Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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L'Astrée, 1624, Quatrième partie.
Bibliothèque municipale de Lyon, B 510094(II)
(Voir Les Quatrièmes parties)
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24_bandeau_633 LA QUATRIESME PARTIE
DE
L'ASTREE
DE MESSIRE
HONORÉ D'URFÉ.

LIVRE QUATRIESME.

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24_s_633SOUDAIN que Dorinde et ceux qui avec elle estoient allez à Marcilly eurent souppé η, Clindor et Leontidas les conduisirent dans leurs chambres, tant pour ce qu'ils estoient las, pour la longueur

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du chemin qu'ils avoient faict, que d'autant que l'heure les y convioit. Mais avant que de se retirer ils adviserent qu'il seroit à propos que le matin Periandre et Merindor conduits par Clindor, Lycidas et Leontidas allassent trouver le grand Druyde Adamas pour estre presentez à la Nymphe Amasis, leur semblant qu'ils ne devoient point retarder davantage à luy faire sçavoir le subject de leur voyage, et après selon qu'elle l'auroit agreable, Dorinde à quelque heure du jour pourroit avoir le moyen de la saluër. Cette resolution prise chacun se retira dans la chambre qui luy avoit esté preparee, et Dorinde, Florice, Palinice, et Cyrceine voulurent estre ensemble affin de se pouvoir entretenir plus familierement. Et cela fut cause que dés la pointe η du

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jour Dorinde qui avoit trop de subject d'inquietude, ne pouvant reposer, esveilla ses compagnes, et se mettant toutes dans un lict, après s'estre baisees et caressees comme leur amitié les y convioit, elles se firent mille petites demandes avec curiosité, ausquelles ayant esté satisfait d'un costé et d'autre, enfin Florice reprenant la parole dit à Dorinde : - Mais ma parente, d'où pensez-vous que procede le desir que le Roy Gondebaut faict paroistre de nous ε avoir entre ses mains ? car nous ne sçavons point quel interest il peut avoir en nous ε. - O Florice ! respondit Dorinde en souspirant, si vous sçaviez ma miserable fortune, vous ne me feriez pas cette demande, j'avois desja commencé de vous en raconter quelque chose en la presence d'Alexis et d'Astrée, mais la

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survenuë des gens de Gondebaut m'empescha de continuer. Je vous asseure que je ne croy pas qu'une plus desastreuse fille que Dorinde soit jamais née en ces contrees. - Il semble, reprit Palinice, qu'il seroit bien necessaire que vos amies en sçeussent quelque chose, puisque la puissance de Gondebaut y estant meslee, ce ne sera pas une petite prudence η, si vous pouvez vous conserver. - Helas ! dit Dorinde avec les larmes aux yeux, si je n'esperois en la justice du Ciel, mal-aisement pourrois-je attendre quelque salut. - Et toutefois, adjousta Cyrceine vous devez vous y ayder vous mesme en tout ce que vous pourrez, car j'ay ouy dire que les Dieux qui ont donné la prudence η aux hommes pour s'en servir en semblables occasions, se plaisent d'ayder et d'assister de

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leurs faveurs ceux qui sans se perdre de courage essayent de vaincre les coups de la fortune, soit avec la prudence η, soit avec la force : - C'est pourquoy, continua Florice, il est à propos que nous sçachions cette affaire, affin que joignant les forces de nostre esprit avec nostre jugement, nous puissions et vous bien conseiller, et vous servir en tout ce qui dependra de nous, car croyez-moy ma parente, que deux yeux η voyent plus que ne fait pas un seul, et il me semble que nous ne sçaurions sçavoir ε une meilleure commodité que cette-cy, puisque peut estre y a-il η plusieurs choses qu'il ne seroit pas à propos de publier, et qu'estans seules comme nous sommes, autre que nous ne pourra entendre. Dorinde qui vit bien qu'il estoit necessaire qu'elles sçeussent ce qu'elles luy demandoient, et qu'il

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estoit impossible d'en trouver une meilleure commodité, après s'estre teuë quelque temps reprit la parolle de ceste sorte.


HISTOIRE
De Dorinde, du Roy Gondebaut,
et du Prince Sigismond.

24_i_638IL y a des personnes, ô mes cheres compagnes, qui sont tant aymees du Ciel que leurs bon-heurs η surpassent leurs desirs, et d'autres au contraire que la fortune hait de sorte qu'elle leur envoye des desastres plus grands qu'elles ne sçauroient penser. Je puis dire avec beaucoup de raison, que je suis de ce dernier ordre, puisque jamais je ne me suis imaginé mal-heur qui ne me soit advenu, et bien souvent

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encore j'en ay eu de ceux que jamais personne n'eust preveus, et toutefois comme j'espere que vous jugerez par ce qui me reste à vous raconter de ma miserable vie, je ne pense en estre coulpable, sinon qu'en tant que je n'abbrege point mes jours par quelque violente resolution, et que mon destin ne prolonge que pour faire ε jusques où peut arriver l'infortune d'une personne malheureuse.
  Vous sçavez aussi bien que moy peut-estre mes compagnes, que Gondebaut eust trois freres, à sçavoir Chilperic, Godomar, et Godegesile, desquels il ne luy reste plus que Godegesile le plus jeune, Seigneur de la Bourgongne superieure, car les autres deux ayants η faict un grand amas de Germains, s'estoient emparez du Royaume par le gain de

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la bataille η qui fust donnee dans les champs Authunois que Gondebaut et le jeune Godegesile perdirent, et pensans estre Roys paisibles de tout l'Estat, renvoyerent delà le Rhin leurs trouppes auxiliaires, lors que Gondebaut les voyant desarmez, et vivre sans soupçon, ρ de luy qu'ils croyoient mort tout à coup, ρ les vint assieger dans Vienne, ayant r'allié promptement toutes les forces de son party, et les pressa de sorte qu'il contraignit les habitans de luy rendre la ville, et Chilperic entre ses mains, auquel le jour mesme de son entree, il fit trancher la teste et precipiter sa femme dans le Rhosne, avec une pierre au col, et puis fit brusler tout vif Godomar dans une tour où il s'estoit sauvé. Or Chilperic laissa deux filles, l'aisnee nommee Mucutune, et l'autre, Clotilde, toutes deux

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si jeunes que sans doute leur aage innocent obtint le pardon de l'offence que leur pere avoit faicte, et toutefois Mucutune peu après fust mise par commandement du Roy entre les Vestales pour y passer une vie retiree et solitaire. Quant à Clotilde, sa beauté et sa discretion furent telles, qu'elles la firent estimer de chacun, et particulierement du Roy, qui l'ayma autant que si elle eust esté son propre enfant, et d'effect Sigismond son fils ne luy estoit pas plus cher que ceste belle Princesse. Ce jeune Prince avoit esté desja marié avec Amalberge fille de Thierry Roy des Ostrogots, de laquelle quoy qu'ils eussent demeuré peu de temps ensemble, car elle mourut bien tost après, il eust toutefois un fils et une fille, l'un nommé Sigerie, et la fille Amasinde. Je vous ay voulu rafraischir la memoire

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de ces choses, de peur que si le long temps que vous estes demeurees parmy ces bois et ces rives de Lignon vous les avoit faict oublier, vous vous en puissiez souvenir, parce que la memoire en est grandement necessaire, pour ce que j'ay à vous dire.
  Or le Roy Gondebaut après plusieurs conquestes tant delà les Alpes que sur les Gallo-Ligures et autres nations estrangeres, et jugeant qu'il luy devoit bien estre permis de donner enfin quelques jours aux jeux et aux passe-temps, se resolut de montrer aussi bien la grandeur de sa Majesté par les exercices de la paix, qu'il en avoit faict paroistre la force par ses exploits belliqueux, à η tous ceux contre lesquels il avoit tourné ses armes. Il choisit à ce dessein sa grande et riche ville de Lyon où il fit

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proclamer Tinel ouvert durant les Baccanales, preparant tant de spectacles dans les Cirques, tant de tournois et de Behours, et tant de combats sur l'eau que sa magnificence fit estonner tous ceux que la curiosité y avoit amenez, mais pour rendre les jeux et les assemblees plus agreables, il pensa que ce qui luy manquoit le plus estoit une Cour de Dames, car luy estant veuf dés long-temps, et la Princesse Amalberge femme du Prince Sigismond estant morte depuis deux ans, il n'y avoit point de Dames qui demeurassent dans la maison Royale, cela fut cause qu'il se resolut de retirer de Vienne la jeune Princesse Clotilde sa niepce, où il l'avoit tousjours faict nourrir depuis la mort de Chilperic son pere, d'autant que pour Amasinde fille du jeune Sigismond elle estoit encore presque au

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berceau, Sigerie son frere qui estoit son aisné, n'ayant pas plus de quatre ans. Clotilde venuë en la presence de Gondebaut, sceust user d'une si grande prudence η, et parust si belle et si agreable aux yeux de chacun, que le Roy augmenta de beaucoup la bonne volonté qu'il luy portoit, et comme s'il eust oublié qu'elle estoit fille de Chilperic il ne faisoit point de difference d'elle à ses propres enfants. Mais ce qui est un peu extraordinaire, cette bonne volonté avec laquelle il aymoit Sigismond et Clotilde presque esgalement au lieu de naistre entre eux de l'envie et de la jalousie (comme elle faict bien souvent parmy les personnes d'un tel aage) elle causa en eux un effect tout contraire, les liant de nœuds si estroits d'amitié, que celuy du parentage estoit le moindre.

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  D'abord que Clotilde fut arrivee, et que l'on luy eut fait sa maison, la Cour parust de beaucoup plus belle, parce que Gondebaut mit à son service η douze jeunes filles des principaux de son Royaume qu'il sembloit avoir curieusement choisies entre les plus belles et plus agreables qui fussent en tous ses Estats. Je fus esleuë de ce nombre, non pas pour mon merite, mais plustost pour le lieu d'où j'estois nee, ou bien pour donner plus de moyen à la fortune de m'affliger et de me persuader.
  En ce temps-là je pensois estre entierement exempte des importunitez de Periandre pour sa legereté, de Bellimarte pour sa tromperie, et de Merindor pour le change qu'il m'avoit donné de son frere pour luy, mais aussi tost qu'avec le temps, la

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deformité de mon visage se perdit, ne voila pas Periandre qui revient vers moy : et comme si tout le temps qui s'estoit passé depuis mon mal, il n'eust fait qu'un sommeil, il s'esveille, et veut que je le croye mon serviteur, et s'efforce de me le persuader avec les mesmes paroles, dont il souloit autrefois user, avant que sa legereté me fut cogneuë, sans espargner ny serment ni protestation, pour fortifier ce qu'il disoit. D'autre costé Alderine vient à mourir pour mon malheur, laissant ce trompeur de Bellimarte en liberté, seulement comme je croy, pour me remettre en la mesme peine, où ses desseins et l'authorité du Roy m'avoyent si longuement tenuë : et pour comble de ma misere, il ne falloit plus sinon que ce mocqueur de Merindor en fist de mesme, et comme

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si la fortune m'eust voulu surcharger de tous les plus pesans fardeaux qu'elle peust mettre sur tous les mortels, ne voila pas quelques mois après que cét effronté, comme s'il eust beu toute l'eau du fleuve d'oubly η, et qu'il eust pensé que j'en eusse fait de mesme, me vient trouver, et avec un visage riant, me tend les bras d'abord, fait semblant de s'estonner de ce que je ne veux plus vivre avec luy, comme je soulois faire avant sa trahison, et se plaint de moy à chacun de mon changement et de mon humeur inesgale. O Dieux ! et en quel pays ouit-on jamais parler d'une telle impudence, et veritablement on la peut dire telle en tous trois, mais beaucoup plus en Merindor, parce que si Periandre m'avoit quittee, lors que la maladie me rendit affreuse, et s'il

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estoit depuis revenu quand l'esté et le beau temps m'avoient rendu ce que le mal m'avoit osté, il estoit en quelque sorte excusable, d'autant que ce n'estoit pas moy qu'il avoit aymee, mais ce peu d'esclat qu'il nommoit beauté, et en cela il y avoit quelque espece d'excuse pour luy. Quant à Bellimart ε, quoy qu'il commist une tres-grande et insigne mechanceté, si trouvois je encore des excuses pour luy, d'autant que c'estoit en fin l'affection qu'il me portoit, et la bonne estime qu'il avoit de moy qui le poussoient à me vouloir espouser, encore qu'il fust desja marié. Mais pour Merindor je ne sceus jamais trouver autre excuse sinon qu'il estoit homme, et que comme tel il luy estoit permis d'estre inconstant et trompeur, et toutesfois j'advouë que je ressentis plus vivement

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la desloyauté de cettuy cy, et d'autant que ç'avoit esté avec moins de raison, et que j'avois plus d'inclination η à luy vouloir du bien qu'à tous les autres.
  Doncques durant ces Bachanales il advint que le Roy un jour après avoir donné le plaisir à la Princesse Clotilde et aux Dames de divers jeux et spectacles, elle η s'alla promener dans ces beaux jardins de l'Athenee, où le Rhosne et l'Arar s'assemblants η il se fait une plage tres agreable entre ces deux grands fleuves, qui depuis les Rois l' ηont embellie de toutes sortes d'artifices, la peuplant d'arbres, l'enrichissant de fontaines somptueuses, et l'embellissant de parterres et de diverses allees, qui se perdans d'une confusion η tres-agreable, les unes dans les autres, presentent tousjours quelque chose de nouveau

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à l'œil curieux de celuy qui s'y promeine. Il est bien vray qu'en ce temps là les arbres se repentoient ε encore de la rigueur du froid, d'autant que la saison η n'estant encore guiere avancee n'avoit eu le loisir de leur rendre l'agreable verdure de laquelle le prochain hyver les avoit despouillez ε. Mais le Roy pour en couvrir le deffaut ayant faict ouvrir les voutes où il faisoit conserver grande quantité d'Orangers η, les fit arranger si industrieusement le long des allees qu'il sembloit que l'Esté fust revenu au lieu du Printemps. Ce fust en ce temps là et en ce mesme lieu que Periandre, Bellimarte et Merindor firent resolution de renouveler leurs importunitez, et comme si c'eut esté par gageure vindrent vers moy au mesme ordre qu'ils m'avoient trompee. Periandre,

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comme le premier trompeur, fust aussi le premier à parler de cette sorte : - C'est bien aujourd'huy le jour, belle Dorinde, de vos victoires et de vos triomphes, car par tout où vous jettez les yeux il n'y a rien que vous ne voyez ceder à vostre beauté. Je le regarday froidement, et puis sans luy rien respondre je tournay la teste de l'autre costé, et continuay de me promener avec mes compagnes. Mais sans s'estonner de cette froideur il revint devant moy, et me retenant par ma robe, - Comment me dit il, belle dame, vous ne me respondez point ? - Est ce à moy, respondis je alors desdaigneusement, à qui vous parlez ? - Et comment, repliqua t'il, puisque je vous ay nommee par le nom qui vous est le mieux deu, en pouvez vous douter. - Et s'il vous plaist, luy dis-je en le regardant entre

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les yeux ? dittes moy je vous supplie comment m'avez vous nommee ? - Par vostre propre nom, dit-il, n'avez vous pas ouy que je vous ay nommee belle Dorinde ? - Belle Dorinde, repliquay-je incontinent, il n'y en a plus icy qui ait ce nom ; ne sçavez vous pas bien qu'elle mourust de la petite verolle η ?
Il rougist à ce mot, et toutefois il respondit : - Mais depuis elle est resuscitee. - Si elle est resuscitee pour d'autres je n'en scay rien, mais asseurez vous, luy dis-je, qu'elle est à jamais morte pour vous : et après ce mot quoy qu'il me voulust dire je ne daignay jamais tourner la teste de son costé. Alors Bellimarte voyant son compagnon hors de combat, s'approcha de moy et me voulut prendre soubs les bras, mais feignant de ne l'avoir point veu encore, je tournay les yeux sur

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son visage, et le regardant ferme je luy dis : - Seigneur Bellimarte Alderine que vous cherchez n'est pas icy. - Alderine, me respondit il, a esté cause une fois de mon malheur, que sa memoire maintenant qu'elle n'est plus ne me soit pas autant malheureuse qu'elle m'a esté. - Les Dieux, luy dis-je, sont si bons que tousjours du mal d'autruy ils en font le bien de quelqu'autre, et ce malheur duquel tousjours vous vous plaignez a esté mon bon heur, de sorte que je serois bien ingrate si j'en perdois jamais le souvenir. - Mais en effet, adjousta-il η, vous sçavez bien que veritablement elle est morte, et qu'il n'y a plus d'Alderine ny pour vous ny pour moy. - Seign. Bellimarte, luy dis-je assez froidement, vivez en repos de ce costé là, et vous asseurez qu'encore qu'il n'y ait plus d'Alderine pour moy, je ne

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prendray jamais envie de vous espouser, de peur d'estre une autrefois l'Alderine de quelqu'autre Dorinde. A ce mot Bellimarte me quitta aussi honteux que Periandre, et incontinent Merindor vint prendre sa place, et j'advouë, comme je vous ay dit, que c'estoit celuy de tous contre qui j'estois la plus offensee. - Madame, me dit-il, après avoir fait une grande reverence, je loüe Dieu que la fortune m'ait maintenant donné le pouvoir absolu de vous asseurer que je suis vostre tres-humble serviteur. - Sont ce Merindor, luy respondis je, les paroles desquelles vous avez instruict vostre frere quand vous me l'envoyates ? - Belle Dorinde, reprit il incontinent, quand j'ay souhaitté ce bon heur à mon frere, ç'a esté pour ne vous pouvoir en ce temps là rendre un plus grand tesmoignage

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de mon affection, mais maintenant que je suis libre, je vous parle pour ce Merindor qui vous a toujours aymee et qui mourra avec cette passion. - Merindor, l'interrompis-je avec un peu de patience ε, ces asseurances que vous me donnez seroyent bonnes pour en tromper quelqu'autre que Dorinde, et toutefois si j'avois une sœur, pour n'estre point ingrate du bon office que vous m'avez voulu rendre, je la conseillerois de recevoir vostre bonne volonté, mais pour moy n'y pensez plus, car un tres bon Astrologue m'a asseuree que le mariage de vous et de moy n'est point fait dans le Ciel. Et lors me tournant vers mes compagnes, sans vouloir plus parler à eux, nous nous mismes à danser et à sauter aux chansons, selon l'ancienne coustume η des Gaulois. Plusieurs

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chevaliers de la Cour ouyrent leurs discours et mes responses. Et d'autant qu'il y en a tousjours un grand nombre qui ne font qu'aller espians η ce qui se fait en semblables assemblees pour après en entretenir le Roy, et par ce moyen s'insinuer en ses bonnes graces aux despens d'autruy ; ils ne manquerent pas de le luy aller incontinent redire, et le Roy qui prist plaisir à mes reproches, les raconta à diverses personnes se mocquant de ces trois Chevaliers. Mais voyez si ce n'est pas avec raison que j'ay dit que la fortune qui à quelques uns donne plus de bon-heur η qu'ils n'en peuvent desirer, me donne plus de malheur que je ne puis imaginer, car qui eust jamais pensé que ces reproches que j'avois faites avec tant de raison à ces outrecuidez, me deussent rapporter

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tant de peines et de travaux que depuis j'ay ressentis, et toutesfois il advint que le Roy les treuvant à son gré, et oyant raconter la grande affection que ces Chevaliers me portoient, conceut quelque bonne opinion de moy, et depuis ce jour, ne me vid jamais sans m'en faire la guerre. O Dieu ! que ces faveurs quelque temps après me cousterent cher, car je ne scay comment le Roy trouva suject d'amour en moy, et s'y opiniastra, comme vous entendrez, pour mon extreme malheur, vous protestant que je ne m'en pris garde, que si tard qu'il me fust impossible d'y remedier.
  Les grands Rois et les grands Princes encores qu'ils ayent ce pouvoir de commander aux hommes, qu'on dit estre un assaisonnement η, qui rend de bon goust toutes les

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viandes, pour ameres qu'elles soient, si est-ce que d'autant plus que le Ciel les a eslevez par dessus ceux ausquels ils commandent, d'autant plus aussi les a il η rendus inferieurs en la liberté, dont jouissent les personnes privées ; parce que tout ainsi que les tours plus eslevées sont veuës de plus loin que les cabanes et les cahuettes des bergers, aussi la grandeur des Rois est tellement à la veuë de tous, qu'ils ne peuvent faire un pas, qu'ils ne soient apperceus de chascun, ni une moindre action qui ne soit subjette à la censure de tout le peuple, et cela est cause qu'il est presque impossible, qu'une Dame en puisse estre recherchee, qu'incontinent toute la Cour ne s'en apperçoive.
  Gondebaut qui avoit en plusieurs autres occasions espreuvé à ses despens

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cette incommodité qui suit et poursuit η les grands Princes, voulant essayer d'y rapporter quelque remede, car il sçavoit bien que s'il faisoit autrement, Arcingentorix et le reste de mes parens s'en offenseroient, et que mesme la Princesse Clotilde auroit un tres-juste suject de se plaindre, fit dessein d'user en cette recherche de tant de prudence η qu'il pust tromper les yeux des plus clair-voyants. Quant à moy qui estois entierement ignorante du dessein du Roy, et qui n'avois les yeux tendus η que sur cette sage Princesse, je taschois par toutes mes actions de gaigner ses bonnes graces, et je m'apperceus par beaucoup de faveurs qu'elle me faisoit, que je ne m'estois point travaillee en vain, dont j'avois un si grand contentement, que chacun le pouvoit lire en mon

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visage. Et je cogneus bien alors le proverbe η estre veritable qui dit, qu'il n'y a meilleur fard que le contentement η : car il est certain qu'il me sembla que j'avois un autre visage, et que je n'estois plus celle que je soulois estre, et mon jugement n'estoit pas seul, puisque mes compagnes m'en disoient autant, et mesme la sage Princesse qui, par ses faveurs, en estoit la cause principale.
  Le Roy cependant qui avoit tous ses desseins à me rendre malheureuse, demeura quelques jours bien empesché, ne sçachant par où commencer pour me faire en quelque sorte cognoistre son intention, car me voyant si jeune, il ne sçavoit si j'aurois assez de retenuë pour me sçavoir bien taire. Un soir en fin que l'on dançoit, et que selon la coustume l'on va desrobant celle qui danse η,

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le Roy à son tour s'approcha de moy et aussi tost qu'il me toucha la main : - J'aymerois mieux, dit-il, avoir desrobé le thresor que je tiens, que d'avoir conquis la terre des ε Gaules. Je luy respondis en sousriant : - Seigneur, le larcin que vous dites, en toute sorte est fort petit, mais il est encore beaucoup moindre au prix d'un si grand Empire. - Si ce que vous estimez si peu, me dit-il, en me serrant doucement la main, se pouvoit aussi tost acquerir que j'aurois conquis toutes les Gaules, je vous promets, ma belle fille que dés cette heure mesme je mettrois le harnois, que je ne laisserois jamais que je n'en eusse fait la conqueste entiere, et à ce mot, sans attendre ma response, il passa vers une autre. J'advouë que je demeuray un peu surprise de cette harangue, toutefois ne me pouvant

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persuader qu'il y eut quelque chose en moy qui peust arrester ny les yeux ny les pensées du Roy, je creus que c'estoit sa coustume de parler ainsi à toutes, et seulement pour en envoyer le temps η, et en cette creance, je ne fis pas plus de fondement sur ses paroles.
  Le Roy cependant qui demeuroit aux escoutes pour voir ce que je ferois, n'en oyant point de nouvelle creut que j'avois plus de jugement que celles de mon aage n'ont pas accoustumé d'avoir, et comme l'un des principaux enchantements d'amour, c'est de flatter le cœur qui ayme, et luy faire prendre à son advantage plusieurs actions que la personne aymee fait sans y penser, ce mesme Amour fist ce mesme enchantement dedans l'ame du Roy η, et luy persuada que la cognoissance

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qu'il m'avoit donnee de sa bonne volonté m'estoit agreable. Cela fust cause que devenu plus asseuré de ma discretion, et plus hardy à se découvrir, un jour que nous estions dans les jardins de l'Athenee, et que mes compagnes estoient un peu separees de moy, il y vint voir la Princesse qui se promenoit, et parce que j'estois seule, et presque aupres de la porte, essayant de prendre d'un arbre une fleur qui estoit un peu trop haute, il s'arresta pour me la cueillir, et puis me la donnant : - Recevez, me dit-il, cette fleur, ma belle fille, pour gage du cœur que je vous ay desja donné, et sans s'arrester d'avantage aupres de moy il alla trouver la Princesse qui desja l'ayant aperceu, venoit au devant de luy. J'advoüe que cette seconde declaration ayant esté devancee de

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celle que je vous ay racontee, faillit de m'ouvrir entierement les yeux, toutefois j'estimois de sorte les pensees de ce Prince estre esloignees de ce qui me pouvoit toucher que je demeuray encore en mon aveuglement sans toutefois me relascher à personne de chose quelconque, et cela fust cause que cognoissant par ces deux tesmoignages que je me sçavois taire, il pensa qu'il estoit temps de l'asseurer ε en ma discretion, si bien que de là à quelques jours que Clotilde se preparoit pour se desguiser, et danser soubs des habits de Nymphes η Dryades, Nappees et Nayades, il fist semblant d'avoir la curiosité η de voir comme cette jeune Princesse s'habilloit, et par ce qu'il feignit qu'il ne falloit pas que ces preparatifs fussent veus de plusieurs, il y vint tout seul, et d'abord s'arrestant à

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louër Clotilde qui veritablement estoit une tres-belle Princesse, et en qui la nature n'avoit non plus esté avare des beautez de l'esprit que de celles du corps, il fist semblant de nous vouloir toutes voir, et expres il reprenoit quelquefois aux unes quelque chose et en adjoustoit à d'autres, et ayant ainsi passé devant toutes, et qu'il vid que chacune estoit empeschee à se bien ageancer il s'approcha de moy et me dit fort bas : - Quant à vous, ma belle fille, vous estes si belle qu'on n'y sçauroit rien adjouster ny diminuer sans vous faire tort. La honte m'empescha de luy respondre, et luy qui s'en apperceut à la rougeur qui me monta au visage, - Si vous estes, continua-il η, aussi discrette à l'advenir que vous l'avez esté jusques icy, je vous rendray la plus grande et la

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plus heureuse de vostre race, et à ce mot s'approchant encore plus pres de moy il me mit dans le sein un petit billet avec tant de promptitude que si je ne l'eusse senty peut estre ne m'en fusse je pas pris garde.
  Ce fust bien à ce coup que je devins aussi rouge que si j'eusse eu le feu au visage, et je ne doute point pour peu que l'on m'eust regardee qu'il y eust eu personne qui ne s'en fust apperceu, mais toutes mes compagnes estoient de telle sorte empeschees à s'accommoder qu'elles ne virent pas mesme lors que le Roy sortit, je ne doubtay plus depuis ce jour là du dessein de Gondebaut, car je n'estois pas si ignorante des recherches des hommes comme vous avez peu entendre, que je ne l'eusse bien recogneu d'un autre dés la premiere déclaration qu'il m'en fit,

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mais de luy j'advouë veritablement, que jusques à cette fois je ne me l'estois peu imaginer. Ce fut bien alors que ma peine n'y fust pas moindre qu'avoit esté mon ignorance, ne sçachant comme j'avois à me conduire en une affaire tant importante pour moy, car de la cacher à Clotilde je craignois de faire une grande faute, et de laquelle je pouvois encourir un grand blasme, de la luy dire aussi je prevoyois que je me rendrois η entierement à Gondebaut ennemy de cette Princesse grandement offensee contre luy : D'autre costé je sçavois combien les hommes estoient trompeurs, et la preuve que je venois d'en faire estoit encore si fresche, que je l'avois tousjours devant les yeux. Outre ces considerations pourquoy pouvois je penser que le Roy me voulust rechercher sinon pour me

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ruiner d'honneur η, consideration qui me pressa de telle sorte que je faillis de porter à l'heure mesme à Clotilde la lettre qu'il m'avoit mise dans le sein, mais quelque Demon m'en empescha, me remettant devant les yeux la confusion où je mettrois cette Princesse, et comme je troublerois toutes ses ε resjouyssances. Je me resolus donc de laisser passer les jours qui restoient des Bachanales, et puis de chercher quelque bonne occasion de le η faire entendre à Clotilde, qui me faisant l'honneur de me tenir en ses bonnes graces me donneroit le meilleur conseil que je sçaurois prendre. De peur que le papier que le Roy m'avoit mis au sein ne se perdit ou ne fust veu de quelqu'un, je courus l'enfermer dans une layette où j'avois accoustumé de tenir plusieurs

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autres choses semblables : et quoy que ma curiosité fust assez grande, si est-ce que le dessein que j'avois faict m'empescha de le decacheter : quand je revins je trouvay mes compagnes presque toutes en estat de danser, et la Princesse qui me vid la moins advancee m'appella paresseuse, et elle mesme prist la peine de m'ayder tant elle avoit de particuliere bonne volonté pour moy.
  Le Roy cependant de qui η l'Amour n'estoit point d'autre naturel que sont tous ceux des hommes desquels les commencemens ne sont qu'impatiences et que transports, n'avoit rien devant les yeux que cette violente passion qui s'estoit d'autant plus accreuë en luy que mon silence luy avoit faict concevoir un espoir qui n'estoit pas petit : il estoit incessament après à rechercher les

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moyens qu'il y devoit tenir, et ne faisoit que penser et representer mille chimeres sur ce sujet, enfin revenant le soir bien tard du bal lors que tous les chevaliers qui l'avoient aydé à mettre au lict furent retirez, il appella un jeune homme qui le servoit en la chambre et auquel il se fioit grandement pour semblables affaires. Il le faict mettre à genoux au chevet de son lict, luy descouvre la passion qu'il avoit pour moy, et luy commande en mesme temps sur sa vie de la tenir secrette et chercher les moyens necessaires à son contentement η. Ce jeune homme qui estoit accoustumé à semblables discours, ne s'estonna pas de la violence de cette affection, car depuis peu η il en avoit bien veu d'aussi ardente que cette cy quand le Roy ayma Cryseide, mais il jugea bien qu'il y auroit de la peine, ρ

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- Par ce, luy dit il, Segn. que cette fille a desja esté recherchee de plusieurs, et de fortune elle a tousjours esté trompee de tous, malaisement se fiera elle η en quelqu'un. Le Roy, qui suivant en cela la coustume de ceux qui ayment, se flattoit de cette opinion que j'avois de la bonne volonté pour luy, luy respondit avec asseurance qu'il ne se mit point en peine de cela, et que desja il avoit rompu cette glace estant bien asseuré que je sçavois qu'il m'aimoit, et que peut estre ne luy voulois-je point de mal, mais que toute la peine n'estoit plus que de me pouvoir faire entrer en confiance de quelqu'un, par le moyen duquel il η me peust faire entendre bien au long tout ce qu'il desireroit que je sceusse, parce que l'on avoit de telle sorte les yeux sur luy, qu'il ne pouvoit parler à moy qu'à

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mots interrompus et avec une continuelle crainte que Clotilde ou mes compagnes ne s'en apperceussent, que cette doubte l'empeschoit de me donner loisir de luy respondre ny de venir à quelque conclusion avec moy. - Et pour ce, adjoutoit il, pensons un peu s'il seroit à propos de nous servir de Periandre, de Merindor ou de Bellimarte ausquels il est permis de l'entretenir autant qu'ils veulent, car encor qu'ils en soient amoureux je sçay qu'ils n'oseroient aller au contraire de ce que je leur commanderay. Ardilan, tel estoit le nom de ce jeune homme, après y avoir quelque temps pensé sans dire mot luy respondit enfin de cette sorte : - J'ay ouy, Seigneur, tout ce qu'il vous a pleu de me dire, et ensemble j'ay songé un moyen par lequel j'espere que vous pourrez parvenir à ce

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que vous desirez : Premierement je ne suis point d'opinion que vous vous serviez de ces trois chevaliers que vous avez proposez pour plusieurs raisons, car je laisse à part qu'ils en sont grandement amoureux et chacun d'eux l'a voulu espouser ; puis vous sçavez qu'ils n'oseroient manquer à vos commandements, mais il faut que vous croyez que Dorinde ne s'y fiera jamais, d'autant qu'ils l'ont desja trompee, qu'elle les hayt, et enfin qu'elle ne leur voudra jamais estre de tant obligee qu'elle ne leur puisse refuser tout ce qu'il ε luy plaira sans crainte de leur langue : si bien que je croy qu'il n'y a pas un plus asseuré moyen pour ruiner toute cette affaire que de la mettre entre les mains de l'un de ces trois, ayant tousjours ouy dire que si l'on veut obtenir quelque grace de quelqu'un il la faut faire

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demander par une personne qui luy soit agreable et s'il l'on veut persuader quelque chose, que celui y doit estre employé qui est tenu pour homme de bien, mais ceux desquels vous parlez sont ses ennemis, pour le moins elle les estime tels, et il n'y en a un seul qu'elle n'ait espreuvé pour trompeur. Avant tout autre chose donc il faut rejeter leur entremise, et puis il faut prendre garde de ne parler jamais plus à elle en lieu où vous puissiez estre veu, par ce que la jalousie de ses compagnes, ou plustost l'envie, pour peu qu'elles s'en appercevront, en fera faire un si grand esclat dans la Cour que vous serez contrainct pour mille considerations de vous en retirer, et enfin il est necessaire de gaigner quelqu'un qui soit aupres de sa personne et en qui elle se fie, et après y avoir bien pensé

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je n'en trouve point de plus propre que la fille qui la sert à la chambre, par ce que celle là trouvera toutes les commoditez qu'il luy plaira de parler à elle, et qu'encore qu'on les voye souvent en conseil, on n'en entrera point en doubte, outre que Dorinde se fiant desja en cette fille, elle η pourra luy persuader aisément tout ce que vous voudrez : et d'autant que la plus grande difficulté de ce dessein, c'est de gaigner celle que je dis, je vay η songeant η une ruze qui nous en fera venir à bout. Il faut Seigneur au commencement l'esblouyr avec ce metail η auquel si peu de personnes peuvent resister, et puis je suis resolu de luy persuader que je suis amoureux d'elle, et que je la veux espouser, elle n'est pas trop laide, si bien qu'elle croira facilement, outre que toutes les femmes presque,

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pour peu que l'on leur die de leur beauté, en croyent ordinairement beaucoup, et par ces deux moyens je prendray accés η aupres d'elle.
  Le Roy oyant la proposition d'Ardilan la trouva si bonne et en fust si aise que luy semblant d'avoir desja tout ce qu'il desiroit il se leva à moitié sur le lict, et l'embrasssant le tint long temps contre son sein luy disant : - Je voy bien, Ardilan, que veritablement tu m'aimes, et que sans toy je n'aurois jamais contentement η, mais sois asseuré que je recognoistray tes services de telle sorte que comme je te tiens pour le meilleur serviteur qui fust jamais, tu advoüeras aussi qu'il n'y eust jamais un meilleur maistre que le tien, et puis se remettant dans le lict : - Va donc mon amy, dit-il, songe à cette

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affaire, je te la remets entierement entre les mains, et pour ce qu'il faut donner à la fille de chambre de Dorinde, demain nous chercherons quelque chose qui soit à propos.
  Le lendemain Ardilan pourveu de tout ce qui luy estoit necessaire ne manqua point de chercher les moyens de parler à Darinee, tel estoit le nom de la fille qui me servoit, et parce que c'estoit en une saison en laquelle il semble que chacun soit hors du sens et qu'en ce temps là estre sage soit une espece de folie, il en trouva bien tost la commodité parmy ces desbauches et ces deguisements d'habits, car le soir mesme il s'habilla en fille, et avec quelques autres jeunes hommes revestus comme luy alla porter ce qu'ils appellent un momon dans le logis de mon

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pere, où il avoit esté adverty que ce soir Darinee estoit allee soupper, ainsi qu'elle faisoit bien souvent.
  C'est la coustume η, comme vous sçavez, de ce lieu, et comme je crois aussi, de tout le reste de la Gaule, que ces momons entrent si librement dans toutes les maisons, que jamais on ne leur demande quels ils sont, et soudain ils mettent sur la table un mouchoir où est l'argent qu'ils veulent joüer, et font tout ce qu'ils ont à faire, sans parler, car s'ils disoient un mot ils perdroient tout ce qu'ils joüent. Ardilan estant donc entré dans la maison d'Arcingentorix l'un de ses compagnons qui avoit la charge de joüer, posa l'argent et les dez sur la table, soudain plusieurs Chevaliers, qui ce soir souppoient avec mon pere, se mirent à joüer contre luy, et cependant Ardilan fist un

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tour de sale pour voir si Darinee y estoit, de fortune il trouva qu'elle dansoit en une autre salle avec plusieurs filles, il se mit au dessoubs d'elle pour la prendre par la main, d'autant qu'il estoit dispos et qu'il dansoit fort bien, il attiroit les yeux de toutes ces filles, et particulierement de Darinee, qui desireuse infiniement de le recognoistre, le considera long temps, et cela fust cause que la danse estant finie, elle le fist asseoir aupres d'elle pensant que ce fust une fille, luy faisant mille demandes pour le faire parler et ses compagnes aussi. Tant qu'il pensa que les autres les pourroient descouvrir il ne leur respondit qu'avec des signes, mais quand elles furent lassees de l'importuner et qu'elles se separerent un peu, prenant la main de Darinee, et faisant semblant de la baiser si le masque

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ne l'en eust empesché, il luy dit assez bas : - Est il impossible ε Darinee ; que vous ne cognoissiez pas la personne du monde qui vous ayme le mieux ? Elle qui avoit fort peu de cognoissance de luy, et qui peut estre ne l'avoit jamais ouy parler, demeura bien estonnee de ces parolles et d'en mescognoistre la voix, c'est pourquoy plus curieuse encore qu'elle n'avoit point esté, - Mais la belle fille, luy dit elle, si ce que vous dites est vray, pourquoy ne voulez vous pas que je vous cognoisse ? - Parce, dit il, que je vaux si peu, que quand vous me cognoistriez, je crains que vous ne me mesprisiez. - Ce n'est point, dit-elle, ma coustume d'estre si peu civile envers les personnes qui ont le merite que j'ay recogneu en vous. - Ce sera donc, reprit il, sur cette asseurance que je vous diray que je suis Ardilan qui

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suis depuis le jour que vostre maistresse vint en la Cour de telle sorte devenu vostre serviteur que je ne pense pas avoir jamais contentement que je ne recognoisse que vous ayez agreable le service que je vous ay voüé.
  Mais à quoy perds je le temps de vous raconter toutes ces choses puisque pour le subject de mes malheurs il suffit que je vous die qu'avant que de partir d'ensemble η Darinee qui pensoit cette recherche estre veritable, et qui la jugeoit tres-advantageuse pour elle, consentit d'en estre servie à condition qu'il ne la trompast point, comme elle avoit veu que plusieurs personnes m'avoyent traictee. Ardilan qui estoit fin luy fist tant de protestations et tant d'asseurances, qu'elle qui n'avoit pas plus d'esprit η qu'il luy en falloit, fist aysément

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tout ce qu'il voulust, et pour l'interesser encore d'avantage il luy mist au doigt une bague η qui luy pria ε de garder pour l'amour de luy : elle en fist quelque difficulté au commencement, par ce qu'il luy sembloit qu'elle η valoit trop, mais il la pressa de sorte qu'enfin elle la retint à condition que je ne le trouverois point mauvais. - Comment, reprit incontinent le rusé, seriez vous bien tant à la bonne foy que de luy parler de semblables choses ? - Mais vous, luy dit elle, penseriez vous bien que je voulusse manquer ? - He ma fille, repliquat-il η, que je ne m'estonne pas qu'il y ait si peu d'affections qui ayent la fin desiree, car il n'y a rien qui ruine tant toute sorte d'affaires que le divulguer η, d'autant que s'il y en a quelques uns qui desirent le bien d'autruy, il y en a cent fois autant

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de ceux qui l'envient, si bien que quand la chose qui est advantageuse leur vient aux oreilles, ils n'ont point de repos qu'ils ne l'ayent entierement divertie, et qu'ils n'en fassent rompre les traittez avec d'artifice ε que ceux là mesmes ausquels ils font le mal les en remercient comme d'une grande grace. Ma fille, continuat-il η après s'estre teu quelque temps, voulez vous que nous vivions tousjours ensemble comme je le desire avec passion, n'en parlez à personne que vous n'y soyez du tout resoluë, autrement asseurez vous que les envies et mesdisances de la Cour sont telles qu'elles traversent tout ce qu'elles jugent estre au gré ou à l'avantage de quelqu'autre. - Mais, dict Darinee, si ma maistresse en est advertie par quelqu'autre, quelle occasion n'aura elle η pas de me tancer,

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et se douloir de moy ? - O fille, respondit Ardilan, et comment le sçaura elle η si vous n'en parlez à personne ? Car quant à moy je n'ay garde d'en ouvrir la bouche η puisque je vous prie de ne le point publier, et que je le crains grandement pour plusieurs raisons que je vous diray une autre fois, mais aussi pourquoy le dire à Dorinde ? est ce pour en prendre son advis ? ô Darinee qu'elle a bien plus de faute de prendre vostre conseil que vous le sien, et que si elle eust tousjours esté aussi sage que Darinee elle n'eust pas receu les desplaisirs desquels vous parliez tantost. J'ay peur que l'on ne prene garde à nous, cela est cause que je ne vous en puis dire maintenant ce que j'en sçay ; mais la premiere fois que je parlerai à vous je vous en veux entretenir bien au long, et lors vous verrez que

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toute la faute vient de son costé, et que toutefois nous pouvons encore y apporter du remede pourveu qu'elle vous veüille croire. A ce mot il la laissa seule sans attendre qu'elle luy respondit d'avoir ε pour ce coup plus faict qu'il n'eust osé esperer. Cependant deux ou trois jours après qu'Ardilan eust parlé à Darinee quelque bon Demon me remist devant les yeux le danger qu'il y avoit de garder plus longuement ce papier que le Roy m'avoit donné, de sorte que deux ou trois fois je fus preste à le jetter dans le feu sans le lire affin d'esteindre ainsi une flame dans un autre η flame, ou bien de le porter à Clotilde et me descharger par là de tout ce qu'on me pourroit blasmer : mais à la premiere opinion je disois en moy mesme : - Si je le brusle peut estre n'y a il η

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rien qui m'offense, et le Roy venant à le sçavoir aura occasion de se douloir de ce mespris : car que luy respondray je lors qu'il m'en parlera ? il vaut donc mieux le lire et puis le brusler, mais si Clotilde aussi en a quelque vent ou par le Roy ou par quelqu'autre, combien en seray je blasmee ? et il ne faut point doutter que Gondebaut mesme ne soit celuy qui peust estre le luy dira s'il void que je ne veuille consentir à tout ce qu'il η luy plaira, ou s'il vient à changer d'humeur, comme Merindor et Periandre m'ont assés appris à mes despends, que la plus longue constance d'un homme ne dure qu'autant que ses yeux ne voyent rien qui leur plaise d'avantage. En cette doute en fin je me resolus d'aller vers Clotilde et luy faire voir cette lettre, mais la supplier de n'en parler à personne.

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- Cette Princesse, disois-je en moy mesme, me faict l'honneur de m'aymer, je m'asseure qu'elle ne fera rien qui ne me soit advantageux : mais soit ainsi que le Roy l'entende, ne sçait il pas que mon devoir m'y oblige ? je m'asseure que si promptement il m'en veut mal, lors qu'il aura passé cette humeur il sera le premier à m'estimer et à dire que j'ay eu raison.
  En cette resolution je prends la lettre et m'en vay trouver Clotilde : de fortune elle estoit dans son cabinet où elle passoit le temps avec plusieurs de mes compagnes, et par ce qu'elle me faisoit l'honneur de m'aymer plus cherement que pas une des autres, aussi tost qu'elle me vid elle s'en vint à moy : et comme entre les jeunes personnes il y a tousjours mille petites nouvelles à se raconter

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elle me tira aupres d'une fenestre un peu separee où elle me raconta non seulement tout ce qu'elle avoit faict depuis que je ne l'avois veuë, mais encore comme je croy tout ce qu'elle avoit pense, et puis me dit : - Mais vous Dorinde qu'avez vous faict depuis que vous n'avez esté pres de moy ? je veux que vous m'en rendiez compte jusques à la moindre pensee. - Madame, luy dis-je, je le feray une autrefois tant qu'il vous plaira, mais pour ce coup il faut que je vous supplie de me permettre que je vous entretienne d'une chose qui est de plus grande importance, et par ce que je ne voudrois pas que personne s'en apperceust je vous supplie d'entrer dans vostre arriere cabinet et m'appeler afin que toute seule vous puissiez voir et ouyr ce qui est ε à propos que vous sçachiez. Cette jeune

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Princesse curieuse de sçavoir ce que je luy voulois dire, et desireuse aussi de me contenter, fist tout ainsi que je l'avois suppliee, et renfermee dedans, elle s'assit et en mesme temps je me mis à genoux devant elle comme j'avois acoustumé et la suppliay tres humblement avant que de faire semblant de ce que je luy dirois, de bien prendre garde à ce qui en pourroit arriver, que ce qui me convioit de le luy descouvrir estoit le desir que j'avois de ne point sortir de mon devoir, et de me conduire en toute chose comme elle me commanderoit, et lors je luy monstray non seulement la lettre du Roy, mais je luy dis encore tout ce qui s'estoit passé en ces deux ou trois rencontres, que Gondebaut avoit parlé à moy, ce que je fis avec tant de franchise qu'elle cogneust bien qu'il n'y

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alloit point de ma faute, mais ce qui la contenta le plus ce fut de veoir la lettre encore cachetee, dequoy après m'avoir grandement loüee elle l'ouvrit et leut qu'elle estoit telle.


LETTRE

Du Roy Gondebaut à Dorinde.

24_v_690VOus ne trouverez pas estrange que quelqu'un vous ayme puisque vous l'avez desja tant esté, mais si ferez bien peut estre quand vous considererez que celuy que vous avez maintenant vaincu ne l'a jamais esté des plus puissants de la terre. Que si jusques icy il n'y a rien eu d'invincible à mes armes, ordonnerez vous ma belle fille que la victoire que je souhaitte avec plus

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de passion, me soit desniee par vous à qui j'offre avec ma couronne et mon sceptre tous mes lauriers et tous mes triomphes ?
  Clotilde demeura longuement muette après la lecture de cette lettre, et enfin reprenant la parolle, - Dorinde, me dit-elle, il ne faloit pas me prier avec tant d'instance que je ne parlasse à personne de cette affaire, elle m'est d'asses d'importance pour ne la point publier, et par ce que vous m'en demandez conseil et que je suis obligee de vous le donner non pas à la volee, mais tel que je le voudrois recevoir de quelque autre en semblable occasion, je veux toute cette nuict pour y bien songer. Nous nous separasmes de cette sorte, et pour ne faire point soupçonner à mes compagnes que ce fust quelque chose bien secrette, la sage Princesse

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sortit en riant et me commanda d'en faire de mesme, comme si nous n'eussions parlé que des comptes ordinaires pour rire. Vous sçavez qu'il y avoit quelque temps que le Prince Godomar jeune frere de Sigismond estoit allé voyager par les Cours des Rois voisins, apprendre les coustumes et meurs des estrangers, et cognoistre et leurs forces et leurs provinces, et que pour faire profit de ses voyages η il avoit mené avec luy ce grand et prudent Avite qui avoit non seulement esté son gouverneur, mais celuy aussi de son frere Sigismond. Or ce jeune Prince depuis peu estoit de retour au grand contentement η du Roy et de tous ses peuples, car veritablement Sigismond et Godomar ayans esté si bien instruicts donnoient une grande esperance d'eux à ceux qui

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les voyoyent. Ce prudent gouverneur sur toutes les choses qu'il leur avoit le plus recommandees ç'avoit tousjours esté l'amitié et concorde entr'eux, leur remontrant que les petites choses s'accroissent par l'union, et les grandes se diminuent par la discorde, que celle qui avoit esté entre leur pere et ses freres outre l'horreur qu'elle avoit rapportee à toutes les Gaules de leur ambition et inimitié, encore avoit elle failly de leur faire perdre entierement leur Estat. Que cette playe saigneroit longuement dans leur maison si eux avec un contraire dessein n'y remedioyent, c'est à dire en s'entr'aymans autant que les autres s'estoyent hays. Ces sages remontrances avoient eu tant de pouvoir sur les esprits de ces jeunes Princes que l'on ne sçauroit s'imaginer une plus grande amitié ny

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union que celle qui estoit entr'eux : mais d'autant que ce sage homme recogneust bien à la physionomie et aux actions, quoy qu'enfantines, de Clotilde qu'elle seroit un jour une tres-grande et tres-prudente Princesse, il creut que c'estoit l'avantage de ces deux Princes de se lier d'une estroitte amitié avec elle, puisque celle que le sang et la proximité pouvoient faire naistre entr'eux estoit fort foible pour les homicides et cruautez extremes que leurs dissentions avoient produites. Ces bons advis et les bonnes qualite des ε Clotilde qui n'avoit rien qui ne fust grandement aymable, furent cause que ces Princes l'aymerent de telle sorte que les racines de la hayne de leurs peres furent non seulement arrachees entierement, mais de plus ces jeunes cœurs se lierent ensemble d'une si

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forte affection, qu'ils avoient autant de soing de la conservation l'un de l'autre que de la leur propre, il n'y avoit rien de secret entre eux, et d'autant qu'ils cognoissoient l'humeur de Gondebaut un peu violente et sanguinaire, ils se trouvoient bien souvent ensemble pour prendre conseil de ce qu'ils avoient affaire, et sur toute chose suyvoient ordinairement le prudent advis du sage gouverneur : et toutefois comme il y a de certaines inclinations aveugles qui nous portent plus à aymer une personne qu'une autre, il est certain que la Princesse avoit quelque naturelle affection plus grande envers le Prince Sigismond, qu'envers son frere Godomar, et cela fust cause que ceste fois le treuvant à propos elle ne voulust parler qu'à luy seul de mon affaire. Elle luy raconte donc

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tout ce qui s'estoit passe, luy montre la lettre du Roy et luy demande ce qu'il est d'advis qu'elle me die et qu'elle fasse. D'abord Sigismond en demeura grandement estonné, et après il luy demanda comment elle avoit sçeu toute ceste recherche, et de que façon je l'avois receuë : A quoy la Princesse respondit : - Dorinde s'y conduit comme elle doibt, et contentez vous qu'elle n'y fera rien que par mon advis, car c'est d'elle de qui η j'ay receu cette lettre toute cachetee, et qui m'a advertie de tout ce que je vous ay dit.
  Or voyez je vous supplie combien il est dangereux de donner de telles cognoissances aux jeunes hommes, jamais Sigismond n'avoit tourné les yeux sur moy, que pour me regarder indifferemment comme toutes mes autres compagnes, et si j'estois tousjours

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en lieu où il me pouvoit bien considerer : car je n'abandonnois guieres Clotilde d'où il ne bougeoit une grande partie du jour, et oyant ces discours, comme si l'amour de son pere eust deu allumer le sien, il commença de me desirer. O Dieu ! mes cheres compagnes, ne vous estonnez point si souvent qu'il y a des personnes ausquelles de bon heur qu'elles n'eussent osé esperer η et d'autres ausquelles des infortunes accourent qu'on n'eust jamais pensees : car ne suis je pas une de ces malheureuses à qui il semble que la fortune ne veüille espargner une seule infortune η ? Qui jamais eust pensé que Clotilde en blasmant le pere d'une faute eust donné envie au fils de la commettre ? ne faut il pas advouër que sans mon malheur cela ne fust jamais advenu ? Voila donc ce jeune

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Prince qui fait dessein sur moy, et d'autant qu'il ne sçavoit si la ε recherche me seroit aussi desagreable que celle de son pere, il se resolut de cacher pour le commencement cette affection à Clotilde, sçachant assez qu'elle l'en destourneroit en tout ce qui luy seroit possible, et peut estre en feroit de mesme envers moy. Il se met donc à desappreuver grandement le dessein du Roy, montre de s'en estonner, et de treuver si peu de suject d'amour en moy, qu'il luy sembloit que j'estois la fille de toute la Cour qui luy en donneroit le plus tard : et puis revenant à ce qui estoit de Gondebaut, - Ma sœur, luy dit il, car c'est ainsi qu'il la nommoit, il faut bien prendre garde que cette recherche ne passe plus avant : car encore que Dorinde en ait usé jusques icy, comme

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elle a deu η, si est il à craindre qu'une longue poursuitte ne luy fasse changer de dessein, une place resiste bien aux premiers et seconds efforts η, qui sera forcee enfin aux troisiesmes, outre qu'il faut que vous sçachiez que l'amour est un mal contagieux, et qui se prend bien souvent l'un de l'autre. - Mon frere, respondit la sage Princesse, je suis fort peu informee de la qualité de cette maladie, mais j'en ay bien l'opinion que vous dites, et c'est pourquoy j'ay desiré d'en avoir vostre advis. - En cecy, respondit le Prince, je vay fort retenu, tant par ce que c'est une affaire qui touche le Roy, que c'est un Roy encore qui est mon pere ; mais l'honneur de nostre maison et le vostre particulier, ma sœur m'oblige de vous en parler plus librement que je ne ferois pas. Je vous diray donc, que

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je prevoy, veu l'humeur du Roy, qu'il pourroit arriver beaucoup de mal de cette affaire, si vous ne vous opposez à la naissance de cette affection, et ayez cette creance pour asseuree, que quand elle aura pris ses racines profondes, vous ne les arracherez jamais, ou si vous le faites ce sera avec de si grands efforts, que malaysément en aurez vous du contentement η. Laissez prendre force au mal, c'est chose fort dangereuse en toutes maladies, mais en Amour plus qu'en toutes les autres. Voyla donc mon advis, pour le commencement, si nous voyons que le mal fasse progrés η, il faudra recourre à d'autres remedes, que le temps et les occasions nous produiront. Mais sur tout, prenez garde que Dorinde ne se trompe elle mesme, ou qu'elle ne vous trompe, car l'Amour est si

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fin que bien souvent il se saisit d'un cœur sans qu'il s'en apperçoive, et si cela avenoit, asseurez vous, ma sœur, que vous travailleriés après longuement en vain. - Ce malheur, respondit la Princesse, pourroit bien arriver, mais je ne le croy pas, car Dorinde est si sage fille, que mal aysément penseray-je qu'elle manque jamais à ce qu'elle doit, ny à elle, ny à moy.
  Le lendemain aussi tost que Clotilde m'eust retiree à part, - J'ay pensé, me dit elle Dorinde, à vostre affaire, ou pour mieux dire, à nos affaires, car j'y ay ma part aussi bien et peut estre mieux que vous. Il faut que vous montriez quelle vous estes en cette occasion et que vostre prudence η et vostre courage se fassent paroistre, vostre courage à mespriser tout ce qui peut nuire à vostre

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reputation et vostre prudence η à le η mespriser en sorte que le Roy ne se puisse offenser ni contre vous, ni contre moy. Pour le premier poinct vous devez vous representer que le Roy ne vous recherche que pour vous ruiner, et qu'aussitost que l'on s'en appercevra vous estes perdue d'honneur η, car quel dessein pourroit-il avoir qui ne fust ruineux pour vous ? souvenez vous des genereux Ancestres desquels vous estes issuë, et avec combien de peines et de hazards ils ont acquis la reputation qui en est demeuree à vostre race, et ne veüillez avoir si peu de courage d'estre la premiere qui mette une honteuse tache à vostre maison, et pour ce qui est de la prudence η il faut Dorinde combattre cet ennemy non pas en luy resistant ou bien en l'offensant, mais en le fuyant. Tout Amour est

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de telle nature qu'il se laisse plus aysement surmonter par la fuyte que par la resistance, mais plus encore l'amour des Rois que toutes les autres, d'autant que les Princes puissants ne peuvent avoir un plus grand desplaisir que quand ils trouvent quelque chose qui leur resiste, leur semblant que c'est grandement offenser leur puissance que de leur en opposer une qui arreste le cours de leurs volontez. Je vous conseille donc qu'usant de la prudence η et non point de la resistance vous fuyez cet ennemy, c'est à dire que vous evitiez toutes occasions de vous trouver en lieu où Gondebaut puisse parler à vous, et s'il advient qu'il en trouve quelqu'une η feignez de n'entendre rien en ce qu'il vous dira, et de ne vous jamais persuader qu'il vous ayme, voire jusques là de ne point entendre

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que c'est à dire qu'aymer η. Peut-estre que si vous vous conduisez de la sorte il s'en destournera de luy mesme, ou pour le moins s'en lassera, et sur tout souvenez vous qu'il ne s'y passe chose quelconque dont je ne sois advertie, et soyez asseuree que tant que vous en userez ainsi je ne vous abandonneray point.
  Ce fust le sage conseil que Clotilde me donna, et que je me resolus d'observer religieusement, tant pour les raisons qu'elle m'avoit alleguees, que pour avoir esté si mal traittee de tous ceux qui m'avoyent tenu les mesmes langages que je voyois dans la lettre du Roy. Je remerciay donc le mieux qu'il me fust possible la Princesse de l'honneur qu'elle me faisoit, et confirmay encore les serments que j'avois faicts de ne sortir jamais de ses commandements avec

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les protestations plus grandes que je pus imaginer ; et après luy avoir baisé la main pour tesmoignage de l'affection que j'avois à son service, nous sortismes du cabinet, affin que si de fortune quelqu'un y prenoit garde il ne pust soupçonner que nous eussions traité d'affaires plus importante ε que de nos passe-temps ordinaires.
  Or le Roy demeura quelques jours sans parler à moy, fust qu'il attendit de voir quel effect auroit eu sa lettre, fust que m'en prenant garde je ne luy en donnasse pas la commodité qu'il eust desiree, mais Ardilan cependant ne perdoit point de temps, par ce, comme il estoit fin et ingenieux, qu'ayant trouvé moyen de parler à Darinee presque tous les matins lors qu'elle alloit au temple, il l'avoit de sorte gaignee et par ses

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belles parolles et par ses presents que cette fille estoit entierement à luy, et le tout avoit esté conduit si finement par eux que jamais personne de la Cour ne s'en estoit apperceüe ε. Le Roy d'autre costé depuis qu'il s'en estoit descouvert à cet homme soubs l'esperance qu'il luy avoit donnee et pour ne faire point recognoistre son dessein, se tenoit tellement retiré que n'eust esté ce que j'en avois dit à Clotilde elle ne s'en fust jamais pris garde : Il passoit fort peu de jours qu'a quelque heure elle ne prist la peine de m'en parler et de s'enquerir de moy s'il n'y avoit rien de nouveau, et tousjours me donnoit quelque bon advis comme j'avois à me conduire, et une fois en fin qu'il y avoit desja assez long temps que nous n'en oyons plus parler, je luy dis que je croyois que le Roy auroit

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changé d'opinion puis qu'il demeuroit muet si longuement, mais elle mettant la main sur la bouche, - Non non m'amye, me dit elle, ce feu se couve plus ardent soubs la cendre η, vous le verrez esclorre η lors que vous y penserez le moins, n'ayez point opinion d'estre hors de ce danger que vous ne voyez que Gondebaut en ayme une autre alors, ρ je le croiray, sçachant assés que les nouvelles pensees effacent les premieres η : mais jusques à ce que nous voyons ce que je dis demeurons plus soigneusement sur nos gardes et asseurons nous que l'ennemy faict semblant de dormir lors qu'il se prepare à une plus dangereuse attaque.
   Mais η voyez mes compagnes si toute cette affaire fust conduitte secrettement, et si l'on ne se trompe pas bien quand on dit que ce que

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deux personnes sçavent ne peut plus estre estimé secret η, puisque le Roy, Ardilan, Clotilde, le Prince Sigismond et moy, estans bien advertis de cette affaire, toutesfois elle demeura si secrette dans la Cour, que Periandre, Merindor ni Bellimarte n'en eurent jamais aucune cognoissance, et cela fust cause qu'ils continuerent leur recherche, ou plustost leur importunité, et non point à cachette comme le Roy, mais tout ouvertement. Au commencement le Roy ne le pouvoit supporter, luy semblant que c'estoit l'offenser, mais le ruzé Ardilan luy dit, que tant s'en falloit, c'estoit chose qu'il devoit desirer, parce que la recherche de ses Chevaliers arresteroit la veuë des plus fins, n'y ayant celuy qui ne sceust bien qu'ils n'estoient pas personnes qui osassent y penser, si seulement

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il η y avoit tourné les yeux. Et d'autant que j'estois infiniment offensee contre tous trois, mais beaucoup plus contre ce perfide et ingrat de Merindor, et que cela estoit cause que je ne pouvois presque tourner les yeux sur luy sinon avec desdain et par despit, il se plaignoit continuellement que j'eusse manqué envers luy de la promesse que je luy avois faite, et sur ce suject un jour que Clotilde luy commanda de chanter, car il avoit la voix tres-bonne, je me souviens qu'il dit tels vers.


SONNET.

Il la void infidelle et il ne se peut
empescher de l'aymer.

24_e_709ELle me la ε promis la menteuse qu'elle est,
Et maintenant Amour elle s'en veut desdire,

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Et croit qu'ayant sur vous un souverain empire
Rien ne peut l'obliger sinon ce qui luy plaist.

Mais puisque sa parole à rien ne la soubsmet,
Et que de sa promesse elle ne faict que rire,
Promettre à son langage est ce peut estre à dire
N'observer jamais rien de ce qu'elle promet ?

Si son langage est tel, son amitié promise
Avec tant de serments n'est donc qu'une feintise ;
O Dieu je le vois bien, et qui ne le void pas ?

Mais à quoy me sert-il, si les beautez sont telles
Qu'il me les faut aymer jusques à mon trespas
Quoy que je sçache bien qu'elles sont infidelles.

  Mais madame η riez je vous supplie de ce que je vay vous dire, et par là jugez quell'est l'humeur des hommes. Periandre, Bellimarte et ce trompeur de Merindor estoient avant que je leur voulusse mal, de telle sorte ennemis que je les vis plusieurs fois prests à venir aux mains, mais dés l'heure qu'ils virent que je les hayssois tous esgalement, ils se rendirent si grands amis, que presque

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ils n'estoient jamais les uns sans les autres, et à ces Tournois qui se firent durant les Bachanales ils faisoyent tousjours toutes leurs parties ensemble, et d'effect à l'un de ces Behours ils se presenterent tous trois en sauvages η fort proprement accomodez, et les vers η qu'ils presenterent estoient tels.


Les Chevaliers Sauvages,

AUX DAMES.

STANCES.

24_n_711NOus ne sommes pas si sauvages
Qu'on jugeroit à nos visages,
Amour en peut estre vainqueur,
Et peut faire brusler nos ames
Aussy bien que tout autre cœur,
Dedans le feu des belles Dames.

Signet[ 712 ] fonctionnelle

Sçachez les belles que nous sommes
Tout ainsi que les autres hommes ;
Subjects aux coups de la beauté,
Il est vray que nostre courage
Tout plein de generosité
Ne peut supporter un outrage.

C'est la beauté qui nous attire
Dessoubs les loix de vostre empire,
Mais les faveurs de la beauté
Rend ε nos cœurs comme insensibles,
Et ravissent la liberté
A nous qui sommes invincibles.

Qui voudra donc pleine de gloire
Avoir de nos cœurs la victoire,
Qu'elle appreste avec ses appas
La faveur et la recompense,
Ou bien qu'elle ne pense pas
D'en avoir jamais la puissance.

Signet[ 713 ] fonctionnelle

  Et c'estoit le bon que leur reconciliation sembloit une ligue de tous trois contre moy pour ne me laisser jamais sans l'importunité de l'un d'eux dés que j'estois en lieu où je pouvois estre veuë, et ils estoient plaisants, car chacun essayoit bien de faire son advantage, mais non pas au desadvantage de ses compagnons, comme il souloit faire, que s'ils ne me servirent à autre chose je croy pour le moins que cela fust cause que le Roy eust de la peine à me trouver en lieu où il pust parler à moy sans estre apperceu. Mais oyez je vous supplie l'artifice en fin dont il usa. La forest d'Erieu, que quelques-uns nomment de Mars, est esloignee de la ville d'une bonne lieuë et demye, comme vous sçavez, et d'autant qu'ell'est en lieu plain, et que les arbres de haute fustaye laissent

Signet[ 714 ] fonctionnelle

le dedans du bois fort net et fort aise à y courre à cheval, Clotilde qui se plaisoit infiniment à l'exercice de la chasse y alloit souvent lors que le temps estoit beau et que les veneurs luy venoyent rapporter qu'il y avoit quelques bestes dans les toiles et presque tousjours elle y alloit à cheval si la chaleur du soleil le luy permettoit. Or ce jour selon sa coustume elle estoit à Cheval et toutes les Dames aussi. Avez vous point veu mes compagnes comme l'on peint Harpalyce cette genereuse fille Thracienne lors que à course de cheval elle poursuivoit en pleine campagne le Cerf η dispost, ou le javelot au poing elle attaquoit les plus furieux sangliers η ? figurez vous que nos habits estoyent encore plus beaux, car nos robes de couleurs η toutes chargees et d'or et d'argent jointes au corps,

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les manches à demy couppees, les escharpes en broderie r'attachees à gros chattons sur l'espaule, le reste flottant au gré du vent, les chappeaux dont les cordons η de pierreries estinceloient autant que les rayons du soleil, les pennaches qui couvroient presque une partie du chappeau, nos cheveux qui relevez et annelez au droict du front s'en alloient ondoyant η le long de nos jours ε comme si c'eust esté par nonchalance, les tours de perles qui separoient le col de la gorge et les pendants d'oreille qui sembloient autant d'estoilles esclattantes, bref tout le reste de nostre habit augmentoit de sorte la beauté naturelle qui pouvoit estre en nous, que veritablement nous y avions toutes un tres-grand advantage.
  C'estoit la coustume que nous

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allions comme il nous plaisoit ou ensemble ou separees, pourveu que nous fussions tousjours à la veuë η de nostre Gouvernante, et lors que quelque Chevalier nous vouloit entretenir, il le pouvoit tant que le chemin le luy permettoit. Ce jour Merindor estoit aupres de moy et sans que je luy respondisse alloit continuant η ses ordinaires importunitez. Gondebaut qui avoit tousjours l'œil sur moy, soudain que nous eusmes passé le pont du Rhosne et que nous commençasmes d'entrer dans la plaine, ne faisant pas semblant de me regarder appella Ardilan et luy commanda qu'aussi tost que je mettrois pied à terre, pour entrer sur les eschafauts qui estoient aupres des toiles, pour voir le combat des Chevaliers et des sangliers, il fist semblant qu'un fer fust mal attaché au

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cheval que je montois, et qu'il y mit un clou si avant dans le pied, que le pauvre cheval ne se peut soustenir dessus qu'à grande peine. Il faut que vous scachiés que cette chasse se faisoit de telle sorte, que les bestes estans enfermees, après les avoir travaillees quelque temps, et fait revenir cent fois devant les yeux des Dames, s'il s'y rencontroit quelques sanglier qui fust grand, l'on abbatoit les toiles du costé où il faisoit le plus beau courre, et avec les chiens on la η prenoit à force.
  Or ce jour après que plusieurs Chevaliers eurent fait voir leur courage, et leur addresse en la mort de plusieurs sangliers : le Roy qui avoit le dessein que je vous diray, leur commanda à tous de sortir et monter à cheval, et faisant abbattre les toiles du costé d'une grande plaine, il contraignit

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un grand sanglier de sortir, et incontinent, et les Dames et les Chevaliers se mirent après les veneurs. Merindor, comme c'estoit la coustume, me mit à cheval, et puis alla rendre ce mesme devoir à ma compagne ; quand à moy, qui voyois desja Clotilde bien esloignee, je poussay mon cheval, qui encore qu'à moitié estropié du clou qu'Ardilan luy avoit mis dans le pied, ne laissa de galopper sans que je m'en prisse garde, mais à la premiere fois que quelque mauvais passage me contraignit d'aller le pas, je fus toute estonnee, qu'à peine le pauvre cheval pouvoit toucher la terre du pied, cela fust cause que Merindor et ma compagnie ε m'attraperent bien tost, et que nous ne peusmes joindre Clotilde, qui au grand galop alloit suivant η la chasse. Le Roy qui tout expres

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estoit demeuré bien loing derriere avec fort peu de gens, nous atteignit bien tost, et feignant de ne sçavoir quel estoit le mal de mon cheval, me demanda comme il s'estoit blessé, et si ce n'avoit point esté en sautant quelque fossé : Je luy dis que je ne sçavois pas ce qu'il pouvoit avoir, mais que je craignois fort s'il continuoit de marcher ainsi, que je ne ferois pas grand voyage sans beaucoup de temps, il fist semblant de regarder, si en toute la compagnie il n'y avoit point de cheval sur lequel je peusse monter, mais ils se trouverent tous trop vicieux, ou pour le moins trop incommodes, il n'y avoit plus rien qui donnast de l'incommodité au Roy que Merindor, et toutefois il s'estoit reculé avec beaucoup de respect : mais il ne laissoit d'avoir tousjours les yeux

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sur nous. Cela fust cause qu'il luy commanda de courre après Clotilde et avertir nostre Gouvernante que je ne pouvois joindre la trouppe afin qu'elle donnast ordre de m'envoyer un autre Cheval, ou qu'elle me vint tenir compagnie, n'estant pas à propos de me laisser ainsi seule. O Dieu η ! comme quelquefois ceux qui font plus de semblant de vouloir mettre l'ordre, sont ceux qui en desirent plus le desordre. Merindor partit à course de Cheval et ma compagnee ε par respect demeura derriere nous, où quelque Chevalier de la suitte du Roy l'alloit entretenant η. Mais luy sans vouloir perdre temps : - Et bien ma fille, me dit-il, que respondez vous à la lettre quez ε vous avez euë de moy ? quel jugement donnerez vous de ma vie ou de ma mort ?

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  Je previs bien soudain que je vis le Roy que je serois attacquee et qu'il n'y avoit point de moyen d'eviter ceste rencontre, de sorte que j'allois songeant η en moy mesme quelle response je luy ferois. J'avois bonne memoire de ce que Clotilde m'avoit dit et j'y estois bien resoluë, mais les Bacchanales n'estoient pas encore passees et je craignois de faire esclat η, qui estoit ce qu'elle m'avoit le plus deffendu, de sorte que j'estois bien en peine, en fin je me resolus de remettre la response que je luy voulois faire à un autre temps, si bien que je luy dis avec un visage assés riant : - Seigneur la response que vous voulez de moy je ne la puis faire à cette heure, et je vous supplie tres-humblement de ne m'en point vouloir presser de quinze jours, et lors vous sçaurez la raison qui me le faict

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faire. - J'attendray, me respond il, tant qu'il vous plaira, mais je croy bien que ce delay est inutile : toutefois ma belle fille, puisque vous le voulez ainsi, et que je ne veux jamais aller au contraire de vostre volonté, promettez moy qu'en ce temps là vous me ferés asseurément response. - Seigneur, luy repliquay-je, je vous le promets, sur tout ce que je puis jurer de plus asseuré. - Or ma belle fille, me dit-il alors en sous-riant, il faut que vous sçachiez, que pour avoir le moyen de parler à vous, c'est moy, qui ay rendu vostre cheval en l'estat que vous le voyez, et jugez par là que je n'auray point faute d'invention pour en trouver encore la commodité quand il me plaira. - Permettez moy Seigneur, luy respondis-je, de vous dire que vous estes bien mauvais de faire estropier ce cheval η

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qui n'en peut mais. - Souvenez vous ma fille, reprit il incontinent, que je vous ayme d'une si entiere affection qu'il n'y a rien que je ne fasse pour avoir vos bonnes graces. - Vous vous donnez, luy dis-je, beaucoup de peine pour une chose qui ne le η vaut pas, mais Seigneur puisque vous avez faict le mal à ce pauvre Cheval, je vous supplie ayez en pitié et le guerissez ; et je dis ces dernieres parolles pour rompre le discours où il alloit entrer : - Vous pensez peut estre, repliquat-il η, que j'aye autant de puissance que vous qui pouvez guerir quand il vous plaist les blessures que nous faites. - O Seigneur, interrompis-je, nous parlerons de cecy une autre fois, mais cependant parlons de ce pauvre animal qui ne me peut plus porter. - Cette compassion, dit il, seroit bien mieux employee ailleurs

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mais puisque vous l'ordonnez ainsi je ne veux pas desobeyr au moindre de vos commendements ; et lors se tournant vers Ardilan il luy commanda de faire venir un mareschal : et par ce qu'il y en avoit tousjours quantité qui suivoyent ses chevaux il luy en presenta un incontinent, - Voy tu mon amy, luy dit il, le pied de ce cheval, il y a un cloud que je vois plus haut que les autres, oste le luy, car c'est sans doubte celuy là qui l'a blessé : le mareschal mettant pied à terre cogneust bien que le Roy disoit vray, et par ce qu'il estoit fort entendu en son mestier il l'eust bien tost tiré sans le rompre, dequoy le Cheval fust tellement soulagé qu'il n'eust pas faict vingt pas qu'il ne s'en sentit presque plus. Cependant Merindor avoit faict son message et la Gouvernante revenoit avec luy et

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me faisoit conduire un autre cheval, dequoy le Roy s'estant apperceu ; - Voicy, me dit il, la fin de tout le contentement η que j'auray d'aujourd'huy, et poussant son cheval se mit à courre par le mesme chemin que Merindor venoit, me laissant seule avec ma compagne et deux Chevaliers, qui s'arresterent avec nous. Luy cependant ayant rencontré Merindor, et sa compagnie, - Allez, allez, luy dit-il, vous n'aviez pas pris garde que le cheval estoit encloüé, vous verrez qu'il est presque guery. Le Roy leur dit ces parolles en galoppant et sans s'arrester, pour montrer qu'il ne s'en soucioit guiere et passant plus outre atteignit bien tost la chasse, parce que le sanglier η avoit donné dans un fort où il se faisoit battre encore.
  Or considerez combien les

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hommes nous sont mortels ennemis et quelle peine ils prennent à nous ruiner : mais ô Dieu qu'il est malaysé de se garder de leurs trahisons et mesme quand on tumbe entre les mains d'une personne rusee et qui a une grande authorité. J'avois assés de cognoissance de leurs tromperies et les blessures de leurs perfidies me saignoient η encore dans l'ame ; je n'avois point faute d'un tres bon conseil et la resolution en estoit prise, comme je vous ay dit, et toutefois je ne me pouvois empescher d'avoir les flatteries de Gondebaut agreables et de ne me plaire aux soubmissions d'un si grand Roy. De sorte que je conseilleray tousjours celles qui me voudront croire de se deffendre de tels ennemis, comme des sirenes en ne les point escoutant.
  Soudain que je fus arrivee je ne

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manquay de raconter à Clotilde tout ce que Gondebaut m'avoit dit, et ce que je luy avois respondu, et elle jugea que j'avois faict fort prudemment, mais lors que je luy dis sa ruse d'encloüer mon cheval pour parler à moy, - O Dieu, me dit elle, Dorinde voyez avec quel artifice il vous recherche, je crains en cecy quelque grand malheur, et je vous diray librement que s'il ne s'en retire quand vous luy aurez faict entendre vostre resolution, je suis d'opinion que l'on vous marie. - Madame, luy respondis-je, je m'y conduiray en sorte, que j'espere que vous n'en aurés jamais que du contentement, mais pour me marier, je vous supplie tres humblement que ce soit le dernier remede, je hay tellement tous les hommes, que je ne croy pas pouvoir vivre avec un mary, que

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comme la plus miserable fille de la terre. A ce mot nous fusmes interrompus ε, parce qu'on la vint advertir que les tables estoient couvertes. Clotilde dés le soir mesme en advertit Sigismond, qui voyant la franchise de mes discours, cogneut bien que je n'avois point encore de bonne volonté pour le Roy. Mais craignant que je ne changeasse, et desirant de le prevenir, - Ma sœur, luy dit-il, j'ay envie de parler à elle, je cognoistray mieux que vous son intention, car il faut que vous scachiez, que si elle a cette recherche desagreable, le Roy y travaillera longuement en vain, que si au contraire elle s'y plaist, toute la peine que nous y prendrons sera inutile et vous nous mettrez en grand danger. - Je ne la croy pas si fine, respondit Clotilde, qu'elle se pust bien

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cacher à moy, toutesfois essayez ce que vous dites, je m'asseure qu'elle ira bien plus retenuë avec vous qu'avec moy. - Remettez vous en sur moy, dit-il, et vous verrez que dans deux ou trois fois je vous en diray des nouvelles. Le Roy d'autre costé fist entendre le soir mesme à Ardilan tout ce que je luy avois dit, et à l'heure mesme ils resolurent qu'il estoit necessaire que Darinee fut advertie de l'affection que le Roy me portoit, parce que le fin Ardilan l'ayant entierement gaignee, fust par les dons, fust par les promesses η de mariage qu'il luy faisoit, il n'y avoit pas apparence qu'elle ne fist tout ce qu'il luy ordonneroit : mais pour rendre l'entremise un peu plus honorable ils furent d'advis de faire semblant que le Roy me vouloit espouser pensant non seulement de tromper

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soubs cette proposition Darinee, mais aussi de m'attirer sous cette esperance η à tout ce qu'ils desireroient. Le lendemain Ardilan ne manqua point de trouver la commodité de parler de ε Darinee, et après quelques discours de son affection et luy avoir faict des nouvelles asseurances de mariage, il luy dit : - Mais Darinee pour vous faire entierement cognoistre combien je veux estre inseparablement à vous je vous veux remettre entre les mains un secret qui est de telle importance pour moy, que s'il estoit sçeu mon entiere ruine s'en ensuivroit, et je veux bien me lier de telle sorte à vous par cette franchise que vous ne puissiez jamais penser qu'il y ait quelque chose qui m'en separe. Sçachez donc Darinee, que le Roy est tellement amoureux de Dorinde qu'il n'a contentement ny repos que

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quand il la void, et toutefois il en use avec tant de discretion que je ne pense pas que personne s'en soit encore pris garde. - Sans mentir, respondit Darinee avec beaucoup d'admiration, vous m'estonnez de me dire que le Roy ayme ma maistresse puis qu'il est bien malaysé que telles personnes puissent avoir de l'amour sans qu'on s'en apperçoive bien tost, mais elle comment l'a η elle receu ? - Je ne sçay, luy respondit il, elle ne luy en a point encore faict de response, elle seroit bien malavisee, si elle rejettoit une fortune tant advantageuse. - Avantageuse, reprit incontinent Darinee, et comment l'entendez vous ? - Avantageuse sans doubte, repliqua-il η, et peut estre de telle sorte que vous en estonnerez plus encor que vous n'avez faict : car il est certain que si elle faict

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envers luy ce qu'elle doibt le Roy est resolu de l'espouser. - Le Roy, interrompit elle en joignant les mains dans son giron, est resolu d'espouser Dorinde, et par ainsi ma maistresse seroit Reyne des Bourguignons. - Elle le sera sans doubte, lui dit-il, si elle sçait bien mesnager cette fortune. - O Ardilan, luy dit elle, en luy mettant un bras au col, tu te mocques de me dire ces choses : - Je vous proteste, adjousta-il η, sur la foy que je dois au Roi mon maistre, que je ne me mocque point, et que vous en verrés les effects tels que je dis, si elle est bien conseillee, et comment le trouvez vous tant estrange, ou tant impossible, si vous vous souvenez de l'affection qu'il a portee à Chriseide, lors qu'il la voulust espouser η, et vous semble il η que cette estrangere fut de meilleure maison, ou eut

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plus de merite que Dorinde ? Non, Darinee, croyez moy, je ne vous ments point, le Roy y est resolu, il me l'a dit plusieurs fois avec telles paroles, que je sçay bien que c'est son intention, mais je vous diray la verité, je crains que vostre maistresse ne soit mal conseillee, et qu'au lieu d'estre Reyne des Bourguignons, elle ne se rende la plus malheureuse fille de ce Royaume : car si elle en faict semblant à Clotilde, c'est une chose asseuree qu'elle la conseillera mal pour plusieurs raisons, mais principalement, par ce qu'elle ne supportera jamais qu'avec un desplaisir extreme, qu'une personne qui luy est de tant inferieure devienne sa Dame et maistresse, et qu'il faille qu'elle obeysse à celle qui luy obeyt maintenant : et de plus, il faut que vous sçachiez, mais cecy ma

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chere Darinee, il faut que vous n'en fassiez point de semblant, il faut, dis-je, que vous sçachiez qu'elle veut mal de mort au Roy, et que cette hayne est irreconciliable, car Chilperic son pere, ayant voulu ravir la Couronne des Bourguignons à Gondebaut, son frere aisné, il prit si mal ses mesures, qu'il se laissa assieger dans Vienne, où après avoir esté pris, il perdit la vie par le juste commandement du Roy, et quoy que ce chastiment luy fust donné, avec beaucoup de raison η, si est-ce que Clotilde en a la blessure bien cuisante dans le profond du cœur : et je ne crois pas que jamais elle l'oublie de sorte que non seulement en cette-cy, mais en toutes les autres occasions qu'elle pourra, elle essayera de luy rendre du desplaisir, et

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c'est enquoy η il est necessaire que vostre maistresse, se prenne bien garde de ne luy parler de chose quelconque qui concerne le Roy, si elle ne veut ruiner toute cette affaire. - Vrayement, dit Darinee, vous m'avez raconté une chose que je suis bien aise d'avoir entenduë, car ell'est pleine de grande importance, et puis que vous m'en avez parlé si avant, je voy bien que vous desirez que je m'en mesle, et je vous promets que je le feray tant par ce que ce me sera tousjours un tres-grand contentement de faire chose que vous ayez agreable, que d'autant que le Roy ayant le dessein que vous me dittes faict un honneur à ma maistresse qu'elle seroit tres malavisee de refuser. - Dans ρ peu de jours je vous en diray d'avantage,

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cependant prenez garde que cette affaire ne se descouvre avant qu'elle soit entierement resoluë, car cela pourroit y mettre beaucoup d'empeschement.
  Tels furent les discours qu'Ardilan tint à Darinee, qui les creut si asseurement que depuis je cognus bien estre vray ce que j'avois si souvent ouy dire à mon pere, je veux dire que quand un Prince η en veut tromper quelqu'autre il faut premierement qu'il abuse l'Ambassadeur qu'il luy envoye, par ce que cettuy cy ayant opinion que ce qu'il dit soit vray il invente des raisons et les dit avec une asseurance toute autre que s'il pensoit de mentir. Darinee aussi qui par l'esperance η de mon mariage qu'elle croyoit asseuré, prevoyoit des futures grandeurs et pour moy et pour elle par dessus tout ce que

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nous pouvions esperer, mouroit d'impatience de m'en pouvoir parler, je cognoissois bien qu'elle en alloit cherchant η la commodité, mais d'autant que je pensois que ce fut pour quelques affaires domestiques, et que jamais je n'eusse pensé qu'elle eust cognoissance de cette affaire, je ne m'en souciay pas beaucoup. Le soir toutefois que nous nous trouvasmes toutes seules, par ce que je l'aymois pour sa fidelité et pour son affection, la voyant si desireuse de m'entretenir : - Et bien, luy dis-je Darinee, qu'y a il η de nouveau ? Elle me respondit en sousriant : - Pour vous, Madame, il n'y a rien de nouveau à ce que je croy, mais seulement pour moy qui advoüe n'avoir eu jamais tant de contentement que quand j'ay appris cette nouvelle. - Et dequoy veux tu parler, luy dis-je, car quant à moy je

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ne sçay ce que tu veux dire. - Vous estes bien, me repliquat-elle η, la plus dissimulee du monde quand vous parlez de cette sorte ; mais pensez vous qu'il y ait quelqu'un soubs le Ciel qui vous ayme plus que moy ? Je proteste Madame que je ne le η cede pas mesme à l'amitié que vous vous portez, et toutefois vous avez bien le courage de vous cacher à Darinee ; Darinee, dis-je qui ne se soucie ny de pere ni de mere pour vous servir, et qui a mis soubs les pieds tous les liens du parentage et toutes les obligations qu'on y peut avoir pour n'avoir jamais autre pensee que d'estre aupres de vous : j'aurois bien quelque occasion de me plaindre si je voulois, mais Dieu ne veuille que je fasse cette faute de desappreuver chose quelconque que vous ayez agreable. - Je te jure, luy dis-je en sousriant, que je ne

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sçay dequoy tu te plains. - Et je vous jure, me respondit elle de mesme façon, que vous parlez au plus loing de vostre pensée. Mais pourquoy Madame vous cachez vous à moy d'une chose que je desire autant que vous ? croyez vous peut estre que je ne le ε sçache pas ? vous estes bien deceuë, car j'en sçay peut estre plus de particularitez que vous mesme. - Dy moy pour le moins, luy respondis-je, dequoy tu veux parler. - Et bien, dit-elle, puis que vous voulez que ce soit moy, qui vous die ce que vous me deviez avoir dit il y a long temps, je le veux bien, à condition qu'une autrefois vous ne vous tiendrez plus si cachee à vostre fidelle Darinee. Avez vous opinion, Madame, continua elle η, que je ne sçache que Dieu mercy, le Roy est amoureux de vous ? - De moy, interrompis-je, et luy mettant

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la main sur la bouche, tais-toy folle, ne parle point de cela, tu ne sçais ce que tu dis. Darinee alors se retirant d'un pas, - Je ne scay ce que je dis, reprit-elle, si fay, je vous en asseure, je le sçay, et je le sçay si bien que je vous diray encore qu'il ne tiendra qu'à vous, que vous ne soyez Royne des Bourguignons. A ce mot de Reyne je rougis, et mettant une main sur les yeux, - Je pense, luy disje ε, que tu n'es pas bien sage, et si quelqu'un t'oyoit tenir ce langage, que penseroit il de toy et de moy ? - Je vois bien, respondit-elle, que personne ne nous escoute, mais croyez moy, que si j'estois en vostre place, j'aurois bien tost conclud cette affaire, et vous souvenez que (dittes et faites tout ce que vous voudrez) jamais la fortune ne vous fera plus de grace qu'elle vous en presente, comment

Signet[ 741 ] fonctionnelle

ma maistresse, pouvoir estre Reyne des Bourguignons et ne la vouloir pas estre, vous dites que vous pensez que je sois folle, souvenez vous que vous le serez bien d'avantage si vous ne vous prevalez du bon heur qui se presente. Elle continua encore le discours avec de semblables raisons, de sorte que je ne pus m'empescher de voir l'affection avec laquelle elle en parloit. Mais lors qu'elle me vid sousrire, moitié en colere elle bransla la teste, en me disant : - Et bien bien ma maistresse, vous riez de ce que je vous dis, voulez vous gager, que vous regretterés les larmes aux yeux, de ne m'avoir pas voulu croire. Je ne me peus empescher de rire alors tout à faict, qui fut cause que presque en cholere, à bon escient, elle s'en voulut aller, jurant, que puisque je me mocquois

Signet[ 742 ] fonctionnelle

d'elle, elle ne me parleroit jamais d'affaire quelconque, ni ne m'advertiroit jamais de chose qu'elle ouit dire : mais je la retins, desireuse de sçavoir au long ce qu'elle disoit, et comment elle l'avoit sceu : je luy dis donc en la tenant par la robe : - Mais Darinee ne veux tu pas que je rie quand tu me dis quelque chose qui me plaist ? penses-tu que d'estre Reyne, ce soient de si mauvaises nouvelles qu'il en faille pleurer ? Il est vray que tu le dis d'une façon que je ne scay si tu en parles à bon escient, ou si tu te mocques. Di η moy, je te prie, bien au long cette affaire, et comment tu le sçais. - Madame, reprit elle alors avec une affection que je ne sçaurois vous representer, je vous dis que veritablement si vous voulez, le Roy Gondebaut vous fera Reyne des Bourguignons, et qu'il ne tiendra qu'à vous que cela

Signet[ 743 ] fonctionnelle

ne soit bien tost. - Et que faut il que je fasse, luy respondis-je ? - Il faut seulement, dict elle, que vous vueillez espouser le Roy qui vous ayme plus que sa vie. - Et comment, adjoustay je, sçais tu ce que tu dis ? - O, respondit elle incontinent, c'est ce que vous ne sçaurez pas avant que vous m'ayez dit si vous le voulez ou non, car si vous refusiez ce que l'on vous offre, à quoy faire voulez ε sçavoir qui vous le presente ? - Et peux tu douter Darinee, luy dis-je, que je ne reçoive volontiers la coronne des Bourguignons s'il y a apparence que je la puisse avoir ? il faudroit bien que j'eusse perdu le sens si je faisois cette faute, mais la difficulté n'est pas en ma volonté, c'est en celle du Roy qui peut estre se mocque de moy. - Le Roy, me respondit-elle, ne se moque point, et si vous voulez vous conduire comme

Signet[ 744 ] fonctionnelle

vous devez je mettray la vie et l'autre encore que j'attends après cette cy, que vous en verrez l'effect plustost peut estre que vous ne pensez.
  Cette fille parloit avec tant d'asseurance que j'advoüe Madame η que je commençay de croire qu'elle en sçavoit plus que moy, et incontinent après, l'ambition η qui ne s'esloigne guiere des courages genereux, me vint chatoüiller de sorte qu'oubliant tout ce que la sage Clotilde m'avoit commandé et que je luy avois promis, je fis resolution de suivre le conseil de Darinee si je voyois qu'il y eust apparence, et pour ce après y avoir pensé quelque temps sans parler et les yeux en terre, enfin je luy respondis : - Voy tu Darinee, si tu me parles clairement de cette affaire et que je voye qu'il y ait apparence à ce que

Signet[ 745 ] fonctionnelle

tu dis je te promets que je feray tout ce que tu voudras, je sçay bien que tu m'aymes, et que par ainsi tu desires mon bien et mon advancement. - Soyez en asseuree, Madame, me dit elle, que j'ayme vostre bien, et le desire plus que vous mesme. J'ay esté tousjours nourrie aupres de vous, et s'il plaist à Dieu, je finiray mes jours en vous servant, et ayant ce dessein, pourriez vous bien croire que je ne desirasse vostre bien η et vostre advancement ? Or, Madame, puisque je vous voy resoluë de faire en cecy ce que vous devez, sçachez, je vous supplie, que le Roy est tellement assotté de vous, que si vous voulez il vous espousera, et Ardilan que vous cognoissez bien, me l'est venu dire de sa part il y a desja cinq ou six jours, et par ce que du premier coup je n'en ay rien voulu croire,

Signet[ 746 ] fonctionnelle

je ne vous sçaurois dire avec quelle instance il m'a pressee. - Mais Darinee, luy respondis je en souspirant, ne sçais-tu pas combien les hommes sont trompeurs : et puis qu'est-ce qui peut convier le Roy à ce que tu dis ? - Madame, me respondit elle incontinent, tous ceux qui jusqu'icy vous ont recherchee, ils l'ont tous fait pour leur advantage, parce que ce leur en estoit beaucoup de vous espouser η, mais en la recherche que le Roy vous faict, si ce n'estoit l'amour qu'il vous porte, quel advantage en pourroit-il pretendre ? et n'avez vous pas veu qu'il a bien voulu espouser Chryseide, cette estrangere pour laquelle il a faict tant d'Edits et tant de poursuites, et ne valez-vous pas bien autant qu'elle ? vostre beauté ne cede point à la sienne, vostre race vaut mieux, et vostre alliance aussi :

Signet[ 747 ] fonctionnelle

pour le moins vous n'estes point estrangere, vous n'estes point captive, ny n'avez jamais esté, Dieu mercy, le butin des soldats. Or dittes donc avec moy, Madame, si le Roy a pris tant de peine pour espouser cette Cryseide qui vous estoit tant inferieure, pourquoy, puis qu'il le dit, n'espousera-il η pas Dorinde, et qui a tant d'avantages par dessus cette Cryseide ? - Mais, luy dis-je, posons qu'il soit ainsi, que veut Ardilan que je fasse ? - Il veut, repliqua-elle η, incontinent en premier lieu, que vous aymiez le Roy, et puis que vous preniez bien garde d'en parler à personne, et sur tout à Clotilde, car il faut que vous scachiez, Madame, que cette Princesse a beaucoup d'occasion de vouloir mal au Roy, parce que Chilperic, qui estoit frere du Roy, voulust usurper ce Royaume,

Signet[ 748 ] fonctionnelle

mais le Roy qui est si vaillant le prist dans Vienne et le fist mourir. Clotilde qui le sçait, se voyant entre ses mains, n'en ose rien dire, craignant qu'il ne la renferme parmy les Vestales comme sa sœur η. Mais soyez asseuree, que si elle estoit en liberté, elle luy feroit bien paroistre les effects de sa mauvaise volonté. Tant y a Madame, que vous devez vous cacher plus d'elle que de personne du monde, quand ce ne seroit que d'autant que vous estant à son service elle mourroit de desplaisir de vous voir eslevee en tel estat qu'il faudroit qu'elle vous obeyt et respectast, autant qu'à cette heure vous luy rendez et de respect et d'obeissance.
  Darinee me sceust de telle sorte representer toutes ces considerations, et elle treuva en moy un esprit

Signet[ 749 ] fonctionnelle

si disposé à les recevoir, qu'avant que de nous separer je luy promis de faire tout ce qu'elle voudroit, pourveu qu'elle s'empeschat bien que nous ne fussions trompees. O combien il est dangereux de mettre des personnes interessees pres des jeunes filles, deslors quelque resolution que j'eusse faicte au contraire ayant oublié tous les sages conseils de Clotilde et les serments qu'elle avoit receus de moy, je fis dessein de ne luy en parler plus, ou pour le moins de bien voir si le Roy ne se mocquoit point avant que de luy rien descouvrir de cette derniere affaire. Darinee transportee de joye, me voyant faire cette resolution me prit la main, - Et moy, me dit elle Madame, je vous baise à ce coup la main, non pas comme à Dorinde, mais comme à la Reyne des Bourguignons telle que desja

Signet[ 750 ] fonctionnelle

je vous tiens.
  Nous nous separasmes ainsi et dés le lendemain faisant sçavoir à Ardilan qu'elle vouloit parler à luy, elle raconta par le menu tout ce qui s'estoit passe entre nous, dont il fist paroistre tant de contentement que cette sotte fille en demeura encore beaucoup plus abusee.
  Le jeune Prince Sigismond par l'advis du prudent Avite avoit dés long temps secrettement acquis η un des valets de chambre de Gondebaut, par lequel il estoit adverty de tout ce qui se faisoit de plus particulier dans sa chambre, et cela sans nul mauvais dessein sinon pour remedier quelquefois aux passions trop violentes du Roy, lors qu'il se mettoit en colere contre quelqu'un, ainsi qu'il y estoit assez subject, ou bien pour donner ordre aux affaires de l'Estat

Signet[ 751 ] fonctionnelle

selon qu'il estoit adverty que ce seroit le contentement η de Gondebaut. Or de fortune quoy que Ardilan fust bien fin et qu'il se prit garde de n'estre point ouy de personne lors qu'il parloit au Roy de telle affaire, si est ce qu'il ne peust si bien faire que ce jeune homme n'entendit toute cette negotiation, par ce que cettuy cy qui n'avoit autre dessein que d'escouter, aussi tost qu'il voyoit que quelqu'un parloit bas au Roy c'estoit alors qu'il avoit plus de soing de se mettre en lieu où il pust entendre quelque chose. Cette fois donc d'autant qu'il avoit desja remarqué que depuis quelques jours cet Ardilan traittoit fort particulierement quelque chose de nouveau, et qu'il n'en avoit encore rien peu descouvrir, il se cacha derriere une tapisserie η lors qu'il vid Ardilan, se doubtant

Signet[ 752 ] fonctionnelle

bien que le Roy estant seul il ne failliroit pas de luy en parler, et il η ne fut point deceu, car d'abord qu'il ne vid personne dans la chambre il s'approcha du Roy et au commencement luy parla assés bas, mais après relevant la voix il commença de nommer Darinee et Dorinde, ce qui luy η fist juger que c'estoit d'amour, et peu à peu se mettant à se promener dans la chambre il en ouit tout ce qu'il η pouvoit desirer, dequoy il η donna incontinent advis au jeune Prince, qui receust avec un contentement η extreme l'advertissement, non pas qu'il ne luy faschat fort que le Roy continuast ma recherche, cognoissant bien qu'ayant un mesme dessein il ne pourroit qu'en recevoir beaucoup de peine, mais il estoit bien aise de le sçavoir affin d'y remedier le mieux qu'il luy seroit possible : il le η

Signet[ 753 ] fonctionnelle

remercia donc, et après luy avoir faict quelque present et prié de vouloir continuer avec asseurance de faire pour luy de grandes choses quand l'occasion s'en presenteroit, il luy donna congé et le lendemain au soir que nous estions dans la chambre de Clotilde, et que mes compagnes estoient attentives à divers jeux, et que de fortune j'estois seule à un des bouts de la chambre, il s'approcha de moy, et voyant que je ne prenois pas garde à luy comme estant entierement toute en mes pensees, il me passa les mains devant les yeux deux ou trois fois, sans qu'au commencement je le visse, tant j'estois distraitte ailleurs : - Vrayment, me dit il, Dorinde, c'est à bon escient que vous entretenez vos pensees. A cette voix je revins à moy, et me frottant les yeux, comme si je fusse sortie d'un

Signet[ 754 ] fonctionnelle

profond sommeil, j'allois cherchant ηquelque mauvaise excuse de la faute que j'avois faite, mais luy, en m'ostant les mains de devant les yeux, - Il ne faut point, me dit-il, la belle fille, que vous ayez honte de vous entretenir toute seule η, car je seray tousjours l'un de ceux qui soustiendront que vous faites fort bien, puis qu'il est vray que vous ne sçauriez trouver un meilleur ny un plus bel entretien. - Seigneur, luy dis-je, je voudrois bien n'avoir pas tant de raison de vous desdire que j'en ay, le respect que je vous dois seroit cause, que si vous n'aviez parlé que de la bonté, je n'aurois pas la hardiesse de vous contredire, parce que la bonté n'estant pas chose qui se voye, on peut la dire telle que l'on veut : mais ayant mis en avant la beauté de laquelle tous les yeux peuvent juger, vous

Signet[ 755 ] fonctionnelle

me permettrez de dire, que c'est un excés, ou de courtoisie ou de flatterie. - Si vous pouviez vous voir, me dit-il, avec les yeux desquels Sigismond vous void, vous ne parleriez pas ainsi, mais laissons ce discours qui vous doit estre trop ordinaire : car je m'asseure que tous ceux qui parlent à vous vous en dient autant, et me respondez je vous supplie, si vous voulez gager avec moy, que je devineray ce à quoy vous pensiez quand je suis venu. - Il seroit bien mal ayse ε, luy respondis-je, que vous le peussiez faire, puis qu'à peine le pourrois-je dire moy-mesme, et si j'osois gager avec vous, je le ferois bien sans crainte de perdre : - Vous ne perdrez jamais rien avec moy, me dit-il, que ce que vous voudrez : car je suis tellement vostre, que personne ne le sçauroit estre davantage, et si

Signet[ 756 ] fonctionnelle

vous vouliez quelque chose de moy, quand ce seroit ma vie elle ne vous seroit jamais refusee. Je luy respondis en sousriant, - C'est sans doute, Seigneur, ce soir que vous avez resolu de vous mocquer de moy, mais vous avez toute puissance, et je recevray tousjours tout ce qui viendra de vous avec le respect que je doibs. - Vous auriez bien plus d'occasion, reprit il incontinent, de faire ce jugement de quelqu'autre que de moy, et celuy de qui η je vous parle c'est celuy en qui vous pensiez quand je suis venu vers vous. - Je ne sçay, repliquay je, ce que vous voulez entendre, et moins encore quand vous dites que c'estoit en luy que je pensois, car je n'avois autre pensee que de dormir. - Vous estes trop dissimulee, adjousta il η d'une voix un peu plus basse, car vous repassiez en vous mesme

Signet[ 757 ] fonctionnelle

les discours que le Roy vous tinst quand il fist encloüer vostre cheval. A ce mot veritablement je rougis, et fus si surprise que luy le recognoissant il η continua, - Non, non ma belle fille, ne rougissez point de ce que je vous dis, car lors que vous sçaurez l'affection que je vous porte vous ne serez point marrie que je sçache les affaires desquelles je vous parle, vous offrant de vous y servir avec tant de franchise que peut estre ne trouverez vous jamais personne qui vous en puisse tesmoigner d'avantage : et pour vous montrer par l'effect la verité de mes parolles, je sçay le dessein du Roy et je vous advertis que si vous n'y prenez garde il vous trompera : mais, et ce qui est encore plus à considerer, Ardilan est tellement descrié dans la Cour qu'aussi tost que l'on verra l'accés qu'il commence

Signet[ 758 ] fonctionnelle

d'avoir avec Darinee, chascun le jugera à vostre desadvantage, et croyez que cet advertissement que je vous donne est le plus salutaire que vous puissiez recevoir de personne.
  Il adjousta encore quelques parolles à celles cy qui me firent bien cognoistre qu'il sçavoit tout le dessein du Roy et la menee d'Ardilan : et par ce que je creus que de le luy nier tout à faict ce seroit luy en faire croire d'avantage, et qu'aussi il me sembloit que ce qu'il me representoit, n'estoit pas sans apparence de raison, je luy respondis : - Vous me parlez Seigneur d'une chose que η si je pensois en vous la celant la pouvoir cacher à moy mesme, je mourrois plustost que de la vous advoüer, mais puisque quoy que je fasse je ne puis pour mon malheur en estre

Signet[ 759 ] fonctionnelle

ignorante, je confesse que le Roy a faict ce que vous m'avez dit, et que depuis j'ay fort bien recogneu qu'Ardilan a plus de communication avec Darinee que je ne voudrois : mais Seigneur, quel remede y at il η puis que c'est le Roy, sinon de m'en aller si loing de ses Estats que jamais personne qui me cognoisse maintenant n'oye nommer mon nom ; car ne croyez pas, continuay-je, que je ne sçache bien que le Roy se mocque de moy, mais ce qui m'en fasche, c'est que cependant chascun en jugera ce qu'il η luy plaira : et puis Seigneur que vous m'en parlez si avant, et que le tiltre que vous portez de Chevalier, outre celuy de grand Prince, vous oblige d'assister les Dames affligees, je vous supplie de me dire ce qu'il vous semble que je doive faire. - Ma belle fille, me

Signet[ 760 ] fonctionnelle

respondit il, croyez que l'affection que je vous porte ne me permettra jamais de vous refuser ny assistance ny conseil que vous veuilliez de moy. J'ay peur que l'on ne prenne garde que nous parlons trop longuement ensemble, à la premiere fois que je pourray vous entretenir je vous en diray d'avantage, cependant fuyez l'amour du Roy, et croyez moy qu'elle est grandement ruineuse pour vous, et sur tout gardez vous d'Ardilan.
  Tels furent les premieres discours qu'il me tint, et parce qu'il s'estoit apperceu que Clotilde avoit jetté les yeux deux ou trois fois sur nous, il s'en alla en mesme temps vers elle luy raconter ce qui s'estoit passé entre nous : mais il se garda bien de luy dire les asseurances qu'il m'avoit faites de sa bonne volonté, seulement

Signet[ 761 ] fonctionnelle

il luy fist entendre ce qu'il m'avoit dit du Roy, et qu'Ardilan commençoit de parler à Darinee. Et voyez s'il estoit fin expres pour faire qu'elle essayast avec plus de peine de me divertir du Roy il fist semblant d'avoir recogneu que je n'estois pas tant esloignee de cette recherche que je luy faisois paroistre, et qu'Ardilan estoit si fin et si cauteleux, que si l'on n'y prenoit bien garde, il m'y embarqueroit insensiblement : Clotilde, qui veritablement ne vouloit point que je fusse trompee, luy promit d'y avoir l'œil de telle sorte que ny elle ny moy n'y serions point deceuës, mais aussi que de son costé il prist la peine de luy ayder, car il leur seroit bien plus aisé, lors que tous deux y travailleroient, de divertir les desseins du Roy et de recognoistre les finesses de cet homme η.

Signet[ 762 ] fonctionnelle

  O Dieux ! que c'est une cruelle destinee que la nostre, d'estre contraintes de vivre parmy nos ennemis, car quel ennemy plus cruel pouvons nous avoir que l'homme, puis que jamais il ne se lasse de nous travailler. Si ce n'eust esté cet impitoyable naturel qu'ils ont tous, pourquoy le Roy en l'aage où il estoit ne m'eust il laissé vivre en repos au service de cette sage Princesse ? Pourquoy Ardilan eust il pris la peine de gaigner Darinee avec tant de soing ? Mais pourquoy le jeune Sigismond eust il laissé tant d'autres bons desseins qu'il pouvoit avoir pour tromper et Clotilde et moy ? Quand j'ay long temps pensé sur ces choses il faut en fin que j'advoüe estre vray ce que l'on dit que tout l'univers se maintient par des choses contraires η, et que nostre contraire c'est l'homme, ou pour

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mieux dire, que les Dieux ne voulans pas qu'il y eust en terre un parfaict contentement η pour nous, y ont produit des hommes seulement pour nous tourmenter : et voyez je vous supplie, jusqu'où passa η la finesse et l'artifice de ce jeune Prince, depuis ce jour, il ne trouva jamais occasion de parler à moy qu'il ne me fist des nouvelles asseurances de sa bonne volonté, et cependant il faisoit soubs main que Clotilde me parloit continuellement contre Gondebaut et contre Ardilan, et ils y travaillerent bien de telle sorte qu'enfin je commençay d'entrer en doubte des promesses du Roy, me semblant que les raisons que Sigismond m'alleguoit avec tant d'apparence de bonne volonté n'estoient point mauvaises ; mais ce qui m'estonna, le plus, ce fust

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les longueurs et les dilayements du Roy depuis ma response : et parce que j'avois jusques alors tenu caché à la Princesse le dernier discours qu'Ardilan avoit faict à Darinee, je me resolus en fin de le luy declarer, tant parce que j'eus peur, que le Prince qui en sçavoit quelque chose ne le luy dit, et qu'elle n'en fut offensee contre moy, que pour estre tres-asseuree, que la Princesse m'ayant ε, comme elle me faisoit paroistre, elle se resjouiroit de ma future grandeur, s'il y avoit apparence que la promesse η que l'on me faisoit peust avoir effect, ou qu'autrement elle m'ayderoit à me desabuser. Un soir donc qu'elle estoit dans le lict, et que suivant sa coustume elle m'appella, je luy dis, non pas sans rougir : - Cette bougie η, Madame, que je tiens en la main, car tant que j'estois à genoux

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aupres d'elle, j'avois accoustumé d'y η en avoir une, vous fera bien voir que j'ay honte de ce que j'ay à vous dire : mais mon devoir qui est plus puissant, me contraint de vous faire un discours qu'il est necessaire que vous entendiez. Sçachez donc, Madame, que ce matin Darinee m'a porté une parolle de la part du Roy qui est bien gratieuse (et je feignois que c'estoit le jour mesme, de peur qu'elle ne creust que je le luy eusse voulu celer,) mais, Madame, je ne sçay si j'auray la hardiesse de la vous dire. Clotilde en sousriant, comme en colere me respondit : - Le Roy ne se lassera il η jamais de m'offenser en vous desobligeant ? j'advouë que c'est trop opiniastrer un meschant dessein : Mais Dorinde dites hardiment ce que c'est, et croiés qu'autant que je suis en colere contre luy, autant vous en sçay-je bon gré. N'est-ce

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pas encore quelque lettre ρ ? - Ô Madame, lui dis-je, c'est bien autre chose qu'une lettre. - Est-ce point, reprit elle, quelque present ? -C'est bien, repliquay-je, un present, et des plus grands qu'il puisse faire, mais il n'est qu'en discours. - Si vous vous repaissez de paroles, adjousta elle η, je m'asseure que vous aurés bien le moyen de vous maintenir en bon poinct : car c'est une viande de laquelle il ne vous laissera jamais avoir faute. Mais en effect, qu'est-ce que Darinee vous a dit de sa part ? - Je vous supplie, luy dis-je en sousriant, d'en rire donc avant que je le vous die, car je vous asseure que ce message le vaut : sçachez ; continuay-je, après m'estre teuë quelque temps, que Darinee toute empressee m'est venuë trouver dans le lict, pour me dire que le Roy me veut espouser, jugez Madame si je me suis mocquee d'elle autant

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qu'Ardilan a faict de moy, lors qu'il luy est venu porter ces nouvelles. - Le Roy, reprit Clotilde, vous veut espouser ? - Ardilan, repliquay je, l'a juré avec mille serments à Darinee, et luy a donné charge de me le dire. - O ma fille, s'escria incontinent la Princesse, donnez vous garde de le croire, c'est une pure meschanceté, le poison est caché soubs ce sucre η, ce n'est que pour vous ruiner, et pour vous le faire paroistre : dittes à Darinee qu'elle fasse response à ce cauteleux, que si le Roy a ce dessein si honorable et si avantageux pour vous il faut seulement qu'il me le die, et que pour certain je n'y contrediray jamais, s'il en faict refus croyez qu'il vous veut tromper, car à quelle occasion le Roy se voudroit il marier à cachette, ou encor qu'il le voulust comment pourroit il penser qu'une telle

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action peust demeurer secrette. Non Dorinde, soyez asseuree que ce n'est pas le dessein du Roy, mais celuy là seulement d'Ardilan qui ne se soucie d'engager son Maistre à quelque prix que ce soit pourveu qu'il obtienne ce qu'il desire : c'est pourquoy je suis d'advis que si vous ne voyez promptement les effects de ces parolles vous deffendiez si absolument à Darinee de parler à Ardilan qu'il n'ait plus suject d'esperer de vous pouvoir tromper : et sur ce discours, continuat-elle η, je m'estonne que Darinee ait eu si peu d'entendement que d'avoir voulu non seulement se charger de le vous dire, mais de l'escouter, et asseurez vous qu'il faut que cet homme l'ait gaignee ou par presents ou par quelque autre artifice, et si cela est je suis d'advis que vous vous

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defassiez d'elle le plustost que vous pourrés, car ce n'est pas faict sagement, que de nourrir aupres de soy des personnes de cette humeur. - Madame, luy respondis-je froidement, je ne manqueray point en chose quelconque que vous m'ayez commandee, et quant à ce qui est de Darinee, c'est la verité que j'en suis demeuree aussi estonnee que vous estes, et n'eust esté que je vous en voulois donner advis, pour sçavoir comme j'avois à m'y conduire, elle ne s'en fust pas allee sans response, mais j'espieray de telle sorte ses actions, que j'en descouvriray la verité.
  Quelques jours s'escoulerent avant qu'eusse η le courage de rompre entierement avec le Roy, car l'esperance d'une telle grandeur, avec laquelle j'estois chatoüillee, me faisoit aller dilayant η. Cependant le jeune Sigismond,

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qui estoit adverti de tout ce que je vous ay dit, feignant de me vouloir destourner de l'amour du Roy ne perdit pas la moindre occasion de me faire paroistre la sienne, mais toutefois avec tant de discretion, que Clotilde ne s'en pouvoit appercevoir, au contraire il montroit de desappreuver de sorte cette façon de vivre, qu'elle eust plustost creu toute autre chose que non pas Sigismond amoureux, mais lors qu'il estoit en lieu où personne ne pouvoit ouïr ses discours, il ne cessoit jamais de me donner des nouvelles asseurances de sa bonne volonté : et j'advouë que si j'eusse eu à choisir, l'amour du fils m'eust bien faict quitter celle du pere, et cela fust cause que je ne dis jamais à Clotilde celle qu'il me portoit, quoy que je cogneusse bien que je le devois faire,

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mais la crainte outre cela, que j'eus de mettre contre moy en mesme temps, et le pere et le fils, m'empescha de le luy dire. Un jour que nous estions dans les jardins de l'Athenee, car desja la rigueur de l'hyver estoit passee, et les arbres commençoient de reprendre leur chevelure η. Sigismond qui depuis quelque temps estoit tousjours parmy nous, me prist sous le bras, et m'ayant un peu separee de mes compagnes : - Ma belle fille, me dit-il, je m'asseure que vous ne pouvez plus doubter de l'affection que je vous porte : et cela estant, est-il possible que vous n'ayez point de compassion de mon mal ? - Seigneur, luy dis-je, encore que ce que vous me dites, soit en vous joüant, si est-ce que je ne laisse pas de vous estre grandement obligee, que vous preniez la peine de le

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dire comment que ce soit, et je le reçois de cette sorte du Prince Sigismond, avec le respect que je dois : - Si je pensois, adjousta-il η, que vous crussiez ce que vous me dites, je jure que je me plaindrois bien fort de vous, mais je sçay que cette response est ordinaire dans la bouche des belles qui vous ressemblent, et c'est pourquoy je vous conjure par la chose du monde que vous estimez le plus, de me dire si vous ne cognoissez pas asseurément que le Prince Sigismond est amoureux de vous. - Vostre abjuration ε, luy dis-je, est trop forte, pour ne retirer la verité de mon ame, pour cachée que je l'y voulusse tenir. Sçachez donc Seigneur, qu'il est vray que je croy que vous ne me voulez point de mal, mais comme en voudriez vous à une personne qui vous honore comme je fay ?

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- Vous avez raison, ma belle fille, reprit-il incontinent, d'avoir cette creance, car il n'y a rien au monde d'asseuré, si mon affection ne vous l'est, et j'eslirois plustost de me hayr moy mesme, que de ne vous aymer point. - Cette creance, lui dis-je, ne vous peut servir de rien, et me peut estre fort desavantageuse. - Cette creance, reprit-il, est ce qui me peut donner le plus grand contentement que j'espere en toute ma vie, et ne vous peut jamais rapporter aucun desplaisir, et vous en pouvez tirer une asseurance infaillible, puisque jamais chose qui vous puisse estre ennuyeuse ne me sçauroit plaire. - Je sçay bien que le Prince Sigismond, luy respondis-je, est la mesme courtoisie, et qu'il est serviteur de toutes les Dames. - Il est vray, reprit-il incontinent, que j'honore toutes celles de vostre sexe,

Signet[ 774 ] fonctionnelle

mais pour l'amour de vous. - Mais Seigneur, luy dis-je en l'interrompant, cette peine que vous prenez, si vos parolles sont veritables, ne vous sera ce pas un travail inutile et à moy un honneur bien cher vendu si l'on vient à s'en apercevoir, car que pouvez vous esperer de moy, et quels discours n'en fera on η point à mon desadvantage si l'on le sçait ? - Dorinde, me respondit-il alors avec un visage plus serieux, je ne vous diray comme le Roy, que je vous espouseray, car je ne vous tromperay jamais, mais je vous diray bien par la foy que je voudrois vous pouvoir espouser, et je ne croy pas que quand ce que je dis viendroit à estre sceu de tout le monde, il y eust personne qui vous en pust blasmer, au contraire puisque nul homme d'honneur n'a cette envie pour personne qu'il n'honore

Signet[ 775 ] fonctionnelle

et n'estime beaucoup, je crois qu'on n'en sçauroit faire jugement qui ne vous fust advantageux. Quant à l'utilité que j'en pretends, vivez ma fille avec cette creance que je vous estime si fort que je n'en veux autre chose que le contentement η de vous aymer, et si avec cette cognoissance vous preniez quelque volonté d'avoir agreable cette affection, je pourrois dire que mon plus grand desir seroit accompli. Je voulois luy respondre lors qu'une de mes compagnes me vint dire que Clotilde avoit affaire de moy, cela fust cause que nostre discours fust interrompu, de quoy je ne fus pas marrie, car je voyois bien que l'affection et la submission de ce jeune Prince commençoient de m'enbarrasser. Mais ô Dieux ! avec combien de soing celles de nostre aage η se doivent elles

Signet[ 776 ] fonctionnelle

garder de semblables rencontres, je venois d'estre deceuë de trois ou quatre personnes, je n'estois pas encore hors de la tromperie que le pere me brassoit, et je ne sçay comment je me laissois peu à peu prendre aux flatteries du fils, et le pis, que je le η cognoissois et ne m'en η pouvois garentir. Depuis ce jour, ce Prince continua de sorte cette recherche que Clotilde faillit de s'en prendre garde, mais luy qui estoit et fin et advisé, aussi tost qu'il s'en appercevoit, il demeuroit tellement retiré avec une telle indifference en ce qui estoit de moy qu'elle en perdoit incontinent l'opinion, outre que de mon costé j'aydois à cet artifice en tout ce que je pouvois, l'advertissant quand quelquefois il se descouvroit trop, et le conjurant autant qu'il m'estoit possible de vivre avec discretion :

Signet[ 777 ] fonctionnelle

et je ne prenois pas garde que ces advertissements estoient autant d'asseurances que je luy donnois de la bonne volonté que j'avois pour luy, ce qui luy donna tant de hardiesse qu'il commença de m'escrire, et peu après de me faire des petits presents η qu'au commencement il couvroit par une bien-veüillance qu'il portoit à toutes celles qui servoyent Clotilde, ausquelles à mon occasion il en faisoit de mesme pour avoir la commodité de me donner sans qu'on le pust soupçonner d'une plu ε particuliere affection : d'autres fois il joüoit avec moy et se laissoit perdre à dessein des discretions, et quoy que ses presents ne fussent jamais sans le congé de la Princesse, si est ce que tousjours il les accompagnoit secrettement de quelque lettre ou de quelques vers. Je me souviens

Signet[ 778 ] fonctionnelle

qu'il me donna un esventail η qui estoit fort beau et ensemble tels vers η.


SONNET.

Sur un esventail η.

24_t_778TRop heureux évantail que je porte d'envie,
Quand je me considere, au bon heur qui t'attend η
Que je serois heureux si j'en avois autant,
Et que j'estimerois la douceur de la vie.

Tu baiseras la main qui m'a l'ame ravie
Et le feu de ses yeux quelquefois évantant
De cent et cent baisers elle tira ε flattant η
Comme pour payement de l'avoir bien servie.

Je te donne évantail à celle à qui je suis,
Tu seras aupres d'elle, et moy je ne le puis
Tant est grand ton bon heur et mon malheur extreme.

Que le cruel destin se mocque bien de moy,
Puis heureux éventail que η je fay plus pour toy,
Qu'il ne m'est pas permis de faire pour moy mesme.

Signet[ 779 ] fonctionnelle

  J'eus plusieurs autres semblables vers en diverses occasions, et des lettres aussi, selon le suject des presens, ou des accidens qui nous arrivoient, mais tousjours avec tant de discretion, que jamais la Princesse ne s'en apperçeut ny Gondebaut. Et parce que je sçavois quelle part Ardilan avoit en la confidence de Darinee, je me cachay autant d'elle que de tout autre, car j'advouë que la jeunesse de ce Prince et le bon naturel que je cognoissois en luy avoient tant gaigné sur moy, que peu à peu je m'estois grandement destachee de Gondebaut, parce qu'outre l'amitié de Sigismond, Clotilde estoit continuellement aupres ε moy, à me representer l'humeur changeante du Roy, et combien les affaires de son Estat esloignoient l'effect des esperances η qu'il me donnoit. Je disputay longuement

Signet[ 780 ] fonctionnelle

en moy mesme, mais en fin quelque bon Demon m'ouvrit les yeux, et me fist voir que tout ce qu'Ardilan me disoit n'estoit qu'un artifice. Je me resolus donc par le conseil de Clotilde de l'essayer, affin de ne demeurer pas plus longuement en cette tromperie. Un soir que Darinee, par le conseil de ce fin et rusé Ardilan, me pressoit plus que de coustume ; - Darinee, luy dis-je, croyez vous bien qu'Ardilan soit veritable ? - Ah ! Madame, me respondit-elle, il mourroit plustost que de me mentir. - M'amie, luy dis-je, que vous estes abusee, je sçay d'asseurance qu'il se mocque de vous et de moy, et pour vous monstrer que je suis fort bien advertie, vous m'avez dit qu'il vous avoit promis de vous espouser. - Il est vray, Madame, me respondit elle, mais avec vostre congé. - C'est

Signet[ 781 ] fonctionnelle

bien ainsi, luy dis-je, que je l'entends. Mais respondez moy, je vous supplie, s'il n'est point un abuseur, à quoy tient il qu'il ne le faict ? - Madame, me dit-elle, je ne l'en ay pas pressé, mais je croy bien qu'aussitost que je feray semblant de le desirer, il s'y portera encore avec plus d'affection que moy. - Or bien, Darinee, adjoustay-je, des petites choses on vient bien souvent à la cognoissance des plus grandes η, n'est-il pas vray, que si Ardilan vous trompe en la promesse qu'il vous a faite, il y a apparence qu'il en fasse de mesme en ce qui me touche ? - Je le croy tres asseurément, me respondit elle. - C'est pourquoy, repris-je, pour cognoistre s'il ne ment point en ce qui est du Roy, je suis d'avis que nous en fassions la preuve par luy mesme. Pressez le donc de vous espouser, et

Signet[ 782 ] fonctionnelle

dittes luy pour vostre excuse, que toutes vos compagnes, et mesme Clotilde desappreuvent cette estroitte practique, et qu'il faut qu'il fasse cognoistre à chascun son dessein, en vous tenant la parole qu'il vous a donnee, ou bien qu'il se retire tout à faict de vous, et je m'asseure, adjoustay-je, que vous le verrés bien tost refroidy. - Je ne sçaurois m'imaginer, dit Darinee, qu'une personne telle qu'il est manque à sa parole, et tout ce qui m'en fasche, c'est qu'il faudra que je m'esloigne de vostre service, qui seroit bien le plus sensible desplaisir que je sçaurois jamais recevoir. Et disant ces dernieres paroles les larmes luy vindrent aux yeux : je sousris de voir sa simplicité et je luy dis : - Non non m'amye, ne pleurez pas, et vous asseurez qu'Ardilan vous ε empeschera bien toutes deux de

Signet[ 783 ] fonctionnelle

nous separer.
Ce qui me faisoit luy en parler de cette sorte, c'estoit, comme je vous ay dit, que la Princesse Clotilde me l'avoit ainsi commandé, et que je faisois un grand fondement sur la bonne volonté que le Prince Sigismond me faisoit paroistre : et voyez ce qui advint : Darinee ne faillist de parler à Ardilan à la premiere fois qu'elle le vid, comme je luy avois commandé, et quoy que ce cauteleux fust des plus fins, et des plus rusez de la Cour, si est-ce qu'il fust surpris et qu'il demeura longtemps sans luy respondre ; enfin il reprit la parole et luy demanda qui luy avoit donné ce conseil : - Celuy qui me l'a donné, luy dit elle, ne veut pas me tromper, et moins encore desire il η que l'on parle plus longuement à mon desavantage de nostre

Signet[ 784 ] fonctionnelle

practique, et ne croyez pas que vous soyez non plus que moy exempt de ce blasme, car outre que l'on dit que vous me voulez abuser, ce que je ne sçaurois croire, encore fait on courre le bruit que la tromperie que vous me faites est seulement pour avoir le moyen de parler ou de faire parler à Dorinde de la part du Roy. - O Dieu ! dit incontinent le cauteleux, vous vous estes infailliblement declaree à quelqu'un de ce qui concerne le Roy et par ce moyen vous m'aurez ruiné auprès de mon maistre. Darinee luy respondit : - Ne pensez pas que je sois si peu discrette, mais il est vray que je ne pouvois parler à Darinee ε des choses que me disiez sans luy declarer par quel moyen je les sçavois, et soubs quel pretexte vous me les aviez dittes. - Et est ce Dorinde, reprit il, qui vous a donné le conseil

Signet[ 785 ] fonctionnelle

duquel vous parlez ? - Prenez, adjousta Darinee, que ce soit elle, tant y a que qui que ce soit il a raison, car je sçay bien que la plus grande partie de mes compagnes desapreuve nostre estroitte practique. - C'est par ce, reprit Ardilan, qu'elles ne sçavent pas nostre dessein. - Et c'est bien pourquoy, adjousta elle η, pour n'estre plus long temps cause qu'elles ayent cette opinion de moy. Je vous supplie si vous avez volonté de m'espouser de le faire promptement, car pour vous dire la verité, Clotilde s'en offense et ne trouve pas bon si vous ne vous declarez que nous continuons de vivre comme nous avons faict. Il demeura quelque temps sans luy respondre tenant les yeux arrestez contre terre, qui donna suject à Darinee toute offensee de dire : - Et qu'est ce Ardilan qui vous empesche de me respondre,

Signet[ 786 ] fonctionnelle

sont ce les mauvaises nouvelles que je vous ay dittes ? et quoy je pensois que quand je vous ferois ce discours vous le recevriez à bras ouverts, et que vous remercieriez le Ciel de vous faire obtenir ce que vous montriez de desirer si fort, et au contraire je vous voy muet comme si l'on vous avoit couppé la langue. - Darinee respondit alors, ρ Ardilan le silence que vous avez remarqué en moy, et qui vous a donné occasion de me soupçonner du peu de bonne volonté envers vous, n'est pas procedé de ce que vous avez pensé, mais d'une difficulté que je vois en cette affaire que vous ne jugerez pas petite. Lors que j'ay faict sçavoir au Roy le desir que j'avois de vous espouser, il me dit qu'aussi tost que je serois marié je ne me soucierois plus de l'amour qu'il porte à Dorinde, et

Signet[ 787 ] fonctionnelle

parce que je luy juray le contraire, il me repliqua, Je sçay mieux que vous combien la possession de ce que l'on ayme, occupe l'esprit d'une personne, que η si cela arrivoit il vaudroit autant que je fusse mort : car de qui me pourrois je servir en cette affaire ? c'est pourquoy je vous commande sur tout ce que vous desirez de me plaire η de ne penser point à ce mariage que le mien ne soit faict. Mais Darinee, dit il la prenant par la main, asseurez vous sur moy que je vous contenteray bien tost. Alors Darinee cognoissant presque la tromperie que l'on nous vouloit faire, ne pouvant dissimuler le desplaisir qu'elle en avoit, - Et s'il est vray, luy dit elle que le Roy ait dessein d'espouser Dorinde, à quoy tient il qu'il ne le fasse ? - O Darinee, luy respondit-il, les affaires des Rois ne se gouvernent pas

Signet[ 788 ] fonctionnelle

comme celles des particuliers un grand Prince a des considerations pour son Estat et pour le bien de son peuple que nous ne pouvons penetrer. Si vous sçaviez l'affection que le Roy porte à Dorinde, vous vous estonneriez aussi bien que j'ay faict plusieurs fois comme mettant en arriere toute autre consideration, il ne court à l'execution de ce mariage, mais au contraire il est si sage et si prudent, que surmontant cette violente passion, il va temporisant η jusques à ce qu'il ait mis tel ordre au bien de ses affaires, que sans nul peril il puisse jouyr de ce contentement η que sur toute chose il desire, et croyez que quand il sera temps il ne faudra point que personne l'en sollicite, car l'amour qu'il porte à Dorinde l'en faict assez souvenir. Alors Darinee cognoissant que l'advis

Signet[ 789 ] fonctionnelle

que je luy avois donné n'estoit que trop veritable : - Or bien, luy dit-elle, Ardilan, j'entends si peu aux affaires d'Estat que je m'en remets bien à ceux qui les manient, mais puis que vous ne me pouvez espouser que le Roy ne soit marié, et que son mariage ne se peut accomplir que les affaires de son Estat ne le luy permettent, je suis d'advis que vous ne me voyez plus, ny par mesme moyen vous ne me parliez plus de Dorinde, que la prudence η du Roy n'ait mis ordre à ses affaires, qu'il η luy puisse permettre de faire ce qu'il a promis, et vous donner le congé qu'il vous faut pour tenir vostre parole, et à ce mot sans vouloir l'escouter plus long temps, elle se retira dans ma chambre si en colere contre Ardilan et contre le Roy, qu'aussi tost qu'elle me vid elle ne peust s'empescher

Signet[ 790 ] fonctionnelle

de me raconter tout ce qu'elle luy avoit dit, mais avec tant de passion qu'encore que j'eusse bien du suject d'estre faschee de ceste trahison, toutefois je ris de sa colere : mais voyez je vous supplie comme la fortune ne me veut jamais laisser en repos, et comme il semble que sans cesse elle attache pour moy un mal à un autre plus grand. Lors que Darinee s'en alla de cette sorte, encore que elle ne voulust tesmoigner le desplaisir qu'elle en recevoit, si ne pust elle empescher que les larmes ne luy en vinssent aux yeux, et cela fust cause que voulant prendre son mouchoir, elle tira ensemble de sa poche les vers que le Prince Sigismond m'avoit envoyez lors qu'il me donna l'évantail η duquel je vous ay parlé, et qu'elle avoit pris sans mon sceu dans ma poche en nettoyant mes habits.

Signet[ 791 ] fonctionnelle

Et par ce que ce papier estoit petit et qu'elle estoit à moitié hors d'elle mesme, elle ne prist garde lors qu'il tomba, mesme qu'elle s'en alloit le plus viste qu'elle pouvoit pour n'ouyr les excuses d'Ardilan. Ce cauteleux le releva promptement, et le voyant plié fort menu, comme sont ordinairement semblables escrits, il pensa qu'il y pourroit apprendre quelque chose qui luy feroit descouvrir d'où cette resolution de Darinee procedoit : il s'en alla donc le plustost qu'il pust en son logis, et là n'estant veu de personne il desplia ce petit papier, le leut et releut diverses fois sans pouvoir juger qui l'avoit escrit ny à qui il s'adressoit, toutefois il eust bien opinion que ce devoit estre quelque chose qui s'addressoit ou à elle ou à moy, et qu'à laquelle des deux que ce fust il luy

Signet[ 792 ] fonctionnelle

serviroit d'une grande excuse aupres du Roy, en luy disant le changement de sa negotiation, et pour ne perdre point de temps s'en alla à l'heure mesme trouver Gondebaut, auquel il ne cacha une seule parole de Darinee, et après en avoir longuement discouru ensemble, et que le Roy eust montré de ressentir grandement la perte de l'esperance η qu'il avoit conceüe, Ardilan continua de cette sorte. - Or Seigneur je ne me puis imaginer quel malheureux demon a voulu contrarier vostre contentement η, car de penser que ce soit Clotilde je ne me le puis figurer, quoy que Darinee m'en ait bien dit quelque chose, mais je croy que c'est pour couvrir avec plus d'artifice celuy qui en est la vraye cause, je tiens Clotilde pour plus avisee qu'elle ne seroit pas si elle avoit commis cette faute puis que

Signet[ 793 ] fonctionnelle

l'obligation qu'elle vous a est si grande et en un moment vous la pouvez traitter de telle façon que son ingratitude et son imprudence seroyent extremes si elle pensoit à chose qui vous peust desplaire : mais ce qui me le faict encore mieux juger, c'est que cette sotte de Darinee en tirant son mouchoir a laissé cheoir ce papier que j'ay relevé sans qu'elle l'ait veu, et par luy j'ay appris qu'il y a quelque amant caché ou d'elle ou de Dorinde ; je n'ay peu recognoistre l'escriture et s'il vous plaist, dit-il luy tendant le papier, vous pourrez voir Seigneur que je dis vray : Le Roy alors le prenant il η n'eust pas plustost jetté l'œil dessus qu'il ne recognust l'escriture du Prince Sigismond, ce qui luy fist dire en s'escriant ; - Ah Ardilan, il ne faut point aller au devin pour sçavoir qui l'a escrit

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ni moins pour juger d'où vient le changement de Dorinde, c'est Sigismond qui l'aime, et qu'elle aime sans doubte, voila sa main, et voila le sujet du discours de Darinee. A ce mot jettant le papier sur une table, et se pliant les bras η l'un dans l'autre, il se mit à marcher à grands pas par la chambre, tellement estonné de cét accident, qu'il demeura plus d'un quart d'heure sans proferer une seule parole : en fin tout en furie, - Je veux, dit-il, que cét outrecuidé, et cette malavisee se repentent à bon escient, l'un de la hardiesse qu'il a euë, et l'autre de son imprudence, et si je ne les chastie tous deux, comme ils meritent, que l'on ne me tienne jamais pour le Roy Gondebaut, et pour commencer, continua il η, se tournant vers luy, allez Ardilan à cette heure mesme trouver Clotilde, et lui dittes

Signet[ 795 ] fonctionnelle

que j'entends que Dorinde luy fait tant de honte, par sa façon de vivre, que je veux que ce soir mesme elle la renvoye chez Arcingentorix, et luy fasse entendre le suject pour lequel elle ne la veut garder, et de là allez trouver Sigismond et luy dittes qu'il se retire dans les Galloligures, où je le confine jusques à ce qu'autrement il sçache ma volonté, et qu'il parte demain de si grand matin, que personne ne le voye, que s'il manque d'obeyr à mon commandement je le mettray en lieu où je luy apprendray son devoir. Et après se remettant à marcher il frappoit du pied en terre, enfonçoit son chappeau et faisoit des actions d'une personne transportee. Ardilan le voyant en cet estat fust le plus empesché du monde, car d'aller faire ces messages et à Clotilde et à ce Prince il η

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prevoyoit bien que ce seroit sa ruine et qu'il couroit la plus dangereuse fortune qu'il sçauroit avoir par le desplaisir que Sigismond en recevroit, qui desja ne luy vouloit pas beaucoup de bien de ne faire aussi ce que le Roy luy avoit commandé il le voyoit η si transporté de colere qu'il en craignoit encore quelque chose de pire, si bien qu'il ne fust jamais plus empesché, et se repentit plusieurs fois d'avoir montré ce papier puis qu'il estoit pour causer η tant de maux.
  Il n'y avoit personne dans la chambre sinon le Roy et Ardilan, mais en la garderobe qui la touchoit de fortune il s'y rencontra celuy que Sigismond avoit gaigné, et qui oyant nommer le nom de Sigismond presta l'oreille fort attentivement à ce que disoit le Roy : il entendit donc

Signet[ 797 ] fonctionnelle

le rude commandement qu'il avoit faict à Ardilan, de quoy il jugea qu'il falloit à l'heure mesme advertir Sigismond, et pour cet effect il sortit promptement par un degré desrobé et s'en courut vers ce jeune Prince qui estoit alors retiré dans un petit cabinet, et de fortune avoit en ce temps achevé de m'escrire ces vers qu'il me donna depuis.

MADRIGAL.

Voy Dorinde quels sont tes charmes,
La neige se fond au Soleil,
Mais mon cœur se fond tout en larmes
Quand je suis loin de ton bel œil.

  - Seigneur, luy dit il, je viens le plus diligemment que je puis vous advertir d'une chose à laquelle il faut que vostre prudence η pourvoye, autrement

Signet[ 798 ] fonctionnelle

je crains qu'il ne vous en arrive quelque grand desplaisir. Il y a quelque temps qu'estant aux escoutes suivant le commandement que vous m'avez faict, au lieu d'ouyr quelque chose qui vous concernast, j'appris que le Roy estoit grandement amoureux de Dorinde et qu'il se servoit en cette affaire d'Ardilan comme je vous ay dit, mais aujourd'huy Ardilan a porté au Roy des vers que vous avez faicts pour Dorinde en luy donnant un évantail η : et d'autant que Darinee fille de chambre de Dorinde a faict une response à Ardilan toute autre que de coustume le Roy a creu que cela venoit de Dorinde qui estoit amoureuse de vous. Vous sçavez Seigneur qu'il n'y a point de passion plus violente en l'amour que la jalousie η, le Roy est entré en une telle colere contre vous

Signet[ 799 ] fonctionnelle

et contre elle, qu'il a commandé à Ardilan de dire de sa part à Clotilde qu'elle la renvoye incontinent à Arcingentorix, et luy fasse sçavoir que c'est à cause que ses deportements sont si honteux, qu'elle ne veut plus la tenir en sa compagnie. - Est-il possible, interrompit le jeune Prince, que le Roy se laisse de telle sorte transporter à sa passion, qu'il ne voye pas l'injustice qu'il exerce contre cette sage fille ? - O Seigneur, reprit il, cela n'est pas tout, son despit s'estend encore contre vous : - Contre moy, dit Sigismond ; ρ - Contre vous, adjousta il η, mais Seigneur, je ne sçay si je le vous η oseray dire : - Dittes, dittes hardiment, repliqua le Prince, ne craignez point qu'il y ait rien qui me puisse fascher davantage, que la honte qu'il prepare à Dorinde : - Seigneur, continua cét homme,

Signet[ 800 ] fonctionnelle

il a commandé à Ardilan de vous venir trouver, et de vous dire de sa part, que vous partissiez demain de si grand matin, que personne ne vous vid pour vous aller confiner dans les Galloligures, jusques à ce que vous receussiez autre commandement de luy, adjoustant tant de menaces à ce message que je ne croy pas qu'il ne soit hors du sens. - Mon amy, dit le Prince en sousriant, le Roy passera sa colere avec le temps, et il ne vous ε fera peut estre pas tout le mal qu'il dit, cependant je vous remercie de la peine que vous prenez pour moy que je vous prie de continuer, et de croire que je mourray jeune, ou que je vous donneray sujet de dire, qu'en me servant vous n'avez point servi un Prince ingrat ni mescognoissant : allez donc pour essayer si vous entendrez quelque

Signet[ 801 ] fonctionnelle

autre nouvelle sur cette affaire, et ne faillez de m'en advertir incontinent, affin que j'y puisse donner quelque remede.
  Ils se separent de cette sorte, et Sigismond me vint trouver, mais en une si grande colere contre Gondebaut, que si je ne l'eusse retenu, je croy qu'il fust sorti du respect que le fils doit à son pere, et j'advouë que cette action me pleut infiniment en ce jeune Prince. - Dorinde, me dit-il, après m'avoir raconté tout ce que vous avez entendu, je voy bien que tout ce mal vous est procuré par l'affection que je vous porte, et que c'est mon malheur qui vous enveloppe en ma mauvaise fortune, mais si faut-il que je vous die l'opinion que j'ay. Je ne croy pas que le grand couroux du Roy procede entierement de l'amour qu'il void que je

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vous porte, mais beaucoup plus de la bonne volonté qu'il craint que vous ayez pour moy, que si j'estois si heureux que sa crainte fust veritable, je vous donnerois le conseil que je suis resolu de prendre : - Vous ne devez point douter, Seigneur, luy dis-je, que vostre bonne volonté ne m'ait obligee à vous honorer comme je dois. - De l'honneur, me respondit-il, je n'en demande que de ceux qui me le doivent comme à leur futur Seigneur, mais de Dorinde, je ne requiers pas une chose de si peu de valeur ny si commune, je veux d'elle de l'amour, d'autant que la marchandise que je luy vends ne se peut acheter qu'avec cette monnoye η. - Si ce mot, repliquay-je, estoit bien seant dans la bouche d'une fille, je pense que je le dirois pour vous contenter. - Dorinde, reprit-il incontinent, soyez

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certaine que l'affection que j'ay pour vous est telle, que j'aymerois mieux la mort, que si j'avois jamais pensé à chose qui vous fust peu honorable : et puisque vous me rendez ce tesmoignage de la bonne volonté que vous me portez, je m'en contente, et dés icy, je me dis le plus heureux homme qui vive, et affin que vous sçachiez quel est le conseil que je prends pour moy, et que je vous veux donner, je suis resolu, ma belle fille, en despit du Roy, que je ne veux point nommer mon pere, puis que ses actions sont du plus fier ennemy que j'aye, en despit de luy, dis-je, je vous veux aymer au double de ce que je vous ay aymee jusques à cette heure : et vous Dorinde, prendrez vous la mesme resolution que vous voyez en moy ? - Et moy, Seigneur, luy respondis-je, je proteste

Signet[ 786 sic 804 ] fonctionnelle

de vous aymer en despit de tout l'univers, autant que mon honneur me le pourra permettre. Je vis alors en ce jeune Prince un si grand et si prompt changement, que j'en tiray une certaine cognoissance du contentement η que ces parolles luy avoyent apporté, mais le discours qu'en mesme temps il me tint, m'en asseura bien encore davantage : - Et moy, me dit-il en me prenant la main, je vous jure et vous promets Dorinde par toutes les choses qui me peuvent estre plus sainctes et plus sacrees, que je feray tout ce que je pourray pour n'avoir jamais autre femme que vous, et si j'estois en ma puissance absoluë dés à cette heure je vous recevrois pour telle, mais dependant d'autruy comme je fay, je ne puis sans vous abuser vous en dire davantage ; seulement je

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vous supplie, continuat il η, me remettant une bague η au doigt, de recevoir et garder cette bague η pour gage de ce que je vous ay promis, et de plus que je ne me marieray jamais que nostre mauvaise fortune ne vous ait contrainte de l'estre auparavant, et lors que vous me là ε renvoyerez je recognoistray que vous estes mariee et je penseray estre libre de la parolle que je vous ay donnee. - Seigneur, luy dis je toute rouge de honte, quand je ne recevrois jamais autre contentement de l'honneur que vous me faittes de m'aymer que cettuy cy, je me dirois toute ma vie la plus heureuse fille qui fust jamais, et pour tesmoignage de l'estime que j'en fay je reçoy cette bague η avec les mesmes serments qu'elle m'est donnee : Mais Seigneur, continuay je, l'on prend garde à nos actions, je vous supplie

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rompons nos discours. - Ma fille, me dit il, j'ay maintenant trop d'interest en vous pour ne penser à ce qui vous touche, c'est pourquoy je ne voudrois pas que le Roy se laissast emporter par sa passion à vous rendre le desplaisir duquel en son extreme furie il vous a menacee : car il est certain que je ne le souffrirois pas aysement, si vous le trouvez bon je le luy feray dire tout ouvertement, ne me souciant guiere de la cholere en laquelle il sera, puis que ce n'est pas en ce pays un crime de leze Majesté que d'aymer une belle fille : je croy bien qu'au commencement il se faschera fort, mais enfin il reviendra en soy mesme et alors il recognoistra que nous avons eu plus de raison de nous entr'aymer en l'aage où nous sommes qu'il n'a pas eu de penser que vostre jeunesse se pust apparier avec

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son vieil age, ny que les fleurs de vostre beau visage pussent demeurer avec l'hyver de sa vieillesse η. - Mais mon Dieu Seigneur, luy dis-je, prenez bien garde que les Rois lors qu'ils sont contrariez entrent en une plus grande colere, - Ma fille, me respondit il, nous ferons la guerre à l'œil, et y userons de toute la prudence η que nous pourrons, mais c'est la verité que je souffriray, quelque mal qui me puisse advenir, pourveu que Dorinde n'y soit point comprise : et à ce mot sans attendre autre response il s'en alla pour apprendre des nouvelles du Roy, qui cependant estoit en grand conseil avec ce traistre Ardilan, car aussi tost presque que celuy qui avoit adverty Sigismond fust party le Roy tournant les yeux et voyant encore cet homme, - Et comment, luy dit-il, Ardilan vous n'estes pas encore

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allé où je vous ay commandé ? - Seigneur, respondit il, j'attendois pour sçavoir si vous me commanderiez encore quelque autre chose : - Je n'ay, repliquat-il η, autre chose à vous dire : mais allez promptement executer ma volonté. Ardilan alors s'approchant de luy, - Mais Seigneur, luy dit-il, si le Prince me demande pour quel suject vous luy faictes ce commandement encore faut il que je luy en scache dire quelqu'un. - Dittes luy, repliqua Gondebaut, que c'est pour le peu de respect qu'il m'a porté, en ce qui concerne Dorinde, et afin qu'il ne le puisse nier, tenez, dit-il, prenant le papirer sur la table et le luy tendant, tenez et luy montrez la cognoissance que j'en ay euë. - Seigneur, dit Ardilan, en recevant ce papier, je sçay la response qu'il me fera, et si vous me le permetez je la vous diray, - Et

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que sçauroit il respondre, dit le Roy, sinon d'advoüer sa faute si ce n'est qu'il veüille mentir. - Il ne mentira point Seigneur, pardonnez moy s'il vous plaist, reprit Ardilan, car il dira qu'il n'a jamais creu qu'Ardilan ε aymat Dorinde, et que s'il l'eust pensé, ou quelqu'un le luy eust faict sçavoir, il ne se fust jamais mis à la servir, et à la verité il ne se faut pas estonner qu'il ne s'en soit point apperceu, car vous y avez usé d'une si grande prudence η, que la chose a esté jusques icy si secrette, que je ne croy point qu'autre que vous, Dorinde, Darinee et moy en ait rien sceu, cela estant il me semble qu'il n'y a pas tant de sa faute qu'au commencement j'avois jugé, et que peut estre les affaires n'estans point entierement desesperees, ce ne vous seroit pas chose fort honorable de les

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divulguer de cette sorte ; - Et qu'est ce donc, adjousta le Roy, que vous voudriez que nous fissions ? et à ce mot il recommença à marcher, mais d'un pas beaucoup plus posé qu'au commencement. Ardilan qui vid d'avoir gagné quelque chose sur la colere du Roy, - Seigneur, reprit il en sousriant, je n'eusse jamais creu que les grands Rois sceussent si bien aymer que vous faites, je vous asseure que vous n'estes pas peu sensible de ce costé là, et qu'il ne faut vous y donner gueres grand coup pour vous y faire une grande blesseure, pour quelques meschants et malheureux vers qui peut estre auront esté faicts sans dessein, et seulement pour passer le temps, vous voila à tout rompre et tout mettre en desordre. Pardonnez moy, Seigneur, vous estes un peu trop prompt.

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- Vrayement, dit alors le Roy en sousriant aussi de son costé, tu n'as pas mauvaise grace Ardilan de m'accuser de la faute que tu as faite, car n'est-ce pas toy qui m'as dit que Sigismond aymoit cette fille, et qu'elle s'estoit retiree de moy pour ce sujet ? - Il est vray, Seigneur, je le vous ay dit, mais ce n'a esté que par opinion, et j'advouë bien que si je vous eusse creu si aysé à offenser, je ne vous en eusse pas parlé tant à l'estourdie, mais je suis apris à ce coup pour une autre fois : car voyez, je vous supplie, Seigneur, en quelle confusion nous avons failly à mettre toute chose η, premierement de ruiner tout le contentement η que vous pouvez esperer en cecy, et puis d'oster l'honneur à Dorinde et à toute sa famille, mettre une tache en la maison de la Princesse Clotilde, et de vous

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faire peut estre perdre vostre fils. Or soit à jamais loüee vostre bonté, ou plustost vostre prudence η, qui en fin a surmonté la violence d'une si forte passion, et nous pouvons marquer ce jour comme l'un des plus heureux de vostre regne, et auquel vous avez obtenu l'une des plus signalees victoires que vous eustes jamais. Ardilan continua encore longuement ses flatteries, car nous les sceusmes par celuy, qui auparavant avoit adverti Sigismond, et en fin il conclud. - Or Seigneur, je serois d'advis, si l'affection du Prince est tant incompatible avec la vostre, que vous le fissiez advertir de l'amitié que vous portez à Dorinde, et que vous le priassiez de faire deux choses pour l'amour de vous. L'une de tenir cette affaire secrette, et l'autre de s'en vouloir retirer entierement,

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si luy ayant fait cette ouverture, il continue, ce sera alors que vous aurez occasion de vous plaindre de son peu de respect, et toutesfois encore n'auriez vous point de sujet de vous douloir de Dorinde, avant que de scavoir asseurément si elle l'ayme, car bien souvent ceux qui sont amoureux font bien par finesse prendre de semblables escrits, sans que celles qui les reçoivent le sçachent. Je serois donc d'advis que Clotilde de vostre part luy deffendit de plus parler au Prince Sigismond, et moins de recevoir chose quelconque qui vnt de sa part, car après ceste deffense il n'y aura plus d'excuse, ny pour l'un ny pour l'autre, s'ils continuent à vous rendre du desplaisir.
  Tel fust l'advis d'Ardilan qui y adjousta encore quelques autres paroles, pour faire mieux entendre son

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conseil, et le Roy qui avoit une grande croyance en luy, après y avoir quelque temps songé trouva bon tout ce qu'il avoit dit, et en mesme temps luy commanda d'aller mettre en effet ce qu'il avoit proposé : ce qu'il fit avec plus de contentement qu'il n'eust pas fait le premier commandement η. Il alla donc premierement trouver la Princesse, à laquelle il fist sçavoir l'opinion que le Roy avoit de la recherche de Sigismond envers Dorinde, et pour luy montrer qu'il ne l'avoit pas fondee sans raison, il luy fist voir les vers que Darinee avoit perdus, de quoy la Princesse demeura fort estonnee : toutefois comme sage et prudente elle respondit que ces vers pouvoient bien estre faicts sans aucune mauvaise intention, mais qu'elle ne laisseroit d'obeyr à tout ce que le Roy

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luy commandoit.
  De fortune en ce temps Sigismond ne se trouva point dans la ville estant allé l'après disnee à la chasse du costé de la forest d'Erieu, et c'estoit sa coustume de venir tousjours descendre à son retour au logis de Clotilde pour l'amitié qu'il luy portoit, et parce qu'il revint tard, Ardilan ne pust parler à luy de tout le soir : cependant Clotilde qui ne l' ηaymoit pas moins qu'elle se voyoit estre aymee de luy, ne manqua après souper de le retirer à part et de luy raconter le message que Gondebaut luy avoit faict faire par Ardilan ; - Et en mesme temps, mon frere, luy dit elle en sousriant, je serois bien colere si vous m'aviez ainsi trompee. - Ma sœur, respondit froidement le Prince, vous plaist il m'obliger en cecy extraordinairement ?

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- Vous sçavez bien, adjousta Clotilde, que je vous rendray tousjours toutes les cognoissances que vous voudrez de ma bonne volonté. - Ayez donc agreable, reprit le jeune Prince que je responde à ce que vous m'avez dit en la presence mesme de Dorinde. Clotilde qui eust opinion qu'il la vouloit mettre du tout hors de cette doute parlant franchement devant moy ne fist point de difficulté de m'appeller, et nous tirans le plus loing que nous pusmes de ceux qui estoient dans la chambre, le Prince commença de parler de cette sorte le plus bas qu'il peust de peur d'estre ouy de quelque autre.
  - Ma sœur je n'ay point voulu respondre à ce que vous m'avez demandé que je ne fusse en la presence de celle qui y a le plus d'interest, affin que la response que je vous feray

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soit d'autant plus aisement creuë qu'elle sera exempte de tout soupçon de dissimulation. Vous m'avez fait entendre que le Roy a sceu que j'aymois Dorinde, et qu'elle n'avoit point ma bonne volonté desagreable, et qu'à cette occasion il vouloit que vous fissiez deffense à cette belle fille non seulement de me plus aymer, mais ny mesme de souffrir que je parle jamais à elle, et il me semble qu'il fonde la cognoissance qu'il a de l'amour que je luy porte sur quelques vers que j'ay escrits, et que Darinee a perdus : il me semble que c'est tout ce que le Roy vous a mandé et à quoy vous avez adjousté la demande que vous me faites à sçavoir s'il est vray que nous nous entr'aymons. A ce qu'il vous plaist de sçavoir de moy et que je vous puis dire, je ne feray point d'autre response sinon

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que vous regardiez bien Dorinde, et qu'après vous jugiez sans passion s'il est impossible ε de la voir sans l'aymer, et en cela ma sœur je ne pense pas vous avoir offensee, puisque s'il y a offense c'est de vous qu'elle est procedee, qui avez adjousté à la beauté de cette fille tant et tant de perfections par la bonne nourriture que vous luy avez donnee, que de toutes les fautes que l'on fera en aymant une chose si parfaite, avec raison, et vous et la nature en devez estre accusees η. Mais encore diray je bien d'avantage, que l'honneur et le respect que je vous doibs, n'ont jamais esté blessez en ceste affection, protestant par Hercule η, et par tout ce qui punit plus rudement le parjure, que j'eslirois plustost la mort que de rechercher d'elle chose qui puisse contrevenir à son devoir. Or ma sœur voila

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donc la premiere declaration sur ce que vous m'avez demandé ; maintenant pour vous respondre à ce que le Roy vous a mandé, qui pense par semblables deffenses me divertir de cette affection ; je vous declare et je vous supplie ma sœur, de le luy dire s'il vous en parle, je vous declare dis-je, que tout l'univers ensemble ne me sçauroit empescher d'aymer Dorinde, qu'elle ne parle point à moy, qu'elle me fuye, qu'elle s'esloigne : cela peut bien me donner de la peine et du torment, mais non pas jamais me divertir de la bonne volonté que je luy porte. Voila, ma sœur, la verité de ce que vous m'avez demandé : c'est à Dorinde maintenant à resoudre le Roy de ce qui la touche.
  Le jeune Prince parla de cette sorte, et Clotilde en sousriant, - Vrayement

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mon frere, dit elle, voicy une plaisante invention pour destourner Dorinde de l'amour du Roy. Mais vous Dorinde, dit elle se tournant vers moy, que respondez vous sur ce que le Prince vient de dire ? - Madame, luy respondis-je en rougissant, que puis-je dire sinon que je ne merite pas ce que le Prince dit, mais que je voudrois bien les ε meriter. - Comment, reprit Clotilde, vous aymez Sigismond et voulez bien estre aymee de luy ; et quelle pretention pouvez vous avoir en cette amitié ? le jeune Prince alors prenant la parolle, car il vid bien que la honte me deffendoit de parler, - Ma sœur luy dit il, il est malaisé que vous puissiez avoir une plus ample declaration de cette belle fille, mais je la feray pour tous deux, et je m'asseure qu'elle m'advoüera, et lors me prenant la

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main, - Voyez vous, lui dit-il ma sœur, cette bague η que Dorinde porte, je la luy ay donnee pour gage, que si je pouvois l'espouser à cette heure mesme je le ferois, mais qu'estant soubs l'authorité d'un pere et ne pouvant disposer de moy sans offenser les loix de Dieu et des hommes, j'attendray que sa η volonté y consente ou que le temps me dispense de ce devoir avec serment que je luy ay faict et que je luy refais encore en nostre ε presence de ne me marier jamais à quelqu'autre qu'elle ne soit pour mon mal-heur mariee ailleurs, et elle m'a promis de garder cette bague η à la condition de me la renvoyer si nostre mal-heur est si fort qu'il la puisse contraindre à d'autres nopces.
  La Princesse oyant ce discours demeura si estonnee et si confuse

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qu'elle ne faisoit que regarder tantost l'un et tantost l'autre, sans pouvoir dire une seule parolle, enfin estant demeuree quelque temps de cette sorte revenant à nous et se tournant au Prince, - Vrayement mon frere, luy dit elle, si l'amitié que je vous porte n'estoit encore plus grande que l'injure que vous m'avez faicte, j'aurois une tres grande occasion de me douloir de vous, qui sans mon sçeu avez lié de telle sorte une fille qui est à mon service. - Ma sœur, reprit incontinent le Prince, si je vous ay offensee je vous en demande pardon, et sur tout je vous supplie si vous jugez qu'il y ait de la faute de la rejetter toute sur moy sans que cette belle fille y en η ait point de part, et si vous voulez l'effacer il faut ou mon sang ou ma vie, me voicy prest à tout ce que vous ordonnerez, seulement je

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vous supplie et vous conjure par cette amitié que vous dittes, me faire l'honneur de me porter, de n'en sçavoir point de mauvais gré à Dorinde qui n'en peut mais, bien vous asseureray-je ma sœur, que si en cecy je vous ay offensee, ç'a seulement esté en la forme, car en effect, nous avions resolu de vous declarer librement toute chose, et nous remettre entierement entre vos mains : mais ma sœur, continua il η, serois je bien assez mal-heureux pour vous avoir despleu ? Ce seroit bien en cela que je me dirois infortuné, puisque je jure Tautates η, n'avoir jamais eu autre dessein, que de vous rendre tout honneur et tout respect. - Mais, mon frere, reprit la Princesse, si vostre intention estoit telle, pourquoy ne m'en avez vous advertie dés le commencement ? - Dés le commencement

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reprit le Prince, je ne le pouvois, parce que je ne sçavois pas alors si je l'aimerois, et si elle auroit agreable l'affection que je luy porte, - Et depuis, adjousta Clotilde, que vous en avez esté asseuré, que ne me l'avez vous dit, et elle mesme qui me parloit si librement de la recherche du Roy, pourquoy n'en a elle η autant fait de la vostre ? - Ma sœur, repliqua le Prince, quand vous aurés de l'amour η pour quelqu'un, vous respondrez vous mesme à la demande que vous vous faites, sçachez que quand on vient à aymer, ce n'est pas une œuvre qui se commence avec dessein : figurez vous que c'est comme celuy qui marche sur un penchant de glace : pensez vous qu'on se laisse choir à dessein, nullement, c'est une surprise que la polisseure de la glace fait à nos pieds, de sorte que l'on est

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plustost tumbé que l'on n'a pas pensé d'estre esbranlé, c'est de mesme de l'amour, quand on void une beauté c'est insensiblement et par surprise que cette beauté nous faict glisser en son amour, et nous sommes plustost amants que nous n'avons pensé de vouloir aymer η : nous vous jurons ma sœur, et je puis respondre pour cette belle fille aussi bien que pour moy, qu'il n'y a pas deux jours que nous ne pensions point en venir si avant, mais l'advis qui nous a esté donné que le Roy vouloit user d'extreme tyrannie pour separer nostre bonne volonté, a esté cause que nous avons faict la resolution que nous vous avons dite, mais elle n'a pas esté plustost η resoluë, que nous n'ayons eu dessein de la vous dire et de suivre en cela et en toute autre chose vostre sage et prudent advis bien

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que nous soyons marris de ne l'avoir pas faict plustost pour vous donner tesmoignage de l'honneur et du respect que nous desirons de vous rendre. Mais, ma sœur, de chose faite on dit que le conseil en est pris η, que pouvons nous faire autre chose que de vous demander pardon ?
  La Princesse alors tournant les yeux vers le Prince, - Mon frere, luy dit elle, je demeure grandement satisfaite de deux choses, l'une, de voir la franchise avec laquelle vous vous estes asseuré sur mon amitié, me declarant une affaire, qui estant sceu du Roy mal à propos sans doubte vous sera dommageable ; et l'autre, que vostre affection ait pour but un dessein tant honorable, et en cela je cognois bien qu'il n'y a point de vostre faute, car vous ne me devez que ce qu'il vous plaist, mais toute

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l'erreur a esté commise par Dorinde qui sçavoit bien que c'estoit son devoir de m'en advertir, et au contraire elle me parloit ordinairement de la recherche du Roy et me cachoit la vostre si curieusement, que je ne sçay quand je l'eusse sceuë sans la sottise de Darinee : toutefois, mon frere, pour l'amour de vous, non seulement je luy pardonne, mais de plus je vous promets à tous deux d'en perdre la memoire, ou que si je m'en souviens ce sera seulement pour vous ayder en tout ce que je pourray, prevoyant assés qu'il se prepare un grand combat contre le Roy et vous, l'authorité et le respect, et la puissance et la patience, car ne doutez point que le despit ne fasse des efforts extraordinaires en l'ame de Gondebaut. - Ma sœur, reprit incontinent le Prince, si cette belle fille et moy

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osions nous mettre à vos genoux, nous le ferions sans doubte pour vous remercier et du pardon et des asseurances que vous nous donnez : et quant à ce qui est du Roy nous avons assez de resolution pour resister à tout ce qu'il pourra faire contre nous, nous ne sommes point coulpables de leze Majesté, si le Roy sort des termes du pere envers le fils, je sortiray de ceux du fils envers le pere, et pourveu que nous vous ayons et la raison pour nous, nous sommes plus contents que nous ne sçaurions vous representer.
  Le Prince après quelques autres paroles de remerciement se voulust retirer, par ce qu'il estoit las de la chasse, mais Clotilde le retint, - Encore faut-il, luy dit elle que nous avisions à ce que j'ay à dire au Roy sur le message qu'Ardilan m'a faict de sa

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part, - Ma sœur, luy respondit-il, vous luy direz s'il vous plaist, que vous avez commandé à Dorinde ce qu'il vous a mandé, et qu'elle vous a respondu qu'elle n'oseroit demeurer muette quand je parlerois à elle, ny moins me deffendre les parolles, et que quant à elle elle ne viendra jamais me chercher, mais aussi qu'elle n'oseroit me fuir ; car ma sœur je meurs d'envie que le Roy m'en parle ; - Preparez vous y, dit Clotilde, car je suis bien asseuree, que si ce n'est luy, ce sera Ardilan qui vous viendra trouver de sa part, et si cela est, je vous supplie souvenez vous que Gondebaut est Roy, et de plus, pere du Prince Sigismond : et à ce mot après luy avoir donné le bon soir il se retira pour se reposer si toutefois ces nouvelles le luy pouvoient permettre η.
  Le matin Ardilan fust de si bonne

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heure au logis de Sigismond qu'il le trouva encore au lict, luy ayant faict dire qu'il estoit là de la part du Roy il le fist incontinent entrer ; et parce qu'Ardilan ne desiroit pas que personne ouït ce qu'il avoit à luy dire, il le supplia de commander qu'on le laissast seul aupres de luy, ce que le Prince fist η incontinent, et lors il reprit la parolle de cette sorte.
  - Seigneur je viens vous trouver de la part du Roy vostre pere, pour vous communiquer quelques nouvelles qu'il a euës du Roy Alaric, parce qu'y ayant le principal interest, il est necessaire que vous en soyez adverti. Ardilan parloit ainsi, parce que Gondebaut ayant un peu pensé à la harangue qu'il vouloit faire faire au Prince, jugea qu'il estoit plus à propos de commencer à luy en parler de cette sorte ; à quoy le prince Sigismond,

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qui n'aymoit pas beaucoup Ardilan, et qui estoit mesme un peu picqué contre luy, respondit en sousriant ; - Je pensois Ardilan, que la charge dont vous vous mesliez, au service du Roy, n'estoit que de messager d'amour : mais à ce que je voy vous estes devenu homme d'Estat, puisque le Roy vous communique les nouvelles des Rois estrangers. Ardilan, qui estoit des plus fins hommes de ce temps, entendit bien ce que le Prince Sigismond vouloit dire, mais feignant de n'y prendre pas garde, - Encore, Seigneur, reprit-il, ne vous trompez vous pas beaucoup, car le message que j'ay à vous faire, est veritablement tout d'amour, puisque le Roy a eu response des Ambassadeurs qu'il a envoyez vers ce Roy des Visigots, pour faire alliance de sa fille avec vous, et ils luy

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mandent qu'ils en ont eu fort bonne response, et qu'ils esperent que bien tost ils seront icy avec une heureuse conclusion de cette affaire : or le Roy qui desire comme il doibt vostre bien et vostre grandeur, m'a commandé de vous en venir avertir affin que vous vous tinssiez prest pour faire ce voyage, auquel il veut que vous vous acheminiez avec un equipage digne du Prince de Bourgongne.
  Le Prince Sigismond qui avoit desja esté adverti de tout cet artifice dés le matin, luy respondit froidement : - Et où sont les lettres des Ambassadeurs ? - Le Roy repliqua, Ardilan les a gardees, par ce, comme je croy, qu'il y doibt avoir quelque chose qu'il ne veut pas que je sçache. - Comment Ardilan, reprit le Prince, le Roy at η-il quelque secret qu'il vous veuille

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cacher ? Il n'est pas croyable que c'ela ε soit, car il me semble qu'à celuy à qui il ne cache pas ses propres pensees il ne doit pas celer quelque autre chose. - A moy Seigneur dit Ardilan le Roy ne cache pas ses pensees, et qui vous faict ces comptes ? - Vrayement, adjousta Sigismond, toute la Cour en est pleine, tesmoing le mariage que vous traittez pour luy si secrettement, tesmoing la plainte de ce pauvre cheval que vous encloüastes et qui n'en pouvoit mais, et bref tesmoing les belles remontrances que vous faites faire à la Princesse Clotilde pour nous ε ayder en vos desseins, et maintenant vous me voulez faire accroire que le Roy ne se fie pas à vous d'une lettre. Ah Ardilan je ne suis pas de si loing que je ne sçache bien le credit que vous avez aupres de luy ; et que pleust à

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Dieu que son fils y en eust autant. Ardilan oyant ce discours demeura le plus empesché qu'il fust jamais ; mais comme personne qui avoit l'esprit vif et present, il se remit assez tost, et pensa qu'il falloit mettre le tout en mocquerie et porter le discours ailleurs. - Ah Seigneur, luy dit-il, ce que vous dites ce sont des jeux de Baccanales, vous sçavez qu'en ce temps là chacun faict tout ce qu'il peut pour passer son temps, mais maintenant je vous parle à bon escient. Vous sçavez bien, Seigneur, que cecy importe à vostre Estat, vous n'avez point de voisin que vous puissiez redoubter que Thierri, Alaric et le Roy des Francs η : pour Thierri, vous avez desja alliance avec luy par le mariage η que vous avez faict : quant au Roy des Francs, il est tellement vostre voisin que l'on peut

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craindre avec raison que, comme l'on dit, que la commodité faict le larron η, aussi ce voisinage ne luy donne et la volonté et les moyens d'entreprendre sur vos Estats, et vous sçavez que cette consideration fust celle qui convia le Roy d'envoyer ses Ambassadeurs vers le Roy des Visigots, la puissance duquel jointe à celle de vostre Royaume et des Ostrogots, est telle qu'elle vous couvrira tousjours des mauvais desseins que l'ambition des Francs pourroit faire contre vous. Maintenant que ce traitté est conduit au poinct que vous l'eussiez sceu desirer, il semble qu'au lieu de vous en resjoüir, comme de la meilleure nouvelle qui vous peut arriver, au contraire vous la mesprisiez, ou au moins qu'elle ne vous touche point. - Ardilan respondit le Prince avec une froideur extreme,

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j'advouë que vous estes tres-grand personnage, et que mon pere auroit tort s'il ne vous faisoit son premier Conseiller d'Estat, mais quant à moy qui n'en sçay pas tant que vous, je ne puis respondre autre chose, sinon qu'il me semble tres à propos de rechercher pour le Roy, le mariage que vous luy procurez avant que le mien, car il est bien raisonnable qu'il se marie avant que moy, puis qu'il est mon aisné : et à ce mot, faisant tirer son rideau, il ne voulust plus parler à luy, s'estant tourné de l'autre costé.
  Ardilan qui craignoit grandement la colere de Sigismond, après avoir demeuré quelque temps en ce lieu, fut contraint de s'en aller sans luy parler de l'amour qu'il η me portoit ny moins aussi de celle du Roy auquel il raconta de mot à mot tout

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ce que le Prince luy avoit dit, et puis adjousta, - Seigneur vous me permettrez bien de vous dire que je croy n'y avoir personne qui puisse remedier à ce desordre que la Princesse Clotilde, premierement elle a toute puissance sur Dorinde, et puis je voy que le Prince l'ayme et croit fort en elle ; - Si elle y peut quelque chose, reprit le Roy, il ne faut point douter qu'elle ne le fasse, quand je le luy commanderay car elle n'oseroit me desplaire, elle sçait bien les obligations qu'elle m'a, et quel bien, et quel mal je luy puis faire, mais je crains fort que cette affetee de Dorinde ne se soit laissee prendre à la jeunesse de Sigismond, et si cela est, asseurez vous qu'il n'y a point de remede sinon de l'esloigner autant de nous que je l'en ay approchee.
  Celuy qui estoit aux escoutes pour

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le jeune Prince ne manqua pas de prester l'oreille à tout ce qui se disoit, et cela fust cause qu'il ouyt la resolution du Roy, qui fust que luy mesme en parleroit à Clotilde, affin de luy commander de destourner Sigismond de l'amitié qu'il me portoit. Aussi tost que le Prince en fust adverti il alla trouver Clotilde, à laquelle il dit les gratieux discours qu'il avoit eus avec Ardilan, et puis adjousta : - Or ma sœur, le Roy vous doibt venir trouver pour vous dire que vous ayez à rompre l'amitié qui est entre Dorinde et moy ; vous sçavez comme cela se peut faire, quant à moy je proteste que la mort me seroit moins malaisee que cette separation, et toutefois ce cauteleux d'Ardilan qui n'ayme guiere ny vous ny moy, luy a faict entendre le pouvoir absolu que vous aviez sur Dorinde,

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et le respect et l'affection que je vous porte, de sorte qu'il faut bien prendre garde que le Roy vous ayant priee de cette affaire, si elle ne reussit à son contentement η, comme dés icy pouvez estre asseuree qu'elle ne sera pas, ne croye que vous n'y ayez voulu employer tout vostre credit, et qu'il ne vous en veüille mal, et le seul remede que j'y vois c'est que vous le preveniez, je veux dire que avant que vous ayez de ses nouvelles vous envoyez vers luy, le supplier qu'il vous donne quelque heure du jour où vous puissiez l'aller voir pour luy communiquer une affaire qu'il est necessaire qu'il sçache, et lors que vous le verrez je suis d'opinion que vous fassiez une grande plainte contre moy de l'amour que je porte à Dorinde, que vous le suppliez d'y vouloir

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remedier avec le plus de prudence η qu'il luy sera possible que quant à vous, vous n'y pouvez rien, puis que lors que vous m'en avez parlé je vous ay dit librement qu'il estoit vray que j'aymois Dorinde, et qu'il m'estoit impossible de m'en separer, et que le pis que vous y voyez c'est que vous avez opinion que Dorinde m'ayme, et que les choses sont si avancees que vous craignez qu'il n'y ait quelques promesses η entr'elle et moy.
  Je ne doute point, continua le Prince, que le Roy ne se mette en colere contre moy, mais ma sœur de deux maux il faut eslire le moindre η ; si c'estoit contre vous ce seroit bien pis, vous sçavez comme il a traitté le Roy Chilperic vostre frere ε, la cruelle mort de Godomar nostre oncle, les massacres qu'il a faicts de leurs enfants

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masles, la violence de laquelle il a usé contre vostre sœur Mucutune la renfermant par force parmy les Vestales. Bref ma sœur cet esprit tout sanglant de tant de parricides de ceux desquels vous estes descenduë, me faict avec raison redouter sa colere pour vous, mais pour moy que peut il faire, il me chassera de sa presence, comme il l'a desja voulu faire, et je proteste Clotilde que j'ay tellement ses violences en horreur que s'il n'estoit mon pere, et que par consequent je suis obligé de l'honnorer et de le servir, il n'y a personne au monde que j'eusse plus à contrecœur que Gondebaut, ny de qui j'esloignasse plus volontiers la veuë, de sorte que la punition qu'il me fera me sera une gratification.
  La Princesse qui aymoit grandement Sigismond, tant pour l'amitié

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qu'il luy faisoit paroistre que pour les bonnes qualitez qui estoient en luy, après l'avoir remercié du soing qu'il avoit d'elle, elle η tascha par toutes les raisons qu'elle peust de le retirer de l'affection qu'il me portoit, luy remonstrant à quels inconveniens cela le pouvoit porter, le peu que je valois, et par consequent la foible, pour ne dire honteuse alliance qu'il pretendoit, le desplaisir qu'il faisoit au Roy, le respect qu'il luy devoit, comme estant son pere, et bref les peines, les soings, et les travaux d'esprit, que ceste affection nous rapporteroit à tous deux, avec le peu d'esperance d'en avoir jamais du contentement : mais à toutes ces considerations - Ma sœur, luy dit-il, quand vous sçaurez que vaut ce mot η vous cognoistrez que toutes ces raisons sont trop foibles pour me divertir

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de la resolution que j'ay faicte. - Puis que cela est, reprit Clotilde, et que vous le trouvez bon, je parleray au Roy comme vous m'avez dit, et je vous en feray sçavoir la response, et à l'heure mesme elle donna charge à l'un des siens d'aller trouver le Roy, ainsi qu'ils avoient resolu. Gondebaut oyant ce message, luy demanda ε qu'aussi il avoit quelque chose à luy communiquer, et que l'apresdinee il l'iroit voir : le Prince sçachant ceste response, et ne voulant s'y trouver monta à cheval feignant d'aller à la chasse, et demeura dehors presque tout le jour.
  Durant toutes ces choses il y avoit desja quelques jours que mon pere Arcingentorix chargé de trop d'âge, et d'une fievre qui l'avoit surpris, s'estoit mis au lict où le mal le pressa de sorte que n'y ayant plus d'esperance

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de vie, il fit supplier Clotilde qu'il me peust voir avant que de mourir, cela fust cause qu'incontinent elle me commanda d'y aller, et de luy dire de sa part qu'elle luy offroit pour sa santé tout ce qu'elle avoit, et mesme me donna quelques curieux remedes que je luy portay : mon pauvre pere lors qu'il me vit et qu'il ouyt ce que la Princesse luy demandoit ε, monstra un grand contentement, et me tendant la main, - Je prie Tautates, me dit-il, ma fille, qu'il te pourvoye de quelqu'un qui te puisse assister en la conduite de ta jeunesse, car tu dois faire estat que tu n'as plus de pere, c'est pourquoy tu diras à la Princesse que je la supplie par sa bonté de vouloir avoir pitié de Dorinde comme d'une jeune orpheline qui est delaissee de toute sorte de support et d'assistance sinon

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de Dieu et d'elle : que je lui predis que ce bien faict ne sera point perdu η, et que le Ciel η le luy rendra au double ainsi que bien tost elle espreuvera : depuis ce temps mon pere alla tousjours diminuant η, si bien que quelque remede qu'on luy pust donner il mourust ce jour là mesme sur le soir.
  Je ne vous rediray point le desplaisir que sa mort me donna, car cela est hors de propos, et que ce seroit un discours qui ne feroit que vous ennuyer. Sçachez donc que le Roy ne manqua point d'aller incontinent après disner chez la Princesse, où après l'avoir retiree à part il voulust commencer à luy faire ses plaintes contre le Prince, mais elle qui avoit esté bien instruite le devança, et luy dit qu'elle avoit grandement desiré de parler à luy pour

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une affaire qui la pressoit infiniment, et à laquelle elle le supplioit tres-humblement de vouloir donner quelque ordre, et là dessus elle luy raconta que m'ayant tancee des vers que le Prince m'avoit escrits et que j'avois receus sans qu'elle le sceut, elle avoit recogneu et mesme après s'estre plainte au Prince Sigismond, d'avoir traitté de cette sorte avec une de ses filles, qu'il y avoit bien encore quelque chose de pire puisque veritablement nous ne luy avions peu cacher une tres-grande amour entre nous, mais qu'encore tout cela n'estoit rien au prix de la folie du Prince, qui, à ce qu'elle jugeoit l'avoit porté jusques à me faire quelque promesse η. - O Dieu ! s'escria Gondebaut, Sigismond a faict quelque promesse η à Dorinde, et seroit il possible qu'il eust perdu jusques là le jugement ?

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- Seigneur, dit Clotilde, je ne voudrois pas le vous η asseurer entierement, mais les apparences me le font croire, et je m'asseure que quand vous le sçaurez vous en ferez le mesme jugement. Lors que vous me commandastes de deffendre à Dorinde de parler plus au Prince elle me respondit que s'il venoit vers elle elle ne le pouvoit pas chasser, et quand je luy demanday pourquoy elle avoit receu ces vers sans que je le sceusse, elle me respondit que la bonne volonté que le Prince luy faisoit l'honneur de luy porter, estoit à telle intention η qu'elle ne pouvoit offenser personne ; et quand je la voulus presser de me dire quelle estoit cette intention, - Madame, me dit elle, le Prince vous la sçaura mieux dire que moy, s'il vous plaist de la luy demander, et depuis je ne sceus tirer une seule parole d'elle, quoy que je

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luy pusse dire, ces discours me troublerent grandement, et ce matin qu'il a pris la peine de venir icy je luy en ay parlé le plus discrettement qu'il m'a esté possible, mais lors que je l'ay pressé pour en descouvrir la verité, et que je me suis grandement plainte des discours de Dorinde, il m'a respondu froidement, - Ma sœur ne m'aymez vous pas comme si j'estois vostre frere ? et luy ayant dit qu'ouy, - Or ma sœur, at-il η repliqué, si cela est aymez donc Dorinde comme si elle estoit vostre belle sœur. Jugez Seigneur que veulent dire ces paroles, quant à moy je suis demeuree muette en les oyant, et par ce qu'incontinent après il s'en est allé j'ay pensé devoir vous en advertir pour y mettre tel ordre que vostre prudence η avisera.
  Ces nouvelles toucherent si bien

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le Roy qu'encore qu'il fust homme qui se commandat assés quand il vouloit, et qui faisoit profession de ne se laisser cognoistre qu'à ceux qu'il η luy plaisoit, si ne se put il empescher de donner de tres-grandes cognoissances de son desplaisir, car après estre demeuré muet quelque temps il reprit la parolle et dit avec une voix lente et asses basse, - Et quoy, Sigismond a donc le cœur si bas qu'il veult espouser cette fille de qui η le plus grand honneur seroit de servir celle qu'il devroit espouser ? donc il a bien eu l'outrecuidance de disposer sans moy de ses nopces, et encore si mal à propos ? Cette faute est telle que si je n'en faisois le ressentiment que je doibs on pourroit avec raison m'en dire coulpable avec luy, et cela sera cause que j'en feray de telles demonstrations que si l'on sçait que le

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fils du Roy Gondebaut a faict cette faute on ne pourra jamais juger que Gondebaut pour le moins y ait en rien consenti : et puis se tournant vers Clotilde, - Vous m'avez obligé, lui dit il, de m'en avoir adverti aussi tost que vous l'avez sceu, et je vous tesmoigneray le gré que je vous en sçay par tous les effects de bonne volonté que vous sçauriez desirer de moy : j'avois desiré de parler à vous ayant esté adverti de la folie de Sigismond, non pas toutefois que je la creusse estre parvenuë à telle extremité ; mais je voy par le discours que vous m'en faites que vous avez prevenu la priere que je voulois vous faire, vous estant desja efforcee de destourner cet inconsideré de ce ruineux dessein, si vous continuez à m'obliger de cette sorte je vous tiendray au lieu de Sigismond, et luy me sera plus indifferent

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que le moindre homme de mes Estats. - Seigneur, respondit Clotilde en accompagnant le Roy qui se retiroit, je ne sçaurois jamais vous rendre les services ausquels vostre bonté m'a obligee, mais je vous supplieray tres-humblement de ne vouloir priver le Prince mon frere de l'honneur de vos bonnes graces pour des petites jeunesses desquelles il se retirera sans doubte lors qu'il cognoistra que vous ne les aurez point agreables, et vous souvenez Seigneur qu'il est vostre fils, et que c'est aux peres que Dieu donne la prudence η pour redresser leurs enfants quand ils se destournent du droict sentier. - Clotilde reprit Gondebaut prenant congé d'elle, vous estes trop sage en un age si tendre, et pleust au Ciel que Sigismond ou prit exemple à vostre obeissance, ou fust desja dans le tombeau

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de mes peres.
  Incontinent que le Roy fust dans son logis il se r'enferme dans sa chambre avec Ardilan et luy raconte tout ce que Clotilde luy avoit dit, où après cent et cent effroyables menaces tantost contre le Prince et tantost contre moy, enfin il leur fust impossible de prendre une entiere resolution pour ce coup, d'autant que l'esprit du Roy estant blessé de deux si violentes passions comme estoyent l'amour et le despit, il ne luy estoit pas possible de se pouvoir bien resoudre. Cependant la nuict survint et le Roy ne pouvant manger se mit au lict pour y passer son desplaisir esloigné de toute compagnie.
  D'autre costé le Prince estant revenu de la chasse ne manqua pas d'aller incontinent vers la Princesse pour

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sçavoir ce qui s'estoit passé entre Gondebaut et elle, et ayant appris tout ce qu'elle en sçavoit sans s'esmouvoir de tout ce que le Roy avoit dit et faict, - Je louë Dieu, dit il, ma sœur, que son fiel se soit espandu sur moy, et vous en soyez exempte, j'attendray avec beaucoup de repos d'esprit, la resolution qu'il voudra prendre, me semblant, quoy qu'il sçache dire de ma faute, que quand tout le monde desapreuveroit ce que j'ay faict, luy seul me devroit deffendre, puis que ce n'est qu'à son imitation : et à ce mot η luy ayant demandé où j'estois, et ayant esté adverty de la mort de mon pere. - Si j'osois, dit-il, je luy irois aider à plaindre sa perte, mais puis que cela ne me peut estre permis, vous voulez bien pour le moins ma sœur que je l'envoye visiter ; - Vous m'obligerez fort, respondit

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la Princesse d'en user ainsi et de vivre avec la mesme discretion que vous avez jusques icy vescu, et lors le Prince luy ayant donné le bon soir se retira en son logis d'où il m'escrivit incontinent cette lettre.


LETTRE

Du Prince Sigismond à Dorinde.

24_i_854JE sçay bien qu'en la perte d'une personne si proche la plainte est si naturelle, que celuy seroit bien desnaturé qui la voudroit refuser à la belle Dorinde, mais je ne doute pas aussi que si elle doit estre permise ce ne soit à condition d'estre mesuree, et qu'il n'est loisible de se plaindre desmesurément, qu'en la perte de celuy que l'on ayme de mesme,

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non pas en pere, mais en parfait amant. Attendez donc ma belle fille à pleurer de cette sorte que vous en ayez perdu, ce qui n'adviendra jamais que par la mort de Sigismond, qui est le seul qui vous sçait aymer infiniment, et qui pour cette extreme affection, merite que vous l'aymiez à mesme mesure.

  Je receus cette lettre par un jeune homme du Prince, et je vous asseure mes compagnes que j'espreuvay bien estre vray ce que l'on dit, que les remedes font beaucoup plus d'effect pour la guerison, lors que le malade a bonne opinion du medecin, car la croyance que Sigismond estoit le seul qui m'aymast, ou pour mieux dire, le seul homme qui n'estoit point trompeur, ce peu de mots que je leus dans sa lettre me rapporta plus de soulagement que toutes les consolations

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que plusieurs autres s'estoient efforcez de me donner, outre qu'il me sembloit que si je ne faisois ce qu'il me mandoit j'offencerois nostre amitié.
  Le Roy cependant qui avoit songé toute la nuict à cette affaire qui le pressoit si fort, dés la pointe du jour appella Ardilan, qui expressement avoit couché cette nuict dans sa chambre, et après s'estre plaint et du Prince et de moy, mais de moy beaucoup plus encore que du Prince, et qu'il eust juré et protesté que je m'estois renduë tant indigne de l'honneur qu'il m'avoit voulu faire qu'à cette heure il me hayssoit au double de ce qu'il m'avoit aymee, il luy demanda quelle estoit son opinion et par quelle voye il pourroit se vanger de moy et remettre le Prince à son devoir ; il luy respondit, - Si je croyois Seigneur que veritablement

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vous fussiez bien delivré de l'affection de cette fille, je penserois vous donner un advis tel que vous pourriez en un coup faire les deux effects que vous desirez. - Comment, reprit Gondebaut, si tu croyois que je fusse delivré de cette fille, il faut que tu sçaches que non seulement je ne l'ayme plus, mais que je la hay plus que je ne sçaurois dire et c'est le bon qu'autant qu'autrefois je l'ay trouvee belle et agreable, autant me semble η elle maintenant et laide et fascheuse, de sorte que je suis tout estonné quand je me la presente ε telle que les yeux de mon esprit la voyent à cette heure, comment il est possible que j'aye trouvé quelque chose en un tel visage digne de mon amitié : si bien que je te jure Ardilan que j'ay honte de l'avoir aymee. - Seigneur, adjousta alors Ardilan, je louë Dieu que la verité enfin ait esté plus

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forte que vostre passion, et je diray bien maintenant que je me suis estonné diverses fois comment vous vous arrestiez à une fille qui n'estoit ny belle ny avisee, car quelque affeterie qu'elle puisse avoir si ne merite η elle pas d'estre nommee belle, c'estoit sans plus vostre malheur qui vous avoit clos les yeux, il faut à ceste heure remercier le sainct demon η qui vous les a dessillez. Or Seigneur puis qu'il est ainsi oyez un moyen avec lequel vous pouvez faire toutes vos vengeances, et retirer le Prince du goulphre d'où vous estes sorti. Il faut contraindre Dorinde de se marier, car si elle ayme le Prince vous ne sçauriez la punir plus rigoureusement, et en mesme temps le Prince aussi qui aura le desplaisir de voir une personne qu'il ayme si ardemment en la possession d'une autre

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qui luy oste toute esperance de la pouvoir jamais avoir en la sienne. - Mais respondit Gondebaut, cette affettee ne voudra jamais consentir à ce mariage que tu dis. - Seigneur, repliqua ce meschant, les Roys sont les tuteurs η de tous leurs sujects, et comme nous croyons que les Dieux sçavent mieux ce qui est necessaire aux hommes que les hommes mesmes, de mesme aussi les Rois qui sont des Dieux η en terre, sont estimez sçavoir mieux le bien et l'advantage de leurs subjects qu'eux mesmes. C'est pourquoy lors que vous direz qu'il faut que Dorinde se marie, qui est ce qui dira que vous ne luy procurez pas ce qui luy est necessaire, puis qu'il semble que les filles ne sont au monde que pour cela η ; et si elle ne le veut qui vous blasmera Seigneur de la marier par force, puisque

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le sage medecin faict bien prendre à son malade des breuvages qu'il refuse et qu'il rejette, et d'autant plus en serez vous loüé de chacun que son pere estant mort vous pouvez couvrir vostre dessein soubs le manteau de la pitié, ne voulant, pour les services que vous avez receus d'Arcingentorix, que cette fille orpheline demeure sans estre logee, outre qu'il y a bien dequoy de luy faire faire sans user de l'authorité Royale. Il y a une loy η, Seigneur, qui des Visigots est venuë jusques à nous, par laquelle il est ordonné que le pere ayant promis sa fille à quelqu'un, s'il vient à mourir sans l'avoir mariee, sa promesse η après sa mort soit effectuee. - Mais Clotilde, respondit le Roy, m'a dit qu'elle croit y avoir quelque promesse η entr'eux desja faicte. - Il n'importe ; repliqua η il, car

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sçachez Seigneur, qu'il y a encore une autre loy η qui dit que si la fille dispose d'elle mesme autrement que le pere avoit faict, et elle et celuy qui l'aura espousee soient remis entre les mains de celuy à qui le pere l'avoit promise, pour estre vendus et traittez tout ainsi qu'il luy plaira, puisque ces loix sont observees dans vos Estats, et quelle difficulté y peut il avoir de marier Dorinde, ou à Periandre ou à Merindor, puis qu'Arcingentorix la leur a promise ainsi que chascun scait. Je serois donc d'advis qu'au commencement vous fissiez sçavoir à cette fille que vous la voulez loger à son contentement, et que ce soing procedé de l'amitié que vous luy avez portee, et à ceux dont ell'est issue, et que vous luy donnez le choix de l'un de ces chevaliers que vous luy promettez de luy faire

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avoir pour mary. Vous le pouvez faire dire aussi à ses parents, affin qu'ils vous soient obligez de cette bonne volonté : car ce n'est pas une petite prudence η à un Roy d'obliger plusieurs personnes avec un seul bien faict : je m'asseure que si elle en faict difficulté ses parens le luy persuaderont, et que si elle s'opiniastre au contraire ils seront les premiers qui la blasmeront et qui vous loueront lors que vous y userez de force et de violence, et Dieu sçait ce qu'elle deviendra quand elle ne sera plus supportee de personne, car pour la Princesse Clotilde je m'asseure qu'ayant recogneu son humeur elle sera bien aise d'en estre deschargee, outre qu'elle est bien assez advisee, pour ne jamais se roidir contre chose qu'elle pensera vous desplaire. Le Roy trouva ce conseil

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d'autant meilleur que luy mesme avoit desja eu une semblable opinion. Ce fut donc sur cet advis qu'il s'arresta, et en mesme temps commanda à Ardilan de l'aller dire de sa part à la Princesse qui ne pust luy respondre autre chose sinon que elle essayeroit de m'y porter par toutes les voyes qui luy seroient possibles, et à l'heure mesme ayant faict sçavoir au Prince qu'elle avoit quelque chose à luy dire, et qu'il fut venu vers elle, elle le fist entendre afin qu'il vid ce qu'il desiroit qu'elle fist, d'autant qu'encore qu'il y eust beaucoup de danger pour elle, si aymoit elle mieux en avoir du mal que de faire chose qu'il n'eust pas agreable. Sigismond fust bien estonné de ce dessein, et plus encore que celuy qui avoit accoustumé de l'advertir ne l'eust pas faict η à ce coup, mais c'estoit

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d'autant que la resolution avoit esté prise avant que la porte de la chambre fut ouverte, si bien qu'il ne l'avoit peu ouyr, mais il apprist bien au retour d'Ardilan tout ce qu'il avoit faict envers la Princesse, et de plus les serments que sur ceste response le Roy avoit faicts, de faire marier par force ou de bonne volonté Dorinde. Et que si pas un des Chevaliers qu'il luy proposoit n'y vouloit plus entendre, il en trouveroit bien quelqu'autre, quand mesme ce devroit estre Ardilan.
  Le Prince ayant sçeu ces nouvelles, et voyant que le Roy recouroit aux extremes remedes, il η creut qu'il n'y avoit aussi que les extremes resolutions η qui le pussent guarentir de ses violences. Il proposa donc à Clotilde de sortir et luy et moy hors des Estats de Gondebaut,

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et d'effectuer le mariage qu'il m'avoit promis, mais elle rejettant infiniment cet advis elle η trouva qu'il valoit mieux que je m'en allasse seule pour éviter l'outrage que l'on me vouloit faire, et qu'il demeurast pres du Roy sans faire semblant de s'en émouvoir, qu'après avec le temps on essayeroit de remedier à ce desordre et de ramaner ε le Roy à la raison. Mais quand la resolution de mon esloignement fust prise, ils demeurerent long temps à penser où je pourrois aller ; car de là les Alpes il ne se pouvoit, d'autant qu'ils η estoient alliez avec les Ostrogots : vers les Francs il y avoit encore moins d'apparence, d'autant qu'ils ne faisoient que de chasser leur Roy η, et estoient encore tellement en trouble entr'eux pour la nouvelle eslection qu'ils ont faict que tout y est en desordre,

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outre, que la Royne Methine où j'eusse bien peu me retirer estoit tant necessiteuse d'ayde et d'assistance η qu'il ne falloit pas penser que elle osast me retirer contre la volonté d'un si puissant Roy son voisin. Pour les Visigots le voyage en estoit si long, car il falloit aller en Espagne, outre que y traittant le mariage de Sigismond comme j'ay dit, j'y eusse esté sans doute mal asseuree ; en fin ils conclurent qu'il m'en falloit venir en Forests vers Amasis, avec laquelle Clotilde avoit beaucoup de correspondance, et parce qu'ils ne sçavoient si l'authorité de Gondebaut ne luy osteroit point la volonté de me garder aupres d'elle, ils furent d'advis que je me déguisasse des habits η où vous me voyez, affin que si la protection d'Amasis me manquoit, celle au moins des solitaires demeures des

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bergers de Lignon me pust conserver incogneüe.
  Cette resolution prise la Princesse m'envoya querir, et quoy que la perte η que j'avois faite me pust bien dispenser de demeurer un peu plus long temps sans estre veuë de personne de la cour, si est ce que je jugeay bien puisque la Princesse me rappeloit qu'il y avoit quelque grand suject. Cela fust cause que sur la nuict je me retiray aupres d'elle où je ne fus pas plustost qu'elle me mena dans son cabinet, où estans toutes seules et me voyans pleurer ; - Dorinde, me dit elle, il n'est plus temps de pleurer ny de plaindre, il faut songer à faire une plus forte et plus genereuse resolution : mais souvenez vous Dorinde, quoy qu'il vous advienne, que jamais le Ciel ne nous envoye plus d'affliction que nous n'avons la

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force d'en supporter η, et par ainsi ne vous perdez point de courage et vous verrez que vous ne serez delaissee ny de Dieu ny des personnes d'honneur. Le Roy, si toutesfois il a encore ce nom pour vous, vous donne le choix de Merindor et de Periandre, mais il veut qu'espousiez η l'un des deux, et si vous ne le faictes de bonne volonté, ou si ceux que je vous ay nommez pour estre Chevaliers trop bien nez ne veulent vous espouser contre vostre gré, il est resolu de vous donner Ardilan pour vostre mary, voyez ma fille à quoy vous vous resolvez. - Comment, luy respondis-je Madame, devenuë plus pasle que la mort, il faut que j'espouse l'un de ces Chevaliers, ou ce meschant Ardilan ρ Et quelle loy seroit celle la ? - Celle, me repliqua elle η, que le

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plus fort impose au plus foible η ; il veut que Sigismond espouse une Princesse de laquelle il pretend un grand avantage ; et il sçait bien qu'il ne s'y disposera jamais que vous ne soyez mariee ailleurs ; c'est pourquoy il veut vous sacrifier à des injustes nopces pour voir celles de son fils desquelles il attend beaucoup de contentement η, et il m'a donné charge de le vous dire pour sçavoir à quoy vous vous resolvez. - A la mort Madame, luy dis-je incontinent, voire à la plus cruelle que jamais Tyran comme luy ait peu inventer.
  A ce mot le Prince Sigismond qui frapa à la porte du cabinet nous interrompit ; car Clotilde ne sçachant qui c'estoit, voulust elle mesme aller ouvrir, et voyant le Prince ; - Venez, dit elle assez bas, venez mon frere

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et vous verrez une fille bien desolee, et ayant repoussé la porte le conduisit où j'estois toute couverte de larmes : - Ma fille, luy ε dit le Prince, consolez vous, que celuy pour qui vous souffrez ces desplaisirs vous ayde à plaindre vostre ennui, et qu'autant de larmes que vous verrez ε il jette de gouttes de sang qui luy sortent du cœur ; mais je jure que ny la puissance d'un Roy, ny l'obeissance qu'on peut devoir à un pere ne me feront jamais manquer à ce que je vous ay promis. Je voy bien que la resolution de Gondebaut à vous vouloir contraindre à de si injustes nopces, ne procede que de la croiance qu'il a que je ne me marieray jamais que vous ne le soyez, mais il se trompe bien s'il espere pouvoir venir à bout de ce qu'il a entrepris, puisque je perdray plustost la vie que d'y consentir,

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et que celuy se prepare à la mort qui sera si hardy que de vous espouser contre vostre volonté, protestant que sans en excepter personne il ne survivra point d'une heure la cognoissance que j'en auray euë. Il vouloit encore parler lors que Clotilde l'interrompit en luy disant, - Lors que les affaires seront aux termes qu'il faille prendre ces extremes et dernieres resolutions peut estre n'en serez vous blasmé de personne si vous les faites, mais maintenant que l'on n'y est pas encore parvenu Dieu mercy il vaut mieux avec prudence η y pourvoir en sorte que ce mal-heur n'arrive point, et c'estoit de quoy je parlois à cette pauvre fille. Mais d'autant qu'avant que de luy donner quelque bon conseil il falloit sçavoir quelle estoit sa volonté je luy demandois à quoy elle se resolvoit.

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- A la mort, repliquay je encor un coup, et d'aussi bon cœur que jamais personne s'est resoluë à la vie : - La mort, reprit le Prince, est le dernier remede, mais avant que vous soyez contrainte de recourre à celuy là je proteste que la moitié des Bourguignons mourra pour deffendre une cause si juste. - Ah Seigneur, luy respondis-je, je m'estimerois trop infortunee si j'estois cause d'une guerre entre le pere et le fils, et il vaudroit bien mieux que Dorinde fust morte dans le berceau. - Non non, reprit alors Clotilde, il ne faut jamais recourre à la mort que quand il n'y a plus de remede, mais il ne faut pas aussi se sousmetre aux injustes violences d'un Tyran qu'on peut bien eviter. La prudence η nous a esté donnee du Ciel pour nous conserver contre semblables desseins, usons

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donc de cette prudence η comme nous devons et je m'asseure que le Ciel benira nos intentions.
  A ce mot elle me proposa ce qu'ils avoyent desja resolu Sigismond et elle, et me dit que si je prenois cette volonté elle pourroit grandement m'y ayder, d'autant que la sage Amasis avoit des grandes correspondances avec elle, et que si de fortune quelque consideration empeschoit cette Princesse de me recevoir, je pourrois me tenir cachee avec les bergeres de Forests sur les rives de Lignon pres d'Astree, et de Diane, où je ne vivrois que fort heureusement, puis que c'estoient les plus belles, les plus vertueuses, et les plus accomplies filles de l'Europe, et par ce que je respondis que pour fuyr l'injuste violence que l'on me vouloit faire, je n'irois pas seulement en

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Forests, mais dans le plus profond des Enfers, et que la seule chose que je craignois c'estoit de n'en pouvoir trouver le chemin, ou que je ne fusse prise par quelqu'un. - A cela, respondit le Prince, j'y pourvoiray car je vous accompagneray si bien que vous ne rencontrerez personne qui soit assez forte pour vous faire du mal, et lors se tournant vers la Princesse, - Ha ε sœur, luy dit-il, je vous supplie qu'elle puisse s'en retourner en sa maison pour donner ordre à son despart sans qu'on s'en prene garde, car si vous le trouvez bon je suis d'opinion qu'elle parte le plustost qu'elle pourra, me semblant que je ne seray jamais en repos qu'elle ne soit hors de ce lieu où l'injustice a tant de puissance. La Princesse qui avoit pitié de mon infortune et qui desiroit mon bien

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autant qu'aucun de nous deux, le permit aysément, et en partant elle me dit, - Souvenez vous Dorinde d'emporter avec vous ce que vous avez de plus pretieux, et qui peut estre facilement caché, par ce que la necessité η est un monstre qui n'a point de loy η, point de honte, ny point de raison η, et une fille sur toute chose doit craindre la rencontre d'une si fiere et dangereuse beste. Cet advis fust cause qu'aussi-tost que je fus en mon logis je cherchay dans mes cabinets ce qu'il y avoit de meilleur et de plus portatif, dont je fis une petite ceinture avec de la toile que je me ceignis soubs ma juppe affin de l'emporter plus commodement, et lors que j'estois la plus η occupee en ce que je dis, le Prince n'ayant avec luy qu'un jeune homme auquel il se fioit grandement, entra

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dans ma chambre, dequoy je fus tellement surprise, que je faillis de m'en fuyr dans une chambre voisine pour m'y enfermer toute seule ; mais enfin me souvenant de l'extreme discretion dont il avoit tousjours usé, je pensay que cette fuitte l'offenseroit et qu'il ne falloit faire semblant de craindre une chose de laquelle il ne m'avoit jamais donné occasion de prendre le moindre soupçon. Il le recogneust bien toutefois au trouble, que je ne pus entierement luy dissimuler, et cela fust cause qu'il me dict. - Je voy bien Dorinde que ma venuë vous met en peine, mais sortez en, puis qu'elle n'est pour autre subject que pour vous continuer les asseurances que je vous ay donnees de mon inviolable affection, et pour vous dire que l'amour que je vous porte est telle que je ne veux

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pas que vous vous bannissiez du lieu de vostre naissance pour moy, sans moy, je veux dire, que je vous veux accompagner par tous les lieux où vous irez, sans que je puisse permettre d'estre separé de vous que par la seule mort. - Vous voulez Seigneur, luy dis-je, vous en venir avec moy ; et que dira le Roy, ou bien que ne ferat-il η pas ? - Gondebaut, dit-il, que je ne veux plus ny pour mon pere ny pour mon Roy, pourra et dire et faire ce qu'il η luy plaira, mais de moy je n'en doibs faire non plus d'estat que d'une personne qui n'est plus au monde. Je veux qu'il apprenne par moy que les Roys sont Seigneurs des corps, mais non pas des esprits η, et qu'il n'y a rien qu'un bon courage supporte avec plus d'impatience qu'une injuste contrainte, et ne faut η point que vous refusiez ma

Signet[ 878 ] fonctionnelle

compagnie, car je proteste au grand Tautates que jamais je ne vous rechercheray de chose qui vous puisse importer que nous ne soyons mariez ensemble de telle sorte que je ne puisse jamais estre autre que mary de Dorinde, et Dorinde femme de Sigismond. - Seigneur, luy dis-je, les esperances qu'il vous plaist de me donner me rendent si contente η et si satisfaite que quand il n'en arriveroit jamais rien de plus à mon advantage, je ne changerois pas mon bon heur à celuy de quelqu'autre fille qui ait jamais esté estimee la plus heureuse. Mais Seigneur comment entendez vous de vous en venir avec moy, et que dirat η on de ma fuyte pour estre avec vous ? - Et dequoy vous devez vous soucier, me respondit il, si jamais nous ne reviendrons où l'on nous cognoist que nous ne

Signet[ 879 ] fonctionnelle

soyons mariez ensemble ? - Mais Seigneur, repris-je, que dira le Roy quand il vous aura perdu ? - Le Roy, repliquat η il s'il vouloit avoir un fils sans courage en devoit faire un autre qui ne me ressembla pas, et s'il vouloit qu'il en eust il devoit le traitter autrement, s'il avoit à dessein η de le retenir aupres de luy. - Mais, luy dis-je, la Princesse Clotide est elle advertie de vostre dessein ? - Nullement, me respondit il, et si je ne veux point qu'elle le sçache, car je ne doubte point que n'ayant pas l'affection que j'ay pour vous, elle n'appreuvera jamais le dessein que cette affection me faict faire, mais s'il advient jamais qu'elle sçache aymer η, elle ne m'excusera pas seulement en cette action η, mais de plus m'en aymera et m'en aymera d'avantage.
  Mais à quoy me vay je amusant η

Signet[ 880 ] fonctionnelle

et pourquoy vous raconte je tous ces discours, puis qu'en fin il fallust que je consentisse η à tout ce qu'il voulust, et ainsi il fust resolu que le troisiesme jour de grand matin nous nous trouverions au temple de Venus, par ce que c'estoit par cette porte qu'il falloit sortir, et que le premier qui y arriveroit consulteroit l'oracle η, pour sçavoir de quel costé nous devions aller, estans tres certains que la deesse, qui est celle qui favorise les Amants, ne seroit point avare pour vous ε de ses bons conseils, et que de peur que nous ne fussions recognus il falloit estre desguisez Darinee et moy en l'habit η que vous me voyez, et que luy mesme me fist apporter, et luy en berger η, et qu'avec luy il n'y auroit que ce jeune homme en qui il avoit tant d'asseurance, et affin de prevoir

Signet[ 881 ] fonctionnelle

tout ce qui pourroit advenir, nous promismes de nous attendre au temple η jusques à cinq heures du matin, mais ce temps là passé si l'un de nous n'y venoit point, l'autre l'iroit attendre à un petit pont hors de la ville sur le chemin d'Iseron, jusques à quatre heures du soir, par ce qu'en ce lieu là il y avoit des taillis dans lesquels on se pourroit tenir caché aussi longtemps que l'on voudroit, et que pour sortir plus aysément, nos chevaux nous attendroyent dans le taillis aupres du pont.
  Cette resolution ainsi prise et le troisiesme jour estant venu, je ne manquay point de me lever de si grand matin, que le jour ne faisoit que de poindre quand je fis consulter l'oracle η de la Deesse Venus qui me respondit.

Signet[ 882 ] fonctionnelle

ORACLE

En Forests se trouvera
Ce qui ton mal guerira.

  J'avois oublié de vous dire qu'avant que de partir, j'avois escrit une lettre à la Princesse Clotilde pour la descharger de ma fuitte envers ce cruel Tyran, et je la laissay sur la table de ma chambre, m'asseurant que l'on ne failliroit pas de la luy porter lors que l'on verroit que je serois partie.
  Jusques icy il est certain que le Prince Sigismond m'avoit faict croire qu'il se pouvoit trouver quelque homme qui ne fust pas meschant ny traistre, mais à ce coup il me fist bien paroistre que le vice de nature η ne se peut jamais si bien corriger qu'il n'en demeure

Signet[ 883 ] fonctionnelle

tousjours quelque tache. O Dieu ! qu'il est difficile de contraindre longuement une ame en une chose qui luy est entierement contraire, mais aussi où estoit mon esprit, ou plustost qu'estoit devenu mon jugement après avoir esté tant de fois trompee, ne devois je pas estre assés bien instruite de la perfidie des hommes, et si j'ay maintenant occasion de me plaindre, que Sigismond m'ait deceuë, de qui faut il que je me plaigne sinon de moy qui pour quelque belle apparance qui peut estre estoit en ce jeune Prince ay dementy tant et tant d'experiences que j'avois euës qu'il n'y eust jamais homme qui ne fust trompeur, ny jamais personnes trompees que celles qui se sont fiees aux hommes η.
  Les cinq heures donc frapperent η

Signet[ 884 ] fonctionnelle

sans que Sigismond parust, et voyez combien ses belles parolles m'avoyent sceu abuser, encore que je visse qu'en effect il ne venoit pint ε, je ne pouvois encore me figurer que je fusse deceuë. O Dieu que peut la bonne opinion que l'on a conceuë de quelqu'un ; encore que je visse qu'il ne venoit point, je ne pouvois m'imaginer qu'il ne deust point venir, et j'allois cherchant η des occasions de son retardement telles que sans Darinee, il est certain que je me fusse arrestee à la porte de ce temple le reste du jour, mais elle me dit, et je cogneus qu'elle avoit quelque raison, que peut estre le Prince nous attendoit à ce Pont où nous avions resolu de nous trouver, et que n'ayant osé venir au Temple de peur d'estre recogneu, il nous y estoit allé attendre où peut estre il vous ε blasmoit

Signet[ 885 ] fonctionnelle

desja de ce dequoy nous l'accusions. Cet advis fust cause que prenant une ruë à main droitte nous allasmes à la porte, non pas sans beaucoup de crainte d'estre recogneus ε : Toutefois je jure que la crainte que j'avois pour le Prince estoit encore au double plus grande, tant l'affection que je croyois en luy m'obligeoit à luy vouloir du bien. Quand nous fusmes hors de la ville et des fauxbourgs : car nous en sortismes fort aisément estans si bien desguisees qu'il estoit impossible que nous fussions recogneuës, nous fusmes bien estonnees de nous voir seules parmy ces campagnes η, sans sçavoir le chemin ny l'endroit où nous devions aller, et ce qui nous mettoit plus en peine c'estoit que le long de ce grand chemin nous trouvions tant de passants que nous avions assés à faire

Signet[ 886 ] fonctionnelle

à ne nous laisser point acoster, enfin après beaucoup de peine nous vismes en un fonds ce pont à ce qu'il nous sembla, car encore que pas un ε de nous n'y eust esté, si est ce que nous jugeasmes que c'estoit celuy là pour le taillis et le petit souslas, qui estoit η de l'autre costé du ruisseau, et parce que nous estions encore assez esloignees, tout ce que nous voyons aupres de ce lieu là nous nous figurions que c'estoit le Prince qui nous y attendoit, et cela nous faisoit redoubler le pas encore que nous fussions assez ε. Mais quand nous y fusmes, et que nous n'y trouvasmes personne ; ce fust bien alors que nous fusmes estonnees, et plus encore quand nous vismes qu'il estoit desja plus de Midy, au moins à ce que nous pouvions juger au Soleil, nous jettions la veuë le plus loing

Signet[ 887 ] fonctionnelle

que nous pouvions le long du chemin d'où nous estions venuës, et toute chose nous sembloit ce que nous attendions et puis enfin toute chose nous trompoit.
  Le Soleil commençoit fort à baisser quand emportee d'impatience je me resolus de m'en retourner à Lyon et sçavoir à quoy il tenoit que le Prince ne venoit point : mais lors que je me voulois mettre en chemin, je vis venir par le mesme sentier que nous avions tenu, cinq ou six hommes à cheval qui me contraignirent de peur d'estre veuë de me remettre dans le plus espais du taillis et de m'y tenir cachee jusques à ce qu'ils furent passez. Darinee qui avoit tousjours esté de contraire opinion, et qui ne vouloit point que je m'en retournasse ; - Et bien me dit-elle, Madame, si ces gens

Signet[ 888 ] fonctionnelle

vous eussent rencontree, dictes moy je vous supplie en quel terme en eussiez vous esté ? - Ma mie, luy dis-je, tu as raison, mais que veux tu que nous fassions en ce lieu, ne vaut il pas mieux que nous soyons recognuës que de passer icy la nuict ? - O ! me respondit elle, les jours sont longs, il ne sera nuict que huict heures ne soyent passees, il ne faut encore desesperer de rien, peut estre le Prince arriveroit par quelque autre chemin à l'heure mesme que vous seriez hors d'icy, mais si l'impatience vous presse si fort, je vous diray ce que je feray, je vay prendre de la fange et je me barboüilleray tout le visage, et puis je m'en iray le long de ce chemin le plus avant que je pourray, et aussi tost que je le verray je m'en reviendray courant η vous en advertir, par ce moyen je ne seray point cogneuë

Signet[ 889 ] fonctionnelle

et vous pourrez vous tenir cachee icy sans vous lasser affin que quand le Prince sera venu vous puissiez supporter le travail du chemin, et aller où il luy plaira cette nuict.
  Le desir que j'avois de voir bien tost Sigismond, me ferma les yeux de sorte qu'encore qu'il me faschast fort de demeurer seule toutefois j'y consentis me semblant qu'elle le feroit haster et qu'il seroit vers moy tant plus tost, et puis l'asseurance que personne ne me pouvoit voir en ce lieu, me donna assés de courage pour y demeurer seule. Darinee donc broüillant de la fange dans ses mains s'en farda si bien le visage qu'il me fust impossible de m'empescher d'en rire. - Or va Darinee, luy dis-je et reviens tost, si tu jouës aussi bien le personnage de la barboüillee η que tu en as le visage, il n'y a point de nos

Signet[ 890 ] fonctionnelle

momes qui ne te doive ceder. - Si Ardilan, me dit elle, me voyoit telle que je suis, je m'asseure que si autrefois il n'eut peu mourir d'amour il en mouroit maintenant de rire, et à ce mot elle me vint embrasser, et s'en alla par où nous estions venuës.
  Helas si j'eusse preveu les desplaisirs que ce despart me devoit rapporter, j'eusse plustost consenti à ma mort qu'à son esloignement. Mais le Ciel que je puis dire cruel envers moy ne se contentant pas de m'avoir fait bannir volontairement du lieu de ma naissance pour un perfide, m'a encore voulu faire ressentir les desplaisirs, ou plustost les desespoirs η d'une espouvantable solitude. Et comme j'avois tout abandonné pour ce seul homme je fus aussi delaissee à son occasion de tout secours humain et de toute consolation. Tant

Signet[ 891 ] fonctionnelle

que je la pus avoir ε je l'accompagnay de l'œil, mais quand elle fut tant esloignee que je ne pouvois plus la voir, ce fust alors que je commencay à recognoistre la faute que j'avois faite, au commencement je me mis dans le plus profond du bois pour me tenir cachee, mais l'impatience m'en fist bien tost sortir craignant quelquefois que Sigismond vint et que ne me trouvant point il ne passa outre et ne s'en retournat : d'autrefois j'avois peur que quelque loup η ne me fit du mal : d'autrefois je faisois dessein de m'en aller après Darinee, mais deux ou trois fois estant en chemin j'oyois ou je voyois quelque passant qui me faisoit reculer plus vite que je n'estois pas sortie de ce buisson. Tous ces commencements n'estoient rien au prix de la frayeur qui me saisit lors que le Soleil se coucha, car me

Signet[ 892 ] fonctionnelle

voir toute seule en ce lieu champestre, sans ayde ny support de personne : jugez mes compagnes en quel estat je pouvois estre et plus encor quand la nuict me ravit entierement la clarté du jour. O Dieu ! quels effroys η, l'horreur du lieu et l'obscurité des tenebres ne me donnerent elle ε point ; le moindre vent qui faisoit bransler une feüille me faisoit fuyr en sursaut d'un autre costé, et quelquefois que quelques ronces prises à ma juppe m'arrestoient je me figurois que c'estoient des Loups η ou quelques autres bestes farouches η qui me vouloient devorer. Quand j'oyois du brui ε, ou par le cry de quelque chat huant, ou de quelque Orphraye, j'estois transie de frayeur, jamais je n'avois ouy faire conte des larves et fantosmes qui se rencontrent la

Signet[ 893 ] fonctionnelle

nuict, qui ne me revint en la memoire et qu'il ne me semblat desja de voir de moment à autre et d'autant, comme je croy, que c'estoit un grand chemin j'ouys diverses fois des gens de cheval qui y passoient, et Dieu sçait avec quel soing je me tenois cachee dans le profond du bois. Vous pourrois je redire les pleurs que je jettay et les plaintes que je fis en detestant la perfidie de Sigismond, et le peu d'affection de Darinee que je creus alors s'en estre allee expres pour m'abandonner en cette extreme necessité pour ne vouloir se mettre au hazard du voyage que j'avois entrepris. O ! qu'il est bien vray, disois-je en moy-mesme, que chacun craint d'estre avec une personne malheureuse, il n'est pas jusques à Darinee que j'ay nourrie, avec tant de démonstration

Signet[ 894 ] fonctionnelle

de bonne volonté qui ne redoute ma compagnie. O misere des humains, qui ne peuvent cognoistre leurs amis qu'aux adversitez η et qui à mesme heure qu'ils les recognoissent, sont asseurez de les perdre η. Mais figurez vous qu'il faudroit une nuict aussi longue que me fust celle là, et un esprit aussi affligé, qu'estoit le mien, pour redire et mes justes plaintes, et vous representer mes extremes frayeurs. Tant y a que le jour parust avant que la peur me permit de clorre l'œil pour dormir, lors que le Soleil parust je me trouvay si lasse du travail que j'avois eu des frayeurs qui m'avoyent tourmentee, du chemin que j'avois faict, et bref de n'avoir point mangé de tout le jour passé, qu'estant un peu rasseuree par la venuë du jour je m'endormis si longuement qu'avant que

Signet[ 895 ] fonctionnelle

je m'esveillasse il estoit desja bien tard. Alors voyant que le Soleil commençoit de baisser, le souvenir que j'eus des horreurs et des frayeurs de la nuict passee, outre que la faim me pressoit, je me resolus η de prendre ainsi seul ε que j'estois quelque sentier, et le suivre jusques à ce qu'il m'eust conduitte en quelque hameau où peut estre je pourrois trouver quelque η personne qui par pitié me donneroit l'addresse du chemin que j'avois à tenir.
  Ce fust bien alors que mes pleurs se renouvelerent et mes doleances, je m'allay representer les esperances que peu de jours auparavant j'avois eües d'estre Reyne des Bourguignons, et puis Princesse, et maintenant je me voyois la plus miserable et la plus desolee fille de tout ce Royaume : et sur cette consideration

Signet[ 896 ] fonctionnelle

vous pouvez penser que la Tyrannie de Gondebaut n'y fust pas oubliee. Cette pensee me rendit en memoire les promesses du perfide Sigismond, qui, à ce qu'il me sembloit, n'avoit jamais faict semblant de m'aymer que pour estre traistre et meschant. Mais, disois-je en moy mesme, n'estois-je pas bien sotte et n'avois-je pas perdu le jugement quand je creus qu'il pouvoit estre autre que trompeur η, s'il est homme, et si tous les hommes le sont, comment pensois-je que cettuy-cy seul fust different de tous les autres ? mais outre cette consideration celle qui me devoit entierement empecher d'estre deceuë, ne sçavois-je pas bien que les pommiers portent des pommes η et que pouvois je esperer que ce perfide de Gondebaut pust produire autre chose

Signet[ 897 ] fonctionnelle

qu'un desloyal. Ces tristes ressouvenirs, et ces veritables pensees m'entretindrent jusques sur le soir sans que je prisse presque garde au chemin par lequel je passois. Enfin revenant un peu en moy, et voyant que la nuict s'approchoit, je jettay les yeux pleins de larmes tout à l'entour pour essayer de voir quelque hameau ou quelque cabane où je pusse recevoir quelque soulagment ε, et de fortune j'apperceus un petite maison couverte de chaume qui estoit sur ma main gauche et non point trop esloignee du chemin. Je tournay donc les pas de ce costé là avec esperance d'y rencontrer quelque bonne femme qui auroit peut estre compassion de moy, car j'avois tant d'horreur des hommes que j'en redoubtois autant la rencontre que celle de la plus cruelle et farouche

Signet[ 898 ] fonctionnelle

beste qui fust dans le bois. Et voyez si la fortune ne se mocquoit pas bien de moy, lors que je fus à la porte de cette cahuette je ne vis que six petites filles autour d'un vieux homme qui leur donnoit dans des escuelles de bois quelque laict à manger. La plus aagee de toutes n'avoit pas plus de huict ou neuf ans, à ce qu'il sembloit, mais, comme je vis bien tost après, si jolies et agreables sembloient de meilleure naissance, que celle de ce pauvre lieu η. D'abord que ces petits enfants me virent, laissant le vieux homme elles s'en vindrent autour de moy, les plus jeunes m'offrans à manger ce qu'elles avoient et les deux plus aagees me convians d'entrer dans la cabane, mais la crainte que j'avois qu'il n'eust ε quelqu'autre homme m'empescha d'y entrer jusques

Signet[ 899 ] fonctionnelle

à ce que le vieux homme, qui jusques alors estoit demeuré attentif à leur apprester leur petit repas, ne m'avoit point encor apperceuë, releva de fortune la teste pour voir où tout son petit peuple η estoit allé, et me voyant sur le seüil de la porte s'en vint incontinent vers moy et avec tant de courtoisie m'offrit sa demeure et tout ce qui y estoit, que je pensay que le Ciel, ayant pitié de mauvaise fortune avoit touché le cœur à ce vieillard, et qu'encore qu'il fust homme, peut estre le trouverois-je pitoyable, et à la verité je ne fus point deceuë, car m'ayant receuë avec toute sorte de courtoisie, et cognoissant bien à mes yeux et au reste de mon visage que j'estois grandement troublee il me fist asseoir aupres du feu, me presenta du laict et quelques

Signet[ 900 ] fonctionnelle

fruicts desquels la necessité me fist manager, et après me voyant continuellement pleurer et souspirer ; - Ma fille, me dit il, car l'aage que j'ay plus que vous me permet de vous appeller ainsi, la terre n'est pas, comme l'on dit, ferme et immobile, c'est le Ciel qui l'est η, et ce lieu où nous sommes ne demeure jamais un moment en un poinct, pour nous enseigner que du bien ny du mal qui nous arrive il n'en faut point estre ny trop eslevé ny trop abbatu, car comme vous voyez les rayons d'une roüe η qui tourne, estre tantost haut et tantost bas, de mesme est il des hommes, tant qu'ils sont sur cette terre inconstante η, de sorte qu'il se faut contenir aux bon heurs, comme en une chose qui passe legerement, et aux malheurs, comme en ce qui ne peut durer guiere longuement. Vous voyez bien

Signet[ 901 ] fonctionnelle

que j'ay asses vescu pour avoir espreuvé diverses fortunes, je n'en ay jamais eu ny de bonnes ny de mauvaises qui n'ayent tousjours esté moindres que l'apprehension η ne me les avoit faict juger : croyez qu'il est de mesme du mal qui vous presse maintenant, et qu'avec le temps vous cognoistrez que l'experience me faict parler avec verité, mais cependant haussez les yeux aux Cieux et croyez que celuy qui les a faicts n'a pas eu la puissance de les faire qu'il n'ait aussi la prudence η de les conduire, et si vous le croyez ainsi, comme veritablement il est, pouvez vous trouver mauvaise la fortune qu'il vous ordonne, puisque cette souveraine prudence η ne sçauroit faillir en chose qu'elle fasse, consolez vous donc et esperez qu'a ε leur tour, vous jouyrez des plaisirs et des contentements η

Signet[ 902 ] fonctionnelle

qui vous sont necessaires, et cependant je vous offre toute l'assistance que vous voudriez retirer de moy.
  Les sages discours de ce vieil homme me toucherent grandement le cœur, et de telle façon que je creus que veritablement quelque bon demon m'avoit addressee en ce lieu pour m'empescher de me laisser du tout emporter au desespoir. Cela fust cause qu'après m'estre essuyé les yeux je luy respondis ; - Mon pere, tel vous puis-je bien nommer, puisque les offices que vous me rendez sont tels que ce nom peut faire produire ; pleust à Dieu que je sceusse aussi bien quell'est la fermeté des Cieux que par experience je sçay quell'est l'inconstance et l'instabilité de la terre, lors qu'il plaira aux Dieux que j'aye du contentement,

Signet[ 903 ] fonctionnelle

ils m'en donneront à la mesure qu'il leur plaira ; car pour ceste heure ils ont tellement versé sur moy les torrents η de toute sorte d'affliction que je croy que sans vostre consolation je serois asseurement noyee, et emportee dans le desespoir. - Ma fille, reprit le vieillard, je suis bien ayse que le Ciel se soit voulu servir de moy pour r'apporter quelque soulagement à vostre mal, et puisque vous trouvez quelque amandement esperez que bien tost vous en serez du tout deschargee, car croyez moy qui l'ay plusieurs fois experimenté, comme vous voyez les corps estre subjects à diverses maladies η, nos ames en font de mesme, car les maladies des corps sont les sensibles que nous esprouvons ordinairement, et celles des autres ce sont les

Signet[ 904 ] fonctionnelle

passions qui sont esmeuës en nous par les bonnes et mauvaises fortunes : et tout ainsi que les maladies du corps ont leur naissance, leur progres et leur declin, de mesme est il de celles de l'ame, et j'ay espreuvé, dis-je, que depuis que le mal, soit du corps, soit de l'ame, commence à decliner, bien tost après il est gueri, parce que le corps reprend ses forces, et chasse la mauvaise humeur qui luy cause son mal : tout ainsi que le plus fort chasse le plus foible de sa maison η, et de mesme aussi la raison reprenant sa force chasse ces opinions qui troublent l'ame par leurs fausses apparences. Mais encore faut il que je vous die une experience que j'ay faitte, jamais un corps n'est entierement gueri que par des remedes ou autrement, il n'ait jetté dehors le mal qui le travaille : de mesme le plus souverain

Signet[ 909 sic 905 ] fonctionnelle

remede qu'une ame affligee puisse avoir c'est de mettre hors de soy mesme ce mal qui l'afflige, et cela se faict ordinairement en le racontant η à quelqu'un qui vous sçache consoler, car alors il est tout certain que l'ame se descharge de la plus noire η humeur qui l'oppresse, et qu'après elle est capable de recevoir les consolations qu'un prudent amy luy peut donner. Je sçay bien que je ne suis pas celuy qui vous peut soulager, mais je seray bien, si vous me le voulez confier, ce pitoiable medecin qui essayera de vous adoucir le mal autant qu'il luy sera possible. - Mon pere, luy dis je, l'offence que j'ay receuë de la fortune est encore si fraische que malaisément peut elle recevoir allegement par le discours, mais si vous estes veritablement touché de compassion

Signet[ 910 sic 906 ] fonctionnelle

de mon mal, comme je le croy, le meilleur remede que vous puissiez maintenant me donner c'est de me faire condire ε au lieu de ma naissance, qui est le Forests, où je sçay bien asseurement que si je doibs recevoir quelque consolation, c'est en ce lieu là que je la trouveray, et outre le gré que les Dieux nous ε en sçauront, car ils ne laissent jamais un bien faict sans recompense η encore ne suis je pas nee si miserablement que je n'aye les moyens de vous satisfaire de la peine que vous y prendrez.
  Le vieillard alors regardant ses enfans avec un œil de compassion, - Vous voyez tout ce qui est ceans, il y a quelques mois que ma femme qui estoit toute ma consolation me laissa avec ces petites creatures chargé d'aage et de pauvreté. Pour

Signet[ 911 sic 907 ] fonctionnelle

la pauvreté je m'en defends le mieux que je puis avec un grand soing de mon petit mesnage, il est vray que si je le laisse d'un jour mes petits en patissent, de vous donner quelqu'un qui vous conduise, vous voyez que je n'ay perssonne icy, de mes voisins il n'y en a point à qui je voulusse fier vostre tendre jeunesse, me semblant que je serois coulpable envers les Dieux qui vous ont envoyee vers moy s'il vous arrivoit du mal et que je suis obligé de leur en respondre : que faut il donc que je fasse, car de vous manquer d'assistance les Dieux sans doubte me regardent pour voir comme je m'acquitteray pour l'amour d'eux de la charge qu'ils m'ont donnee de vous, de delaisser ces petits enfans je ne sçay ce qui leur pourra advenir, mais ma fille voyla mon lict que je vous laisse,

Signet[ 912 sic 908 ] fonctionnelle

ayez agreable que mes deux plus grandes filles couchent avec vous, et recommandez cette affaire au grand Tautates, j'en feray de mesme de mon costé, luy qui ne manque à personne ne nous sera pas avare d'un bon conseil.
  A ce mot d'autant qu'il estoit nuict il alluma une sorte de bois sec duquel il se servoit de chandelle, et l'ayant mis dans une grosse rave qui servoit de chandelier il le posa sur une petite table, et ayant bien fermé la porte avec un tortis de coudre, il se retira dans un petit entre deux fait de claye où il se coucha sur de la paille avec ses autres petits enfants. Quant à moy me jettant dans son lict toute vestuë avec ses deux filles je dormis avec plus de repos que le miserable estat où je me trouvois ne requeroit, mais le grand travail

Signet[ 913 sic 909 ] fonctionnelle

que j'avois eu et l'esperance que j'avois en la prud'hommie de cet homme, me firent prendre un sommeil asses reposé. Il est vray que je m'esveillay de grand matin, non toutefois si tost que le vieillard, qui desja avoit donné ordre à tout ce qui estoit de son petit ménage, avec une ferme resolution que la nuict il avoit prise, que quoy qui luy en pust arriver il ne m'abandonneroit point que je ne fusse en Forests, esperant, à ce qu'il me dit que les Dieux garderoient sa petite famille mieux qu'il ne sçauroit faire cependant qu'il useroit envers moy d'une telle charité. Je remerciay le Ciel qui luy avoit touché le cœur de cette sorte, et incontinent après qu'il eust ordonné aux deux plus grandes de ce petit troupeau ce qu'elles avoient à faire il se mit devant pour me guider

Signet[ 914 sic 910 ] fonctionnelle

avec promesse qu'il leur fist de revenir avant qu'il fut nuict, - Par ce, me dit il, qu'il n'y a pas plus de quatre lieües d'icy en Forests, et quoy que je sois fort chargé d'aage si est ce que le desir que j'ay de revoir bien tost mes enfans m'atachera des aisles η aux pieds qui me feront marcher aussi viste que quand j'estois en ma plus forte jeunesse. Nous nous mismes donc en chemin chascun avec un baston en la main pour nous ayder à passer les passages plus incommodes, et par ce que je le priay de me conduire par les chemins les moins frequentez de peur que j'avois d'estre rencontree, il le fist avec tant de soing qu'avant qu'il fust midy sans que nous fussions entrez dans nul grand chemin sinon pour le croiser, il me rendit sur une montagne assés haute, où s'estant

Signet[ 915 sic 911 ] fonctionnelle

arresté il me montra avec son baston la ville de Feurs assés proche et un peu plus en là celle de Marcilly et par consequent la grande plaine de Forests, me disant que je loüasse Dieu, de ce que sans nulle mauvaise rencontre il avoit permis que je fusse arrivee en lieu où j'esperois de recevoir quelque consolation ; et sur cela luy ayant demandé où estoit la riviere de Lignon. - Voyez vous, me dit il, celle là qui passe aupres de cette ville que je vous ay nommee Feurs, c'est Loire : or tournez les yeux un peu à main droitte, et voyez comme un peu au dessous de là il y a une petite riviere qui entre dans Loire, prenez garde comme elle vient de ces montagnes voisines, et prend son cours contre la coustume de presque toutes les autres, du couchant au levant, c'est Lignon que vous demandez, vous

Signet[ 916 sic 912 ] fonctionnelle

voyez entre ces deux colines, qui sont comme le pied des plus hautes montagnes, une petite ville, elle s'appelle Boën, et c'est contre ses murailles que Lignon passe, vous pouvez remarquer d'icy une partie de son cours, qui va serpentant par cette delectable pleine ε, comme le plus beau lieu de l'Europe η. Ce bon vieillard me dit ainsi, et après m'avoir priee de luy donner congé, afin de ne laisser pas plus longuement son petit mesnage, je le fis, me semblant que je trouverois aysément le chemin des lieux qu'il m'avoit enseignez, et sortant de mon doigt une bague η, - Tenez, luy dis-je, mon pere, vous recevrez cecy de moy, pour tesmoignage que je ne pourray jamais faire quelque chose pour vous, que je ne m'y emploie comme

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je doibs η. - Ma fille, dit il, vous m'ostez un plus grand loyer que i'attendois des dieux, toutefois je ne refuse point ce qu'il vous plaist de me donner, affin que vous aussi vous fassies paroistre aux Dieux que vous n'estes point ingrate, et à ce mot il me laissa avant hier η, environ une heure après midy, pouvant dire n'avoir jamais trouvé homme de bien que celuy là seul.
  Ainsi finit Dorinde, ne pouvant retenir les pleurs par le souvenir de ses cruelles advantures, et par ce que son discours avoit esté long et qu'il estoit heure de sortir du lict η, elles tascherent de luy donner quelque consolation, et puis incontinent après l'avoir embrassee diverses fois pour tesmoignage de la bonne volonté qu'elles luy portoient, chascune commença de s'habiller.

Fin du quatriesme livre.