Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1610, Deuxième partie.
Bibliothèque municipale de Versailles, Rés. Lebaudy in-12° 410
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L'UNZIESME
LIVRE DE LA
SECONDE PARTIE
De l'Astree.

Édition de Vaganay, p. 429.

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  [681] DOUZE ou quinze jours η s'estoyent passez depuis qu'Alexis avoit laissé sa triste demeure, et desja la plus part des voisins avoit visité Adamas, quand on l'advertit que quelques Bergers desiroient de parler à luy : et qu'entre les autres, il y en avoit un nommé Licidas. A ce nom de Lycidas, Alexis tressaillit de sorte qu'Adamas s'en prit garde, et de peur que Paris n'en fit de mesme, il luy commanda d'aller sçavoir qui c'estoit. Il prit de bon cœur ceste commission, pour l'amitié qu'il portoit à Diane ; Cependant Adamas s'approchant d'Alexis : - J'ay peur, luy dit-il, ma fille que la haine η que vous portez à ce frere, ne découvre ce que nous voulons tenir si caché. - Il m'a esté impossible, respondit-elle, de ne me laisser surprendre [682] à ceste nouvelle si peu attenduë. Et si vous le trouviez à propos je me

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retirerois dans ceste chambre voisine jusques à ce que ces Bergers s'en fussent retournez, afin d'eviter le danger qu'il y a que je ne me découvre. - Il ne le faut pas faire, dit Adamas, car sans doute ils viennent icy en partie pour vous voir, et ne faut penser qu'ils n'en ayent demandé des nouvelles à Paris, aussi tost qu'ils l'ont veu : outre que nous le mettrions luy mesme en une grande doute, Alexis ne repliqua rien, parce qu'elle oüit parler Licidas au bas de l'escalier, et peu apres toute la trouppe η entra dans la sale, où le Druyde les receut avec des demonstrations d'amitié extraordinaires. Ceux qui estoient les plus apparents c'estoient Diamis, oncle de Diane, Phocion oncle d'Astree, Licidas, Sylvandre, Corydas η, Amidor, et bien que Thircis ny Hylas ne fussent point de ceste contree, si ne laisserent-ils d'assister ces Bergers en ce devoir, tant à cause de l'amitié qu'ils luy portoient, que pour avoir desja sejourné trois ou quatre mois η en leur Hameau.
  Phocion au nom de tous les autres, asseura le Druyde de leur bonne volonté, et du desir qu'ils avoient de luy faire service, et puis luy dit, que deux occasions particulierement les conduisoient vers luy, l'une pour se resjoüyr du contentement qu'il avoit de revoir Alexis plustost et en meilleure santé qu'il n'avoit esperé, et l'autre pour l'advertir qu'il avoit pleu au grand Theutates leur envoyer le Guy dans les boccages de leur hameau, et qu'ils venoient le supplier de vouloir selon leur coustume, prendre la [683] peine de faire le sacrifice des actions

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de graces. Lors le Vacie s'avançant : - C'est une chose estrange dit-il, Seigneur, que celle que je vous vay raconter. Dans le Boccage sacré à Hesus, Tharamis, Belenus, η nostre grand Theutates, j'ay trouvé des choses merveilleuses en cherchant le Guy pour l'an neuf. Premierement un temple de petits coudres et de jeunes chesnes, tellement plyez et appuyez sur un grand arbre qui est au milieu qu'ils font une voute assez spacieuse pour y contenir une grande quantité de personnes : et dans le milieu il y a des Gazons en forme d'autel, sur lesquels on voit un tableau qui represente l'amitié reciproque, avec des vers où sont escrites les douze Tables des loix d'Amour. Plus en là nous rencontrasmes un autre Temple dedié à la Deesse Astree. O Seigneur combien est-il misterieux ! Il y a deux autels dont le principal est fait en triangle appuyé contre un chesne le plus merveilleux qui fut jamais ; car n'ayant qu'un tige, il se separe en 3. branches esgales, et peu apres les rejoint toutes trois ensemble dans une mesme escorce, de telle façon qu'elles ne sont plus qu'un seul tronc, qui s'eslevant plus que je ne vous sçaurois dire par-dessus les autres arbres du boccage, a esté esleu de Theutates pour son arbre bien-aymé, et pour nous en donner cognoissance, nous y avons trouvé le Guy salutaire, si beau, et si bien nourry, qu'il n'y en a point dans la contree de tel au rapport de tous les Vacies. Et sans

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mentir le nom du grand Theutates, qui est gravé en son tronc, et celuy de Hesus, Tharamis, et Belenus, qui sont aux trois branches avec les autres merveilles, [684] qui se voyent en ce lieu, font bien cognoistre, que Dieu s'y ayme, et qu'il veut y estre adoré.
  Ainsi discouroit le Vacie, et racontoit au Druyde une chose, qu'il sçavoit mieux que luy, comme en ayant esté l'inventeur. C'estoit la coustume des Gaulois, de chercher une lune avant le sixiesme de celle de Juillet η, par toute la contree, le chesne qui avoit le plus beau guy, et en faire rapport au grand Druyde, afin que le jour qu'il devoit estre cueilly l'assemblée se fit dans le hameau, où il s'estoit rencontré. Et pour cest effect, tous les Vacies s'assembloient et suivoient tous les boccages sacrez, et choisissoient le plus beau, et le marquoient. Et parce qu'ils estimoient que c'estoit un signe d'estre aymez de Dieu, que de le trouver dans les boccages, qui dépendoient de leur hameau, pour luy en rendre grace, ils souloient faire un sacrifice particulier, où le grand Druyde assistoit pour peu qui les voulut favoriser. Et d'autant qu'Adamas aymoit infiniment ceux-cy, outre le dessein qu'il avoit pour Alexis, du contentement duquel il pensoit que le sien dependit ainsi qu'il avoit sçeu par l'oracle η, Il leur promit d'y aller quand le Vacie le viendroit advertir. Les Bergers le remercierent avec les plus honestes paroles qui leur furent possibles. - Encores dit-il en sousriant que j'aye quelque occasion de me douloir des Bergeres de vostre Hameau, que je

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puis dire estre les seules qui ne me sont point venu visiter, et se resjouyr avec moy, depuis l'heureux retour de ma fille, si ne veux-je pour cela laisser de donner cognoissance, [685] qu'il n'y en a point en toute la contree que j'estime plus qu'elles. Paris qui vouloit excuser sa Maistresse avec les autres : - Mon pere, respondit il, ne leur en sçachez point mauvais gré, car je vous asseure que je les ay veuës s'en accuser elles-mesmes, et faire resolution de venir voir ma sœur : Mais la maladie d'Astrée, qui n'est point assez grande pour la retenir au lict, ny assez petite pour luy permettre de venir si loing, les en a empeschees, parce qu'elles ne vouloient point y venir sans elle : - Si cela est vray, respondit Adamas, je reçois ceste excuse : Mais s'il n'est pas, je suis un peu en colere ; Phocion prenant la parole : - Il est vray, adjousta-t'il, que ma Niepce depuis quelques lunes se trouve mal, et que depuis dix ou douze nuicts η, elle s'abat plus que de coustume, mais je crois que pour la guerir il la faut marier : - Vous y devriez songer dit Adamas, car elle commence d'en avoir l'aage η. - Elle a, dit Phocion la moitié d'un siecle, et trente six lunes, ou environ, et j'espere de la loger bien tost, s'il plait à Dieu.
  Cependant qu'Adamas parloit de ceste sorte avec ces Bergers, Leonide et Alexis entretenoient les autres : mais aussi tost que Lycidas mit les yeux sur son frere, il demeura long temps sans les en pouvoir retirer, car il luy sembla d'abord de voir le visage de Celadon. Et puis le considerant de plus pres, il demeuroit estonné,

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que deux personnes puissent se ressembler si fort : Toutesfois l'opinion qu'il avoit qu'il fut mort, L'authorité η du Druyde qui disoit que c'estoit sa fille : Et l'habit de Nimphe qui [686] l'embellissoit, et le changeoit un peu, l'empescherent d'en descouvrir la verité, et luy faisoient démentir ses yeux, Si ne peut-il s'empescher en fin apres l'avoir quelque temps consideré η, de luy dire : - Si je ressemblois autant à la personne que vous aymez le plus que vous, Madame, à celle que j'ay le plus aymée et honorée, j'espererois d'estre bien tost en vos bonnes graces. - Gentil Berger respondit Alexis, en rougissant, je suis tres satisfaite de mon visage, puisque tel qu'il est il ressemble à ce que vous aimez, car ayant appris de mon pere, combien il vous estime et cherit, je seray tousjours tres-aise de vous donner occasion de continuer l'amitié que vous luy portez. - Et les obligations que nous avons au pere, respondit Lycidas, et les merites de la fille nous commandent à tous de vous rendre toutes sortes de services, mais à moy ce me semble plus qu'à tout autre, qui voy revivre en vostre visage, celuy pour qui je ne ferois difficulté de mettre ma vie, si cela pouvoit r'appeller la sienne. Telles furent les premieres paroles dont ces deux freres userent : et quoy que Leonide se contraignit, si ne put-elle s'empescher de sousrier, voyant combien Licidas estoit trompé. Mais ayant peur qu'Alexis à l'abord ne fut pas bien accoustumee de parler en fille, elle voulut interrompre leur discours, faignant d'estre curieuse d'entendre des nouvelles

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des Bergeres ses amies qu'elle n'avoit veuës il y avoit plusieurs jours. - Vous reprendrez une autrefois ces belles paroles dit-elle, Lycidas, mais à cette heure dites-moy je vous prie, comment se portent mes cheres amies, [687] j'entens les Bergers de vostre hameau ? - Les unes respondit Lycidas, sont contentes, les autres faschees, et les autres ny fâchees ny contentes : mais passent doucement leur vie. - Qui est celle adjousta Leonide, qui est tant insensible au bien et au mal, qu'elle ne ressent ni l'un ni l'autre ? - C'est, respondit Lycidas, la Bergere Diane, car n'aymant rien je ne croy pas qu'elle puisse avoir ny bien ny mal, puisque tous les biens et tous les maux qui ne procedent d'amour, ne meritent d'avoir ce nom. - croy dit Leonide, que vous le pensez comme vous le dites : mais chacun n'est pas de cette opinion. - Ceux qui le jugent autrement, dit-il, ressemblent à ces anciens qui croyoient l'eau et le Gland estre la meilleure et plus douce nourriture de l'homme, parce qu'ils n'avoient esprouvé ni le vin ni le bled, et maintenant nous tenons que l'eau et le Gland ne sont que pour les bestes : de mesme quand ils auront esprouvé les douceurs ou les amertumes d'amour ils avouëront que tout le reste n'est rien. - Et croyez-vous, continua Leonide, que Diane n'ait rien aimé, ou qu'elle n'ayme rien encores ? - Je ne sçay respondit Licidas, ce qui est du passé ; mais pour cette heure je croy qu'elle laisse toute l'amour aux autres. - Vous me dittes, repliqua Leonide, de mauvaises nouvelles pour Paris : - Voila que c'est, dit le Berger, que de la sottise de nos villages,

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si ne puis-je penser que Diane ressente avec Amour l'honneur que Paris luy fait : toutefois, si j'estois deceu, je ne serois pas le premier trompé η au jugement des femmes. - Or bien dit Leonide, laissons Diane pour ce coup, car [688] si elle n'ayme point encore, ne doutez que sa fortune ne l'attende, et dites-moy qui est celle qui est faschee ? - C'est Astree, respondit Licidas, car Phocion qui est avare, et qui ne songe suivant la coustume des vieillards, qu'à loger richement sa Niepce, veut qu'elle espouse un Berger des Boyens, nommé Calydon, qu'elle n'a jamais veu η qu'un moment, à quoy elle ne se peut resoudre, et je ne croy pas quant à moy que ce vieillard en vienne à bout. - Ce Calydon, dit la Nimphe, n'est-ce pas le neveu de Tamire ? - C'est celuy-là mesme, respondit-il : - Mais a-t'il oublié, repliqua Leonide, l'Amour de Celidee ? - O Madame, adjouta le Berger, que Celidee n'est plus celle qu'elle souloit estre, et que l'accident de sa perte est estrange ! - Comment, dit la Nymphe, Celidee est perduë ? - Elle se peut dire telle, respondit-il. Et Thamire n'a rien à cette heure tant à cœur que de marier Calydon. Encore qu'Alexis parlast avec Hylas, Corilas, et Amidor, si ne laissoit elle de prester l'oreille à Licidas, et d'ouyr ces parolles, qui luy serrerent de sorte le cœur, qu'il n'y eust Berger qui n'y print garde, parce qu'elle changea au commencement de couleur, et puis devint froide comme un glaçon : cela fut cause que Leonide luy dit : - Vous vous trouvez mal, ma sœur, ce sont encore des restes de vostre maladie, vous devriez

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vous asseoir. Hylas qui dés le moment qu'il l'avoit veuë, l'avoit trouvee tant à son gré, que Philis commençoit fort à perdre son cœur, et celle-cy à le luy desrober, la prenant sous les bras là fit asseoir à [689] moitié par force, et se mettant à genoux aupres d'elles ne destournoit nullement les yeux de dessus son visage. Cependant Leonide et Licidas se retirant contre une fenestre continuerent leur discours, mais avant que de les reprendre Licidas considerant Alexis : - Je ne puis, dit-il, souler mes yeux de regarder la belle fille d'Adamas : car elle ressemble de telle sorte à mon pauvre frere, que plus je la considere, et plus j'y trouve des traits, soit au visage, soit en ses façons, ou je n'y connois difference que celle des habits. - Y a-il long temps, respondit Leonide, qu'il est mort ? - Il y a environ quatre η lunes, respondit-il. - Je suis marrie, adjouta Leonide, de ne l'avoir jamais veu, pour avoir ouy dire beaucoup de bien de luy. - Quant à ce qui est de son humeur, et de son esprit, dit Licidas, je ne sçaurois vous le monstrer, mais pour son visage et pour ses actions, regardez Alexis, et vous le verrez. Et lors il continuoit : - Voila son mesme œil, sa mesme bouche, sa mesme rondeur de visage : Et par fortune Alexis en mesme temps sousrit de ce que Hilas luy disoit, encor' qu'elle n'en eust pas beaucoup d'envie. - O Dieux, dit Licidas, voila son mesme sousris, et son mesme tourner de teste : fust il jamais rien de si ressemblant ? Leonide qui craignoit que cette consideration trop continuée ne luy fit decouvrir qu'Alexis ressembloit si

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fort à Celadon, que c'estoit Celadon mesme, luy dit : - Mais à propos de vostre frere : lors que Paris luy dressa ce vain Tombeau, j'appris qu'Astrée l'avoit infiniment aymé, et qu'elle ne s'estoit [690] peu empécher de le declarer un peu avant que nous y fussions arrivez. - Je le sceus aussi par Tircis, respondit Licidas : Et pleut à Dieu, continua-il avec un grand souspir, que cela n'eut point esté, je jurerois presque que mon frere seroit encores en vie. - Et comment, dit Leonide, l'accusez vous de sa mort, puis qu'elle n'en pouvoit mais, estant elle mesme en un extreme danger, à ce que j'ay ouy dire ? Licidas respondit froidement : - L'histoire seroit trop longue et trop ennuyeuse pour la raconter maintenant : tant y a que si elle souffre du mal pour Calidon qui ne l'ayme point, je crois qu'Amour l'ordonne ainsi pour venger la perte de Celadon qui l'adoroit, et dont elle est coulpable. - Et y a-il long temps, dit la Nimphe, que cette belle fille η est perduë ? - Il y a, respondit Licidas, douze ou quinze nuits η. - Ce fut donc, ajouta la Nimphe, peu de temps apres qu'elle receut nostre jugement ? - Dix ou douze nuicts η apres, dit le Berger, et vous asseure que tous ceux qui l'avoient connue l'ont regrettee. - Quant à moy, dit la Nimphe, je n'en ay rien sceu qu'à cette heure, et je vous jure que je ressens sa perte. Mais dites-moy Licidas, comment est elle advenuë ?

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[691] SUITTE DE

L'HISTOIRE

DE CELIDEE.

  JE pensois, Madame, respondit Licidas, que vous eussiez sceu sa pitoyable histoire, parce que ç'a esté un accident si estrange que chacun le racontoit pour une grande merveille : mais puis que cela n'est pas, et que vous desirez de l'entendre, Il faut que vous sçachiez grande Nimphe, que le pauvre Calidon ayant esté condamné par vous, en receut le desplaisir que vous pouvez penser, et apres avoir long temps pleint sa fortune, enfin la raison luy remettant devant les yeux, ce qu'il devoit à Thamire, le dédain de Celidee, et le serment qu'il avoit fait d'obeïr à ce que vous ordonneriez, il prit un bon conseil : et s'essayant d'effacer cette passion de son ame, vesquit quelque temps avec un esprit un peu plus reposé. Cependant Thamire ayant fait entendre son dessein à Cleontine, et elle aux autres parents, et mesme à la mere de Celidee, dans dix ou douze nuits, le tout fut de sorte avancé, qu'il ne faloit plus que coucher ensemble. Le soir estant venu que le mariage devoit estre

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consommé, on n'oyoit [692] dedans la maison, que resjouyssance de ceux qui attouchoient de quelque parentage à cette fille, pour l'esperance du support qu'ils esperoient de ce riche Pasteur. Jusques à ce point Calidon obeit à vostre ordonnance, mais quand il vint à penser que cette nuit Celidee seroit entre les bras d'autres que de luy, il perdit toute resolution, et rendit bien tesmoignage par cette action, que quand les yeux voient ce qu'ils n'ont jamais veu, le cœur pence ce qu'il n'a jamais pensé : car s'estant auparavant figuré d'estre resolu à cette perte, quand il vit qu'il n'y avoit plus qu'une heure d'intervalle entre son esperance, et l'entiere perte de son esperance, il perdit toute resolution, oublia tout devoir, et mesprisa toute consideration. Il estoit retiré à un des coins de la chambre, ou cette pensee le faisoit mourir de regret, cependant que chacun dansoit. Thamire qui l'aimoit comme si c'eust esté son enfant η, se douta bien d'où procedoit cette tristesse, et ayant pitié de son mal, s'approcha doucement de luy, qui ravy en son desplaisir proferoit à voix basse telles parolles sans appercevoir son oncle.


[693]MADRIGAL.

QUE je vive et qu'on la possede,
N'est-ce point d'Amour un deffaut,
Puis que pour bien aymer il faut,
Qu'on meure plustost que l'on cede ?

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Mais si je meurs, je ne pers pas,
Le souvenir qui me tourmente,
Au creux de ma Tombe relente,
Ce regret suivra mon trespas.

Quelle fortune pitoyable,
Me contrainct Amour de courir,
Puis que pour n'estre miserable,
Je ne puis vivre ny mourir ?

  Thamire l'escoutant en prit une compassion qui ne fut pas petite, et plus encores lors qu'apres ces paroles il luy vit tendre η les yeux en haut, et joindre les mains dans son giron, couvrant son visage de larmes, qui luy empeschoient de parler. Il se retira doucement, et s'addressant à Celidee, luy dit l'estat en quoy il l'avoit trouvé, et la pria de parler à luy, et luy donner [694] quelque consolation, La Bergere qui estoit bien aise d'obeïr à Thamire, et qui faisoit dessein de n'avoir point les mauvaises graces de Calidon, puisqu'elle devoit vivre avec son oncle, s'y en alla aussi tost que Thamire le luy eust dit, et le trouvant en cet estat : - Et quoy luy dit elle, Berger, serez-vous le seul qui ne danserez point ? - A la verité, respondit-il, en luy tendant la main, vous avez raison, belle Celidee, de me faire cette demande, car c'est bien à mes despens que ce

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bal se fait. Mais pleut à Dieu que sans offencer Theutates, ny vous, je puisse aussi bien mettre fin à mes jours, que cette nuit me ravira tout espoir de contentement. - Et qu'est-ce que vous voulez dire ? respondit la Bergere, feignant de ne l'entendre pas. - Je veux dire, repliqua-il, que si je ne craignois d'offencer Tautates, en me faisant mourir son commandement, et vous en vous faisant perdre un serviteur, cette main me raviroit la vie avant qu'en cette malheureuse nuict Thamire possedat en vous ce que mon affection seule pourroit meriter. Celidee faisant semblant de ne penser plus en ces choses : - J'avois opinion, dit-elle, que vous eussiez oublié toutes ces folies, et en est-il encores memoire ? - Comment, reprit Calidon avec un grand souspir, que Calidon oublie jamais Celidee : Et n'avez-vous point de peur que Tharamis vous chastie pour l'offence que vous faites à mon Amour ? - Vous en devriez bien avoir d'avantage de Tautates, respondit-elle, que vous appellates quand vous promites à Leonide d'observer ce qu'elle ordonneroit, [695] et avez vous desja mis en oubly le jugement qu'elle fit ? où pensez-vous que les Dieux l'ayent oublié ? ou comment esperez-vous que le Gui de l'an neuf vous puisse estre profitable, puis que c'est par luy que vous jurastes ? Pour le moins je vous conseille de ne chercher jamais l'œuf η salutaire des serpents : car vous courez fortune de n'en point eschaper. - Ha ! Bergere, reprit Calidon, ne croyez point que j'aye oublié l'injuste jugement de l'impitoyable Nimphe

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(pardonnez-moy Madame, dit Licidas, si j'use des mesmes mots du Berger interessé) le souvenir m'en est trop douloureux pour l'oublier. Ne pensez non plus que j'aye opinion que Teutates n'ait memoire de ce que je juray : mais n'estimez pas aussi que je tienne que le Guy de l'an neuf ny l'œuf η des serpents me soit salutaire, puis qu'en vous perdant il n'y a plus rien au monde dont je me soucie. - Encores devez vous redouter, dit elle, la justice des Dieux apres vostre mort. - Ils ne sçauroient, respondit-il, me donner plus de mal que j'en souffre en vie, et sçay bien qu'ils n'ont point de plus cruels supplices que ceux que j'endure. Mais ne croyez toutefois que je sois si peu juste observateur de ce que j'ay promis : car si vous avez bonne memoire, je dis que je voulois que jamais le Guy de l'an neuf ne me pût estre salutaire, et que si je rencontrois l'œuf η soufflé des serpents, je priois Tautates qu'il les animast de sorte contre moy qu'ils me fissent mourir, si je n'observois le jugement de la Nimphe tant que je vivrois. - Et bien, dit-elle, [696] n'y contrevenez-vous pas par les paroles, que je vous me venez de dire ? - Nullement, respondit-il, car j'ay mis une condition qui m'en empeche. - Et quelle est-elle ? dit Celidee. - Que je n'y contreviendrois point, dit Calidon, tant que je vivray et ne voiez vous pas que je mourus dés lors que cette ordonnance fut faite, si pour le moins, la vie est un bien ? car dés ce moment malheureux, je perdis

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non seullement toute sorte de bien, mais toute esperance mesme de quelque bien. Que si toutefois vous appellez vivre que de languir comme je faits, dans peu de nuicts je laisseray sans doute ce que vous nommez vie, que si entre cy et là je contreviens à ce que j'ay juré, je veux bien que le Guy de l'an neuf ne me serve de rien, aussi bien n'espere-je pas de le voir jamais, outre que sans vous rien ne me peut estre salutaire : Et je mourray bien tost, si les Dieux veulent exaucer les vœux du plus desolé homme du monde. - Et quel avdantage esperez-vous, dit-elle, en mourant ? - J'attends, dit-il, toute ma felicité, puis qu'il me sera permis de vous aymer, sans offencer ny Tamire ny les Dieux, ny vous que je redoute davantage. Mais cruelle Bergere, quel dessein vous conduit vers moy ? Est-ce point pour triompher encor' une fois de Calidon, ou bien pour imiter ces cruels, qui ayans tué le miserable qui ne se deffend point en viennent voir le corps pour considerer combien grandes et diverses en sont les blesseures ? - Ce n'est point ce sujet desolé Berger, dit-elle, qui me conduit, mais pour essayer de vous divertir de vos tristes pensees, et voir [697] si je puis vous donner quelque soulagement, sans contrevenir toutesfois à la volonté des Dieux. - Et comment ? interrompit-il incontinent, il ne vous suffit pas que je meure, par la cruauté de mon destin, et par l'injustice des hommes, qui m'ont ravy tout ce qui me pouvoit retenir en vie, si vous n'y ajoutiez encore cette vaine compassion que vous faictes paroistre d'avoir de moy, seulement

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pour me faire mourir avec plus de regret ? Quoy Celidee, vous voulez que je pense que vous estes touchee de pitié, en voyant le miserable estat où je suis, afin que vous perdant et vous voyant possedee par un autre je vous plaigne davantage ? Si c'est vostre dessein, vivez contente, et croyez que vous ne sçauriez me desirer plus de mal que celuy que je ressens : et si ce ne l'est pas, ne me parlez jamais plus de pitié, de salut, de remede, ou de quelque esperance : car j'en suis aussi incapable que le ciel, et vous avez eu peu de volonté de mon bien. Et à ce mot la laissant, quoy qu'elle s'efforçat de le retenir, il sortit hors de la chambre.
  Il estoit desja tard, de sorte que le bal finit bien tost apres, et chacun se retira quand Celidee suivant nos coustumes eust esté mise dans le lict aupres de Thamire, vous devez croire que le contentement de ce Berger estoit à son extremité, puisque le ciel ne luy en voulut point donner davantage, comme je vous diray, Calydon au sortir de la chambre s'en alla hors du logis, et de fortune se coucha soubs des grandes ormes qui estoient le long du chemin [698] aupres de la maison, où apres avoir consideré quel heur estoit celuy de Thamyre, et au contraire combien, sa fortune depuis peu de temps s'estoit changee, il prit si grand serrement de cœur, que peu à peu l'ennuy luy ravissant la force il demeura esvanouy, et si longuement que Cleontine et sa trouppe sortant du logis de Thamyre, le trouverent estendu : et comme s'il s'y fut endormy : mais l'ayant voulu esveiller, et voyant qu'il ne

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se remüoit point, Cleontine mesme le prit par une main, et d'autant que toute la chaleur avoit delaissé les extremitez du corps pour se retirer autour du cœur, elle le trouva si froid, que toute surprise de frayeur, elle s'escria : - ô Dieu ! Calidon est mort ! Quelques-unes de ses parentes qui ouyrent ceste voix, y accoururent, et le voyant en cest estat esleverent de si grands cris qu'elles y firent accourir tout le voisinage : Et parce qu'il estoit infiniment aimé, et que cest accident estoit tant inesperé, plusieurs retournerent dans le logis de Thamyre, où criant à haut de teste que Calydon estoit mort, Thamyre en oüit le bruit, et n'oyant que le nom de Calydon et de mort se doutant de quelque sinistre accident, saute hors du lict en terre, court à la porte, et appelle quelqu'un de la maison, et enfin apprend que Calydon est mort. Il aimoit ce neveu autant que s'il eut esté son fils η : si bien qu'à ces premieres nouvelles il faillit de tumber de sa hauteur sur le plancher, mais estant soustenu par quelques-uns des siens, ce fut tout ce qu'il peut faire que de le remettre au lict [699] avec l'ayde de ceux qui le tenoient. Aussi tost qu'il fut couché il demeura sans poux, et peu à peu devint froid, et en fin s'il n'eust esté secouru, il luy en fut autant advenu qu'à Calydon : mais les divers remedes qu'on luy fit, et le soing que Celidee en eut, l'en empescherent. Qui eut veu ceste belle et jeune Bergere toute eschevelee, et à moitié vestue fondre en larmes sur le visage de Thamyre, lors que peu à peu il alloit deffaillant entre ses bras, et n'eust esté touché de

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pitié, eut eu sans doute une ame ou un cœur de rocher. On dict qu'on ne vit jamais rien de plus beau, et sembloit que les nonchalances de son habit, et le peu de soing qu'elle avoit d'elle-mesme adjoustassent η une grace extresme à ses beautez. Tant y a qu'elle fit revenir Thamyre, et le pressant entre ses bras à moitié nuds, et se coulant sur sa bouche avec un ruisseau de pleurs, ne pouvoit le caresser assez à son gré. Mais le pauvre Berger estant presque devenu insensible à toute autre passion qu'à celle de la perte qu'il pensoit avoir faite, repoussant doucement Celidee, et tournant la teste à costé, recevoit ses baisers si froidement qu'il sembloit qu'ils luy fussent ennuyeux. Car sans seulement la regarder il demandoit d'ordinaire des nouvelles de Calydon : mais voyant qu'il n'en pouvoit avoir de bonnes ; - Il faut, dit-il, que je le voie, et s'il est mort pour le contentement que j'ay que je meure pour le desplaisir qu'il a eu : Et se jettant de furie à terre, s'abilla à moitié, et courut à demy nud au lieu, où le pauvre Calydon estoit estendu [700] de son long, ressemblant tout à faict à une personne morte. D'abord chacun luy fit place : tant pour le respect qu'on luy portoit que pour la compassion qu'on avoit de son dueil, qui devoit estre grand, puis qu'il luy faisoit laisser Celidee, et desdaigner le bien qu'il avoit si long-temps, et si ardamment desiré. Soudain qu'il vit Calydon ayant opinion qu'il fut mort, il se laisse choir dessus si mal à propos, que donnant du front contre une pierre quarree, sur laquelle on avoit appuyé

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la teste de Calydon, et rencontrant par mal'heur le trenchant, il se la fendit si avant que le sang incontinent luy en retumba par le visage, et en demeura esvanoüy. Ceux qui estoient autour de Calydon, oyant le coup que Thamyre s'estoit donné, eurent bien opinion qu'il se fut blessé, mais non pas tant qu'il estoit : et n'eust esté qu'ils le virent si long temps sans mouvement, et qu'il ne parloit point, ils n'y eussent pris garde que bien tard. Le cry η se redoubla, et les clameurs de ceux qui voyoient ce piteux spectacle : mais jugez quelle fut la veuë que Celidee eust quand on rapporta son mary et son nepveu, comme s'ils eussent esté morts, De fortune lors qu'on voulut oster de dessus une eschelle Calydon pour l'emporter plus à son aise dans une chambre il revint, et voyant tant de peuple autour de luy, et qu'il estoit couvert du sang de Thamyre, il ne sçavoit que penser, et luy sembloit de resver. Mais quand il vid emporter son oncle qui n'avoit point encores de sentiment, avec cette grande playe à la teste, s'imaginant que quelqu'un [701] l'eust blessé, il se releve porté de la furie, et demande qui est le meurtrier, et prenant à ses pieds un cailloux, tenoit le bras relevé comme prest, d'en assommer celuy qui auroit faict cest homicide, mais quelques-uns de ses parens, le rapaisant, luy firent entendre comme le tout s'estoit passé. - Comment, s'escria-il, c'est donc moy qui ay faict ce parricide ? il n'est pas raisonnable que je n'en face aussi bien la vengeance, que si c'estoit un estranger, voire d'autant plus grande que je luy ay plus d'obligation. Et à ce

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mot il se leva le bras pour se frapper de la pierre contre la teste, mais ceux qui estoient aupres de luy furent prompts à coure au coup, et les uns luy retindrent le bras, et les autres luy firent tumber la pierre de la main, et le saisissant des deux costez, ne l'abandonnerent plus qu'il ne fut un peu remis. Cependant Thamyre par les cris de Celidee, et par les remedes qui luy furent faits, ne fut pas plustost pansé et remis dans le lict qu'il revint de son évanoüissement, et à l'ouverture de ses yeux, soudain qu'il put parler la premiere parole qu'il profera, ce fut le nom de Calydon, demandant où estoit son corps. - Calydon luy respondit, un vieux Myre qui l'avoit pansé, se porte mieux que vous, et n'a point d'autre mal que le vostre. - Comment, dit-il, Calydon n'est pas mort ? ha, mes amis me renouvellez point ainsi ma peine ! - Il n'est point mort, respondit le Myre, et si vous voulez ne vous point esmouvoir quand vous le verrez, nous le vous amenerons icy en bonne santé. - O Dieu, dit Themyre, si ce que vous dictes est [702] vray, ne me dilaiez point davantage ce seul remede qui me peut guarir. Et à ce mot il se voulut efforcer de se lever, mais les Myres l'en empescherent. Et par ce que de son costé Calydon pressoit avec une impatience extresme de le voir, ils penserent que pour remettre leur esprit en repos, il seroit bon de les faire entrevoir, encor qu'ils craignissent fort que ceste esmotion ne fut cause que la plaie de Thamire ne retournat seigner : mais jugeant que cest inconvenient seroit moindre que les autres dont le desni

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qu'ils luy en pourroient faire, le menaçoit, Ils firent venir Calydon, qui voyant Thamire en cet estat, et ayant desja entendu tout ce qui s'estoit passé, se jette d'abord à genoux devant luy, et luy demande pardon de l'ennuy qu'il luy a donné. - Excusez luy dit-il, mon pere le peu de puissance que j'ay sur moy : j'ay faict ce qui m'a esté possible pour ne vous en donner cognoissance, et voulois bien mourir s'il m'eust esté possible, sans vous donner cette seconde occasion de regretter la peine que vous avez eüe à m'eslever, mais la fortune qui ne cessera de m'affliger tant que je seray en vie, ne m'a pas mesme voulu contenter en cela. Je viens vous en demander pardon, et vous supplier de croire que je n'auray jamais contentement, que je n'aye tellement satisfaict à cette faute, qu'il ne m'en reste nulle tache. - Mon fils η, dit Thamire en luy tendant la main, releve-toy, et me viens embrasser, et croy que si j'eusse pensé que Celidee eust peu estre tienne, jamais je ne l'eusse voulu avoir : tout le regret qui me reste à cette [703] heure, est que si autresfois il y a eu un empeschement à ton desir, il y en a maintenant deux. Le premier, celuy de sa volonté, qui a tousjours esté tant esloignee de toy, que jamais elle n'y a pu consentir : et l'autre le mariage qui est entre elle et moy : Que si sa volonté se pouvoit changer aussi bien que je pourrois remedier au dernier, sois certain, Calydon, que la mort me seroit agreable si je pensois que par ma mort je te rendisse content. Calydon vouloit respondre, mais il ne put, de peur de l'interrompre, parce qu'en mesme temps il adressa sa parolle à

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Celidee. - Et vous, ma fille, dit-il, qui voyez combien vous estes aimee de Calydon, sera il possible que vous ne changiez jamais de volonté envers luy ? ny son affection ny ses merites, ny mes prieres ne pourront-elles jamais rien envers vous ? Sera-il vray que Celidee soit nee pour faire mourir Calydon, et Thamyre, et d'amour et de regret ? Celidee toute en pleurs vouloit respondre, lors que Calydon reprit la parole ainsi : - Il ne faut pas, mon pere, que l'ordonnance du Ciel, et ce qu'il a pleu à ceste belle d'ordonner de moy, soit autrement qu'il est. Tautates sçait mieux ce qu'il nous faut que nous-mesmes. Il n'est pas raisonnable que deux personnes qui meritent toute sorte de bon-heur, comme font Thamyre et Celidee, changent de fortune pour le plus infortuné qui fut jamais entre les hommes : Et quant à moy, je proteste entre vos mains, et appelle le Ciel et la Terre pour tesmoins, que je ne veux point contrevenir au jugement qu'il [704] a pleu aux Dieux de faire de nous par la bouche de la Nimphe. - Et que signifient donc, dit Cleontine, ces plaintes, ces pleurs et ces esvanoüissements ? - Ce sont, respondit Calydon, des tesmoignages que je suis homme : mais comme les bons Myre n'ostent pas la main de la blesseure, encore que le patient s'en plaigne, voire en crie, de mesme vous ne devez tous laisser de mettre fin à ce qu'il a pleu à Theutates d'ordonner en ceste affaire, et je ne vous demande autre faveur, sinon qu'il me soit permis de me plaindre, voire de crier quand la douleur du mal me pressera. - Non non, dict Celidee, d'une parole proferee avec violence, ne vous mettez plus en peine, ny les

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uns ny les autres : Le grand Dieu Tharamis vient de m'inspirer secrettement un moyen pour vous mettre tous en repos d'esprit. Il n'est pas raisonnable Thamyre, que tes prieres et tes remonstrances demeurent plus long temps sans nul effect : mais il ne faut pas que nous contrevenions à la volonté de Theutates, ny que l'affection que tu m'as portee, soit inutile, non plus que l'amitié que dés le berceau je t η'ay euë. Et toy aussi Calydon, il ne faut pas que tu te consommes toute ta vie de ceste sorte : vivez tous deux contents, et me donnez loisir seulement de quatre ou cinq nuicts, et vous verrez que le Ciel m'a mis en l'ame un moyen pour vous sortir tous deux de peine. A ce mot elle reprit ses habits, et pria Thamyre de trouver bon qu'elle ne couchast point de trois ou quatre nuicts auprés de luy, afin qu'elle peust achever ce qu'elle avoit desseigné. [705] Thamire qui commençoit de ressentir la douleur de sa playe, et qui outre cela eust consenty à sa mort pour sauver la vie à Calydon, luy accorda librement sa demande, et apres quelques autres propos sur ce subject, les Myres qui virent que l'esperance que Celidee leur avoit donnee leur rapportoit quelque sorte de repos conseillerent toute la troupe de se retirer, et Calydon faisant apporter un lict dans la chambre de Thamire, ne le voulut plus abandonner : d'autre costé Thamire avoit tant de satisfaction de l'amitié que son nepveu luy faisoit paroistre qu'il le vouloit tousjours avoir pres de luy. Il n'y avoit que Celidee qui fut bien en peine, car elle ne vouloit declarer sa deliberation

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à personne, de peur d'y estre contrariee, et toutesfois elle ne sçavoit par quel moien y parvenir. Elle avoit fait un dessein bien different de celuy de toutes les filles, parce que cognoissant que la beauté de son visage estoit cause de l'amour que l'Oncle et le Neveu luy portoient avec tant de passion, et considerant que c'estoit la seule occasion du divorce qui estoit entre-eux, elle resolut de se rendre telle qu'ils fussent à l'advenir autant refroidis par sa laideur, qu'ils avoient esté eschauffez par sa beauté : esperant par ce moyen de remettre Calydon en son bon sens, et de rendre preuve à chacun qu'elle n'avoit jamais consenty à ses folies. Lors qu'elle y eust longuement pensé, ne pouvant se resoudre au fer, à cause du sang et de la cruauté, à quoy son courage ne pouvoit consentir : outre qu'il luy sembloit que les coupures [706] se guerissent, et que ce seroit tousjours à recommencer : elle s'addressa à la mere de sa nourrisse, et la tirant à part, luy fit entendre qu'elle avoit une si extréme animosité contre une Bergere, sa voisine, qui l'avoit infiniment outragee : qu'elle estoit resoluë d'en prendre vengeance : qu'elle ne la vouloit pas faire mourir, parce que sa haine ne passoit jusques à la mort : mais qu'elle desiroit de s'en venger sur son visage, comme la plus chere chose qu'elle eust : Qu'à ceste occasion elle la prioit de luy enseigner quelque herbe, ou quelque autre recepte, qui peust tellement gaster le visage d'une fille, qu'elle ne put plus revenir en son premier estat. La bonne femme qui aimoit Celidee comme si elle l'eust nourrie,

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luy respondit fort sagement qu'elle devoit perdre ceste mauvaise volonté, et chasser de son ame ce cruel desir de vengeance : que si l'autre l'avoit offencee, elle en laissast le chastiment à Hesus, qui avoit la puissance de le faire, et qu'il estoit à craindre, que celle à qui elle vouloit faire du mal, ne luy rendit par apres au double : bref, elle luy representa tout ce qu'elle put pour l'en divertir. Mais ceste sage fille qui avoit un dessein bien different à celuy qu'elle disoit, s'opiniastrant en sa demande, et luy faisant entendre que ce n'estoit pas personne qui put s'en venger, outre qu'elle le feroit faire si secrettement qu'elle ne sçauroit à qui s'en prendre, la conjura encores par toute l'amitié qu'elle luy portoit, de satisfaire à sa demande, luy protestant que si cela n'estoit elle se resoudroit à quelque chose de pire, et [707] qu'elle en seroit cause. La bonne femme luy respondit qu'elle en seroit bien marrie, et que dans deux ou trois nuicts, elle luy en rendroit responce : - N'i faillez donc pas, dit Celidee, car si vous me trompez, vous serez cause de quelque plus grand mal. Le terme estant escoulé, que ceste bonne femme n'avoit pris que pour pousser le temps comme l'on dit avec l'espaule. Elle luy en demanda encor autant : mais Celidee qui cognut bien que ce n'estoit que pour l'amuser, fit semblant de la croire, et cependant resolut de faire de son costé ce qu'elle penseroit estre meilleur pour achever son dessein, feignant de ceste sorte avec ceste bonne vieille, de peur qu'elle ne descouvrit sa deliberation à Cleontine. Cherchant donc tout

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ce qu'elle pouvoit pour devenir laide, de mauvaise fortune elle estoit un matin à la chambre de Cleontine qu'elle estoit encor au lict, et parce que ceste bonne femme avoit accoustumé de porter une pointe de Diamant au doigt pour signe η qu'elle estoit dediee à Theutates, comme vous sçavez Madame, que c'est la coustume de toutes nos Druides, Elle la posoit tous les soirs avant que de se mettre au lict, et la reprenoit le matin. Il advint que Celidee prenant ceste bague se la mettoit au doigt, et de l'un en l'autre alloit cherchant auquel elle estoit plus juste, sans peut-estre songer à ce qu'elle faisoit. Dont Cleontine s'appercevant : - Voudriez-vous bien, luy dit-elle, ma fille, estre obligee de porter ceste bague aux mesmes conditions η que je la porte ? - Si j'en estois capable, respondit Celidee, il [708] n'y auroit rien au monde que je souhaittasse davantage : - Et comment dit Cleontine, penseriez vous satisfaire à Thamire, et à Calidon, ainsi que vous avez promis : - Ce seroit, respondit-elle le meilleur remede de tous, car ils sont si religieux qu'estant dediée à Theutates, ny l'un ny l'autre ne voudroit pas m'en retirer. - L'amour, dit Cleontine, est encor plus forte que le devoir, ny que la religion : mais dites moy ma fille, de quelle sorte pensez-vous de les contenter ? Car je ne le puis entendre : en premier lieu, vous ne pouvez estre qu'à Thamire, puis que vous estes sa femme, et quand vous voudriez vous dedier à Theutates, vous ne le pouvez sans la permission de celuy à qui vous estes. Et quand vous seriez une Druide, penseriez-

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vous pour cela les contenter tous deux ? tant s'en faudroit, vous les mescontenteriez, les privant de vous. - Ma mere, respondit Celidee, le grand Dieu qui me mit les paroles en la bouche, lors que pour aleger leur ennuy je promis ce que vous me demandez, m'en donnera sans doute quelque moyen, puis qu'il ne laisse jamais une œuvre imparfaicte : il a commencé celle-ci par moy, il me rendra asseurément capable de la finir avec son aide. - Ma fille, dit Cleontine, estonnee des sages propos de sa niepce : Je ne suis plus en doute qu'il n'advienne comme vous dictes : pourveu que veritablement vous vous remettiez en luy, car jamais personne η ne fust refusee, quand c'est avec une bonne et pure intention qu'on le supplie. Cleontine vouloit continuer : mais Celidee qui sans y penser, [709] s'estoit mis la pointe du Diamant dans la main, se print à crier de la douleur que l'sgratigneure luy avoit faicte : dequoy la bonne femme surprise : - Qu'avez-vous ? dit-elle, ne vous estes vous pas blessee de ce Diamant ? - C'est peu de chose, respondit Celidee, mais la douleur m'a contrainte de crier. - Vous pensez, dit Cleontine, que ce soit peu de chose, si vous trompez vous fort, car jamais la marque ne s'en va, et mal-aisément en peut-on guerir, et lors luy prenant la main, et voyant qu'elle estoit fort esgratignee : - Croyez, luy dit-elle, Celidee, que vous estes marquee pour vostre vie, et que si cela vous estoit advenu au visage, vous seriez gastee. - Comment, dit Celidee, le Diamant est-il si venimeux ? - Jamais, dit-elle, sa marque ne s'en va depuis que le sang en

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sort, et c'est pour ce suject que je le laisse quand j'entre au lict. Il seroit mal-aisé de dire le contentement que receut ceste jeune Bergere, ayant appris ce secret, luy semblant que Dieu le luy avoit enseigné exprés pour achever ce qu'elle avoit desseigné. Quelle resolution, Madame, est celle que je vous vay raconter de ceste jeune fille ! Il y avoit desja cinq ou six jours que Thamire en tombant s'estoit blessé, comme je vous ay dit, et sa plaie n'estant pas dangereuse, elle commençoit d'estre presque guerie, de sorte qu'il n'en tenoit plus la chambre : Celidee qui n'attendoit que sa guerison, pour sortir de la promesse qu'elle avoit faite, et de laquelle Calidon, et Thamire la sommoient, leur dit, d'un visage assez joieux, que le lendemain elle les contenteroit [710] tous deux. Dés le soir quand sa tante fut couchee, elle desroba la bague dont elle s'estoit blessee, et feignant de se retirer pour se desabiller, chacun s'alla coucher : au contraire, elle entra dans un petit recoing où elle avoit accoustumé de demeurer seule quand elle vouloit s'abiller ou desabiller, et ayant bien serré la porte elle s'assit prés d'une table où elle avoit un miroir, duquel les jours des grands sacrifices et des assemblees generales, ou festes publiques, elle avoit accoustumé de se servir, pour agencer son visage. Aussi tost qu'elle y jetta les yeux dessus : - Ah ! miroir, dit-elle, de qui je soulois prendre conseil, avec tant de soing et de vigilance, pour accompagner et augmenter la beauté de mon visage, combien est changé ce temps-là, et combien est differente l'occasion

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qui me faict à cest-heure te demander conseil : puis que si autresfois j'ay jetté les yeux sur toy, pour me rendre belle, j'y viens maintenant pour sçavoir comment je me puis priver de ceste beauté que j'ay euë si chere ? Et à ce mot ouvrant le miroir, et considerant son visage tout couvert de pleurs : - Ce seroit, dit-elle, estre bien inhumains, mes yeux si vous ne pleuriez la prochaine perte de ceste beauté, qui autrefois vous a rendus si contents, et plains de joye, quand glorieux d'une si chere et aimable compagne, il ne vous sembloit point de voir un autre visage, qui se pust esgaler au vostre. Et puis demeurant quelque temps sans parler, et considerant particulierement sa beauté et sa grace, la juste proportion de ses traits, le [711] vif et doux esclair de ses yeux, l'esclat de son teint, les attraits de sa bouche, bref tout ce qui estoit d'agreable en son visage, - J'entens bien, dit-elle, ô mes chers et rares thresors, ce que vous me voulez dire, mais helas ! continuoit-elle en souspirant, que me vaut cela, si je ne puis vivre contente en vous conservant ? Je sçay bien que vous me representez que ceste beauté que j'ay tant cherie, et qu'autrefois j'ay estimee mon souverain bien η, me reproche une grande legereté de m'en vouloir priver, avant presque que de la posseder. Je ne suis pas sourde aux supplications que je me fais à moy-mesme : de ne me point apauvrir de ce que chacun recherche avec tant de desir : Mais quand je vous accuseray devant la raison d'estre cause de toute la peine que j'eus jamais, Quand je vous blasmeray de la

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dissention de l'oncle et du neveu, voire quand je vous diray coulpables de leur sang et de leur prochaine ruine, et peut-estre de leur mort, que direz vous pour vostre deffence, et qu'alleguerez-vous pour montrer que je vous doive conserver et retenir ? Que c'est une douce chose que d'estre belle ! Mais combien plus amers sont les effects qui s'en produisent, et qu'il m'est impossible d'éviter en vous conservant. Quoy donc, que l'amour suit la beauté, et que rien n'est plus agreable que d'estre aimee et caressee ? Mais combien plus desagreables sont les importunitez de ceux que nous n'aimons point, et les soupçons de ceux à qui nostre devoir nous oblige d'estre, et de nous reserver entierement. [712] Ne dis tu pas qu'au lieu que chacun m'adoroit belle, chacun me mesprisera laide ? η Tant s'en faut, cette action si peu accoustumee me fera admirer, et contraindra chacun de croire qu'il y a quelque perfection cachee en moy, plus puissante η que ceste beauté qui se voioit. Et puis, ce que je desseigne de faire n'est que de devancer le temps de fort peu de moments, car cette beauté dont nous faisons tant de conte, combien de lunes me pourroit-elle demeurer encores ? η fort peu certes, et quelque soin et quelque peine que j'y raporte, il faut que l'aage me la ravisse, et ne vaut-il pas mieux que pour une si bonne occasion, nous nous en despouïllons nous-mesme volontairement, et la sacrifions au repos de Thamire, que j'aime, et que j'ay tant d'occasion d'aimer, et à celuy de Calydon, qui a tant souffert de

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peines, pour l'affection qu'il m'a portee ? Au pis aller que m'en adviendra il ? Quand je seray laide : moins de personnes m'aimeront, et de qui dois-je vouloir l'amitié que de Thamire ? Mais Thamire mesme ne m'aimera plus : si son amitié n'est fondee que sur ma beauté, ce sera dans peu de temps qu'elle se perdra, s'il m'aime pour les autres conditions qu'il peut avoir recognuës en moy, voyant que j'auray donné ceste beauté pour me rendre du tout sienne, il me devra aimer et estimer davantage. Bref faisons nous paroistre η telle que nous desirons d'estre cruë. Ceste beauté est cause que Calydon manque à son devoir : Et que Thamyre mesme a moins de soin qu'il devroit avoir à sa propre conservation : rachetons-les et nous aussi, eux des [713] fautes où ils sont tombez, et nous du desplaisir que nous en avons, et par la perte d'une chose de si peu de duree, que la beauté : Payons leur rançon et la nostre, afin qu'à l'advenir nous puissions vivre en liberté, et hors de ceste continuelle inquietude. A ces mots, ô Dieu, Madame, quelle estrange et genereuse action vous vay-je raconter : A ces mots dis-je Celidee, met la pointe du Diamant à son front, et d'une main genereuse se l'enfonça dans la peau, et quoy que la douleur fut extreme, si se le coupe-elle d'un costé à l'autre, et grinssant les dents du mal que la blesseure luy faisoit, elle en faict de mesme à ses jouës, et se faict de chasque costé trois ou quatre profondes cicatrices si longues et si enfoncées, que veritablement il ne luy restoit plus rien de la beauté qu'elle souloit avoir.

Signet[ 703 sic 705 ] 1621 moderne

Jugez, Madame, en quel estat elle pouvoit estre, et quelle douleur elle devoit ressentir. Elle n'en fit toutefois point de semblant ; Mais se mettant un linge autour de la teste, et esteignant la chandelle apres avoir remis la bague en son lieu, elle s'alla mettre au lict, où elle n'avoit garde de reposer pour le grand mal qu'elle sentoit. Mais quand le matin fut revenu, et que chacun fut esveillé : Cleontine dans la chambre de laquelle elle couchoit, et qui aimoit ceste niepce comme si elle eust esté sa fille, estonnee de la voir si endormie contre son naturel, et craignant qu'elle ne se trouvast mal, vint doucement la voir dans le lict, mais d'abord qu'elle veid tout le couvrechef en sang, et une partie du linceul, elle jetta un grand cry pensant qu'elle [714] fut morte : Tous ceux de la maison y accoururent, et la trouverent assise sur le lict, qui tenoit Celidee entre ses bras, et la baisoit encor qu'il ne se vid presque en tout son visage que blessures, et sang caillé : - O Dieux, ma fille, disoit la bonne femme, qui est le cruel et inhumain, qui t'a traittée de cette sorte ? qui est le barbare, qui en a eu le courage ? Et quelle cruauté peut égaler celle qui a deshonoré et diffamé la beauté de ton visage ? En proferant ces paroles elle la baisoit et la serroit entre ses bras, pleine de tant de passion, qu'oubliant ce qu'elle devoit à sa qualité de Druide, elle se relascha de telle sorte à la douleur qu'elle sembloit une personne hors d'entendement. Celidee de qui les plaies envenimees s'estoient bouffies, et endoluës de façon qu'elle en avoit la fiévre, supplia d'une voix

Signet[ 704 sic 706 ] 1621 moderne

basse sa Tante de la laisser en repos, et que elle sçauroit qui l'avoit mise en cest estat, quand Thamire, et Calidon seroient venus. On envoia incontinent chercher les Mires, et presque en mesme temps Thamire adverty de l'estat où estoit Celidee, s'en vint courant en sa chambre. Mais quand il la vid, il demeura immobile, et les bras noüez l'un dans l'autre, ne donnoit autre signe de vie, que celuy des pleurs qui luy tomboient des yeux. En fin revenu en luy-mesme : - Est-ce Celidee, dit-il, que je vois en cet estat ? Les Dieux ont-ils consenty, et un cœur humain a t'il pû penser à une si grande cruauté ? Et quelque tigre η sous la figure d'un homme l'aiant imaginee, et quelque malin Demon y aiant consenty : Quelle cruauté a jamais [715] eu assez d'inhumanité pour l'executer ? Celide se tournant doucement vers luy : - Amy Thamire, luy dit-elle, console toy, que si tu as perdu le visage de Celidee, elle t'a conservé pour le moins tout le reste, et si tu veux me promettre de n'en point faire de vengeance, je te diray qui en est cause, et qui ma fait cet outrage, si avec toy je le dois nommer tel. Calidon en mesme temps entra dans la chambre, qui empescha que Thamire ne put respondre, car aiant couru depuis son logis où il avoit apris cette triste nouvelle, quand il mit le pied dans la porte, il estoit tant hors d'haleine, qu'il ne pouvoit presque respirer. Et toutefois montant les degrez et entrant dans la chambre, on l'oioit jurer par Hesus, et par Hercule, que celuy qui avoit mis la main sur Celidee, en mourroit avant que la nuit fut venuë. - Ne jurez- 

Signet[ 705 sic 707 ] 1621 moderne

point, dit-elle, ô Calidon, de peur que vous ne soiez parjure : ce pourroit estre tel que vous aimeriez mieux mourir que d'observer vostre serment. - Comment, reprit incontinent Calydon, Je jure encor par Hesus, et par l'ame de celuy qui ma mis au monde, que horsmis Thamire, je n'excepte personne à qui je ne fasse perdre la vie : Et à ce mot il se mit à genoux devant son lict, et luy voulut prendre la main pour la baiser, mais elle en repoussant un peu : - Et à qui, Calidon, luy dit-elle, pensez-vous baiser la main ? regardez mon visage, et prenez garde que je ne suis plus cette Celidee, de qui vous avez tant estimé la beauté. Le Berger transporté de furie, n'avoit point encor jetté les yeux sur elle : mais quand [716] il les haussa, et qu'il la vid si affreuse, car elle veritablement se pouvoit-elle dire : Il demeura plus estonné encores que n'avoit esté Thamire ; Et se mettant la main sur les yeux, et tournant la teste de l'autre costé, il luy fut impossible d'en souffrir la veuë, frissonnant comme une personne qui a horreur de ce qu'il voit. Elle au lieu de s'en facher d'un courage incroiable, sousrit de cette action, et tendant encor' une fois la main à Thamire : - Et bien amy, luy dit-elle, ne vous sera-ce pas du contentement de me voir toute à vous, et que personne n'y pretende ou n'y desire plus rien ? aurez-vous horreur de ce visage deschiré de cette sorte, quand vous considererez qu'il n'est tel que pour estre à vous seul ? η Je ne le pense pas Thamire, et veux croire que l'affection que vous m'avez portee, et la cognoissance de celle que

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vous avez receuë de moy, ont trop de puissance, et sont plantees sur un plus seur fondement que celuy-là. Et parce que je vous vois tous en peine, et desireux de sçavoir qui m'a mise en l'estat où vous me trouvez : Sçachiez Thamire, que c'est Calidon, et vous Calidon, dit-elle, se tournant vers le jeune Berger, sçachez que c'est Thamire. - Que nous vous avons mise en cet estat ? s'escrierent-ils tous deux ! - Oüy, dit-elle, froidement, c'est Thamire et Calidon qui ont fait cet outrage à Celidee : mais ayez un peu de patience, et oyez comment, Chacun à ces paroles demeura estonné. Mais sur tous les deux Bergers : Et lors que Calydon vouloit parler, elle l'interrompit de ceste sorte : - Ne vous excusez point Calidon de [717] ce qui m'est advenu, car encor que Thamire, et vous en soyez cause, si est-ce que vous l'estes beaucoup plus que luy. Et lors addressant sa parole à tous, elle continua : - Il n'y a personne qui me cognoisse, qui ne sçache quelle a esté l'amour que Thamire m'a portée dés mon enfance, et qu'il semble que dés que j'ouvris les yeux dans le berceau, j'ouvris son cœur pour y faire entrer l'affection, que depuis il m'a tousjours continuée. Or ceste amour fut reciproque entre nous, aussi tost que je fus capable d'aimer, et en donnay tant de cognoissance à ce Berger, que je pense que comme sa recherche me convia de l'aimer, la bonne volonté qu'il recognut en moy luy donna sujet de continuer : Et d'effect, combien heureusement avons-nous vescu, et avec combien de contentement jusques à ce jour malheureux, que Calidon revenant des Boiens, jetta les

Signet[ 707 sic 709 ] 1621 moderne

yeux sur moy. Thamire, à qui les blesseures ne peuvent empescher la parole, le peut mieux raconter que je ne sçaurois : tant y a que nous pouvons dire l'un et l'autre avec verité, que jamais Amant ne fut mieux aymé ; ny Aimée plus Amante, que Thamire et Celidée. Mais dés que Calidon me vid, je puis bien dire, malheureusement, sans l'offencer, ce bien que nous avions possedé si long temps, commença de se diminuer η, premierement par sa maladie, et puis par le don que Thamire luy fit de moy, auquel je ne pus jamais consentir. Il est vray qu'apres avoir longuement supporté la froideur de Thamire, et la vaine affection de Calidon, je me dépitay contre tous deux, me semblant que c'estoit [718] avec raison, puis que Calidon m'avoit fait perdre Thamire, et que Thamire m'avoit sans beaucoup de sujet remise à Calidon, et lors que j'estois la plus eslongnee de tous deux, je me vis entierement redonnee à Thamire, par le jugement de la Nimphe Leonide, à laquelle nous en avions donné toute puissance. Je pensay certes, que c'estoit la volonté de Theutates, qui me la faisoit entendre par sa bouche, et me resolus de la suivre entierement, et lors que j'estimois que la raison avoit le plus eslongné Calidon de moy, fut pour le commandement de la Nimphe, fut pour le devoir qui l'obligeoit envers Tamire, le voila qui se desespere, et qui veut mourir. D'autre costé le bon naturel de Thamire, ne luy permettant de gouster quelque sorte de plaisir, voiant son neveu en cette peine, se laissa tellement emporter à l'ennuy,

Signet[ 708 sic 710 ] 1621 moderne

que sans faire conte du contentement qu'il pouvoit avoir de moy, qu'il avoit desirée et recherchée avec tant de passion, il me laissa seule dans le lict, et me fit bien paroistre que l'amitié η est plus forte en luy que l'Amour. Je demeuray estourdie de ceste rencontre, comme mon affection me l'ordonnoit, et lors que j'estois attentive à considerer en moy-mesme cest accident, l'on me rapporta et mon mary et mon nevpeu sur des eschelles comme morts. J'advouë que quand je les vis, et que quand je sceus comme le tout estoit advenu, je demeuray tant hors de moy, que si peu apres ils ne fussent revenus, je ne sçay à quoy je me fusse resoluë. Mais considerant ce qui s'estoit passé, et oyant les paroles [719] qu'ils tenoient entre eux, j'eslevay ma pensee à Tharamis, et le suppliay de me vouloir conseiller ce que je devois faire, pour nous mettre en repos : Il m'inspira sans doute, et me fit secrettement entendre par quel moien je le pourrois. Et ce fut en ce mesme temps que je vous le promis à tous deux, et que depuis j'ay dislaïé, parce que veritablement j'ay trouvé beaucoup de difficulté à l'execution de ce conseil, et a fallu que je me sois faict une grande force avant que d'y pouvoir consentir. Voicy donc ô Bergers, quelle fut ceste saincte inspiration. Considere, me dit le Dieu, la violente η affection de Calidon, et sois certaine que jamais il ne cessera de t'aymer, que tu ne cesses d'estre belle. Il ne faut que tu esperes que la religion des Dieux, ny le devoir des hommes, l'en retire jamais. Il ne faut non plus que tu penses que Thamire, quoy qu'il soit ton mary, et

Signet[ 709 sic 711 ] 1621 moderne

qu'il t'aime plus que sa vie, puisse jamais estre content, tant que son nepveu sera tourmenté de ceste sorte. Quant à toy, quelle vie esperes-tu de pouvoir mener, tant que tu seras cause de la peine de l'oncle, et du nepveu : De te donner à Calidon, ta volonté n'y peut consentir : outre que tu es tellement à Thamire, que rien ne t'en peut retirer que la mort. D'estre aussi à Thamire, la passion de Calidon ne le peut souffrir, ny le bon naturel de Thamire, endurer le continuel desplaisir de son nepveu. Que faut-il donc Celidee que tu fasses ? prive-toy par une belle resolution de ce qui est le germe de ceste dissention : mais que peux-tu penser que ce soit autre chose que la beauté de ton visage. - Il est [720] vray, respondis-je, mais perdant ceste beauté, je perds aussi bien l'Amour de Thamire, que celle de Calidon, et si cela est, j'ayme beaucoup mieux la mort. - Tu te trompes, me respondit-il, l'affection de ces deux Bergers est bien differente : Thamire ayme Celidee, et Calidon adore la beauté de Celidee. Que si ce que tu crains estoit vray, il vaudroit mieux que tu mourusses à l'heure que tu parles, que de vivre plus longuement et estre asseuree que quand l'âge te rendra laide, Thamire cessera de t'aymer. Mais cela n'est pas, d'autant que ce Berger ayme Celidee, et quelle que Celidee devienne, jamais son amitié ne se perdra.
  Voyla Bergers, quelle fut la secrette inspiration que ce Dieu me donna, à laquelle ne voulant

Signet[ 710 sic 712 ] 1621 moderne

contrevenir, je cherchay les moyens d'y satisfaire, et de fortune ayant appris de ma Tante que les blesseures que le Diamant fait, ne guerissent jamais, j'ay bien voulu sacrifier la beauté de mon visage, si toutefois il y en a eu à vostre repos et à vostre reünion. Mais ô mon Thamire cesserez-vous d'aymer Celidee, encor qu'elle n'ayt plus le visage qu'elle souloit avoir, puis qu'elle a bien voulu le donner pour rançon, et pour se racheter des desirs de Calidon, afin d'estre toute vostre ? Celidee finit de cette sorte, laissant tous ceux qui l'oüirent si plains d'estonnement, et de merveille, de cette genereuse action, qu'à peine pouvoient-ils croire que ce qu'ils voyoient fut vray. Il seroit trop long de redire maintenant les reproches que Calidon luy fit : le desplaisir de Thamyre, [721] ny les regrets de Cleontine, et de la mere de Celidee, et de tous ceux qui la consideroient : tant y a que les myres estant venus, et luy aiant nettoyé le visage, jugerent que jamais elle ne retourneroit en son premier estat, car les plaies estoient si profondes et en des lieux si delicats qu'elles luy ostoient toute la grace, et la proportion qui souloit η y estre. Il est avenu que veritablement Calidon la voiant si difforme, a perdu ceste folle passion qu'il luy portoit, et que Thamire ainsi qu'elle esperoit a continué de l'aimer, si bien qu'elle a depuis vescu en repos. Et tellement honoree et estimee de chacun, qu'elle jure n'avoir receu de sa beauté en toute sa vie, la moindre partie du contentement que sa laideur luy a rapporté depuis dix ou douze nuitcs η.

Signet[ 711 sic 713 ] 1621 moderne

  - Vous m'avez raconté, dit Leonide, la plus genereuse, et la plus loüable action que jamais fille ait faite, et suis bien aise que ceste belle et vertueuse resolution soit partie d'une personne qui m'est proche η, comme j'ay sceu que m'est Celidee, estant Niece de Cleontine. Dieu la rende aussi contente avec Thamyre, que Thamyre a d'occasion de l'aimer, et d'estimer sa vertu. - Or, continua Licidas, Thamire qui croit de n'avoir point d'enfans η, veut faire marier Calydon avec Astree, et pour y convier Phocion, offre de luy donner tous ses trouppeaux et tous ses pasturages. Astree qui a fait resolution de n'aimer jamais rien pour le regret qu'elle a de la mort de Celadon, n'y veut consentir en sorte quelconque, et quand son oncle luy en parle, [722] elle ne fait que pleurer, et lors qu'il la presse, elle respond, qu'elle veut passer sa vie parmy les Vestales et Druydes, et pour ce subjet m'a prié d'en parler secrettement à la venerable Chrysante : - Et pensez vous, adjousta Leonide, que Chrysante la vueille recevoir sans le consentement de ses parens ? - Je luy ay fait ceste mesme oposition, dit-il, quand elle m'en a parlé, mais elle m'a respondu que n'aiant ny pere ny mere, il n'y avoit pas apparence qu'elle en fit difficulté, et que si ceste voye luy estoit refusee, elle prendroit celle du cercueil. - A ce que je vois, dit Leonide, elle n'est pas sans affaire, et je crois aisement ce que vous dites, que veritablement elle est affligee : mais qui est celle qui est contente ? - Vous l'oseray-je dire ? respondit le Berger. - Et pourquoy feriez vous plus de difficulté,

Signet[ 712 sic 714 ] 1621 moderne

de me dire le bien que vous n'en avez fait, que de me dire η le mal ? - Il y a plusieurs occasions repliqua-il, qui m'en peuvent empescher, toutesfois puis que nous en sommes si avant, il seroit mal à propos, de ne passer plus outre : Sçachez donc, Madame, continua-il, en sousriant, que c'est Phillis : mais grande Nimphe je vous supplie, ne m'en demandez pas davantage. - Ma curiosité, dit-elle, aura bien autant de force contre la priere que vous me faites, que vous en sçauriez avoir contre celle que je vous fais, de ne vouloir celer ce que sur toute chose je desire infiniment de sçavoir. Car aimant Phillis, comment voulez-vous que je ne sois point curieuse d'apprendre de nouvelles de son contentement ? mais peut-estre voulez-vous estre ainsi secret, parce [723] que c'est un des premiers commandemens d'Amour de CELER ET TAIRE. Et parce qu'il vouloit faindre de n'y avoir aucun interest. - Non non, continua la Nimphe, ne vous cachez point à moy : Je scay Berger, plus de vos nouvelles que vous ne pensez. Avez-vous opinion que depuis le temps que je frequente parmy vos Bergeres, je n'aye pas appris que vous estes serviteur de Phillis, et que ceste affection est commencee avec celle de Celadon, et d'Astree, et qu'apres avoir continué longuement vous estes en fin devenu jaloux de Silvandre ? J'aurois eu peu de curiosité, si voiant un si honneste Berger que Licidas, et aimant particulierement Philis, je ne m'estois enquise de leur vie. Contentez vous Berger, que si je ne vous en ay point fait de semblant,

Signet[ 713 sic 715 ] 1621 moderne

ç'a seulement esté par discretion, et qu'en effect j'en sçay presque autant que vous ; Et si vous voulez je vous en diray de telles particularitez, que vous serez contrainct de l'advoüer. Licidas l'oyant parler de ceste sorte, demeura un peu confus, et d'abord eust opinion que cela venoit d'Astree, et de Philis. - Je cognoy bien dit il, enfin, que vous sçavez quelles sont mes folies, et que toutes celles que vous avez veuës depuis quelque temps en ça, n'ont pas esté si secrettes, que je le η voulois estre : mais pour vous faire paroistre, que je suis autant vostre serviteur, qu'elles sçauroient estre vos servantes, je vous veux dire ce que vous ne sçauriez avoir apris d'elles, parce que ce sont des choses qui sont advenuës depuis qu'elles n'ont eu l'honneur de vous avoir veuë, vous [724] suppliant toutesfois de n'en rien dire. - J'estime trop, respondit la Nymphe, la vertu de Philis, et vostre merite, pour ne couvrir de silence, tout ce que je penseray qui puisse importer ou à l'un ou à l'autre : et vous pouvez juger que je me sçay taire, puisqu'y aiant long temps que je sçay ce que je viens de vous dire, je n'en ay jamais fait semblant. Mais quand vous m'avez dit que Philis estoit contente, j'ay esté estonnee, sçachant assez combien elle estoit en peine de vostre froideur et jalousie. - Ah ! grande Nymphe, dit Licidas en sousriant qu'il m'a bien fallu changer de personnage, depuis que je n'ay eu l'honneur de vous voir ! O que l'on m'a bien fait crier mercy, et demander pardon ! O combien de fois ay-je esté contraint de me mettre à genoux ! Croiez, Madame, que

Signet[ 714 sic 716 ] 1621 moderne

Philils a bien sceu me ramener à mon bon sens, et qu'elle m'a bien faict recognoistre mon devoir : Si je pensois d'avoir assez de loisir à le vous raconter par le menu, vous verriez qu'il y a beaucoup de difference entre un Amant et un homme sage. - Je ne sçaurois, respondit la Nimphe, apprendre de plus agreables nouvelles que celles-cy, et pour le loisir vous en avez assez, puis qu'Adamas, Phocion, et Diamis sont entrez en discours, d'autant que ces vieilles personnes ne peuvent jamais trouver la fin de leurs paroles. Ce qui donnoit encor' plus d'envie à la Nymphe de le faire parler, estoit pour le divertir d'autant de la consideration d'Alexis, car encor qu'elle sçeust bien, que si ce n'estoit à ceste fois η, ce seroit à une autre : Toutesfois elle jugeoit que la [725] premiere veuë estoit la plus dangereuse, parce qu'apres son jugement estant desja preoccupé par ceste opinion de ressemblance, il ne pourroit si bien descouvrir la verité : et que mesme le rapport qu'il en feroit aux Bergers et Bergeres de sa cognoissance, feroit presque le mesme effect aux autres. Licidas qui n'y pensoit point, croyant seulement de faire chose qui fut agreable à la Nymphe, reprint la parole ainsi.

Signet[ 715 sic 717 ] 1621 moderne


HISTOIRE

DE LA JALOUSIE DE

LICIDAS.

  VOUS sçavez, Madame, que l'ordinaire conversation qui estoit entre Phillis et Silvandre, à cause de la gageure η qu'ils avoient faicte de se faire aymer à Diane, fust le subject de ma jalousie. Mais ce ne fust pas de celles qui n'ont que le nom du mal, et en retiennent fort peu des mauvaises qualitez, car je puis dire n'y avoir jamais eu passion plus approchante à la Manie, que celle qui m'occupoit l'entendement en ce temps-là : de sorte que depuis je me suis estonné plusieurs fois, comme il a esté possible que j'aye peu vivre en ceste peine, aussi ne mettray-je jamais au cours de ma vie, les lunes ou plustost les siecles que j'ay passez en si miserable estat. Car tant s'en faut, que je [726] puisse dire d'avoir vescu, que je tiendray tousjours avoir plus souffert η en ce temps-là, que les douleurs de la mort ne sçauroient estre grandes, d'autant que quand la mort est advenuë, les douleurs ne la peuvent outrepasser, ny l'accroistre, mais en ceste passion dont je parle, tant de nouveaux accidents qui l'agrandissent survenoient d'heure à

Signet[ 716 sic 718 ] 1621 moderne

autre, que quand je venois à tourner les yeux sur mes premiers maux ; je trouvois les derniers si grands, qu'il me sembloit, que ceux que j'avois soufferts auparavant, ne meritoient point d'avoir le nom de douleur : Et le pis encor estoit, que j'avois une si grande curiosité de rechercher les sujets de mon desplaisir, que bien souvent quand il ne s'en presentoit point, je m'en figurois de tant esloignez de toute apparence de raison, que maintenant quand je les considere, je m'estonne comme il est possible que mon jugement fut si perverti. Si elle parloit librement avec Silvandre, ô que ses paroles me perçoient vivement le cœur ! si elle ne luy parloit point, je disois qu'elle feignoit : si elle me caressoit, je pensois qu'elle me trompoit : si elle ne faisoit point de conte de moy, que c'estoit un tesmoignage du changement de son amitié ; si elle fuioit Silvandre, qu'elle craignoit que je m'en apperçeusse : si elle s'en laissoit approcher, qu'elle vouloit mesme que j'eusse le desplaisir de le voir : si elle se monstroit gaye, qu'elle estoit bien contente de ses nouvelles affections ; si elle estoit triste, qu'il y avoit quelque mauvais mesnage entre-eux. Bref, toute chose m'offençoit : et [727] quand il n'y avoit rien surquoy je pusse fonder quelque occasion de desplaisir, je m'accusois de faute du jugement, de ne sçavoir recognoistre leurs dissimulations. Combien de fois ay-je souhaité de n'avoir point de veuë : pour ne voir ny Silvandre ny Phillis ! mais laisseroient-ils, (disois-je incontinent) de s'aymer, encor' que je ne les visse pas ? Combien de fois ay-je desiré de perdre la vie !

Signet[ 717 sic 719 ] 1621 moderne

Mais disois-je, il vaudroit mieux perdre l'amour, d'autant que la memoire qui me tourmente, ne laisseroit de me suivre apres mon trespas. Et voyez à quelle extremité mon mal estoit parvenu, puisque au lieu d'aymer Phillis, je la haïssois : J'eusse voulu qu'elle eust esté laide, et desagreable : et tontesfois j'eusse esté marry, si elle eust eu moins de beauté et de grace η. Ce que je reconnus en ce mesme temps-là, parce qu'ayant eu deux ou trois accez de fievre, et le mal luy aiant changé le visage, j'en eus tant de desplaisir, qu'elle mesme s'en aperceut. Vivant donc, ou plustost languissant de ceste sorte, estant presque reduit à un desespoir, les Dieux sans doute eurent pitié de moy. Il y a quelques nuicts que Silvandre s'estant endormi dans un bois, qui est aupres du temple de la bonne Deesse, à son reveil il se trouva une lettre en la main, sans sçavoir qui la luy avoit donnee. Et parce qu'à son retour il la fit voir à Diane, et à la Bergere Astree, elles creurent qu'elle estoit escripte de la main de Celadon, et pensant apprendre de ses nouvelles au lieu où il l'avoit trouvee, elles le prierent de les y vouloir conduire ; ce qu'il fit. Mais la nuict estant survenuë [728] elles se perdirent, de sorte qu'elles furent contraintes d'y attendre le jour. Et parce que durant le peu de temps qu'Astree dormit, elle eust quelques visions η qui luy firent croire que Celadon estoit en peine pour n'avoir receu les derniers offices de la sepulture, (et qui à la verité avoient esté dilayez pour pouvoir apprendre quelques nouvelles de son corps) elle se resolut de luy dresser pour le moins

Signet[ 718 sic 720 ] 1621 moderne

un vain tombeau, que l'on trouva plus à propos, de faire au nom de Paris que non pas au sien, ainsi que depuis j'ay sçeu η de Phillis. Or, Madame, les ceremonies comme vous sçavez en furent assez longues pour convier ces Bergeres, de demeurer à leur retour quelque temps retirees en leurs cabanes pour se reposer, fut du travail de la nuit precedente, fut de la longueur du chemin qu'elles avoient fait. Il n'y eust que Diane qui en fut destournee par la presence de Paris. Quant à moy me separant de bonne heure de la troupe, apres avoir disné je me retiray soubs un gros buisson, qui est sur le carrefour de ces chemins qui se croizent aupres de nostre hameau : Il est si touffu, qu'encores que le grand chemin le touche, si est-il impossible d'y estre veu : et toutesfois on peut voir aysément ceux qui vont et viennent. Apres avoir longuement entretenu mes pensees, le sommeil m'y surprit, de sorte que je ne m'esveillay que quand le soleil estoit desja prest de se cacher, et faisant dessein de me retirer, je voulus premierement voir qui estoit dedans la prairie, à fin d'eviter la rencontre de Phillis : Et de fortune j'apperceus Astree, et [729] elle, qui estant demeurees seules le reste de la journee dans leurs cabanes, s'en venoient prendre le frais en ce lieu. Je vis d'un autre costé Silvandre, qui les suivoit, pensant comme je croy, que Diane ne tarderoit η pas beaucoup de les venir trouver. Je me recachay soudain sous ce buisson, desireux de voir ce qu'ils feroient, pensant bien qu'ils me donneroient de nouvelles connoissances de leur amitié. Mais il advint

Signet[ 719 sic 721 ] 1621 moderne

que Silvandre les voyant assises à l'autre costé du buisson où j'estois, et se voulant mettre au milieu d'elles, Phillis quitta la place, et s'eslongna quinze ou vingt pas d'eux : j'ouïs alors qu'Astrée l'appelloit, et que Silvandre l'en suplioit, ô que ces paroles me faisoient de cuisantes blesseures ! Phillis toutesfois n'y venoit point et monstroit d'estre fort mal satisfaicte du Berger : Mais au lieu que cela me devoit contenter, c'estoit ce qui m'offençoit le plus, sçachant qu'entre les amants, il y a d'ordinaire de ces petites querelles, qui ne sont que des renouvellemens d'amitié. Elle estoit à quinze ou vingt pas d'eux, comme je vous ay dict, et se promenoit seule sans vouloir les approcher, dont Silvandre au commencement ne faisoit que sousrire : Mais en fin, il ne se pûst empescher d'en rire tout haut : Phillis, qui l'ouyt s'allumant η d'une plus forte colere contre luy : - Voyez vous, luy dit-elle Silvandre, ces façons de vivre avec moy, me convient de vous hayr plus que la mort, et croyez que je le vous rendray une fois en ma vie, ou l'occasion ne s'en presentera η jamais. Le Berger luy oyant proferer [730] ces paroles avec tant de colere fit un tel esclat de rire, qu'il ne pûst luy respondre : - Continuez, continuez, disoit Phillis, fascheux Berger, et ne cessez jamais de m'offencer, peut-estre, que j'auray quelque jour le moyen d'en faire vengeance, et si alors je ne la η prens, ne croyez jamais que je sois Phillis. Mais parce que le Berger la voyant en une si grande colere, de force de rire, ne pouvoit luy respondre, Astree en fin prist la parole avec elle : - Je

Signet[ 720 sic 722 ] 1621 moderne

n'eusse jamais pensé, dit-elle, que Silvandre que j'ay tousjours recogneu si discret, et si remply de civilité parmy les Bergers, voulut à dessein offencer Phillis sans subject. Phillis oyant Astrée, ne faillit point selon la coustume des personnes qui se voyent soustenues en leur colere, de s'animer d'avantage contre le Berger : - Il se soucie fort peu, dit-elle, de m'offencer ; Mais il a raison, car aussi bien ne me sçauroit-il donner plus de volonté de luy faire desplaisir, que j'en ay. Dieu sçait si j'estois marri de ceste dissention ! Et toutesfois encor me faschat-il de voir le mespris dont il usoit envers elle. Et attendant la fin de ceste rencontre : J'oüis que Silvandre s'addressant à la Bergere Astree : - Et vous aussi belle Bergere, dit-il, vous estes en colere contre moy : Et je pensois que vous tinssiez mon party ? - Je ne suis jamais contre la raison quand je la puis cognoistre, respondit Astree, et me semble que vous feriez mieux de ne donner point d'avantage d'occasion de haine, à ma compagne, et de vous souvenir encor qu'elle ne puisse pas beaucoup, qu'il n'y a point [731] toutefois de petit ennemy. - Vrayement, respondit alors le Berger, laissant tout jeu à part, encore que vous soyez si partialle pour Phillis, je veux bien que vous soyez juge de nostre different, pourveu qu'elle veüille me dire devant vous, quelle occasion elle a de se douloir de moy : et quand vous nous aurez ouïs tous deux, je me sousmets dés à cette heure, à telle punition qu'il vous plaira. - Moi ? dit Phillis, que j'entre jamais en raison avec vous ? j'aymerois mieux ne parler de ma vie. Mais sçavez-vous que je desire ? C'est que vous

Signet[ 721 sic 723 ] 1621 moderne

fassiez estat, que je ne suis point au Monde pour vous, et que de ceste sorte vous perdiez tellement la memoire de moy, que quand par malheur vous me verrez, vous ne pensiez pas mesme à moy. - Or voyez respondit le Berger, combien nous sommes de differente humeur, c'est à cette heure que je devois parler à vous, et que je vous veux dire chose, qui vous fera peut estre juger que Silvandre est plus vostre serviteur que vous ne croyez pas. Et lors se tournant vers Astree, il la pria et supplia, de sorte qu'elle fit assoir Phillis aupres d'elle. - Non pas, dit-elle, en s'y mettant que ce soit pour vous oüir, mais seulement pour ne desobeyr à celle qui me l'ordonne ainsi. Luy sans respondre à ses parolles, recommença de cette sorte : - Je croy Phillis que vous ne me tenez pas pour sçavoir si peu des affaires du Monde, que vous ayez opinion que je n'aye jamais oüy parler de l'amitié qui est entre vous et Licidas. Que s'il estoit autrement, et que vous eussiez volonté que je vous en disse des particularitez, peut estre [732] seriez vous estonnee que j'en aye tant sçeu, et que j'en aye fait paroistre si peu, et lors vous ne jugeriez pas que ce Silvandre a qui vous voulez tant de mal, fut si peu vostre serviteur que vous le pensez. Tant y a Bergere, qu'apres l'avoir sceu de ceux qui sont les plus curieux des affaires d'autruy : en fin je l'apris de vostre bouche mesme, et de celle de Licidas. Vous ressouvenez-vous point qu'un soir vous retirant en bonne compagnie, vous commandâtes à Hylas de raconter sa vie, et les avantures η de ses amours ? N'avez vous point oublié, que cependant

Signet[ 722 sic 724 ] 1621 moderne

vous partistes et laissâtes la troupe, priant Astree d'aller avec vous ? Avez-vous bonne memoire que vous allastes le long du bois, parler à Licidas qui vous y attendoit, et qu'Astree vous dit que vous deviez bien prendre garde, qu'il ne fut trouvé mauvais, et que vous luy respondites, qu'il vous en avoit tant pressee, que vous ne luy aviez pû refuser : Mais que pour ce subject, vous avez prié Astree d'y estre avec vous ? Or Bergere repensez maintenant à tous les discours que vous y eustes avec Licidas, car je les sçay tous comme les ayant oüis. A ce mot elles rougirent, et demeurerent si estonnees qu'elles ne faisoient que se regarder. Mais Silvandre reprenant la parole : - Ne soyez point marries, dit-il, que je sçache ce que je viens de vous dire, car j'ay assez de discretion pour n'en faire paroistre que ce qui ne vous peut importer, et si vous vouliez belle Astree que je vous disse la colere η de Licidas contre vous, et la peine que vous pristes de la luy faire [733] perdre, vous verriez que je sçay presque autant de vos affaires, que vous-mesme. Mais cela ne servant de rien à ce que j'ay à vous dire maintenant, Il suffit Phillis, que vous sçachiez que je n'ignorois, ny la jalousie, ny le subject de la jalousie de Licidas. - Il faut bien dire (dict ma η Bergere le regardant ferme entre les yeux :) que vous estes malicieux, ayant sceu ce que vous dittes, d'avoir vescu de cette sorte avec moy, pour donner plus de peine à Licidas, à vous et à moy. - Ah Bergere, respondit-il, que vous m'estes plus obligee que vous ne pensez pas ! car que vouliez-vous que je

Signet[ 723 sic 725 ] 1621 moderne

fisse ? - Puis que vous sçaviez, dit-elle, que Licidas estoit jaloux à vostre occasion : vous deviez m'eslongner. - Vous me dites (repliquat-il) une chose impossible, et qui vous eut peu nuire infiniment si je l'eusse faite. Impossible, d'autant que ayant entrepris de servir Diane, et vous estant ordinairement aupres d'elle, il m'estoit impossible de vous eslongner l'une sans l'autre. - Et bien, dit Phillis, si vous eussiez esté tel envers moy, que vous deviez estre, n'eussiez vous plustost esleu de laisser la frequentation de Diane, avec hazard de perdre vostre gageure, que non pas de donner tant de jalousie à Licidas, et à moy tant de desplaisir, puis que le Berger estoit tant de vos amis, et que je ne vous avois jamais donné occasion d'estre autre que des miens ? - Je voy bien Bergere, respondit Silvandre, que vous ne sçavez pas le mal que vous m'avez faict, puis que vous parlez de cette sorte, ny combien il m'estoit impossible, de faire ce que [734] vous dittes. - Que je vous aye faict du mal ? dit Phillis, c'est donc bien par ignorance, car je n'en ay jamais eu intention. - Cela, repliqua le Berger, n'empesche pas qu'en effect vous ne m'ayez fait du mal, et que je ne le ressente. - Et comment, ajousta la Bergere, peut-estre advenu ce que vous dites ? - N'est-ce pas Phillis, respondit le Berger qui est cause que j'ay entrepris de servir Diane ? Et vous n'estes vous pas ceste Phillis ? - Et pour cela dit Phillis, dequoy me voulez vous accuser. - De tout le mal, respondit Silvandre que je ressentiray jamais, car au lieu de feindre, j'ay aymé à bon essient. A ce mot le Berger s'arresta tout court,

Signet[ 724 sic 726 ] 1621 moderne

et bien marry d'en avoir tant declaré, dequoy s'appercevant Astree : - Ne soyez faché, dit elle, et ne rougissez point d'avoüer la verité, peut-estre que ces parolles ne sont pas les premieres qui nous en ont donné cognoissance. - Je n'auray jamais honte, respondit-il, de dire que je suis serviteur de Diane pour sa seule consideration, mais ouy bien considerant combien je merite peu. - Si Diane, respondit Astree, doit estre acquise par les merites, il n'y a personne qui y doive plustost pretendre que Silvandre. - Plust à Dieu belle Bergere, repliqua-t'il, que chacun eust la mesme opinion, O Madame que ces parolles me furent agreables, et que Silvandre eust une douce main, pour penser une si sensible playe que la mienne. - Comment ? dit Leonide, est-il possible que ce Berger ayme veritablement Diane ? elle faisoit ceste demande, encor qu'elle sçeust [735] bien ce qui en estoit, pour en avoir quelque nouvelle cognoissance à cause de Paris. - N'en doutez point, dit-il, Madame, et une autrefois je vous en raconteray d'avantage, mais pour ce coup, je vous diray seulement, comme je me delivray de cette fascheuse jalousie. J'oüis donc que Silvandre en continuant reprit de ceste sorte : - Or ne pouvant m'esloigner de vous à cause de Diane, que vouliez-vous que je fisse ? soyez-en vous-mesmes le juge. - Dés le commencement, respondit Phillis, vous ne deviez point donner d'occasion de jalousie à Licidas, et puis voyant que comme que ce fut il estoit devenu jaloux, vous deviez non pas m'esloigner du tout puis que vous dites que

Signet[ 725 sic 727 ] 1621 moderne

vous ne le pouviez faire à cause de Diane : mais pour le moins estant en lieu où Licidas nous appercevoit, il faloit vivre plus modestement, et plus froidement avec moy. - Ah novice η en Amour, respondit le Berger, quand Licidas devint jaloux y pristes-vous garde ? - Nullement, dit-elle. - Et comment, adjousta Silvandre, vouliez vous que je m'en apperceusse mieux ? Ne vous ressouvenez vous pas, qu'à la premiere parole qu'il vous en dit vous demeurastes si estonnee de telle opinion, que vous ne pustes luy respondre de quelque temps ? Et cela d'autant que les commencements des maladies d'Amour sont comme la plus part des autres qui ne donnent cognoissance d'elles que la fievre ne soit desja bien forte. Je ne pouvois donc non plus empescher la naissance [736] de ceste jalousie que vous, et quand au progrez je pense vous y avoir infiniment obligee, parce que si dés lors que je vous en eus parlé, je me fusse retiré de vous, ou que j'en eusse usé plus froidement, qu'eust-il pensé, ou pour le moins qu'eust-il deu penser ? Que si je m'en élongnois et si je vivois d'autre sorte que de coustume, c'estoit pour le tromper, et que nous estions en bonne intelligence ensemble, comment se fust il imaginé que j'eusse sceu ceste jalousie que par vous, puis qu'il n'en avoit parlé qu'à vous ? Et s'il eust eu opinion que vous me l'eussiez dite, n'eust il pas jugé avec raison qu'il y avoit une grande amitié entre nous ? Et ce moyen pouvoit amortir ou alumer d'avantage sa jalousie ? Croyez Philis qu'il a esté beaucoup plus à propos que j'aye continué de vivre comme j'avois

Signet[ 726 sic 728 ] 1621 moderne

commencé, puisqu'il a deu η connoistre par là qu'il n'y avoit point d'intelligence entre nous, voyant que vous ne m'en aviez point averty, ny point d'Amour, d'autant que je ne me cachois de personne, la dissimulation η en estant un des plus grands signes. A ce mot estant resolu de la doute où j'avois esté si long temps, et cognoissant qu'il n'y avoit point d'Amour entre eux, je m'escriay : - Ah Philis, que Silvandre sçait bien aymer, et qu'il parle avec beaucoup de verité : Et faisant le tour du buisson, je vins courant me jetter à genoux devant elle, dequoy elles furent toutes deux si estonnees, que se prenant par les mains, elles demeurerent comme ravies. Quant à moy plus content de ma fortune, [737] que je n'avois jamais esté, je ne sçavois par quelles paroles commencer pour remercier Amour de ceste faveur, enfin m'adressant à elle, je parlay de ceste sorte : - Ma belle Bergere si vostre amitié a esté assez forte pour ne se point rompre, sous la pesanteur de ma faute, je m'asseure qu'elle le sera encor assez pour vous plyer plustost au pardon qu'à la vengeance. Voicy ce Licidas qui par ses soupçons vous a tant offencee, mais le voicy maintenant qui vous crie mercy, qui vous demande pardon sans refuser chose que vous luy ordonniez, pourveu que vous oubliez ceste offence. Je tins encor quelques autres semblables propos, ausquels sans faire response elle tourna la teste de mon costé, mais sans me regarder tenoit les yeux contre terre, et parce que je m'estois teu, et qu'elle ne parloit point, Silvandre voulant estre en partie cause de mon contentement,

Signet[ 727 sic 729 ] 1621 moderne

comme il l'avoit esté de mon desplaisir : - Ainsi dit-il Bergere, que j'ay esté tesmoin que sans sujet Licidas a eu de la jalousie, de mesme le seray-je que vous avez plus de vengeance que d'Amour, si vous ne recevez la satisfaction qu'il vous fait. Il n'est plus temps de consulter en vous mesme, ce que vous devez faire, le devoir où il se met le vous dit, son affection le vous requiert, et vostre ancienne amitié le vous commande. - Ma sœur, adjousta Astree, Silvandre vous dit vray, et devez outre cela croire asseurement que c'est plustost ezcez, que deffaut d'Amour qui a fait commettre cette erreur à Lycidas, et de plus, que s'il a faict la faute il en a bien [738] fait la penitence. Alors Phyillis levant les yeux lentement contre moy ; - Lycidas, dit-elle, vous m'avez tellement offencee, qu'il est bien malaisé que je n'en aye longuement le souvenir : toutesfois puis qu'Astree me l'ordonne je veux bien vous pardonner, mais avec serment que s'il vous avient jamais de retomber en semblable faute, vous devez perdre à jamais toute esperance de mon amitié. Et quoy Licidas, continua-t'elle apres d'une voix plus forte, vous semble-t'il que les asseurances que jusques icy vous avez receuës de ma bonne volonté soient si petites qu'il en faille douter si aisement ? Quelle si grande cognoissance avez vous euë de ma facilité, ou de ma legereté, que vous puissiez croire que j'ayme et reçoive tous ceux qui me regardent ? elle eust continué sans doute, car je ne sçavois que luy respondre, n'eust esté qu'Astree l'interrompant, - C'est assez ma sœur, luy

Signet[ 728 sic 730 ] 1621 moderne

dit-elle, vous ne sçauriez en dire tant que vous n'ayez encor occasion de vous plaindre davantage. Mais ressouvenez vous que c'est ce Licidas à qui vous avez bien rendu de plus grandes preuves η d'amitié, que ne sera pas le pardon que son silence et sa soubmission vous demandent, et que si vous le luy refusez, vous ne ferez une petite offence à vostre vie passee. Phillis apres avoir esté muette quelque temps, en fin adressa sa parole de ceste sorte à sa compagne : - Je le veux, ma sœur, je pardonne non seulement l'offence, mais la veux entierement oublier, pourveu qu'à l'advenir il ne me donne jamais occasion de m'en souvenir. Voila, Madame, [739] comme je fus guery, voila comme ma faute fut pardonnee, et voila comme je rentray en mon premier bon-heur, et depuis nous avons vescu Silvandre et moy, avec tant de familiarité qu'il est l'homme que j'ay jamais le plus aymé, apres mon pauvre frere. - Et n'avez vous point de peur, adjousta Leonide, que l'ordinaire veuë de Silvandre et de Phillis ne vous donne la mesme jalousie que vous avez euë ? cela n'est pas sans danger, puis que celuy qui ayme est de sa nature merveilleusement suject au soupçon. - Deux raisons, dict Licidas, m'en empescheront tousjours : l'une que j'ay trop d'asseurance de l'amitié de Phlilis, et l'autre de l'amour que Silvandre porte à Diane, qui sans mentir est telle η qu'elle ne sçauroit souffrir une compagne : mais je vous supplie grande Nymphe, de n'en vouloir point parler, car il auroit occasion de se douloir de moy, qui vous aurois decelé ce qu'il s'efforce

Signet[ 729 sic 731 ] 1621 moderne

avec tant d'artifice de tenir caché : et mesme que pour avoir permission de parler à sa Bergere sans qu'elle s'en puisse offencer, il a fuy jusques icy le jugement qu'elle doit faire de son merite, et de celuy de Phillis, luy semblant que tant qu'il le pourra eviter, il luy sera permis de luy dire combien il l'ayme, car il y a plus de huict ou dix jours η que les trois lunes sont escoulees.
  Ainsi discouroient Licidas et Leonide, cependant que Hylas entretenant Alexis ne se prenoit garde, que peu à peu il en devenoit amoureux. Et elle qui avoit opinion que cela [740] luy serviroit à se faire mieux croire, Alexis luy donnoit à dessein toute l'Amour qu'elle pouvoit : car encores qu'elle ne l'eust jamais veu, si avoit-elle esté advertie par Leonide et Paris de son agreable humeur. Et comme s'il eust voulu rendre une bonne preuve de ce qu'il estoit, sans en laisser plus longuement en doute ceux qui ne le cognoissent point, il s'escria tout à coup en frappant des mains, et se les frottant l'une en l'autre, - C'en est faict Phillis, je vous dis Adieu : ceste belle Nymphe vous ravit ce que l'Amour vous avoit acquis : et tout ce que je puis faire c'est de vous donner le congé que je prens pour moy. Sylvandre et Corylas oyant ceste prompte resolution ne peurent s'empescher voyant qu'Alexis de force de rire η ne pouvoit prononcer un seul mot, de prendre le party de Phillis pour luy donner occasion de commencer quelque agreable discours. - Et quoy Berger, luy dit Corylas, donnez-vous

Signet[ 730 sic 732 ] 1621 moderne

de ceste sorte congé à la belle Phillis ? Comment pensez vous quelle puisse estre consolee de ceste perte ? C'est bien ce jour qu'entre tous les siens elle doit marquer de noir. - A son dam, respondit Hylas tout froidement, pourquoy n'est-elle pas aussi belle qu'Alexis ? - O Dieux ! repliqua Corilas, et qui sera celle à l'advenir qui pourra estre asseuree de vostre amitié ? - Ceste belle Nymphe, respondit-il, qui est plus belle que Philis. - Mais, adjousta Corylas, n'a t'elle pas en Phillis une bonne preuve de vostre legereté ? - Non pas cela, dit-il, mais ouy bien un grand tesmoignage [741] de sa beauté. - Si est-ce, respondit Corylas, que Philis n'est pas laide. - Si m'advouërez-vous, dit-il, qu'elle a moins de beauté qu'Alexis, puis qu'elle luy cede sa place. - Quelquefois, respondit Corylas, on la quitte parce qu'on s'y fasche, ou qu'on espere mieux. - Pour s'ennuyer de moy, repliqua l'inconstant, il est impossible à Phillis, car elle a trop de jugement, et pour esperer mieux elle ne sçauroit, et puis est-ce elle à vostre advis qui me quitte, ou si ce n'est point moy qui luy donne son congé ? Silvandre estoit demeuré muet assez long temps, mais voyant que Corylas ne respondoit plus, il prit la parole pour luy. - Ce n'est, dit-il, ny defaut de beauté en Philis, ny congé que ce Berger luy donne que la retraitte qu'il fait, mais la naturelle inconstance qui est en luy. - C'est bien dit, respondit Hylas : appellez vous inconstance de parvenir pas à pas où l'on a fait dessein d'aller ? - Non pas cela, dit Silvandre, - Et toutefois, dit Hylas on met un pied tantost en terre, et tantost en l'air, quelquefois devant

Signet[ 731 sic 733 ] 1621 moderne

et quelquefois derriere : et n'est-ce pas cela aussi bien inconstance que ce que vous me reprochez ? puis qu'ayant fait dessein de parvenir à la parfaicte beauté, tout ainsi qu'en marchant on change d'un pied à l'autre, jusques à ce qu'on parvienne au lieu que l'on s'est proposé : de mesme ay-je faict aymant les beautez que j'ay rencontrees jusques à ce que je sois parvenu à celle d'Alexis, que veritablement je recognois estre la plus parfaicte de toutes. - Vous auriez peut-estre raison, respondit [742] Silvandre, si la nature nous avoit permis d'y aller tout d'un pas, ainsi qu'il est en nostre puissance d'aymer d'abord ceste parfaicte beauté. - Comment, dict Hylas, voudriez-vous me conseiller de faire icy mon apprentissage ? il y a bien apparence qu'un apprentif η du premier coup peust estre digne serviteur d'Alexis. - S'il n'y avoit que cela seulement, dit Silvandre, qui vous empeschat d'estre digne d'elle, je ne vous conseillerois pas d'en faire difficulté, car les choses que la nature produit sont bien differentes de celles que l'artifice nous donne. L'herbe dés qu'elle commence de poindre est aussi bien herbe, que quand elle a son parfaict accroissement : au contraire ce que l'artifice nous produit se perfectionne par un long estude, et une curieuse industrie. Or l'Amour estant un instinct de la nature, il n'a besoin d'apprentissage : et c'est pourquoy en quelque aage que nous soyons nous aymons tousjours quelque chose. Estant enfans, les pouppees, estant hommes les hommes, et quand nous sommes vieux η, les richesses et ceux qui nous peuvent estre utiles.

Signet[ 732 sic 734 ] 1621 moderne

- Et par la, dit Hylas, vous voulez conclure Silvandre, que je ne devois avoir rien aymé jusques icy : Et bien je le vous accorde j'ay esté en erreur, mais ne m'advoüerez vous qu'aymant à ceste heure cette belle Nymphe, je fay pour le moins ce que je doy, et que tant s'en faut que par ceste derniere action je doive estre blasmé, que toutes mes fautes passees en demeurent couvertes entierement ? [743] - Tout ainsi respondit Silvandre, que vous avez failly par le passé en aymant ces beautez que vous ne deviez pas. Aussi faillez vous à ceste heure d'en aymer une que vous ne meritez pas : et comme par vos premieres actions vous avez acquis le nom d'inconstant, ces dernieres vous donneront celuy de temeraire. Alexis s'estoit teuë quelque temps prenant plaisir aux discours de ces Bergers : mais quand elle s'oüit si fort loüer, elle fut contraincte de reprendre ainsi la parole. - Si je merite autant gentil Berger, l'amitié de Hylas, que de bon cœur je la reçoy, soyez certain qu'il n'aura peu d'occasion de m'aymer, ny moy peu de moyen de recognoistre sa bonne volonté. Et se tournant toute riante η vers Hylas : - Et vous, luy dict-elle, mon serviteur, prenez bien garde que les paroles de ce Berger ne vous estonnent, car vous vous offenceriez trop, et l'outrage que vous me feriez ne seroit pas moindre ; puis que c'est honte d'entreprendre et se retirer d'une entreprinse imparfaicte η : et ce seroit une preuve trop evidente de mon peu de merite, si vous me quittiez si promptement : - Mais Hylas, interrompit Silvandre, comment ne craignez

Signet[ 733 sic 735 ] 1621 moderne

vous l'ire de Tautate, ayant la hardiesse de vous addresser à une personne qui luy est consacree ? - Ignorant, respondit Hylas, les Dieux ne nous deffendent pas de les aymer eux-mesmes, et comment seroient-ils courroussez si nous aymons ce qui est à eux ? - Voyez vous, dict Alexis, ce Berger a quelque mauvais dessein contre vous, il vous veut esloigner [744] de moy par artifice, car il sçait bien que si je veux je ne continueray pas la profession que j'ay prise.
  Ces Bergers parloient de ceste sorte, cependant que Adamas entretenoit Phocion, Diamis et Tyrcis, et parce qu'il les estimoit beaucoup, fut pour leur aage η, fut pour leur vertu : ou pour le dessein qu'il avoit de faire en sorte que Celadon espousast Astree. Il faisoit tout ce qu'il luy estoit possible, pour les garder d'ennuyer. Et d'autant que Tircis estoit estranger, et qu'il n'avoit point veu ce qui estoit de rare en son logis, il luy demanda si ce ne luy seroit point de peine de se promener, et visiter sa maison. Et ayant sçeu qu'il le desiroit infiniment, il le prit par la main, et dit à Paris, qu'il conduisit Hylas, et ces autres Bergers s'ils vouloient en faire de mesme. Alexis estant aydee de Hilas se releva, et s'appuyant sur luy, suivit Adamas, avec le reste de la compagnie. La maison estoit tres belle, et ageancee de plusieurs singularitez ; mais parce que le discours en seroit trop long, nous η n'en dirons que ce qui servira à nostre propos. Ils entrerent donc dedans une belle gallerie qui avoit la veuë de la plaine d'un costé, et de l'autre des montagnes qui la limitoient, en sorte qu'elle estoit tres-agreable. Le bas estoit lambrissé, et tous les

Signet[ 734 sic 736 ] 1621 moderne

entre-deux des fenestres estoient remplis des cartes des diverses Provinces de la Gaule. Et par dessus estoient posez des pourtraicts de divers Princes η, Roys et Empereurs, parmy lesquels on voyoit ceux de plusieurs belles femmes. [745] La voute estoit toute enrichie d'or, et d'azur, avec maintes devises. Chacun jetta l'œil sur ce qui luy estoit le plus agreable : mais Hylas qui n'avoit le cœur qu'à la beauté, tournant les yeux sur un tableau de deux Dames. - Voila, dit-il, deux visages bien agreables : mais lequel jugeroit-on estre le plus beau ? Adamas qui l'ouit : - Celuy-là, dit-il, qui est à main droite est celuy de la belle-mere et l'autre de la belle fille, et ont esté deux Princesses aussi belles, et aussi sages qu'il en fut jamais, et autant agitees de la fortune qu'autres qui ayent esté de nostre temps : Car celle-cy qui semble plus aagee, c'est la sage Placidie, fille du grand Theodose, sœur d'Arcadius, et d'Honorius, femme de Constance, et mere de Valentinian, qui tous cinq ont esté Empereurs, et desquels vous pouvez voir les portraits un peu en là. Et cette autre, c'est Eudoxe fille de Theodose deuxiesme, et femme de Valentinian, que Genserie emmena en Affrique : - Voila, dit Tircis, de belles Princesses, et qui ont une grande extraction, mais enquoy leur a esté la fortune si contraire ? - Je le vous diray briefvement, respondit Adamas, et ensemble vous feray cognoistre une partie des pourtraits que vous voyez icy : Et lors, apres s'estre teu quelque temps, il reprit de cette sorte.

Signet[ 735 sic 737 ] 1621 moderne


[746] L'HISTOIRE

DE PLACIDIE.

  THEODOSE premier de ce nom Empereur d'Orient, l'un des plus grands Princes que nous ayons veu puis Auguste, eut trois enfans : l'un Arcadius, qui fut apres luy Empereur en Orient, l'autre Honorius qui eut l'Empire d'Occident, et la sage Placidie, de qui la fortune fut si diverse, que par elle on peut aisément juger combien la vertu est ordinairement traversée ; car estant demeuree entre les mains de son frere Honorius, et luy entre celles de Stilicon, en la charge duquel le grand Theodose l'avoit remis durant son jeune aage, elle tomba en des accidens si divers, qu'il sembla que la fortune eust pris sa vie pour y faire paroistre la puissance qu'elle a sur les choses humaines : dont Stilicon fut en partie cause, qui ayant une si grande puissance sur la personne du jeune Theodose η, et sur tout ce qui estoit de l'Empire, éleva η les yeux de son ambition à une plus absoluë authorité, desirant de se faire de luy-mesme Empereur, comme ses desseins estant découvers, firent assez paroistre. Et parce qu'il avoit l'entendement vif, et que le maniement des affaires, luy avoit appris les moyens de parvenir à la

Signet[ 736 sic 738 ] 1621 moderne

grandeur qu'il desiroit, il pensa de faire par finesse ce qu'il voyoit [747] impossible de parachever par force. Dés le commencement donc il accrut son authorité au plus haut poinct qu'il pensa la pouvoir eslever, sans donner cognoissance de son intention, et puis la voulut fortifier par le moyen de sa fille, qu'il fit espouser à Honorius, car le nom de beau-pere de l'Empereur le faisoit beaucoup honorer et redouter. Apres il fit des secrettes intelligences avec ceux qu'il estima estre propres à son dessein : et en fin se resolut d'affoiblir les forces de l'Empire le plus qu'il luy seroit possible, pour s'en pouvoir plus aysément saisir : en quoy il n'eut pas beaucoup de peine, parce qu'il sembloit que tous les peuples de la terre prenoient Rome en ce temps là pour butte de leur armes. Les Gots, les Francs, et les Bourguignons en Gaule, les Vvandales et les Alains en Espagne, les Anglois et les Pictes en Bretagne, les Huns et les Gepides en la Pannonie η : bref de tous costez l'Empire estoit de telle sorte d'eschiré, qu'il ne luy restoit plus que l'Italie d'entier : Et de fortune Alaric Roy des Gots, pour ne la laisser plus en repos que le reste de l'Occident, y vint fondre avec un si grand nombre de peuple, qu'il fut impossible à Honorius de luy resister. De sorte que pour luy donner occasion d'en sortir, il fut conseillé de rechercher la paix à quelque prix qu'il la pust avoir : à quoy il s'accorda aysément, n'estant d'humeur fort guerriere, et souhaittant sur toutes choses de vivre en repos. Le traitté de la paix ayant donc esté proposé fut conduit si sagement

Signet[ 737 sic 739 ] 1621 moderne

[748] qu'en fin Alaric accorda de se retirer deçà les Alpes, en quelques provinces qui luy furent assignees par l'Empereur : dequoy Stilicon estant mal content, parce qu'il jugeoit que cet accord porteroit prejudice à son dessein, il fit en sorte avec un Capitaine estranger qui pour lors estoit souldoyé de l'Empereur, qu'il η fut chargé pres des rives du Pau, lors qu'il se retiroit sans meffiance, aux terres qui luy avoient esté remises : dont il fut si depité contre Honorius, qu'il revint à Rome, l'assiegea, et au bout de deux ans la prit, et la saccagea entierement, quoy qu'Honorius pour faire paroistre qu'il n'avoit point consenty à telle perfidie, eust faict mourir le traitre Stilicon aussi tost qu'il verra que ceste entreprise venoit de luy. Ainsi cet ambitieux finit malheureusement ses jours, sans mettre fin toutesfois aux miseres de l'Italie. Parce qu'Alaric apres avoir saccagé et bruslé ceste grande Cité η, n'estant point encores saoul de ses dépoüilles, pilla tout le pays d'alentour, et le ruina de sorte qu'il faloit bien estre barbare pour n'en avoir point de pitié. Mais ce qui fut plus déplorable, outre la ruine de tant de Temples, et la perte de tant de raretez dont les Empereurs avoient esté curieux d'embellir leur ville, ce fut la miserable fortune que courut ceste sage Princesse η au sac de Rome, où elle se trouva sans secours pour la nonchalance de son frere : car elle qui d'extraction estoit fille des Cesars, et sœur de deux Empereurs souffrant la peine [749] de la faute d'autruy, se vit captivé entre les mains de ces Barbares, sa patrie bruslee, ses

Signet[ 738 sic 740 ] 1621 moderne

temples prophanez, et elle en tel danger que si Ataulfe Prince du sang, d'Alaric épris de sa beauté et vertu, ne l'eust jugee digne d'estre sa femme, elle estoit en danger de perdre la vie, ou ce qu'elle avoit de plus cher. Mais ce Prince la voyant si belle et si sage : et sçachant qu'elle estoit fille du grand Theodose, en devint si passionnément amoureux qu'il la requit en mariage, et peu apres l'espousa avec la permission d'Alaric. Considerez qu'elle force ceste sage Princesse se fit à soy-mesme avant que de pouvoir consentir à ceste aliance, et qu'elle deust estre sa prudence pour se conduire entre ces peuples rudes et barbares si sagement qu'elle fit. Et en cela Dieu fit bien paroistre d'avoir pitié de la deplorable Rome, car sans ceste alliance elle eust esté entierement rasee : d'autant qu'Alaric s'en retournant mourut à Cosenze, et le Prince Ataulfe, par la voix commune de l'armee, fut esleu Roy. Si vous considerez ce tableau qui est aupres de celuy de Placidie, vous jugerez aisément, que c'estoit une personne rude et hagarde, et plustost desireuse de sang et de guerre, que non pas de paix. Aussi il n'eut si tost ce pouvoir absolu pour les Gots, qu'il reprit le chemin de Rome, en dessein de la brusler et démolir entierement, luy semblant que tant que les murailles de la ville demeureroient entieres, il y auroit tousjours un Empereur Romain, duquel le nom luy estoit si [750] odieux, qu'il en vouloit faire perdre la memoire. Quand la sage Placidie descouvrit son intention, elle resolut de faire tout ce qui luy seroit possible

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pour l'en divertir ; luy semblant que la desolation entiere de sa patrie, estoit une extreme surcharge à ses malheurs. Elle se monstre donc au commencement pleine d'ennuy et de tristesse, laisse incessamment couler ses larmes le long de son beau visage, perd le repas η et le repos, ne cesse de se tourmenter que quand Ataulfe est aupres d'elle, qu'elle se contraint le plus qu'elle peut de luy faire bon visage. Ce Prince qui avoit esté porté d'Amour à l'espouser ; ne pût longuement souffrir qu'elle vesquit ainsi, sans luy demander l'occasion de son desplaisir : à qui en fin elle fit une telle responce. - J'ay fait, ô grand Roy, tout ce qui m'a esté possible pour ne te point donner cognoissance de l'extreme desplaisir qui me presse, craignant qu'en cela je ne te fusse fascheuse et importune : Mais puis que la nature m'a faict trop sensible, et trop foible pour resister aux coups que la fortune me prepare, et que la bonté d'Ataulfe, et l'amitié qu'il porte à sa Placidie, ont esté telles, que je ne leur ay pû cacher l'ennuy que je ressentois, je te supplie de ne trouver point mauvais que ne pouvant remedier d'autre sorte à l'infortune, qui accable ma patrie, je luy donne des larmes au lieu du sang, ainsi que la Nature nous oblige, et que je respandrois beaucoup plus librement pour sa conservation. Je voy tes armes ; ô Seigneur, qui ont tousjours esté invincibles, tournees à [751] la ruïne de ceste miserable Rome, à qui je doy ma naissance, et de qui je tiens toute la grandeur de ceux, dont je me vante d'estre yssuë. Et peux tu penser que si je la pouvois cacher avec ma

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mort, je ne donnasse volontiers ma vie pour sa rançon, et que je ne la creusse mieux employee qu'elle ne sçauroit jamais estre, si ce n'est en ce qui concerne ton service ? Et puis que tu m'as faict cette grace de me demander quel est mon desplaisir, permets-moy, je te supplie, qu'avec toute humilité, je te demande quel avantage tu peux pretendre de la ruine de Rome, et de l'Italie ? Est-ce du bien et des thresors ? outre ce que ce sont des choses trop viles et indignes de la grandeur de ton courage, encor n'y a t'il pas apparence qu'un pays ruyné et saccagé, et une ville démolie et presque bruslée, d'où une armee victorieuse ne fait que de sortir, apres y avoir demeuré si longuement au pillage, puisse beaucoup t'enrichir maintenant, toy dis-je, à qui les thresors η de tant de peuples ramassez en un lieu semblent avoir esté destinez par la mort d'Alaric ? Que ce soit la gloire qui t'y conduise je ne le puis penser : car quelle gloire desormais peut-estre adjoustee à la tienne ? Ou quelle η peux tu esperer d'acquerir en ruinant des murs desja ruinez, et massacrant un peuple desarmé, et battu, voire qui ne sçauroit estre plus vaincu, ny sousmis qu'il est. S'il est honteux de blesser un mort, quel honneur peux-tu attendre par les nouvelles playes que tu [752] veux faire à ce peuple, desja mort, et sans force ? Que ce soit pour rafermir ta domination, aye pour agreable, ô grand Roy, que je te die que ce seroit une execrable cruauté de vouloir exterminer tous les peuples d'Italie : outre que quand ils auroient tous passé au fil de ton espee, tu ne serois pour cela en plus grande asseurance que tu es, ayant encores contre

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toy les armes animees de la nouvelle Rome, de toute l'Asie, de l'Afrique, et de tout le reste de l'Europe, dont l'Italie n'est qu'une des moindres parties : Juge grand Roy, quelle apparence il y a qu'une force humaine, puisse surmonter tant de provinces, vaincre tant de Roys, et acquerir pour dire ainsi, tant de Mondes, car tels peut-on nommer les Royaumes, et l'immense estenduë de l'Empire Romain. De sorte que la ruine d'Italie ne te peut profiter qu'à te rendre hay des hommes, et du Ciel. Des hommes qui voudront vanger l'outrage que tu auras fait à cette Rome, chef de toute la terre : Et du Ciel qui ne peust qu'estre offencé, de voir la ruyne de la ville qu'il a esleuë pour le miracle η du monde, et en laquelle il a faict paroistre de se plaire, s'il y a quelque chose parmy les hommes en laquelle il ayt pris plaisir.
  Que s'il te plaist d'avoir toutes ces choses devant les yeux, tu verras bien qu'il seroit beaucoup meilleur, de te rendre amys et obligez mes deux freres et leurs Empires, reconfirmant par une bonne intelligence l'aliance qui est desja entre vous. Et quoy Seigneur, [753] pourquoy m'as-tu fait l'honneur de me vouloir pour ta femme ? estoit-ce pour estre ennemy de mes freres ? estoit-ce pour ruiner ma patrie ? estoit-ce pour voir mes parens et amis, menez esclaves en triomphe dans un païs estrange ? ô quelles funestes nopces furent les miennes, et combien eust-il mieux valu que le jour de la prise de ma ville eust esté le dernier de ma vie ! A ce mot ceste belle et

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sage Princesse, toute couverte de larmes, se laissa choir aux genoux d'Ataulfe, les luy embrasse et serre avec tant de sanglots, que la pitié que le Roy eut d'elle, surmonta la cruauté de son naturel, et l'attendrit de sorte que la relevant, et la baisant, il luy dit : - Cesse tes pleurs Placidie, je te donne ta ville et ta patrie : et pour faire paroistre combien je desire ton contentement, je te jure par l'ame de mon pere, que je ne tourneray jamais mes armes contre tes freres, desquels à ta consideration je veux estre amy.
 Le Roy Goth, attendry et vaincu de ceste sorte, fait la paix avec Honorius, et sort d'Italie pour retourner dans les Provinces qui avoient desja esté accordees à Alaric, son predecesseur. Mais son peuple qui estoit tout Martial, et qui depuis tant d'annees estoit nourry parmy les armes, ne pouvant souffrir de vivre en paix, le fit en fin mourir par une sedition publique. Vous pouvez croire que le peril que Placidie courut à cette fois, ne fut pas moindre que celuy de la prise de Rome, car une sedition populaire est comme un torrent qui emporte tout ce qui se rencontre en son chemin. Toutesfois [754] ceste sage Princesse qui avoit preveu ce danger de longue-main y avoit pourveu le mieux qui luy avoit esté possible, aiant obligé les principaux de l'armee par tous les bons offices qu'elle avoit pû. Et d'effet, tant qu'elle demeura avec eux, elle fut tousjours honoree et aymee plus que Roine qu'ils eussent jamais euë. Or ce courage genereux ne se perdit pas par la mort du Roy son mari, ny moins la volonté qu'elle

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avoit de servir à sa patrie et à ses freres : au contraire se roidissant contre le malheur, elle fit en sorte qu'un grand Prince d'entre les Gots, et de l'amitié duquel elle estoit fort asseuree, fut esleu Roy ; il s'appelloit Sigerie, celuy-cy recognoissant l'obligation qu'il avoit à la sage Placidie, et de plus que pour l'establissement de sa couronne, l'amitié des Empereurs Romains, luy estoit tres-necessaire, l'embrassa η avec tant d'affection, qu'il s'acquit la haine de son armee, qui fut cause que dans peu de temps ils le massacrerent comme Ataulfe. Mais la genereuse Roine ne pouvant estre vaincuë du malheur, ny laissee de travailler pour le bien et la seureté de l'Empire, fit encore de telle sorte que Vualia fut esleu Roy : Ce Vualia estoit un grand et sage Capitaine, qui aiant devant les yeux l'exemple des deux Rois, ses predecesseurs, se resolut de se servir de la prudence, pour éviter une semblable fin. Il fait donc semblant au commencement d'estre le plus grand ennemy de l'Empire, fait de grands preparatifs pour l'attaquer, et faignant d'estre mal avec la sage Placidie, envoie denoncer la guerre à son frere, qui estant [755] adverty sous-main par sa sœur, fait de son costé courre des bruits d'une armee infinie qu'il preparoit contre les Goths, et espouvanta de sorte ces barbares par l'aide de Vualia qu'en fin le peuple mesme demanda la paix, qui fut concluë au grand contentement de Placidie : Qui voiant l'Empire asseuré de ce costé, desira de sortir d'entre leurs η mains, et se retirer en Italie : où elle fut receuë de son frere, et de tout le peuple, tout ainsi que

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si c'eust esté un grand chef de guerre, à qui le triomphe eust esté descerné. Il sembla qu'en ce temps la fortune fut lasse de travailler cette sage Princesse, d'autant que retournee en Italie, elle fut aimee et honorée de chacun, et mesme de Honorius son frere, qui se resouvenant du soing qu'elle avoit eu de delivrer l'Empire des armes des Goths, et combien luy et toute l'Europe luy estoient redevables, resolut voyant qu'il estoit sans enfans, de la marier avec celuy qu'il vouloit associer à l'Empire, afin qu'elle fut apres luy maistresse des Estats, qu'elle avoit si prudemment et si longuement conservez. En ce dessein il jetta l'œil sur l'un des plus grands Capitaines de son armée, et duquel la valeur et la sage conduite recognuë de chacun le rendoient veritablement digne de commander. Il s'appelloit Constance, homme qui estoit de race tres-ancienne, et de vertu tres-recommandable. Vous en pouvez voir le pourtrait aupres de celuy de Placidie, dans lequel vous lirez une grandeur d'esprit et de courage, qui n'est pas commune. Et sans mentir ç'a esté un des plus grands η personnages que l'Empire ayt eu de long temps auparavant. [756] C'est donc à celui-cy qu'Honorius donne sa sœur, et en mesme temps l'envoie en Espagne, avec une grande armee contre les Alains, les Suéves et les Vandales qui l'occupoient presque entierement. Le bon Roy Vualia sçachant que Constance estoit mary de la sage Placidie, l'assista de toutes ses forces, et lui-mesme le suivit en personne, et cela fut cause qu'à son retour Constance fit donner l'Aquitaine audit Vualia, où depuis il vesquit en repos

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et en bonne intelligence avec les Romains. Ce grand Constance d'abord surmonta les Alains, et tua leur Roy, nommé Acaces, vainquit les Suéves, qui s'estoient saisis de la Meride. Et ne faut point douter que les Vandales n'eussent esté chassez de la Betique, que de leur nom ils appelloient Vandalousie, n'eust esté la revolte qu'Attalus avoit faicte à Rome, pour estre declaré Empereur, voiant qu'Honorius n'avoit point d'enfans et ne nommoit point de successeur. Car Constance laissant imparfaite l'entreprise d'Espagne s'en vint à Rome, où il prist ce seditieux, et le confina dans l'Hippodrome : dequoy Honorius fut si satisfait qu'il l'associa à l'Empire, et le declara Auguste : Et tout ainsi que la fortune n'envoye que fort rarement un malheur tout seul, de mesme elle ne se contente guiere de donner un bien qui ne soit suivy de quelque autre. Voila donc Constance vaincueur en Espagne, triomphant à Rome, et associé à l'Empire : elle veut encores luy faire une grande faveur, et qui ne fut pas moindre que les precedentes, en luy donnant deux enfans de sa chere, et tant estimee [757] Placidie, à sçavoir, Valentinian et Honorique, desquels j'ay esté curieux d'avoir les pourtraits. Voila celuy de Valentinian vis à vis d'Eudoxe sa femme, fille de l'Empereur Arcadius η, et celuy d'Honorique aupres d'Attila qu'elle suivit en Pannonie, apres l'avoir espousé.
  Voila donc Placidie et Constance au supréme degré de leur felicité : Lors que la fortune fit ressentir à ceste sage Princesse, qu'elle avoit bien fait tréve avec elle pour quelque temps,

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mais non pas la paix. Car sur le point que son cher mary preparoit une grande armee pour remettre entierement l'Espagne sous l'empire, il fut attaint d'une si violente maladie, qu'en peu de jours il mourut, donnant bien par là cognoissance que la fortune ennemie de la vertu, la laisse en repos le moins η qu'elle peut. Il est vray que d'autant que le Ciel permet bien que le vertueux soit travaillé mais non pas accablé : ceste sage Princesse eut de grandes consolations, en ce que sa perte qui fut commune η fut aussi plainte, et regrettee d'une commune voix par tout l'Empire : et que les regrets estoient meslez de tant de loüanges, que jamais Prince n'en receut davantage : Mais sur toutes η la consolation fut tres-grande des deux enfans que son mari luy avoit laissez, qu'elle fit eslever, et instruire le plus soigneusement qui luy fut possible.
  Il y avoit en ce temps-là, dans l'armee, un tres-sage et vaillant Capitaine qui se nommoit Ætius, fils de ce Gaudens, qui fut tué en Gaule par les soldats. J'advouë que je suis [758] partial pour luy, parce qu'aiant fait la guerre fort long temps dans les provinces voisines, nous n'avons jamais receu incommodité η de luy ny de ses armes. Au contraire j'ay recogneu en luy tant de bonne volonté, pour nostre conservation, que veritablement tous les Gaulois luy doivent estre obligez. Pour ce subject je fus curieux d'avoir son pourtrait, que j'ay mis contre celuy d'Attila, parce que ce fut luy qui chassa ce fleau de Dieu des Gaules. Vous voyez bien à ce nez acquilin sa generosité, à ce fond large et coupé de rides,

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sa prudence, et à ses yeux vifs et ardans, sa vigilance et sa promptitude. Et à la verité c'estoit un des plus prudens et des plus vaillans hommes de son temps, prevoyant les choses avant presque qu'il y en eust aucune apparence, plein de courtoisie, et de telle sorte liberal, qu'à l'imitation d'Alexandre, il ne se reservoit que l'esperance η. Or celuy-cy fut esleu par Honorius, pour achever l'entreprise d'Espagne, à quoy l'advis de Placidie, eust beaucoup de pouvoir. Elle en η avoit une tres-bonne opinion par le rapport que Constance luy en avoit fait. Mais combien est l'homme miserable, d'estre au η jugement des hommes ! Si vous y vivez sans reputation η, vous estes mesprisé, et si vous avez ceste reputation, et que vos effets ne respondent incontinent à l'opinion que l'on a conceuë de vous, vous estes soupçonné de n'y pas marcher rondement. Et le pis est quand il en faut rendre conte à une personne qui n'en a point d'experience. Ce fut le malheur de ce grand personnage qui pensant [759] s'en aller en Espagne sans sejourner en Gaule, fut bien deceu, trouvant les Bourguignons qui se vouloient saisir du païs des Heduois et des Sequanois, et les Francs qui conduits par Faramond leur Roy, avoient passé le Rhin, et se vouloient loger en Gaule : Il fut contraint comme au danger plus proche, de tourner η teste à ceux-cy, avant que de passer outre : ce qu'il fit si heureusement, qu'il renvoia les Bourguignons au lieu d'où ils estoient partis, et contraignit les Francs de repasser les rives du Rhin, où pour lors ils s'arresterent non pas toutesfois

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sans plusieurs dangereux combats, comme l'on peut penser, puis que les Francs sont entre tous les peuples Septentrionaux, les plus belliqueux η et les plus aguerris, et ausquels la fortune promet η une aussi belle part aux Gaules, tant pour leur vaillance, que pour leur courtoisie, mais plus encores pour la conformité de leurs mœurs et humeurs, avec celle des Gaulois, et de leurs loix, polices et religion, qui est telle qu'il est aysé à cognoistre, à ceux qui le veulent remarquer que veritablement ce n'a esté autrefois qu'un peuple, et que ces Francs de leur extraction sont Gaulois : Mais sortis de nos terres pour quelque conqueste, ou pour les descharger η du temps de Sigovese, et Belovese, de Breme ou d'autres : Mais quoy que s'en fut η pour ce coup, Faramond repassa le Rhin, et fut contraint de s'arrester par la prudence et valeur d'Ætius, qui toutesfois sentit bien l'effort de ces guerriers, puis qu'encores que victorieux, il demeura de sorte debilité, que [760] quand il fut passé en Espagne, il se trouva beaucoup plus foible que ceux qu'il alloit attaquer, parce que les Vandales fortifiez dans la Betique, sous la conduite de Genseric, s'estoient rendus fort puissans. Les Suéves et les Alains estoient rentrez dans la Meride, et s'y estoient logez, et les Goths depuis la mort de Vualia, ayant perdu la bonne volonté qu'ils portoient à l'Empire, et ne pouvant se contenir dans les limites de l'Aquitaine, s'estoient eslargis en Espagne, de sorte que ce que les Romains y tenoient estoit la moindre partie,

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qui contraignit ce grand Capitaine, voiant les forces ennemies surpasser de beaucoup les siennes, de les surmonter plustost par prudence que par l'effort des armes, faisant dessein de les rendre η ennemies entre-eux, et de temporiser, jusques à ce qu'il vid son advantage, et ne rien hazarder mal à propos. Mais Honorius qui ayant desja veu comme Ætius avoit chassé les Bourguignons, et les Francs, s'estoit persuadé, qu'aussi tost qu'il auroit nouvelle de son arrivee en Espagne, il recevroit ensemble celle de la deffaicte des Vandales, Suéves, Alains et Goths : voyant ceste longueur, le soupçonna, et eut opinion qu'il s'entendoit avec eux. Ce Prince estoit timide, et nonchalant pour les choses de la guerre, et qui jamais n'avoit vesti le harnois : de sorte qu'il n'en sçavoit rien de veuë : mais seulement mesuroit toute chose aux evenemens heureux du grand Theodoze, ou de ceux qui souz Constance luy estoient arrivez, si bien qu'entrant en meffiance de Ætius, il le renvoya querir, et [761] mit Castinus en sa place. Ce Castinus estoit l'un des plus grands amys de Ætius, et cela fut cause que les affaires de l'Empire s'en firent mieux, parce qu'il luy donna toutes les meilleures instructions qu'il pût, et luy ouvrit tous ses desseins, et les moyens de les executer. Cependant il s'en retourna à Rome, où il rendit conte à Honorius de son administration. Mais recognoissant que l'Empereur estoit entré en soupçon de luy, il se retira en sa maison, comme

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personne privee ; où voyant depuis que ce soupçon au lieu de diminuer s'augmentoit de jour à autre, et que l'on vouloit mesme attenter à sa vie, il fut contraint de se sauver en Pannonie, parmy les Huns, et les Gepides. Et ce qui le fit recourre plustost à ceux-cy, qu'à tous autres, fut une tres-prudente consideration : Car s'il se fut retiré vers les Francs, Bourguinons, Goths, Visigoths ou Vandales, on eust dit que l'Empereur l'avoit soupçonné à juste cause, et qu'il avoit de longue-main contracté amitié avec eux : mais cela ne se pouvoit dire, des Huns, et Gepides, qui n'estoient encor presque cognus du peuple Romain. Et d'effect, ils ne faisoient que sortir de leurs froides et horribles demeures, pour entrer en la Pannonie, invitez à ceste entreprise par l'heureux succez des Goths. Placidie infiniment offencee contre son frere, tant pour la perte qu'il avoit faite de Ætius, que pour sa mauvaise conduitte en tout le reste : resolut de se retirer en Constantinople, vers son nepveu Theodose, où elle fut allee dés long temps, n'eust esté qu'Arcadius [762] son frere η venant à mourir, avoit remis son fils Theodose entre les mains d'Isdigerde Roy des Perses et des Parthes, qu'il avoit esleu pour son tuteur η : Parce qu'encor qu'il fut son amy et son confederé, toutesfois ces peuples avoient esté de tout temps ennemis de l'Empire, et elle ne pouvoit trouver bon que des estrangers gouvernassent son nepveu : toutefois Isdigerde se monstra tres-homme de bien en ceste occasion, et parce qu'il n'y pouvoit aller en personne, il envoya à

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Constantinople un tres grand Capitaine, pour Gouverneur de la personne et de l'Estat de ce jeune Prince, qui pour lors ne pouvoit avoir que huict ans : Ce Parthe se nommoit Antiochus, homme qui s'acquita si bien de la charge qui luy avoit esté donnee, que son administration fut sans reproche. Si vous tournez l'œil deça, vous verrez le pourtraict d'Isdigerde, pres de celuy d'Arcadius, auquel il tend la main, et aux pieds de Theodose second, voila son sage et bien-aymé Gouverneur Antiochus, à la phisionomie de ce dernier, on juge bien que veritablement c'estoit un homme rond, et sans ambition. De fortune quelque temps auparavant qu'Honorius, ne se ressouvenant plus des obligations qu'il avoit à sa sœur, luy donnast occasion de laisser l'Italie : Theodose son nepveu se trouva hors de tutelle, qui fut cause qu'elle se resolut plus aysément de s'en aller, et emmena avec elle ses enfans : Et d'autant que ceste sage Princesse estoit infiniment aymee, et que le jeune Valentinian commençoit de donner [763] une grande esperance de luy, plusieurs des Senateurs et des Chevaliers mirent leurs jeunes enfans avec luy, pour luy faire service. De quoy Placidie fut tres-aise, pour obliger par ainsi les principaux Seigneurs Romains à ses enfans. Entre autres Ursace fils d'un des principaux Chevaliers : Je nomme celuy-cy, parce que depuis il fit la vengeance de la mort de Valentinian.
  Sylvandre alors interrompant le Druyde : - Pardonnez-moy, dit-il, mon pere, si je vous interromps, car il faut que je vous die que si

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vous parlez de cet Ursace qui tua Maxime, il n'y a personne η en ceste trouppe qui en puisse dire plus de particularitez que moy, parce qu'estant aux escholes η des Massiliens, de fortune son vaisseau s'escoüa en une coste, où je croy qu'il fut mort et son amy Olymbre, sans le secours que quelques uns de mes compagnons et moy luy donnames, et depuis attendant que son vaisseau se refit, il me raconta des particularitez de sa vie, qu'il seroit bien mal-aisé de sçavoir d'autre que de luy.
  - C'est de celuy-là mesme, dit Adamas de qui je parle, et quand vous aurez entendu ce que je veux dire de la fortune de la sage Placidie, je m'asseure que ceste trouppe sera bien aise d'ouyr ce que vous en sçavez. Mais pour reprendre ce que nous avons laissé, sçachez donc que cependant qu'Honorius vivoit de ceste sorte en Italie, Ætius qui estoit en Pannonie, ne demeuroit pas inutile : au contraire d'autant qu'une des plus douces pensees, de celuy qui est offencé, [764] c'est celle de la vengeance, estant homme comme les autres, et d'autant plus sensible qu'il luy sembloit que l'Empereur luy faisoit cet outrage plus injustement, il ne pût estre exempt du desir de faire repentir Honorius, de l'avoir traicté de ceste sorte. Et parce qu'il estoit homme de qui le nom avoit par tout une grande reputation, il persuada aysément ce qu'il voulut à ces barbares, leur representant combien c'estoit chose facile d'entreprendre sur l'Italie, et mesmes avec les intelligences qu'il y avoit : pour leur en donner plus d'envie leur racontoit

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les richesses, et les thresors de l'Empereur et des particuliers. Ces peuples qui ne desiroient rien tant que de changer de demeure, oyant la fertilité et les richesses d'Italie brusloient de desir d'y entrer, et lors qu'ils s'apprestoient : et que sans doute ils l'eussent inondee d'un nombre infiny, il sembla que Dieu pour ce coup en eust pitié, et destourna cest orage ailleurs par la mort de l'Empereur Honorius. Parce que Ætius, qui ne vouloit point de mal à l'Italie, mais à Honorius seulement, ayant les nouvelles de sa mort, changea incontinent de dessein : Et fit entendre à ces barbares qu'il estoit necessaire qu'il allast à Rome, pour voir de quelle sorte elle estoit disposee, et quelles forces il y avoit. Eux qui ne s'estoient esmeus qu'à son rapport trouverent bon qu'il s'y acheminast avec promesses reciproques de toutes sortes de secours et d'assistance. Il y vint donc, et s'assurant sur l'amitié de Castinus, faisoit dessein de se faire [765] Empereur ; mais trouvant la faction d'Honorius encore tres-grande, et craignant un grand Capitaine nommé Boniface, qui avoit les forces d'Affrique, mais plus encores le jeune Empereur Theodose, il aima mieux faire sonder le gay à un nommé Jean, qui avoit esté premier Secretaire d'Honorius, avec lequel il avoit tousjours eu tresbonne intelligence : Il luy fait donc prendre le tiltre d'Empereur, et sous son nom dispose et ordonne toutes choses. Et certes, il fist bien paroistre en cela qu'il estoit prudent, car Theodose n'approuvant

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point ce Jean, declare Valentinian son cousin germain Empereur d'Occident : et d'autant qu'il sçavoit bien que le meilleur Sceptre des Empereurs estoit la force des armes, il dresse une puissante armee qu'il envoye en Italie soubs la conduitte de Artabure. C'estoit un Capitaine tres experimenté, comme il fit bien paroistre à Castinus : toutesfois la Mer luy fut si contraire que l'orage le jetta contre la coste de Ravenne, où son vaisseau se trouva seul, qui se brisa contre un escueuil. Ce fut tout ce qui pût faire que de gaigner le bord, où il fut incontinent pris par ceux qui gardoient le rivage, et conduit à Jean qui le retint prisonnier à Ravenne. Le reste de l'armee avoit esté escarté en divers lieux : mais Aspar fils d'Artabure, qui avoit accompagné son pere en ceste expedition, de fortune n'estant pas dans le mesme vaisseau : Lors que l'orage fut cessé, et qu'il sceut la fortune de son pere, ramassa tout ce qu'il pút de l'armee, et mettant pied à terre de [766] nuict, fut comme miraculeusement mené dans Ravenne avec toutes ses forces, par un conduit duquel ceux de la ville ne se donnoient garde, et le jour estant venu, il prit Jean, luy fit trancher la teste au milieu de la place, et delivra son pere.
  Presque en mesme temps, la sage Placidie arrive à Ravenne avec le jeune Empereur son fils, où peu de jours apres les choses luy succederent, tout ainsi qu'elle eust sceu desirer, par ce que Castinus qui revenoit d'Espagne, ne sçachant encor l'accident de Jean, pensoit joindre ses forces avec celles de son amy

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Ætius, et de leur Empereur : et pour cet effect, venoit à grandes journees : de quoy Placidie estant advertie pour empescher que cela ne fut, envoye Artabure sur le chemin, qui le rencontrant à Verceil, luy donna la bataille, deffit son armee, et le mena prisonnier à Ravenne : Et comme si le ciel eust voulu entierement asseurer d'abord l'Empire de Valentinian, Ætius qui estoit à Rome, attendant les forces de Castinus, et celles des Huns et Gepides, fut pris prisonnier par les partisans d'Honorius, qui le conduisirent à Ravenne, entre les mains de Placidie.
  Ce fut en ceste occasion que ceste grande Princesse fit paroistre, que veritablement elle avoit un esprit genereux, et avec beaucoup de prudence : car au lieu de se vanger de ces deux grands personnages par leur mort, elle pensa que ce seroit un grand advantage à Valentinian, si elle les luy pouvoit acquerir pour fideles serviteurs. Quant à Castinus, elle ne l'aimoit [767] pas beaucoup, et luy sembloit qu'avec fort peu de raison, il s'estoit soustrait de l'obeyssance de l'Empire ; de sorte que peut-estre luy eust elle esté plus rude, n'eust esté la consideration qu'elle eust de l'amitié qui estoit entre luy et Ætius, duquel elle sçavoit le jugement, l'experience, et la valeur, et qu'elle cognoissoit pouvoir estre tres-utile à son fils, à cause de la grande creance que les Huns et les Gepides avoient en luy, qui par son conseil avoient fait de grands preparatifs pour entrer en Italie, et desja commençoient de marcher : De plus, elle consideroit qu'Honorius

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par ses soupçons luy avoit donné occasion de laisser son service, et pour conserver sa vie, de se retirer parmy ces barbares, desquels elle redoutoit infiniment les forces à l'evenement de son fils à l'Empire. Toutes ces choses donc longuement considerees, elle pensa que si elle faisoit punir Castinus elle offencerait merveilleusement Ætius, pour l'amitié qu'il luy portoit, et qu'au contraire tenant en seure garde Castinus, ce seroit donner occasion à l'autre de faire mieux son devoir, le contregageant presque par la vie de son amy. En ceste resolution elle met en prison Castinus dans l'Hyppodrome, d'où peu de temps apres elle le sortit pour obliger davantage Ætius : auquel cependant elle donne toute liberté, luy fait des graces, au lieu de luy donner des chastimens : L'excuse de tout ce qu'il a fait, remettant l'erreur sur les soupçons mal fondez d'Honorius, et ne se contentant point de le remettre en ses premieres [768] charges et offices, elle faict en sorte que Valentinian le fait Patrice, et ayant pris asseurance de luy par sa parole l'envoye General en Gaule, contre les diverses nations qui l'occupoient. Avant que de s'y acheminer pour preuve de sa fidelité, il fait en sorte que les Huns et Gepides, qui s'estoient acheminez pour entrer en Italie, rebrossent chemin, et retournent en Pannonie. Et dés qu'il fut en Gaule, il fait lever le siege d'Achilla, que Thierry fils de Vualia, le bon amy de l'Empire, avoit mis devant, et reduit la place en tresgrande necessité. Puis se tournant contre les Bourguignons, les retient

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dans les limites que l'Empereur leur avoit donnees ; et pour les Francs, ne pouvant empescher qu'ils ne fissent quelque progrez sous leur Roy η Clodion, pour le moins il leur donna tant de peine qu'ils ne gaignerent en ce temps-là de la Gaule, que fort peu autour du Rhin. Et parce que la Bretagne ne pouvoit resister aux Pictes, quoy que les Romains y eussent fait un grand rempart en forme de muraille, pour deffendre la Bretaigne des courses de ces peuples voisins et ennemis : Il y envoya Galvion, avec la legion qui pour lors estoit dans Paris.
  Jusques icy toutes choses arrivoient à souhait à la sage Placidie, et à l'Empereur son fils ; Mais Boniface fut le premier qui commença en se ruynant, de faire perdre et l'Affrique et l'Espagne. Ce Boniface estoit Gouverneur d'Affrique, et hayssoit infiniment Castinus, et par consequent Ætius. Sçachant de quelle sorte [769] Placidie les avoit traictez, et le grand pouvoir qu'elle avoit donné à Ætius, le faisant Patrice, et luy remettant la charge des Gaules, il resolut de se soustraire de son obeyssance, et de ceste sorte ne voulut suivant ses commandemens η s'en revenir à Rome, de quoy estant fort offencee, elle fit en sorte que Mahortius y fust envoyé avec une forte armee. Quelques-uns soupçonnoient qu'Ætius y usa d'artifice pour le ruiner aupres de Placidie et de l'Empereur, tant y a que Mahortius ayant esté deffaict par Boniface, Valentinian y envoya Sisulfus, duquel vous pouvez voir icy le pourtraict soubs celuy de Valentinian. J'ay esté curieux de l'avoir η, tant pour

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sa valeur et prudence, que pour la fidelité qu'il a tousjours conservee à son maistre, me semblant que ces perfections le rendoient digne d'estre mis au rang des hommes plus Illustres. Or ce Sisulphus se saisit d'abord de Carthage, et contraignit Boniface de s'enfuyr en la Mauritanie Cesarienne, où ne se trouvant encor' asseuré, il appella Genseric Roy des Vandales, qui pour lors estoit en la Betique. Ce Vandale fut tres-ayse de sortir d'Espagne, parce que les Goths sous Thierry leur Roy ne pouvant s'eslargir en Gaule à cause d'Ætius, et toutesfois n'ayant assez de terre pour le grand nombre de gens qu'ils avoient, s'estoient en ce temps-là jettez avec une multitude tres-grande de peuple sur la Betique, et tourmentoient de sorte les Vandales, qu'ils ne la pouvoient plus deffendre. Et lors que Boniface offrit à Genseric de partager l'Affrique [770] avec luy, il estoit reduit à tel poinct qu'il ne sçavoit de quel costé se trouver. Il prend donc le party que Boniface luy presente. Il quitte la Betique, qui depuis fut tousjours appellee Vandalosie, et passe en Affrique, avec femme et enfans, mais il apprit bien à Boniface que c'est que de se fier aux barbares. Car aussi tost qu'il fut en Affrique, il se saisit de la Mauritanie, et reduit le pauvre Boniface en des montagnes inaccessibles, et puis s'accorde avec les Romains, à condition que ce qu'il avoit osté à Boniface luy demeureroit. Valentinian y consent librement : et pensant que le reste de l'Affrique luy estoit tres-asseuré par la paix nouvellement faite avec le Vandale, il retire le vaillant Sisulphus de

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Carthage pour s'en servir aux occasions qui se presentoient en Italie, et en Gaule : Mais Genseric ne luy tint pas mieux sa parolle qu'il avoit faict à Boniface. Car Sisulphus n'est pas si tost en Italie, avec toutes ses legions, que le Vandale se saisit de Carthage, et chassa les Romains de tout le reste de l'Affrique : de sorte que ceste grande ville fut soustraicte de l'Empire, dix et neuf siecles et demi η apres que le grand Scipion l'eut surmontee, et acquise à sa Republique. En ce mesme temps vivoit en une ville d'Affrique un nommé Iponne, un tres grand et vertueux personnage, tant pour la bonté de ses mœurs, que pour sa profonde doctrine, nommé Augustin, tres-grand amy de Boniface, et qui n'adoroit qu'un seul Theutates : Et quoy qu'il fut different de la religion que nous tenons, si [771] en estoit-il beaucoup plus approchant que les anciens Romains, car il faisoit le sacrifice du pain et du vin comme nous, et ne recevoit en façon quelconque la pluralité des Dieux, et sur tout reveroit ceste Vierge qui doit enfanter η, à laquelle il y a tant de siecles, que nous avons dedié un autel dans l'antre des Carnutes. Mais pour revenir à nostre discours ; Il sembla qu'en ce temps-là, le grand Dieu voulut changer les peuples d'un pays en l'autre, et principalement en Europe. Car le regne des Vandales print alors commencement en Affrique, celuy des Visigots en Espagne : parce qu'aussi tost que les Vandales en sortirent, ils y entrerent, et s'y establirent. Celuy des Anglois, en la grande Bretagne, d'autant que Galvion ayant esté r'appellé par l'Empereur,

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pour l'envoyer en Affrique : Les Pictes tourmenterent de telle sorte ce Royaume, que les Bretons furent contraincts d'appeller à leur secours les Sesnes Anglois, qui depuis s'en sont rendus les maistres. Celuy aussi des Francs, qui soubs Clodion avoient franchy le Rhin, et qui bien tost apres soubs Meroüee, s'establirent où ils sont maintenant. Voila, sages Bergers, comme le Ciel, quand il luy plaist, change les regnes, et les dominations.
  Or la sage et prudente Placidie qui se sentoit desja surchargee d'un grand aage, et qui avoit esprouvé tant de grandes et diverses fortunes, voyant bien que desormais elle ne pourroit supporter le faix des grandes affaires qu'elle prevoyoit devoir arriver sur les bras de Valentinian [772] desira infiniment de le voir marié, comme dés long-temps elle avoit resolu avec la fille de son nepveu Theodose, qui avoit tousjours eu ceste mesme intention, et fit en sorte que Valentinian s'en alla en Constantinople, où les nopces furent faictes au grand contentement de Theodose et de Placidie. De Theodose, parce qu'il voyoit sa fille Imperatrice, qui estoit ce qu'il avoit le plus desiré. Et de Placidie, d'autant qu'elle eust opinion que ceste alliance asseureroit davantage son fils contre tous ses ennemis, et obligeroit Theodose de luy donner secours en toutes les occasions qui se presenteroient, comme elle veid avant que son fils revint de Constantinople, parce qu'avec sa fille Eudoxe, il envoya aussi une grande armee pour servir Valentinian en tout ce qu'il auroit affaire.

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  Voila, sages Bergers, la vie que vous avez desiré d'entendre, qui à la verité est si pleine de divers accidents, qu'il se peut dire que Placidie de son temps a esté la butte de la bonne et mauvaise fortune. Car si elle a esté fille η, sœur, femme, mere et tante d'Empereur, elle s'est veuë aussi prise par les barbares, et a eu occasion de regretter la mort de la pluspart de ceux qu'elle a le plus aymez. En fin toutesfois nous la pouvons dire heureuse η, puisqu'elle est morte en Rome, mere d'un Empereur, qui l'aymoit et l'honoroit ainsi qu'il estoit obligé, et de plus regrettee de tout l'Empire, pour sa prudence et bonté, car elle mourut presque incontinent que son fils fut revenu en Italie [773] avec sa femme.
  Adamas finit de cette sorte son discours, qui fut cause que toute la trouppe admirant la vertu de ceste grande Princesse, jetta plus particulierement la veuë sur elle considerant les traits de son visage. Mais Alexis qui se ressouvenoit de ce que Sylvandre avoit dit de la belle Eudoxe, desireuse de sçavoir s'il avoit oüy raconter ceste histoire, comme elle l'avoit apprise de la bouche mesme d'Ursace, ainsi qu'elle avoit commencé de dire à Leonide, lors que Adamas les avoit interrompues η : Elle dit assez bas à la Nymphe, qu'elle fit en sorte que le Berger s'acquittat de sa promesse, qu'aussi bien il estoit tard, et que le sage Adamas ne permettroit pas à ces vieux Pasteurs de s'en aller, que le lendemain. Leonide qui desiroit de complaire à Alexis, en tout ce qui luy estoit possible, et qui de son costé estoit bien aise d'oüyr parler Sylvandre, et

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d'apprendre ces particularitez d'Eudoxe, le somma de sa parole : Et parce qu'il s'excusoit sur le peu de jour qui leur restoit, Adamas luy respondit qu'il ne prist pas ceste excuse, parce qu'il ne permettoit que l'on se retirast si tard de chez luy, et qu'il vouloit joüyr de leur compagnie pour tout ce jour. Diamis, Phocion, et Thyrcis en firent quelque difficulté : mais Hylas, fut celuy qui accepta le premier ceste semonce ; et se tournant vers Adamas, luy dit, Que quant à luy, il estoit d'advis que ceux qui s'en vouloient aller, s'en allassent, et qu'il fust permis de demeurer à ceux qui vouloient demeurer : et que pour luy [774] il luy promettoit que de bon cœur il luy tiendroit compagnie tant qu'Alexis y seroit. Adamas sousrit des paroles de Hylas, et apres l'avoir remercié de sa bonne volonté, au nom de sa fille, il se tourna vers les autres, et les pria, de sorte qu'il leur fut impossible de ne luy obeyr : faisant donc apporter des sieges pour faire asseoir la compagnie, chacun prit place, et Sylvandre estant au milieu, commença de parler de ceste sorte.