Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1610, Deuxième partie.
Bibliothèque municipale de Versailles, Rés. Lebaudy in-12° 410
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LE
DOUZIESME
LIVRE DE LA
SECONDE PARTIE
de l'Astree.

Édition de Vaganay, p. 487.

Signet[ 763 sic 765 ] 1621 moderne   

  [775] PUIS qu'il vous plaist sage Adamas, et vous, grande Nymphe, d'ouyr la fortune de la belle Eudoxe, vous me permettrez s'il vous plaist, de vous dire comment je l'ay apprise, et par qui je l'ay entenduë, afin que vous adjoustiez plus de foy à mes paroles. Encores que vous me voyez avec ces habits de Berger, et vivre avec la charge d'un petit trouppeau, dans le hameau de ces sages et courtois Bergers : ce n'est pas pour cela que je sçache asseurément d'estre de ceste contree, ny que j'aye esté nourry pour estre Berger. Au contraire, l'on a eu tant de soing de moy, que pour me rendre plus honneste homme, j'ay esté nourry en tous les [776] plus beaux exercices où la jeunesse puisse estre employee : si bien qu'il n'a tenu qu'à mon peu d'entendement, si je n'ay beaucoup appris. Pour ce sujet,

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je fus envoyé aux escholes η des Phocenses, Massiliens, où je demeuray jusques à ce que j'eus finy mes estudes. Et parce qu'il y avoit tousjours fort bonne compagnie, lors que nous n'estions point sur nos livres, nous faisions divers exercices. Quelquesfois nous assemblant sur le bord de la Mer, nous luittions, nous courions, sautions, ou jettions la pierre : d'autresfois quand il faisoit chaud, nous nagions, chassant de ceste sorte le plus que nous pouvions l'oysiveté η qui veritablement est la mere des vices. Il advint en Esté η, lors que les estudes cessent, et que nous estions moins empeschez à nos livres ; que nous mettant cinq ou six de compagnie, nous fismes resolution de nous baigner, et pour cet effect sortismes de la ville, et prenant le costé de la Ligurie, allions cherchant la pointe d'un rocher qui s'avançoit en Mer, duquel nous avions accoustumé de sauter la teste premiere dans l'eau, et allions bien souvent toucher l'areine de la main, et pour marque en apportions des pongnees sur l'eau : Mais à ce coup quand nous eusmes monté cest escueuil, et que nous commencions de nous desabiller, nous en fusmes empeschez par un tourbillon qui survint, et qui peu apres fust suivy de quelques esclats de tonnerre. Incontinent le ciel se noircit d'une espaisse nuee, et les ondes commencerent de s'eslever si hautes, qu'à peine estions- 

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nous [777] asseurez sur cet écueil, tant les flots rompus hurtoient de furie contre le dos du rocher : c'estoit une chose espouvantable de voir le jour presque changé en nuict, d'oüir le mugissement de la mer, de sentir l'esbranlement du rocher, par le hurt des ondes. Et bref de considerer le cahos, et la confusion de tout ce grand Element. Et ne faut point douter que la pluie et l'orage ne nous eussent contraints de nous en aller, si quelque bon Démon ne nous y eut arrestez. Nous avions veu que ceste tourmente c'estoit eslevee si promptement que nous pensames bien que plusieurs vaisseaux en auroient esté surpris : et parce que le vent poussoit contre nostre bord, nous nous resolumes d'attendre que l'orage fut passé, pour voir si de fortune nous en pourrions point secourir quelqu'un, et toutesfois pour nous garantir un peu de la pluie, nous nous mismes dans le reply η du rocher où nous avions accoustumé de cacher nos habits quand nous nous baignons. L'orage dura plus de deux heures, et lors que nous commencions de nous ennuyer, et qu'il y en avoit de la compagnie qui parloient de s'en retourner, il sembla que le Ciel s'esclaircissoit, et peu apres la pluye cessa. Nous sortismes alors du Rocher, et montant sur le haut de l'Escueil, jettions la veuë le plus loing que nous pouvions, pour descouvrir s'il ny avoit rien sur la Mer. Le vent en fin

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chassa toutes les nuës, et le Soleil commença d'esclairer, et toutesfois les ondes ne s'abaissoient point, parce que les vents continuoient aussi grands qu'ils avoient esté de [778] tout le jour. Et lors que nous discourions entre nous de la hardiesse des mariniers, et particulierement du premier qui hazarda de se mettre sur les eaux, combien la mer courroucee estoit espouventable, et que l'homme sage ne s'y devoit jamais fier η, il y eust un de la compagnie qui plus attentif à descouvrir la Mer qu'à nos discours, parce qu'il se plaisoit de faire des preuves de sa bonne veuë, se leva tout à coup sur les pieds : - Et taisez vous, nous dit-il, il me semble de voir un vaisseau, et mettant la main sur ses sourcils, demeura quelque temps sans parler : Et lors que nous nous mocquions de luy et de sa veuë : - Et bien, dit-il, vous verrez promptement si je l'ay si mauvaise, et vous souvenez que voila deux vaisseaux que le vent rompra contre nostre rocher, si Dieu ne les favorise de donner sur le sable le long de la coste. Nous nous levasmes pour voir s'il disoit vray : au commencement, personne n'appercevoit rien, mais quelque temps apres, il y en eust qui virent quelque chose, le vent estoit si impetueux, que ces vaisseaux furent bien tost apres, jusqu'où ma veuë se pouvoit estendre : et lors chacun les voyoit à plain. Il n'y avoit plus ny voiles, ny antennes, ny mats : L'orage avoit contraint les Mariniers de les abatre et coucher dans le fonds, et ne se servoient plus que du Timon, qui encor ne pouvoit guere resister aux grands coups de la tempeste. Il y avoit de la

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pitié à les regarder, car le vent estoit si grand qu'ils ne pouvoient s'empescher de se hurter l'un l'autre. Le cry η que le vent [779] portoit jusques à nous estoit pitoiable de ceux qui estoient dedans, et qui à genoux sur le tillac et sur la pouppe, eslevoient les mains au Ciel. La pluspart voiant le rivage s'estoient desabillez, esperant de le gagner à nage si le vaisseau s'en approchoit un peu plus. La fortune voulut qu'en fin apres s'estre à moitié entre-ouverts l'un l'autre de force de se hurter : un tourbillon survint qui les poussa contre nostre rocher. Du grand coup, que le premier η donna il recula en arriere de telle furie, que rencontrant l'autre qui le suivoit, il rompit une partie de sa pouppe et l'esperon de la prouë de l'autre : et lors que la Mer estoit preste de les engloutir, il survint un autre flot qui les poussa d'une si grande force contre le mesme rocher, que les vaisseaux s'ouvrirent entierement. Dieu quelle pitié fut celle-là : quelques-uns se prenoient aux pointes de la roche, et essaioient d'y asseurer leurs pieds, attendant quelque secours : d'autres saisissoient des racines, et demeuroient attachez par les bras, sans en pouvoir partir : d'autres entre les mains desquels les racines demeuroient rompües, tomboient en la Mer, que l'onde en se retirant raportoit en arriere, Quelques-uns nageoient sur des tables, d'autres sur des tonneaux, et autres choses semblables, mais la plus grande partie s'en noya. L'une des plus grandes compassions que je vis fut de plusieurs femmes qui n'avoient autre recours

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qu'aux cris, j'advouë que ceste compassion me toucha de sorte que estant à moitié desabillé je me hastay de me mettre [780] nud, et faisant pour secourir ces pauvres gens, ce que j'avois fait si souvent pour mon plaisir, encore que le hazard y fust grand à cause du soulevement des ondes et de la force du vent : Je sautay du rocher dans la mer, et estant revenu sur l'eau, et jettant la veuë autour de moy, j'aperceus deux femmes qui embrassees alloient roulant sur l'eau, n'y aiant rien qui les empeschast d'enfoncer, que leurs robes qui toutesfois peu à peu commençoient de s'appesantir. J'en pris une par les cheveux, et nageant de l'autre main, je les tiray toutes deux à bord, où les laissant à moitié mortes, je me rejettay dans l'eau pour secourir deux hommes, dont l'amitié m'esmut à compassion, parce qu'il y en avoit un qui sçavoit nager, et avoit mis l'autre sur son dos pour le sauver, mais la charge estoit si pesante ou celuy η qui estoit dessus qui estoit le plus jeune, avoit de sorte lié et serré le col de son amy de peur de tomber, que le nageur n'ayant ny force ny haleine, s'estoit desja enfoncé deux ou trois fois dans l'eau. Je survins donc tout aupres pour les secourir, et prenant d'une main celuy qui ne sçavoit nager, je le soulevay un peu, et donnant courage à l'autre, il reprit force, et se voiant assisté de moy me fit signe que son amy luy ostoit le souffle : qui fut cause que luy desserrant un peu la main quoy qu'avec grande peine il commença de respirer, et parce que je n'osois guere m'aprocher d'eux de peur qu'ils ne me prissent les bras ou les jambes, Je me tenois un peu à costé,

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et de fois à autre leur donnois du pied, [781] les poussant contre la terre. Dieu m'assista si bien que je les mis en fin sur le bord. A mon exemple tous mes compagnons en firent de mesme, de sorte que nous en sauvasmes plusieurs, mais si mal menez de ceste fortune qu'ils demeuroient estendus sur le bord de la mer comme s'ils eussent esté morts. Et parce que j'eus opinion que Dieu me commandoit d'avoir particulierement soing de ceux que j'avois retirez du naufrage, apres avoir repris mes habits, je les vins retrouver et leur donnay tout le secours qu'il me fut possible. Et la fortune voulut que apres avoir rejetté une partie de l'eau qu'ils avoient avalee : ils commençoient de se bien porter, et mesmes les femmes qui avoient esté plus en danger. L'obligation de ceux que nous avions retirez fut telle, qu'ils nous demanderent nos noms, et de quelles gens nous estions : et quand ils m'ouirent dire que je pensois estre Segusien ou Foresien : - O Dieu s'escria l'un d'eux, ceux d'une telle contree sont destinez pour nous r'appeller de la mort ! Pour lors je ne leur demanday pourquoy ils avoient ceste opinion, voyant bien que le temps n'estoit pas propre, puis qu'ils estoient encores si estonnez du naufrage, qu'ils ne faisoient que souspirer, joindre les mains, et tendre les yeux en haut, pour le regret de la perte qu'ils venoient de faire : Et parce qu'ils estoient presque tous nuds, je fus d'advis que avant que de les emmener en la ville, il leur falloit chercher des habits pour les couvrir, n'estant

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pas honneste de les conduire autrement. Je [782] fus un de ceux qui eurent la charge d'aller en la ville, où nous trouvasmes tant de personnes, qui pitoiablement nous secoururent, que nous en eusmes de reste. Ils furent apres separez dans les meilleures maisons des bourgeois, qui ayant compassion de leur accident les receurent humainement. Quant à moy, je priay les deux amis que j'avois sauvé, de se vouloir retirer avec moy, parce qu'ils me sembloient personnes de merite. - Nous ne pouvons, dirent-ils, nous separer de ces deux femmes que vous avez sauvees, parce que nous les avons en nostre charge, et ce vous seroit peut estre trop d'incommodité. - Nullement, leur dis-je, pourveu que vous-mesme n'en receviez pour la petitesse du logis : au contraire ce me sera une extresme satisfaction, si vous me voulez faire ceste faveur. Ils me suivirent donc tous quatre : et parce que j'avois des amis dans la ville, qui estoient mieux logez que moy, je les conduisis en la maison d'un riche bourgeois, avec lequel j'avois une tres estroitte familiarité ; Sçachant bien qu'il l'auroit agreable, luy ayant des-ja veu faire plusieurs fois de ces actions de liberalité, et de pitié envers ceux qui poussez d'une mesme fortune, avoient fait naufrage contre ceste plage. Ils y furent tres-bien receus et accommodez de tout ce qui leur estoit necessaire. Or, il faut que vous sçachiez que c'estoient deux des principaux de Rome, dont l'un comme je sçeus depuis, s'appelloit Ursace, et l'autre Olymbre : de sorte qu'incontinent ils [783] renvoierent en leurs

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maisons, et eurent de l'argent, et plusieurs serviteurs. Mais pour satisfaire à ce que je vous ay promis, il faut que vous sçachiez que attendant d'avoir responce de Rome, ces deux Chevaliers ne pouvoient estre sans moy, et falloit que laissant bien souvent mes estudes, je les accompagnasse par tous les endroits où la curiosité les attiroit, dont je prenois beaucoup de plaisir, parce que leur conversation estoit fort douce et honeste. En fin desirant de sçavoir qui estoient ceux à qui j'avois rendu un si bon office, un soir que j'estois seul dans leur chambre (car les deux femmes se retiroient ordinairement dans la leur apres le repas) Je les suppliay de me dire, pourquoy lors qu'ils avoient sceu que j'estois Seguzien, ils avoient dit que ceux de cette contree estoient destinez pour les r'appeller de la mort. Le plus vieux prenant la parole me respondit ainsi.


HISTOIRE

D'EUDOXE, VALENTINIAN,

ET URSACE.

  VOSTRE desir est trop juste, courtois Silvandre (il avoit apris que je m'appellois ainsi) pour ne luy iatisfaire. Car il est tres raisonnable que vous sçachiez à qui vous avez sauvé la vie, et quelle est la condition de ceux [784] qui

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vous ont tant d'obligation : nous n'eussions tant demeuré à le vous dire, n'eust esté la crainte qu'estant recognus nous ne receussions du desplaisir de quelques ennemis secrets : nous vous prierons donc de n'en faire point de semblant à fin que la peine que vous avez prise à nous sauver ne demeure inutile. Et à fin que nous ne puissions estre escoutez de personne, je vous supplie de pousser la porte, ce qu'ayant fait, et m'estant remis en ma place, il reprit la parole de ceste sorte.
  Sçachez donc que Theodose fils de l'Empereur Arcadius, et le petit fils du grand Theodose estant Empereur d'Orient espousa Eudoxe fille du Philosophe Leontius Athenien. Encores que ceste Dame ne fut pas de race tant illustre qu'eust bien requise la majesté d'un tel Empereur, si est-ce que sa beauté et sa vertu estoient telles qu'elles la pouvoient bien encores eslever à une plus haute dignité s'il s'en fut trouvé parmy les hommes. Theodose n'eut qu'une fille d'elle, et parce qu'il aymoit passionnement sa femme, il voulut que sa fille en portast le nom. Elle fut donc appellee Eudoxe, et comme si ce nom eust esté fatal aux belles, ceste jeune Princesse des ses premieres annees parvint à une telle beauté, qu'elle surpassa de beaucoup sa mere, et que chacun advoüoit que la nature ne pouvoit rien faire de plus beau ny de plus parfait. En ce mesme temps Placidie ayant quelque mauvaise satisfaction de son frere Honorius s'estoit retiree en Constantinople vers son nepveu Theodose, car [785] elle estoit fille de

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Theodose le grand, et sœur d'Arcadius : emmenant avec elle ses enfans Valentinian et Honorique, et de fortune j'avois esté donné fort jeune enfant à Placidie, pour estre nourry avec son fils comme plusieurs autres de mesme âge, enfans des principaux Chevaliers et Senateurs de Rome : et lors qu'elle quitta l'Italie j'avois pris une si grande amitié à Valentinian et luy à moy, que l'on ne nous pouvoit separer. Il avint que l'Empereur Theodose ne voiant point d'enfant à son oncle Honorius, resolut de donner sa fille à Valentinian, et le faire Empereur d'Occident, apres la mort d'Honorius. La sage Placidie qui voioit bien que c'estoit l'avantage de son fils, et le mieux qui luy pouvoit arriver, luy commandoit d'ordinaire de rechercher ceste belle Princesse : mais voyez que c'est que la contrainte en amour : jamais Valentinian ne pût aimer d'amour Eudoxe, quoy que ce fust la plus belle Princesse du monde. Toutefois pour ne desplaire à la sage Placidie ny à son Germain, desquels toute sa fortune dependoit : il se resolut de faindre et de dissimuler : si bien que chacun le creut estre veritablement amoureux, Et pour ce subject il faisoit bien souvent des tournois, dans les Cirques et dans l'Hippodrome où le belle Eudoxe assistoit ordinairement, quoy qu'elle fut si jeune qu'il n'y eust pas grande apparence qu'elle deust prendre garde à l'Amour. Et parce que j'estois nourry aupres de ce jeune Prince, il faut que je confesse que tournant inconsiderammment [786] les yeux sur elle, j'en devins

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de sorte amoureux, que depuis il m'a esté impossible de m'en retirer. Dois-je dire cette veuë heureuse ou malheureuse pour moy, qui m'a cousté tant de travaux et tant de soing ? Mais comment le η puis-je mettre en doute, puis que jamais personne ne fut plus heureux aiant conceu un si genereux dessein, quelque peine et travail que la fortune m'ait envoié pour ce suject ? Je devins donc serviteur de ceste Princesse, et si Valentinian entroit aux tournois, soubs le nom faint de Chevalier de la belle Eudoxe, je puis dire, que je n'en faisois pas de mesme, estant de sorte espris de sa beauté, et de sa vertu, que mon amour estoit incroiable pour l'aage que nous avions tous deux.
  En ce mesme temps, il fut donné une jeune fille des meilleures maisons de Grece à la jeune Eudoxe, pour estre nourrie avec elle. Elle s'appelloit Isidore : et faut avoüer que hors-mis Eudoxe, il n'y avoit rien en la Cour qui la valust. Valentinian ne jetta pas les yeux plustost sur son visage, qu'il en devint amoureux : Mais elle se trouva si soigneuse de son honneur et de sa reputation, que cognoissant bien ceste affection, et que Valentinian ne la pouvoit espouser, pour les occasions que je vous ay dites (car chacun sçavoit la volonté de Theodoze) elle ne voulut jamais souffrir sa recherche, s'en deffendant au commencement par les plus douces voies qu'elle put : mais enfin la rejettant plus rigoureusement, peut estre que la qualité de Valentinian ne meritoit pas. [787] Et quoy qu'il s'y voulut opiniastrer, si traitta-elle de sorte avec luy qu'elle

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le contraignit de s'en retirer en apparence, parce qu'elle luy jura que s'il continuoit, elle le declareroit à Theodoze, et à Placidie. Ce jeune Prince qui ne vouloit point desplaire à l'Empereur ny à sa mere, cacha si bien ses desirs, que personne ne s'en print garde, que Eudoxe et moy, comme je vous diray. Cependant mon affection alloit croissant sans que ceste jeune Princesse s'en apperceust. Tant que ma jeunesse fut telle qu'il m'estoit permis de la voir sans soupçon, jamais je n'en perdis une commodité, me rendant si soigneux pres de sa personne, qu'elle estoit contrainte de se servir plus souvent de moy que de nul autre de mes compagnons. Et quoy qu'en ce temps-là je ne sçeusse presque que c'estoit que l'Amour, si ne laissois-je d'avoir un tres-grand plaisir d'estre aupres d'elle, de la servir d'en recevoir les commandemens, de baiser (lors qu'elle me tendoit quelque chose) l'endroit que sa main avoit touché, ce qu'elle ne voioit point, ou si elle le voioit, elle l'attribuoit à civilité. Je me souviens qu'en ce temps-là, elle se promenoit un jour dans une gallerie, où il y avoit quantité de belles et rares peintures qu'elle alloit considerant η. Entre les autres elle vit un Icare qui tout déplumé η se laissoit choir dans la mer. Ursace, me dit-elle (cest ainsi que l'on me nomme) qu'est-ce que signifient ces plumes esparses, et cest homme qui tombe d'enhaut : - C'est, luy dis-je Madame, un jeune homme qui porté d'un genereux [788] courage, ne voulut pas se contenter de voler si bas que son pere, que vous voyez au dessous de luy : et

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parce que ses ayles estoient jointes avec de la cire, la chaleur du soleil les fit relacher, et luy n'en estant plus soustenu fut contrainct de tomber comme vous voyez. - Vrayement me respondit-elle, il estoit bien inconsideré. - Mais luy repliquay-je, il avoit un courage bien genereux. - A quoy luy servit-il, me dit-elle, puis qu'il ne le peust garantir de la mort. - La mort, luy respondis-je, est peu de chose quand elle laisse une si belle memoire de nous. - Et quoy me dit-elle, vous loüez ceste action ? - Je la loüe de sorte, luy dis-je, Madame, que je ne refuseray jamais la mort, pour une semblable gloire. Elle pouvoit avoir douze ans et moy quinze ou seize : âge peu capable encores de ressentir les traits d'Amour ; et toutefois je n'en estois pas exempt ; mais j'avois si peu de hardiesse que je n'avois osé luy en rien découvrir. - Et quoy me dit-elle, vous estimez donc bien peu vostre vie ? - C'est sans doute, Madame, luy dis-je, qu'il y a plusieurs choses que j'estime beaucoup plus. - Et lesquelles entre autres, adjousta-elle, car il me semble que quand nous ne sommes plus, tout le reste ne nous touche guere : - L'honneur, et l'Amour, luy respondis-je. - Et qu'est-ce que l'honneur, me dit-elle. - C'est une opinion, repliquay-je, que nous laissons de nous et de nostre courage. Et l'Amour, c'est un desir de posseder quelque chose de grand et de merite. Et c'est pourquoy, Madame, je ne ferois jamais difficulté de mourir [789] en une genereuse action, ny en vous faisant service, en la premiere pour la gloire qui m'en demeureroit, en la derniere

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pour l'affection que je vous porte. - Et comment, me dit-elle tout enfant vous avez donc de l'Amour pour moy ? à quoy l'avez-vous reconneu ? - Aux effets luy respondis-je, car quand je ne vous vois point je brusle de desir de vous voir : Quand je vous vois, je meurs de regret de ne vous voir pas assez. - Et comment, me dit-elle, vous est survenuë ceste maladie ? et qui en a esté cause ? - Vos perfections Madame, luy dis-je, et vos beautez m'ont fait ce mal, par la longue demeure que j'ay fait pres de vous. - Si j'estois en vôtre place, me respondit-elle, je voudrois y demeurer le moins que je pourrois : Mais n'y a-il point de remede pour guerir de ce mal ? - Si a luy dis-je, si vous vouliez m'aimer autant que je vous aime. - Comment, dit-elle soudain, en se tournant vers moy, que je bruslasse quand je ne vous verrois point ? En ma foy, Ursace cherchez quelque autre recepte, car pour celle-là, je ne la puis pas faire. Je me suis quelquefois brûlee le doigt, mais c'est une douleur insuportable, et n'attendez point, vous dis-je encore un coup, d'estre soulagé de moy, par ce moyen. Je n'osay repliquer, parce qu'en la gallerie il y avoit plusieurs Dames et Chevaliers, qui discouroient ensemble, sans toutesfois prendre garde à nous, quoy qu'ils y fussent pour accompagner cette jeune Princesse : mais son enfance et ma jeunesse nous permettoient d'estre ensemble sans soupçon, encores que je ne le pensasse pas ainsi.
  [790] Depuis elle devint bien plus sçavante lors

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que l'âge luy enseigna la resolution des doutes qu'elle me souloit faire en son enfance, et en mesme temps, je devins aussi beaucoup plus amoureux, que je ne soulois estre. Valentinian qui avoit dessein sur la belle Isidore faisoit le plus souvent qu'il pouvoit des tournois, parce qu'estant fort adroit, il luy sembloit que c'estoit un bon moien pour acquerir les bonnes graces de ceste sage fille, faignant toutesfois que ce fut pour la belle Eudoxe. Et parce qu'il prenoit ordinairement de ceux de son âge, et qu'il n'y avoit difference entre luy et moy, que de deux ou trois ans qu'il pouvoit avoir plus que moy, j'estois presque tousjours de sa partie. Et sembloit que la fortune me voulut favoriser, me faisant emporter bien souvent le prix, que tousjours, faignant que ce fut à cause de Valentinian, je portois à Eudoxe : Et lors qu'en le recevant, elle me permettoit de luy baiser la main ; O que j'estimois toutes les peines que j'avois eües, le reste du jour bien employees ! Je vivois toutesfois avec tant de discretion, qu'elle ne s'en pouvoit offencer, encores qu'elle eust quelque memoire des discours, que je luy avoit tenus : car pensant que ce fussent des imprudences de l'enfance, elle avoit opinion que l'âge m'avoit fait recognoistre ce que je luy devois. La premiere fois qu'elle soupçonna le contraire, ce fut un jour qu'elle s'estoit allé promener de l'autre costé du trajet dans les jardins de l'Empereur. Apres s'estre [791] longuement promenee, elle s'endormit souz un frais ombrage dans le giron d'Isidore : nous

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estions quantité de jeunes Chevaliers à l'entree du cabinet, qui discourions, lors qu'une Abeille η se vint poser sur sa levre, et apres l'avoir succee quelque temps la picqua bien fort : la douleur l'eveilla en sursaut et portant la main sur la picqeure se pleignit du peu de soin qu'Isidore avoit d'elle. Valentinian qui se promenoit par le jardin, accourut au cry qu'elle avoit fait, et voiant qu'elle le blasmoit, Isidore à fin de reparer la faute qu'elle η avoit faite, il luy dit que j'avois une recepte qui la guariroit incontinent, et qu'il en avoit bien souvent veu l'experience sur plusieurs, mais particulierement sur luy, depuis deux jours. - Et que faut il faire luy dit elle. - Il dit, respondit Valentinian, quelque parole sur le mal et soudain la douleur cesse. Et lors, me demandant s'il estoit vray, je luy dis qu'ouy, et que jusques en ce temps la je n'en avois point failly et que je ne pensois pas que la fortune me fust moins favorable pour elle que pour tous les autres. Elle se faschoit fort que j'approchasse ma bouche si prés de la sienne, et en me presentant la main, me commanda que j'assayasse dessus. Je luy mets la bouche contre, et soufflant un peu j'approchay les levres jusques à la peau, et la pressay doucement. O Silvandre quel commencement fut celuy-cy ! Elle retire la main, et me dit que c'estoit baiser, et non pas une recette, et ne voulut point le permettre, mais la douleur qui la pressoit la [792] contreignit en fin de me dire que je l'aprisse à Isidore, et qu'elle la luy feroit. Je fus bien combatu, car je desirois fort d'estre celuy qui approcheroit de ses belles levres,

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et toutesfois j'estois bien marry du mal qu'elle souffroit. Amour me conseilla de dire d'autres paroles à Isidore, afin que ne la trouvant pas bonne elle fut contrainte de recourre à moy. Et mon dessein reüssit comme je l'avois proposé, parce qu'ayant murmuré en vain ces fausses paroles, et fait toutes les autres ceremonies, la douleur ne cessa point. Dont Valentinian se moquant : - Pensez-vous, luy dit-il, ma maistresse, que chacun soit propre à ceste recepte ? je vous jure que je l'ay esprouvee et que si elle ne vous profite c'est qu'Isidore y oublie quelque chose, et à ce mot ressortant du cabinet emmena avec luy tous les Chevaliers. La douleur augmentoit, et la levre commençoit d'enfler, lors que se tournant vers moy : - Par vostre foy dit-elle, Ursace la recette est-elle bonne ? - Je vous jure luy dis-je Madame, par l'honneur que je vous dois, que je ne le vis jamais manquer, et suis si marry qu'Isidore ne l'ayt sçeu faire : que je n'ay jamais desiré d'estre fille qu'à ce coup, pour vous rendre service. Isidore prenant la parole : - Je ne sçay, dit-elle, Madame quelle difficulté vous en faites : mais si vous voyez comme la bouche vous grossit, vous ne voudriez pour quoy que ce fust que le mal passast plus outre. - Mais dites-moy, Ursace, reprit Eudoxe, demeurerez vous long temps à faire vostre recette ? - Le [793] moins que je pourray, luy dis-je, Madame, et lors m'approchant d'elle, elle se retira à l'endroict le plus obscur du cabinet, comme ayant honte d'estre veuë, et permit forcee de la douleur que je fisse mon enchantement η.

Signet[ 781 sic 783 ] 1621 moderne

Fut il jamais sorcier plus heureux que moy ? Je dis donc les paroles sur sa lévre : mais quand je la pris entre les miennes, et qu'en sucçant je la pressay un peu, J'advouë que si quelqu'un eust peu mourir de douceur, qu'Ursace ne seroit plus. Elle se retire toute rouge de honte : - Voila, dit-elle, la plus importune recepte qui fut jamais. - Mais Madame, luy dit Isidore, vous a-elle soulagee ? - Il me semble, respondit-elle, que j'y recognois quelque amendement. - Vostre douleur, luy dis-je, se passera bien tost : mais j'en auray tout le mal. - Comment, me dit-elle, vous aurez mon mal ! - Oüy Madame, luy respondis-je, les conditions de ceste recepte sont telles que celuy qui guerit autruy de ceste sorte, en souffre la douleur. Elle qui ne l'entendoit pas, ou pour le moins faignoit de ne l'entendre ainsi que je le disois : - Vrayement Ursace, me dit-elle, je vous suis trop obligee de m'avoir voulu guerir en prenant mon mal. - Madame, luy dis-je, si je pouvois aussi bien rendre mien, tout celuy que vous devez jamais avoir, soyez certaine que vous n'en ressentiriez jamais. - Mais, dit Isidore en sousriant, si vous aviez autant de bonne volonté, Madame, pour luy qu'il en a pour vous, il faudroit qu'à ceste heure vous luy fissiez la mesme recepte pour le guerir du mal qu'il a pour vous. - J'aime [794] mieux, respondit Eudoxe, luy estre redevable en cecy, que s'il me l'estoit, et puis ce seroit tousjours à recommencer, car il est trop courtois Chevalier, pour me laisser avec le mal qu'il me pourroit oster. - Il est vray, Madame adjoustay-je, et puis mon

Signet[ 782 sic 784 ] 1621 moderne

mal n'est plus en la lévre, il est passé au cœur. Elle entendit bien ce que je voulois dire, quoy qu'elle fit semblant de ne l'avoir point oüy, et sans Isidore qui estoit trop pres de nous, je luy en eusse bien dit davantage. Je me contentay donc de ceste ouverture pour ce premier coup. Et depuis je fis tels vers sur ceste piqueure.


SONNET

D'une Mousche sur les lévres de sa
Dame endormie.

  CEpendant que Madame à l'ombre se repose,
Et trompe du Soleil la trop aspre chaleur,
Un petit animal volant de fleur en fleur,
Les douceurs va cherchant dont le miel se compose.

De fortune sa lévre, estant à moitié close,
La fleur representoit la plus vive en couleur,
Lors que cest animal η, la voyant par malheur,
Y vole, et la sucçant pensa succer la rose.

Ah ! trop sage au faillir, trop heureux à l'oser !
Puisqu'à ta hardiesse on n'a sceu refuser,
[795] Ce qu'on nye aux desirs dont mon ame s'allume.

Mais ceste mousche Amour, ravit tout nostre bien,
Que nous reste il plus, puis qu'elle a rendu sien,
Le miel dont s'adoucit toute nostre amertume ?

Signet[ 783 sic 785 ] 1621 moderne

  Je serois ennuyeux, ô courtois Silvandre, si je vous racontois par le menu le commencement et le progrez de mon affection : Je vous diray donques seulement ce qui sera plus necessaire que vous sçachiez. Amour me rendit en fin si hardy, que je me resolus de luy declarer tout ouvertement ce que je ressentois pour elle : Je demeuray long temps à disputer en moy-mesme, si ce seroit de bouche ou par l'escriture ; en fin je conclus qu'il valoit mieux le luy dire, que de le luy faire lire, parce que j'avois de long-temps apris qu'il faut faire demander par quelque autre ce que l'on ne veut pas obtenir η. Outre que je prevoiois bien que la difficulté ne seroit pas petite de luy faire recevoir de mes lettres. Mais, ô Dieux, combien de fois ayant fait ceste resolution m'en revins-je en mon logis, sans y avoir rien advancé ? Le ciel en fin, qui sembloit en ce temps de vouloir favoriser mon dessein, m'en donna une telle commodité.
  Il ne faut, comme je vous ay dit, que passer le Bosphore pour aller aux jardins de l'Empereur, scituez toutesfois en Asie, en un lieu nommé Calcedoine, qui est si pres de Constantinople, qu'on peut ouyr la voix d'un homme d'un lieu à l'autre. Eudoxe s'alloit promener fort [796] souvent en ces jardins, et toutes les fois qu'il m'estoit permis, je l'y accompagnois avec tant de soing de luy faire quelque service, que quand ce n'eust esté que de luy amasser une fleur en tout un jour, j'estois fort contant de ma journee, ayant appris dés long-temps, qu'en amour les petits services, s'ils sont en grand nombre font plus

Signet[ 784 sic 786 ] 1621 moderne

d'effect, que ceux qui sont d'importance, et qui arrivent rarement, parce qu'à ceux-cy on est obligé, si l'on ne veut estre estimé ennemy plustost qu'amy : mais il n'y a rien qui nous pousse aux autres η que la seule affection. J'estois donc d'ordinaire avec elle, et me rendois si soigneux qu'elle n'avoit une seule de ses filles, qui fut plus prompte à tous ses petits messages que j'estois. Il advint qu'un jour Valentinian l'avoit suivie en ce lieu, à cause d'Isidore, et parce qu'elle aimoit fort à se promener, et qu'Isidore se trouvoit un peu lasse, elles se separerent ; Eudoxe continua le promenoir, et Isidore entra dans un cabinet, où elle trouva des sieges rehaussez de gazons, et couverts de quelques aix. Elle n'y eust pas demeuré long-temps que Valentinian, qui estoit pour lors avec Eudoxe, feignant d'estre las, s'alla asseoir dans le mesme cabinet, Isidore en voulut ressortir, mais il l'a retint par sa robe : Eudoxe qui s'en print garde, ne pût s'empescher de sousrire en me regardant, et me semblant que c'estoit une tresbonne occasion pour commencer mon dessein ; je ne la voulus perdre : Je me sousris donc, comme elle, et plie les espaules, me tournant de l'autre costé, et alors η me demanda que j'avois à sousrire. [797] Je luy respondis tout franchement, que c'estoit de voir que Valentinian la quittast pour aller vers Isidore. - Et quoy, me dit-elle, Ursace, n'en feriez vous pas de mesme ? - Moy, Madame ? luy dis-je, auriez bien opinion que j'eusse si peu de jugement ? - Vous le devriez faire, me dit-elle, puis qu'il y a plus d'apparence qu'elle doive estre servie de vous

Signet[ 785 sic 787 ] 1621 moderne

que de Valentinian. - Je sçay bien luy dis-je, Madame, que la condition d'Isidore et de moy, m'y devroit plustost convier, mais j'advouë que j'aime mieux faire une contraire faute à celle de Valentinian, - Comment l'entendez-vous ? respondit-elle. - Je veux dire, continuay-je, plustost que de servir quelque chose d'égal à moy, comme Isidore, j'aime mieux mourir d'amour, pource qui est par dessus moy, comme vous, - Comme moy ? reprit incontinent Eudoxe, et que pensez vous dire, Ursace ? - Je pense dire, Madame, luy respondis-je, que j'aime mieux mourir en vous adorant, que de vivre aimé d'Isidore, et que la grande inegalité qui est entre nous, ne m'a sceu empescher que je n'aye eu ceste volonté depuis le jour qu'il me fut permis de vous voir. - Je crois, me dit la Princesse, que vous estes hors de vous mesmes, de me tenir ces propos. - Ne le croyez point, luy dis-je, Madame, je ne parlay jamais ny avec plus de verité, ny avec un plus sain jugement. Elle demeura ferme, et me regarda entre les yeux, et puis me dit : - Est-ce à bon escient, où par jeu, que vous me tenez ce langage ?- Je jure, Madame, repliquay-je, par le service que je vous doy, que je ne proferay jamais [798] paroles plus veritables, ny d'une volonté plus resoluë, que celles que vous venez d'ouïr, et de plus que ceste extresme affection, dont je vous parle, ne changera jamais quelque traictement que je reçoive de vous. - Je suis marrie, me dit-elle, Ursace, de vostre folie, parce que la longue nourriture que vous avez euë de l'Empereur, mon pere m'obligeoit de vous voir, et de me servir de vous d'une meilleure volonté, que de

Signet[ 786 sic 788 ] 1621 moderne

plusieurs autres, dont les merites pouvoient esgaler les vostres. Mais puis que vostre outrecuidance a passé toutes les bornes de la raison, et vous a osté la cognoissance de ce que vous me devez, ressouvenez-vous, que s'il vous advient jamais de me parler de ceste sorte, je vous feray repentir de vostre temerité, et que l'Empereur et Valentinian en seront advertis. - Madame, luy respondis-je, si je ne craignois que ceux qui sont en ce jardin s'apperceussent de ce que je vous dis, je me jetterois à vos genoux, pour vous demander pardon de l'offence que je vous ay faite, mais estant retenu de ceste consideration, ayez agreable la volonté que j'en ay, et me permettez de vous dire, que les menaces que vous me faictes, pourroient avoir quelque force sur moy, si c'estoit de ma volonté, que ceste affection fut née, mais puis que c'est le ciel qui m'y force, n'esperez que la crainte de l'Empereur, ny la consideration de Valentinian m'en divertissent jamais. Il est vray que je puis bien me taire, et mourir d'amour pour la belle Eudoxe : Et pour preuve de cela, et à fin de ne vous ennuyer jamais des fascheuses paroles [799] qui vous ont offencee, je vous jure par le tres-humble service que je vous dois, de ne vous en parler jamais : Mais ressouvenez-vous que toutes les fois que je m'approcheray de vous, et que je vous diray : bon jour Madame, ou que seulement je vous feray la reverence, ce sera à dire η : Je meurs d'amour pour vous Madame, et vous n'aurez jamais un plus fidelle serviteur que moy. Et quand je prendray congé, et qu'en vous salüant je vous

Signet[ 787 sic 789 ] 1621 moderne

donneray le bon-soir, et me retireray, ce sera autant que si je vous disois : Jusques à quand ordonnez vous que je sois miserable, et combien encore durera vostre rigueur ? Et pour commencer, luy dis-je, froidement, vous me permettez de prendre congé de vous, et de vous donner le bon-soir. Et à ce mot, je fis une grande reverence, et me retiray, de peur qu'elle ne me defendit encores ces deux paroles, et toutesfois je pris garde qu'elle se tourna de l'autre costé en sousriant. Ce qui ne me donna point une petite esperance.
  Or, gentil estranger, je vesquis depuis ce jour de ceste sorte avec elle, ne luy faisant jamais semblant de tout ce qui s'estoit passé, sinon par le bon jour, et le bon soir, ausquels, quand elle n'estoit point veuë elle respondoit le plus souvent en branlant la teste, comme si elle se fust encores offencee de ce souvenir que je luy donnois. Plus de six mois s'escoulerent que je continuay tousjours de mesme façon, et qu'elle aussi s'oppiniastroit de ne point recevoir mon affection. Enfin je vainquis, [800] mais aussi qu'est-ce que ne peut le service et la perseverance d'un amant avisé ? Un matin que Valentinian la conduisoit au Temple, je m'avançay et luy faisant une grande reverence, je luy dis : - Bon-jour Madame, elle alors en sousriant, et se tournant vers moy : - Vos bon-jours Ursace, me dit-elle, sont receus de bon cœur. O Dieux, pourrois je dire quel fut le contentement que je receus, je proteste, que jamais je n'esperay d'estre si heureux, et moins en ce temps-là que l'on parloit du mariage

Signet[ 788 sic 790 ] 1621 moderne

de Valentinian et d'elle, et toutefois j'appris depuis, que ce que je croyois la devoir esloigner de moy, fut ce qui me l'obligea davantage, parce que voyant que l'affection qu'il portoit à Isidore s'augmentoit, et que celle qu'il luy faisoit paroistre, n'estoit que pour complaire à l'Empereur ; Elle se resolut de ne l'aimer aussi que pour estre femme d'un Empereur, et de faire estat de mon service, comme Valentinian de l'affection qu'il portoit à Isidore. Je sceus ceste resolution peu apres, car dés la premiere occasion qui se presenta, elle me dit que mon opiniastreté et l'affection de Valentinian envers Isidore, l'avoient vaincuë, et que si je continuois de vivre avec la mesme discretion, elle continueroit aussi de me vouloir du bien, et depuis ce jour elle permit qu'en particulier je la nommasse ma Princesse, et elle m'appelloit son Chevalier. Jugez Silvandre, s'il y avoit homme au monde plus heureux que moy. Car Eudoxe estoit l'une des plus belles Princesses du monde, en l'aage de dixsept [801] ou dixhuict ans, et qui ne faisoit paroistre d'aimer personne que moy.
  Cependant que nous vivions de ceste sorte, Honorius qui avoit espousé la fille de Stilicon, mourut sans enfans, et parce qu'un Romain nommé Jean, son premier Secretaire, s'estoit fait eslire Empereur par le moyen de Castinus et de Ætius, l'Empereur Theodoze qui avoit fait dessein de faire Empereur d'Occident, son cousin Valentinian l'y voulut envoyer avec sa mere Placidie. Je fis semblant de la vouloir suivre en ce voyage : mais en effet, je ne desirois

Signet[ 789 sic 791 ] 1621 moderne

rien plus, que de demeurer pour la garde d'Eudoxe. Car encor que le desir de la gloire m'attirat en Italie, l'amour me retenoit en Constantinople, avec des liens qui n'estoient pas foibles, parce que ceste belle Princesse se laissa aller outre son dessein de telle sorte à l'amitié qu'elle m'avoit promise, qu'en fin elle n'avoit pas moins d'affection pour moy, que j'en avois pour elle : Je croy bien qu'elle y fut trompee, et qu'au commencement elle ne creut jamais d'en venir si avant, mais je pense sans mentir que l'Amour a beaucoup de ressemblance avec la mort, et que comme on ne peut mourir à moitié, que de mesme on ne sçauroit aymer à demy. Et lors que j'estois plus en peine de trouver une bonne excuse. L'Empereur receut des nouvelles que quelques ennemis avec un nombre infiny de personnes le venoient attaquer du costé de Constantinople : Ces nouvelles convierent plusieurs de demourer, qui autrement eussent esté contraints pour leur devoir, de s'en [802] aller sous la charge d'Artabure, qui conduisoit une forte armee par mer, ayant avec luy Aspat son fils, tres-vaillant et heureux Capitaine, comme il fit bien paroistre en la prise de Jean dans Ravenne, et en la delivrance de son pere. Encores que je ne fusse point jaloux de Valentinian, quoy qu'Eudoxe luy fit paroistre de la bonne volonté, sçachant assez que ce n'estoit que pour complaire à Theodose et pour estre Imperatrice : si est-ce qu'ayant appris de longue main, que la doute qu'on fait paroistre de n'estre pas assez aymé, convie les Dames à nous en donner plus de cognoissance,

Signet[ 790 sic 792 ] 1621 moderne

et qu'aussi faindre de la jalousie leur donne bien souvent occasion de redoubler leurs faveurs, je fis semblant d'estre un peu jaloux de Valentinian, et de me resjoüir de son depart, et je fis des vers sur ce sujet que je chantay devant elle, à la premiere occasion qui se presenta. Ils estoient tels.


SONNET.

Sur le départ d'un Rival.

JAamais contre les rocs tant de flots amassez,
Escumant de courroux, n'ont blanchi les rivages :
Jamais les bancs couverts n'ont veu tant de naufrages
Que cest esloignement m'a d'ennuys effacez.

Bien-heureux souvenirs de mes soupçons passez,
Maintenant de mon heur asseurez tesmoignages ;
[803] Qu'il est doux au nocher apres de grands orages,
De voir dedans un port ses navires cassez !

Blessé de froide peur dedans la fantaisie,
J'ay tremblé mille fois atteint de jalousie,
Mais enfin son despart m'a du tout rendu sain.

Heureux esloignement, puisses-tu tousjours estre,
Ou bien s'il s'en revient, Amour fay luy paroistre,
Qu'â son dam il partit, et qu'il retourne en vain.

Signet[ 791 sic 793 ] 1621 moderne

  Je ne vous diray point en ce lieu quel fut le voiage de Valentinian, car vous le pouvez avoir entendu par plusieurs, tant y a qu'apres avoir mis tel ordre aux affaires d'Occident, qu'il jugea estre à propos, il revint en Constantinople, oû il fut receu par Theodoze, comme si c'eust esté son fils, et soudain à la solicitation de Placidie, qui estoit demeuree au gouvernement d'Italie, le mariage de la belle Eudoxe fut conclud avec luy. Seroit-il bien possible, que je vous pusse raconter ce que je ressentis en ceste occasion ? je ne le croy pas, car je fus de sorte combatu de crainte et du regret, que sans Eudoxe, il est certain que je ne l'eusse peu supporter. Mais elle qui estoit sage et prudente, encor que de son costé elle fut fort affligee de se voir entre les mains d'une personne qu'elle n'aymoit point, si surmonta-t'elle ce desplaisir avec la resolution. Et parce qu'elle voyoit bien en quelle peine je vivois, elle me donna commodité de parler à elle dans son cabinet, sans qu'autre y fut qu'Isidore, en qui elle se fioit infiniment. Elle estoit assise sur un petit lict, et [804] je me mis sur un genoüil devant elle, ayant dessous quelques carreaux qu'elle m'avoit fait apporter : Et parce que ravy de contentement je ne faisois que la contempler, et luy baiser la main qu'elle m'avoit permis de luy prendre, apres m'avoir consideré quelque temps, elle me parla de ceste sorte. - Et bien mon Chevalier, vous plaindrez-vous toute vostre vie de moy, et serez-vous tousjours en doute de l'amitié que je vous porte : - Ma belle Princesse, luy dis-je, si je n'avois accoustumé de

Signet[ 792 sic 794 ] 1621 moderne

recevoir de vous plus de faveurs que je n'en merité, vous auriez quelque raison de me faire ceste demande, à ceste heure que je reçois celle-cy qui veritablement est telle que je ne puis la redire. Mais pourquoy ne me permettez-vous de me plaindre de la fortune, qui m'ayant monstré le bien qu'elle me pouvoit donner, l'ordonne toutesfois à un autre de qui l'affection le merite aussi peu, que la mienne pourroit estre digne de l'obtenir, si elle le η pouvoit estre par un extreme Amour ? - Mon Chevalier, me respondit-elle, vivez content et asseuré de ce que je vous vay dire. Tout ce qu'une extreme affection peut obtenir de moy, sçachez qu'Ursace le possede, et ce que vous regrettez qui soit à un autre, croiez moy, mon Chevalier que c'est ce qui se doit donner par devoir et non point par Amour, et cela estant, quelle raison avez-vous de vous plaindre de la fortune ? - La raison que j'en ay, repliquay-je, est aussi grande que l'obligation en quoy vous me mettez, par ceste asseurance. Pourquoy ma Princesse ne me plaindray-je pas [805] d'elle qui ayant voulu favoriser mon affection, m'a toutesfois privé de ce qui seul me pouvoit faire parvenir au bien que je desirois. - Ah ! mon Chevalier, me dit-elle, vous m'offensez. Comment ? nous ne m'avez aimee que pour avoir de moy ce que mon devoir vous refuse ? Et quelle m'avez vous estimee ? Et comment m'avez vous peu aimer si vous m'avez euë en si mauvaise opinion : Je ne pus luy respondre voyant comme elle le prenoit, mais avec un grand souspir je m'abouchay sur son giron, tenant sa

Signet[ 793 sic 795 ] 1621 moderne

main contre ma bouche. Elle qui recognust bien ma peine, me mit l'autre main sur la teste, et passoit ses doigts dans mes cheveux, et sans me dire mot sembloit d'attendre ce que je luy respondrois. En fin me levant je luy respondis : - J'advouë ma belle Princesse, que je vous ayme plus que vous ne voulez, et plus encores que la raison ne veut, mais qui pourroit vous aymer moins que cela ? Je confesse qu'il n'y a raison ny devoir qui puisse mesurer la grandeur de mon affection, et si je vous offence en cela, pardonnez moy en considerant que ce seroit profaner vostre beauté que de l'aymer moins, et pleignez moy qui ayant eu tant de courage me suis trouvee avec si peu de merite. Et toutesfois vostre bonne volonté pourroit suppleer à ce deffaut, si l'Amour avoit un peu plus de force en vous. - Je ne vous entends point, me dict-elle, et ne sçay en quoy vous voudriez que mon Amour eust plus de force. - O Dieu ! repliquay-je, qu'il sera bien mal-aysé que mes paroles vous fassent [806] entendre à mon advantage, ce que l'Amour ne vous a peu faire concevoir ! Je veux dire, ma Princesse, que si l'Amour avoit plus de puissance sur vous, ce devoir que vous m'opposez en auroit beaucoup moins, et que ce trop heureux Valentinian possederoit ce qu'il recherche, et moy ce que je desire. - Ah mon Chevalier, respondit-elle, avec un grand souspir, si vous sçaviez ce que je ressens en mon ame, et quelle est la contrainte que je me fais : vous croyriez bien qu'Amour a toute la puissance sur moy qu'il peut avoir sur un cœur.

Signet[ 794 sic 796 ] 1621 moderne

Mais si je vous refuse quelque tesmoignage de cette puissance, ressouvenez vous quelle je suis née, et à quelles loix ma naissance m'oblige. Si la fortune m'avoit fait naistre d'un Leontin η Athenien comme ma mere, je pourrois disposer de moy, aussi bien que de mon affection, mais estant fille d'un Empereur Theodoze, petite fille d'un Empereur Arcadius, et ayant pour bisayeul Theodose le grand, ne voyez-vous pas que ceste naissance m'astraint pour ne leur point faire de honte, à laisser la disposition de mon corps à ceux qui me l'ont donné : C'est un tribut de l'humanité que de ne voir jamais ça bas chose qui soit entierement accomplie : les grandeurs et les Empires trainent inseparablement ceste contrainte que jamais on ne s'appane que par raison d'estat, ny vous ny moy ne voyons rien de nouveau, il y a long-temps que nous avons preveu qu'il nous adviendroit ce que nous ressentons, et quand je tournay les yeux sur vous, et que je vous aimay, ce fut avec [807] ceste resolution que Valentinian seroit mon mari. Je m'asseure que vous avez pensé la mesme chose, dés le premier jour que vous fistes dessein de m'aimer, et qu'est-ce donc qui vous afflige maintenant, et quel accident voyez vous que vous deviez η dire inopiné. Ces mots me toucherent si vivement, fut pour voir une si grande resolution que j'accusois de peu d'amitié, fut pour penser qu'un autre la possederoit, qu'il me fut impossible de luy permettre de parler davantage sans l'interrompre : - Vous croiez donc, luy disje, Madame, que ce soit aimer

Signet[ 795 sic 797 ] 1621 moderne

que de retenir ces considerations ? vous avez opinion que la vraie amour puisse estre subjecte aux loix du devoir. O Dieux, que vous et moy sommes trompez ! vous qui avez creu d'aimer, et moy qui ay pensé d'estre aimé de vous ; Et là m'arrestant un peu, je repris de ceste sorte, lors que je vis qu'elle vouloit prendre la parole : - Les loix d'Amour, Madame, sont bien differentes de celles que vous vous proposez, et si vous voulez cognoistre quelles elles sont, lisez-les en moy, et vous verrez que comme l'inegalité qui est entre nous ne m'a peu empescher d'eslever les yeux à ma belle Princesse, de mesme ne vous doit-elle divertir de baisser les vostres vers vostre Chevalier, n'y ayant pas plus de difference de vous à moy, que de moy à vous. Et quant à ce que vous m'alleguez de vostre naissance, puis qu'elle est telle que rien ne vous peut relever par dessus ce que vous estes, pourquoy au lieu de tourner vos yeux sur la grandeur, qui ne vous peut estre augmentee, ne les jettez-vous sur vostre [808] contentement, afin que comme vous estes de vostre naissance la plus grande Princesse du monde, vous soyez aussi par vostre choix la plus contente Princesse qui fut jamais. Vous dites que je commençay de vous servir avec ceste opinion, que Valentinian seroit vostre mary. Ah, Madame, j'advouë, que quand je commençay de me donner à vous, j'eus ceste creance que je pouvois supporter, mais si depuis mon affection est tellement creuë, qu'il m'est impossible d'y penser sans perdre incontinent

Signet[ 796 sic 798 ] 1621 moderne

toute resolution, que pourrez-vous m'opposer que la foiblesse de vostre amitié qui ne s'est point augmentee depuis le premier jour qu'elle prist naissance ? Comment ma belle Princesse, vous refuserez des faveurs à mon affection que vous accorderez à une personne qui ne vous ayme point ! Vous consentirez que ces beautez, qui sans plus doivent estre la recompence, et la felicité d'une parfaicte Amour, soient possedees par celuy qui les desdaigne, ou ne les recognoist pas ? comment souffrirez vous ces caresses ? Et comment ne regretterez vous point la peine et le cruel desplaisir de vostre Chevalier ? Isidore qui oyoit une partie de nos discours, et qui desiroit infiniment de nous y favoriser, non pas pour amitié qu'elle me portast, ou pour volonté qu'elle eust de tenir la main à semblables recherches, mais pour l'esperance qu'elle avoit que ceste affection pourroit passer si outre que peut estre elle romproit le mariage de Valentinian et d'Eudoxe ; Afin de nous donner plus de commodité [809] de parler ensemble, peu à peu se retira dans un arriere cabinet, où en fin elle s'endormit. Je m'en apperceus incontinent, encore que j'eusse le dos tourné contre-elle, parce que passant contre les flambeaux qui estoient sur la table derriere nous, je vis son ombre contre la muraille, qui me fit remarquer qu'elle s'en alloit η. La Princesse qui s'estoit appuyee du coude contre le chevet du lict, et qui avoit la teste sur la main, ne s'en prit point garde, estant si attentive à ce que je luy disois que malaysément l'eust elle peu

Signet[ 797 sic 799 ] 1621 moderne

voir, encore qu'elle eust passé η pardevant ses yeux. Et parce que mes dernieres paroles la toucherent fort vivement, elle demeura quelque temps sans me respondre, baissant les yeux contre terre, en fin sans se remuer, apres un si grand souspir : - Ah, mon Chevalier, me dit-elle ! que vos parolles me persent l'ame cruellement, et que les choses que vous me representez me sont difficiles à supporter, mais que puis-je faire ? que puis-je devenir ? Si je n'espouse Valentinian, que sera que de moy : et si je l'espouse, ô Dieu, à quel supplice me vois-je destinee ! Je vis à ces dernieres paroles que les larmes luy couloient le long du visage, et qu'elle s'estoit tuce, pour ne pouvoir parler de peur que les souspirs ne se meslassent et sortissent au lieu de la voix. Ces pleurs m'esmurent de pitié, mais ils ne me donnerent pas une petite asseurance, et n'augmenterent pas peu mon courage. Je vous confesse, gentil Silvandre, que je n'eusse jamais esperé de reduire ceste Princesse en cest estat, mais voyant plus [810] d'Amour en elle que je n'eusse creu, je pris plus de hardiesse que je n'eusse jamais pensé. Je m'approche donc d'elle un peu plus que je n'estois, et feignant de luy soustenir la teste contre mon espaule, ma bouche se rencontra justement à l'endroit de ses yeux, au commencement je n'osois les baiser, et faisois semblant que c'estoit par mesgarde, mais voyant qu'elle n'en disoit rien, peu à peu je descendis plus bas et rencontray sa bouche, qu'elle retint longuement sur la mienne, et parce qu'elle ne me faisoit point de deffence, je luy mis une main

Signet[ 798 sic 800 ] 1621 moderne

dans le sein, mais avec tant de transport que je tremblois comme la feüille agitee du vent. Depuis ce temps je me uis trouvé en plusieurs rencontres, en beaucoup de grandes et diverses batailles, et en maints assauts : mais je ne fus de ma vie saisi de telle crainte qu'en ceste occasion. Elle me permit donc encores ceste privauté sans m'en rien dire, mais lors que descendant la main un peu plus bas, je la voulus mettre sous la robbe, elle me dit froidement : - Que pensez-vous faire, mon Chevalier, Isidore vous voit ? - Il y a long temps, luy dis-je, ma belle Princesse, qu'elle nous a laissez seuls. - Comment, dit-elle, en sursaut, Isidore n'est-elle pas icy ? et se relevant sur le lict : - Elle a eu tort, continua-t'elle, de nous laisser seuls de ceste sorte. - Et pourquoy, Madame, luy dis-je, nous n'avons point affaire d'elle. - Non pas vous, me repliqua-t'elle, mais si ay bien moy : Et si vous m'aymiez comme vous dittes [811] vous seriez content de ce que je vous ay permis, sans me rechercher de chose que je ne puis. Je pensois que la presence d'Isidore vous empescheroit de passer plus outre, que l'honnesteté me peut permettre, et voulois bien que ce fut elle, qui par ce moyen vous en fit la deffence, et non pas moy, à fin de vous laisser ceste satisfaction de mon amitié, qu'il n'avoit pas tenu à moy que vous n'eussiez eu toute sorte de preuve de ma bonne volonté, mais puisqu'elle s'en est allee, et que vous ne vous arrestez pas à ce que vous devez, je suis contrainte de vous dire, que si vous voulez de moy, ce qu'il me semble que contre

Signet[ 799 sic 801 ] 1621 moderne

mon honneur vous recherchiez, je le vous permettray, à condition toutesfois que je tiendray un poignard nud en la main, pour incontinent apres m'en donner dans le cœur, et le punir tout à l'instant de ceste sorte, de la faute qu'il m'aura contrainte de commettre : que si vous ne voulez que je meure, ne me contraignez donc point, je vous supplie, de vous permettre ce que je ne puis ny ne dois faire sans mourir. Il faut advoüer que ces parolles me rendirent de telle sorte confus, que me levant de la place où j'estois, et me rejettant à ses genoux, je luy protestay de ne rechercher jamais, ny tesmoignage de son amitié, ny soulagement à mes desirs, plus grands que ceux qu'elle venoit de me donner. - Si vous le faites me dit-elle, je vous permettray le reste de ma vie les mesmes privautez que vous avez receuë, et ceste [812] preuve de l'affection que vous me portez me sera agreable cognoissant que cet Amour outrepassant toutes les limites des plus violentes Amours, s'arreste toutesfois à celle de mon honnesteté. Et à ce mot me prenant par la teste avec les deux mains, elle me baisa pour erres de sa promesse, nous avions fait du bruit, et avions un peu relevé la voix, de sorte qu'Isidore s'esveilla, et parce que la nuit estoit fort avancee, et que les flambeaux estoient presque achevez, Eudoxe l'appella et luy demanda quelle heure il estoit. - C'est l'heure, Madame, dit-elle, que je viens de faire un grand sommeil, et que chacun dort, sinon vous. - Et pensez vous Isidore, dit la Princesse, que Valentinian ne veille pas à ceste heure pour sa Maistresse. - Je

Signet[ 800 sic 802 ] 1621 moderne

ne sçay, dit Isidore, ce qu'il faict, mais je sçay bien que si ce n'estoit que pour luy, je serois à cette heure au lict et dormirois fort bien. Je luy respondis : - C'est bien au lict aussi où il voudroit vous trouver. - Et quoy, dit-elle en sousriant, n'en voudriez vous point ailleurs ? La Princesse se mit à rire, et apres luy dit : - Et que pensez vous dire, Isidore ? Je pense que vous dormez. - Que voulez vous que j'y fasse dit-elle en se frottant les yeux, Ursace me fera devenir folle. Et parce qu'il estoit tard, et que Eudoxe ne se vouloit point cacher de ceste fille, dont l'humeur luy estoit tres-agreable, et la prudence fort cogneüe. En se levant de dessus le lict, elle me prit par la teste et me baisa, et s'approchant du feu, elle me commanda de me retirer, ce que je fis : mais [813] non pas sans user du privilege qu'elle m'avoit donné de la baiser, et parce qu'elle prit garde qu'Isidore la consideroit sans dire mot, elle luy dit : - Que regardez-vous, Isidore ? - Je regardois, Madame, dit-elle, si la mouche η vous avoit fort picquee. - Quelle mouche ? dit la Princesse. - La mouche du jardin, dit-elle : car ce Chevalier vous fait souvent la recette de la picqueure, et à ce mot prenant un des flambeaux qui estoient sur la table, elle se mit devant moy pour me conduire par un petit degré derobé, qui sortoit dans la basse court du chasteau, non pas sans qu'Eudoxe ne sousrit de ceste rencontre, et ne luy dit : - Gardez qu'estant seule avec luy il ne vous face la mesme recette. - N'ayez peur, Madame, dit-elle, ceste recette

Signet[ 801 sic 803 ] 1621 moderne

ne vaut rien pour moy, car je ne croy point en paroles.
  Voila en quels termes j'estois lors que Valentinian espousa ceste belle Princesse, qu'incontinent apres il emmena en Italie. Je ne vous dis point les regrets que je fis, ny les desplaisirs que je receus, principalement la nuict de ses nopces, parce qu'ils vous ennuyeroient, et qu'ils furent entierement inutiles, mais ceux de la belle Eudoxe ne furent guieres moindres, à ce qu'elle me dit, et Isidore, qu'elle emmena avec elle quand elle partit de Grece, pour l'extreme confiance qu'elle avoit en elle η. A quoy Valentinian ne contraria pas, comme vous pouvez penser. Mais si ceste premiere nuict me fut presque insupportable, je ne fus pas [814] sans peine à trouver une excuse pour suivre ceste belle Princesse, car j'estois tombé malade du grand desplaisir que j'eus, lors que Valentinian estoit party, et depuis ayant receu η ma santé, je demanday congé à l'Empereur de suivre Ariobinde, ou Asila, deux grands Capitaines qu'il donnoit à Valentinian, avec une armee, pour l'assister contre l'inondation de ces peuples Barbares, qui de tous costez se venoient jetter sur son Empire. Mon aage et ma juste requeste obtindrent facilement ce que je demandois, mais le mal-heur ne voulut-il pas que ceste armee s'estoit arrestee en Sicile, et Valentinian ayant passé outre et la belle Eudoxe, Theodose nous contremanda, à cause d'Attila, qui par le moyen des Huns, Alains, et Gepides, avoit assemblé un peuple

Signet[ 802 sic 804 ] 1621 moderne

η presque infiny, et s'en alloit fondre sur Constantinople. Le commandement du retour ne fut pas plustost porté à Ariobinde, et à Asila, qu'ils receurent presque en mesme temps la nouvelle de la mort de Theodose, qui attaint de peste η estoit mort sans fils. Je ne voulus porter ces mauvaises nouvelles à la belle Eudoxe, mais je suppliay Ariobinde qu'il me laissast tenir compagnie à celuy qu'il y envoyeroit, feignant que j'avois un extréme desir de η

avoir esté deux fois Consul ; Et l'Imperatrice qui aymoit infiniment ceste Dame, fut bien ayse de la voir logée dans Rome, tant avantageusement. N'y ayant donc rien qui contrariast à ce mariage, il fut incontinent conclud [815] au contentement de chacun. Mais quand l'Empereur voulut tenter quelques jours apres la volonté de la sage Isidore, il l'a trouva plus retiree de son amitié qu'auparavant, dont il print un si grand dépit, qu'il resolut de ne se plus arrester aux supplications. Il avint donques qu'attirant Maxime le plus pres de sa personne qu'il pouvoit, il jouoit presque ordinairement avec luy. Un jour Maxime eust le jeu si contraire qu'il perdit tout son argent, et n'ayant plus rien sur luy qu'il pût joüer, que la bague qui luy servoit de cachet, et qu'il portoit tousjours au doigt il l'a mit en jeu et l'a perdit : l'Empereur s'imaginant d'avoir trouvé une tres-bonne occasion pour achever son dessein, feignit d'avoir quelque affaire d'importance, et laissant un des siens en sa place, luy commanda de continuer le jeu sur le credit de Maxime jusques à ce qu'il se fut r'aquité, ce qu'il faisoit en dessein de l'amuser : Cependant il envoye vers la sage Isidore de la part de son mary, et luy commande de venir visiter l'Imperatrice, et pour marque luy monstre la bague de son mary. Elle qui creut à ce messager et ne pensant point à cette tromperie, s'y en vint incontinent, mais estant conduite par celuy que l'Empereur y avoit envoyé, au lieu d'aller chez Eudoxe, elle fut menee en des jardins où l'Empereur l'attendoit, luy faisant entendre que l'Imperatrice y estoit. Parvenuë donc en ce lieu retiré, jugez si elle fut estonnee de se voir entre les mains de Valentinian. Elle

[816] commence de paslir, et de trembler, l'Empereur qui le recogneut, l'a prenant par la main l'a voulut faire asseoir dans un cabinet qui estoit au milieu du jardin, mais elle refusa d'y entrer, se voyant seule avec luy, toutesfois la prenant par le bras, et usant de force, il l'y porta et poussa la porte sur eux. O Dieux, courtois Sylvandre, qu'elle devint la pauvre Isidore, voyant un tel commencement ? Elle estoit telle que si elle eut esté conduite au supplice : mais l'Empereur qui pensoit de la vaincre par belles paroles, et qui n'eust jamais pensé qu'une femme luy pût resister, l'ayant assise sur un lict, se mit aupres d'elle, et luy parla de cette sorte : - Je ne fay point de doute, belle Isidore, que vous ne trouviez fort estrange la tromperie que je vous ay faite, et que vous n'en soyez estonnee, et peut-estre courroucee contre moy. Toutesfois, quand vous considererez l'extréme affection que je vous porte, combien elle a continué, et comme il m'a esté impossible de m'en divertir, soit par les raisons que je me suis plusieurs fois moy-mesme representees, soit par les rigueurs dont vous avez usé contre moy : vous ne trouverez point ceste action si estrange, ny n'en serez point si courroucee contre moy, que prenant pitié d'une personne qui est entierement vostre, vous ne pardonniez cette hardiesse, et me rendiez content avant que de partir d'icy. Toutes choses vous y doivent convier : Premierement l'affection que je vous porte, que vous recognoissez bien telle qu'il n'y a rien qui l'égale, Puis la qualité de celuy η

[817] point que vous ne m'aimiez, encor que le devoir ait assez de force pour vous faire esloigner de moy. Et lors, en me baisant : - Ressouviens toy, me dit-elle, mon Chevalier, de revenir bien tost, et de m'estre tousjours fidele. Et ne pouvant demeurer plus long-temps aupres d'elle, je partis, et m'en vins trouver Ætius, et fit tels vers sur ce suject.


SONNET,

SUR UN A-DIEU.

J'Estois pour mon mal'heur prest à partir des lieux,
Où dans le sein d'autruy je me laissay moy-mesme,
Lors que plein de regret en mes derniers a-dieux,
J'alois contre l'Amour proferant ce blaspheme.

Doncques, cruel Amour, si tu faits qu'elle m'aime,
Et que je l'ayme aussi cent fois plus que mes yeux,
C'est seulement à fin qu'un regret plus extreme
Nous blesse l'un et l'autre, et nous offence mieux.

Mais quand je pris congé : - Souvien-toy, me dit-elle,
De revenir bien tost, et de m'estre fidele,
O tourment bien-heureux guery si doucement !

Content en mon mal-heur, je fus contraints de dire 
Je cognois qu'on peut estre heureux mesme au tourment
Et que le bien d'Amour surpasse son martyre.

[818] Cependant Valentinian, qui estoit infiniment amoureux de la sage Isidore, continuoit sa recherche, mais avec toute sorte de discretion, et pensant que le refus qu'elle faisoit de luy, ne luy procedoit que de la crainte qui accompagne ordinairement les filles, de ne se pouvoir marier quand on sçait qu'elles ont aimé : Il se resolut de la loger, et apres avoir cherché en sa Cour quelqu'un qui fut propre pour elle, il jugea que Maxime, Chevalier Romain, homme de grande authorité, seroit fort bon : tant parce qu'il demeuroit le plus souvent à Rome, et qu'il luy seroit plus aisé de la voir, que d'autant qu'il estoit fort ambitieux, et que luy faisant de l'honneur, il l'abuseroit facilement. Maxime qui desiroit de se marier, et qui pretendoit tout son avancement de l'Empereur, receut à tres-grande faveur l'offre que Valentinian luy en fit faire, outre que ceste Dame estant tres-belle, et de bonne et illustre race, avoit aussi bonne reputation qu'autre qui fut en la Cour. Isidore d'autre costé n'y contraria pas, parce que Maxime estoit des plus riches de Rome, et η

Signet[ 806 sic 808 ] 1621 moderne

avoit esté deux fois Consul ; Et l'Imperatrice qui aimoit infiniment ceste Dame, fut bien aise de la voir logee dans Rome, tant avantageusement. N'y ayant donc rien qui contrariast à ce mariage, il fut incontinent conclud au contentement de chacun. Mais quand l'Empereur voulut tenter quelques jours apres la volonté de la sage Isidore, il l'a trouva plus retiree de son amitié qu'auparavant, dont il print un si grand despit, qu'il resolut [819] de ne se plus arrester aux supplications. Il advint doncques qu'attirant Maxime le plus prés de sa personne qu'il pouvoit, il joüoit presque ordinairement avec luy. Un jour Maxime eust le jeu η si contraire qu'il perdit tout son argent, et n'ayant plus rien sur luy qu'il pût joüer, que la bague qui luy servoit de cachet, et qu'il portoit tousjours au doigt, il l'a mit en jeu et la perdit : L'Empereur s'imaginant d'avoir trouvé une tresbonne occasion pour achever son dessein, feignit d'avoir quelque affaire d'importance, et laissant un des siens en sa place, luy commanda de continuer le jeu sur le credit de Maxime, jusques à ce qu'il se fut r'aquité, ce qu'il faisoit en dessein de l'amuser : Cependant il envoye vers la sage Isidore de la part de son mary, et luy commande de venir visiter l'Imperatrice, et pour marques luy montre la bague de son mary. Elle qui creut à ce messager, et ne pensant point à cette tromperie, s'y en vint incontinent, mais estant conduite par celuy que l'Empereur y avoit envoié, au lieu

Signet[ 807 sic 809 ] 1621 moderne

d'aller chez Eudoxe, elle fut menee en des jardins où l'Empereur l'attendoit, luy faisant entendre que l'Imperatrice y estoit. Parvenuë donc en ce lieu retiré, jugez si elle fut estonnee de se voir entre les mains de Valentinian. Elle commence de paslir, et de trembler, l'Empereur qui le recogneut, l'a prenant par la main l'a voulut faire asseoir dans un cabinet qui estoit au milieu du jardin, mais elle refusa d'y entrer, se voyant seule avec luy, toutesfois la prenant par le bras, et usant de force, il l'y porta et [820] poussa la porte sur eux. O Dieux, courtois Sylvandre, qu'elle devint la pauvre Isidore, voyant un tel commencement ? Elle estoit telle que si elle eut esté conduite au supplice : mais l'Empereur qui pensoit de la vaincre par belles paroles, et qui n'eust jamais pensé qu'une femme luy pût resister, l'ayant assise sur un lict, se mit aupres d'elle, et luy parla de cette sorte : - Je ne fay point de doute, belle Isidore, que vous ne trouviez fort estrange la tromperie que je vous ay faite, et que vous n'en soyez estonnee, et peut-estre courroucee contre moy. Toutesfois, quand vous considererez l'extréme affection que je vous porte, combien elle a continué, et comme il m'a esté impossible de m'en divertir, soit par les raisons que je me suis plusieurs fois moy-mesme representees, soit par les rigueurs dont vous avez usé contre moy : vous ne trouverez point ceste action si estrange, ny n'en serez point si courroucee contre moy, que prenant pitié d'une personne qui est entierement vostre, vous ne pardonniez cette hardiesse, et me rendiez

Signet[ 808 sic 810 ] 1621 moderne

content avant que de partir d'icy. Toutes choses vous y doivent convier : Premierement l'affection que je vous porte, que vous recognoissez bien telle qu'il n'y a rien qui l'égale. Puis la qualité de celuy η qui vous aime, que je ne representeray point autre que vous l'a sçavez, et qui est telle, qu'estant Empereur, vous pouvez aspirer à l'Empire, si vous voulez me rendre autant de satisfaction que le merite l'amour que je vous porte : Et en fin la consideration de Maxime ne [821]vous en peut divertir puis que par la bague qu'il vous a envoyee, il fait bien paroistre qu'il n'y consent pas seulement, mais qu'il le desire. Que sera-ce donc, ma belle Isidore, qui me niera le bien que je desire, puis que toute raison le veut ainsi ? Et lors luy mettant la main soubs le menton l'a voulut baiser, mais elle tourna doucement la teste à costé, sans le repousser avec trop de violence, parce que voyant l'estat où elle estoit, et que la force ne luy serviroit de rien, elle se resolut de recourre à tous les artifices que la prudence et la ruse luy pourroient mettre en l'esprit : Le repoussant donc doucement avec la main, elle le supplia de l'escouter et de se r'asseoir, et luy qui desiroit sur tout de la vaincre par douceur, luy voulut bien complaire à ce coup : Et lors elle reprit ainsi la parole : - Je ne puis nier, Seigneur, que je ne sois infiniment estonnee de me voir seule aupres de vous en ce lieu écarté, et tant contre mon opinion, puis que d'icy dépend la ruine de mon honneur, et la fin de ma vie, mais il n'y a rien qui m'empesche d'estre bien fort asseurée que

Signet[ 809 sic 811 ] 1621 moderne

vous ne ferez rien contre vostre devoir, et contre ma volonté, lors que je considere qui vous estes, et qui je suis : car pour ce qui vous concerne, comment redouterois-je d'estre entre les mains de ce grand Valentinian, fils de ce genereux Empereur Constance, le plus grand, le plus sage, et le plus accomply qui ait jamais esté appellé du nom de Cesar ? De ce Valentinian, dis-je, qui a eu pour mere ceste grande et sage Placidie, l'honneur et [822] le miroir des Dames, et de qui les sages conseils luy ont esté continuez si longuement et avec tant de profit de tout l'Empire ? Penseriez vous, Seigneur, que j'eusse peur de vous, de qui la sagesse est cogneuë de tout le monde, de qui la prudence est admiree de chacun, et de qui la justice n'est redoutee de personne ? Il faudroit que j'eusse peu de cognoissance des perfections de l'Empereur si j'entrois en doute de sa preud'hommie pour me voir seule avec luy en ce lieu escarté, sçachant bien que la puissance n'est pas moindre dans le milieu des ruës et des plus grandes assemblees, qu'elle sçauroit estre icy, et que les occasions qu'on dict estre meres des meschancetez, ne le sçauroient rendre autre qu'il est ; parce que toutes heures et tous endroicts luy sont mesmes occasions, puis que sa puissance est égale en tous lieux, et en tous temps. C'est pour les foibles et les personnes sujettes aux autres que telles occasions, qu'ils nomment commoditez, peuvent estre propres et necessaires, mais nullement pour Cesar,

Signet[ 810 sic 812 ] 1621 moderne

qui peut tout et qui n'a point de borne à sa puissance que sa volonté. Que si ceste volonté, Seigneur, qui limite sans plus vostre puissance, m'est entierement acquise, ainsi que vous me l'avez tant de fois juré, comment pourray-je craindre qu'elle s'estende plus outre qu'il ne me plaira ? Non, non, je ne dois point estre estonnee de me voir seule entre les mains de l'Empereur, n'y estant pas davantage à cette heure que j'y suis ordinairement : mais j'advouë bien que je ne puis [823] assez trouver estrange que je sois venuë en ce lieu par le consentement de Maxime, et qu'il ait servy d'instrument pour m'y conduire, et cela m'offence de sorte contre luy, que jamais son η respect ne me divertira de consentir à tout ce que vous voudrez de moy, estant sans doute indigne, ayant si peu d'honneur d'avoir Isidore pour sa femme : Isidore, dis je, qui a tousjours vescu de sorte qu'il n'y a rien qui la puisse faire rougir, sinon d'estre femme d'une personne de si peu de merite que ce deshonoré Maxime, la honte et le vitupere des hommes. Or, Seigneur, je ne veux pas demander que c'est que vous voulez de moy, ny à quelle occasion vous m'avez fait conduire en ce lieu ; Ce traistre de qui je voy la bague le sçait assez, et vos discours ne me le font que trop entendre ; mais je vous veux bien supplier tres humblement d'avoir consideration à ce que je suis, et de vous ressouvenir que c'est qu'une femme qui n'a plus d'honneur, et si vous m'aimez ne vueillez me rendre tant indigne d'estre aymee de

Signet[ 811 sic 813 ] 1621 moderne

ce grand Cesar, de qui le nom est honoré par tout le monde : Ressouvenez-vous, Seigneur, que vous foulez sous les pieds l'honneur, et la vie de celle que vous dictes que vous aimez, et qu'en mesme temps vous faictes une si grande offence à vostre reputation, que je ne sçay si jamais il vous sera possible de la reparer. Vous ditces qu'en vous rendant ceste satisfaction, vous estes tel que je puis pretendre a l'Empire. O Dieux ! Et comment ? en jugeriez-vous digne celle qui ne meriteroit pas seulement de [824] vivre apres une si grande faute ? Si vous avez ceste bonne volonté, conservez moy telle, que sans honte vous me puissiez faire telle que vous dites, si la fortune veut favoriser vos desseins en cecy, comme elle a desja fait paroistre en tant d'autres occasions. Si vos paroles sont veritables, vous m'aimez, et si vous m'aimez que pouvez-vous desirer davantage que d'estre aimé de moy ? Mais comment ? pensez-vous que je puisse aimer celuy qui me ravit l'honneur que j'ay plus cher que la vie ? Ne precipitez rien, Seigneur, vous avez si longuement temporisé : Il y a si long-temps que vous me faictes l'honneur de m'aimer. Vous avez esté vostre maistre jusques icy, continuez encore un peu, et croyez que le ciel ne vous a point fait de si grandes faveurs, sans vous en vouloir donner de plus grandes. Considerez l'obligation que vous avez à Dieu, qui vous a donné pour pere, Constance, estimé voire presque adoré de tout l'Empire, pour mere, Placidie, la plus sage Princesse qui fut jamais, et lors qu'esloigné de l'Italie,

Signet[ 812 sic 814 ] 1621 moderne

vous y aviez le moins d'esperance, il vous a suscité un parent, qui vous donnant une sage Princesse pour femme, vous a remis un Empire pour son dot : Mais Dieu s'est-il contenté de ceste faveur ? Nullement, Seigneur, il vous a conduit comme par la main, et mis miraculeusement dans le trosne où vous estes : Il vous a fait vaincre Jean, par le jeune Aspar, je dis ce Jean, qui avoit occupé l'Empire : Il a fait surmonter ce vaillant Castinus, par ce mesme Artabure, qui peu auparavant [825] estoit prisonnier de Jean, dans Ravenne : Il vous a remis entre les mains ce prudent et sage Patrice Ætius, par le moien de ceux qui presque ne vous cognoissoient point : Il vous a deffait de ce Boniface, usurpateur de l'Affrique : Il vous a rendu amy depuis n'aguieres ce redoutable Genseric, Roy des Vandales : Bref que n'a-il point fait pour vous, ce grand Dieu dont je vous parle, et quelles graces ne luy devez-vous point rendre ? Or Seigneur, ce mesme Dieu à qui vous avez toutes ces obligations : c'est celuy-là mesme qui maintenant vous voit, et qui regarde quel sujet vous luy donnerez à ce coup de continuer ses graces envers vous, ou bien de vous envoier des chastimens. Considerez quels miserables accidents, voire quelles tragedies sont autrefois survenues en ce mesme Empire, pour une semblable occasion η que celle-cy.
  O Dieu tout puissant, jette plustost sur moy ton foudre, et me cache dans le profond de la terre, que de permettre que je sois cause d'esmouvoir ton courroux contre ce grand

Signet[ 813 sic 815 ] 1621 moderne

Empereur, le plus sage, le plus juste, le plus aimé et le plus estimé de tous ceux, qui depuis Auguste ont tenu cet Empire souz leur puissance. Et à ce mot, se jettant à ses genoux elle continua : - Et vous, Seigneur faites moy plustost mourir, que de me ravir ce qui me peut rendre digne d'estre aimee de vous, et de me faire estre le sujet d'attirer sur vous la haine de Dieu, et des hommes. Monstrez à ce coup que veritablement vous estes Cesar, c'est à dire, Seigneur, et commandez de sorte sur ceste passion, [826] que vous soiez aussi bien invincible à vous-mesmes, que Dieu vous a rendu victorieux sur tous vos ennemis.
  Valentinian l'a voiant à genoux l'a releva, et touché de ses remonstrances, estoit honteux de ce qu'il avoit fait, et eust bien desiré de ne l'avoir point entrepris : Ses paroles si plaines de veritables raisons, ses pleurs dont elle avoit tout le visage et tout le sein noié, et la crainte de ce qui en pourroit advenir, avec sa η naturelle bonté, luy firent prendre resolution de se surmonter soi-mesme, et de la renvoier sans la toucher, et en ceste volonté apres l'avoir un peu r'asseuree, il luy promit et jura que jamais il n'useroit de force : Mais qu'il l'a supplioit d'avoir consideration de son amitié, et pour le moins de l'asseurer de n'avoir jamais memoire de ce qu'il avoit voulu faire, et que Maxime et Eudoxe venant à mourir, Elle seroit contente de l'espouser. La sage Isidore oiant ces parolles, rassereine son visage, luy jure et promet tout ce qu'il veut, et le supplie de permettre qu'elle

Signet[ 814 sic 816 ] 1621 moderne

s'en aille. A ce mot, Valentinian luy baise la main, et avec un grand souspir, appelle Heracle l'Eunuque, qui estoit celuy de tous ceux de sa Cour, en qui il se fioit le plus, et le conseil duquel il suivoit presque en tout : Cet Eunuque estoit meschant et n'avoit rien d'aimable, sinon qu'il estoit fidelle, au reste le plus avare, et le plus grand flateur qui fut jamais : C'avoit esté luy qui avoit porté la bague à la sage Isidore, et qui l'avoit conduitte en ce jardin. Et par ce que l'Empereur [827] vouloit que ceste affaire fût la plus secrette qu'il luy seroit possible, il n'avoit pris autre compagnie, que celle de cet homme, auquel il avoit commandé de demeurer dans un arriere cabinet, pour venir vers luy aussi tost qu'il l'appelleroit. Heracle à la voix de l'Empereur, courut incontinent à luy, pensant qu'Isidore ne voulant de bon gré consentir au desir de Valentinian, il l'appelloit pour luy ayder, mais quand il oüit le commandement qu'il luy faisoit de la r'amener chez elle, et qu'il luy eust redit les considerations qui la faisoient renvoier η sans l'avoir touchee : - Est il possible, dit il, Seigneur, que des paroles vous puissent faire perdre une telle occasion de vous contenter ? Vous arrestez-vous aux belles promesses qu'elle vous fait ? Et ne voiez-vous pas que ce n'est que la crainte qui en est cause ? Et d'effect, vous a elle jamais parlé de ceste sorte, que depuis qu'elle se voit entre vos mains ? Craignez-vous ce que l'on pourra dire, ou de vous, ou d'elle ? De vous c'est sans raison : Car, que peut-on dire pis que de vous publier infiniment

Signet[ 815 sic 817 ] 1621 moderne

amoureux d'une belle Dame ? Et quelle injure est celle-là, qui sont ceux qui s'en sont souciez ? et quant à ce qui l'a touche, aussi bien n'y a-il personne qui (sçachant que vous l'aimez, et que vous l'avez tenuë en ce lieu si longuement sans autre tesmoing, que Heracle) ne croie que vous en avez passé vostre envie ? Et plus vous direz et jurerez le contraire, et moins vous adjoustera on de foy : Que si personne n'en sçait rien, et que la chose soit secrette, [828] comme il ne tiendra qu'à vous deux, qu'elle ne le soit, qu'importera-il à sa reputation ? Ce qui ne sera point sceu, ne luy touche non plus que s'il n'estoit pas. Et quand à ce qui est de Maxime, ou il sçaura qu'elle a esté icy, ou il ne le sçaura pas. S'il l'ignore, il ne sçaura non plus tout ce que vous ferez, et s'il le sçait, dittes-moy je vous supplie, où est le mary qui ne croiroit tout le pis qui en sçauroit estre, et qui ne penseroit que les protestations contraires de sa femme, ne seroient que des excuses ? Et quant à ce qui est de Dieu, ressouvenez vous Seigneur, qu'il sçait bien qu'encores que vous soyez Cesar, vous ne laissez d'estre homme, et cela estant, il excusera aussi bien en vous ceste faute, qu'en tout le reste des hommes : mesme que j'ay ouy dire à quelques uns, que s'il ne se resout de pardonner ceste erreur, il peut bien faire estat de demeurer seul dans le Ciel, ou pour le moins sans homme. Ne laissez donc perdre ceste commodité que vous regretterez longuement en vain si elle vous eschappe

Signet[ 816 sic 818 ] 1621 moderne

sans que vous vous en serviez η.
  La sage Isidore, qui vit que l'Empereur se laissoit emporter aux meschantes persuasions d'Heracle, voulut reprendre la parole pour respondre à ce qu'il avoit dit, mais l'Eunuque qui en eut peur, et qui veit bien que son maistre desiroit, et n'osoit pas user de violence, pour interrompre Isidore, luy dit : - Seigneur, n'escoutez point la voix de ceste Sireine, qui ne parle de ceste sorte que contre sa propre intention, et qui pour vous faire croire qu'elle est [829] preude femme, ne desire rien tant que d'y estre contrainte par vous, afin de pouvoir se couvrir ainsi de ceste action ; et croiez que si vous laissez perdre ceste commodité, elle vous mesestimera, et se mocquera de vous, et si vous me le permettez, dit-il, en passant de l'autre costé du lict, vous verrez que je dis vray, et lors voulant mettre la main sur elle, elle luy donna de la main sur la joüe un si grand coup, que le sang luy en sortit incontinent du nez : Mais l'Eunuque qui estoit accoustumé à semblables rencontres, voiant que l'Empereur n'en disoit mot, la print par le haut des manches, et l'a tirant à la renverse sur le lict, luy lia de sorte les bras, qu'elle ne s'en pouvoit servir. Elle se mit bien à crier, et à faire toute la deffence que elle pût, mais tout luy fut inutile, et l'Empereur en eut par l'ayde d'Heracle tout ce qu'il en voulut : Et lors qu'elle estoit en cet estat : - Ah Valentinian, luy dit-elle, ressouviens-toy que tu fais un acte indigne de toy, et que je mourray vengee de ceste offence. Mais aussi tost qu'Heracle

Signet[ 817 sic 819 ] 1621 moderne

l'eust laschee, elle se jetta sur luy, et des ongles, des dents et des pieds, le meurtrit en cent lieux, et entre-autres endroits luy mit les ongles au visage, dont elle luy deschira une partie de la jouë, et ne luy pouvant plus faire de mal, courut par le cabinet pour trouver quelque arme pour tuer Valentinian, et elle aussi : Mais de fortune il n'y en avoit point. Elle se met donc aux injures, et contre l'un, et contre l'autre, se veut tuer, se frappe le visage ; bref fait des enrageries tant elle estoit transportee. [830] Lors que Valentinian la vid en cet estat, il voulut la consoler, luy demande pardon, accuse l'Eunuque de toute la faute, et luy remonstre que si elle continuë, elle en donnera cognoissance à toute la Cour, qu'aussi bien la chose estoit faicte, et qu'on n'y pouvoit plus remedier, qu'elle excusat l'Amour, qu'elle luy demandat tout ce qu'elle voudroit pour amende de cet outrage : Bref il luy representa tant de choses, qu'en fin outree de douleur, et de lassitude, elle s'assit sur un siege, tant hors d'elle-mesme qu'elle ne pouvoit parler : Valentinian s'approche d'elle, se mit sur un autre siege, continuë ses supplications, et ses remonstrances, et en fin luy declare que son mary n'en sçavoit rien, et luy dit, de quelle sorte il avoit eu ceste bague.
  Voiez sage Silvandre, quelle vertu eurent ces paroles en ce genereux courage, l'Empereur luy faisoit ceste declaration, afin qu'elle ne le dist pas à Maxime, et pour luy donner quelque consolation, sçachant que le tout estoit ignoré de son mary : Et au contraire depuis

Signet[ 818 sic 820 ] 1621 moderne

qu'elle avoit receu cet outrage, le plus grand desplaisir qu'elle eust, c'estoit de penser que son mary y estoit consentant, et ne sçavoit à qui recourre pour estre vengee : Mais quand elle entendit la tromperie que l'on luy avoit faicte, elle en receust une grande satisfaction, esperant d'estre maintenuë et d'en pouvoir faire la vengeance : Et afin de le faire mieux à propos, apres avoir demeuré quelque temps sans parler, elle se contraignit de sorte, que Valentinian [831] jugea qu'elle estoit un peu remise, car luy adressant sa parole, elle feignit d'avoir un grand contentement de ce que Maxime n'en sçavoit rien, et le conjura de ne luy en vouloir rien dire, et garder que ny luy, ny autre ne le sceut, afin que ne pouvant vivre en effect, telle qu'elle devoit estre, elle fut pour le moins en bonne opinion aupres de chacun. L'Empereur qui l'aimoit passionnément, et qui sans l'Eunuque n'eust jamais usé de force, le luy promet avec tous les sermens qu'elle veut, et le commande si absolument à Heracle, qu'il ne faloit avoir peur qu'il y contrevint.
  Apres avoir r'accommodé sa coiffure, et le reste de son habit, le mieux qu'il luy fut possible, elle se retire chez elle, où elle attendoit la venuë de son mary, que Valentinian trouva encor au jeu, et qui s'estoit r'acquitté d'une partie de sa perte. La nuict estant venuë, et l'Empereur l'aiant licentié, il revint en son logis, où il ne fut pas plustost, que suivant sa coustume, il alla voir la sage Isidore : elle estoit dans un cabinet toute seule, si couverte de larmes, que

Signet[ 819 sic 821 ] 1621 moderne

quand il l'a veid, il en demeura tout estonné, et l'aiant supplié de s'asseoir aupres d'elle : - Mon mary, luy dit-elle, ne vous estonnez point de me voir en cet estat, j'en ay tant d'occasion que je ne veux plus vivre, mais avant que mourir faictes moy un serment qui me rendra contente à jamais, qui est de venger ma mort. Maxime qui aimoit ceste femme pour sa sagesse, et pour sa beauté, plus qu'il ne se peut croire, voulut s'approcher d'elle, [832] comme de coustume pour la baiser, et sçavoir ce qui l'affligeoit, mais elle se recula, et luy dit : - Il n'est pas raisonnable, Maxime, que ce corps soüillé, comme il est, s'approche de vous : Je ne suis plus ceste Isidore, que vous avez tant aimee, et qui n'aima jamais rien que vous : Je suis (ô amy, que je n'ose plus nommer mon mary,) je suis une autre femme, que je ne soulois pas estre ! le plus meschant et le plus grand Tiran qui fut jamais, m'aiant de sorte soüillee, que je ne veux plus vivre, ne meritant pas de vivre vostre femme. Et sur cela, luy raconta tout ce que je viens de vous dire, luy monstrant pour marque de ce qu'elle disoit sa bague, les meurtrisseures qu'elle s'estoit faite, et le sang d'Heracle, qui en la tenant luy estoit tombé dessus. Je serois trop long si je voulois redire les plaintes, qu'elle et Maxime firent ensemble. Tant y a que du tout resolu à la vengeance, il l'a pria de n'avancer point ses jours, de peur d'irriter Dieu contre elle, et qu'elle pût avoir le contentement de la vengeance qu'il luy promettoit de faire, si grande qu'elle auroit sujet de satisfaction. Et que cependant n'ayant point

Signet[ 820 sic 822 ] 1621 moderne

consenty de la volonté à ceste violence, elle creut qu'il ne l'a croioit pas moins chaste, ny moins digne d'estre sa femme qu'auparavant ; que pour achever le dessein qu'ils avoient fait il failloit feindre, et qu'elle asseurat Valentinian, de ne luy en avoir rien dit, afin qu'il ne prit garde à luy. Elle le fit de sorte que jamais l'Empereur ne s'en douta, voire mesme luy rendit la bague η de son mary, afin de luy mieux persuader. [833] Et environ ce temps Eudoxe accoucha d'une fille qui fut nommee Eudoxe, comme elle, et l'annee apres d'une autre qui eut le nom de son aieule Placidie.
  Cependant nous estions en Gaule, attendant Attila, où Ætius se preparoit de tout ce qu'il jugeoit estre necessaire : Ce barbare aiant ramassé une tres-grande armee, comme je vous ay dit, faisoit dessein d'attaquer Constantinople : Mais voiant que la bonne conduite de Martian l'empeschoit d'y faire progrez, et qu'il ne pouvoit entretenir la grande multitude de gens qui le suivoient, ny en Pannonie, ny en Germanie presque deserte, à cause des divers passages que tant de nations y avoyent faits, delibera de se jetter sur l'Empire d'Occident, desja bien fort esbranlé et dissipé, par tant de peuples qui y estoient venus fondre. A quoy l'assistance que Genseric Roy des Vandales luy promettoit, ne luy servoit pas d'un petit esguillon. Ce Vandale aiant eu la fille de Thierry, Roy des Goths, en mariage pour Honoric son fils, prit opinion qu'elle le vouloit empoisonner, et souz ce pretexte, luy fit couper le nez η,

Signet[ 821 sic 823 ] 1621 moderne

et l'a renvoia en Gaule, vers son pere, duquel redoutant le courroux, il pensa estre à propos de se fortifier de l'amitié des Huns, en leur promettant toute sorte d'assistance. Attila qui n'avoit pas moins promis à son ambition, que tout l'Empire d'Occident : ayant renouvellé et remis son armee en bon estat, prit le chemin des Gaules, mais auparavant despeche vers Thierry, pour lors le plus puissant Roy de [834] tous ceux qui les η avoient occupees : car il tenoit presque toute l'Espagne, et une grande partie de la Gaule à sçavoir, depuis les Pirenees, jusques à Loire. Et parce que Attila redoutoit la grandeur de ce puissant Barbare, il luy fait entendre qu'il ne vient en Gaule que contre les Romains, et qu'ils partageront ensemble l'Empire, qui aussi bien s'en alloit tout dissipé. Il en fit de mesme à Gondioc, Roy des Bourguignons, et à ce vaillant Meroüee, Roy des Francs, et successeur de Clodion, fils de Faramond : Et traitta si secrettement avec Singiban, Roy des Alains, qu'il luy promit de tenir son party. Mais Ætius qui a esté l'un des plus avisez Capitaines du Monde, recognoissant sa ruze, la descouvrit à ces Roys, leur fait entendre que quand les Romains seroient deffaits, Attila tourneroit ses forces sur eux, et se les rendroit tributaires comme il avoit des ja fait à Valamer, et Ardaric, et aux autres ses voisins, et que l'amitié de l'Empereur Valentinian leur estoit bien plus necessaire et honorable : Necessaire, d'autant que l'Empire Romain estant si grand, et de si longue main estably, il n'y avoit pas apparence

Signet[ 822 sic 824 ] 1621 moderne

qu'il ne deust se maintenir, et qu'il estoit impossible, que aiant un si puissant voisin pour ennemy, ils pussent dormir d'un bon sommeil en leurs maisons. Que quant à Attila, ce n'estoit qu'un orage, qui estant passé ne reviendroit plus, et qui seroit de sorte mâté, avant que d'arriver jusques à eux, qu'il ne sçauroit leur faire, ny beaucoup de bien, ny beaucoup de mal : Et que l'amitié de [835] l'Empereur leur estoit plus honorable, dautant que Valentinian estoit un grand Prince, bon, qui leur estoit des-ja conjoint d'amitié : Qu'aux Bourguignons il avoit donné leurs habitations où ils estoient, et que l'amitié de Vualia avec Constance, pere de Valentinian, avoit acquis aux Visigots, tout ce qu'ils tenoient en Gaule : Bref qu'ils avoient desja esprouvé la foy de l'Empire Romain, qui leur devoit empescher d'en douter, au lieu que ce seroit une grande folie à eux de se fier à Attila, de qui l'ambition estoit telle, que violant tout droict divin et humain, il n'avoit pas mesme pû souffrir pour compagnon son frere Bleda, qu'il avoit miserablement fait mourir. Ces remonstrances furent cause que les Francs, les Visigoths, les Bourguignons et les Alains se confedererent avec Ætius contre Attila qui aiant escoulé quelques annees en l'aprest de son armee, s'en vint fondre en fin, avec cinq cens mille η combattans sur la Gaule. Les premiers qu'il attaqua, furent les Francs, prenant et razant presque toutes leurs villes, encores qu'il en η eust en son armee, comme je vous ay dit : mais s'estoient de ceux qui n'avoient pas eu le courage de passer le Rhin,

Signet[ 823 sic 825 ] 1621 moderne

avec les premiers qui avoient pris leurs demeures en Gaule, et ruinant et bruslant de ceste sorte toute ceste province, il parvint jusques à une ville des Carnutes, nommée Orleans, où il mit le siege, et l'eust prise sans doute, si les Francs, et les Visigots, ne se fussent presentez à luy, avec une telle armee, qu'il fut contraint de s'en aller. [836] Ceste armee, et celle d'Ætius estoit composee aussi bien que celle d'Attila, de diverses nations, entre les autres des Francs, des Visigots, des Sarmates, des Alains, des Armoriquains, des Luteciens, Bourguignons, Saxons, Ribarols, Auvergnats, Heduois, et divers autres peuples Gaulois, avec les Lambrions, jadis soldats de l'ordonnance Romaine, et maintenant alliez et gens de secours. Attila deçeu de son attente, (parce qu'il pensoit que Sigiban Roy des Alains, luy mettroit Orleans entre les mains, y estant avec les siens, mais il fut descouvert) ne sçachant presque s'il devoit combatre ou s'en retourner, se retire jusques en la plaine de Mauriac, où interrogeant les sacrificateurs, du succez de la bataille, il leur demande quelle en seroit l'issuë. Ils respondent apres avoir veu les entrailles des animaux, qu'il perdroit la bataille : Mais que le principal chef des ennemis y seroit tué. Luy qui creut que ce seroit Ætius, se resout à la donner, ne se souciant pas de la perdre, pourveu que ce grand Capitaine mourut, esperant de bien tost remettre une autre armee sur pieds, et n'aiant plus un tel homme en teste, de se rendre incontinent tributaire l'Empire Romain. Il advint donc que le lendemain

Signet[ 824 sic 826 ] 1621 moderne

la bataille se donna : Je pourrois bien vous particulariser tout ce qui s'y fit, car j'estois avec Ætius, aupres duquel je combatis ce jour-là. Mais je serois trop long, et cela ne serviroit de rien à nostre discours ; Tant y a qu'Attila fut vaincu, et contraint de se retirer dans son camp, qu'il avoit fermé de ses chariots. Et parce qu'il [837] avoit opinion qu'on l'y viendroit attaquer, il avoit fait une haute Piramide de toutes les selles et bats de son armee, au milieu de ses chariots, en dessein d'y mettre le feu, et de s'y brusler plustost que de tomber entre les mains de ses ennemis. Je le vis ce jour-là, et le lendemain aussi, et l'on recognoissoit bien à sa mine, la vanité qui estoit en l'ame de cet homme : Mais Priscus η, Secretaire de Valentinian, et qui fut envoyé en Scithie, vers luy avant qu'il vint en Pannonie, m'a dit qu'il ne veid jamais un homme plus presomptueux ny plus hautain, ayant delibéré de se faire Monarque de tout le monde, et deslors se donnoit le nom de Roy des Huns, des Medes, des Goths, des Danois, et des Gepides : Il prenoit le tiltre de la terreur du Monde, et de Fleau de Dieu, et parce que je luy demanday, si sa taille estoit telle que son courage, il me respondit qu'il estoit plustost petit que grand, avoit l'estomach large, la teste grande, les yeux petits, mais vifs et luisans, la barbe claire, le nez enfoncé, et la couleur brune, que son marcher estoit glorieux, et montroit bien l'orgueil de son esprit, et les traits de son visage faisoient bien cognoistre qu'il estoit amateur de la guerre. Qu'au reste, il estoit ruzé, et qu'encores qu'il

Signet[ 825 sic 827 ] 1621 moderne

fut courageux, si n'avoit-il pas accoustumé de combattre de sa personne qu'à l'extremité, se reservant tousjours aux grandes affaires. Que comme il estoit cruel et inhumain à ses ennemis, aussi estoit-il doux et courtois à ceux qui se sousmettoient à luy, ou qui l'aiant offencé, [838] luy demandoient pardon : Ausquels il gardoit la foy inviolablement, et les deffendoit contre tous.
  Ce rapport que Priscus fit d'Attila estant de retour à Rome, fut cause qu'Honorique sœur de Valentinian desira de l'épouser, comme je vous diray : Mais cependant pour retourner à Ætius, il faut que vous sçachiez amy Silvandre, que ce grand Capitaine estant hors du danger où Attila l'avoit mis, cogneut bien qu'il r'entroit en un plus grand : Parce que si les Francs, Bourguignons et Visigots venoient à recognoistre leurs forces η, il n'y avoit point de doute qu'ils pourroient beaucoup offencer l'Empire, et pour un ennemy il s'en voioit tout à coup plusieurs sur les bras. Pour les retenir donc en quelque crainte, il trouva à propos de laisser sauver Attila, pensant que la doute qu'ils auroient d'un si grand ennemy, les retiendroit tousjours unis à l'Empereur : Et parce que Thierry, Roy des Visigots, estoit mort η en ceste bataille, et que Thorismonde et Thierry ses enfans, vouloient pour venger leur pere, forcer Attila dans ses chariots, il faignit de les aimer d'avantage qu'il ne haïssoit pas Attila, et leur conseilla de s'en retourner en diligence à Tholose, avec le reste de leur armee, dautant qu'il estoit à craindre, que leurs freres qui avoient esté laissez, ne s'emparassent du Royaume en leur absence,

Signet[ 826 sic 828 ] 1621 moderne

disant qu'avant la mort de leur pere ils faisoient des-ja courre ce bruit : Et qu'à ceste cause il estoit d'advis qu'ils ne diminuassent point plus leur armee, afin que s'ils [839] avoient affaire de gens, ils ne s'en trouvassent denuez, et que pour les assister en ceste occasion, et en tout autre, il leur offroit toute la puissance de l'Empire. Thorismonde qui estoit d'un naturel assez deffiant, et qui se souvenoit qu'il avoit laissé trois autres de ses freres dans le païs, nommez, Frideric, Rotemer et Honoric tenant Ætius pour son amy, sans faire plus long sejour, prend le corps de son pere, et s'en va en diligence en Aquitaine, où sans difficulté il est receu, ses freres n'ayant point pensé à ce qu'Ætius luy avoit persuadé. Ces trouppes estant separees de nostre armee, elle demeura si foible, que chacun fut d'opinion qu'il estoit bon de laisser aller Attila, disant, qu'un Capitaine prudent, doit faire un pont η d'or à son ennemy quand il s'en veut aller. C'est ennemy de l'Empire eschappa donc des mains de Ætius de ceste sorte, et quoy que ce grand Capitaine l'eust fait avec une bonne intention : si est-ce que depuis l'Empereur le recogneust fort mal.
  Or je suivis tousjours Ætius en toutes ces dernieres expeditions, sans que j'osasses partir de l'armee, tant à cause des diverses occasions de combattre qui se presentoient à toute heure, que pour l'expres commandement que la belle Eudoxe m'en faisoit, qui estoit bien aise de me tenir loing d'elle, de peur que l'ordinaire recherche que je luy faisois, n'emportast quelque chose par dessus son dessein, ou que quelqu'un s'en

Signet[ 827 sic 829 ] 1621 moderne

prit garde. Et Dieu sçait quelle contrainte je me faisois, [840] et combien de fois je me resolus de partir, et mettre sous les pieds toute consideration de devoir et de discretion : mais quand je me representois les exprez commandements qu'elle me faisoit, je ne pus jamais y contrevenir. Je demeuray donc en ceste armee l'espace de douze ans η, sur la fin desquels se donna la bataille η dont je viens de vous parler, il est vray que durant ce long exil je receus plusieurs fois des lettres d'Eudoxe, par lesquelles elle me continuoit tousjours l'asseurance de ses bonnes graces : Et parce que porté du desir que j'avois de faire quelque chose qui fut digne de l'amitié d'une si grande Princesse, je ne perdis jamais occasion de me signaler, que je ne rendisse preuve de mon courage : j'acquis beaucoup de reputation parmy l'armee, mais plus encores aupres de la belle Eudoxe, qui en estant avertie, par les lettres qu'Ætius escrivoit à l'Empereur, s'en rejoüissoit comme de chose qu'elle sçavoit bien estre faite à son occasion ; et par celle qu'elle m'escrivoit, elle m'en remercioit comme si c'eust esté quelque present que je luy eusse fait. Je me ressouviendray toute ma vie de la lettre que je receus d'elle, apres ceste grande bataille. Elle estoit telle.

Signet[ 828 sic 830 ] 1621 moderne


[841] LETTRE

D'EUDOXE A URSACE.

  IL n'appartient qu'à mon Chevalier, d'estonner ses ennemis de son bras, et ses amis de son courage. Avoir relevé deux fois l'Aigle Romaine abatue par les Francs et Gepides : Avoir trois fois en un jour remis à cheval Ætius, presque estouffé par la foule des ennemis, ce sont veritablement des actions dignes de celuy qui doit estre aymé de moy. Mais puis que la fortune a secondé jusques icy vostre valeur ; je vous deffends de la tenter si souvent à l'advenir que vous avez fait par le passé, et vous commande de vous conserver, non pas comme vostre, mais comme mien. Ayez donc soin de ce que je vous donne en garde, et m'en venez rendre conte quand Ætius laissera l'armee ; afin que comme vous avez participé à ses peines et à ses dangers, vous ayez part aussi à l'honneur et à la bonne chere que l'Italie luy fera, et que je vous prepare.

  Durant le temps que j'estois demeuré en l'armee, j'avois fait amitié fort particuliere avec un jeune Chevalier Romain nommé Olimbre,

Signet[ 829 sic 831 ] 1621 moderne

c'est celuy que vous voyez icy. Plusieurs [842] bons offices faits et rendus l'un à l'autre, (comme en semblables lieux les occasions en sont ordinaires) en estreignirent de sorte les nœuds, que jamais depuis il n'y a rien eu qui nous ait peu separer. Ce Chevalier pour l'amitié qui estoit entre nous, fut depuis tant supporté d'Eudoxe qu'il fut Senateur. Et vous advouë qu'apres elle, il n'y a rien au monde qu'il cherisse plus que mon amitié, si ce n'est celle de Placidie : Car il faut que vous sçachiez, Silvandre, que la bonne volonté qui estoit entre nous ne nous a jamais peu permettre de nous separer depuis le commancement de nostre cognoissance, si ce n'a esté pour le service l'un de l'autre. De sorte que me voyant resolu de revenir à Rome, quand Ætius y retourna, il desira de faire ce voyage avec moy ; et d'autant que nous n'avions rien de secret qui ne fut communiqué entre nous, je luy déclaray librement l'affection que je portois à Eudoxe, et la bonne volonté qu'elle me faisoit paroistre, le priant toutefois de ne luy en point faire de semblant, de peur qu'elle n'en fut offencee contre moy. Ceste declaration fut cause que depuis se rendant familier d'Eudoxe, il prit la hardiesse de regarder Placidie sa fille, et commença de la servir qu'elle n'avoit pas encores plus de douze ans, montrant en cela d'avoir quelque conformité d'humeurs avec moy : car ce fut presque en mesme aage que je commençay de servir la mere, de qui ceste fille avoit beaucoup de traits. Olimbre estoit plus jeune que moy, n'ayant pour lors plus de

Signet[ 830 sic 832 ] 1621 moderne

vingt et sept [843] ans, et moy j'en avois plus de trente et cinq, et la belle Eudoxe environ trente ; toutesfois la difference de l'aage, de luy et de moy, ne fit point d'empeschement, ny à la naissance, ny à l'accroissement et conservation de nostre amitié, au contraire, il me semble qu'elle y estoit presque necessaire pour supporter les imperfections l'un de l'autre, parce que s'il faisoit quelque chose qui me desplust, j'en accusois sa jeunesse, et s'il en remarquoit en moy qui ne luy fust pas agreable, il la supportoit pour le respect qu'il portoit à l'aage que j'avois plus que luy. La belle Eudoxe et moy, prismes bien garde de la naissance de son affection, et que Placidie ne l'avoit point à contre-cœur. Et quoy qu'Olimbre ne fut ny Roy ny Empereur, si est-ce qu'Eudoxe ne s'offençoit point de ceste affection, parce qu'il estoit et de richesse, et de race autant illustre qu'autre qui pour lors fut à Rome ; son pere, ayeul et bisayeul ayant esté Senateurs, et plusieurs fois Consuls : Si bien que pour ces considerations, pourveu que ce ne fut pas devant les yeux de l'Empereur, elle ne s'en soucioit point, mais plus encores pour l'amitié qu'elle voyoit entre nous. J'ay bien voulu vous dire ces choses avant que vous raconter la reception que la belle Eudoxe me fit, à fin de n'estre contraint d'interrompre plusieurs fois mon discours.
 Sçachez donc, courtois Silvandre, que nous en revenant avec Ætius, nous receumes par toute l'Italie tant d'honneur et de remerciements, [844] et le peuple Romain fit de telles acclamations

Signet[ 231 sic 833 ] 1621 moderne

lors que ce grand Capitaine entra dans la ville, qu'encores que l'Empereur ne luy eust pas discerné le triomphe, si sembloit-il qu'il triomphast, fust pour les voix, fut pour la suitte du peuple qui accouroit à la foule de tous costez. Ce qui ne toucha pas un cœur insensible en frappant celuy de Valentinian, car ceste grandeur de courage qui estoit en Ætius, ceste prudence dont il conduisoit toutes ses actions, ceste loüange que le peuple luy donnoit, et l'honneur que toute l'Italie luy avoit rendu, le rendirent de sorte soupçonneux de la grandeur d'Ætius, que dés-lors il en conceut une jalousie, qui depuis le fit aisément consentir au mauvais conseil qui luy fut donné. Mais quand à moy qui ne me souciois guere des affaires d'estat, et qui avois seulement devant les yeux, et en tous mes desseins, l'affection de la belle Eudoxe, dés que je fus arrivé, et qu'en compagnie d'Ætius, j'eus baisé la main de l'Empereur, je passay chez l'Imperatrice, où feignant d'avoir à luy dire quelque chose de la part de mon General, je la vis en particulier, et en receus tant de bonne chere, que les douze ans d'absence me sembloient bien employez, puis qu'à mon retour je recevois tant d'extraordinaires faveurs. Estant en fin contraint de sortir de son cabinet, pour ne donner cognoissance de ce que nous avions si longuement celé, je m'en allay trouver la sage Isidore, comme celle que j'aimois et honorois le plus, apres Eudoxe ; mais je la [845] trouvay bien changee de ce qu'elle souloit estre, n'ayant plus ceste gaillardise, ny ceste hardiesse dont elle estoit

Signet[ 832 sic 834 ] 1621 moderne

tant estimable. Je luy en demanday la cause, mais ses larmes me respondirent pour elle, et ne peus tirer de ce coup autre responce, dont estant infiniment estonné, je creus, au commencement, que les soucis du mariage, en estoient peut-estre cause, ou que son mary luy estoit rude, ou la desdaignoit pour quelque autre, et ceste doubte me fit racourcir ma visite, plus que je n'eusse fait, mais quand je remarquay depuis que Maxime l'aimoit et caressoit infiniment, quand je sceus les richesses qui estoient en ceste maison, je perdis l'opinion que j'avois euë, et ne peus imaginer la cause de sa tristesse, qu'un soir, que parlant à la belle Eudoxe, je sceus qu'elle ne venoit plus à la Cour que fort rarement, et qu'elle estoit si changee envers elle η, qu'elle n'estoit pas cognoissable. Je me doutay incontinent, non pas de tout ce qui estoit advenu, mais d'une partie, et m'enquerant si l'Amour de Valentinian continuoit, et qu'elle m'eust dit qu'elle n'y avoit point pris garde : - Croyez, luy dis-je, ma Princesse, qu'il y a quelque mal entendu entre-eux : Et que l'Empereur luy a fait quelque desplaisir, où le luy a voulu faire, et que cela l'empesche de vous voir si souvent, qu'elle avoit accoustumé, car vous ne l'avez pas esloignee de vous par quelque défaveur. Son mary ne la traitte pas mal, et ses affaires domestiques ne la contraignent pas de vivre de ceste sorte, si bien que la cause [846] doit venir de plus haut. Que si c'estoit quelque maladie du corps, elle paroistroit autrement. - Je croy, me dit-elle, que vous avez raison, car elle ne me voit jamais qu'elle

Signet[ 833 sic 835 ] 1621 moderne

n'ait les larmes aux yeux, et quand l'Empereur vient où elle est, je la vois toute changer, et s'en aller le plustost qu'il est possible. Je luy en ay souvent demandé le sujet, mais je ne l'ay peu sçavoir d'elle, et vous me faictes souvenir que je l'ay souvent ouy souspirer. Ces considerations furent cause qu'elle me commanda de l'aller trouver de sa part, et de faire tout ce qui me seroit possible pour le descouvrir : Je fus et y usay de tout l'artifice que je pus, mais ce fut inutilement, n'y cognoissant autre chose qu'une grande animosité contre l'Empereur ; Et lors que je fis ce rapport à la belle Eudoxe, je l'advertis de feindre qu'elle en eut sceu quelque chose de Valentinian, et que cela, peut-estre, la feroit relascher : Et il advint comme j'avois pensé : car un soir estant tous trois dans le cabinet de l'Imperatrice, elle fut tant tourmentee de nous, qu'en fin toute couverte de pleurs, et la belle Eudoxe feignant fort à propos d'en sçavoir une partie, elle fut contrainte de nous advouër la meschanceté qui luy avoit esté faicte, et suivit apres un torrent d'injures contre l'Empereur, et de paroles desesperees, qui émeurent de sorte Eudoxe, qu'elle ne se peut empescher d'accompagner de ses larmes la sage Isidore. J'eus à la verité, compassion de cette honneste Dame, et faut advoüer que si c'eust esté autre que l'Empereur, je luy eusse offert [847] et ma main et mon espee pour venger un si grand outrage ; mais contre celuy que j'avois recognu pour mon Seigneur, et à qui j'avois tant de fois promis fidelité, et duquel j'avois eu plusieurs bien-faits, et receu beaucoup d'honneur, je fusse mort plutost que d'y songer,

Signet[ 834 sic 836 ] 1621 moderne

ny d'entreprendre chose quelconque contre luy, ny contre son estat η : Et lors que leurs larmes furent un peu escoulees, et que je peus parler à la belle Eudoxe : - Madame, luy dis-je, voicy ce me semble un bon sujet pour me rendre le plus heureux homme qui fut jamais. - Et comment ? respondit-elle. - Vangez vous, luy dis-je, ma belle Princesse, et des mesmes armes dont vous avez esté offencee, vous ferez trois, voire quatre actions dignes de vous. Premierement vous tirerez vengeance de l'offence que l'on vous a faite, puis vous donnerez quelque satisfaction à vostre chere Isidore, vous chastierez celuy qui a failly, et vous me recompencerez et rendrez le plus content qui puisse estre entre les hommes. La sage Isidore qui n'avoit parlé de long temps, empeschee de ses pleurs, se hasta de respondre avant que l'Imperatrice : - Madame, dit-elle, se jettant à ses genoux, je vous jure que ceste vengeance seroit la plus juste et la plus grande que je sçaurois jamais recevoir : aussi bien n'est-il pas raisonnable, que celuy qui recognoist si mal le bien que le ciel luy a fait, le possede plus longuement sans compagnon : Il est indigne, Madame, de vous avoir, et vous estes injuste si vous demeurez plus longuement sienne : Le mespris qu'il a fait de vous, la mescognoissance [848] de l'obligation en laquelle l'a mis l'Empereur vostre pere, le deshonneur qu'il a fait à vostre maison, et bref l'outrage qu'a receu ceste miserable Isidore, à qui vous avez fait autrefois l'honneur de vouloir du bien, et que vous avez nourrie : Vous convient d'octroyer

Signet[ 835 sic 837 ] 1621 moderne

à Ursace la demande qu'il vous a faite. Quel mal vous en peut-il advenir ? vous aymez ce Chevalier, il est discret, personne ne le sçaura, et vous vous vengerez doucement d'une injure qui d'autre sorte η est irreparable. L'Imperatrice en sousriant nous respondit : - Je voy bien que les personnes interessees ne sçauroient estre bons Juges, vous me conseillez tous deux de me vanger, en m'offençant davantage. Si l'Empereur a failly j'advouë bien que j'en reçois quelque injure, mais d'autant que je ne dispose pas de ses actions, je n'en suis pas coulpable : or vous voulez que je la devienne, en commettant la mesme faute. - Ma Princesse, interrompis-je, il y a bien de la difference, car soyez tres-certaine que vous ne m'oyrez jamais plaindre de la force que vous m'avez faite. - Je crois cela de vostre bonne volonté, respondit-elle, en baissant la teste, et tournant les yeux de mon costé, et toutesfois si vous vouliez veritablement estre mon Chevalier, vous le devriez faire, puis que ce nom vous oblige plus à conserver mon honneur que ma vie. - Pour ce coup, respondis-je, Madame, je le laisseray pour prendre celuy de vostre vangeur, et toutesfois je ne voy pas qu'il y allast de vostre honneur, puis que personne ne le [849] sçauroit, comme Isidore vous a representé. - Et si personne, dit elle, ne le sçavoit, qu'elle vengeance seroit la mienne, puis que celle qui n'est point sceuë, ny ressentie, est comme si elle n'estoit pas ? Voiez-vous mon Chevalier, je vous aime, mais comme je doy, et je voudrois bien me vanger, mais sans m'offencer, et puis que

Signet[ 836 sic 838 ] 1621 moderne

cela ne peut estre de ceste sorte, n'en parlons plus, et tournons nostre pensee ailleurs. Les sages discours de ceste grande Princesse nous osterent la parole, et nous firent dire d'une commune voix, Qu'elle meritoit de trouver un autre mary que Valentinian, ou Valentinian une autre femme que Eudoxe.
  Et toutesfois le refus de ceste vengeance, qui peut estre eust contenté l'esprit de ceste Dame offencee, fut cause qu'Isidore, ne laissant jamais son mary en repos, le sollicitoit continuellement à la vanger de l'injure qu'ils avoient receuë. Luy qui ne l'avoit point oubliee, mais qui ne dissimuloit que pour executer son dessein bien à propos, pensoit jour et nuict à ce qu'il avoit affaire. En fin ne voulant point une moindre vangeance que la vie de celuy qui l'avoit offencé ; Il jugea que s'il entreprenoit quelque chose contre l'Empereur, les forces qui estoient entre les mains d'Ætius, et l'authorité et prudence de ce Capitaine pourroient le mettre en danger de sa perte, et de celle de ses ennemis. Il creut donc estre à propos d'oster du monde Ætius, afin que Valentinian estant affoibly de ce costé là, fut apres plus aise à ruiner. Mais quand il eut pris ceste resolution, la [850] difficulté fut de l'executer, par ce que la grande puissance de ce vaillant Capitaine estoit telle que par force mal-aisément l'eut-on peu offencer, et sa prudence si grande, que la finesse et la ruse estoient bien foibles pour la decevoir : il pensa donc qu'il n'y avoit point un meilleur instrument que le mesme Valentinian, duquel il cognoissoit l'humeur soupçonneuse,

Signet[ 837 sic 839 ] 1621 moderne

qui se conduisoit par des ames viles et basses, et craignoient η les moindres apparences du danger. Il s'addresse à Heracle, qui avoit tousjours porté depuis comme par une secrette punition de Dieu, les marques des ongles d'Isidore, et luy represente, la soupçonneuse grandeur d'Ætius, l'honneur que toute l'Italie luy avoit fait a son retour, les loüanges que chacun luy donnoit, l'amour que le peuple luy portoit, l'affection des soldats, les richesses qu'il avoit acquises en Gaule, les liberalitez, ou plutost prodigalitez envers tous, le credit qu'il avoit parmy les estrangers, les intelligences avec les ennemis de l'Empire : Et bref pour confirmer du tout ce soupçon, luy remonstre qu'ayant peu deffaire et ruiner entierement Attila, il l'avoit fait sauver et luy avoit donné passage, avec promesse, comme il y avoit apparence d'estre assisté de luy en son pernitieux dessein : que depuis il s'estoit rendu amy non seulement des Visigots et Bourguignons qui estoient desja en Gaule, mais de plus, des Francs qu'il y avoit retenus, et des Vandales mesmes ; par le moyen desquels il avoit ruiné les affaires de l'Empire en Affrique, et en Espagne, et par l'entremise des Anglois, [851] ravy la Bretagne, et par celle des Bretons, presque toute l'Armorique : qu'il ne restoit plus que l'Italie, qu'il auroit desja fait usurper à quelques nations barbares, s'il ne l'avoit reservee à son ambition : Que les apparences en estoient si grandes, que si l'on ne se hastoit de le prevenir, il y avoit beaucoup de danger que l'on n'en ressentit bien tost les malheureux effets. Que quant à luy, il concluoit, que pour le salut de tous,

Signet[ 838 sic 840 ] 1621 moderne

il estoit expédient de ne le bannir pas seulement de l'Empire, mais de tout le monde, d'autant qu'un esprit ambitieux comme celuy-là ne pouvoit estre gaigné ny par douceur ny par force. Heracle qui de son naturel estoit effeminé, et sans courage, et par consequent soupçonneux et cruel, se laissa aisément persuader, qu'Ætius desseignoit quelque nouvelleté, et que pour luy trancher tous ses desseins il falloit le prevenir. En ceste opinion apres avoir remercié Maxime du soing qu'il avoit de l'Empereur, et du bien public, il s'en alla trouver Valentinian, auquel il representa le peril si proche et si grand, que le jour mesme il fit tuer Ætius par ses Eunuques. Action qui le rendit si mal voulu de chacun, que deslors presque il cessa d'estre Empereur, n'estant obey que comme Tyran, et certes il cogneut bien peu de temps apres que Proxime chevalier Romain, luy avoit respondu fort veritablement, lors qu'il luy demanda s'il n'avoit pas bien fait de tuer Ætius : - De cela, dit-il, Je vous en laisse le jugement, mais je sçay bien que de la main gauche vous vous estes coupé la droite. Car Attilla solicité [852] par l'Amour d'Honorique qui luy avoit envoyé η son portrait, et qui pour estre mal traittee de son frere, desiroit infiniment de sortir de ses mains, et des'epouser ce grand Roy Barbare, et de plus porté η de son extresme ambition, voiant Ætius son grand ennemy, n'estre plus, remettant son armee sur pieds s'en vint attaquer l'Italie. Et si furieusement que les premieres troupes des nostres qui s'opposerent à luy,

Signet[ 839 sic 841 ] 1621 moderne

ayant esté deffaites, il ne trouva plus que les villes qui luy fissent teste, et entre les autres Aquilees, qu'en fin apres un siege de trois ans, il prit et démolit jusques au fondement. Ceux de Padoüe en ce temps là, et quelques peuples nommez Vennetes, venus dés longtemps de la Gaule Armorique, (lors comme je croy que sous Belovesus un peuple presque infiny de Gaulois passa en Italie) fuyant la furie d'Attilla, se retirerent en quelques petites isles de la mer Adriatique, avec leurs femmes, enfans, meubles, et tout ce qu'ils avoient de precieux, ou desseichant les palus, et marets qui y estoient, ils commencerent de se loger, et premierement en un lieu qu'ils nommerent Rialte, voulant dire, comme je pense, rive haute, parce que ce lieu là estoit plus relevé que les autres : et depuis ayant trouvé le lieu commode, s'y sont du tout arrestez, et du nom qu'ils portoient l'ont appellé Venise, et les habitans Venitiens. Incontinent qu'Aquilee fut destruite, tous ceux qui se peurent sauver, recoururent aux mesmes Isles et Palus, qui estoient à l'entour de Rialte, et edifierent Grade : Ceux de [853] Concorde, Caorly, ceux d'Altine, Vorcelly : Bref ceux de Vincenne η, de Veronne, de Bresse, de Mantouë, de Bergame, de Milan, et de Pavie, voyant comme ces premiers demeuroient asseurez en ces lieux se resolurent de s'y retirer, et bastissant le mieux qu'ils peurent et le plus pres les uns des autres, se lierent d'une si estroitte amitié, que depuis ils n'ont tous faict qu'un peuple, qui pour estre composé de diverses nations n'ont peu s'accorder à l'election

Signet[ 840 sic 842 ] 1621 moderne

d'un Roy, mais pour oster toute jalousie, se sont eux-mesmes donné des loix communes, et commencent de vivre en Republique, s'estant soustraits et separez de l'Empire. Or ce qui m'a fait vous dire plus au long ce commencement, c'est parce que tous les Astrologues qui ont jetté la figure de la naissance de ceste assemblee de gens refugiez, ont dit que jamais republique ne fut fondee en un point plus heureux que celle-cy. Non pour une grande et fort estenduë domination, mais pour sa longue duree, qui ne sembloit point avoir de fin, sinon lors que toutes les choses qui sont sous la lune, doivent estre changees. Et pour la douceur de la vie, pour les justes loix, et pour les grands personnages qui en sortiroient, fut en paix, fut en guerre : Qu'elle remettroit l'Empire de Constantinople, et luy donneroit des Empereurs, que ses armes se verroient victorieuses par tout l'Orient, et que l'Italie, et tous les Princes d'Occident estant pres d'estre surmontez par quelque grand et dangereux Barbare η, seroient rendus victorieux prés de [854] Naupacte, et remis en leurs premieres seuretez. Bref, ils promettent η tant d'heur, et de felicitez à ces petites Isles, qu'il semble que ce doive estre un jour, le recours de tous les affligez, et de tous ceux qui ne trouvent point d'asseurance ailleurs. Et qu'à ceste occasion Dieu ne leur a point voulu donner d'autres murailles que la mer, pour faire entendre qu'elle η est ouverte à tous les hommes. Dieu qui dans sa profonde providence η dispose toute chose à une bonne fin, sçait luy

Signet[ 841 sic 843 ] 1621 moderne

seul si ces predictions sont veritables, et pourquoy il veut les favoriser de tant de bon-heur : tant y a qu'il se voit beaucoup d'apparence de leur future grandeur, puis qu'à peine tout ce peuple s'y est-il retiré, que desja ces Isles ne paroissent plus isles, mais une grande ville r'atachee par une infinité de Ponts, et dont les ruës n'ont autre pavé que la Mer, y estant accouru de toutes parts tant d'artisants, et tant de grands personnages, que veritablement dés son origine elle se peut dire admirable.
  Mais pour revenir à nostre discours, Apres qu'Attilla eut pris Aquilée, et ruiné le païs d'alentour, il s'achemina droit à Rome, et ne faut point douter qu'il ne l'eust prise et saccagee, si Valentinian perdu de courage, ne se fut rendu son tributaire, et ne luy eust accordé sa sœur Honorique pour femme : Mais ceste honteuse paix estant faicte, il se retira en Pannonie, où le soir de ses nopces η, outré de viande et de vin, s'estant mis au lict, il fut trouvé mort le lendemain ; Les uns disent que ce fut d'une [855] perte de sang par le nez qui le suffoqua, d'autres qu'il fut tué par une de ses femmes, tant y a que veritablement il mourut la nuict qu'il se maria, delivrant par ce moyen l'Empire, et de frayeur et de tribut. Valentinian recognut bien en ceste necessité quelle faute il avoit faite d'avoir tué Ætius, ne trouvant capitaine pour opposer à ce barbare, n'y ayant personne qui se souciast de luy faire service, puis qu'il recompensoit si mal ceux qui luy en avoient rendu le plus. Quant à moy j'eusse eu honte de me trouver en Italie, qui estoit le lieu

Signet[ 842 sic 844 ] 1621 moderne

de ma naissance, et la voir en telle desolation, sans essayer de me perdre avec elle, n'eust esté que par commandement de Valentinian, et par celuy d'Eudoxe aussi, dés qu'Aquilee fut assiegée, je fus envoié vers l'Empereur Martian, demander secours : mais je le trouvay fort refroidy envers Valentinian, tant à cause de la mort d'Ætius qu'il ne pouvoit approuver, que parce qu'Attila luy avoit mandé qu'il ne venoit en Italie, que pour obtenir Honorique, de laquelle il estoit devenu amoureux : Et sçachant que Valentinian s'opiniastroit à la luy refuser, il ne fit pas grand conte de le secourir en ceste necessité où il luy sembloit qu'il s'estoit reduit par sa mauvaise conduitte, et sans raison. Cependant que je faisois ceste poursuitte, je tombay de sorte malade, que chacun me tint pour mort, et mesme il y en eut qui dirent à Eudoxe qu'ils m'avoient veu enterrer. Jugez quel sursaut fut le sien, et quel regret elle eust de ma perte : car je puis dire avec verité, que jamais personne η ne fut plus aymee que moy. Elle [856] n'avoit autre soulagement que celuy d'Isidore à qui elle racontoit tous ses desplaisirs, et lors qu'elle en estoit plus en peine, elle receut des nouvelles d'un des miens, qui par mon commandement avoit escrit à la sage Isidore, parce que je n'avois eu la force de tenir la plume, ny de voir les lettres. Mon mal fut dangereux, car c'estoit le pourpre, mais beaucoup plus long encores, parce qu'il m'avoit mis si bas que je ne pouvois me r'avoir, et demeuray plus de huict mois de ceste sorte : en fin ayant esté arresté à Constantinople, dix huict

Signet[ 843 sic 845 ] 1621 moderne

ou vingt mois inutilement, je me resolus de me faire porter dans les vaisseaux qui m'attendoient au port, et m'en vins à Ravenne, où Valentinian s'estoit retiré pour sa seureté, avec Eudoxe, et ce qu'il avoit eu de plus cher ayant abandonné Rome, à toute sorte de violence si la paix ne fut survenuë, comme je vous ay dit.
  Estant donc l'Italie r'asseurée de sa peur, et plus encores lors que la mort d'Attilla fut sçeuë, Petronius Maxime mary de la sage Isidore, se resolut de faire sa vengeance, luy semblant que toutes choses secondoient son dessein. Il l'avoit tardé, tant qu'Attila avoit esté en Italie, pour la crainte de ce barbare, et qu'il avoit opinion que le peuple mesme ne pouvant supporter ce Prince fay-neant, feroit quelque sedition publique, voiant maintenant que ces occasions de crainte estoient passees, et que le peuple avoit supporté avec patience la nonchalance de l'Empereur, il se resolut à l'entiere vengeance, et à ne la plus dilayer. Il [857] avoit une grande auctorité dans l'Empire par ce qu'il estoit Patrice, et aiant le dessein de se venger, et peut-estre de se faire Empereur, avoit de longue-main acquis l'amitié du peuple et des soldats : de ceux-cy par sa liberalité, car il estoit fort riche, et de ceux-là se rendant populaire, et joignant tousjours sa voix aux requestes qui estoient faites pour la descharge et franchise du peuple, sans esgard du bien du Prince, ny de l'Estat ; Et pour rendre hay Valentinian de chacun, il le conseilloit secrettement de ne point recompencer les soldats, ny par honneur, ny par bien faits, et de

Signet[ 844 sic 846 ] 1621 moderne

surcharger de sorte le peuple qu'il n'eust que le moien de vivre, et non pas d'entreprendre quelque nouvelleté. Et pour mieux parvenir à son dessein, il s'estudia d'agrandir tant qu'il luy seroit possible, les amis du grand Ætius, avec lesquels il se rendit si familier, qu'ils estoient presque d'ordinaire avec luy. L'Empereur n'entroit point en doute de toutes ces choses ; car il sçavoit que Maxime avoit esté d'advis qu'on se deffit de Ætius, outre qu'il y avoit des ja si long temps que ce meurtre avoit esté fait, qu'il ne pensoit plus, que quelqu'un en eust encor le souvenir. Et quant à ce qui estoit de la violence faicte à la sage Isidore, il croioit qu'elle n'en avoit rien dit à son mary, puis que depuis tant d'annees il n'en avoit point faict de semblant. Bref, il vivoit si asseuré, qu'il avoit mesme approché de sa personne, les plus grands amis d'Ætius. Ce qu'ayant de long temps consideré le vindicatif Maxime, et ne cherchant que les [858] moiens de contenter la sage Isidore, qui sans cesse luy estoit aux oreilles η ; un jour tirant à part Thrasile l'un des plus grands amis du grand Ætius, et qui pour lors avoit charge de la garde de l'Empereur, il sçeut de telle sorte luy remettre devant les yeux la mort de son amy : La nonchalance et le peu de courage de Valentinian, qui n'avoit jamais fait la guerre que de son cabinet, et la facilité qu'il y avoit de s'en venger, qu'il le porta aisément à tout ce qu'il voulut : Et non contant de la vengeance, et passant plus outre, resolurent d'usurper l'Empire, et que Maxime y estant parvenu, en feroit si bonne part à Thrasile,

Signet[ 845 sic 847 ] 1621 moderne

qu'il auroit suject de se contenter : Ceste resolution estant prise, ils ne tarderent guieres de l'executer : car Thrasile en trouva la commodité telle qu'il voulut, estant d'ordinaire pres de la personne de l'Empereur. Un jour que Valentinian estoit à table, et qu'il mangeoit retiré, Thrasile et Maxime le tuerent miserablement, et l'Eunuque Heracle aupres de luy ; non point tant pour s'estre voulu mettre en deffence, que pour le conseil qu'il avoit donné à l'Empereur, quand la sage Isidore fut forcee. Ainsi mourut Valentinian apres avoir regné trente ans. Si j'eusse esté pres de sa personne, en ceste occasion, il n'y a point de doute que j'y fusse mort, ou que je l'eusse defendu : car encor' que ce fut une meschante action, que celle qu'il commit contre la sage Isidore ; Si est-ce que ce n'est point au suject de mettre la main sur son Seigneur, et qu'il doit bien essaier par toutes voies, et par bon conseil [859] de le retirer de son vice : Mais non pas de l'en chastier, et moins encores d'oster la vie à celuy pour lequel il est obligé de mettre la sienne η. J'estois pour lors au sacrifice, avec la belle Eudoxe, où le tumulte fut si grand, qu'elle fut contrainte pour se sauver de la furie du Tyran, de se retirer hors de Rome : Mais il falut bien tost y retourner. Car Maxime ayant commis cet homicide, se ressouvint bien qu'il ne faut jamais faire une meschanceté à moitié, et pour ce se trouvant les forces entre les mains par le moien de Thrasile, et de quelques autres dont il s'estoit acquis l'amitié, et de plus, tres-asseuré du consentement du peuple,

Signet[ 846 sic 848 ] 1621 moderne

il se fit incontinent eslire, et proclamer Empereur ; ce qui fut faict sans que personne s'y opposast, pour le trouble enquoy toute la ville estoit. Isidore fut incontinent advertie, et par son mary, et par le bruit commun de la mort de Valentinian : Mais elle luy portoit tant de haine, qu'elle ne le pût croire mort avant que l'avoir veu, elle sort donc de son logis, s'en va droit au Pallais, et voiant le corps sans teste, se lave les mains de son sang, et reçeut un si grand contentement de sa mort, que la joie luy dissipant entierement les forces et les esprits, elle tomba morte de l'autre costé. Quant à moy j'estois comme je vous ay dit, avec la belle Eudoxe, et ne voulus la délaisser en une fortune si estrange. Je l'accompagnay par tout où elle voulut trop heureux de luy pouvoir faire service, et de luy tesmoigner et mon affection, et ma fidelité.
  Vous pourrois-je dire amy Silvandre, combien [860] de fois de peur je la tins esvanoüie entre mes bras, combien de fois par mes ardans baisers je r'appellay son ame à moitié sortie de ce beau corps : Et combien de fois je luy noiay le visage et le sein de mes larmes ? La haste que nous avions euë de partir, estoit cause que nous estions presque seuls, et que la nuit nous perdant par les chemins, nous fusmes contraints de nous arrester dans un bois, ou cherchant l'endroit le plus caché ; je fis tout ce que je pus, pour amoindrir l'incommidité du lieu sauvage. Elle n'avoit avec elle que ses deux filles, Olimbre et deux jeunes hommes, qui avoient accoustumé

Signet[ 847 sic 849 ] 1621 moderne

de nous suivre ordinairement, et qui furent assez empeschez à garder nos chevaux : de sorte qu'il n'y eust toute la nuict aupres d'elle que ces deux jeunes Princesses, Olimbre et moy. Je me couchay en terre, et elle mit sa teste sur mon estomach, ses filles estoient à ses pieds, qui luy tenoient les jambes, et l'accommodâmes de ceste sorte le mieux que nous pusmes. Nous faisions dessein de nous eschapper d'Italie, et d'aller en Constantinople trouver Martian, parce qu'encores que nous ne sçeussions que Maxime eut tué l'Empereur, (aiant fait faire ce meurtre par Thrasile) si est-ce que nous avions sçeu qu'il avoit pris le tiltre d'Auguste, et craignions qu'estant Empereur il ne voulut se venger sur elle, de l'injure receuë en la personne d'Isidore. Quoy que ceste nuit fut penible et pleine d'alarmes pour la belle Eudoxe, si avoürai-je n'avoir jamais passé une plus douce nuict, car j'eus continuellement [861] la main dans son sein, et la bouche jointe à la sienne. Amour sçait quels furent mes transports, et combien de fois je faillis de perdre tout respect : Elle le recognut lors que sentant ses deux filles endormies, je voulus couler une main par la fente de sa robe, car me prenant doucement la main, elle joignit sa bouche contre mon oreille, et me dit le plus bas qu'elle put telles paroles : - Et quoy mon Chevalier, ne vous semble-il point que Dieu soit assez courroucé contre moy, sans que vous attiriez sur ma teste par des nouvelles offences, de nouveaux chastimens ? à ce mot elle se teust, et remit sa teste où elle la souloit avoir, me donnant

Signet[ 848 sic 850 ] 1621 moderne

un baiser, qui me rendit bien tesmoignage qu'elle m'aimoit, et moy apres ceste faveur joignant de mesme ma bouche contre son oreille, je luy dis : - Mais, ma belle Princesse, quelle offence seroit-ce, puis que vous n'estes plus à personne qu'à vous-mesme ? Voulez-vous, peut-estre, que j'attende que vous soiez encore à quelqu'un qui vous possedera devant mes yeux ? est-il possible que vous-vous reserviez de ceste sorte pour ceux qui ne vous aimerent jamais ? Elle alors haussant la bouche contre mon oreille : - Mon Chevalier me dit-elle, n'offençons point Dieu, ny mon honneur, et pour vous asseurer de la doute où vous estes, recevez le serment que je vous fais. Je vous jure, Ursace, par le grand Dieu que j'adore, que je n'espouseray jamais homme que vous, et si ce que j'ay esté me permettoit de pouvoir disposer librement de moy, je vous [862] prendrois dés à ceste heure pour mon mary : Mais je veux croire que vostre amitié est telle que vous ne voudriez pas, qu'ayant esté Imperatrice, je vesquisse d'autre sorte, et tinsse un moindre rang : peut estre que la fortune disposera de sorte de vous, que je pourray vous contenter avec honneur, et lors plaignez vous de moy si j'y faux. Cependant vivez avec ceste satisfaction, que je n'espouseray jamais personne si ce n'est vous, et pour asseurance de ce que je vous jure, recevez ce baiser : Et lors joignant sa bouche à la mienne, elle demeura long temps collee dessus. Si ceste asseurance me fut agreable, et si je receus ce serment de bon cœur, jugez le gentil estranger, puis que je

Signet[ 849 sic 851 ] 1621 moderne

n'avois jamais rien desiré avec tant de passion. Je luy respondis donc de ceste sorte : - Ma belle Princesse je reçois ceste promesse avec tant de remerciemens, et d'une si bonne volonté qu'en eschange je me donne entierement à vous, et vous proteste que jamais je ne contreviendray à ceste donation : Mais permettez-moy aussi de jurer par ce grand Dieu, devant lequel vous m'avez fait ceste promesse, que si jamais il advient que par vostre volonté ou autrement, quelqu'un vous possede en qualité de vostre mary : je le feray mourir avec la mesme main que maintenant vous tenez entre les vostres, sans que vous en puissiez estre offencee contre moy, ny que vous diminuiez l'amitié que vous m'avez promise. Elle alors s'abouchant à mon oreille : - Je ne le vous permets pas seulement, me dit elle, mais je vous croiray pour traistre, [863] et deffailly de cœur, si vous ne le faictes : Et à ce mot, elle se mit comme elle estoit, et passâmes la nuict comme nous l'avions commencee. Mais helas ! je ne joüis pas long temps du contentement d'estre seul aupres d'elle, ny mon amy non plus, d'estre aupres de Placidie, car le lendemain ce Tiran Maxime voiant qu'Eudoxe et ses deux filles s'estoient sauvees, envoia de tous costez pour nous attraper, et depescha tant de gens, qu'en fin nous fusmes rencontrez et ramenez vers luy quelque deffence qu'Olimbre et moy puissions faire : qui η apres avoir esté blessez en divers lieux, mais moy beaucoup plus qu'Olimbre, fûmes en fin emportez

Signet[ 850 sic 852 ] 1621 moderne

vers ce Tiran, qui ne se contentant pas d'avoir tué Valentinian, et usurpé l'Empire, voulut encores pour une entiere vengeance, ou plustost pour rafermir son usurpation, et luy donner quelque couleur η, espouser la belle Eudoxe. O Dieux ! que ne fit elle point pour s'en empescher ? mais, ô Dieux, que ne ressentis-je point ! J'estois de sorte blessé que je ne pouvois sortir du lict, et entre les coups que j'avois, j'estois tres-mal d'une jambe et du bras droit : Si bien que je ne me pouvois aider ny de l'un ny de l'autre ; En fin le Tiran voiant que Eudoxe n'y vouloit point consentir de sa volonté, usa d'une si grande violence que dix ou douze jours apres la mort de Valentinian, il contraint Eudoxe d'estre sa femme, Je sçeus ces nouvelles par Olimbre, qui estoit des-ja presque guery, et qui ne bougeoit le plus souvent du chevet de mon lict. [864] Et lors que nous ne sçavions que juger de ceste action, et que nous estions presque en doute qu'il n'y eust du consentement de ceste Princesse, je reçeus une de ses lettres qui fut telle.

Signet[ 851 sic 853 ] 1621 moderne


LETTRE D'EUDOXE, A URSACE.

  SI Eudoxe n'est miserable, il n'y en eust jamais au monde : Je suis entre les mains d'un Tiran, qui me force à des injustes nopces. J'appelle le Dieu qui a oüy les sermens que je vous ay faits pour tesmoing que je n'ay consenty ny ne consentiray jamais à sa volonté : et que je vous somme de la promesse que vous me fistes en mesme temps, si vous ne voulez que je me plaigne autant de vous, que vous et moy avons d'occasion de nous douloir de la fortune, qui m'a laissé assez de vie pour me voir entre les mains de celuy qui me ravit tant injustement des vostres ; et que particulierement j'en η auray de vous accuser de faute d'affection, si vous ne me tenez mieux parole que je ne la vous tiens, puis que le desastre le veut ainsi.

  Que n'eusse-je point entrepris si la force eut égalé ma volonté ? ou seulement si mes blesseures me l'eussent permis : Mais helas ! j'estois en estat que malaisement eusse je pû faire mal

Signet[ 852 sic 854 ] 1621 moderne

à autruy, puis qu'il me fut impossible de m'en faire à moy-mesme, lors que pour ne [865] voir Eudoxe possedee par ce Tyran, je voulus me mettre le fer dans l'estomach, Et peut-estre en fin j'y fusse parvenu sans mon cher Olymbre, qui plus soigneux de moy, que je ne vous sçaurois dire, s'en prenant garde, m'ostoit toute sorte de moyen de me pouvoir offencer. Et puis me representoit tant de raisons pour me divertir de mon dessein, qu'en fin il me retint en vie, jusques à ce que huict ou dix jours apres ces injustes nopces, je vis entrer dans ma chambre la sage et belle Eudoxe ? Elle avoit obtenu ceste permission de Maxime, luy disant, qu'il estoit bien raisonnable qu'elle me veid en mon mal, puis que pour la deffendre, j'avois esté blessé de ceste sorte : luy qui la vouloit gagner par la douceur, s'il luy estoit possible, et qui n'avoit point de soupçon de moy, tant nous avions vescu discrettement par le passé, et tant Isidore avoit esté discrette et fidelle à sa maistresse. Elle vient donc me voir, et feignant qu'il ne failloit pas que beaucoup de personnes entrassent dans ma chambre, elle laissa toute sa suitte dans une anti-chambre, et ne mena avec elle que Placidie la petite Princesse, sçachant bien qu'Olymbre l'entretiendroit et l'empescheroit de prendre garde à ce que nous dirions. Elle s'approche donc de mon lict, et s'assit au chevet, et chacun s'estant retiré, elle voulut parler : mais elle demeura long temps sans le pouvoir faire. En fin voyant que les larmes me sortoient des yeux, et que je ne pouvois proferer une parole,

Signet[ 853 sic 855 ] 1621 moderne

tournant sa chaire contre le jour, parce qu'elle [866] n'avoit voulu passer dans la ruelle) η elle se couvrit, et par son ombre me cacha presque entierement, de peur que ceux qui me servoient ne peussent remarquer nostre desplaisir. Nous demeurames encor quelque temps de ceste sorte sans dire mot : Mais ayant repris un peu de resolution, je luy dis en fin ces paroles : - A ce que je vois Madame, il n'y a personne qui ait perdu en ceste fortune que Valentinian, et Ursace. Luy se voyant ravir la vie, son Empire et sa femme : Et moy, les bonnes graces d'Eudoxe. Mais combien est plus douce la perte qu'il a faite, puis que mourant il a perdu tout le ressentiment de son mal, au lieu que la vie m'est seulement demeuree pour ressentir mieux le mien, et pour me pouvoir dire le plus mal-heureux de tous les hommes qui vivent. Elle me respondit, premierement avec des larmes qu'elle ne peut retenir, et puis avec telles paroles : - Vous aussi mon Chevalier, vous vous aidez à me donner de la douleur ; et au lieu de soulager, et de plaindre mon mal, vous l'augmentez par vos reproches ? Et bien puis que vous en avez le courage, j'avouë que je merite d'estre traictee de ceste sorte, et que le Ciel ny vous, ne sçauriez augmenter mes ennuis ; car tout ce qui me reste à souffrir, qui n'est plus que la perte de ma vie, ne me peut estre que soulagement, puis que je cognois qu'Ursace ne m'ayme plus. - O Dieu ! m'escriay-je tant haut que je pus, transporté de l'offence que ces paroles me faisoient, et fus bien marry de m'estre escrié si haut, car deux

Signet[ 854 sic 856 ] 1621 moderne

ou trois personnes accoururent [867] pour sçavoir ce que je voulois : ausquels je respondis que c'estoit un eslancement que j'avois senty en la blesseure de mon bras, et que cela estoit passé, ils me respondirent qu'il ne faloit point remuer, de peur d'efforcer le nerf, qui estoit un peu offencé, et lors s'estans retirez je repris ainsi la parolle : - Comment, Madame, Ursace ne vous ayme plus ? vous le pouvez dire sans rougir ? et vous ne craignez point que le Ciel vous punisse de l'outrage que vous me faites ? Ursace ne vous ayme plus Madame ? Et depuis quand avez vous recogneu ce changement en luy ? Est-ce devant que Valentinian soit mort ? vous m'avez escrit le contraire, et vos lettres en feront foy en terre, et l'ame de la sage η Isidore aux Cieux. Est-ce depuis sa mort ? les promesses que vous m'avez faites, (dont vous avez eu si peu de memoire) et celles que vous avez receuës de moy, (desquelles je me souviendray bien mieux que vous) vous reprocheront que cela n'est pas. Mais ce sera peut-estre depuis l'outrage que vous m'avez fait, en vous donnant à ce cruel Tyran. S'il est ainsi, ç'a donc esté pour avoir veu que j'aye peu vivre, apres avoir receu de vous une si grande offence ; Mais de cela vous en devez accuser Olymbre, qui m'en a osté tous les moiens, et qui m'a faict entendre que vous le vouliez et me le commandiez ainsi. Que si la vie qui m'est demeuree vous a donné ceste creance, je la vous feray perdre, aussi tost que je seray en estat de recouvrer un fer pour me le planter au cœur : Car aussi bien le veux-je punir, cet inconsideré [868] qu'il

Signet[ 855 sic 857 ] 1621 moderne

est, de vous avoir aimee, et d'avoir esperé que vous l'aymeriez aussi constamment que luy. Et si vous me voulez rendre quelque preuve, non pas d'amitié, (car je n'en espere plus de la femme de Maxime) : mais de compassion seulement : Et quelle compassion dois-je attendre de la femme d'un Tyran ? quelque recognoissance donc de n'estre pas entierement ingratte, donnez-moy vous-mesme le fer, que je ne puis si promptement recouvrer, afin que je vous fasse voir que c'est la force, et non la volonté qui me retient en vie, apres un si grand outrage. Elle alors vaincuë de ces paroles, et ne pouvant suporter que je les continuasse, s'approchant davantage de moy, me respondit de ceste sorte : - Quand vous avez dit, qu'il n'y avoit que Valentinian, et vous qui eussiez perdu en ceste miserable fortune, j'ay creu que ne me mettant point du nombre, vous ne m'aimiez plus, puis que je suis celle qui y ay faict la plus grande perte : N'ayant pas seulement esté privée de la personne, et de la vie de mon mary : Mais de moy-mesme, qui me vois en la possession de celuy, que je hay plus que toutes les choses du monde, qui se doivent le plus haïr. Oyant maintenant le contraire par vos paroles, et sçachant bien que vous avez tousjours esté tres-veritable, je change d'opinion, et ne me dis plus si miserable, puis que je sçay que vous m'aymez encores. Je vous en dirois davantage, si je ne craignois que l'on prist garde à nos discours, et seulement je vous veux conjurer [869] par l'amitié que vous me portez, de croire que comme vous

Signet[ 856 sic 858 ] 1621 moderne

estes demeuré par force en vie, que de mesme, c'est en despit de moy, que je vis aupres de Maxime, que je ne tiens non plus que vous faictes η pour Empereur : Mais pour le plus cruel Tyran, qui fut jamais en Rome. Et si le desir de vengeance et celuy de vous pouvoir rendre un jour contant de moy, ne me retenoit η en vie soyez certain que dés l'heure que pour ma deffence je vous vis si cruellement blesser devant mes yeux, et plus encores depuis la force qui m'a esté faicte, je serois sans doute dans le tombeau : Mais le Ciel qui est juste, me promet que je verray la vengeance du sang de Valentinian, et de l'outrage qui a esté fait à Ursace et à ceste miserable Eudoxe. Cependant, contraignez-vous mon Chevalier, et vous guerissez, car il n'y a que ce seul moyen pour parvenir à ce que nous pretendons. Vous sçaurois je dire quel soulagement fut celuy que je receus par ceste declaration : Il fut tel que me resolvant de guerir, pour faire promptement ceste vengeance, il me sembloit que je n'avois plus de mal : Pour ce coup elle ne m'en voulut dire davantage, estant contrainte de s'en aller, pour ne faire soupçonner nostre dessein. Mais deux ou trois jours apres qu'elle me vint revoir, elle me fit entendre que Maxime avoit tué Valentinian, et que ç'avoit esté pour l'espouser, à ce qu'il luy en avoit dit luy-mesme : dont elle estoit si offencee, qu'elle estoit resoluë de le faire mourir par quelque voye qu'elle peut [870] rencontrer. - Il faut, luy dis-je, ma Princesse, que vous ne fassiez rien imprudemment,

Signet[ 857 sic 859 ] 1621 moderne

parce que si vous faillez vostre entreprise une fois, il ne faut plus que vous esperiez de l'executer, outre le danger en quoy vous vous mettriez, et puis vous me feriez un trop grand outrage, si autre que moy mettoit la main dans le sang de celuy qui est parricide de mon Seigneur, et qui par violence vous a ravie. Mais voicy ce que je juge à propos. Valentinian, quelque temps avant qu'Attila tourna ses armes contre l'Italie, avoit fait la paix avec Genseric Roy des Vandales, et luy laissa l'Affrique, à condition qu'il fut son amy et confederé : Ce Barbare a tousjours depuis fait paroistre qu'il aymoit l'Empereur, et ne s'est voulu allier avec ses ennemis, faites luy sçavoir la meschanceté de Maxime, le meurtre de Valentinian, l'usurpation de l'Empire, la force qu'il vous a faicte, et le sommez de l'amitié qu'il a promise à l'Empereur, par laquelle l'Affrique est sienne, et ne doutez point qu'il ne vous secoure : car encores qu'il soit Barbare, si est-il genereux, et telles nations font plus d'estat de conserver l'amitié aux morts, que non pas à leurs amis vivants, leur semblant qu'il n'y a rien qui les y porte ny convie que la libre volonté qu'ils ont de maintenir leur promesse. Et toutesfois, afin que vous ne soyez pas deceuë en luy, tous ces Barbares, sont avares de leur naturel, offrez luy l'Empire, et à fin qu'il l'entreprenne de meilleure volonté et avec plus d'asseurance, faites luy entendre les moyens que vous avez de [871] luy donner l'Italie, et combien vous y avez de serviteurs,

Signet[ 858 sic 860 ] 1621 moderne

qui vous sont restez encores apres le parricide commis en la personne de l'Empereur : Et quoy qu'il soit bien fascheux de voir un Barbare estre Seigneur de l'Italie, si est-ce qu'il vaut mieux que cela soit, que demeurer sans vengeance, et mesme que Genseric estoit amy de Valentinian, et l'est de Martian. Eudoxe ayant quelque temps consideré ce que je luy disois, me respondit que toute la doute qu'elle faisoit en cest affaire, c'estoit de traitter avec le Vandale si secrettement, et promptement qu'elle le peut voir plustost η en Italie que l'on ne sceut qu'il y vint : Et qu'elle ne sçauroit, veu l'estat où j'estois qui pourroit estre capable de faire ce voiage, que de retarder : elle aimoit autant mourir pour l'insupportable regret qu'elle avoit de coucher aupres de ce Tiran, que pour quelque temps elle s'en exempteroit, feignant d'estre malade : mais qu'à la longue cela ne pouvoit estre. Je luy conseillay de continuer ceste fainte, et que pour tromper les yeux de ceux qui regarderoient son visage, elle usast de la fumee de souffre tous les matins, la recevant et au visage et aux mains, mais qu'au commencement ce fut fort peu, afin qu'on ne s'estonnast de la voir si tost changee, que ceste fumee luy rendroit le teint si different de ce qu'elle l'avoit, qu'il n'y auroit personne qui ne creut sa maladie tres-grande. Que pour aller en Affrique mon mal-heur m'en empeschoit pour lors, outre que j'avois faict vœu de ne sortir jamais d'Italie, que je n'eusse faict [872] mourir le Tyran : mais qu'elle se pouvoit fier de mon cher Olymbre, et que je

Signet[ 859 sic 861 ] 1621 moderne

l'assurois qu'il ne failliroit jamais à chose qu'elle luy commandat, et que je luy respondois de son affection, de sa fidelité, et de sa capacité. Elle qui n'avoit desir semblable η de se vanger, et sortir des mains de ce Tyran, s'en remit entierement à moy, et me pria de faire ceste dépesche. Je le fis, Silvandre, et Olymbre s'y montra si sage, et si diligent, qu'estant arrivé à Carthage en moins de quinze jours, il disposa de sorte Genseric, fut à la vengeance, fust à l'usurpation, et au pillage de Rome, que deux mois apres le Roy Vandale print terre en Italie, avec trois cens mille combatans qu'il avoit ramassé des Affriquains, des Mores ou des Vandales, dont toute la ville fut de sorte effroyée, et toute la province, que chacun fuyoit dans les Montagnes, et dans les bois et rochers : Et parce que nous le solicitions de venir droit à Rome pour prendre le Tyran : il se hasta tant qu'il peut, sans s'amuser à point η de villes le long de son chemin, dequoy Maxime prit une telle frayeur, que sans faire aucune resistance, il permit à chacun de se retirer dans les montagnes et lieux plus cachez, et luy mesme s'en voulut fuyr comme les autres. J'estois guery en ce temps là et ne me ressentois plus de mes blesseures, et n'eust esté que la belle Eudoxe me deffendit de ne point executer mon dessein, que le Vandale ne fut pres de Rome, à fin d'estre plus asseuré : il n'y a point de difficulté que j'eusse desja mis la main sur le Tyran. [873] Et à ce coup voyant qu'au lieu de deffendre l'estat qu'il η avoit usurpé, il le laissoit en proye à ces

Signet[ 860 sic 862 ] 1621 moderne

Barbares, j'eus peur qu'il ne se sauvast, et que Genseric ayant quitté l'Italie, il ne revint encores en sa tyrannie : Cela fut cause que je me mis apres luy, avec quelques uns de mes amis, et l'atteignis sur le bort du Tibre ainsi, qu'il remontoit à cheval apres avoir repeu, pour faire une grande traitte, et se jetter dans les montagnes : Encores que ceux qui venoient avec moy fussent harassez du chemin que nous avions desja fait, et d'un nombre beaucoup plus petit, si fis-je resolution de la charger, et de ne le laisser point passer plus outre : Je le deffie donc sur η la méchanceté qu'il a faite, en la mort de l'Empereur, en l'usurpation de l'Italie, et en la force commise contre la belle Eudoxe, et parce qu'il se sentoit coulpable et de l'un et de l'autre, il refusa de venir aux mains avec moy, et voulut prendre la fuitte, dont les siens mesmes furent tant animez, que se joignant presque tous avec mes amis, ils coururent apres, et de fortune mon cheval allant plus viste que tous les autres, je l'atteignis le premier, et luy donnay un si grand coup sur la teste, que fust de peur ou autrement, il se laissa choir en terre, où incontinent ceux qui venoient apres moy, acheverent de le tuer, tant chacun estoit animé contre sa perfidie, et contre son peu de courage. Ainsi finit ce Tyran, tant hay des siens, que quand il fut mort ils le mirent en pieces, et les jetterent dans la riviere, comme s'ils eussent voulu effacer son offence [874] de ceste sorte : mais toute l'eau du Tybre n'eust sçeu laver la moindre de celles qu'il avoit commises, fut contre l'Empereur,

Signet[ 861 sic 863 ] 1621 moderne

fut contre la belle Eudoxe, ou contre tout l'estat.
  Or je vous ay raconté jusques icy, de miserables accidens pour la belle Eudoxe, ou pour moy : Mais ceux que j'aye maintenant à vous dire, sont bien encores plus fascheux. Car helas ! ce sont ceux qui m'ont reduit en l'estat où vous m'avez veu, lors que le Ciel tant inopinément vous a fait arriver pour me sauver la vie, et quoy que je n'y espere remede quelconque, que celuy que vous m'avez empesché, je veux dire la mort, si ne laisseray-je de continuer pour satisfaire à la priere que vous m'en avez faite.
  Voila donc Genseric arrivé dans la ville, il y entra sans trouver resistance, et sans qu'une seule porte se trouva fermee. Eudoxe le reçoit, l'appellant du nom d'Auguste, et luy dict, que l'Empire luy doit sa liberté. Bref, luy rend tous les honneurs, et les remercimens qui luy sont possibles : Mais ce courage barbare au lieu de s'amolir par ces faveurs, se rend plus altier et insuportable. D'amy, il devint ennemy, et se porte non pas comme un Prince appellé pour secourir une Princesse affligee, mais comme un conquerant qui a sousmis par armes et apres une longue guerre une province ennemie. Il donne donc la ville en pillage, et sans pardonner non plus aux choses sacrees qu'aux prophanes, il despoüille les temples de leurs vazes, de leurs thresors et des raretez dont la devotion [875] du peuple, et des Empereurs Romains, les avoit enrichis par tant de siecles. Et apres que ceste confusion eut duré quinze jours, il courut une partie de l'Italie, et vint jusques à

Signet[ 862 sic 864 ] 1621 moderne

Parthenopé, où toutesfois il ne fit que perdre son temps, et gaster le plat pays : Et se voyant outré, s'il faut dire ainsi, de toute sorte de despoüille il s'en retourna en Affrique, ayant chargé ses vaisseaux de tout ce qu'il avoit trouvé de rare dans la ville : Mais helas ! ne se contentant pas des choses inanimees, il ravit encores les personnes qu'il jugea luy pouvoir estre utiles, et entre les autres, ô Dieux ! il emmena la belle Eudoxe, et ses deux filles, Eudoxe et Placidie : J'estois pour lors pres de ceste Princesse desolee, quand il luy manda qu'elle se tint preste pour partir trois jours apres : Elle tomba evanouyë, et peu s'en fallut qu'elle ne perdit la vie, et plust à Dieu qu'elle et moy fussions morts à l'heure, pour le moins elle n'auroit point esté captive, et je ne serois pas demeuré en Italie lors que l'on l'emmena en Affrique. O Dieux comment puis-je me ressouvenir de cet accident sans mourir ! Je sors de Rome avec quelques uns de mes amis, sans dire à personne mon dessein, non pas mesme à mon cher Olymbre, à qui je ne peus parler en partant : parce qu'il estoit aupres de Genseric, qui l'avoit pris en amitié depuis son voyage d'Affrique, et par le commandement de Eudoxe il ne bougeoit guere d'aupres de luy, à fin de conserver la ville, le plus [876] qu'il luy estoit possible, d'autant qu'à sa requeste il faisoit plusieurs graces à diverses personnes. J'envoyay depuis vers luy, afin qu'il asseurast Eudoxe que je la sortirois des mains de ces Barbares, ou que je mourrois en la peine. Elle qui avoit un jugement fort sain, cogneut bien que mon entreprise

Signet[ 863 sic 865 ] 1621 moderne

estoit impossible, pour le grand nombre de soldats que Genseric avoit amené, qui passoient trois cens mille hommes : Et si elle eust sceu en quel lieu j'estois, c'est sans doute qu'elle m'eust deffendu d'executer ce dessein : mais pour n'estre surpris des Vandales, je ne demeurois jamais une nuit entière en un lieu. Je r'amassay environ mille chevaux, et si j'eusse eu plus de loisir, peut-estre eussay-je fait une telle armee que ces barbares ne s'en fussent pas tous allez en Affrique si chargez de nos despoüilles, sans pour le moins esprouver combien pesent les coups des soldats Romains. Mais je n'eus que huict jours de loisir, et toutesfois ne pouvant souffrir que l'on emmenast Eudoxe, je resolus de combattre une si grande et espouventable armee, avec une si petite trouppe, faisant mon conte que je mourrois les armes en la main, pour un subject si honorable, que jamais ma vie ne sçauroit estre mieux employee. Il advint toutesfois autrement, car m'estant embuché dans un bois qui est sur le chemin d'Hostie, je vis passer une partie de l'armee en assez mauvais ordre, mais d'autant que je ne voulois qu'Eudoxe, j'attendis jusques à ce que je vis venir quelque chariots, dans lesquels j'apperceus [877] des Dames, et pensant que ce fussent celles que je demandois, je donnay courage à ceux qui estoient aupres de moy, les asseurant que j'avois une grande intelligence dans l'armee des ennemis par le moyen d'Olymbre, duquel ils sçavoient la faveur, et que nous ferions aujourd'huy un acte digne du nom Romain. A ce mot

Signet[ 864 sic 866 ] 1621 moderne

poussant mon cheval, et eux me suivant d'un grand courage, nous chargeons ces chariots, à la garde desquels il y avoit plus de dix mille Barbares : Je ne vous raconteray point par le menu de quelle sorte cette charge fut faite, car cela n'importe de rien : Tant y a que nous les défismes, et que si Eudoxe eust esté où je pensois qu'elle fust, c'est sans doute que je la delivrerois des mains de ces Barbares : mais le malheur voulut, qu'elle estoit encores derriere, et que les Dames que j'avois veuës estoient de celles qui estant prises et dans la ville et par la campagne, estoient emmenees avec le reste du butin en Affrique. O Dieux, quel regret fut le mien quand je vis mon entreprise faillie ! Et que j'avois toute l'armee sur les bras : car à ce tumulte l'avant garde recula et l'arriere garde s'avançant, se joignit presque au dos η de la bataille qui n'estoit pas encores passee, de sorte que je fus environné de tous costez d'un si grand nombre d'ennemis, que nous fusmes tous deffaits. Quelques uns se sauverent, mais la plus grande partie y demeura, quant à moy je demeuray parmy les morts, et fus despoüillé comme tel : et cela fut cause que η mon bien, [878] Car mes habits estant portez par un soldat, Eudoxe les recogneut, et les monstrant à Olymbre qui ne l'abandonnoit point, tout ce qu'elle peut dire ce fut : - Ursace en fin a trouvé le repos que la fortune luy a tousjours refusé. Et à ce mot s'esvanouyt dans la lictiere où elle estoit. Olymbre courant apres celuy qui portoit mes habits, s'enquit de luy où il les avoit pris, et luy ayant dit l'endroit, il partit incontinent,

Signet[ 865 sic 867 ] 1621 moderne

et chercha tant qu'il me trouva. Quels furent les regrets que son amitié luy fist faire ? il n'y a personne qui les puisse redire ? tant y a qu'ayant eu permission du Vandale de me rendre les derniers devoirs, il s'en revint à Rome où il me fit raporter, n'ayant osé asseurer ma mort à la belle Eudoxe, qui toutesfois ne luy fut cachee par Genseric, à ce que depuis nous avons sçeu : Tant y a que me faisant porter sur des brancards, je ne sçay si ce fut le marcher des chevaux, qui par le branlement esmut mes sentimens, ou qu'estant couvert de quelques habits, la chaleur qui n'estoit point encor esteinte du tout en moy, reprit force peu à peu, tant y a que je donnay signe de vie. Olymbre qui avoit continuellement l'œil sur moy, s'en prit garde incontinent, et plein d'une joye incroyable, me fit mettre dans la premiere maison qu'il rencontra ; où il me secourut de sorte, qu'en fin je revins de ce long évanouissement. Vous pourriez mieux sçavoir de luy, amy Silvandre, que je ne vous sçaurois dire, quel extréme contentement fut le sien, quand apres [879] m'avoir pleuré mort, il me revit en vie. Ceux qui le virent en cest estat, jugerent bien que sa vie ne luy estoit pas plus chere que la mienne : et toutesfois nous eussions esté l'un et l'autre beaucoup plus heureux, si mes jours eussent esté finis en ceste rencontre. Car je n'eusse point eu les desplaisirs que l'absence et le ravissement d'Eudoxe m'ont depuis apportez, et Olymbre ne seroit point separé de sa chere Placidie, ny Eudoxe abandonnee d'Olymbre,

Signet[ 866 sic 868 ] 1621 moderne

duquel elle eust receu plusieurs services en ceste occasion : sans ceste vie miserable qui ne m'est restee que pour un plus grand malheur. Ceste consideration fut celle qui me fit resoudre à la mort, aussi tost que je sceus que ce perfide Genseric l'avoit emmenee avec ses deux filles : Mais l'extréme soing que mon amy avoit de moy, m'empescha d'executer ce genereux dessein, tant que mes playes me retindrent dans le lict. Ce qui fut cause qu'aussi tost que je fus guery, et que je peus monter à cheval, je me dérobay le plus secrettement de luy qu'il me fut possible, et prenant le chemin de Toscane, je me cachay dans les montagnes de l'Appennin, faisant dessein d'y mourir, à faute de manger, ou d'autre incommodité : ne voulant respandre mon sang pour n'offencer, le grand Dieu qui punit les homicides η : Mais lors que la longueur de ce dessein me fit resoudre à une plus prompte mort, et que perdant toute sorte de consideration du Ciel, je me voulois ouvrir le cœur avec [880] un glaive ; Mon cher Olymbre survint, qui m'arresta le bras, et me redonna la vie pour une seconde fois. Et lors que je m'opiniastrois, et m'efforçois d'effectuer ceste derniere resolution, il survint η un jeune homme, qui par sa beauté et par sa sagesse, nous fit croire qu'arrivant si à propos, c'estoit un messager du grand Dieu qui étoit envoié pour me divertir de ce dessein, j'avoüe qu'au commencement je le creus, et que me rendant du tout obeissant à ses paroles, je perdis pour lors ceste volonté de me faire mourir, esperant recevoir de luy quelque tres-grand

Signet[ 867 sic 869 ] 1621 moderne

et incroyable secours, et que deceu de ceste sorte, nous nous retirasmes tous trois en la plus proche ville pour faire penser Olymbre d'une grande blesseure que je luy avois faite en la main, quand il me voulut oster le fer duquel je me voulois tuer. Mais quand je sçeus que ce jeune homme estoit Segusien comme vous, et qu'il estoit arrivé au lieu où j'estois par hazard, j'advoüe que je pris une plus forte volonté de mourir, qu'auparavant, et l'eusse fait sans ce jeune homme qui s'appelloit Celadon, comme depuis il me dit, qui me representa tant de raisons, qu'en fin je resolus d'attendre la guerison d'Olymbre. Il y avoit en ce lieu un vieux et sage Chirurgien qui pensoit la blesseure de mon amy, auquel l'aage et les voyages qu'il avoit faits en divers lieux, avoient apris beaucoup de choses : cestuy-cy ne vint pas souvent où nous estions, sans prendre garde à nostre tristesse, et parce que d'une parole à l'autre, on vient quelquefois à [881] descouvrir beaucoup de secrets qu'on voudroit tenir cachez, je ne peus si bien me dissimuler, qu'il ne recogneut en partie le dessein que j'avois. Cela fut cause qu'un jour voyant que la blesseure de mon cher Olymbre ne le pouvoit plus convier de nous venir visiter, estant presque guerie, il me tira à part et me tint ce langage : - Seigneur, ne trouvez estrange si je me mesle de vous donner un conseil que vous ne me demandez pas. Mon âge, vostre merite, et ce que je dois au grand Dieu m'y convient. Prenez donc en bonne part ce que je

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vous vay dire ; J'ay recogneu que vous estes saisi d'une si grande tristesse, que vous desseignez contre vostre vie, ne le faictes pas, car le grand Dieu punit tres-rigoureusement apres leur mort les homicides η d'eux mesmes ; outre que c'est un deffaut de courage de se tuer, pour ne pouvoir supporter les coups du desastre, et tout semblable à celuy qui s'enfuiroit le jour d'une bataille, de peur des ennemis : car ceux qui se donnent la mort pour quelque desplaisir qu'ils prevoyent, ou qu'ils souffrent, s'enfuyent veritablement de ce monde à faute de courage, et pour n'oser soustenir les coups de la fortune. Ce n'est pas à dire pour cela que les hommes, comme esclaves, soient obligez d'endurer toutes les indignitez que ceste fortune leur fait, ou leur prepare : Car le grand Dieu les ayme trop pour les avoir sousmis à ceste misere. Mais il leur a donné le jugement, et la prudence pour faire ceste eslection avec une bonne et saine raison. Et parce que l'homme [882] prevenu de la passion, ne sçauroit ny bien juger, ny bien eslire, il l'a rendu accompagnable, et luy a donné un naturel qui aime la societé, afin que s'eslisant un ou plusieurs amis, il leur demande conseil lors qu'il voudra disposer, non seulement de sa vie et de sa mort, mais de tous autres affaires d'importance. Et d'autant que les amis sont le plus souvent interessez en ce qui touche le bien ou le mal de la personne qu'ils ayment : Ce grand Dieu ne voulant point laisser encor en cecy l'homme sans une bonne guide, luy

Signet[ 869 sic 871 ] 1621 moderne

a donné des Juges et des Rois qui en ordonnent ainsi qu'ils trouvent à propos, pour nos dissentions qui touchent le bien, ou quelque offence receuë. Le Senat y pourvoit tres sagement, mais pour les outrages de la fortune, parce qu'elle a tousjours esté tant aymee η du peuple et de l'Empire Romain, il n'en a pas voulu estre le juge, cognoissant bien que comme les amis sont interessez en la cause de leurs amis, il ne pouvoit que juger favorablement, et à l'advantage de la fortune. Toutesfois ce grand Createur des hommes qui les ayme comme ses enfans, les a voulu pourvoir de tout ce qui estoit necessaire pour vivre et mourir en hommes, et pour ce suject a inspiré ces grands et prudents Massiliens de s'en establir les Juges, leur semblant que la mort n'estant point un tort, ny un outrage, mais un tribut η de nature, c'est faire tres-injustement et tres-lachement de refuser le remede à ceux qui avec raison le demandent : que le temps en fin ne peut nyer à leur aage, [883] et pourtant il y a un lieu public en leur ville où ils gardent du poison meslé avec de la siguë, qu'ils donnent à boire à celuy qui veut mourir, si toutesfois le conseil des six cens juge que les raisons soient bonnes pour lesquelles il desire la mort. Je vous donne cet advis, Seigneur, afin que si le desastre vous poursuit injustement, vous puissiez justement sortir de sa tyrannie, par l'advis de tant de personnes estimees sages et prudentes. Et quant à moy, afin que

Signet[ 870 sic 872 ] 1621 moderne

vous ne pensiez pas que je vous donne un conseil que je ne vueille prendre, je suis resolu de partir dans peu de jours pour les aller trouver, à fin de clorre heureusement ma vieillesse, y estant toutesfois poussé par une contraire opinion à la vostre, car ayant vescu un si long aage que quatre vingts et dix-neuf ans avec toute sorte de felicité selon ma condition, à sçavoir riche des biens de fortune autant qu'autre de mon estat, heureux en enfans, bien aymé de tous mes voisins, estimé de chacun. Je ne suis pas resolu d'attendre la centiesme annee, pour donner loisir au desastre de me faire mourir mal-heureux η : Ayant apris que si Priam fust mort quelques temps avant la perte de sa ville, il eust esté le plus grand Prince de l'Asie.
  Ce bon vieillard me tint ces paroles, qui ne firent pas un petit effect en moy, car aussi tost m'approchant d'Olymbre je luy en fis le recit, et presque en mesme temps nous resolumes tous trois de venir ensemble en ce lieu, pour de compagnie mettre fin à nos jours. Mais le [884] Ciel ne l'a pas voulu, le η faisant mourir lors que vous nous avez secourus, et parce que ces deux femmes que vous avez sauvees sont deux de ses filles plus aymees, qui estoient venues pour luy clorre les yeux, si de fortune le conseil des six cents luy eust accordé le poison, nous avons pensé d'estre obligez de les assister en cet accident, et de ne les point abandonner, jusques à ce qu'elle ayant trouvé le corps de leur pere, et rendu ce dernier devoir à celuy qui n'eut jamais infortune durant sa vie, afin que mesme

Signet[ 871 sic 873 ] 1621 moderne

apres sa mort, il soit si heureux, que d'estre enterré par les mains de ses enfans. Et apres nous avons fait dessein de les renvoyer à nos despens, aussi tost que nous aurons eu nouvelle de Rome. Mais pour ce qui nous concerne, nous sommes resolus d'achever nostre dessein, et ne retardons de nous presenter devant le Conseil, que pour faire paroistre que la perte des biens, ny le naufrage ne nous ont point donné ceste volonté, estant plus riches, puis que le Ciel le veut, de grandes terres et possessions que de contentement, et pour cet occasion nous avons envoyé en nos maisons pour faire venir nos esclaves et serviteurs, avec une partie de nos biens.
  Ursace finit de ceste sorte, me laissant infiniment touché de compassion pour sa fortune et pour celle d'Eudoxe, et luy ayant respondu que j'en avois veu plusieurs qui avoient faict la requeste du poison au conseil des six cens, ausquels on l'avoit accordee, et refusee à d'autres ; il me pria de les tenir secrets, de [885] peur que s'il y avoit quelques amis de Maxime, ou quelqu'un outragé de Genseric, il ne les prevint, et leur empeschat η de mourir de leur volonté : Et apres s'enquirent comment la requeste se devoit presenter, en quels termes, et quelles ceremonies il y failloit faire. Je leur respondis que la chose estoit fort aisee, et qu'il ne falloit s'adresser qu'au Magistrat particulier, auquel on donnoit la requeste qu'il rapportoit au conseil des six cens, et qu'il ne falloit y nommer personne, afin que sans esgard des qualitez, ils peussent

Signet[ 872 sic 874 ] 1621 moderne

en mieux juger, et que la requeste devoit estre telle.


REQUESTE

Qui se presente au conseil des six
cens
, demandant le Poison.

  LE souverain Conseil des six cens, est requis d'accorder au suppliant, le favorable soulagement des miseres humaines, en vertu des sages et genereuses loix des Massiliens, ordonnez, Juges en terre entre la Fortune et les hommes. Et pour cest effet luy soit donné jour pour desduire ses raisons par-devant eux ainsi se conserve et s'augmente leur grandeur.

  [886] Ils m'en demanderent coppie, afin de n'y point faillir, et la leur ayant promise, je continuay : - Apres leur dis-je, on vous assignera le jour, et devant eux vous deduirez les occasions qui vous convient à vouloir mourir ; sans toutesfois que vous soyez obligé de dire vostre nom, ny d'autre η, que vous alleguiez en vostre discours, qui doit estre fort clair et de peu de mots : et croyez que si c'est chose juste, ils vous accorderont ce que vous requerez. Je vis bien à ces dernieres paroles qu'Ursace vouloit mourir,

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car je lisois à ses yeux le contentement de son ame : mais je cognus bien aussi qu'Olymbre n'y estoit poussé que de la seule amitié qu'il portoit à son compagnon, duquel il ne se vouloit point separer. Or quelques jours s'escoulerent de ceste sorte, au bout desquels ils eurent nouvelle d'Italie, telle qu'ils attendoient, par un vaisseau qui leur apporta grande quantité d'esclaves, de serviteurs et de richesses. Il faut que j'abrege ce long discours : Toutes choses donc estant prestes, ils me prierent de les accompagner devant les Juges, et leur rendre ce dernier et pitoyable office. Je le fis à regret, car je les aymois, et voyant la volonté qu'ils avoient, je craignois que le Conseil trouvast leur demande juste. Ils presentent donc leur requeste, et sont assignez au troisiesme jour d'apres, car c'estoit le terme qu'ils donnoient pour changer d'advis : Mais Ursace constant et ferme en ceste opinion se trouva dés le matin devant eux, avec Olymbre, tous deux bien vestus, et bien accompagnez, [887] et estant appellez dans le Conseil, et enquis du suject qu'ils avoient de vouloir mourir : Ursace parla briefvement de ceste sorte.

Signet[ 874 sic 876 ] 1621 moderne


DEMANDE D'URSACE.

  JE veux mourir, Seigneurs Massiliens, parce que la vie m'est des-agreable, inutile, et honteuse : De-sagreable d'autant qu'aymé et Amant d'une tres-belle, et tres-vertueuse Dame, elle m'a esté enlevee et emmenee esclave en pays estranger : Inutile parce que ce ravisseur est infiniment puissant par dessus toutes mes forces : Et honteuse d'autant qu'ayant mille fois juré à ceste belle Dame de ne souffrir, tant que je serois en vie, qu'il luy fust faict outrage ; ce m'est une honte extreme de vivre et ne la secourir pas. Or le grand Dieu n'ayant donné la vie aux hommes, que pour leur bien, il n'est pas raisonnable qu'elle me demeure seulement pour mon mal. C'est pourquoy je me presente devant vous, sages Seigneurs, pour obtenir le soulagement que vous ne refusez point aux miserables, et croyez que vous ne l'accorderez jamais à personne plus affligee, ny qui le desire davantage.

  Ursace parla de ceste sorte, qui fit tourner [888] les yeux de chacun sur luy, admirant sa constance et la fermeté de sa parole, car jamais

Signet[ 875 sic 877 ] 1621 moderne

il ne changea de voix ny de couleur. Et peu apres Olymbre se descouvrant la teste, dit ainsi.


DEMANDE D'OLYMBRE.

  JE veux mourir, Seigneurs Massiliens, pour les mesmes raisons que mon amy vous a desduites, parce que comme luy j'ay perdu celle que j'aymois : Et de plus, parce que je vois qu'il veut mourir : Car l'aymant plus que tout ce qui est en l'univers, je ne puis, ny ne dois consentir qu'il se separe de moy. Je ne le puis, d'autant que l'amitié n'estant qu'une union de deux volontez, je n'aymerois point, (et cela est impossible) si je consentois à ceste des-union. Et je ne le dois, parce que c'est contre le devoir d'un homme d'honneur de cesser d'aymer, ce qu'avec raison il a commencé d'aymer. Or toutes raisons m'ont contraint à ceste amitié : car il est vertueux, bon amy, et je luy suis obligé de la vie. Ne seroit-ce contrevenir à toutes raisons, si je deffaillois en ceste amitié ? C'est pourquoy, sages Seigneurs, puis que le Ciel vous a establis pour le soulagement des affligez, ne m'en refusez point le remede, afin de ne contrevenir à vos loix et ordonnances, que par tant de siecles vous avez jugees si justes et si sainctes.

Signet[ 876 sic 878 ] 1621 moderne

  [889] Chacun certes, admira la resolution de cet amy ; et n'y eust celuy qui ne desirast d'estre le tiers, pour participer au bon-heur d'une telle amitié. Le conseil cependant apres avoir longuement disputé, demeura en doute, si l'on devoit leur accorder ou refuser ce qu'ils demandoient, jusques à ce que le principal du conseil par l'advis de tous, demanda à Ursace ; s'il vouloit permettre à son amy de mourir. A quoy il respondit que non : - Et pourquoy ? adjousta le sage Massilien ? - Parce respondit Ursace, qu'il doit vivre pour soulager, ainsi qu'il le peut, l'infortune de sa Dame et de la mienne. - Et vous continua-t'il, avez vous permission de celle que vous aymez de vous oster la vie, ne la pouvant secourir en ceste infortune ? - Je ne l'ay point dit Ursace, d'autant que depuis ce malheur je ne l'ay point veuë : Mais je m'asseure bien que son cœur genereux y consentira, et que si elle estoit en ma place, elle vous feroit la mesme requeste que je vous ay faite. Les Seigneurs du Conseil alors disputerent entr'eux fort long temps, sans qu'on les put entendre : En fin les voix ayant esté recueillies par le principal : et s'estant remis en sa place, il profera d'une voix grave et assez haute, telles parolles.

Signet[ 877 sic 879 ] 1621 moderne


[890] JUGEMENT

Du conseil des six cens.

  SUR les requestes à nous presentees par ces deux suppliants, pour obtenir le soulagement des miseres humaines. Le Conseil ordonne avant qu'accorder la premiere, que le suppliant aura permission de la Dame qu'il ayme, de pouvoir disposer de sa vie : avec laquelle η revenant, son desir sera contenté. Et pour l'autre, son amy ne voulant consentir à sa mort, il est declaré incapable d'obtenir ceste grace. Et cela d'autant que l'un et l'autre sont Amants et aymez, et que l'Amant ne doit pas vivre pour soy, mais pour la personne aymee : et par consequent ne peut, ny ne doit disposer de sa vie, sans la permission de celuy à qui elle est.

  - O Dieu s'escria Ursace, ayant oüy ceste ordonnance ! combien ay-je encores à passer de tristes jours, et de fascheuses nuicts ? Et faisant une grande reverence à ces Seigneurs, il sortit du Conseil, si affligé de n'avoir pû obtenir ce qu'il demandoit, qu'il faisoit estonner chacun de sa constance, et ferme resolution

Signet[ 878 sic 880 ] 1621 moderne

à la mort. Olymbre n'en estoit pas de mesme, qui n'avoit desiré de mourir, que pour l'accompagner, et qui estoit bien ayse du dény que l'on leur avoit fait à tous deux : car il n'eust pas voulu que [891] c'eust esté à luy seul. Ils se retirerent donc en leur logis accoustumé, où apres s'estre plaints de la fortune, qui ostoit la volonté à ces sages Massiliens, de leur accorder ce qu'ils ne refusoient aux plus miserables ; Le bruit s'espancha non seulement par la ville, mais par toute la contree, que deux grands personnages Romains, estoient venus exprés pour demander le poison. Cela fut cause qu'entre les autres, il y eut un grand Astrologue, qui desireux de les cognoistre les vint visiter. Cet homme estoit vieil, et avoit vescu pres de trois siecles, je veux dire des nostres η, s'estant tousjours adonné à ceste science, avec tant d'estude, qu'il estoit reüssy admirable en ses predictions. Celuy-cy donc estant adverty de leur dessein, craignant que leurs courages fussent tellement disposez à la volonté de mourir, que le poison leur estant refusé, ils ne recourussent au fer, il desira de les conseiller selon que sa science le luy pourroit permettre ; Et en ce dessein les vint trouver un matin qu'ils estoient seuls dans leur chambre. Il voulut y estre conduit par moy, parce que nous avions quelque cognoissance à cause de mes estudes η. Je ne vous diray point les discours particuliers qu'ils eurent, car ils seroient trop longs ; tant y a qu'ayant sçeu le poinct de leur nativité η, leur ayant long temps consideré, le

Signet[ 879 sic 881 ] 1621 moderne

visage et les mains, et ayant jetté quelques figures sur un papier η qu'il separa et puis rejoignit ensemble, il leur tint telles paroles :
  - Seigneurs, vivez et vous conservez à une [892] meilleure saison que le Ciel vous promet : Vous dit-il, s'addressant à Ursace, vous recouvrerez celle que vous avez perduë par le moyen de l'homme que vous aymez le plus, au monde, et plain de contentement, la possederez à longues années dans la mesme ville η où vostre Amour a pris naissance. Et vous, dit-il, se tournant vers Olymbre, vous espouserez celle que vous aymez, la r'amenerez en sa patrie avec sa mere, et ne mourrez jamais que fait Empereur, vous n'ayez commandé à l'Empire d'Occident. Ces choses que je vous dis sont infaillibles, et rien ne les peut divertir.
  La reputation de cet homme eut une grande force sur Ursace : et plus encores les particularitez de sa η vie passee, qu'il luy dit, et qu'il ne pouvoit avoir sceües, que par sa doctrine : de sorte qu'il resolut de le croire, et de suivre le conseil qu'il luy donneroit. Et se descouvrant à ceste occasion entierement à luy, le pria par le grand Dieu qu'il adoroit, de le vouloir assister de son advis. Et lors il luy proposa la hayne de Genseric, et le danger qu'il y avoit pour luy, de s'en aller en Affrique. - Il faut, dit-il, que vous renvoyez en Italie tous vos domestiques, et que vous fassiez semblant de vous tuer, afin que le bruit s'en espanche par tout : Et puis de là à quelques jours, vous vous desguiserez ou en esclave ou autrement, et vous mettrez au service de vostre amy, qui vous emmenera en Affrique, où mesme

Signet[ 880 sic 882 ] 1621 moderne

il le racontera à Genseric : et ne doutez point que de ceste sorte demeurant incognu, [893] vous ne parveniez à ce que vous desirez. Je vous conseillerois bien d'aller en Constantinople, attendre qu'Olymbre vous y allat trouver avec Eudoxe et Placidie, car je voy bien par mes observations η qu'il les y doit conduire : Mais trois occasions me font vous dire, que vous devez aller en Affrique. La premiere, parce que je prevoy qu'il faut que vous soyez tenu pour esclave, et que vous ne le pouvez éviter. L'autre que peut-estre le sejour vous seroit bien ennuyeux d'attendre si long temps sans vostre amy, et sans voir celle que vous aymez : Et la derniere, afin que vous assistiez de conseil Olymbre, qui en aura bien affaire aux occasions qui se presenteront, et desquelles il n'est pas à propos qu'il se declare à personne : Outre qu'il est necessaire pour oster à Genseric tout soupçon, et toute la mauvaise volonté qu'il pourroit avoir conceuë contre Olymbre que l'on fasse courre le bruit que vous estes mort : que si vous demeuriez en Grece ou en Italie, il seroit impossible que quelqu'un ne vous descouvrit. Ainsi les conseilla ce sage, et apres les avoir laissez en la garde de Dieu, se retira en sa maison.
  Ursace, ayant longuement debatu en luy-mesme, ce qu'il avoit affaire η, se resolut en fin de l' η observer de poinct en poinct. Et pour-ce un soir ayant accommodé le long de son costé une vessie plaine de sang, il s'alla promener sur le bord de la mer avec la plus part de ses domestiques, et plusieurs de ceux de la ville, où

Signet[ 881 sic 883 ] 1621 moderne

apres avoir fait quelque discours de ses miseres, [894] et s'estre plaint du dény qu'on luy avoit fait du poison, faignant de ne vouloir plus vivre, il se mit du poison, faignant de ne vouloir plus vivre η, il se mit un couteau dans le costé, d'où le sang sortit en telle abondance, que chacun creust qu'il estoit mort : Mais se demeslant de nos mains, il se jetta de furie dans la mer, nous laissant sa robe entre les mains, à Olymbre, et à moy, qui faisions semblant de le vouloir retenir. Il estoit entre jour et nuict, et il sçavoit fort bien nager. De sorte que plongeant, et s'en allant fort loing entre deux eaux, nous le perdismes incontinent. Je ne vous rediray point l'estonnement de chacun, ny les plaintes qu'Olymbre faisoit, afin de mieux faire croire la mort de son amy : Tant y a, que disant alors son nom η, la nouvelle en fut divulguee par tout. Cependant je m'en allay où je sçavois qu'il se devoit retirer, et luy portant des habits d'esclave, le fis coucher dans une pauvre maison, où je l'accommoday de tout ce que je pûs. Il advint qu'Olymbre, le lendemain faisant semblant de chercher le corps de son amy, trouva celuy du vieil Myre, pere des deux filles qui estoient retirées avec luy, et le leur remettant entre les mains, elles luy rendirent les derniers devoirs de la sepulture, comme si le Ciel n'eust pas mesme voulu que cet heureux vieillard eust esté privé quelque heur qui peust arriver aux hommes ; de mesme apres leur mort : Sur son tombeau à la requeste de ses sages et honnestes filles, je fis ces vers.

Signet[ 882 sic 884 ] 1621 moderne


[895] EPITAPHE

D'UN HOMME HEUREUX.

ENfant chery de tous, nourry de pere et mère,
Jeune, sans point de peine, et sans mauvaises mœurs ;
Puis homme j'ay vescu, sans fortune contraire,
Et vieux sans maladie : à la fin si je meurs,
C'est que la mort à tous, est chose necessaire.
Passant ne trouble point maintenant mon repos :
Et toy terre, à jamais sois legere à mes os.

  Quelques jours apres, Olymbre renvoya en Italie tous ses domestiques et ceux d'Ursace, et mesmes les deux filles du bon Myre, ausquelles il fit de grands biens : Et prenant d'autres serviteurs, s'en alla avec son amy, deguisé en esclave, en Affrique, non pas sans m'y vouloir mener : Mais mon dessein n'estant point de desobeyr à celuy qui m'avoit nourry, je ne voulus disposer de moy sans sa volonté.
  Voyla, Madame, dit Silvandre, s'adressant à Leonide, ce que j'ay sçeu de la fortune d'Ursace, qui à la verité meritoit bien toute sorte de contentement, pour la fidelité qui estoit en luy. Leonide vouloit respondre lors que Hylas se levant de son siege : - Voila dit-il, le plus vray fol, qui fit jamais profession d'aymer. Comment continua-t'il ? avoir servy toute sa vie, pour n'en avoir autre contentement, que d'estre appellé mon Chevalier, et [896] la nommer ma belle Princesse,

Signet[ 883 sic 885 ] 1621 moderne

ou d'en avoir seulement quelque miserable baiser ? Et cependant avoir couru tant de fortune de sa vie, respandu tant de sang, avoir demandé le poison : et bref, s'estre rendu esclave ? Je conclus quant à moy, que le Ciel a esté tres-juste de le traitter ainsi, et qu'avec raison il luy a faict prendre l'habit qu'il a emporté en Affrique. puis que toute sa vie il en a faict les actions. Adamas et toute la trouppe, ne se purent empescher de rire, de l'opinion de Hylas, et n'eust esté qu'il estoit heure de souper, je croy η qu'il ne s'en fut pas allé sans responce. Mais le Druyde se leva prenant Tyrcis d'une main, et Phocion de l'autre, et attendant que la viande fut portee, il fit quelques tours en la Gallerie, chacun considerant ce qui luy sembloit de plus rare. Et entre les autres, Tyrcis regardant un grand Roy armé, et tout couvert de pannaches, à longue barbe, et à longue chevelure, et de qui le visage estoit remply de gravité η. - Qui est celuy-là, dit-il, mon pere, qui porte un escu de Gueulles à trois Diadémes d'or ? - C'est, dit le Druyde, Pharamond le premier Roy des Francs, qui a faict sentir ses armes victorieuses aux Romains en Gaule : - Et celuy-cy, continua Thyrcis, qui est aupres de luy, qui porte d'azur à un chat d'argent armé de Gueulles ? - C'est, dit Adamas, Gondioch, Roy des Bourguignons, qui prist cet animal en signe de liberté. - Et cest autre adjousta Tyrcis, qui porte d'or à trois corbeaux à aisles estenduës, de pourpre, membre de Gueulles ? [897] - C'est, respondit Adamas, le Roy des Gepides, nommé Ardaric. - Quant à celuy-cy, reprit Tircis,

Signet[ 884 sic 886 ] 1621 moderne

qui porte de Guelles à un Espervier à aisles estenduës, d'or membré et couronné d'argent, je ne le vous demande pas, car vous m'avez des-ja dit qu'il s'appelloit Attila Roy des Huns. Il faut avouër que vous avez esté curieux, non seulement pour les peintures de tant de grands personnages : Mais pour avoir encor' eu la curiosité de les faire vestir et armer comme ils souloient estre ; C'est aprendre à bon marcher, que de se promener en ce lieu avec vous. Cependant Hilas qui tenoit Alexis d'un costé, alloit bien discourant sur d'autres sujets : car estant devenu passionnément amoureux d'elle, il ne la pouvoit quitter. Adamas, qui s'en prenoit garde, et qui estoit bien aise, qu'il se trompast de ceste sorte, pour mieux cacher Alexis. Lors qu'il fallut aller à la table, et sortir de la gallerie, se tournant vers Hilas : - Et bien, Berger luy dit-il, avoüez la verité, quest-ce que vous avez trouvé de plus beau en ce lieu ? Hilas sans y longuement songer respondit : - Alexis. - Mais adjousta le Druide, je parle des raretez que vous y avez veuës, et que j'ay esté curieux d'y assembler. - Quant à moy repliqua Hilas, je n'ay point d'yeux, pour regarder autre chose qu'Alexis, et si vous voulez sçavoir des nouvelles de ce que vous me demandez, il s'en faut enquerir de Tircis, parce que ce ne sont que peintures mortes, et il n'aime que celles qui ne sont plus au monde. - Je respondray, dit Tyrcis, que je n'y ay rien veu de plus [898] beau qu'Alexis, ny qui m'agree d'avantage. - En fin s'escria Hilas, qui commençoit d'estre jaloux, Hilas ne sera pas le seul inconstant

Signet[ 885 sic 887 ] 1621 moderne

de ceste troupe, puis que vous-vous en meslez. Mais ma maistre, continua-il, s'adressant à Alexis, ne vous laissez pas mourir pour cela : car il vaut bien mieux qu'il soit inconstant. - Et pourquoy, dittes vous cela, mon serviteur respondit Alexis. - Parce, dit-il, qu'il n'a accoustumé que d'aimer la mort. - Et ne voiez-vous pas reprit Tircis, que ceste belle Alexis doit estre aimee de moy, si j'aime la mort, puis que ses beautez en font plus mourir que la mort mesme ? - Ah ! dit Hilas, si vous le prenez de ceste sorte je le quitte : Mais puisqu'il est ainsi, pour nous rendre tous deux contens, il faut qu'elle donne la mort à Tircis, et à Hilas la vie. - Vous et moy, repliqua Tircis, serions trop contens pour des hommes, si nous recevions une mort ou une vie si belle. Et à ce mot sortant de la galerie, chacun se mit à table, et le soupé estant finy, et une partie de la nuict escoulee en divers discours, ils furent tous conduits en leurs chambres, où ayant reposé jusques au jour : Ils se retirerent dés le matin en leurs hameaux, si satisfaicts, et de la courtoisie d'Adamas, et de la beauté et bonne grace d'Alexis, qu'il n'y avoit celuy qui ne les loüast infiniment. Mais sur tous, Hilas qui ne se pouvoit taire des perfections de ceste nouvelle maistresse. Et de fortune, ils rencontrerent Astree, Diane, et Phillis, dans le grand pré, avec Madonthe, Leonice η, Pallinice, Circéne, et Florice, qui les attendoient [899] de compagnie, pour apprendre des nouvelles de la beauté d'Alexis, de laquelle elles avoient desja oüy parler. Et Philis s'approchant de

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Licidas : - Et bien Berger, luy dit-elle ? Qu'est-ce que de ceste beauté, dont l'on parle tant ? - Je ne vous en veux rien dire, respondit le Berger, que vous n'ayez parlé à Hilas. - Et bien mon serviteur, dit-elle, que nous en raporterez vous ? Et parce qu'il ne respondoit rien : - Et quoy, mon serviteur, dit-elle, ne parlerez-vous point à vostre maistresse ? - Vous, dit Hilas, ma maistresse, et moy vôstre serviteur ? Si vous la croiez il y en a bien de trompees, car je n'y pensay jamais moins que je faits. - Et comment, mon serviteur, dit Phillis, faignant d'en estre bien en peine ? vous ne me voulez plus pour vostre maistresse ? - Je vous prie Bergere, dit-il, n'usons plus de ces mots de serviteur, et de maistresse, ils ne sont plus de saison entre nous. - Et à quel jeu, dit-elle, vous ay-je perdu Hilas ? - A celuy des plus belles, respondit-il. Ne sçavez-vous pas que j'ay accoustumé de donner congé à celles que j'aime quand j'en trouve de plus belles ? Demandez à Florice, à Cyrcene, à Pallinice à Madonthe, et à Leonice η. Et toutes celles-là ne le vous veulent dire, vous pouvez dés à ceste heure vous en enquerir à Phillis, qui est l'une de vos meilleures amies : car si elle vous veut advoüer la verité, elle vous dira que je la quitte pour Alexis, qui à la verité est la plus belle et la plus aimable que je vis jamais. Chacun se mit à rire des discours de Hilas, et Philis aiant fait comme les autres, enfin [900] reprenant la parole : - Et quoy Berger, vous estes donc resolu de ne me plus aimer ? Est-il possible que vous me quittiez pour une Druide ? Pour le moins je me console que vous ne

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jouirez de long temps de vos amours : puisqu'Alexis ne peut estre mariee qu'elle n'ait achevé son siecle avec les Carnutes. Alors Hilas se sousriant, et branlant la teste : - Je vous asseure, luy dit-il, Bergere que vous me dites là une chose qui me rendroit amoureux de la belle Alexis, si je ne l'estois pas : Car depuis que j'ay commencé de voir des femmes, je n'en ay encore jamais aimé une seule que je n'aie hay aussi tost que j'ay pensé à l'espouser : De sorte que si Alexis ne se contente d'un siecle, je luy en donne deux, et que cependant elle m'aime. Et puis il faut que je vous die une ambition d'Amour qui m'est venuë. J'ay aimé des filles, des femmes, et des veufves, j'en ay recherché des moindres, d'égales à moy, et de plus grande qualité que je n'estois : J'en ay servy de sottes, de ruzees, et de bonnes : J'en ay trouvé de rigoureuses, de courtoises, et d'insensibles, à la haine et à l'Amour. J'en ay eu de vieilles, de jeunes et autres qui estoient encores enfans. Je me suis pleu à la blonde, à la noire, et à la claire brune. Je me suis adressé à des unes qui n'avoient jamais aimé, et à d'autres qui aimoient, et à de celles qui n'aimoient plus, à des trompeuses, à des trompees, et à des innocentes. Bref je puis dire n'avoir rien laissé d'intenté en ce qui concerne l'amour de quelque condition ou humeur que puisse estre une femme, sinon [901] de servir une Druide ou Vestale : Et j'advouë qu'en cela je suis encor novice η, ne m'estant jamais rencontré à propos pour en faire l'apprentissage η, et pense que les Dieux m'ont envoié ceste belle Alexis, à fin que je me

Signet[ 888 sic 890 ] 1621 moderne

pusse vanter d'estre le plus parfait et capable Amant qui fut jamais. Tous ceux de la trouppe se mirent à rire oiant le dessein de Hilas, et Florice prenant la parole : - Et quoy Hilas, dit-elle, ne creignez vous point le fouldre de Thamaris η, recherchant ceste fille qui luy est dediee ? - Et pensez vous, dit-il, en haussant la teste, comme par mespris, que tout ce qui est au monde ne soit pas à luy sans qu'il luy soit dedié. Et vous, Florice, qui estes si religieuse envers les Dieux, n'estes-vous pas à Tharamis ? Et toutesfois n'avez vous pas eu mille fois Theombre entre vos bras, sans qu'une seule η il ait esté foudroié ? - Vous avez raison, dit froidement Florice, mais je pensois que les choses deffenduës, offençoient plus les Dieux que celles qui estoient indifferentes. - Voila respondit Hilas, une bonne excuse, et bien trouvee : Et dittes moy, je vous supplie, où avez-vous trouvé que les Dieux aient fait cette deffence ? - Si vous aviez quelquefois, dit-elle, veu recevoir une Druide ou Vestale par leurs anciennes, vous ne feriez pas ceste demande. - J'entens bien, dit Hilas, que ces vieux Druides font les deffences que vous dittes, mais ils ne sont pas des Dieux, et partant la deffence n'est faite que par des hommes, et des hommes encores qui estant vieux, sont marris que les jeunes joüissent [902] des douceurs desquelles par l'impuissance de leur aage ils sont privez. - Ah, Berger dit Tircis ! ne meslons jamais les choses sacrees avec les prophanes, et vous souvenez que l'or du Temple η d'Apollon qui cousta si cher à nos Gaulois, luy avoit esté dedié par des hommes ? - Vrayement, dit Hylas, tu m'avois longuement

Signet[ 889 sic 891 ] 1621 moderne

η gardé ceste remonstrance. Et Tyrcis, mon amy depuis quand es-tu devenu si amoureux ? Toy, dis-je, qui ne te contentant par des personnes vivantes vas fouïller dans les tombeaux η pour y dérober mesme ce que les Dieux ont voulu oster d'entre les hommes, pour s'en rendre les seuls possesseurs. Toy qui pour te rendre desobissantt à leurs ordonnances, aimes mieux quitter les actions des hommes qui doivent aimer les personnes vivantes, et avoir en horreur celles qui sont mortes. Toy, dis-je, Thircis, tu me viens parler des Dieux, et du devoir des hommes ? - Ah, Hilas ! respondit Tircis en souspirant, que tes reproches me touchent vivement, et que c'est à grand tort que tu me les fais ! J'advouë que j'ayme Cleon, et que je seray plustost sans me souvenir de moy mesme, que sans la memoire de ses perfections : Mais en quoy offence-je les Dieux, et en quoy sors je du devoir des hommes ? Puis qu'au contraire ce seroit estre infiniment ingrat envers les Dieux que de n'honorer point leur plus parfait ouvrage ? Et que ce seroit n'estre pas homme que de n'aimer point, ou d'oublier la chose du monde la plus digne d'amour et de memoire.
  Ainsi discouroient ces Bergers, cependant η

[813] non pas sans user du privilege qu'elle m'avoit donné de la baiser, et parce qu'elle prit garde qu'Isidore la consideroit sans dire mot, elle luy dit : - Que regardez-vous, Isidore ? - Je regardois, Madame, dit-elle, si la mouche vous avoit fort picquee. - Quelle mouche ? dit la Princesse. - La mouche du jardin, dit-elle : car ce Chevalier vous fait souvent la recette de la picqueure, et à ce mot prenant un des flambeaux qui estoient sur la table, elle se mit devant moy pour me conduire par un petit degré derobé, qui sortoit dans la basse court du chasteau, non pas sans qu'Eudoxe ne sous-rit de ceste rencontre, et ne luy dit : - Gardez qu'estant seule avec luy il ne vous face la mesme recette. - N'ayez peur, Madame, dit-elle, ceste recette ne vaut rien pour moy, car je ne croy point en paroles.
  Voila en quels termes j'estois lors que Valentinian espousa ceste belle Princesse, qu'incontinent apres il emmena en Italie. Je ne vous dis point les regrets que je fis, ny les desplaisirs que je receus, principalement la nuict de ses nopces, parce qu'ils vous ennuyeroient, et qu'ils furent entierement inutiles, mais ceux de la belle Eudoxe ne furent guieres moindres, à ce qu'elle me dit, et Isidore, qu'elle emmena avec elle quand elle partit de Grece, pour l'extreme confiance qu'elle avoit en elle. A quoy Valentinian ne contraria pas, comme vous pouvez penser. Mais si ceste premiere nuict me fut presque insupportable, je ne fus pas

[814] sans peine à trouver une excuse pour suivre ceste belle Princesse, car j'estois tombé malade du grand desplaisir que j'eus, lors que Valentinian estoit party, et depuis ayant receu ma santé, je demanday congé à l'Empereur de suivre Ariobinde, ou Asila, deux grands Capitaines qu'il donnoit à Valentinian, avec une armee, pour l'assister contre l'innondation de ces peuples Barbares, qui de tous coustez se venoient jetter sur son Empire. Mon aage et ma juste requeste obtindrent facilement ce que je demandois, mais le mal-heur ne voulut il pas que ceste armee s'estoit arrestee en Sicile, et Valentinian ayant passé outre et la belle Eudoxe, Theodose nous contremanda, à cause d'Attila, qui par le moyen des Huns, Alains, et Gepides, avoit assemblé un peuple presque infiny, et s'en alloit fondre sur Constantinople. Le commandement du retour ne fut pas plustost porté à Ariobinde, et à Asila, qu'ils receurent presque en mesme temps la nouvelle de la mort de Theodose, qui attaint de peste estoit mort sans fils. Je ne voulus porter ces mauvaises nouvelles à la belle Eudoxe, mais je suppliay Ariobinde qu'il me laissast tenir compagnie à celuy qu'il y envoyeroit, feignant que j'avois un extréme desir de revoir l'Italie avant que de m'en retourner, ce qui me fut aysément accordé. Et partant, nous vinsmes à Naples, et delà à Rome, où je fus receu avec tant de bonne chere que je n'en pouvois desirer davantage. Eudoxe

[815] ressentit la mort de son pere, comme son bon naturel luy commandoit, et durant le temps que les grands pleurs demeurerent à s'escouler, Valentinian fut adverty par quelques personnes que Pulcheria, qui estoit sœur de Theodose, avoit espousé un vieux Capitaine nommé Martian, et qu'elle l'avoit fait eslire Empereur. Ce Martian estoit celuy sur qui Genseric, Roy des Vandales, vit voler l'Aigle, quand il le tenoit prisonnier en Affrique, et avec lequel il avoit fait depuis une tres-grande amitié. Et parce que c'estoit un tres-grand Capitaine, et de grande reputation, il contraignit bien tost Attila de se retirer en Pannonie, où despité contre son frere Bleda, il le fit mourir par trahison, à fin de demeurer seul Roy de toutes ses nations Barbares. Quand je fus adverty de l'election de ce nouvel Empereur, et que Attila avoit esté repoussé, je pensay qu'il n'y avoit rien qui me contraignit de partir d'Italie, au contraire la guerre qui s'y faisoit de tous costez, me convioit avec Amour d'y demeurer. Et lors que j'estois en ces considerations, l'Empereur fut adverty que ce fleau de Dieu Attila, car c'est ainsi que luy-mesme se nommoit, avoit pris la Gaule pour son premier dessein. Et qu'ayant rendu presque subjects par ses armes, Valamar et Ardaric Roy des Ostrogots et des Gepides, il les avoit contraints de se joindre à ses forces composees des Erules, des Alains, des Turingiens, des Marcomancs, et de quelques Francs qui estoient

[816] demeurez delà le Rhin en leurs premieres habitations, lors que soubs le grand Pharamond ce peuple guerrier s'efforça de passer et d'occuper en Gaule les pays qu'ils tiennent maintenant, et qu'ils commencerent du nom de Franc, d'appeller France. Aussi tost que ces nouvelles furent asseurees, l'Empereur renforça l'armee du Patrice Ætius, l'un des meilleurs et des plus grands Capitaines Romains, et qui avoit la charge des Gaules. Encores que ce me fut une chose bien difficile que de quitter la belle Eudoxe, si faut-il m'en aller : Et lors que je luy demanday congé : - Pourquoy, me dit-elle, mon Chevalier, voulez vous vous esloigner de moy ? Quel subjet vous en ay-je donné ? Avez vous si peu d'affection qu'elle vous permette de me laisser ? - Ma belle Princesse, luy dis-je, si je ne fay ce voyage où tant de jeunesse de ceste Cour s'en va, quelle opinion aura-on de mon courage ? Pourquoy pensera-t-on que je sois demeuré. Et vous-mesme, que jugerez-vous de moy : Elle alors en sousriant : - Or souvenez vous, me dit-elle, des raisons que vous ne vouliez point recevoir avant mon mariage, et advoüez que ce mesme honneur qui alors me les faisoit proferer, vous met à cette heure en la bouche, et que ce que je vous en ay dit, n'a seulement esté que pour vous rendre preuve, qu'encores que je contrariasse à vos desirs, je ne laissois de vous aimer autant que vous m'aymez à cette heure, et croyez-le pour faire autant pour moy que je fay pour vous, car je ne doute

[903] que Lidas η racontoit à Philis et à la belle Astree, ce qu'il avoit veu chez Adamas, et quelle estoit la beauté d'Alexis : - Et afin, disoit-il, que sans l'offencer je vous dise quelle elle est, representez-vous le visage de feu mon frere quand il estoit en sa plus grande beauté : car elle luy ressemble, de sorte que je ne vis jamais pourtrait qui ressemblast mieux à un visage, ou pour mieux dire, jamais miroir ne representa rien plus

Signet[ 890 sic 892 ] 1621 moderne

naifvement. - Est-il possible ; dit Astree, que cela soit ? - Il n'est rien de si vray, dit-il, que je n'y cognois difference qu'en l'habit, et que sans mentir je trouve Alexis un peu plus belle ce me semble. - O Dieux ! dit Astree, me ferez vous ceste grace que je puisse encor une fois contenter mes yeux de ceste agreable veuë ? Et puis se tournant à Diane, et luy parlant à l'oreille : - Je vous promets ma sœur que si je puis, j'auray ses bonnes graces, et que je seray refusee, ou je m'en iray avec elle pour me rendre Druide. - Mon Dieu ma sœur, dit Diane, ne parlons point de ceste separation, ou il faut que vous vous resolviez de nous emmener Philis et moy. - Il n'est pas raisonnable, dit Astree, toute contente de l'esperence qu'elle avoit, vous feriez trop de tort à Silvandre, et à Licidas, qui ne peuvent mais de ma faute. Diane vouloit respondre, mais Astree luy fit signe du doigt, qu'elle se teut, de peur qu'elles ne fussent ouyes. De ceste sorte ceste belle trouppe se retiroit au petit pas, et apres chacun se separa en sa cabane, apres avoir fait resolution d'aller le troisiesme jour visiter Adamas [904] et la belle Alexis : Terme qu'Astree trouvoit fort long et ennuieux pour l'extreme desir qu'elle avoit de voir le visage tant aimé. Cependant que de son coste Celadon mouroit d'impatience de son retardement ; Amour se moquant ainsi de tous les deux, ne leur laissoit jouïr du bien qui estoit en leur puissance, s'il leur est permis de le sçavoir recognoistre η.

FIN.