide le venant salüer, luy dit, - J'attendois à vous rendre ce devoir que Madonthe vous eust raconté, ce qu'avec raison vous desiriez [494 verso sic 496 verso] si fort de sçavoir de sa fortune, ne voulant estre cause de vous esloigner ce contentement,

Signet[ 500 verso sic 504 verso ] 1621 moderne

duquel je me resjoüys avec vous, comme l'une de vos meilleures amies. Damon surpris de voir ce Chevalier, et cette Dame revestuë de ces habits, ne sçavoit au commencement s'il estoit bien esveillé, ou s'il dormoit, mais en fin les touchant et les oyant parler, il s'escria en les embrassans : - J'avoüe avec vous, Alcidon, que voicy la contrée des merveilles, mais des merveilles pleines de bon-heur, puisqu'elle m'en faict voir aujourd'huy plus que je n'eusse jamais esperé ; et cependant que Daphnide et Alcidon salüoient Madonthe, et qu'ils se resjoüissoient ensemble de cette bonne rencontre, l'on vint advertir Adamas, que la Nymphe Amasis entroit dans la basse court, et à peine estoit-il sorty de la chambre pour aller à la rencontre, qu'elle se trouva à la porte, où s'estant fort peu arrestée, elle entra ou estoit Damon : - Je pense, luy dict-elle, vaillant Chevalier, que je ne vous dois jamais venir voir, sinon quand vous serez si mal-heureusement blessé par les miens mesmes. - Madame, respondit Damon, je ne pleins non plus ces blessures que les premieres que vous me vistes, puis que si celles-là me donnerent l'honneur de voir la Nymphe et vous, Madame, ces dernieres m'ont faict retrouver la seule personne, qui me pouvoit rendre heureux, qui est, dict-il, monstrant Madonthe, cette belle bergere que vous voyez, de sorte que au lieu de me plaindre de cette contree, je ne cesseray jamais de l'estimer, loüer et benir. A ce [495 recto sic 497 recto] mot, Amasis ayant desja esté informee de la qualité de Madonthe, l'alla embrasser et caresser, comme elle meritoit, et par ce qu'elle ne faisoit pas

Signet[ 401 recto sic 505 recto ] 1621 moderne

semblant de Daphnide et d'Alcidon, - Madame, luy dit Damon, je voy bien que ces deux personnes ne sont pas cogneuës de vous, mais faictes-en cas, et croyez que leurs merites sont tels, que les cognoissant, vous ne leur plaindrez point les caresses que vous leur aurez faictes : car encore que vous les voyez ainsi desguisees, sçachez, Madame, que ce sont Daphnide, et Alcidon, je dis cette Daphnide dont les merites luy ont faict posseder toute l'affection du grand Eurich, et voicy Alcidon tant aymé pour sa valeur de Thorismond le Roy des Vissigots et de tous ceux qui luy ont succedé. Amasis alors le remerciant de l'avis qu'il luy donnoit, les alla embrasser, et leur fit toute la bonne chere qui luy fut possible, et se retirant. - Il suffisoit, dit-elle, que vous m'eussiez dit leur nom, car les oyant j'eusse bien incontinent recogneu les deux personnes les plus estimees du grand Eurich : Mais j'advouë que voyant ces belles Dames, et ce gentil Chevalier revestus en bergere, et en berger, je ne les eusse jamais estimez ce qu'ils sont, et que vous m'avez grandement obligée de me le dire : - C'est nous, reprit Daphnide, qui luy avons toute l'obligation, Madame, nous ayant faict cognoistre à une si grande Nymphe, et tant estimee et honorée par toutes les Gaules. - Mais, Seigneur Chevalier, dict Amasis, comment η estes vous ainsi desguisez ? et où avez-vous trouvez ces [495 verso sic 497 verso] habits de berger ? - L'histoire seroit trop longue à vous en dire la cause, respondit Alcidon ; Mais, Madame, qui peut estre en Forests sans estre berger ? je croy qu'il n'y a η point de cognoissance de cette contrée, où les bergers

Signet[ 401 verso sic 505 verso ] 1621 moderne

sont si gentils, et les bergeres si belles et si accomplies, que je m'estonne autant de ne vous voir avec l'habit de bergere, et toutes vos Nymphes, qu'il semble que vous soyez esbahye de nous en veoir revestus. - Je suis bien ayse, respondit la Nymphe, que vous ayez trouvé quelque chose en cette contree qui vous ayt esté agreable, peut-estre que quand nous aurons le bien de vous avoir tenu quelque temps à Marcilly, vous ne jugerez pas que mes Nymphes devoient η changer leurs habits à celuy de nos bergeres pour estre plus aymables. - Madame, respondit Alcidon, je n'en doute point, mais vous trouverez bon, s'il vous plaist, que je ne parle que de ce que je sçay pour encores.
  La Nymphe eust plus long-temps continué ce discours, n'eust esté que ne voulant guere demeurer en ce lieu pour les doutes où elle estoit entree, et ayant à discourir longuement avec Galathee et Adamas, sur les nouvelles qu'elle avoit receuës, s'approchant de Damon, elle luy demanda comme il se portoit depuis qu'il avoit esté pensé, et ayant sçeu qu'il se trouvoit un peu mieux, elle le laissa avec Madonthe, ne voulant, disoit-elle, luy interrompre le contentement de l'entretenir en particulier, et commanda à Silvie et aux autres Nymphes, de demeurer aupres de Daphnide, et de sa compagnie, pour l'empescher [496 recto sic 498 recto] d'ennuyer, et pour commencer à faire paroistre à Alcidon que les Nymphes de Marcilly ne cedent point aux bergeres de Lignon : Et à ce mot prenant η Adamas d'une main et Galathee de l'autre, elle le retira η dans la galerie, où les portes

Signet[ 502 recto sic 506 recto ] 1621 moderne

estans bien fermees, elle fit un tour tout entier sans leur rien dire, et puis en fin avec un visage tout changé de celuy qu'elle avoit auparavant, et tesmoignant assez la peine, où elle estoit, elle leur parla de cette sorte se tournant vers Adamas :
  - J'ay à vous dire, mon pere, de grandes choses, et vous à me donner le fidele et prudent conseil que vous ne m'avez jamais refusé : Et par ce que ce que je desire que vous sçachiez tous deux, est un discours long, et auquel je pourrois bien oublier quelque chose, je veux que celuy qui m'a apporté ces nouvelles vous les die bien au long, d'autant que si nous avons le loisir de nous en retourner à Marcilly avant qu'il soit nuict, ce m'est assez. - Madame, respondit Adamas, pourveu que η vous ne soyez trompee en la prudence que vous croyez en moy, je vous asseure bien que vous ne le serez jamais en ma fidelité : Et pour ce qui est de vostre retour à Marcilly, si ce n'est chose qui vous haste trop, vous me ferez s'il vous plaist l'honneur de demeurer icy ce soir, à fin que vous n'ayez pas l'incommodité de vous en retourner peut-estre au serein. - Vous sçavez bien, mon pere, respondit Amasis, que je n'en ferois point de difficulté, si la necessité de mes affaires ne m'y contraignoit, comme [496 verso sic 498 verso] je m'asseure que vous jugerez bien, lors que vous aurez ouy ce Chevalier que Lindamor m'a envoyé, et que je vous auray dict encores quelque chose que j'ay descouverte depuis peu. Et lors faisant appeller par Galathee le Chevalier de Lindamor, apres que la gallerie fut bien refermée : - Je vous prie, luy dit-elle,

Signet[ 502 verso sic 506 verso ] 1621 moderne

Chevalier, de dire au long tout ce que Lindamor me mande par vous, sans y oublier aucune des particularitez que vous m'avez racontee, soit pour ce qui concerne nos affaires, ou pour celles de Childeric et de Guyemants, puis qu'elles sont de telle sorte joinctes ensemble, qu'il est bien mal-aysé de les separer. A ce mot, mettant le Chevalier entr'elle et Adamas, à fin qu'ils le peussent mieux entendre, elle prit Galathee de l'autre costé, et ainsi tous quatre commencerent de se promener : et lors le Chevalier apres avoir faict une grande reverence à la Nymphe, reprit η avec un grand souspir la parole de cette sorte pour luy obeyr.


SignetHISTOIRE

De Childeric, de Silviane, et

d'Andrimarte.

  JE ne puis, Madame, sinon avec un grand regret, vous redire ce que vous me commandez, y ayant fait une perte que mal-aysément dois-je [497 recto sic 499 recto] esperer de recouvrer jamais : toutesfois je ne laisseray de satisfaire à ce que je dois en vous obeissant, apres vous avoir toutefois suppliee d'accuser le desplaisir que je ressens lors que vous verrez mon discours embrouïllé, et si peut-estre j'oublie quelque chose, de m'en vouloir faire ressouvenir :

Signet[ 503 recto sic 507 recto ] 1621 moderne

et vous verrez par le discours que j'ay à vous faire, que tous ceux qui sont aupres d'un Prince ont grandement de l'interest à sa conduitte, puis que tout leur bien, ou tout leur mal en despend.
  Le Roy Meroüee, qui par la grandeur de ses faicts s'est acquis ce nom parmy les Francs, parce qu'en leur langage Merveich η signifie, Prince excellent, et non pas comme quelques-uns ont osé dire pour le Monstre Marin, qui attaqua Ingrande sa mere, femme de Bellinus Duc de Thuringe, et fille de Pharamond, lors qu'elle se vouloit baigner dans la Mer, que les Francs aussi nomment Merveich η, et duquel ils ont voulu faire croire qu'il avoit esté engendré. Apres avoir gaigné plusieurs victoires tant sur les Huns, Gepides, Alains, que Romains, et Bourguignons, et avoir regné douze ans, mourut η plein de gloire et de trophees, regretté de tous ses peuples, ne laissant de sa femme Methine fille de Stuffard Roy des Huns, et predecesseur d'Attile, surnommé le fleau de Dieu, qu'un seul fils nommé Childeric.
  La reputation du pere, l'amour que les Francs luy avoient portee, car ils le nommoient les delices du peuple, et la grande estenduë [497 verso sic 499 verso] de ses conquestes furent cause qu'aussi-tost que Meroüee fut mort, tous les Francs d'un commun accord esleverent Childeric son fils sur le Pavois, et l'ayant couronné de double Couronne : l'une pour monstrer la succession des Francs : et l'autre pour tesmoigner les conquestes de son pere. Ils le porterent sur les espaules presque par toutes les ruës de Soissons η, où il fut proclamé Roy des Francs. Devant luy marchoient en premier

Signet[ 503 verso sic 507 verso ] 1621 moderne

lieu les Heraux d'armes avec leurs marques en la main, et apres on voyoit les Enseignes conquises par Meroüee, sur les Huns, Gepides, Alains, Bourguignons et Romains qu'on portoit trainantes η par terre : Apres suivoient celles des Francs qui estoient semees de la fleur de pavillee sur de l'Azur η, et les dernieres de toutes estoient celles de Meroüee son pere : La premiere η avec un Lyon qui essayoit de monter sur une haute montagne pour devorer un aigle qui y estoit au plus haut, avec ce mot, avec peine s'obtient la proye. Et l'autre ayant un bouclier qui couvroit une couronne avec ce mot, couverte de l'escu plus seure est la couronne. Et faisant trois tours par toutes les ruës principales, suivis du peuple, et accompagnez de leurs acclamations, et de celles des soldats : Les feux de joye sur le soir furent allumez aux portes de la ville à gros flambeaux de cire qui bruslerent toute la nuit, et à la lueur desquels on dança et l'on chanta tant qu'ils durerent, faisant des resjouissances si extremes, que l'on voyoit par toutes les [498 recto sic 500 recto] ruës les tables mises, où estoient receuz et traittez tous ceux qui s'y presentoient.
  Il me seroit impossible η de vous pouvoir redire, Madame, combien estoit grande l'esperance que tout ce peuple avoit en ce jeune Roy, tant pour estre fils de Meroüee, duquel la memoire estoit encore si fraische, que ces grandes victoires leur estoient ordinairement devant les yeux, que pour l'avoir veu luy mesme faire de tres genereuses actions, en suivant son pere dans les armees, et maniant les affaires publiques. Mais bien-tost

Signet[ 504 recto sic 508 recto ] 1621 moderne

il leur fit assez cognoistre que la Domination est un lieu si glissant, qu'il y a fort peu de personnes qui y parviennent, et qui y puissent demeurer les pieds fermes et sans tumber : car peu de temps apres avoir esté couronné, il commença de mespriser les armes, et s'addonner à toutes sortes de delices, ne se souvenant plus que la magnanimité η, et les exploicts belliqueux de ses predecesseurs avoient acquis la domination des Gaules aux Francs, et le Royaume des Francs à luy et à ses successeurs : de sorte que l'on ne voyoit plus faire estat dans sa Court que des mollesses effeminees η, et des hommes tellement changez de ce qu'ils estoient auparavant, que la pluspart des jeunes hommes, qui soubs Meroüee avoient commencé de s'addonner aux genereux exercices de la guerre, sous Childeric, se laisserent tellement aller à son exemple, qu'ils sembloient les femmes, des hommes qu'ils souloient estre, si bien que l'on vist en mesme temps les [498 verso sic 500 verso] esperances des conquestes que les Francs avoient conceuës lors que Meroüee vivoit η. Aussi-tost que ce Prince ce η fut de cette sorte laissé aller à la douceur des delices, se changer en la crainte que justement ils avoient, de voir enlever l'estat qu'ils avoient conquis, par ceux qui auparavant ne mettoient toute leur estude qu'a se pouvoir conserver contre les armes belliqueuses de ce vaillant peuple. Ce qui donna un grand coup à cét estat naissant, et qui retarda si bien les grandeurs de ce nouvel Empire, que tous les progrez en furent retranchez, et tous les espoirs limitez à conserver ce qui estoit acquis. Clidamant,

Signet[ 504 verso sic 508 verso ] 1621 moderne

Lindamor, et Guyemantz souffroient avec beaucoup de desplaisir ce changement en ce Prince, mais plus que tous Guyemants, comme celuy qui luy avoit une extreme obligation, et qui pour cette cause avoit destiné tous ses services à l'avantage de ce Roy. Et lors que plusieurs fois Lindamor conseilla Clidamant de s'en revenir en cette contrée, puis qu'il n'y avoit plus de moyen d'acquerir de la gloire aupres de ce Prince ensevely dans ses delices et dans ses voluptez, Guyemants les larmes aux yeux l'en dissuadoit, disant, que si quelque chose pouvoit encores rappeller Childeric à son debvoir, ce seroit la generosité et la vertu de Clidamant, et que si ce bien advenoit aux Francs à son occasion, il s'acquerroit plus de gloire et plus de reputation en cette seule action, qu'il n'avoit faicte par toutes les precedentes, outre qu'il falloit considerer qu'ayant assisté Meroüee et Childeric, soit [499 recto sic 501 recto] contre les enfans de Clodion, soit contre les Romains, et autres, il ne faloit point douter que ce Roy η venant à se perdre, il en recevroit un grand desadvantage, s'estant rendu tous ses Princes ennemis, comme partisan η des Francs, Clidamant qui estoit Prince genereux, et qui aymoit la personne de Childeric, comme tres-aymable à ceux ausquels il vouloit plaire, se laissa fort aysément arrester aupres de luy, et bouscha de telle sorte les aureilles aux bonnes et saines considerations de Lindamor, que tout ce qu'il luy η fut sagement proposé par luy, demeura inutile, et sans force. Il y avoit un jeune Chevalier nommé Andrimarte, fils de l'un des plus vaillans et des mieux apparentes

Signet[ 505 recto sic 509 recto ] 1621 moderne

qui fussent parmy les Francs, qui fut nourry enfant d'honneur aupres de ce jeune Prince, lors qu'il estoit encore en un si bas aage, qu'il ne pouvoit suivre Meroüee dans les armees : cet Andrimarte avec plusieurs autres enfans des principaux Chevaliers, ne bougeoit jamais d'aupres de luy, estant instruit en tous les exercices que l'on luy enseignoit, afin d'estre rendu aussi bien que quantité d'autres, plus capable de servir ce Prince, et la Couronne des Francs, tirant apres de là, comme d'une seconde pepiniere les plus genereux Chevaliers, et les plus grands Capitaines, qui comme asseurees colomnes, pouvoient soustenir cét Estat naissant, et l'augmenter par la valeur de leurs courages, et par force et prudence. Les jeunes enfans estoient nourris non seulement pour les rendre adroits et courageux dans toutes les choses necessaires à la guerre, mais pour leur [499 verso sic 501 verso] polir aussi l'esprit, et adoucir le farouche naturel de ces vieux Sicambriens, et de ces habitans des Palus Meotides, afin de les rendre plus aymables aux Gaulois, les plus civilisez η entre tous les peuples de l'Europe, ils estoient ordinairement parmy les jeunes Dames de la Royne Methine, et avoient tant d'honnestes familiaritez avec elles, que quand ils venoient à estre grands, il se faisoit plusieurs mariages entr'eux, à cause des amitiez qu'en un aage si tendre ils avoient contracté ensemble : cette Royne avoit commandement du prudent Meroüee son mary, de mesler parmy les filles des Francs le plus de Gauloises qu'elle pourroit, afin de rendre par ces alliances ces deux peuples non seulement

Signet[ 505 verso sic 509 verso ] 1621 moderne

amis, mais alliez, desseignant par ce moyen de se rendre aussi bien Roy des Gaulois par amour, qu'il l'estoit par les armes.
 Parmy celles qui estoient nourries de cette sorte, Silviane tenoit l'un des premiers rangs, tant pour ses merites, que pour les predecesseurs desquels elle tiroit son origine, cette jeune fille avoit toutes les conditions qui ont la force de faire aymer, pouvant dire que la fortune et la nature l'avoient voulu également favoriser : mais outre la beauté du corps qui estoit estimee tres-grande, encore avoit-elle un esprit si beau que tous ceux qui estoient attirez par ses yeux, estoient arrestez par sa courtoisie et douce conversation. Cette jeune fille n'ayant encores que dix ou unze ans, fut veuë parmy les autres du gentil Andrimarte, et qui n'en ayant pas plus de treize ou quatorze, [500 recto sic 502 recto] estoit tousjours auprés de Childeric presque de mesme aage, si Silviane dés ce temps-là estoit estimee belle et accomplie parmy les filles de Methine. η Andrimarte emportoit la loüange entre tous ces jeunes enfans d'honneur de Childeric, pour estre le plus adroit, fut à dancer η, fut à sauter, ou à quelque autre exercice du corps qu'il se mit à faire. Mais plus encores pour avoir un esprit doux et gentil, et s'addonnant de sorte à tout ce qui estoit de beau et de loüable, qu'il emportoit sans difficulté l'avantage sur tous ses compagnons, que toutesfois il se conservoit avec tant de modestie et de courtoisie, que personne n'estoit marry d'estre surmonté de luy, et de luy ceder la gloire qui luy estoit si bien deuë.

Signet[ 506 recto sic 510 recto ] 1621 moderne

  Ce fut donc en cet aage que le jeune Andrimarte jetta les yeux sur la belle Silviane, et n'estant pas une beauté qui peut estre veuë par un si bel esprit que le sien, sans estre aymee, la jugeant la plus accomplie de toutes ses compagnes : il commença de la servir avec des affections enfantines, et à luy en donner les cognoissances que tel aage pouvoit luy enseigner, elle qui ne cognoissoit pas seulement encores le nom d'Amour, recevoit tous ses petits services, comme les enfans ont accoustumé de s'en rendre les uns aux autres, sans dessein, et toutesfois avec le temps elle commença de les avoir plus agreables de luy que des autres, et enfin à ressentir quelque chose qui l'attiroit à parler à luy, et à estre bien ayse qu'il fit plus de cas d'elle, que de toutes ses compagnes, sans qu'il y eust encore [500 verso sic 502 verso] ny Amour, ny affection de son costé : mais d'autant que tout ainsi que plus on demeure aupres d'un feu, plus aussi en ressent-on la chaleur, de mesme Andrimarte ne peut avoir longuement une si particuliere familiarité aupres de Silviane, sans donner commencement aux premieres ardeurs de l'Amour, et en fin de l'allumer en son ame de telle sorte, que depuis η ny le temps, ny les traverses qu'il receut ne peurent jamais l'estaindre.
  La premiere η cognoissance qu'il luy en donna, fut pour la perte qu'il fit d'un petit oyseau que luy mesme luy avoit donné, et qu'elle tenoit fort cher, tant pour venir de sa main, que parce que son aage encore fort tendre luy faisoit employer ses affections en semblables petites enfances. La Royne Methine s'alloit promener fort souvent le long de la Seine, car en ce temps-là, elle demeuroit presque ordinairement dans Paris, que la Seine enceint de ses deux bras, et luy sert de fossé tres-asseuré et tres-agreable ; et parce que ce grand fleuve ne ronge ny ne devore pas ses bords comme le nostre de Loire, mais coule doucement parmy cette grande plaine, son rivage est tout tapissé d'herbes et de fleurs, et couvert en plusieurs lieux de beaux arbres, qu y rendent un frais ombrage presque en tout temps. Quand la Royne arrivoit en ce lieu, les Dames et les Chevaliers, ou deux à deux, ou trouppe à trouppe, s'alloient entretenant qui ça qui là le long de l'eau, sans toutesfois s'esloigner de sorte du lieu où elle estoit, qu'ils ne la vissent tousjours pour la suivre lors qu'elle s'en [501 recto sic 503 recto] retouneneroit. Ce soir, car lors que Methine sortoit l'on avoit desja soupé

Signet[ 506 verso sic 510 verso ] 1621 moderne

Andrimarte prenant Silviane sous les bras, alloit parlant comme de coustume, de leurs petites affections enfantines η, et Silviane n'ayant rien qui la touchast alors plus vivement que la perte de son oyseau η, qui ayant rompu sa cage s'estoit eschappé, elle le regrettoit à tous les coups : surquoy Andrimarte luy ayant promis de luy en recouvrer bientost un autre qui seroit encore plus beau et plus sage. - Comment ? reprit incontinent Silviane en sousriant, et ne le tenez-vous pas bien sage de s'estre sauvé, et de pouvoir vivre maintenant en sa liberté : - La liberté, dit-il, seroit bien desirable si l'on estoit en quelque autre prison que la vostre. - Et qu'elle η difference faictes-vous, respondit-elle, d'estre dans une cage qui est à moy, ou dans celle de l'une de mes compagnes ? - La difference que j'en fais, respondit-il, c'est que j'aymerois mieux estre mort, que d'estre pris dans quelqu'une des leurs, et que j'eslirois plustost mille fois la mort, que de sortir de la vostre. - Je n'entends pas, dit-elle, pourquoy vous le dites : car il me semble que tousjours c'est estre prisonnier. - Je le vous avoüe, respondit-il incontinent, mais vostre prison est plus agreable que la liberté hors de vostre presence. - Je croy, dit Silviane, que vous eussiez esté en la place de mon oyseau, vous en eussiez faict autant que luy. - Sans doute, repliqua-t'il, si je n'eusse pas eu plus de cognoissance du bien qu'il possedoit, j'eusse peu faire la mesme faute : mais si estant oyseau il me fust resté le jugement que [501 verso sic 503 verso] j'ay, j'eusse plus craint que vous m'eussiez chassé d'aupres de vous, que je n'eusse pas eu de volonté de m'eschapper, car considerez s'il peut avoir plus de bon-heur, que d'estre caressé et nourry de vos mains, de boire en vostre bouche, de chanter dessus vostre doigt, d'estre baisé mille et mille fois de vous : mais plus que tout cela encores, d'estre aymé de vous, qui est bien la chose du monde la plus desirable. - Et pourquoy, dict-elle encore tout enfant, toutes ces choses vous seroient-elles plus agreables de moy, que d'une autre de mes compagnes ? car quant à moy, j'auray aussi cher un autre oyseau, que celuy qui s'est perdu, pourveu qu'il sçache aussi bien chanter, et qu'il soit aussi beau. - Vous aurez raison, dit Andrimarte, et moy aussi j'en dirois de mesme, s'il se trouvoit une autre Silviane aussi belle et aussi accomplie que vous : mais cela ne pouvant estre, il faut que par necessité je n'ayme toute ma vie que vous, et que jamais je n'estime faveurs que celles qui me viendront de vous.
  Silviane estoit fort jeune, et toutesfois non pas tant, qu'oyant parler Andrimarte de cette sorte, elle luy en sceut bon gré : car l'amour de nous-mesmes est tellement naturel en nous, que rien ne nous peut obliger d'avantage en quelque aage que nous soyons, que la bonne estime que l'on fait de nous : et cela fut cause qu'elle luy respondit : - La bonne opinion que vous avez de moy vous faict tenir ce langage : mais croyez, Andrimarte, que vous y estes obligé par celle que j'ay de vous : Et peut estre η [502 recto sic 504 recto]

Signet[ 507 recto sic 511 recto ] 1621 moderne

Signet[ 507 verso sic 511 verso ] 1621 moderne

Signet[ 508 recto sic 512 recto ] 1621 moderne

Signet[ 508 verso sic 512 verso ] 1621 moderne

Signet[ 509 recto sic 513 recto ] 1621 moderne

[502 recto sic 504 recto] leurs discours eussent passé plus outre sans la survenuë de Childeric, qui avec une grande trouppe de ces jeunes enfans alloit courant par ces prez, faisant divers saluts η et divers jeux d'exercice, et qui passant auprez d'eux les separerent, parce que ce jeune Prince emmena Andrimarte presque par force pour sauter avec ses compagnons, comme celuy qui les surpassoit tous en adresse, et en agilité. Ce fut avec regret qu'il laissa la belle Silviane, et elle ne demeura pas seule avec moins de desplaisir, parce qu'encore qu'elle n'eust aucun ressentiment d'amour jusques en ce temps-là, si est-ce que ces dernieres paroles luy firent depuis penser à des choses qu'elle n'avoit point encores imaginees : Et peu apres se remettant devant les yeux les merites, et les perfections du jeune Andrimarte, et repassant par sa memoire les cognoissances qu'elle avoit euës de sa particuliere bonne volonté, Amour commença de luy égratigner

Signet[ 509 verso sic 513 verso ] 1621 moderne

la peau si doucement, qu'au lieu du cuiseur, elle en ressentit une certaine demangeaison, qui peu à peu en se gratant s'agrandit de sorte, qu'en peu de temps elle devint une playe incurable.
  Aussi-tost qu'Andrimarte se peut desrober de Childeric, il s'en recourut vers Silviane, luy demandant mille pardons de l'avoir laissee seule, s'excusant sur la force que ce jeune Prince luy avoit faicte. - Voyla que c'est, respondit Silviane, si vous ne valliez pas tant, vous η amies pourroient avoir plus long-temps le bien de vous voir. - Pleust à Dieu, dit incontinent Andrimarte, que vous voulussiez estre de ce nombre, [502 verso sic 504 veso] et que vous creussiez que de me voir, peut estre quelque bien. - Et pouvez-vous douter, reprit Silviane, que l'un et l'autre ne soit η pas ? vous avez trop de merites, Andrimarte, pour ne donner pas la volonté à ceux qui vous voyent d'estre de vos amis : et il y a trop long-temps que je vous voy pour ne les avoir pas recogneuës et estimees. - Madame, respondit-il, j'estimerois ce soir plus heureux que tous les jours de ma vie, si je pensois que la belle Silviane eust quelquefois daigné tourner ses beaux yeux sur mes actions aussi bien que mon cœur les a ressentis tout puissans, et si à cette heure j'en pouvois avoir quelque asseurance par vos paroles. La jeune Silviane ne pensant pas encore que l'amour fust quelque chose qui peust obliger son cœur à se donner entierement à quelqu'un, Mais seulement une certaine complaisance, qui nous faict avoir plus agreable la veuë, et la conversation d'une personne que d'un'autre, pensa bien qu'Andrimarte l'aymoit,

Signet[ 510 recto sic 514 recto ] 1621 moderne

puis qu'il luy tenoit ces discours, et se considerant en elle-mesme, creut bien aussi d'avoir de l'amour pour luy, mais de l'amour faicte comme je vous disois, et telle qu'une sœur a pour son frere, ou une fille pour son pere, et cela fut cause qu'avec cette innocence que son aage retenoit encore en son ame, elle luy respondit : - Soyez certain Andrimarte, que veritablement je vous ayme, et que si vous me dites quelle asseurance vous voulez que mes paroles vous en donnent, je le feray tres-volontiers, vous protestant que je n'ay point de frere [503 recto sic 505 recto] que j'ayme plus que vous. Andrimarte qui avoit plus d'aage, et plus d'amour aussi qu'elle, cogneut bien que ce n'estoient que des propos d'enfant, et toutesfois luy semblant d'avoir desja gaigné un grand point sur elle, il se contenta pour ce coup, esperant que le temps et la continuation de sa recherche la pourroit faire sortir de cette amour innocente pour la porter à l'entiere et parfaitte affection qu'il en desiroit, et pource luy prenant la main, il la luy baisa, et avec un visage riant, - Je demeure, dit-il, le plus heureux et contant Chevalier de ma race, puis que j'ay eu cette declaration de vous, comme la chose du monde que j'ay la plus desiree, d'une seule chose je vous veux supplier, qui est de ne tromper, jamais l'asseurance que vous m'en faites, et que je puisse pour marque de ce que vous dites porter le nom de vostre frere, et vous appeller ma sœur, afin que ces noms nous obligent d'avantage à nous rendre l'un à l'autre les mesmes devoirs, et la mesme amitié. - Je le veux, respondit franchement la jeune

Signet[ 510 verso sic 514 verso ] 1621 moderne

fille, et vous promets de vous aymer, et vous estimer comme si vous estiez mon frere.
  Il vouloit respondre lors que la Royne se retira, parce que le serein commençoit de tomber, et d'autant qu'il avoit la voix fort bonne, et qu'il pensa estre fort à propos de chanter, afin que chacun creut qu'ils ne s'estoient entretenus d'autre chose, apres avoir en peu de mots remercié cette belle, et en voix assez basse pour n'estre entendu de personne de la trouppe, il se mit à chanter tels vers, sur le sujet de l'oyseau [503 verso sic 505 verso] de Silviane qui s'estoit eschappé.


SignetSONNET.

Il parle à un oyseau qui s'est eschappé des
mains de Silviane.

GEntil oyseau, dont la douce chanson,
Quand tu vivois prisonnier aupres d'elle,
Par les accens que ton dueil renouvelle,
Alloit payant le prix de ta rançon.

Oyseau fuyard n'ay-je pas bien raison
D'avoir envie au bon-heur de ton aisle,
Qui t'a ravy des mains de cette belle,
Ou ma constance a basty ma prison ?

Or dans l'espais de tes retraittes sombres,
Dont le Soleil ne paslit que les ombres,
Tu vas de branche en branche voletant :

Tout au rebours ma liberté ravie
Je vay trainant diversement ma vie,
Et meurs captif, pour ne vivre inconstant.

  Depuis ce jour, Andrimarte sceut de sorte rechercher cette belle fille, que peu à peu il luy aprit que l'Amour ne s'arreste pas aux loix [504 recto sic 506 recto] de l'amitié η, ny dans les termes que le parentage prescrit par sa bien-veillance, car en peu de temps elle l'ayma de telle façon, que quand elle se prit garde que c'estoit Amour qui la lioit en l'affection du jeune Andrimarte, il luy fut impossible de s'en retirer, si bien qu'un jour qu'elle se rencontra sur le bord de la Seine avec luy, où Mathine comme de coustume s'estoit allé promener, s'estans retirez à part sous certains arbres, elle prit occasion de luy dire : - Et bien mon frere, c'est ainsi qu'elle l'appelloit, vous souvenez-vous des discours que nous eusmes en ce mesme lieu il y a quelque temps, lors que je perdis un oyseau que vous m'aviez donné ? - Et doutez-vous, ma sœur, respondit Andrimarte, que je ne m'en souvienne tant que je vivray ? Jamais ce jour ne s'effacera de ma memoire, puis que c'est celuy qui a donné commencement à tout le bien que j'auray jamais. - Et qu'est-ce, dit-elle, qui vous contenta le plus en tout ce que nous dismes alors : - Ce fut espondit-il, ces mots que vous me dites, Asseurez-vous, Andrimarte, que veritablement je vous ayme. - Or, dit Silviane, voulez-vous mon frere, que je vous confesse la verité. Croyez, je

Signet[ 511 recto sic 515 recto ] 1621 moderne

vous supplie, continua-t'elle en souriant, que quand je vous dis ces paroles, je ne sçavois veritablement ce que je vous disois : - Comment, reprit-il incontinent, vous ne sçaviez, ma sœur, ce que vous disiez : - Asseurément, respondit-elle, je n'en sçavois rien, comment pouvois-je vous asseurer de faire une chose que j'ignorois, et qui m'estoit incognuë ? - Vous me trompiez [504 verso sic 506 verso] donc, luy dit-il. - Veritablement, dit Silviane, je vous trompois, mais c'estoit apres m'avoir deceuë moy-mesme, car il faut que j'avouë que quand je disois que je vous aymois, je ne sçavois que c'estoit que d'aymer, et toutesfois la bonne volonté que je vous portois me faisoit croire que c'estoit Amour, ce qui n'estoit qu'une bien-veillance d'enfant. Andrimarte l'oyant parler ainsi, demeura un peu estonné, craignant qu'avec cette excuse elle ne se voulust desdire de tout ce qu'elle luy avoit promis : mais elle qui avoit bien d'autres intentions, le voyant muet, et se doutant bien de l'occasion de son silence : - Mais mon frere, ne soyez point en peine de ce que je vous dis, car ce n'est seulement que pour vous donner maintenant de plus certaines asseurances de l'amitié que je vous porte : Je dis maintenant, parce que depuis ce temps là je confesse que vos merites, et l'affection que j'ay recognuë en vous, m'ont bien renduë plus sçavante que je n'estois pas : je sçay à cette heure que c'est que d'aymer, non pas seulement un frere, mais Andrimarte, et le sçachant, je vous proteste que je l'ayme autant que son amitié m'y oblige. Andrimarte oyant ce discours tant à son avantage, se relevant

Signet[ 511 verso sic 515 verso ] 1621 moderne

à genoux, car ils estoient assis en terre : - Si j'employois toute ma vie à vous remercier, Madame, dit-il, et tout mon sang à vostre service, je ne sçaurois sortir de l'obligation où vos paroles m'ont mis, tant cette declaration me lie, et tant je recognois la grandeur du bien que vous me faites : mais puis qu'il vous plaist que j'oye de si favorables asseurances, [505 recto sic 507 recto] ayez agreable que je vous supplie à l'exemple des Dieux de vouloir rendre le bien que vous me faites du tout parfait. - Et qu'est-ce, dit Silviane, que vous voulez que je die d'avantage pour vous contenter, puis que vous declarant que je sçay η à cette heure que c'est qu'aymer, j'ayme Andrimarte autant que son amitié m'y oblige ? - Dites, Madame, adjousta-il, encore d'avantage, car peut estre mon amitié ne vous oblige guere, et ainsi vous ne m'aymeriez que fort peu. - J'ayme, reprit-elle, Andrimarte autant que je doits. - Dites plus encores, respondit, car il n'y a rien parmy les hommes qui le merite. - J'ayme, reprit-elle, Andrimarte autant qu'il m'ayme ; - A ce coup, dit Andrimarte, je suis content : - Or, continua Silviane, il me plaist maintenant de dire d'avantage : J'ayme Andrimarte plus qu'il ne m'ayme, et je proteste devant les Nymphes η, et les deitez de ce fleuve, que je n'en aymeray jamais point d'autre, et je veux seulement une chose de mon frere, c'est qu'il me promette, sur sa η foy qu'il veut que je luy tienne, en ce que je viens de luy dire, que jamais il ne recherchera de moy, que ce que mon honnesteté luy peut librement permettre. - Que tous les supplices, dit-il incontinent, des plus

Signet[ 512 recto sic 516 recto ] 1621 moderne

hays du Ciel me tombent sur la teste : que tout le courroux des Dieux m'accable, et que jamais je ne voye l'accomplissement d'aucun de mes desirs, si jamais, non pas en effect, mais en pensee seulement, j'outrepasse les limites que vous me donnez. - Or sçachez mon frere, reprit-elle alors, que ce qui m'a faict vous lier à ces [505 verso sic 507 verso] sermens, c'est parce que je recognois en moy une si entiere affection envers vous, que malaisément pourrois-je vous refuser chose que vous voulussiez de moy, et j'ayme mieux que ce soit vous mesme qui vous fassiez ce refus et cette force.
  Lors qu'ils se tindrent ces discours, Silviane pouvoit avoir treize ou quatorze ans, et Andrimarte seize ou dix-sept, aage si propre à recevoir toutes les impressions d'amour, qu'il imprima ces jeunes cœurs de tous les carracteres qu'il voulut : si bien que depuis ce jour, ils allerent de sorte augmentant, que n'eust esté la longue et familiere nourriture qu'ils avoient euë ensemble, et qui couvroit beaucoup des actions de leur amour, sous le voile de la courtoisie, et de leur ancienne cognoissance, plusieurs sans doute s'en fussent pris garde : mais ayant eu tant de familiarité estans petits enfans, personne ne trouvoit estrange les devoirs qu'ils se rendoient l'un à l'autre, mesme pouvant encore les couvrir sinon de l'enfance, pour le moins d'une bien tendre jeunesse qui estoit en eux.
  Ils vesquirent ainsi pleins de contentemens, et de toutes les plus grandes satisfaction qu'ils pouvoient recevoir, attendant que par le consentement de leurs parens, ils peussent estre mariez : et ce bien leur continua jusques à ce que par malheur Childeric tourna les yeux sur cette belle fille, car il faut bien croire que ce fust un malheur qui la luy fit trouver alors si belle, l'ayant veuë seule auparavant η tant de fois sans s'en estre soucié, mais à ce coup se trouvant [506 recto sic 508 recto] à un bal,

Signet[ 512 verso sic 516 verso ] 1621 moderne

Silviane s'estoit desguisee, comme durant les Baccanales l'on a accoustumé de faire, suyvant la coustume des Romains, il la trouva tant à son gré que depuis il l'ayma furieusement, Silviane s'en prit garde bien tost apres, et parce qu'elle eust pensé commettre une extreme faute de ne dire tout ce qu'elle pensoit à son cher frere : Aussi tost qu'elle peut parler à luy, elle l'en advertit, et luy raconta tout ce qu'elle en avoit recogneu : Andrimarte creust bien incontinent cette nouvelle affection, - Et je m'estonne plus, luy dit-il, qu'il ayt tant demeuré à vous aymer, vous ayant continuellement devant les yeux, que non pas de sçavoir qu'il vous ayme maintenant : Mais, ma sœur, l'ambition d'estre aymee du fils du Roy Meroüee, effacera-t'elle l'affection de vostre frere, et sera-t'il vray que je sois la miserable tourterelle η delaissee de sa compagne ? - Mon frere, luy dit-elle, lors en luy prenant la main, soyez certain que vous ne serez jamais la tourterelle η que vous dites, que quand la mort me ravira le moyen de vous accompagner, et si je pensois que la doute vous en fut seulement entree en l'ame, l'amitié η que je vous porte s'en plaindroit grandement : car croyez, Andrimarte, que la mort mesme ne me fera jamais changer la volonté que j'ay pour vous, puis que je je la vous veux conserver entiere en la seconde vie η que nos Druydes nous asseurent que nous aurons apres cette-cy, et cette bague que je vous donne, et que je mets icy en despost entre vos mains, si vous estes cét Andrimarte [506 verso sic 508 verso] que j'ay creu m'aymer si parfaictement, me sera rendu par vous en cette autre

Signet[ 513 recto sic 517 recto ] 1621 moderne

vie, afin que vous me puissiez sommer de la parole que je vous ay donnee, et qu'à cette heure je vous reconfirme d'estre perpetuellement à vous.
  Est-il possible, Madame η, de pouvoir representer avec des paroles le contentement du jeune Andrimarte ? Il se jette à genoux, luy baise la main, et cent fois la bague qu'elle luy avoit donnee, avec des extremes sermens de la luy representer au temps qu'elle luy commanderoit : Et prenant des ciseaux qu'elle portoit à sa ceinture s'en piqua de sorte le doigt, où il avoit mis la bague, qu'il ensanglanta son mouchoir η en plusieurs lieux, et puis le presentant à Silviane ; - C'est ainsi, Madame luy dit-il, que je signe de mon sang les sermens que je viens de vous faire, et je vous conjure de me vouloir rendre ce mouchoir avec ce sang, au temps que vous m'avez commandé de vous rendre cette bague, afin que par ces marques et les vivans et les mortels η puissent cognoistre combien est grande l'affection qu'Andrimarte porte à la belle Silviane, et combien cette affection a esté heureuse de rencontrer par dessus ses merites une si entiere amitié en elle. Amour alloit de cette sorte noüant des plus forts lyens les cœurs de ces deux Amans, afin de faire perdre l'esperance à toutes les puissances du monde, de ne pouvoir jamais deslier ny rompre les chaisnes, et toutesfois cela n'empescha pas Childeric de continuer l'amour commencee, et de s'y laisser de sorte emporter, qu'il n'avoit ny contentement [507 recto sic 509 recto] ny repos, que quand il estoit aupres d'elle. Au commencement, de peur que Meroüee

Signet[ 513 verso sic 517 verso ] 1621 moderne

n'en fust adverty, il cacha le plus qu'il pût cette passion, et cette consideration fut cause, que mesme il n'osa la declarer par ses paroles à la belle Silviane, quoy que ses actions fussent si recogneues de chacun, que c'estoit une chose superflue que de dire ce que personne n'ignoroit plus.
  En ce temps, d'autant qu'il n'avoit point un plus grand contentement que de la voir, il commanda η à un Peintre de la paindre sans qu'elle s'en prist garde, croyant bien que de sa volonté elle n'y consentiroit jamais : Et le Peintre fut si diligent à satisfaire au desir de ce jeune Prince, que la voyant par deux ou trois fois cependant que les sacrifices se faisoient, il la paignit si bien, que quand Childeric la vid, il la baisa plus de mille fois : et ne pensant pas que son heur fust entier, si Silviane ne sçavoit le thresor qu'il possedoit : la trouvant dans l'antichambre de la Royne sa mere, il la tira à part, et luy dit : - Belle Silviane, je vous apporte une nouvelle que peut estre vous ne sçavez pas : c'est que vous pensez estre seule fille de vostre mere, et toutesfois vous avez une sœur. - Si je pensois, respondit-elle, Seigneur, que cette nouvelle fust vraye, je la tiendrois pour la meilleure que je pusse recevoir, et je vous aurois beaucoup d'obligation de la peine que vous daignez prendre de me la dire. - Vous avez raison, dit Childeric, d'en estre bien ayse : car encore qu'elle ne soit pas si belle que vous, elle ne laisse [507 verso sic 509 verso] de vous ressembler fort : Et à fin que vous en puissiez juger, voyez-la, dict-il en luy monstrant le portraict qu'il avoit faict faire, et

Signet[ 514 recto sic 518 recto ] 1621 moderne

avoüez que j'ay dict vray. Soudain que Silviane jetta les yeux dessus, elle le η recogneut, et à mesme temps receut un grand sursault de se voir entre les mains d'autre que d'Andrimarte, luy semblant que ne voulant estre à personne qu'à luy, luy seul aussi en devoit avoir la ressemblance : et tendant la main pour le prendre : feignant de le vouloir mieux considerer, il le luy donna : mais l'ayant un peu regardé, et ne sçachant de quelle sorte elle le luy pourroit oster entierement sans considerer d'avantage ce qui en pourroit arriver, et se voyant pres de la cheminée, elle le jetta dans le feu, qui estant fort grand, et le portraict n'estant faict que sur du carton, l'eust plustost bruslé, que presque Childeric n'y eust pris garde : Mais elle ne l'eust pas si tost jetté, qu'elle se repentit de sa promptitude, voyant combien ce jeune Prince en estoit demeuré estonné. Et pour couvrir en quelque sorte sa faute : - Mon Dieu, dit-elle, Seigneur, il estoit si mal-fait, que j'avois honte que l'on me vist si laide. - Silviane, respondit Childeric, vous m'avez grandement offencé, et je ne sçay avec quelle patience je le souffre. - Seigneur, respondit-elle en rougissant, j'en serois extremement marrie : mais c'est la verité qu'il estoit si mal-faict, que j'aymerois autant la mort, que de me laisser voir ainsi. Le Despit alors et l'Amour eurent un grand debat dans le cœur offencé de ce Prince. En fin l'Amour estant le plus fort : [508 recto sic 510 recto] - Je verray bien, dict-il, si c'est pour l'occasion que vous me dites, ou si la haine, ou le mespris le vous a faict faire : Car si ce que vous dictes est vray, et que ce ne soit pas une excuse,

Signet[ 514 verso sic 518 verso ] 1621 moderne

vous permettrez qu'un autre peintre vous peigne tout à loisir, à fin qu'il rencontre mieux que le premier n'a pu faire, qui avoit desrobé ce portraict sans que vous l'ayez sceu : Que si vous refusez ce que je demande, je croiray avec raison que c'est pour m'offencer, et que vous méprisez un Prince qui ne l'a jamais esté de personne que de vous. La jeune Silviane, qui craignoit d'estre tancee de sa Gouvernante et de ses parents, fut contrainte d'accorder ce que Childeric luy demanda, avec des paroles si pleines de courtoisie, qu'il ne put refuser η à son Amour, de n'estre contant de cette satisfaction. - Vous me permettrez donc, reprit le Prince, que je vous fasse peindre, - Je vous accorde, Seigneur, luy respondit-elle, tout ce qu'il vous plaist, pourveu qu'il despende de moy : mais c'est sans doute que la Royne le trouvera mauvais, si ce n'est avec sa permission, ou pour le moins avec celle de la Gouvernante. - Ce m'est assez, dict Childeric, que je cognoisse que vostre volonté consent à ce que je desire, et que vous n'avez jetté ce portraict au feu, que par ce qu'il estoit mal-faict. Et d'autant qu'elle faisoit paroistre d'estre grandement en peine du desplaisir qu'il en avoit receu, et que quelques-unes de ses compagnes s'en estoient pris garde, de peur qu'elle n'en fust tancee, luy mesme dict que le portraict estoit si mal faict, que veritablement il [508 verso sic 510 verso] ne meritoit pas moins de punition que le feu. Et à fin que l'on pensast que Silviane n'avoit rien faict que par son consentement, il en fit des vers qu'il luy donna, et qui estoient tels :

Signet[ 515 recto sic 519 recto ] 1621 moderne


SignetSONNET.

Que nul qu'Amour ne doit oser peindre
sa Maistresse.

QUE tu fus temeraire, ô toy dont le pinceau
Osa bien desseigner les traicts de ce visage.
Ton art peut seulement en un hardy tableau
Imiter la Nature, et non pas d'avantage.

Mais, Peintre, ne voy-tu qu'un si parfaict ouvrage
Est mesme en la Nature un miracle nouveau :
Et comment pense-tu d'en bien faire l'image,
Ne pouvant elle-mesme en refaire un si beau ?

Que ton Art cede donc où cede la Nature,
Et ne te va plaignant que l'on t'ayt faict injure,
En bruslant ce crayon par trop ambitieux.

Pour un si haut dessein foible est la main d'Apelle.
Nul ne le doit oser, et fut-il l'un des Dieux,
Qu'Amour qui dans le cœur me l'a painte si belle.

  Si ce portraict ne servist à autre chose, il fut cause pour le moins que ce jeune Prince fit sçavoir à la belle Silviane quelle estoit son affection envers elle : car cette belle fille ne pust [509 recto sic 511 recto] s'empescher d'ouyr tout ce qu'il voulut luy en dire, de peur que luy en faisant refus, il ne se plaignit de la promptitude de laquelle elle avoit jecté son portraict dans le feu. Et depuis, continuant cette recherche,

Signet[ 515 verso sic 519 verso ] 1621 moderne

il ne se passa occasion qu'il la luy peut tesmoigner sans luy en faire voir la grandeur : Et parce qu'il est bien malaysé que la violente passion d'amour se renferme dans les limites de la raison, et de la discretion. Depuis que Childeric eust donné air à sa flamme, en la declarant à Silviane, elle s'accreust de sorte que rompant bien souvent les bornes de la modestie, il advint qu'un jour la voyant chanter, il se trouva de sorte transporté de cette puissante amour, qu'encores qu'il la vist au milieu de ses compagnes, et qu'il y eust une fort grande assemblee et de Dames, et de Chevaliers, il ne se put empescher de la prendre par la teste et de la baiser par force. Silviane n'ayant aucune bonne volonté pour Childeric, se sentoit grandement offencée de cette violence, et mesme voyant que c'estoit devant les yeux presque de toute la Cour, elle n'en fit pas une petite plainte, et d'autant plus qu'Andrimarte de fortune s'y estoit rencontré, auquel elle ne vouloit donner aucune opinion, que cette recherche de Childeric pust alterer en quelque chose l'affection qu'elle luy avoit juree, toutesfois ce jeune Prince mettant tout en risee la voyant en colere, chanta sur ce subject ces vers pour essayer de l'adoucir. [509 verso sic 511 verso]


SignetSONNET.

Qu'il luy veut rendre ce qu'il luy
a desrobé.

Elle se plaint, Amour, qu'en aymant je l'offence,

Signet[ 516 recto sic 520 recto ] 1621 moderne

Et voudroit en effect que j'eusse moins de feux :
Pourquoy s'il est ainsi resserre-tu mes nœuds,
Et d'en sortir jamais m'ostes-tu l'esperance ?

Si pressé, si vaincu d'extreme violance,
Un baiser je desrobe, ou desrober je veux,
Sans pitié de mon mal, et mesprisant mes vœux,
Colere elle me dit, - Quelle est cette insolence ?

A quelle estrange loy m'a le destin soubsmis.
Dans le regne d'Amour le larcin est permis,
Et si vostre beauté ce larcin me commande :

Mais s'il vous desplaist tant, en fin je me resous
Pour effacer l'erreur qui vous semble si grande,
De rendre mon larcin, mais de le rendre à vous.

  Silviane toutesfoie ne pouvoit prendre en jeu la continuation de l'Amour de Childeric, et Andrimarte quelque mine qu'il en fit n'estoit pas sans peine de voir que son maistre estoit son Rival, sçachant assez que l'Amour et la Domination ne veulent point avoir de compagnon : et [510 recto sic 512 recto] cela fut cause qu'il se resolut de demander Silviane à la Royne, apres toutesfois estre sorty d'entre ces enfans d'honneur du Roy, puis que mesme l'aage luy en donnoit une bonne excuse. Et à fin de ne rien faire qui despleust à Silviane, il luy communiqua son dessein, lequel elle appreuva fort, tant disoit-elle pour sortir de la tyrannie de Childeric, que pour pouvoir passer leurs jours ensemble sans contrainte. Andrimarte donc qui n'avoit nulle plus grande envie que

Signet[ 516 verso sic 520 verso ] 1621 moderne

de posseder seul et entierement sa chere Silviane, ne manqua point de proposer à son pere le juste desir qu'il avoit de ne plus demeurer parmy les enfans, ny perdre son âge tant inutilement, puisque tant de belles occasions se presentoient de le pouvoir employer aupres de Meroüee et dans ses armees à l'imitation de ses ancestres, que les annees qu'il avoit luy commançoient à faire honte, se voyant encores nourry entre les femmes et les enfans, qu'il le supplioit de trouver bon qu'il laissast la robe η de l'enfance pour prendre la virile, et celle que le nom de Franc, et la memoire de ses predecesseurs, et l'exemple particulier qu'il luy donnoit, luy faisoit η trouver plus convenable et à son humeur et à son âge. Le pere qui estoit genereux, et qui voioit son fils assés fort pour le suivre dans les armees, et supporter la peine des armes, fut bien ayse de remarquer en luy cette genereuse intention, et apres l'en avoir loué et estimé beaucoup, luy promit de satisfaire bien-tost à son desir : Et pour ne mettre cette affaire en plus de longueur, le jour mesme il en parla au Roy Meroüee, qui le trouvant bon, [510 verso sic 512 verso] le fit sçavoir à Childeric, afin que luy faisant les gratifications ordinaires, il put donner l'espee, et mettre l'esperon au jeune Andrimarte avec les ceremonies de l'accolee, comme ils η ont accoustumé depuis peu, et à l'imitation d'Artus Roy de la grande Bretaigne, lors qu'il mettoit les jeunes Bacheliers et escuyers au rang des Chevaliers. Ce jeune Prince, qui estoit entierement amoureux de la belle Silviane, fit tres-volontiers toutes ces

Signet[ 517 recto sic 521 recto ] 1621 moderne

faveurs au gentil Andrimarte, soubs l'esperance qu'il avoit que soudain qu'il seroit armé Chevalier, il seroit contrainct de s'en aller dans les armees, et luy laisser Silviane, de laquelle il esperoit de gagner plus aysément la bonne volonté lors qu'elle n'auroit plus devant les yeux ce jeune homme auquel il avoit bien recogneu qu'elle ne vouloit point de mal. Toutes choses donc favorisant au dessein d'Andrimarte, il fut armé Chevalier par les mains de Childeric, qui avoit esté faict Chevalier quelque temps auparavant par le Roy Meroüee : Et lors qu'il fallust luy ceindre l'espee, et que l'on mit à son choix d'eslire telle Dame qu'il voudroit, le jeune Andrimarte mettant un genoüil en terre supplia la belle Silviane de luy vouloir faire cette faveur, à fin qu'il se pust dire le Chevalier du monde qui eust receu cét honneur de la plus belle main et de la plus belle Dame qui vive. Childeric fut surpris, luy voyant faire cette requeste à Silviane, et peu s'en falut qu'il ne fit quelque demonstration violente du desplaisir qu'il en recevoit, mais la presence du Roy son pere le retint en son debvoir, non toutesfois [511 recto sic 513 recto] sans rougir, et sans donner cognoissance à plusieurs que cét acte luy desplaisoit grandement et plus encores lors qu'il vit que cette belle fille avec une façon joyeuse, la luy avoit ceinte, monstrant et à ses yeux et à ses actions le contentement qu'elle avoit de la requeste qu'Andrimarte luy avoit faicte. Mais celuy que le jeune Chevalier fit paroistre fut extreme, lors que la remerciant

Signet[ 517 verso sic 521 verso ] 1621 moderne

de cette faveur, il luy protesta d'employer cette espee et sa vie à son service : Et elle qui ne se soucioit guere de cacher la bonne volonté qu'elle luy portoit, sçachant bien qu'il ne tarderoit pas de la demander en mariage à la Royne et à ses parens, elle luy respondit, - Je prie Hesus qu'il vous rende cette espee aussi heureuse que de bon cœur je la vous ay ceinte, et que je voudrois faire encore d'avantage pour vous tesmoigner l'estime que je faits de vostre merite. - Vous avez donc aggreable, luy dict-il, Madame, à fin qu'aujourd'huy je reçoive toute sorte de contentement, que je puisse porter cette espee que j'ay receuë de vos mains, et l'employer à vostre service, et à fin qu'elle soit plus heureuse, que je me puisse honorer du tiltre de vostre Chevalier. Silviane alors rougissant un peu, - Ce seroit moy, respondit-elle, qui en cela recevrois de l'honneur, mais je ne puis ny ne veux que cela soit, que par le consentement de la Royne, qui peut disposer de moy comme il luy plaist. Andrimarte qui cogneut bien qu'elle avoit parlé avec beaucoup de discretion, mettant un genoüil en terre devant Methine : - C'est aujourd'huy, [511 verso sic 513 verso] Madame, le jour qu'il semble me devoir estre le plus heureux, ne vous plaist-il pas que par vostre commandement je reçoive le plus grand honneur que maintenant je puisse esperer ? Childeric perdant toute patience, l'interrompit : - Il me semble, luy dict-il, Andrimarte, que si vous n'eussiez point esté tant outrecuidé, vous eussiez attendu de faire cette demande à la Royne, et à Silviane, lors que par quelque belle action vous vous en fussiez rendu digne, η Andrimarte

Signet[ 518 recto sic 522 recto ] 1621 moderne

qui cogneut bien pourquoi Childeric luy en parloit de cette sorte : - Seigneur, luy respondit-il, j'avouë que je ne merite pas cette faveur : mais je ne laisse de la demander, pour le desir que j'ay de vous rendre quelque bon service, et je scay bien que quand j'auray l'honneur d'estre Chevalier de Silviane, ce nom glorieux me donnera tant de force et tant de courage, qu'il n'y a entreprise pour difficile qu'elle soit de laquelle je ne vienne heureusement à bout. - Cette pensee, respondit le Prince tout en colere, seroit bonne, si elle n'estoit injuste : mais il n'est pas raisonnable que vous vous donniez un nom qui ne peut estre merité qu'avec le sang. - Mon sang, reprit incontinent le jeune Chevalier, ne sera jamais espargné pour ce subject, non plus que ma vie pour le service du Roy : Mais, Seigneur, je me trouve bien deceu de l'esperance que j'avois, qu'en cette occasion, et en toute autre vous seriez mon protecteur, et que ce seroit vous qui me procureriez toute sorte d'advantage, comme le Prince à qui je suis, et à [512 recto sic 514 recto] qui la nature, et ma volonté m'ont donné. Childeric vouloit respondre, et peut-estre porté de la violence de sa passion, eust parlé outrageusement, si Meroüee, trouvant en son fils cette action tres-mauvaise, n'eust pris la parole, afin de couvrir l'imprudence de Childeric. - Vous avez raison, Andrimarte, dict le sage Roy, de penser que Childeric vous favorisera en tout ce qu'il luy sera possible : il le veut, et je luy commande : mais ce qu'il a dict, ç'a seulement esté pour passer le temps, et pour vous mettre un peu en peine, et à cette

Signet[ 518 verso sic 522 verso ] 1621 moderne

heure et luy et moy prions la Royne de trouver bon que Silviane vous reçoive pour son Chevalier, estant tres-raisonnable qu'une si belle fille ait un si gentil Chevalier qu'Andrimarte. Ce jeune homme tout transporté de contentement vint baiser la main au Roy, et à Childeric, pour la grace qu'il recevoit de luy : et quoy que le jeune Prince le luy permist, si fust-ce avec un visage qui tesmoignoit assez que ce n'estoit que pour le respect du Roy qu'il le consentoit. Et quoy que Methine le recogneust aussi bien que Meroüee, qui en eust un grand desplaisir, si est-ce qu'elle ne laissa pas de commander à Silviane qu'elle receut Andrimarte pour son Chevalier, puis qu'elle voyoit que le Roy le trouvoit bon. La jeune fille n'obeyt jamais à commandement que la Royne luy eust faict, plus volontiers qu'à celuy-cy, et d'un visage si contant que chacun le remarqua fort aysément, ce qui toucha encore plus vivement le cœur de Childeric, qui se resolut à quelque prix que [512 verso sic 514 verso] ce fust, de rompre cette amour qui luy estoit tant à contre-cœur : Et par ce qu'il cogneut bien qu'il avoit donné trop de cognoissance de sa passion, et que le Roy n'en estoit pas contant, il se contraignit le plus qu'il luy fust possible, à fin de faire croire que tout ce qu'il en avoit fait, avoit seulement esté pour le suject que Merovée avoit dit : mais il n'y en eust guere en la compagnie qui ne cogneust bien cet artifice, et mesme Andrimarte qui sçavoit l'affection qu'il portoit à Silviane, et qui previst assez les traverses qu'il en recevroit, toutesfois n'y ayant rien de trop difficile

Signet[ 519 recto sic 523 recto ] 1621 moderne

pour son amour, il se resolut à tout ce qui luy en pouvoit arriver : et d'autant que l'ordre de Chevalerie qu'il avoit η, l'obligeoit à ne demeurer plus oysif parmy les Dames, il fit dessein de partir pour aller à l'armee, aussi-tost qu'il auroit pû prendre congé de Silviane, et n'en point retourner que par quelque acte signalé il n'eust merité cette belle Dame. Elle qui jugea qu'il falloit de necessité, que cette separation se fit, et qu'ils parvinssent tous deux au contentement qu'ils desiroient par cette voye, luy donna le congé qu'il luy demanda, quoy qu'avec beaucoup de desplaisir : Mais sçachant que le Roy avoit cette coustume, pour inciter le courage genereux des jeunes Chevaliers à faire des actions plus hardies, de donner de semblables recompenses à ceux qui par leur vaillance se signaloient dans les armees, ils se contraignirent l'un et l'autre, et avec regrets et larmes se separerent, soubs l'esperance de parvenir plustost à ce qu'ils desiroient [513 recto sic 515 recto] par cet esloignement, que par leur presence.
 De raconter icy les Adieux qu'ils se dirent, et les demonstrations de bonne volonté qu'ils se firent en cette cruelle separation, outre que je le crois inutile, encore ay-je opinion, qu'il seroit impossible, il suffira de penser qu'ils n'en oublierent une seule de toutes celles que la pudicité de Silviane put permettre à Andrimarte, et que l'honnesteté d'un si parfaict Amant η, luy donna la hardiesse de rechercher, mais je pense estre aussi peu à propos de rapporter maintenant tout ce qu'il fit en suitte de ce dessein, lors qu'il fut dans

Signet[ 519 verso sic 523 verso ] 1621 moderne

l'armee, car il faudroit beaucoup plus de temps, qu'il ne nous reste du jour, pour raconter les choses seulement plus signalees, tant y a qu'en la conqueste que Meroüee fit de la seconde Belgique, il donna de telles preuves et de son courage, et de sa force, que Meroüee l'esleut pour conduire le secours qu'il envoyoit contre les enfans du Roy Clodion, ausquels il avoit esté preferé en la Couronne des Francs, tant pour la pusillanimité et lasche courage de Renaud, que pour la jeunesse d'Alberic, et lesquels toutesfois il avoit partagé de la moitié du Royaume d'Austrasie : Mais eux estans venus en aage, et Alberic se trouvant Seigneur de Cambray, et des pays voisins, et Renaud Duc d'Austrasie, et ayant espousé la fille de Multiade Roy des Tongres, nommee Hasemide, ils firent une estroitte alliance avec les Saxons, et desireux de ravoir le Royaume paternel, [513 verso sic 515 verso] vindrent fondre avec une tres-puissante armee sur le reste de l'Austrasie, et n'eust esté que prudemment Meroüee y envoya un puissant secours sous la conduitte du vaillant Andrimarte, il est certain que leurs armes se fussent faict voir jusques aux portes de Paris, et peut-estre eussent non seulement retardé les autres conquestes de ce vaillant Roy, mais luy eussent mis sa Couronne en un grand hazard, au contraire la valeur et la prudence d'Andrimarte fut telle, qu'arrestant les progrez de ces deux freres, il les restraignit en fin dans l'Austrasie, attendant que Meroüee eust le temps de se desmesler des ennemis que les Romains secrettement luy avoient suscitez ; et ce service fut si grand, que ce

Signet[ 520 recto sic 524 recto ] 1621 moderne

sage Roy en voulant bien donner cognoissance par toute sorte de tesmoignage, ne fut avare des loüanges que sa vertu meritoit, ny des recompenses dignes des services, qu'il en avoit receus.
  Il seroit mal-aysé de dire les contentemens de Silviane, lors qu'à tous coups les feux de joye qui se faisoient n'estoient accompagnez que des resjouyssances pour les valeureux exploicts de son tant aymé Andrimarte, la presence duquel η elle desiroit infiniment, pour se pouvoir resjouyr avec luy de tant d'heureux succez, et toutesfois elle ne pouvoit estre marrie de le sçavoir esloigné, puis que son courage genereux luy donneroit tant de satisfaction, en l'honneur qu'elle luy voyoit acquerir, qu'elle vouloit bien participer à ses peines, par les ennuis de son absence, puis qu'elle avoit si [514 recto sic 516 recto] bonne part aux gloires qu'il y acqueroit, avec tant d'avantage pour la Couronne des Francs, monstrant bien par une si vertueuse resolution qu'elle estoit veritablement petite fille de Semnon Duc de la Gaule Armonicque η, et si bon et fidele amy du Roy Meroüee.
  Il n'y avoit personne qui n'aymast et loüast grandement le vaillant et sage Andrimarte, aussi en six ans qu'il demeura dans les armees, il n'eust jamais accident de fortune, qui ne luy fut heureux, un seul Childeric estoit celuy qui avoit à contre-cœur ses victoires, encores qu'elles fussent à l'avantage de la Couronne qu'il devoit porter apres Meroüee : mais l'amour qui estoit plus forte en luy que l'ambition, luy faisoit trouver toutes ses actions mauvaises, et en diminuer la gloire,

Signet[ 520 verso sic 524 verso ] 1621 moderne

tant qu'il luy estoit possible, cognoissant bien que ces loüanges ne servoient que d'allumer d'avantage l'affection que Silviane avoit pour luy. En fin Andrimarte ne pouvant plus vivre esloigné de sa Dame, encores que bien souvent il en eust des lettres, et que de mesme il luy fit sçavoir le plus souvent qu'il pouvoit de ses nouvelles, il obtint du Roy congé d'aller à Paris, pour donner ordre à quelques affaires, qu'il feignoit luy estre survenuës. Il se presenta donc devant la Royne, de laquelle il receut toutes les caresses qu'il put desirer, et ayant trouvé la commodité de voir Silviane, et recogneut que sa bonne volonté estoit de beaucoup augmentée η en son esloignement, il luy fit trouver bon qu'il parlast [514 verso sic 516 verso] à la Royne de leur mariage. Jamais en toutes les victoires que la fortune luy avoit donnees, il ne remercia le Ciel avec plus de graces, que recevant cette permission, qu'il estimoit par dessus toutes les autres bonnes fortunes et pour faire cognoistre à Silviane l'impatience de son affection, aussi tost qu'elle le luy eust permis, il pria quelques-uns de ses plus proches parens, car il n'avoit plus de pere, de faire cette requeste à la Royne pour luy, et la luy demander en grace, attendant que ses services luy pussent faire meriter une si grande recompense. Methine qui sçavoit les merites d'Andrimarte, et les grands et signalez services qu'il avoit rendu au Roy son mary, fut tres-ayseque l'occasion se fut presentée de faire pour luy quelque chose qu'il desirast : et pour tesmoigner à ceux qui luy en porterent la parole combien ce mariage luy estoit aggreable, - Dictes, leur respondict-elle

Signet[ 521 recto sic 525 recto ] 1621 moderne

à Andrimarte, que non seulement je consents à ce qu'il desire ; mais d'autant que Silviane, est petite fille de Semnon nostre cher amy, Seigneur de la Gaule Armorique, et qu'il ne seroit pas raisonnable d'en disposer sans sçavoir sa volonté, je luy promets que je luy feray trouver bon, et au Roy aussi, si pour le moins ils veulent me complaire en quelque chose : Et pour tesmoignage de ce que je dicts, je luy permects de vivre avec elle, non seulement comme son serviteur, mais comme son futur mary.
  Cette responce tant avantageuse, et aussi favorable [515 recto sic 517 recto] qu'Andrimarte eust peu esperer fut receuë avec tant de contentement par ce jeune Chevalier, qu'il luy fut impossible de la tenir secrette, de sorte que la nouvelle s'en espandit par toute la Cour, et bien tost dans toute l'armee, parce que Meroüee en ayant esté adverty par Methine, il l'eut si aggreable, qu'il la dit en disnant tout haut, monstrant qu'il estoit bien aise que cette volonté fut venuë à ce gentil Chevalier, afin de commencer par là à recognoistre les grands services qu'il avoit receus de luy ; et pour ne mettre les affaires en plus de longueur, il depescha incontinent vers le duc Semnon, son cher et ancien amy, pour luy faire trouver bon ce mariage, luy promettant d'avantager de sorte Andrimarte, qu'il n'auroit point de regret de lui donner sa petite fille.
  Mais Childeric qui se trouva alors dans l'armee, ayant appris au commencement cette nouvelle, par les lettres de la Royne sa mere, et puis par les discours de Meroüee, en receut un si grand

Signet[ 521 verso sic 525 verso ] 1621 moderne

desplaisir, qu'il ne se peut despecher η d'en parler à son pere, couvrant son dessein sous la fainte apparence de son service : - Seigneur, luy dit-il, le trouvant en particulier, j'ay sceu par les lettres de la Royne et par les discours que vous en avez tenus ce matin, qu'Andrimarte pretend d'espouser Silviane, le tres-humble service que je vous dois, me commande de vous representer des choses que je pense estre bien dignes de consideration, et encores que je ne doute point que vostre prudence accoustumee ne les ayt bien desja preveuës, toutesfois les grandes et plus [515 verso sic 517 verso] preignantes affaires que vous avez sur les bras, me font craindre que n'ayant pas eu le loisir de bien considerer celles qui semblent estre de beaucoup moindre importance, vous pourriez peut-estre passer legerement par dessus, sous l'esperance juste de recompenser les services de ce Chevalier, que j'advouë, Seigneur, estre dignes de recognoissance, pour donner courage aux autres, d'en faire autant que luy, quand vous leur ferez l'honneur de les employer, mais que je nie bien meriter de vous faire commettre une si grande et prejudiciable offence contre Semnon vostre cher amy et allié, et contre vous mesme, car il est certain que les recompenses ne doivent jamais estre faites au desadvantage de nos amis, et de ceux qui s'asseurent en nous de choses qu'ils tiennent les plus cheres. Semnon comme vous sçavez, Seigneur, est Duc de la Gaule Armorique, c'est luy qui à vostre arrivee en ces contrees, vous a receu en son amitié, vous a assisté de ses forces et de ses conseils, et il se peut dire que luy, et

Signet[ 522 recto sic 526 recto ] 1621 moderne

Gyuueldin gouverneur des Eduois, ont esté les deux plus fermes pierres, sur lesquelles vous avez asseuré les fondemens de vostre domination ; est-il maintenant raisonnable que s'il vous a confié cette fille, qui doit estre le support, et le soulagement de sa vieillesse, vous en deviez disposer sans son contentement ? ou seulement est-il bien à propos que vous luy proposiez un party tant inégal, et que chacun jugera si desavantageux ? Voulez-vous donc que l'on die, que le Roy Meroüee recompense ceux qui le servent, aux despens [516 recto sic 518 recto] des princes ses voisins et amis ? Souffrirez-vous que l'on puisse reprocher que le Roy des Francs, sous pretexte d'amitié et de confederation, apparie si mal les filles de telle qualité, que de les donner en payement des services receus, à des personnes de qui la naissance leur est tant inferieure ? Pardonnez moy, Seigneur, si je parle si hardiment devant vous, et accusez le naturel desir que j'ay de ne voir point vostre nom taché d'aucun soupçon de chose que je sçay bien estre entierement esloignee de vostre intention, et du tout contraire à toutes vos actions passees ; ce n'est pas que je ne tienne η pour tres-raisonnable, et digne de loüange, la volonté que vous avez de faire pour Andrimarte : mais je vous supplie, Seigneur, que ce soit à vos despens, et de chose où vous seul ayez interest, car en cela vous acquerrez le nom de Prince genereux et magnanime η, et vous vous rendrez aussi bien le Roy des cœurs, que vous l'estes des corps des Gaulois ; Il ne manque pas dans vostre Royaume des partis pour Andrimarte, et que luy-mesme jugera luy

Signet[ 522 verso sic 526 verso ] 1621 moderne

estre plus convenables, que celuy de Silviane, de laquelle il ne peut pretendre que du mescontentement, puis qu'au lieu d'acquerir des amis par cette si peu égale alliance, il se fera des ennemis immortels, qui jamais ne luy pardonneront l'offence qu'ils penseront avoir receuë de vous à son occasion. Et ainsi sans qu'il luy en revienne aucun avantage, il vous fera perdre et le credit, et l'amitié qu'avec tant de peine vous avez acquise η, et qu'avec tant de soing et de prudence [516 verso sic 518 verso] vous vous estes conservee η parmy tous ceux qui ont cogneu vostre nom. Ne croyez pas seigneur, que je sois l'autheur de ces considerations, plusieurs de vos meilleurs serviteurs, et qui n'ont osé le vous dire, se sont addressez à moy, afin que vous les apprissiez de moy, sçachant bien que les grands Roys qui ont tousjours l'esprit occupé à de grandes entreprises, ne daignent bien souvent tourner les yeux sur ces choses qu'ils pensent n'estre pas capables de faire des grands effets, et qui quelquefois trainent apres les commencemens d'un grand mal. Je sçay que quand Andrimarte sçaura de quelle importance ou plustost de quel prejudice est ce mariage à vostre service, il est tant vostre serviteur, qu'il sera le premier à vous supplier, pour amoureux qu'il soit, de ne faire rien qui puisse alterer le service de vostre majesté, ou troubler le repos de vostre peuple, ou diminuer tant soit peu l'amitié et la bien-vueillance de vos alliez : Et quand il vous plaira me le commander, pour vous descharger de cette importunité, je m'offre à le luy faire entendre, et à luy en deduire les raisons de telle sorte, que jamais plus il n'y pensera.

Signet[ 523 recto sic 527 recto ] 1621 moderne

  Ainsi finit Childeric qui fut escouté si attentivement de son pere, qu'il pensa d'avoir à l'heure mesme la commission d'en parler à Andrimarte : mais le sage Roy, qui dés long-temps avoit bien pris garde que ce jeune Prince estoit amoureux de Silviane, et que toutes ces considerations ne luy estoient dites que pour l'envie qu'il avoit de la posseder tout seul, luy ayant [517 recto sic 519 recto] donné audience telle qu'il voulut, et voyant qu'il attendoit sa response, apres y avoir quelque temps pensé, reprit ainsi la parole avec un visage severe, et luy tesmoignant assez par là le peu de satisfaction qu'il avoit receu de sa harangue.
  - Je suis tres-marry de recognoistre en vous les choses que je voudrois le moins y estre, et particulierement deux, qui seront la cause de vostre perte, si avec prudence vous ne vous en despoüillez bien-tost. La premiere, cette humeur effeminee η qui vous emporte à une vie dissoluë, et à la recherche des delices et de l'amour, car si par les contraires l'on fait de contraires effets, et si les Gaules que je possede ont esté ravies d'entre les mains de ces vaillans et puissans Romains, par la force et par la generosité de Pharamond, et de Clodion, et s'il a falu que j'aye tant sué sous le harnois, et couru tant de hazards pour conserver et agrandir les limites de l'Empire qu'ils m'ont laissé, comment ne puis-je juger avec raison, que quand je vous auray remis cette couronne apres moy, vous ne la conserverez guere long-temps, puis que vous vous esloignez et des moyens que nous avons tenus, et de la guerriere vertu de la nation des Francs ? Mais

Signet[ 523 verso sic 527 verso ] 1621 moderne

l'autre condition que je blasme grandement en vous, c'est d'employer vostre esprit à vouloir couvrir vostre vice sous le voile de la vertu. Pensez-vous, Childeric, que j'aye si peu de cognoissance des affaires du monde, que je ne juge bien que toutes les choses que vous me venez representer ne sont seulement [517 verso sic 519 verso] que pour empescher que Silviane que vous aymez ne se marie encore de quelque temps ? Pensez-vous que je ne me souvienne des paroles que vous tintes lors qu'Andrimarte fut armé Chevalier ? avez-vous opinion que je n'aye sceu qu'elle jetta un portraict dans le feu, que vous aviez d'elle sans qu'elle le sceust ? Et croyez vous, que je n'aye esté adverty de la violence que vous luy fistes quand vous la baisastes par force ? ne vous figurez point, Childeric, que pas une de vos actions envers elle me soit incognüe, et que si jusques icy je les ay supportees, et faict semblant de ne les voir pas, ce n'a esté que sous l'esperance qui me restoit encore, que peut-estre vous retireriez vous de vous mesme de la mauvaise façon de vivre que vous avez prise, et que vous ne pouvez pas douter qui ne η me desplaise ? Vous faictes le grand homme d'estat, et me venez representer ce que je dois à l'amitié de Semnon, et aux bons offices qu'il m'a rendus : et envers lequel de tous mes voisins et de tous mes alliez m'avez vous veu manquer en ce que je leur dois et d'amitié et de bien-vueillance ? Et pourquoy si vos pensees estoient bien saines, ne jugeriez-vous qu'en cette occasion je ne defauts non plus à ces devoirs envers celuy que j'ayme et que j'estime

Signet[ 524 recto sic 528 recto ] 1621 moderne

par dessus tous les Gaulois ? Que si vous ne pouvez penetrer jusques au profond de mes desseins, que ne jugez vous que ce qui vous en est incogneu ne laisse d'estre faict avec autant de raison, que vous en voyez en ceux que vous sçavez, et que vous entendez ? [518 recto sic 520 recto] Qu'est-ce que j'ay faict jusques icy que mes amis ayent blasmé ? ou dites moy dequoy mes propres ennemis me peuvent accuser, si ce n'est de leur avoir osté par la valeur de nos armes, ce qu'autrefois ils avoient acquis sur des autres : mais plus avec la peau du renard η, qu'avec les ongles du lyon ? Et un seul Childeric sera celuy qui condamnera les actions de son pere, et pourquoy ? parce qu'il consent au mariage d'une fille, qui η poussé d'une folle affection il voudroit deshonnorer entre les bras mesme de sa mere η, et devant les yeux de son pere. Trouverez-vous plus à propos, ou plus honnorable pour ce genereux Semnon et nostre ancien amy comme vous dites, que sa fille soit remise entre vos mains, que mariee avec Andrimarte ? La voulez vous peut estre espouser ? vostre folle humeur vous porteroit-elle bien à cette faute ? Je ne le veux pas croire, car j'aymerois mieux que ce gesse que j'ay en la main vous fust dans le cœur, que non pas une si vile η pensee : non que je ne n'estime la vertu du pere, et la nourriture de la fille : car l'une et l'autre sont estimables : mais j'eslirois plustost de rendre à Regnaud ou à son frere Alberic, le sceptre entier de leur pere Clodion, que de consentir qu'un courage si abaissé que seroit le vostre, eust la souveraine puissance sur un peuple si genereux et si belliqueux que celuy auquel je commande.

Signet[ 524 verso sic 528 verso ] 1621 moderne

Or si vous ne la voulez point espouser, et quand vous le voudriez, si mon consentement n'y sera jamais, qu'est-ce donc que vous pensez faire de Silviane ? la tiendrez-vous pour concubine ? avez vous [518 verso sic 520 verso] opinion que l'honneur de ma maison le comporte ? que la reputation de la Royne le souffre, ou que le courage de Semnon, et la generosité de sa race le puisse endurer. Cessez, Childeric de remonstrer à vostre pere ce qu'il doit faire en une chose où il n'a point d'autre passion que celle de la raison, et vous despoüillez de cette folle amour qui vous preoccupe l'entendement, et lors vous verrez que si je ne faisois ce mariage, je manquerois grandement à ce que je dois : car si les Princes sont obligez, comme vous dites de recompenser les services receus par des bien-faicts et des honneurs, qu'est-ce que je ne dois pas faire pour Andrimarte, qui sans parler des autres exploicts qu'il a faits pour nous, n'a pas seulement resisté à la force des enfans de Clodion, mais en les contraignant de demeurer dans les limites de l'Austrasie, peut dire nous avoir conservé le reste de nos Estats, donné le moyen de faire les progrez que mes armes ont faits depuis le temps que me surprenant engagé à de nouvelles conquestes, ils s'en venoient fondre si inopinément sur nous, si la valeur et la sage conduitte d'Andrimarte ne nous eussent fait espaule, et n'eussent reprimé l'insolence de leurs armes ? Et dites moy, Childeric, qu'est-ce que je ne dois pas à un si signalé service, et de quelle ingratitude ne serois-je point avec raison accusé, si je refusois à son affection, à sa fidelité, à son courage, et

Signet[ 525 recto sic 529 recto ] 1621 moderne

et à ses merites la premiere chose qu'il m'a demandee ? Mais, dites-vous, recompensez-le à vos despens, et non pas à ceux de Semnon, qui garde cette fille pour le support de [519 recto sic 521 recto] sa vieillesse, et pour le soulagement de son dernier aage. Au contraire que ce soit à ses despens, que ce seroit veritablement à son dommage, si je refusois pour sa petite fille un party si convenable, et si avantageux : Car y a-t'il ny Prince ny grand Roy, qui ne creut avoir beaucoup gaigné de s'estre acquis à tel prix un semblable gendre, et qui est capable non seulement de conserver un Estat, mais d'acquerir cent Royaumes par sa valeur et par sa prudence ? Que peut desirer Semnon de plus avantageux) sur ses vieux jours, que de voir Silviane entre les mains d'un vertueux Chevalier, et son Estat soubs la garde d'un vaillant, prudent, et heureux Capitaine ? Souvenez-vous, Childeric, que je dois non seulement cette gratification à Andrimarte, pour les services qu'il m'a faits, mais je dois ce gendre à Semnon, pour l'amitié et la fidelité qu'il m'a tousjours monstree : et je sçay que vous mesme le recognoissez bien ainsi, et que quand vous avez parlé à moy d'autre sorte, ce n'a pas esté Childeric qui a parlé, mais ceste folle passion qui le fera perdre, et qui luy ostera enfin la couronne que je porte s'il ne change bien tost et de conduitte, et d'humeur. Et pource si vous me voulez plaire, vous quitterez non seulement cette vie, qui vous rendra mesprisable et odieux à tous ceux qui la sçauront, et particulierement aux Francs, de qui le courage guerrier ne peut aymer ny supporter un vicieux ny un faineant pour son

Signet[ 525 verso sic 529 verso ] 1621 moderne

Roy, mais aussi cét artifice duquel vous essayez de couvrir vos desseins effeminez η sous le visage deguisé de la vertu : [519 verso sic 521 verso] autrement Childeric, soyez asseuré que si de nom je suis vostre pere, je ne le seray point d'affection, et qu'au contraire je feray paroistre et à vous, et à chacun que je ne contribuë ny consens en rien à la honteuse et mesprisable vie que vous faictes.
  Childeric demeura grandement confus oyant cette response de Meroüee, parce que sa propre conscience le convainquoit, et toutefois suivant l'ordinaire coustume de tous ceux qui veulent couvrir leur faute, il essaya de s'excuser en partie des choses que son pere luy avoit reprochees, en niant entierement les unes, et desguisant de sorte les autres, qu'il eust peut-estre rendu sa cause bonne s'il eust parlé à une personne moins avisee que Meroüee : Mais le sage pere ayant quelque temps escouté ses excuses. - Enfin, dit-il en l'interrompant, vous estes bien marry Childeric, que j'aye eu assez bonne veuë, pour recognoistre vostre faute : mais ce n'est pas de cela que vous devez estre fasché : soyez-le d'avoir failly ; et non pas que je l'aye recogneu, car estant vostre pere comme je suis, j'auray tousjours plus de soing de cacher vostre erreur que vous mesme : mais si vous estes sage, ne continuez plus cette vie qui sans doute vous fera perdre honteusement : et vous souvenez que tout Prince qui veut commander à un peuple, se doit rendre plus sage et plus vertueux que ceux desquels il veut estre obey, autrement il n'y parviendra jamais qu'avec la tyrannie, qui ne peut estre asseuree ny agreable

Signet[ 526 recto sic 530 recto ] 1621 moderne

à celuy mesme qui l'exerce. [520 recto sic 522 recto]
  A ce mot, Meroüee le laissant sans vouloir plus ouyr ses repliques, depescha incontinent à la Royne Methine, que sans plus prolonger ce mariage, elle en donnast avis à Semnon, le bon Duc de la Gaule Armorique, afin que le tout se fist par son consentement, et qu'ensemble elle l'asseurast qu'il rendroit Andrimarte tel, qu'il n'auroit point de regret d'avoir accordé sa petite fille à un si accomply Chevalier. La Royne qui ne desiroit pas avec moins de passion de contenter Andrimarte, sans perdre un moment de temps y envoya un Ambassadeur, qui n'eut beaucoup de peine à l'y faire consentir, parce que Semnon oyant le nom d'Andrimarte, duquel η la renommee luy avoit raconté tant de belles et genereuses actions, le receut pour son gendre avec infinis remercimens à la Royne de la faveur qu'elle luy faisoit de vouloir donner un tel mary à Silviane, se sentant de telle sorte obligé à Méroüee et à elle pour cette eslection, qu'il tenoit pour bien recompensez tous les services qu'il leur avoit autrefois rendus, et leur remettant deslors entre les mains toute l'authorité qu'il avoit sur elle, il les supplioit d'en vouloir disposer comme estant à eux. Que seulement il desiroit de voir Andrimarte, afin de cognoistre celuy à qui Silviane et ses Estats devoient estre, et pour l'obliger par la bonne chere qu'il pretendoit de luy faire à aymer d'avantage sa fille, et à cherir selon leurs merites les peuples sur lesquels il devoit commander.
  Cette response ayant esté receuë, la Royne [520 verso sic 522 verso] en donna incontinent son advis à son mary, qui jugea estre à propos qu'Andrimarte fit promptement

Signet[ 526 verso sic 530 verso ] 1621 moderne

le voyage vers le bon Duc Semnon, afin de luy rendre le devoir auquel il estoit obligé, et cela d'autant plustost qu'en ce temps-là il avoit paix ou treve avec tous ses voisins, si bien qu'il avoit moins à faire de sa presence. Andrimarte et Silviane advertis de cette prochaine separation, encores qu'ils sceussent que de ce voyage dépendoit tout le contentement futur, si est-ce que l'extreme affection qu'ils se portoient ne les y pouvoient η faire consentir qu'avec un desplaisir extreme, d'autant que les autres fois qu'Andrimarte l'avoit esloignee, ce n'avoit esté que pour aller à l'armee qui ne le separoit pas η de deux ou trois journees, et Méroüee y estant, elle en avoit des nouvelles presque tous les jours : mais cét esloignement sembloit devoir estre plus long, tant pour la distance des lieux, que pour prevoir bien que le bon Duc Semnon ne le laisseroit pas si tost retourner, et leur amour impatiente ne pouvoit sans une tres-grande peine se preparer à cette longue absence : toutesfois la necessité les y contraignant, Andrimarte avant que de partir pour tesmoignage de sa passion luy donna ces vers : [521 recto sic 523 recto]


SignetSTANCES

Sur un depart.

I.
DIeux qui sçavez quelle peine
Donne l'absence η inhumaine,
Accomplissez s'il vous plaist,
Mon souhait.

Signet[ 527 recto sic 531 recto ] 1621 moderne

II.
Faictes-moy, puis que l'absence
Me doit ravir sa presence,
Aussi tost qu'un souvenir,
Revenir.

III.
Faites, comme une Androgine
D'une puissance divine
R'assembler par le dehors
Nos deux corps η.

IIII.
Ainsi ma forme premiere
Me seroit renduë entiere,
Ayant par vostre pitié
Ma moitié.)

[521 verso sic 523 verso] V.
Faites comme le lierre
L'ormeau de ses bras enserre,
Qu'elle soit jusqu'au trespas
En mes bras.

VI.
Pour rompre la douce estrainte
De cette union si saincte,

Signet[ 527 verso sic 531 verso ] 1621 moderne

Le Ciel n'a rien, ny la mort
D'assez fort.

VII.
Faites comme aux irondelles,
Qu'il me soit donné des aisles,
Afin de plustost pouvoir
La revoir.

VIII.
Si j'obtenois cette grace,
Pour loing que je m'esloignasse,
J'y ferois cent fois retour
Chasque jour.

IX.
Que si cela ne peut estre,
Vueillez mon retour permettre
[522 recto sic 524 recto] Tout aussi tost en ce lieu
Que l'adieu.

X.
Ma voix où s'addresse-t'elle ?
Les Dieux la voyant si belle
En sont amans et jaloux
Comme nous.

XI.
Ayant donc l'ame saisie

Signet[ 528 recto sic 532 recto ] 1621 moderne

D'une froide jalousie,
La pitié dans leur esprit
S'assoupit.

XII.
Vainement je les reclame,
Puis qu'amoureux de Madame,
Ils m'en esloignent d'aupres
Tout expres.

XIII.
Mais en vain remplis d'envie,
Vous nous troublez nostre vie :
Nos nœuds sont, et nos liens,
Gordiens.

  [522 verso sic 524 verso] Ainsi s'en alla le gentil Andrimarte, plus desireux de revenir, que d'estre possesseur de la Gaule Armorique. Je ne vous raconteray point icy, Madame η, la reception qui luy fut faite, tant par Semnon, que par ses peuples, qui ayans sceu la volonté de leur Seigneur, s'estoient preparez à le recepvoir avec toute sorte d'honneur et de contentement, infiniment resjoüis de l'eslection que leur bon Duc en avoit faite, tant pour Silviane, que pour estre leur Seigneur apres luy, car cela ne fait rien au discours que vous desirez sçavoir de moy : Il suffira de dire que Semnon apres l'avoir receu, avec toute sorte de magnificence, et retenu quelque temps aupres

Signet[ 528 verso sic 532 verso ] 1621 moderne

de luy, luy accorda non seulement Silviane, comme il desiroit, mais de plus, le fit proclamer Seigneur de la Gaule Armorique apres luy, et en vertu de ce futur mariage, le fit recognoistre pour tel par ses vassaux et subjects, n'y ayant ny Ambactes, Solduriers, ny Chevaliers qui ne le receussent avec applaudissement.
  Quelque temps auparavant η, Clidaman estoit arrivé dans l'armee de Meroüee, de sorte qu'il avoit veu Andrimarte, et avoit esté fort souvent tesmoing, ou pour mieux dire que η son compagnon d'armes en tant de beaux exploits qui s'estoient faicts, et mesme quand Meroüee se rendit entierement Seigneur de la Seconde Belgique, de sorte que les nouvelles qui se sceurent aussi tost dans la Cour de Meroüee du bon-heur de ce gentil Chevalier luy furent tres-agreables, comme aussi à tous les autres Seigneurs et [523 recto sic 525 recto] Princes Francs, n'y ayant que Childeric seul qui en receut du desplaisir : car encores qu'il feignit le contraire ; depuis que son pere l'en avoit tancé, il n'avoit eu la hardiesse de faire paroistre l'amour qu'il portoit à Silviane, qui toutefois au lieu de diminuer, alloit croissant de jour en jour, non toutesfois qu'il eust aucune intention de l'espouser : car il tournoit les yeux à quelque chose de plus relevée : mais il eust bien voulu la posseder en autre qualité. Et lors que chacun loüoit la bonne élection que Semnon en avoit faicte, il ne se pouvoit empescher d'en parler desavantageusement, le blasmant quelquefois d'injustice, et d'autresfois d'imprudence : d'injustice, privant les justes successeurs de son bien ; et d'imprudence, en sousmettant

Signet[ 529 recto sic 533 recto ] 1621 moderne

la Gaule Armorique à un Franc, qui estoit d'une nation estrangere : Et ne pouvant vaincre la passion qui le consommoit, et trouvant un jour commodité de parler à Silviane, il luy dit : - Est-il possible, belle Dame, que vous soyez resoluë de vous donner à Andrimarte ? - Et n'est-ce pas, Seigneur, luy respondit-elle, un Chevalier qui merite plus que je ne vaux ? - Vous faictes bien paroistre, repliqua-t'il, que vous vous cognoissez fort peu en la valeur des choses, puis que vous l'estimiez plus que vous, de qui le moindre merite surpasse tout ce que peut valoir Andrimarte. Et pour qui le prenez-vous ? peut-estre pour quelque Prince d'entre les Francs : tant s'en faut, c'est tout ce qu'il peut faire que d'estre de l'Ordre des Chevaliers, je dis encore de ceux qui sont les plus abaissez. Il me suffit, dict [523 verso sic 525 verso] Silviane, qu'il est recogneu pour fort homme de bien, et que chacun le tient pour tel. - Mais comment, reprit Childeric, ne craignez vous point qu'il vous abandonne, apres que l'ardeur de son amour sera passee ? car vous devez croire qu'il n'a rien que son espee, et que s'il faisoit ceste perfidie, il ne seroit pas le premier de sa race. - J'estime, respondit Silviane, celuy assez riche, qui a autant de vertu que chacun luy en recognoist, et pour estre abandonnée de luy, je ne le dois pas craindre à ce que vous dites, puis que je vaux tant, et que je me donneray entierement à luy, puisque mal-aysément pourroit-il esperer de trouver mieux ailleurs. - Cette consideration, dict Childeric,est bonne avec ceux desquels l'ambition ne suffoque pas le jugement, ou de qui la perfidie naturelle ne prevaut par dessus la raison. Silviane alors offencee de ce discours : - Seigneur, luy repondit-elle, si vous tenez ce discours pour me fascher, c'est sans raison, puis que je n'eus autre volonté que de vous honorer : Que si c'est pour offencer Andrimarte, je ne sçay comme vous en avez le courage, puis que ce pauvre Chevalier outre les grands services qu'il vous a desja rendus, et qui sont si signalez, encore ne parle-t'il jamais que de l'ambition qu'il a d'employer le reste de sa vie en augmentant vostre Couronne. - Ma belle fille, respondit le jeune Prince, ce n'est ny pour vous desplaire, ny pour l'offencer, mais seulement

Signet[ 529 verso sic 533 verso ] 1621 moderne

pour ne vous voir perdre, comme je prevoy que vous ferez, si vous ne vous retirez de ceste jeune et peu prudente affection : Croyez [524 recto sic 526 recto] moy que je ne parle point sans raison, si vous sçaviez quel bon-heur vous attend, peut-estre ne vous precipiteriez vous point de cette sorte. - Seigneur, repliqua Silviane, mettez je vous supplie vostre esprit en repos, et croyez que tous les plus grands avantages qui se peuvent imaginer ne me divertiront jamais de l'affection que j'ay promise à Andrimarte : la Royne et le Roy le veulent, Semnon le trouve bon, et me le commande, qui est-ce qui m'en peut donc retirer ? - Et quoy, Silviane, reprit Childeric, vous ne faictes donc point de conte de ma volonté ? et vous ne pensez pas que mon consentement y soit necessaire : - Si fay, Seigneur, respondit-elle, mais je n'en parle point, croyant qu'il ne sera jamais autre que la volonté de Meroüee. - L'Amour, dit-il que je vous porte est telle, que je contrarierois mesme à Tautates, s'il estoit necessaire pour vostre bien : mais puis que vous l'estimez si peu, allez, et souvenez vous que je suis Childeric, c'est à dire le fils du Roy, et qu'un jour je vous feray paroistre combien folement vous méprisez maintenant ma bonne volonté : Et à ce mot, sans attendre sa responce il partit tout en colere, dequoy elle fut bien marrie, non pas pour elle, mais pour la crainte qu'elle avoit, que son courroux ne put rapporter du mal à son cher Andrimarte. Cependant, Semnon ayant retenu quelque η mois Andrimarte aupres de luy, et luy semblant qu'il estoit temps de le renvoyer vers Meroüee,

Signet[ 530 recto sic 534 recto ] 1621 moderne

il η luy donna congé de s'en retourner, à condition qu'aussi-tost que le mariage seroit accomply, il luy ameneroit Silviane, [524 verso sic 526 verso] et se resoudroit de demeurer avec luy d'ordinaire, pour prendre le soing de ses Estats, et luy donner le moyen de vivre le reste de ses jours en repos. Chacun à son retour le receut avec toute sorte d'honneur et de caresses. Meroüee qui le traittoit desja comme Duc de la Gaule Armorique, estoit bien ayse que par son moyen il y eust une personne de sa nation et sur laquelle il avoit tant de puissance, qui commandast à un peuple si grand, et son voisin, luy semblant que c'estoit une grande asseurance pour sa couronne d'avoir ce costé-là si certain, et duquel η il pouvoit entierement disposer. Et en cette consideration, il commandoit à Childeric d'en faire cas, et de l'aymer non pas comme son vassal, mais comme son voisin, et duquel η il pouvoit retirer beaucoup d'utilité pour le progrez et l'affermissement de ses conquestes : Mais ce ne fut rien au prix de la bonne chere que Silviane lui fit, qui desja le tenant pour son mary, vivoit presque avec l'honneste liberté de femme aupres de luy : Et quoy qu'elle ne voulut luy rien cacher de tout ce qu'elle faisoit, ou qu'elle avoit en la pensee, si est-ce qu'elle creut n'estre pas bien à propos de luy dire les discours que Childeric luy avoit tenus, tant parce qu'elle sçavoit bien qu'ils estoient faux, que d'autant qu'ils luy donneroient un grand mescontentement : seulement elle resolut de se retirer avec luy dans les Estats de Semnon le plustost qu'il luy seroit possible, et aussi-tost que leur mariage seroit faict, à fin d'eviter

Signet[ 530 verso sic 534 verso ] 1621 moderne

la tyrannie du jeune Childeric, et les [525 recto sic 527 recto] insolences qu'elle prevoyoit lors qu'il seroit maistre absolu des Francs.
  N'y ayant donc plus rien qui empescha l'accomplissement de ce tant souhaitté mariage, Methine par l'authorité du Roy, et en suitte de la volonté de Semnon en faict passer les articles, et huict jours apres les ceremonies en furent faictes au contentement general de tous, et avec tant de satisfaction de Silviane et d'Andrimarte, que jamais on ne vit deux Amants plus contens, ny deux visages où le plaisir et la joye se remarquassent plus visiblement. Un seul Childeric souspiroit en son cœur de ce que tout le peuple se rejoüyssoit : mais comme si le Ciel eust attendu seulement que ce mariage fust accomply, pour mesler toute la Gaule de trouble et de tristesse dans sept ou huict jours : Meroüee tomba malade, et bien-tost apres mourut η plein de gloire et d'honneur, et tellement regretté de son peuple et des Gaulois, que jamais les Francs n'ont fait paroistre un si grand desplaisir pour Roy, qu'ils ayent perdu. Childeric, comme je vous disois, Madame, fut eslevé sur le Pavois, et proclamé Roy des Francs incontinent apres, avec beaucoup d'esperance qu'il seroit imitateur des vertus de son pere. Silviane alors qui se ressouvint des paroles desavantageuses qu'il luy avoit tenuës, conseilla son cher mary d'esloigner promptement ce jeune Roy, et de se retirer en la Gaule Armorique, tant pour éviter la mauvaise volonté de Childeric, que pour satisfaire à ce qu'il avoit promis à Semnon. Mais Andrimarte qui

Signet[ 531 recto sic 535 recto ] 1621 moderne

ignoroit les derniers [525 verso sic 527 verso] propos que Childeric avoit tenus à Silviane, et qui pensoit estre obligé de demeurer quelque temps avec ce nouveau Roy pour le servir à s'asseurer la couronne, ne voulut croire le conseil de Silviane, luy semblant qu'il manqueroit à son devoir s'il se retiroit avant que de voir le nouveau regne de Childeric bien asseuré. Et ainsi sans rejetter entierement ce qu'elle luy avoit proposé, alloit dislayant, et faisant semblant que les choses necessaires à leur voyage se preparoient, et cependant demeuroit ordinairement aupres de la personne du Roy avec tant de soing et d'affection, que tout autre que Childeric s'en fust ressenty obligé. Luy au contraire conservant dans son cœur l'outrage qu'il pensoit avoir receu de luy, n'alloit esloignant la resolution qu'il avoit prise en son ame, qu'autant que duroient les ceremonies et les resjouyssances de son advenement à la Couronne : Et le mal-heur ne voulut-il pas que cependant les nouvelles vindrent à Silviane, et au valeureux Andrimarte que Semnon, le bon Duc estoit mort, et que tous les vassaux et subjects leur faisoient instante priere de venir en leurs Estats ?
  Le desplaisir de Silviane fut tres-grand, et celuy d'Andrimarte ne fut guere moindre, ayant receu tant de bien-faicts de ce Prince, sans avoir eu le loisir de luy en rendre service : mais lors que les premieres larmes commençoient de se seicher, il sembla que le Ciel leur voulut donner occasion de les renouveller avec plus d'amertume encores que les premieres.

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  Desja Childeric voyoit ce luy sembloit ses [526 recto sic 528 recto] affaires asseurées, et la Couronne bien r'afermie sur sa teste, lors que cette nouvelle vint à Silviane, et desja il avoit commencé de vivre si licentieusement, s'abandonnant à toutes sortes de voluptez, que comme je vous ay dit, Madame, chacun avoit perdu l'espoir que la vertu du pere avoit fait concevoir du fils. Le peuple qui s'en plaignoit, les grands en murmuroient, et les plus affectionnez en souspiroient ; en fin apres qu'ils eurent quelque temps supporté cette honteuse vie, et plusieurs autres tyrannies et foules qu'il faisoit sur son peuple, les grands de l'Estat s'assemblerent à Provins, et puis à Beauvais, où toutes choses bien considerees et debatuës, en fin ils resolurent de le declarer indigne et incapable de la Couronne des Francs, et en mesme temps en eslirent un, qu'encores que Romain, ils jugerent toutesfois estre personne si plein de merites, qu'il estoit digne d'estre leur Roy : Celuy-cy s'appelloit Gillon, qui des long-temps avoit quitté le party des Empereurs Romains, pour suivre celuy de Meroüee, auquel il avoit tousjours rendu un fort bon et fort fidele service, et qui mesme avoit augmenté l'Estat des Francs de la ville de Soissons dont il estoit Gouverneur. Mais quant à moy, je croy qu'ils firent eslection de cét homme ambitieux, par ce qu'il n'y eust point de Franc qui en voulut prendre ny le nom, ny la charge, de peur de ne la pouvoir maintenir contre leur Roy naturel, ou pour ne point estre atteint du crime de felonnie qui est si detesté parmy eux.

Signet[ 532 recto sic 536 recto ] 1621 moderne

  [526 verso sic 528 verso] Mais voyez, Madame, comme lors que Tautates veut chastier les fautes des hommes, il fait rencontrer les occasions inesperees : En ce mesme temps que desja Gillon se preparoit secrettement pour s'armer, et le reste des grands pour joindre leurs vassaux et leurs Ambactes avec luy, ne voyla pas que Childeric se resolut avec toute l'imprudence η que l'on sçauroit imaginer, d'oster par force Silviane à Andrimarte, non pas pour l'espouser, car aussi ne le pouvoit-il plus, estant desja mariee, mais pour en passer sa fantaisie, comme desja il avoit fait de quelques autres, depuis le deceds de Meroüee ? Et ce qui portoit ce jeune Prince à semblables desordres, c'estoit l'opinion que quelques flateurs luy donnoient, que toutes choses estoient permises au Roy : que les Roys faisoient les loix pour leurs subjects, et non pas pour eux, et que puis que la mort et la vie de ses vassaux estoit en sa puissance, qu'il en pouvoit faire de mesme de tout ce qu'ils possedoient. Ces trois fausses, mais flatteuses maximes, apres plusieurs autres violences, et qui avoient donné subject aux plus grands de s'assembler par deux fois, pour le despoüiller de l'authorité qui luy estoit si mal deuë, le porterent à yeux clos à faire cét outrage à Silviane, et au valeureux Andrimarte.
  La Royne Methine s'estoit retiree pour lors en la ville des Remois, tant pour n'estre tesmoing des mauvaises et honteuses actions de Childeric, puis qu'elle ne pouvoit plus y remedier, que pour passer plus doucement l'ennuy [527 recto sic 529 recto] de la perte qu'elle avoit faicte, avec les ordinaires consolations

Signet[ 532 verso sic 536 verso ] 1621 moderne

d'un grand personnage nommé Remy, qui reluit de tant de vertus, qu'encores que le Dieu qu'il adore soit incogneu aux Francs et à nous, si est-ce que jamais personne affligee ne part d'aupres de luy sans estre soulagee de sa peine. Or Childeric prenant donc occasion de l'esloignement de sa mere, pour faire qu'Andrimarte laissast Silviane seule, il le tire à part, et luy controuve mille fausses raisons pour luy faire croire qu'il estoit necessaire qu'il allast de sa part luy communiquer des affaires qu'il ne voudroit commettre à la fidelité d'autre que de luy, et que pour ce subject il le prie de vouloir incontinent partir, qu'il ne doute pas du desplaisir que ce luy est d'esloigner Silviane : mais que le voyage estant de peu de jours, et si necessaire pour le bien de sa Couronne, il vouloit croire qu'il ne le refuseroit pas, Andrimarte qui n'eust jamais pensé qu'un Roy, fils de Meroüee, eust une si damnable pensee η, respondit qu'il estoit prest à le servir, et en ceste occasion et en toute autre ; qu'à la verité il aymoit Silviane comme sa femme, mais qu'il honoroit Childeric comme son Seigneur, que ces deux affections n'estoient point incompatibles, et qu'il luy tesmoigneroit tousjours qu'il n'avoit rien de plus cher que le bien de son service. Avec semblables propos, Childeric luy faisant donner ses despesches, il n'eust pas plus de loisir à se preparer à ce voyage, que la prochaine nuict, durant laquelle il fit sçavoir à sa bien-aymée Silviane, [527 verso sic 529 verso] la charge que Childeric luy avoit donnee, et luy recommanda tres-expressement de pourvoir en sorte aux choses necessaires à leur

Signet[ 533 recto sic 537 recto ] 1621 moderne

retour en la Gaule Armorique, que rien ne les put retarder plus de cinq ou six jours, quand il seroit revenu de la ville de Remois η. La sage Silviane, ayant escouté paisiblement tout ce qu'Andrimarte luy avoit dit, comme elle avoit un esprit prompt et subtil, elle luy respondit en souspirant : - Ce visage η ne me promet point de contentement, et Dieu vueille que l'opinion que j'en ay soit fausse. Vous devez vous souvenir, que Childeric m'a aymee, ou que pour le moins il en a faict le semblant, durant que le Roy son pere a vescu, il m'a tenu des langages que je n'ay jamais voulu vous redire, et que je vous supplie ne me point commander de vous faire sçavoir, tant y a qu'il m'a bien faict paroistre et qu'il n'avoit pas beaucoup de memoire des services que vous avez rendus, et à luy, et à Meroüee, et que s'il eust eu en ce temps-là l'authorité qu'il à maintenant, jamais nostre mariage n'eust eu une si heureuse conclusion, que le Ciel nous l'a voulu donner ; depuis vous avez veu quelle sorte de vie il a faite, à quelles violences il ne s'est point laissé aller, et par là vous pouvez prevoir ce que nous en devons esperer : Quant à moy je vous diray mon fils (c'estoit ainsi que depuis son mariage elle le nommoit) que je crains infiniment cét homme, il a aussi les deux conditions qui sont à craindre en une personne, c'est à sçavoir, la volonté mauvaise, et la puissance entiere et absoluë,vous pouvez juger quel suject [528 recto sic 530 recto] il a de vous envoyer vers la Royne si hativement, que s'il n'est bien vray semblable, je penserois que vostre commission n'a point esté donnee avec bon dessein, l'on dit que les femmes sont ordinairement soupçonneuses, et

Signet[ 533 verso sic 537 verso ] 1621 moderne

m'oyant tenir ce langage, vous ne perdrez pas cette opinion, mais mon fils considerez si c'est avec raison que je la suis η, et si ce n'est point une extreme affection que je vous porte, qui m'en fait parler ainsi, et vous servant de vostre prudence accoustumee, recevez ce que je vous dis pour y pourvoir, en sorte que ny vous ny moy n'en ayons point de desplaisir, car je scay bien qu'en tous les accidens où je vois celles de nostre sexe subjectes, j'ay un recours qui ne me deffaillira point, et une porte par laquelle je trouveray tousjours mes asseurances, qui est la mort η mais j'advouë qu'il me fascheroit grandement d'esloigner si tost mon fils, et de le perdre pour si long-temps. A ce mot se relevant sur un bras, elle luy jecta l'autre au tour du col, et le baisant le couvrit tout de ses larmes, desquelles le genereux Chevalier fut grandement esmeu, et apres avoir long-temps consideré sans dire mot, les discours de Silviane, et luy semblant qu'elle parloit avec beaucoup de raison, il luy respondit, - Ces pleurs qui me moüillent le visage, me touchent encore plus vivement le cœur, et faut, ma fille, que je vous advouë, que si j'eusse bien pensé à tout ce que vous me venez de representer avec tant de justes raisons, j'eusse fait en sorte que quelque autre eust eu ce voyage en ma place, mais puis [528 verso sic 530 verso] que j'ay pris congé du Roy, et que toutes les depesches sont entre mes mains, quelle excuse puis-je prendre qui soit valable ? et comment m'en puis-je dedire sans rompre tout à fait avec luy ? Cela veritablement ne se peut ; et puis que nous en sommes venus si avant, il faut passer plus outre, et non point toutesfois

Signet[ 534 recto sic 538 recto ] 1621 moderne

sans essayer d'y pourvoir au mieux que nous pourrons, et voicy ce que je pense que nous devons faire, Il faut premierement que j'aille et revienne avec toute la plus grande diligence qu'il me sera possible, et que cependant vous vous mettiez dans la maison d'Andrenie η nostre ancien et fidele serviteur, sans toutesfois que personne le sçache, feignant que vous estes tousjours en celle-cy ; que si Childeric a quelque mauvais dessein, sans doute il viendra ou envoyera icy, et par-là sa mauvaise volonté nous sera cogneuë, que si de fortune cela n'est pas, je seray bien-ayseque nous n'en ayons point faict d'esclat, asseurez-vous ma fille, que la diligence que je feray en mon voyage, luy donnera fort peu de loisir d'executer ses desseins, que si je pensois qu'en son ame il l'eust ainsi resolu, jamais il ne verroit la fin du jour de demain, car je luy ravirois l'ame du corps, au milieu mesme de toutes ses gardes, et de tous ses Solduriers, mais en estant en doute, je ne veux pas qu'on die qu'Andrimarte ayt commis une telle felonnie, sur un foible soupçon de jalousie.
  Telle fut la resolution d'Andrimarte, qui partant de bon matin, fit entendre à son fidele Andrenic tout ce qu'il avoit resolu avec [529 recto sic 531 recto] Silviane, luy commandant de tenir l'affaire si secrette que personne n'en sceut rien. Cét Andrenic estoit un vieux serviteur qui avoit eu le soing de sa jeunesse, et de qui l'affection estoit si grande, et la fidelité si cogneuë, qu'il avoit autant d'asseurance en luy qu'en soy-mesme, son logis estoit assez pres de celuy d'Andrimarte, car il avoit esté contrainct d'en prendre un separé, lors que le Chevalier n'estoit

Signet[ 534 verso sic 538 verso ] 1621 moderne

pas marié, parce qu'il avoit femme et enfans, et depuis l'avoit tousjours gardé sous l'opinion que son maistre s'en iroit bien tost en la Gaule Armorique.
  Soudain qu'Andrimarte fut party, Silviane, sans en rien dire à ses filles, se retira dans la maison d'Andrenic, feignant de vouloir demeurer seule dans son cabinet, pour le deplaisir qu'elle avoit de l'esloignement de son mary, et leur commanda, si quelques Dames venoient pour la visiter, de dire qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle ne vouloit veoir personne, donnant ordre qu'Andrenic seul, et un valet de pied, qu'Andrimarte luy avoit laissé pour l'advertir en diligence s'il estoit necessaire avant son retour, comme celuy auquel il se fioyt infiniement, luy portassent à manger, ou feignissent pour le moins de le luy porter : Elle cependant se r'enfermant seule avec la femme d'Andrenic, demeuroit aux escoutes, tressaillant au moindre bruit qu'elle oyoit, et luy semblant de voir desja Childeric à la porte de sa chambre. C'est une grande chose que des cognoissances aveugles η que nous avons quelque-fois des accidents qui [529 verso sic 531 verso] nous doivent arriver. Silviane avoit à la verité occasion de craindre la fascheuse insolence de Childeric, mais il n'y avoit rien qui luy en deust donner une si grande apprehension, puis que depuis la mort de Meroüee il avoit faict paroistre d'avoir d'autres intentions, et par ses violences s'estoit addressé à plusieurs autres, ce qui pouvoit bien donner l'opinion, que ses pensees fussent portees ailleurs, et toutes fois il y avoit quelque bon demon qui continuellement

Signet[ 535 recto sic 539 recto ] 1621 moderne

luy disoit dans le cœur, qu'elle ne verroit point son cher mary, que quelque malheur ne luy fut arrivé, et cela fut cause qu'elle se representoit tous ceux η qu'elle pouvoit craindre, et à mesme temps recherchoit quels remedes elle y pourroit rapporter, prevoyant par ainsi son mal, et y remediant avant qu'il fut advenu ; et par ce qu'elle se fioit grandement en la femme d'Andrenic, comme celle qui n'avoit rien plus en son cœur, que le bien d'Andrimarte, aussi tost qu'une pensee luy venoit, elle la luy declaroit, et soudain elles recherchoient ensemble par quel moyen elles pourroient y pourvoir, et l'ayant trouvé, y donnoient l'ordre qui leur sembloit estre necessaire. Silviane luy proposa donc à quoy elles se resoudroient si Childeric ne la trouvant point dans son logis, sa mauvaise fortune le faisoit venir en celuy où elle estoit. Premierement elles chercherent un lieu où se cacher, car de resister à la force du Roy, il estoit impossible : mais voyant la maison petite et incommode pour cét effect, et n'y ayant place si retiree, et [530 recto sic 532 recto] où incontinent elle ne fut trouvee, son recours à la mort ne luy faillit pas, car c'estoit tousjours son dernier et extreme refuge : mais la bonne femme qui outre l'amitié qu'elle luy portoit, sçavoit bien qu'Andrimarte ne survivroit guere la nouvelle de son trespas. - Non, non, Madame, dit-elle ; ne parlons point de mort : mais si vous voulez me croire, je vous donneray un moyen qui vous asseurera de toute violence, et qui n'est point trop mal-aysé, vous estes jeune, vous avez le corps long, la jambe bien faitce, et n'avez

Signet[ 535 verso sic 539 verso ] 1621 moderne

point encore beaucoup de sein : je suis d'advis que vous vous habilliez en jeune Chevalier η, j'ay icy des habits de l'un de mes fils, qu'il y a long-temps qu'il n'a portez, et par consequent ils ne seront point recogneus, nous choisirons celuy qui sera plus propre à vostre taille, je m'asseure qu'il n'y à personne qui vous voyant l'espee au costé, et le chappeau avec le pennache sur la teste, ne vous mescognoisse pour Silviane ; et par ce que vos cheveux vous pourroient faire recognoistre, je suis d'advis que nous les couppions, mais seulement à l'extreme necessité, et que cependant que nous avons le loisir, nous vous habillions, par ce que cela ne peut vous rapporter aucune incommodité. - O ma mere ! s'escriast alors Silviane, que heureuse à jamais soit celle qui vous à faict naistre, puis que par vostre prudence je me vois aujourd'huy conservée à mon cher Andrimarte, ne croyant pas qu'il y ayt autre moyen de me garder en vie, veu la violence [530 verso sic 532 verso] que je prevoy de l'insolent Childeric : usons, ma douce mere de diligence, puis que le cœur me dit, que nous n'aurons pas du temps de reste : et quant à mon poil, tenez les ciseaux prests pour en faire l'office, et croyez que je ne le plaindray aucunement, si je le perds en une si bonne occasion.
  A ce mot, cette vertueuse Silviane commença à se deshabiller cependant que la bonne femme alla querir ses habits desquels elle avoit parlé ; et par ce qu'elle desiroit grandement de la bien servir, elle fut incontinent de retour, et se r'enfermant toutes deux seules, choisirent celuy qui leur sembla plus à propos, et moins remarquable ;

Signet[ 536 recto sic 540 recto ] 1621 moderne

et le mettant sur la belle Silviane, elle parut le plus beau Chevalier de la Cour, mais de telle sorte desguisé η, que la bonne femme n'eut plus d'opinion qu'elle peut estre recogneuë, mesmes que le Bardiac, qui est une certaine sorte de vestement que les Lingones η ont accoustumé de porter, luy estoit si juste qu'il sembloit avoir esté faict sur son corps, et lors luy ceignant une espee au costé : - Je vous fais Chevalier, luy dit la bonne femme, et ce nom vous oblige de maintenir l'honneur des Dames, - Ma mere, respondit Silviane, je vous promets devant les Dieux domestiques η qui nous voyent, et qui nous escoutent, que cette espee maintiendra aujourd'huy l'honneur d'une Dame pour le moins, et que l'ayant à mon costé, je ne crains plus la violence de Childeric, sçachant bien m'en η servir contre luy, ou s'il est trop fort contre moy-mesme, qui encores [531 recto sic 533 recto] que plus foible n'auray pas moins de courage qu'un homme à m'en aller attendre l'autre vie η, sans tache d'aucune soüilleure : mais il me semble qu'il me faudroit encore des bottes et des esperons, parce que si ce tyran vient icy, il n'y a pas apparence que je m'y arreste, et de m'en aller à pied, vous sçavez qu'une personne si bien vestuë que je suis n'y va pas ordinairement, et cela peut-estre me feroit recognoistre plus aisément. - Puis, dit la bonne femme, que vous avez ce courage, je vous le conseille, et afin qu'il n'y ayt point de doute de nostre η pudicité, quoy que je sçache bien qu'Andrimarte est trop asseuré de vostre vertu, pour en rien soupçonner à vostre desadvantage, je vous veux accompagner afin de pouvoir

Signet[ 536 verso sic 540 verso ] 1621 moderne

rendre tesmoignage de toutes vos actions : Et de fortune il y a deux chevaux que j'ay oüy dire à Andrenic estre si aisez et commodes, que nous pouvons sans crainte les monter, et avant que de me desguiser, je vay commander qu'ils soient sellez et bridez, et que le valet de pied d'Andrimarte les tienne, tant pour nous les donner quand nous en aurons affaire, que pour nous ayder à monter à cheval.
  Cependant qu'elle descendit pour donner ordre à tout ce qu'elle avoit dit, Silviane demeura seule dans sa chambre, si aise de se voir desguisée de ceste sorte, qu'elle ne se pouvoit assez regarder ny remercier η de luy avoir donné un si bon moyen pour tromper les desseins de Childeric : car se souvenant des derniers discours qu'il luy avoit tenus, elle croyoit qu'infailliblement qu'il n'avoit esloigné Andrimarte d'elle, que [531 verso sic 533 verso] pour luy faire quelque violence : Et en mesme temps, il luy vint une opinion qui luy gela l'ame de peur. - Ce Tyran, disoit-elle en soy-mesme, ayant desseigné de me faire quelque violence, et cognoissant le courage d'Andrimarte, n'envoyra-t'il point sur les chemins pour le faire tuer à son retour ? Et lors qu'elle estoit sur cette pensee, la femme d'Andrenic revint, à laquelle toute tremblante, et les larmes aux yeux : - Ah ! ma mere, luy dit-elle, je suis morte si vous ne me secourez. Ce meschant, continua-t'elle, cognoist bien que le courage d'Andrimarte ne supportera pas l'injure qu'il a pensé de me faire, sans vengeance : c'est pourquoy il faut tenir pour chose certaine, qu'il le fera massacrer à son retour si nous n'y prevoyons.

Signet[ 537 recto sic 541 recto ] 1621 moderne

- Madame, luy respondit-elle, laissez moy habiller vistement, afin que je vous puisse suivre : car il me semble d'avoir ouy quelque bruit dans la ruë, et cependant je penseray à ce que nous aurons à faire, par ce que ce que vous dites n'est pas sans apparence, puis que jamais un meschant ne faict à moitié une mauvaise action s'il peut ; et lors s'accommodant au mieux qu'il luy fust possible, à peines avoient-elles pris des botte que le valet de pied s'en vint tout effroyé leur dire, que le Roy estoit entré dans la maison d'Andrimarte, et qu'il cherchoit Silviane, faisant de grandes menaces à Andrenic, et aux autres domestiques, pour sçavoir où elle estoit. Silviane alors se descoiffant, - Couppe ces cheveux, luy dit-elle, mon amy, et despeche-toy le plus que tu pourras : Mais le valet de pied en faisant quelque [532 recto sic 534 recto] difficulté, elle mesme mit les ciseaux dedans ; et parce qu'elle se gastoit toute, il luy dit : - Puis qu'il vous plaist, Madame, je les coupperay, à condition que l'occasion passee je les puisse apprendre η au Temple de la chaste Diane pour tesmoignage de cette action si genereuse. - Depesche-toy, luy dit-elle, je te prie, et faicts-en ce que tu voudras, estant resoluë que ma mort me signalera bien mieux devant tout le monde, si cét artifice ne me faict eschapper la violence de ce Tyran.
  Cependant que ce jeune homme couppoit les cheveux de Silviane, elle tondoit la femme d'Andrenic, et fust bien ou mal, elle eut faict plustost que luy, et sans perdre temps, descendant tous trois dans l'escuyrie, apres toutesfois avoir bien serré leurs robes, elles monterent à

Signet[ 537 verso sic 541 verso ] 1621 moderne

cheval, et si à temps, qu'à peine estoient-elles hors de la maison, lors que Childeric et toutes ses gardes y entrerent par l'autre porte, faisants un bruit et une si grande violence, que ces pauvres Dames en oyant la rumeur, trembloient de crainte de tomber entre ses mains : Mais le jeune homme qui s'estoit trouvé plusieurs fois dans les dangers de la guerre avec son maistre, sans s'effroyer : - Suivez moy, leur dit-il, et ne craignez rien, car je jure par la vie de Monseigneur, que je le tueray η plustost que de souffrir qu'il fasse injure à la femme de mon maistre. Et lors hastant un peu leur pas, parce que la clameur du peuple, avec celle des domestiques d'Andrimarte alloit augmentant, il leur fit passer le Pont, et puis prenant le chemin du Mont [532 verso sic 534 verso] de Mars, les mit au derriere de la montagne en un lieu bas, où l'on avoit tiré des pierres, et d'une certaine chaux blanche, qu'ils appellent plastre η, afin qu'elles ne fussent veuës, avec intention d'aller la nuict reposer en quelque vilage auprés de là. Mais la femme d'Andrenic qui estoit grandement en peine de son mary, et Silviane aussi fort desireuse de sçavoir ce qu'auroit faict Childeric, quand il ne l'auroit pas trouvee, luy commanderent d'aller dans la ville pour leur en rapporter des nouvelles. Ce jeune homme incontinent s'y en alla, et de fortune entra dans la ville au mesme temps que l'on en vouloit fermer les portes, laissant ces deux Dames si estonnees de se voir seules en lieu escarté et en cét habit desguisé, que la plus asseuree trembloit de crainte et de frayeur.
 Toutesfois l'extreme affection de Silviane envers

Signet[ 538 recto sic 542 recto ] 1621 moderne

Andrimarte, parmy toutes ces peurs et ces estonnements, eut bien encore assez de force pour la faire ressouvenir du peril qu'elle avoit preveu pour luy à son retour : et si elle eust sceu le chemin, il est certain qu'elle n'eust pas attendu ce jeune homme : mais dés l'heure mesme s'y en fust allée, tant que les chevaux eussent peu marcher, dequoy elle se plaignit grandement avec cette bonne femme, qui jugea bien estre necessaire de luy en donner avis, mais qui cognoissoit bien aussi que d'y aller sans guide, c'estoit perdre le temps : Et pource, la consolant au mieux qu'elle pouvoit, la supplia de ne vouloir rien precipiter : que le Ciel avoit si bien conduit leur dessein jusques-là, qu'il ne [533 recto sic 535 recto] leur seroit non plus avare de ses faveurs à l'avenir.
  Attendant donc avec impatience le retour de ce jeune homme, et le η commençant à leur sembler fort long, enfin elles l'apperceurent de loing qui venoit tant qu'il pouvoit courre : car de temps en temps, tantost l'une et tantost l'autre sortoient sur le haut pour voir s'il ne revenoit point : et parce qu'elles virent qu'il n'y avoit personne qui les peust appercevoir, pressees d'impatience, elles allerent à sa rencontre, afin de sçavoir tant plustost les nouvelles qu'il leur apportoit. Soudain qu'il fut arrivé, et qu'il peut reprendre son haleine pour parler, - Madame, luy dit-il, les Dieux ne vous ont jamais mieux assistee, et vous n'eustes jamais une plus sage resolution, que celle que vous avez faicte de vous desguiser : car sçachez que cét ingrat de Childeric (il ne merite pas que nous le nommions

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Roy, puis qu'il en fait les actions toutes contraires) ce meschant, dis-je, et ce Tyran a faict des violences les plus extraordinaires dans vostre maison, et dans celle d'Andrenic, que η jamais ayent esté commises par les plus cruels barbares en la prise et au saccagement d'une ville ennemie. - Eh ! mon amy, dit Silviane, conte-nous par le menu tout ce que tu en sçais. - Madame, interrompit la femme d'Andrenic, permettez-luy premierement η de me dire comme se porte mon mary : - Vostre mary, respondit ce jeune homme est en bonne santé, et a esté surpris d'une joye extreme, quand je luy ay dit la resolution que vous aviez prise : Et parce que ce lieu [533 verso sic 535 verso] est trop prez de la ville, je croy, Madame, qu'il seroit bien à propos de vous en esloigner, et par les chemins je vous raconteray toutes mes nouvelles. - Mon amy, respondit Silviane, conduis-nous du costé d'Andrimarte, car je suis resoluë de l'aller moy-mesme avertir de tout ce qui s'est passé.
  Ce jeune homme alors se mettant devant, et prenant le chemin η que son maistre luy avoit asseuré qu'il tiendroit à son retour, parvint enfin à Ville-Parisis et puis laissant à main droicte les Galle-Hellvetiens, essaya de gaigner par les endroits les plus couverts, Lisi et Gandelu, parce qu'Andrimarte luy avoit asseuré qu'il reviendroit par Largery, par Fere, et par Coincy, droit à Gandelu. Et d'autant qu'il estoit desja bien tard, et qu'il eut opinion que Silviane n'estant guere accoustumee d'aller de cette sorte à cheval, se trouveroit bien tost lasse, il fit dessein de ne passer point Claye pour ce soir, et cependant, pour

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ne perdre temps, s'estant mis au milieu d'elles deux, il commença de parler de cette sorte à sa Maistresse pour leur rendre le chemin moins ennuyeux.
  - Vous desirez, Madame, de sçavoir ce qui s'est passé en vostre logis, depuis que vous en estes dehors, encore qu'il n'y ayt pas long-temps : toutesfois j'ay tant de choses à vous raconter, que je ne sçay par lesquelles je commenceray. Ce n'a point esté sans raison (et faut croire que le Grand Tautates vous en donné la pensee), si vous avez eu crainte de Childeric, estant un miracle que vous ayez eschappé de ses inhumaines [534 recto sic 536 recto] mains : parce que veritablement il est venu avec la plus grande insolence dans vostre logis que jamais l'on ayt oüy dire. Sçachez, Madame, que quand je suis arrivé à la porte de la ville, j'ay esté tout estonné de la voir à moitié fermee, si bien que pour peu que j'eusse retardé d'avantage, il m'eust esté impossible d'y pouvoir entrer : Quantité des notables y estoient accourus avec les armes, et avec un si grand tumulte, qu'incontinent les chaines se sont trouvees tenduës et garnies des hommes du quartier : Je suis enfin avec beaucoup de peine parvenu en vostre logis, où j'ay trouvé la plus grande rumeur, et la plus grande foule du peuple, des Solduriers, et des gens de la Garde de ce Tyran, et qui en armes les uns contre les autres se presentoient furieusement les piques, avec contenance de venir bien tost aux mains. Cependant l'on entendoit de grands cris dans nos deux logis, et plusieurs disoient que c'estoit Silviane, que Childeric vouloit deshonnorer,

Signet[ 539 verso sic 543 verso ] 1621 moderne

et que pour en avoir plus de commodité, il avoit envoyé Andrimarte vers la bonne Royne Methine, que c'estoit une grande honte au peuple de Paris, de souffrir une si grande violence devant ses yeux, que d'avoir desja supporté semblables actions, luy η donnoit et la volonté et la hardiesse de continuer, et que desormais il n'y auroit plus de seureté pour l'honneur de leurs femmes, et de leurs filles, puis que l'on s'addressoit à des personnes de telle qualité, et qu'il valoit bien mieux mourir pour une fois, que vivre avec tant de honte et vitupere. [534 verso sic 536 verso] Je remarquay que parmy ceux qui tenoient ces langages, il y avoit et des Gaulois, et des Francs, et que peu de chose les porteroit aux armes : cela fut cause qu'aux Francs, je leur disois, - Ah, Messieurs ! souffrira-t'on qu'Andrimarte soit traitté avec tant d'indignité devant les yeux de nous tous ? Et aux Gaulois, Et quoy ? la fille du bon Duc Semnon demeurera donc sans secours, et sera honteusement forcee dans vostre ville ? Il ne faut guere leur repliquer ces paroles pour tout à coup les faire venir aux mains, mais avec tant de furie, que des gardes et des Solduriers du tyran une partie a esté tuee, et l'autre s'est mise en fuite, avec un grand η desordre que c'a esté tout ce qu'il a peu faire luy-mesme de se sauver dans son Palais, où maintenant tout le peuple le tient investy, et ne sçait-on ce qui s'en ensuivra. Quant à moy, j'ay incontinent couru dans vostre logis, où j'ay trouvé Andrenic sans chappeau et sans manteau, et grand desordre η que c'a esté tout ce qu'il a peu faire luy-mesme de se sauver dans son Palais, où maintenant tout le peuple le tient investy, et ne sçait-on ce qui s'en ensuivra. Quant à moy, j'ay incontinent couru dans vostre logis, où j'ay trouvé Andrenic sans chappeau et sans manteau, et y a apparence que les suyvans de Childeric l'ayent mal traitté, toutesfois il n'a point de blesseure,

Signet[ 540 recto sic 544 recto ] 1621 moderne

la maison tout ainsi que si elle avoit esté saccagee, et toutes les filles et les femmes eschevelees, et deschirees par de si grandes violences, que jamais l'on n'a veu un desordre si grand en une maison. Aussi-tost qu'Andrenic m'a veu et toutes ses filles, l'une me sautoit au col d'un costé, l'autre me tiroit de l'autre, criant toutes comme incensees, et me demandant où vous estiez : je leur ay briefvement respondu à toutes, Que vous estiez en lieu où la plus grande peine que vous aviez estoit l'apprehension de leur mal, et me retirant à part [535 recto sic 537 recto] avec Andrenic, je luy ay raconté tout au long ce que vous aviez faict, et le lieu où vous estiez. Luy alors ravy de joye se laissant cheoir les genoux en terre, et levant les mains en haut : - Soyez-vous à jamais beny, ô grand Tautates, a-t'il dit, puisqu'il vous a pleu par vostre prevoyance prevenir un si grand malheur ! Et puis se relevant, il ne pouvoit se lasser de me demander comment vous aviez fait, si sa femme ne vous avoit point abandonnee, et de quelle sorte vous estiez sorties toutes deux sans estre recognües, et ayant satisfait le plus briefvement qu'il m'a esté possible à toutes ses demandes, je l'ay laissé le plus content homme du monde, et m'a commandé lors qu'il m'a veu partir, de dire à sa femme, de mourir plustost que de vous esloigner. Et parce que j'ay eu crainte que le temps ne vous semblast trop long, je m'en suis revenu vous trouver, Madame, mais non pas sans peine, car j'ay trouvé cent chaines tenduës, et à chacune il a falu demeurer long-temps avant que de pouvoir passer. Enfin voyant ce peuple si animé, et presque η tous parler si avantageusement

Signet[ 540 verso sic 544 verso ] 1621 moderne

de mon Seigneur, je me suis resolu de leur dire tout ouvertement, que j'estois à Andrimarte, et que vous m'envoyez vers luy, pour l'avertir de la violence dont Childeric avoit voulu user contre vous. Vous sçaurois-je dire, Madame, avec combien d'affection ils se sont tous venu offrir à moy ? Je n'ay pas eu depuis beaucoup de peine à passer : car se disant à l'aureille l'un à l'autre qui j'estois, et où j'allois, ils faisoient à l'envy à qui me rendroit [535 verso sic 537 verso] plus de courtoisie et de faveur, de cette sorte estant à la porte, elle m'a esté incontinent ouverte, et celuy qui y commande, lors que je suis sorty : - Mon enfant, m'a-t'il dict, ne manquez de dire à vostre maistre, qu'il se haste de venir, et que cette ville luy fera paroistre combien elle ressent l'outrage qu'on luy a voulu faire, et qu'il ne craigne point la force ny la violence de personne, parce que nous mettrons tous la vie pour luy faire reparer une si grande injure η. Ainsi finit ce jeune homme, et cependant cette belle Dame marchoit le plus diligemment qu'elle pouvoit, pour le desir qui la pressoit de rencontrer Andrimarte, afin de luy raconter tout cest accident, et luy en faire avoir la vengeance que le peuple luy promettoit.
  Mais, Madame, nous estions d'autre costé bien empeschez, parce qu'aussi tost que Childeric fut asseuré qu'Andrimarte estoit party, prenant quelques jeunes gens et mal-avisez et qui ordinairement le portoient à ces violences, il s'en alla dans la maison d'Andrimarte, où ne trouvant que le fidele Andrenic, et quelques-uns

Signet[ 541 recto sic 545 recto ] 1621 moderne

luy faisant acroire qu'il avoit caché la belle Silviane, ou pour le moins, qu'il sçavoit bien où elle estoit : Il se saisit de sa personne, luy fit des injures sans nombre, et je croy que sans η Clidamant et Lindamor, il l'eust faict mourir : mais eux, ayans esté avertis que le peuple s'assembloit, et enfin qu'il prenoit les armes, ils accoururent malheureusement ou le tumulte estoit le plus grand, avec ceux que promptement ils avoient peu assembler des leurs, et bien à propos [536 recto sic 538 recto] pour le Roy, parce que sans secours il eust esté en danger d'espreuver quelle est la furie d'un peuple esmeu, et qui avec raison a pris les armes : Mais Clidamant voyant Childeric en ce danger, mettant la main à l'espee, et tous ceux qui estoient de sa suitte, nous y fismes de si grands efforts, qu'en fin le Roy fut desengagé, non point toutesfois que Clidamant et Lindamor n'y fussent grandement blessez, mais non pas tant qu'ils ne l'accompagnassent tous deux dans son Palais, où incontinent tous nos Segusiens s'assemblerent aux mieux qu'ils peurent, encores qu'il ne leur fut pas permis d'y venir en trouppe, et entre autres Guyemants s'y trouva, qui encore que recogneu pour serviteur de Childeric n'estoit pas hay du peuple, parce que chacun sçavoit bien qu'il n'estoit point du nombre de ceux qui consentoient, ou qui poussoient ce jeune Prince à ces indignes et honteuses violences. Quand Lindamor l'apperceut : - Et bien, luy dit-il, Guyemants, vous avez enfin voulu que Clidamant ayt porté la penitence de la faute qu'il n'a pas faite ? - Vous pouvez croire, respondit-il tout troublé,

Signet[ 541 verso sic 545 verso ] 1621 moderne

que ma creance n'a jamais esté, qu'un si grand malheur deust arriver ; et s'approchant de luy, il se mit à genoux aupres du lict où il estoit couché, parce qu'il ne pouvoit plus se tenir debout, et luy prenant une main, - Seigneur, luy dit-il, ne voulez vous pas faire paroistre que vostre courage peut vaincre encore un plus grand malheur ? - Mon cher amy, luy respondit-il, jamais Clidamant ne manqua de courage, mais [536 verso sic 538 verso] je ne puis resister à la force de la mort. Alors Guyemants les larmes aux yeux : - J'espere que Tautates ne nous affligera point de tant que nous ravir un Prince si necessaire pour le bien des hommes et qu'il nous fera la grace de vous posseder plus longuement : - Guyemants, respondit-il, nous sommes tous en sa main, il peut disposer de nous, et pourveu qu'il me fasse le bien de laisser cette vie avec la bonne reputation que mes ancestres m'ont acquise, je demeure content η et satisfait du temps que j'ay vescu. Et lors appellant Lindamor qui estoit blessé, mais non pas mortellement comme luy, et qui fondoit tout en pleurs pour voir son Seigneur en cette extremité. - Vous estes, leur dit-il, les deux personnes en qui j'ay plus de confiance, je vous conjure, vous Guyemants, d'asseurer Childeric, que je meurs son serviteur, et que j'emporte un extreme regret de ne luy avoir peu rendre plus de tesmoignage de mon affection ; que si toutesfois les services que je luy ay rendus, et au Roy son pere, ont quelque pouvoir envers luy, qu'il trouve bon que vous luy disiez de ma part, que s'il ne delaisse la honteuse vie qu'il a faite depuis qu'il est Roy, il doit attendre un tres-aspre

Signet[ 542 recto sic 546 recto ] 1621 moderne

chastiment du Ciel ; et vous Lindamor aussi tost que la mort m'aura clos les yeux, si pour le moins vos blesseures le vous permettent, r'amenez tous ces Chevaliers Segusiens en leur païs, et les rendez de ma part à la Nymphe ma mere, à laquelle je vous conjure par l'amitié que je vous ay portee, de continuer le service que vous avez commencé, et [537 recto sic 539 recto] luy dites que je la supplie de ne se point affliger de ma perte, puis que le Ciel l'a ainsi voulu, et que les humains sont entierement en sa disposition, qu'elle se console en ce que le peu de temps que j'ay vescu, je pense avoir tousjours faict les actions d'un homme de bien, et que je vais attendre l'autre vie avec cette satisfaction : que je croy avoir passé celle-cy sans reproche : Dites aussi à ma chere sœur, que si j'ay quelque regret η de mourir si tost, c'est plus pour n'avoir plus le bien de la voir, que pour autre chose, que je laisse parmy les hommes. Et lors nous faisant tous appeller, et nous voyant la plus part tout autour de son lict les larmes aux yeux, il nous tendit, quoy qu'avec peine, la main à tous ; et apres nous commanda d'obeir à Lindamor comme à sa propre personne, et sur tout de vous servir, Madame η, et la Nymphe Galathee, avec toute la fidelité de vrais Chevaliers, et qu'il s'asseuroit que nous recevrions de vous la recompense des services que nous luy avions rendus.
  Il sembloit qu'il voulut dire encore quelque chose, mais une foiblesse le prit, qui luy ravit enfin la vie, demeurant pasle et froid entre les bras de Lindamor, qui le voyant en cét estat, de douleur tomba esvanoüy de l'autre costé. Je ne

Signet[ 542 verso sic 546 verso ] 1621 moderne

sçaurois vous redire les pleurs et les gemissemens que nous fismes, et tous ceux de la Cour aussi, quand ils sceurent sa mort : mais ce qui fut une grande preuve de sa preud'hommie, le peuple mesme de la ville, qui estant esmeu est ordinairement sans respect et sans amour, [537 verso sic 539 verso] l'oyant η dire, le plaignit, et en chantoit à haute voix la loüange, criant que c'estoit grand dommage de la mort de ce Prince tant amy de leur nation et de leur Couronne ; et d'autant plus qu'ils sçavoient bien tous qu'il n'avoit jamais consenty aux violences et tyrannies de Childeric, il ne faut point douter que les plaintes et les regrets n'eussent duré encores d'avantage, sans l'eminent peril où nous nous trouvasmes incontinent apres : mais l'apprehension de la mort qui se presentoit aux yeux de tant que nous estions, nous contraignit de nous mettre en deffence, car de fortune en mesme temps, tous ces Seigneurs qui s'estoient assemblez à Provins, et depuis à Beauvais, sans sçavoir cét accident estoient venus en trouppe pour essayer la volonté du peuple, et les trouvant avec les armes en la main, pour le mesme dessein qu'ils estoient venus, ils se mirent à la teste de tout ce peuple, et vindrent investir le Palais Royal, avec quantité de tambours et de trompettes, et menant un si grand bruit que Childeric commença d'apprehender la furie de ces mutinez ; et parce qu'il avoit un grand espoir en la valeur de Lindamor, et au conseil de Guyemants, il les envoya querir tous deux, afin d'aviser à son salut, ny l'un ny l'autre ne voulurent en cette presente occasion luy reprocher ses fautes,

Signet[ 543 recto sic 547 recto ] 1621 moderne

mais tous deux luy offrirent toute sorte d'ayde et de secours au peril de leurs vies : et Lindamor encore que blessée, voulut à l'heure mesme aller donner dans l'ennemy, et conseilloit le Roy de mourir, mais en Roy et en [538 recto sic 540 recto] homme de courage : Au contraire Guyemants, comme sage et prudent, - Il ne faut jamais, dit-il, Seigneur, se precipiter où il n'y a point d'espoir de salut, quand chacun de nous auroit la force de cinq cens, nous ne serions encore point esgaux au grand nombre des ennemis que nous avons, le temps η à qui sçait bien s'en servir, rapporte tous les biens à la fin qu'il luy a ravis, c'est pourquoy la supreme sagesse est de fleschir au temps, et de naviger selon le vent ; il ne faut point penser que quelque effort que nous peussions faire à cette heure, nous puissions changer la volonté de ce peuple tumultueux : et d'autant moins que nous voyons les principaux des Francs et des Gaulois estre joincts avec eux, il faut croire qu'Andrimarte et tous ses amis y sont : car ils auront promptement envoyé apres luy, sans doute Gillon le Romain n'aura pas esté oublié, ny tous les autres qui sont mal-contents. Et qui sçait si Regnaud et son frere enfans de Clodion n'ont pas desja esté mandez pour s'y trouver ? Que si cela est comme nous le devons croire, quelle force avons nous pour les remettre à leur devoir ? ou seulement pour nous garentir de leur outrage ? Je vous conseille donc, Seigneur et s'il vous plaist de croire mon conseil, je m'oblige de ma vie à vous remettre au Throne de vos ayeulx, je vous conseille, dis-je, de ceder à la violence de cette fortune contraire, vous retirer hors de ce Royaume, et demeurer

Signet[ 543 verso sic 547 verso ] 1621 moderne

en repos aupres de Basin en Thuringe : Il est vostre parent et vostre amy, il sera bien aise de vous retirer en sa maison, et de vous [538 verso sic 540 verso] rendre tous les devoirs de l'hospitalité deuë à un si grand Prince affligé, et cependant je prends les Dieux Penates pour tesmoings, que tant que vous serez absent, je ne penseray ny ne travailleray à chose quelconque qu'à vous remettre bien avec vos peuples, et j'espere d'en venir à bout si vous suyvez les advis que je vous donneray.
  A peine avoit-il finy de parler ainsi, lors qu'on oüyt une trompette, qui s'estant un peu approché du pont-levis, apres avoir sonné par trois fois, dit à haute voix ces paroles :

Les Druydes, Princes et Chevaliers
des Francs, et
Gaulois, assemblez et
unis, declarent Gillon Roy des
Francs,
et Childeric tyran, et incapable de
porter
la Couronne de ses ayeulx.

  A mesme temps Guyemants, qui estoit accouru, et Childeric mesme virent porter le long de la ruë Gillon sur les pavois selon la coustume des Francs, avec des acclamations si grandes, qu'il cogneut bien que Guyemants avoit raison : et craignant que les siens mesmes ne le trahissent, il se retira avec le fidele Guyemants, où apres fort peu de discours il se separa d'avec luy, emportant la moitié η d'une piece d'or, pour signe que quand Guyemants luy envoyroit l'autre moitié qu'il

Signet[ 544 recto sic 548 recto ] 1621 moderne

gardoit, il pourroit revenir en toute asseurance dans son Royaume : [539 recto sic 541 recto] et la figure de cette piece estant rejointe, avoit d'un costé une tour η pour monstrer la constance : et de l'autre un Dauphin η au milieu des vagues tourmentees, avec ce mot tout à l'entour, RIEN η les destins contraires. Et en mesme temps changeant d'habits, il pria Lindamor tout blessé qu'il estoit, de le vouloir accompagner jusques hors des mains de ce peuple avec ses Chevaliers Segusiens : Et Lindamor le luy ayant accordé, Guyemants promist de donner telle sepulture η au Prince Clidamant, que l'on cognoistroit combien il l'avoit honoré durant sa vie. La nuict estant venuë, le Roy passa secrettement par la porte qui sortoit hors de la ville, et accompagné de tous nos Chevaliers, fut conduict jusques aupres de Thuringe ; et parce que le travail avoit beaucoup fait de mal aux playes de Lindamor, il fut contrainct de s'arrester à son retour en la ville de Rhemois, où la Royne Methine prit un soing fort particulier de luy, et de sa cure ; là nous sceusmes que le genereux Andrimarte ayant rencontré la belle Silviane, il se resolut incontinent à la vengeance : mais adverty le mesme jour de la punition que Childeric en avoit receuë, il pensa sans luy faire plus de mal, de se retirer en ses Estats, et de pardonner cette faute à Childeric, qu'il excusoit en quelque sorte, considerant l'extreme beauté de Silviane. Lindamor d'autre costé ne luy semblant pas à propos que vous fussiez η plus long-temps sans estre advertie de ces nouvelles, encores que tres-mauvaises, m'a commandé de les apporter : vous avoüant,

Signet[ 544 verso sic 548 verso ] 1621 moderne

[539 verso sic 541 verso] Madame, n'avoir jamais eu charge plus ennuyeuse, ny qui me donnast plus de soucy : mais craignant que cela n'importast à vostre service, je n'ay pas voulu manquer au commandement qu'il m'en a faict.
  Ainsi finit le Chevalier avec les larmes aux yeux : mais Galathee oyant la mort de son frere, encore qu'elle se contraignit tant qu'elle put, si fallut il en fin qu'elle laschast la bonde à ses pleurs, et quelque remonstrance qu'Amasis luy put faire, qu'elle payast le tribut de la foiblesse humaine, et de son bon naturel, cela fut cause que sa mere luy voulant donner un peu de temps pour se descharger de cette juste douleur, demanda cependant au Chevalier, si Lindamor ne reviendroit point bien-tost ; et luy ayant respondu, qu'il attendroit son entiere guerison, elle tira Adamas à part, ayant commandé à ce Chevalier de s'en aller dans la salle, jusques à ce qu'elle luy fit entendre ce qu'elle vouloit qu'il fit η, et sur toute chose qu'il fust secret, et ne parlast à personne de la mort de Clidamant, ny des autres accidents arrivez à Lindamor, et au Roy Childeric. Et se tournant vers le Druyde, lors qu'elle vit le Chevalier hors de la galerie, et que personne ne la pouvoit entendre, que la Nymphe Galathee. - Or, mon pere, luy dit-elle, vous avez ouy les malheureuses nouvelles que ce Chevalier m'avoit desja racontees, et faut que j'avoüe que la perte de mon fils m'a tellement touchee η, que si je n'eusse permis à ma douleur de se descharger la nuict par mes larmes, je croy que l'estomac me [540 recto sic 542 recto] fust ouvert, tant j'ay ressenti vivement

Signet[ 545 recto sic 549 recto ] 1621 moderne

ce coup de fortune : Mais la necessité des affaires que je me vois tumber sur les bras, m'a contrainte de dissimuler cette douleur, et il est necessaire, ma fille, que vous en fassiez de mesme, car si la mort de Clidamant vient à estre sçeuë avant que nous ayons donné ordre à nos affaires, je crains que Polemas n'use de quelque trahison envers nous, nous voyant mesme desnuees de tant de Chevaliers, qui sont encores avec Lindamor. Et je ne dis pas ces choses sans raison, puis que j'ay remarqué il y a quelque temps, que cét homme s'attribuë plus d'authorité qu'il ne devroit, qu'il a entrepris par deux fois de faire mourir Damon et mesme en vostre presence, cela d'autant qu'il craint que je ne prenne fantaisie de le vous faire épouser : Mais ce qui me descouvre plus clairement sa mauvaise intention, j'ay veu des lettres η que Gondebaut le Roy des Bourguignons luy escrit, par lesquelles je remarque une grande et fort particuliere intelligence, qui m'ayant esté si soigneusement cachee, ne peut estre qu'à mon desavantage, je croy que son dessein est de s'emparer de cét Estat, et afin de r'afermir son usurpation me ravir Galathee et l'épouser, ou de bonne volonté ou de force. - O Dieux ! Madame, s'escria Galathee, seroit-il possible que cét outrecuidé eut bien conçeu un si meschant dessein ? - N'en doutez point, Madame, respondit le Druyde, je juge sur ce que Madame nous a dit, que ce fut pour ce subject qu'il fit venir il y a quelque temps η ce trompeur auprés des jardins de [540 verso sic 542 verso] Montbrison, pour vous abuser souz le nom de sa fainte saincteté et le tiltre de Druyde, et essayer si par

Signet[ 545 verso sic 549 verso ] 1621 moderne

ce moyen il pourroit parvenir à l'honneur de vos bonnes graces, et voyant que cela ne luy a profité de rien, et que Clidamant, Lindamor et tous ces autres Chevaliers sont absens, il pourroit bien prendre maintenant l'occasion aux cheveux, et s'en servir par le moyen des intelligences qu'il a du η loisir de faire, depuis que l'entier gouvernement de cette contree luy a esté remis ; c'est pourquoy je serois d'avis, Madame, dit-il se tournant vers Amasis, que vous fissiez retourner ce Chevalier en toute diligence vers Lindamor, pour le haster de venir avec tous ces vaillans et aguerris Chevaliers qui luy restent : et cependant retirez vous dans vostre ville de Marcilly, où sans en faire semblant je vous envoyeray le plus de Solduriers et de Chevaliers que je pourray, et moy-mesme je m'y rendray dans deux jours η, et s'il m'est possible y feray porter Damon, ne le croyant guere asseuré en ce lieu champestre, contre la violence de Polemas. - Je jure, interrompit Galathee, que s'il estoit si mal-avisé que d'entreprendre contre ma personne η de cette sorte, avec les mains et avec les ongles mesmes je l'estranglerois : - Ma fille, respondit Amasis, Dieu vous garde d'estre en ces extremitez, j'aymerois mieux vous voir morte dans un cercueil, que sousmise à la discretion de cét insolent ! Mais j'espere aussi que cela ne sera jamais, et toutesfois, si faut-il de nostre costé y rapporter le remede que la prudence d'Adamas et sa fidelité [541 recto sic 543 recto] nous propose η . Et pour ce je suis d'advis que ce soir mesme vous vous en veniez avec moy à Marcilly, et

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qu'ensemble nous emmenions Alcidon et Daphnide avec toute leur suitte, et que nous les prions de quitter les habits si peu convenables à leur condition, et sans leur en dire le subject, nous nous prevaudrons de leur ayde, si nous en avons de besoin, et demain j'envoyeray une littiere pour emporter Damon et Madonte, m'asseurant que si nous luy en donnons tant soit peu de cognoissance, il s'efforcera de sorte qu'il pourra bien supporter le bransle de la littiere : Mais, dit-elle, se tournant du costé d'Adamas, à propos du Druyde qui vint il y a quelque temps au tour de Montbrison, qui devinoit et qui vivoit avec tant d'apparence de saincteté : Il faut que vous sçachiez, mon pere, qu'il y est retourné, et qu'il recommence de faire comme la premiere fois. - O Madame ! dit le Druyde, que c'est un grand abuseur, et que si vous sçaviez en quoy η Polemas s'en est voulu servir, vous jugeriez bien que l'un et l'autre est η bien digne de chastiment, mais le discours en seroit trop long pour ceste heure que je vois le Soleil η se baisser si fort que vous n'avez pas du temps à perdre pour vous en retourner de jour, tant y a que si l'on s'en pouvoit saisir, vous descouvririez par luy tout le dessein de Polemas, car il en est un des plus asseurez instruments. Galathee à qui le despit avoit seché en partie les larmes, - Si Madame veut, dit-elle, nous le prendrons asseurément, parce qu'il faut seulement que je feigne de vouloir [541 verso sic 543 verso] parler encores à luy ; mais je ne sçaurois conduire cette affaire sans Leonide, c'est pourquoy il est necessaire de l'envoyer querir. - Madame, respondit Adamas, je vous asseure

Signet[ 546 verso sic 550 verso ] 1621 moderne

que demain lors que je conduiray Damon, je la vous ameneray, cependant je suis d'avis que dés le grand matin vous mandiez Silvie vers ce trompeur, pour luy dire que dans deux ou trois jours η vous le voulez aller voir, cela abusera Polemas, et pourroit bien estre cause de retarder d'autant le mauvais dessein qu'il a, ce qui nous seroit un grand avantage, pour avoir le loisir de donner ordre à la deffence que je prevoy qu'il nous faudra faire.
  Avec quelques autres semblables discours ils se resolurent à ce qu'ils avoient à faire, et Amasis pour ne perdre point le temps et en donner à Galathee de bien secher ses yeux, se faisant apporter du papier et une écritoire escrivit à Lindamor qu'en la plus grande diligence qu'il pourroit il vint la trouver, et que comme que ce fut il se fit plustost porter, pour une occasion tant importante qu'il sçauroit par ce porteur. Et à mesme temps faisant appeller le Chevalier luy donna la lettre et luy commanda de ne perdre une heure de temps, et de dire à Lindamor, qu'à ce coup elle cognoistroit qu'elle η estoit son affection, par la diligence qu'il feroit à revenir avec toutes les trouppes qui luy restoient ; et parce que c'estoit un homme fort fidele et en qui Lindamor avoit toute confiance, elle luy fit entendre le mauvais dessein de Polemas, afin de le convier d'aller plus viste, et ramener tant plus promptement [542 recto sic 544 recto] Lindamor. Le Chevalier sans retarder d'avantage, prenant congé des Nymphes les asseura et de la fidelité de Lindamor, et de la sienne. Et Galathee, pour obliger d'avantage Lindamor à revenir promptement,

Signet[ 547 recto sic 551 recto ] 1621 moderne

- Dites luy Chevalier, dit-elle, que je cognoistray par la haste qu'il aura de revenir, s'il est tousjours de nos amis.
  A ce mot le Chevalier partit, feignant d'aller à Marcilly, et incontinent les Nimphes et Adamas sortirent, qui apres quelques propos communs, supplierent Daphnide et sa trouppe vouloir venir à Marcilly passer le temps pour quelques jours. Daphnide tournant l'œil sur Alcidon, et voyant qu'il s'en remettoit à elle, pensa n'estre pas à propos de refuser la Nymphe, et s'offrit à l'accompagner par tout où il luy plairoit, dequoy Amasis l'ayant remerciee et la prenant par la main elle s'approcha de Damon et de Madonthe : - Seigneur Chevalier, dit-elle, je vous envoyeray demain η une littiere, il faut s'il vous plaist que vous vous efforciez de venir pour les raisons qu'Adamas vous fera entendre : - Madame, respondit Damon, j'ay encores assez de force pour vous aller servir par tout où il vous plaira. Et apres quelques autres semblables discours, le soir contraignit la Nymphe de partir avec toute cette bonne compagnie, et le lendemain η fut si soigneuse d'envoyer vers Damon, qu'avant les dix heures du matin il fut à Marcilly avec Madonthe, Adamas et Leonide : car dés que les Nimphes furent parties, le Druyde voulut envoyer querir Leonide, mais Paris desireux de ne perdre point de temps [542 verso sic 544 verso] pour aller vers Bellinde, le supplia de luy donner la lettre qu'il luy vouloit escrire, avant que d'envoyer vers Leonide, tant son affection le pressoit ; et Adamas pour le contenter mettant la main à la plume, escrivit ce qu'il desiroit. Et à l'heure

Signet[ 547 verso sic 551 verso ] 1621 moderne

mesme il partit si ayse et content du congé que Diane luy avoit donné, et si satisfait de la permission qu'il avoit euë d'Adamas, qu'il luy sembloit ne le pouvoir estre d'avantage.
  Mais Adamas pour ne manquer à ce que Galathee desiroit, envoya dés le soir mesme vers Leonide, afin que le lendemain elle se trouvast à bonne heure le matin auprés de luy : et d'autant que c'estoit pour aller vers Galathee, il luy escrivit qu'il ne faloit point qu'Alexis vint, de peur d'estre recognuë, et que pour ce subjet t elles cherchassent ensemble quelque bonne excuse, et que cette separation ne seroit que pour deux ou trois jours au plus. Lors que Leonide receut cette lettre, il estoit presque nuict, et de fortune Astree les avoit conduites chez Diane parce que le desplaisir qu'elle avoit receu de la tromperie η de Laonice luy avoit fait un peu de mal, et la contraignoit de tenir la chambre, de sorte que cependant qu'Astree entretenoit Diane et Daphnis, la Nimphe fit voir à Alexis la lettre qu'elle avoit receuë : Au commencement elle se troubla un peu, luy semblant bien estrange de demeurer seule en ce lieu, où si elle venoit à estre recognuë, elle pensoit recevoir toute sorte de reproches : mais considerant que d'aller vers la Nymphe Galathee ce seroit se ruiner entierement, elle consentit de demeurer encore [543 recto sic 545 recto] en ce lieu, feignant que son mal n'estoit point encore passé, et disant toutefois à la belle Astree en secret, qu'elle aymoit de sorte cette vie retiree, qu'il luy faschoit d'aller vers Galathee, qui l'envoyoit querir, et qu'elle faisoit semblant d'estre malade pour vivre avec elle en ce repos

Signet[ 548 recto sic 552 recto ] 1621 moderne

parmy ces lieux esloignez de la frequentation de tant de gens : Et ainsi Leonide dés le plus grand matin laissant Philis aupres d'Astree dans le lict, parce que Diane affligee depuis le depart de Madonthe n'estoit point sortie de son logis, elle η print congé de ces belles bergeres, avec promesse de revenir bien-tost querir Alexis, et puis s'approchant d'elle qui n'estoit point encore levee : - Souvenez-vous, luy dit-elle à l'oreille, d'estre bonne menagere du temps, et de ne point perdre les occasions inutilement : Alexis luy respondit en souspirant, et ainsi Leonide s'en alla trouver Adamas, et puis avec luy s'achemina à Marcilly vers Galathee : Laissant la déguisee Druyde dans l'abondance des contentemens, si elle eut eu l'asseurance η de s'en prevaloir.

 

Fin du douziesme et dernier livre de
la troisiesme partie de l'Astree de
Messire Honoré d'Urfé.